L’ange paon (Melek Taus) des Yézidis à l’honneur sur les robes kurdes dans les mariages d’Hakkari

 

robe kurde mariage paon photo anne guezengarA Hakkari, on n’a pas attendu que l’État islamique fasse une terrifiante entrée  à Sinjar pour découvrir les Yézzidis et leur ange paon (Melek Taus). L’été dernier, l’ange paon était déjà très prisé des élégantes lors des grands mariages de cette province kurde très lointaine d’Istanbul, mais frontalière avec le Kurdistan irakien. Les relations familiales et tribales avec Dohouk notamment où vivent de nombreux Yézidis,  y sont denses.

Je ne sais pas si c’est du Kurdistan que venait cette mode du motif du paon sur les robes de mariage, mais il était souvent à  l’honneur sur les nouvelles robes  que se font confectionner les proches de la mariée. La jeune fille sur l’image est la petite sœur de la mariée. C’est elle-même qui avait dessiné sa robe qu’un couturier de Yüksekova où elle vit et où  se déroulait le mariage,  lui a ensuite confectionnée.  Elle avait auparavant acheté les plumes de  paon qui ornent son décolleté  dans une boutique  à Van.

robe kurde mariage 5

Des couleurs qui rappellent le plumage du paon pour le bas de la robe.  J’aurais préféré un  vert au bleu pour ce plumage. Pour les manches de la robe, elle a choisi une coupe dite « manches Talabani » à Hakkari. Je ne sais pas si  la petite sœur de la mariée ( elle aussi très belle) souhaite devenir styliste, mais elle   pourra peut-être envisager une carrière de mannequin ou mieux d’actrice.

robe kurde mariage paon 6

Les plumes du paon aussi, cette fois associés à un motif floral  sur la nouvelle robe de sa cousine.Celle-ci a préféré conserver » la manche d’Hakkari »  : une très longue manche portée nouée.

robe kurde mariage paon 11 photo anne guezengar

On retrouve aussi ses plumes sur la robe de cette élégante à droite, venue de Van pour le mariage.  Les ceintures sont en argent. A Hakkari même les petites filles en portent sur leurs robes lors des mariages. Pour l’or, elles attendront les fiançailles.

robe kurde mariage paon 4

La même invitée – et la même robe –  vue de dos cette fois.

robe kurde mariage paon 3 photo anne guezengar

Encore une invitée venue de Van et dont la robe s’ornait de motifs du paon.  Elle ne doit pas y vivre dans un gecekondu...

Tout le monde était loin alors de se douter de la tragédie qui allait frapper les Yézidis, un an plus tard exactement, de l’autre côté de la frontière.

 

 

 

Des milliers de touristes kurdes irakiens prennent le bus pour des vacances-shopping en Turquie.

Touristes kurdes irakiens, passagers de la compagnie Best Van

Ces dernières semaines  des dizaines de milliers de réfugiés surtout kurdes yézidis ( mais des Chrétiens et des Turkmènes aussi ) ont franchi, le plus souvent  clandestinement, la frontière entre l’Irak et la Turquie, le peu d’argent qui leur restait après avoir tout perdu servant alors à payer les passeurs.  Mais d’autres flux de voyageurs, beaucoup moins misérables, entrent aussi en Turquie rapporte Hürriyet.

Des milliers de  touristes kurdes (et sans doute turkmènes) irakiens la franchissent aussi  chaque jour, en toute légalité cette fois.  Et ils seraient nombreux à passer par  le poste frontière de Habur en autobus, selon  le journal qui rapporte que  900 passagers sont transportés chaque jour par les deux compagnies (turques) qui desservent la Turquie.

J’‘ai déjà testé ce moyen de locomotion pour me rendre de Diyarbakir  à Erbil. Et il n’y avait pas beaucoup de touristes parmi les passagers. Il s’agissait pour la plupart  d’ouvriers et de petits entrepreneurs kurdes (ou turcs) de Turquie.  Ces derniers auraient sans doute privilégier l’avion…s’il existait une ligne Diyarbakir/Erbil. Mais faute d’aéroport international dans la principale  métropole kurde de Turquie, une escale par Istanbul est obligatoire. En gros pour se rendre à environ  450 kms de là, ceux qui s’y rendent en avion font un détour de plus de…2000 kms. Le billet d’avion commence à devenir très onéreux.  Et dans le style voyageur/ pollueur ont doit difficilement mieux faire.

Il est probable qu’en période de vacances scolaires, le pourcentage de touristes kurdes parmi les passagers transportés par ces firmes d’autobus augmente. Mais cela m’étonnerait qu’ils remplissent leurs bus.

Le prix du billet (90 $ pour un aller Erbil – Istanbul ) est attractif, surtout pour ceux qui voyagent en couple ou en famille. Mais ils seraient  loin d’être des touristes fauchés. Ils  disposeraient la plupart du temps  d’au moins 10 000 $ pour un  séjour moyen d’une dizaine de jours selon l’article.  Un joli budget petites vacances  de nouveaux riches.  Mais si je ne doute pas que beaucoup d’entre eux dépensent des sommes pareilles pendant leurs petits séjours,, cela m’étonnerait quand -même  qu’ils constituent  la majorité des touristes du Kurdistan irakien en Turquie.

Cela étant même  à 180 $ l’aller retour, ces voyages sont devenus hors de portée de tous ceux qui ne vivent que de leur salaire de fonctionnaire – apparemment, il y aurait quelques petits abus. Dernièrement le journaliste Kamal Chomani révélait sur son compte Twitter que 4500 fausses retraitées des…peshmergas (un « corps » très  peu féminisé pourtant)  venaient d’être radiées des listes des pensionnées.Pour certaines de ces « fausses ex héroïnes » du Kurdistan , la pension devait surtout servir d’argent de poche pour le voyage à Istanbul.

Pour les vrais fonctionnaires, par contre c’est la crise. Cela fait des mois que par mesure de rétorsion Bagdad  ne verse plus leurs salaires. Ils se retrouvent donc sans revenus alors que les prix ont flambé depuis mi- juin avec l’interruption du trafic routier avec Bagdad et l’arrivée en masse de réfugiés. Ceux qui peuvent s’offrir des petites vacances shopping à Istanbul, sont ceux ne la sentent pas passer.

Évidemment avec 10 000 $ en poche pour la semaine, on doit pouvoir s’offrir de chouettes hôtels et de bons restaurants à Istanbul. Mais c’est surtout aux emplettes que cette somme rondelette est destinée. Et comme les touristes tahitiens qui prenaient d’assaut les lignes aériennes Papeete Los Angeles  pour aller faire leur shopping « à Los », au retour ils doivent avoir un sacré paquet de kilos de bagages. On comprend donc que pour ces touristes-shopping, l’autobus qui accepte beaucoup plus de bagages présente des avantages.

Et tous les touristes du Kurdistan irakiens ne  se rendent pas à Istanbul. A Urfa, ils ont remplacé les pèlerins iraniens qui faisaient étape à Balikli göl lorsqu’ ils se rendaient au mausolée de Zeynep en Syrie. Pour la plus grande joie des commerçants et hôteliers de la ville : les pèlerins iraniens appartenaient surtout aux classes modestes et ne dépensaient donc presque rien. Ils sont aussi  nombreux à se rendre sur les plages de la région de Mersin. Pour ces destinations touristiques, le bus n’est pas seulement beaucoup moins cher que l’avion, il est aussi plus pratique…quand on ne s’y rend pas avec sa voiture.

Le journaliste qui a rédigé l’article avait du pour sa part se rendre en avion d’Istanbul  à Erbil, s’il y est allé.  Il parle de 25 heures pour effectuer ce trajet en autobus !  C’est sans doute ce qui lui a été dit à l’agence, mais il aurait du vérifier. En effet, c’est la durée qu’il m’avait fallu pour me rendre d’Erbil …à Diyarbakir.  Et les pauvres passagers qui continuaient jusqu’à Istanbul (des ouvriers turcs ) avaient encore plus de 20 heures de trajet devant eux. Certains étaient en route depuis Bagdad. Autant dire qu’ils n’allaient pas souvent se reposer près de leur famille, le temps que durait leur chantier.

Certes, le passage au poste frontière de Habur avait  « exceptionnellement »duré 15 heures. Mais  selon les passagers qui étaient coutumiers de ce trajet, une telle attente n’était pas si exceptionnelle que cela. Ils avaient même vu pire. Et par les temps qui courent, je crains même qu’elle ne soit même la norme. Au moins, ils ont pu peut-être gagner en 8 ou 9 mois, en bossant sous des chaleurs torrides, la somme que certains touristes voyageant sur les mêmes lignes dépensent en quelques jours.

A mon avis, il doit falloir compter plutôt autour de 40 heures de trajet pour un trajet Istanbul – Erbil en autobus à 90 $. Mais j’avoue que je n’ai nulle envie de le tester, du moins pas le trajet direct. En flânant en chemin et en prenant une semaine pour m’y rendre, là je veux bien. Et j’attends surtout qu’un poste frontière soit enfin ouvert entre Hakkari et Suleymaniye. Cela fait longtemps qu’il est en question, cela va peut-être finir par arriver.

A un poste de contrôle sur la route entre Van et Hakkari, un  « komandan » turc, sans doute mal luné, m’a un jour accusée d’être passée kaçak (clandestinement) du Kurdistan irakien en Turquie, tout ça car il n’arrivait pas à retrouver le  dernier tampon d’entrée sur le territoire turc parmi les dizaines que comportent mon passeport. Mais ce n’est pas le genre de petit jeu auquel je me risquerais. Et du coup, le détour obligatoire pour se rendre de Dohouk à Hakkari prend du temps .

Et pour les camions, cela doit commencer à faire cher la tonne de frêt transporté.  3 camions d’aide pour les réfugiés yézidis sont partis hier de Yüksekova.  Entre trajet et formalités douanières, ils vont certainement mettre plusieurs jours à arriver à destination.

Après 6 jours de shopping non stop dans les centres commerciaux d’Istanbul, ce doit être assez reposant, ces 40 heures de bus. Cela étant, ces touristes dont le budget de la semaine de vacances dépassent 10 000 euros c’est surtout sur les lignes régulières Erbil/ Suleymaniye – Istanbul qu’on doit les croiser. Quitte à ce qu’ils reprennent l’avion le mois suivant pour aller chercher la petite robe qui ne logeait pas dans la valise.

 

 

Mahsum Korkmaz, Atatürk et les « terroristes » PKK qui combattent l’Etat islamique en Irak et en Syrie.

Mahsun Korkmaz premier commandant PKK

Mahsum Korkmaz est depuis longtemps un héros pour des millions de Kurdes. Pas seulement pour  les sympathisants apocus (pro PKK). J’ai même rencontré des responsables  du PDK (le parti de Barzani), peu suspects de grande sympathie pour le PKK, qui ne cachaient pas leur admiration pour ses guérillas. Évidemment, le premier commandant du PKK, tué en 1986, à 30 ans,  lors d’ un clash avec l’armée turque dans les Monts Gabar est vénéré par ses sympathisants. Il est le modèle à suivre pour tous ceux qui rejoignent « la montagne ».

Et ce sont des milliers de volontaires qui viennent de rejoindre les YPG ou HPG / PKK pour aller prêter main forte à leurs  frères kurdes de Syrie et d’Irak et bloquer les avancées de l’État islamique dont plus personne n’ignore la folie destructrice. Un mouvement qui s’est amplifié depuis l’appel d’Öcalan, en juin dernier.  Des dizaines de milliers d’autres sont prêts à en faire autant.

Je prédisais dans un précédent billet que les jihadistes ne tiendraient pas longtemps Makhmour, au Kurdistan irakien. En effet, une opération  conjointe des peshmergas et du PKK assisté de volontaires du camp de réfugiés (pro PKK), soutenue par l’aviation américaine les en a chassés. Après la rapide reprise du poste frontière de Rabia par les  YPG ( PKK syriens),  c’était le premier gros revers subi par  l’armée de fanatiques islamiques  depuis qu’elle avait lancé sa grande offensive contre le Kurdistan irakien, début Août.

En menaçant Makhmour, l’État islamique commençait à dangereusement  se rapprocher d’Erbil, de  sa population et de ses innombrables réfugiés. Il commençait aussi à sérieusement menacer les intérêts de pays occidentaux et de la Turquie,   qui se comptent en milliards en $. Même si Erbil était certainement mieux protégé que  Sinjar , la menace que  cette avancée de l’État islamique  jusqu’à Makhmour représentait (ainsi que la tragédie des Yézidis dans la montagne de  Sinjar )  a même décidé les États-Unis à intervenir dans le conflit et des pays européens comme la France à envoyer d’urgence  des armes sophistiquées aux Kurdes du  KRG.

Espérons que les richissimes compagnies pétrolières qui ont signé de très avantageux contrats avec le KRG, mettront la main à la poche quand il faudra régler l’addition (ce ne doit  pas être donné  un tel armement). En attendant, il faut aussi espérer que Total ou Exxon Mobil ont fait des dons dignes de leurs bénéfices annuels au HCR et aux  organisations humanitaires débordés par l’afflux de réfugiés.

Massoud Barzani rend visite aux combattants HPG/ PKK, Makhmour août 2014
Massoud Barzani rend visite aux combattants HPG/ PKK, Makhmour août 2014

Cette victoire et cette collaboration entre forces kurdes  a été  si importante que Massoud Barzani a rendu une visite tout à fait publique aux commandants  PKK venus à la rescousse des peshmergas qui là aussi  y étaient en difficulté.

 

Inauguration d'une statue de Mahsum Korkmaz, Lice, 15août 2014
Inauguration d’une statue de Mahsum Korkmaz, Lice, 15août 2014

Avec celui d’Öcalan, que ses sympathisants peuvent maintenant brandir à visage découvert  en Turquie, le portrait du premier commandant de la guérilla, Mahsum Korkmaz,  est affiché dans tous les meetings,  commémorations (comme les grandes funérailles de sehit) ou  fêtes de Newroz.

Et alors que le PKK et les autorités turques sont engagés dans un processus de paix qui pour le moment consiste surtout en un cessez le feu pour la première fois bilatéral  entre PKK et armée turque,  le Parti ( kurde) , qui recueille  92% des voix à Lice,  a  franchi un nouveau pas.  Pour  célébrer  le 30 ème  anniversaire du déclenchement, de la dernière insurrection kurde le 15 août 1984, il  a érigé une statue de Mahsum Korkmaz.  Pas sur la place principale de la petite ville.  C’est dans le cimetière où reposent leurs sehit (combattants tombés au combat) qu’elle a été dressée. Un lieu où une statue présente peu de risque  de heurter quelque sensibilité moins sympathisante ( pour peu déjà qu’un promeneur égaré sache qui est Mahsum Korkmaz) . Et les forces de l’ordre omniprésentes depuis des décennies dans cette province ne doivent pas souvent aller s’y recueillir.

Certes le Parti n’y est pas allé de main morte. La statue  paraît imposante. Mais pas plus que celle d’Atatürk qui se dresse à Lice (à côté de l’école primaire Atatürk!)  comme dans toutes les villes et bourgs  de Turquie, au Kurdistan encore plus qu’ailleurs. Seulement, très souvent les Kurdes détestent le fondateur de la Turquie moderne, qu’ils soient sympathisants  BDP ou  AKP.  C »est encore plus vrai dans le district de Lice, où lors d’une réunion secrète à laquelle Mahsum Korkmaz participait, le PKK  avait été fondé en 1977. C’était aussi de Lice qu’était  partie la première insurrection kurde conduite par Cheikh Said en 1925.

Cheikh Said avait été pendu pour l’exemple à Diyarbakir, en même temps que 46 chefs qui avaient rejoint la révolte. Et la main de bronze de la répression s’était abattue sur les provinces rebelles.  Dans les années 90, Lice a de nouveau  payé cher d’avoir été le berceau d’une nouvelle insurrection armée. Le district a été littéralement vidé de sa population. En 1993, comme Sirnak quelques mois plus tôt,  la ville de Lice était bombardée,  au moins 16 civils avaient  été tués, des centaines de commerces et d’habitations détruits et des milliers de personnes contraintes à l’exode . Pas plus les habitants qui y sont restés que ceux (beaucoup plus nombreux) qui en  ont été chassés, ne sont  devenus kémalistes, même  modérés, par la suite.

Le député CHP Sezgin Tanrikulu, qui est originaire de Lice, ne doit pas être un inconditionnel du fondateur de son parti.

En février dernier le procès du général Bahtiyar Aydın, responsable du bombardement de Lice était délocalisé à Izmir d’ où il a été interrompu. Une façon  discrète de lui fiche la paix. Presque au même moment, en mai dernier, le général de gendarmerie Musa Citil  accusé du meurtre de 13 villageois à Derik (Mardin) entre 1992 et 1993, était acquitté par un tribunal de…Corum (dans l’ouest de la « Turquie nouvelle » dont la justice ne se distingue pas vraiment de l’ancienne ).

 

Destruction de la statue de Mahsum Korkmaz, Lice , 19 août 2014
Destruction de la statue de Mahsum Korkmaz, Lice , 19 août 2014

La justice a été bien plus vigilante  pour juger l’effigie d’un commandant PKK, mort depuis près de 30 ans. C’est vrai que le symbole est fort. Et peut-être craignait-elle que l’exemple de Lice fasse des émules et que la statue finisse par sortir des cimetières pour aller faire de l’ombre à celle du « père des Turcs » . Un risque  peu probable :  le seul à  être de taille à concurrencer le fondateur de la nation sur la place du village kurde,  c’est Öcalan, celui qu’Ahmet Altan avait surnommé « Atakurde »- ce qui lui avait valu un procès et de perdre pour un temps son emploi de  journaliste. Et en cette période où devraient  débuter des négociations difficiles, ça m’étonnerait que le prisonnier d’Imrali autorise ce genre de démonstration de dévotion.  Mais 3 jours  après son inauguration,  un tribunal ordonnait  la destruction de la statue « terrorist »

destruction de la statue de Mahsum Korkmaz, Lice , 18 août 2014
destruction de la statue de Mahsum Korkmaz, Lice , 18 août 2014

L’armée (dont on comprend qu’elle ne partage pas la vénération pour le premier commandant PKK à avoir tiré sur ses soldats)  a diligenté une opération sur le champ, alors que des militants déterminés à l’en empêcher l’attendaient – il était 6 heures du matin !  Résultat 1 tué de plus à Lice, où ça commence à faire pas mal de civils tués en un an,  et plusieurs blessés.

 

Statue d'Ataturk, centre d'Hakkari, 19 août 2014
Statue d’Ataturk, centre d’Hakkari, 19 août 2014

Des villes  kurdes se sont embrasées où, sacrilège suprême, des manifestants se sont vengés sur la statue d’Atatürk. Rien de bien nouveau en fait. A Hakkari elle a déjà stoïquement résisté à de nombreux assauts de pierres et de cocktails molotov, sans parler des gaz lacrymogènes et des jets de flotte qui ne l’ont pas épargnée. Mais cette fois des médias l’ont remarqué, d’autant qu’à  Lice , quelques uns des  bustes d ‘Atatürk qui trône dans toutes les écoles ont été à leur tour fichus à terre.

Si des voix scandalisées s’élèvent, pas de quoi cependant provoquer une vague de poussée nationaliste  à l’Ouest du pays. En 2006, il avait suffi qu’un petit kurde d’Hakkari mette  le feu à un drapeau turc devant des caméras de TV à Mersin (sans doute que l’idée lui avait été soufflée), pour que les fenêtres des villes de l’ouest du pays se couvrent de drapeaux turcs. Une mobilisation générale pour  la patrie en danger qui n’avait sans doute pas été complètement spontanée.

Apparemment, personne n’est trop désireux cette fois de provoquer des tensions qui pourraient mal tourner, au sein de la population  Ce n’est pas trop le moment. Et puis qui en profiterait, maintenant que les élections sont passées ?

Avec la fin des combats entre soldats et PKK, les Turcs sont peut-être un peu plus enclins aussi  à admettre qu’au sein d’un même pays, plusieurs récits historiques antagonistes peuvent s’entrechoquer.  Cela fait plus d’un an maintenant qu’Öcalan, la figure du Mal absolu depuis plusieurs décennies, est devenu l’interlocuteur de l’État turc, et l’opinion (du moins une partie d’entre elle) apprécie surtout de pouvoir croire enfin que la paix est durable .

Quant à Atatürk, malgré son omniprésence dans les manuels scolaires qui  perdure (en attendant peut-être d’y être remplacé par un autre Grand Homme, comme pour les noms d’aéroports) ,  il est  en train de perdre son statut d’idole, sans doute pour trouver  la place dévolue à tout grand personnage historique, à l’instar d’un Napoléon ou d’un de Gaulle que tout le monde n’est pas sommé de vénérer. On a le droit de les exécrer et même d’être injuste avec eux,  si on veut.

Surtout depuis la prise de Mossoul le 10 juin  par l’État islamique et la prise en otage des membres du personnel du Consulat turc, de leurs familles et des membres des forces spéciales chargées de les protéger, auxquels il avait été courageusement prié de rester sur place (je ne sais pas pour quoi  faire), il y a sans doute  pas mal de gens en Turquie qui considèrent que le danger aujourd’hui  s’appelle plutôt « Califat ».

Avec 49 otages entre les mains de dangereux  fanatiques qui utilisent leurs exactions les plus monstrueuses comme une arme de guerre, les centaines de kilomètres de frontière partagée avec le « Califat nouveau » et les cellules dormantes qui doivent se trouver sur leur propre territoire (sans doute pour la plupart connues et surveillées, mais cela n’empêche jamais le danger) et dont certaines n’ont pas hésité  dernièrement  à lancer un appel public au  jihad en plein  Istanbul  – on comprend assez que les autorités aient préféré ne pas voir leurs forces spéciales, présentes depuis des années pourtant de  l’autre côté de la frontière, s’afficher aux côtés des peshmergas de leur « ami » Massoud Barzani.

Elles ne sont même pas intervenues pour porter secours aux « frères » Turkmènes dont la défense était une cause nationale en 2003 en Turquie, quand on les prétendait menacés par les Kurdes. Les malheureux Turkmènes de Ninive,  honnis par les fanatiques de l’État islamique car ils sont chiites, ont du fuir leurs villes et villages pour éviter d’être massacrés, et certains malheureusement l’ont été. Et la Turquie est restée jusqu’ici indifférente au sort des 15 000  Turkmènes d’Amerli, assiégés depuis 2 mois par des partisans de l’ EI.    Son seul soutien est une aide humanitaire massive aux réfugiés turkmènes et yézidis auxquels elle construit aussi des camps au Kurdistan irakien, espérant éviter qu’un flot de réfugiés ne viennent s’ajouter aux 1.5 million de réfugiés syriens sur son territoire. Enfin, construirait, certains médias d’opposition mettent même en cause la véracité de  camps financés par la Turquie (mais je me méfie aussi des médias d’opposition)

La Turquie aurait peut-être préféré envoyer ses commandos et ses F16 dans son ancienne province de Mossoul. Mais les seules troupes venues  de Turquie pour combattre les barbus du « calife », ce sont les YPG et HPG/  PKK  qui le combattent sur deux fronts : en Irak et en Syrie .

Et à Rojava (Kurdistan syrien) , c’est sans le soutien d’aucune aviation,  qu’ils sen chargent avec les YPG  qu’ils ont formé. Au sein des forces kurdes,  ces troupes  « terroristes » rappellent un peu ce qu’est la Légion Étrangère à l’armée française, pour la qualité de ses combattants, ou pour leur recrutement international (sauf qu’en l’occurrence il est plutôt transnational). A ceci près qu’ils ne touchent aucune solde (Exxon Mobil et Total pourraient peut-être avoir aussi un geste pour leurs familles). Ce n’est pas le cas de ceux qui se prennent pour des « soldats d’Allah », qui doivent aussi bénéficier de multiples avantages avec tous les biens abandonnés de force par les populations qui ont fui.

La Turquie n’a pas envoyé  ses troupes d’élite défendre la zone tampon du  Kurdistan irakien (et ses  intérêts financiers). dans cette bataille pour le Kurdistan irakien,Par contre  le PKK est devenu un allié sur lequel on peut compter. Outre les Yézidis de Sinjar , le monde entier l’a remarqué. C’est quand-même ce qui devrait être relevé pour ce trentième anniversaire de l’insurrection.

Sodats saluant leur victoire sur la statue de Mahsum Korkmaz, Lice 19 août 2014
du Sodats saluant leur victoire sur la statue de Mahsum Korkmaz, Lice 19 août 2014

Pendant que les « terorist« du PKK se battent contre l’Etat islamique et  protègent les (gros) intérêts de la Turquie au Kurdistan irakien avec les autres combattants kurdes,  à  Lice  l’armée turque s’affaire à  déboulonner une statue. Un civil de 24 ans, Mehdi Taşkın  est tué,  qui sans doute rêvait (et peut-être  envisageait) de franchir la frontière à son tour pour aller combattre l’État Islamique.  L’opinion publique turque, quant à elle, ne semble pas prendre cette dangereuse opération militaire  pour une action particulièrement héroïque : les  drapeaux turcs n’ont pas surgi aux fenêtres pour célébrer  la nation sauvée.

 

Pour aller plus loin  :  un  article de Fehmin Tastekin, qui relève que les 3 jours qui se sont écoulés entre l’inauguration de la statue et sa destruction aurait pu être utilisés par les autorités (gouverneur) pour tenter de trouver un compromis avec Lice.

.. Dommage de ne pas avoir tenté de sauver des vies (un soldat a aussi succombé des suites de blessures), même si les 2 parties sont plus habituées aux rapports de force et que cela n’aurait pas été gagné d’avance…  au lieu de se contenter de crier à la provocation de tous les côtés.

 

 

 

 

 

 

Selahattin Demirtas : nouveau leader de la gauche en Turquie et « super leader » des Kurdes

Demirtas nouveau leader de gauche

Comme le soulignent  des analystes turcs comme Nilüfer Göle ou Samim Akgönül , si Tayyip Erdogan  a été élu au premier tour à la présidentielle, l’autre vainqueur de cette élection est bien Selahattin Demirtas (HDP) qui  avec très peu de moyens a réussi à  convaincre 10 % des électeurs. Un bond de  50% par rapport aux suffrages que récoltait son parti le HDP/BDP  aux élections  provinciales du 30 mars dernier.

Melda Onur, députée CHP d‘Eskisehir,  vient de le qualifier de  nouveau  leader de la gauche. Et il est vrai que  celui qui se présentait comme le candidat de « tous les opprimés » pas seulement celui des Kurdes et des minorités sympathisants du BDP,  a su séduire bien au-delà de l’électorat traditionnel du parti kurde. Il a même  obtenu  14 % des suffrages dans les îles d’Istanbul  ( pour 9.2 et 220 000 voix supplémentaires dans  l’ensemble de la mégapole ) où on n’a pas l’air d’être des fervents de Recep Tayyip  Erdogan ( 28% des voix). En 2011 le BDP n’y obtenait que 5.3. Et je ne pense pas que les îles aient accueilli une importante  vague migratoire kurde depuis.

Une part des 1 million de voix supplémentaires par rapport au 30 mars (4 millions/3 millions)  est certainement  à attribuer aux  Turcs de gauche, qui pour la première fois ont voté pour un candidat  kurde HDP/BDP. Un phénomène qui ne fait que se confirmer d’ailleurs. En  2011 déjà des électeurs turcs de gauche désespérés par le CHP ou déçus par l’AKP que certains avaient rallié en 2007 (et sans doute une bonne part de la minorité chrétienne) avaient déjà choisi de voter  BDP. Dans les villes de l’ouest du pays,  les relations  entre associations kurdes  du réseau BDP et les autres acteurs de la société civile,  et surtout la candidature à Istanbul du très populaire Sirri Sürreyya Önder y avaient largement contribué (il fallait quand même qu’il y ait un Turc dans cette histoire d’amour – dirait un copain kurde qui naturellement exagère… )

Mais quelle part représentent-ils vraiment dans cette progression impressionnante, surtout en un laps de temps si court ( 5 mois) ? C’est en effet  dans les villes de l’Ouest et de la Méditerranée,  plus à gauche, certes, mais surtout  où les Kurdes sont nombreux à vivre,  qu’il vient de faire  les percées les plus significatives, comme à Istanbul, Mersin, AdanaIzmir et je n’oublie pas cette fois Gaziantep. Le parti kurde (HDP) y  est implanté de longue date, mais  avait du mal à s’imposer face aux puissants réseaux AKP.   Le  vote kurde n’y explique certainement pas à lui seul le score que Demirtas y  obtient (et qui sauf à Adana et Antep  n’y atteint pas 10%) Mais il est probable quand-même, que comme à Mus (province qui en mars dernier encore élisait un maire AKP et a voté cette fois à 62 % Demirtas),  de nombreux électeurs kurdes de l’AKP – et du  CHP pour les Kurdes alévis – y  aient choisi cette fois de  donner  leur voix à Selahattin Demirtas.

La province  de gauche Eskisehir quant à elle  n’a pas beaucoup contribué à l’émergence du nouveau leader de gauche : seuls 2.5% des électeurs y  ont voté  Demirtas  Peut-être par fidélité à son maire, que les militants du CHP avait plébiscité pour être leur candidat à la présidentielle…Mais il est probable aussi que le profil du candidat de la gauche n’y ait pas trop plu.

Hopa sur la Mer Noire, d’où était originaire le chanteur laze Kazim Koyuncu continue à résister au César de Kasimpasa. Elle a donné 4.5% de ses voix au candidat kurde. Une véritable  anomalie dans cette région où Recep Tayyip Erdogan (Rizeli de Kasimpasa) est plébiscité  : 80% des voix à Rize ou à Bayburt où seuls… 0.75% des électeurs ont voté pour ce PKK de Selahattin Demirtas.

Selahattin Demirtas, président du HDP
Selahattin Demirtas, Diyarbakir

Mais c’est surtout dans les 11  provinces kurdes déjà acquises au BDP ( pour 10 d’entre elles), qu’il a fait exploser les scores déjà très honorables que son parti y avait obtenu en mars dernier. Dans 7 provinces, il obtient plus de 60 % des voix,  confirmant que le parti kurde est le principal bénéficiaire du processus de paix. Celui-ci a contribué à une « réconciliation » entre Kurdes, qui avaient été  déchirés par des années de sale guerre. Un phénomène qui était déjà bien entamé, mais que cessez le feu et promesse de paix ont accéléré.  Une « réconciliation » déjà réalisée  à Yüksekova où cela fait belle lurette que même les villages korucu (gardiens de villages utilisés comme supplétifs par l’armée) votent massivement pour le parti kurde. Ou à Roboski ( Uludere ) où ils  n’avaient  pas attendu le massacre de 33 petits  contrebandiers par les F16 de l’armée turque pour le faire.

Zeydan rallie le BDP Hakkari 2
La famille Zeydan (clan Piyanis) rallie le BDP Hakkari 3 décembre 2013

En décembre dernier à Hakkari, la ville qui avait élu Selahattin Demirtas comme député en 2011,  c’est la famille du longtemps indéboulonnable député CHP,  DYP puis AKP Mustafa Zeydan  (décédé il y a peu), et avec elle son asiret  (clan) des Piynaşi, qui déclarait son ralliement au BDP dans une cérémonie solennelle à laquelle participaient les maires de toutes les communes de la province et assistaient des milliers de personnes.  Le nouveau « chef  » du clan y a souligné que c’est l’appel à faire la paix  lancé par Abdullah Öcalan qui a motivé cette décision. Elle avait commencé par une cérémonie funéraire (mevlit)  donnée en souvenir de 2 membres de la famille,  tués dans le PKK. L’événement  était d’une telle importance qu’il a donné lieu à 120 commentaires sur larticle des Yüksekova Haber.

Cette » réconciliation » entre Kurdes, auquel « le Parti »  a largement contribué (et bien sûr l’AKP, qui est parvenu à imposer un cessez le feu bilatéral à l’armée et à mettre  Öcalan au centre du processus de paix)  a permis au BDP de conquérir des places fortes AKP comme Mardin ou Agri. puis à Selahattin Demirtas de s’y imposer largement.

La guerre que les jihadistes font aux Kurdes d’Irak et de Syrie et à laquelle prennent part de nombreux combattants kurdes de Turquie et d’Iran ainsi que la tragédie des Chrétiens et surtout des Kurdes yézidis au Sinjar dont le sort est encore pire, vient  encore de renforcer cette fraternité. A mon avis, la possibilité de maintenir ce bon résultat lors des prochains scrutin et, surtout   de le faire progresser au-dessus de la barre des 10% (qui permettrait à l’HDP de se présenter en tant que parti et d’au moins tripler son nombre de députés) dépendra sans doute encore  davantage de la façon dont évolueront les relations entre factions kurdes en Irak et en Syrie que de la gauche turque.

Les résultats du 10 Août montrent aussi que le parti kurde ne se  limite plus à être  « un parti régionaliste », comme le qualifiait à juste titre Jean François Pérouse il y a une dizaine d’années, dans un article d’une revue dont j’ai oublié le nom.  Il devient un parti d’envergure nationale. Ou du moins de l’espace national où les Kurdes  sont implantés depuis les grandes migrations des années 80-90. Il a  fallu pour cela  qu’il sorte d’abord  de la semi clandestinité où les interdits successifs l’ont longtemps contraint  à rester  et qu’il soit  intégré dans le jeu politique national.

C »est une réforme constitutionnelle  de l’AKP, rendant plus ardue la dissolution d’un parti, qui l’a permis. Elle était surtout destinée il est vrai  à défendre le parti gouvernemental  après les menaces qu’avaient  fait peser sur lui les attaques de la Cour Constitutionnelle en 2007 . Le parti kurde en a profité. Et les grandes rafles d’élus et de cadres BDP (ainsi que de nombreux syndicalistes trop souvent oubliés) destinées à le laminer,qui ont suivi deux ans plus tard  n’ont  réussi qu’à souder davantage son électorat. « Et à  favoriser le renouvellement des cadres » ajoutait un ami kurde qui connait bien le sujet.

Le barrage de 10% qui avait été instauré pour empêcher le parti islamiste et surtout  le parti kurde d’entrer  au Parlement,  n’a jamais été supprimé par contre.  L’AKP espérait bien qu’aux élections de  2011 il constituerait aussi un barrage contre le MHP, ce qui lui aurait permis  d’obtenir les 2/3 de députés nécessaires pour élaborer une nouvelle Constitution maison. Pari raté : le parti d’extrême droite avait obtenu plus de 10% des suffrages.

Les Kurdes de leur côté  avaient renoncé  à leurs alliances improductives (pour les uns comme les autres)  avec des partis de la gauche turque et choisissaient de présenter des candidats indépendants. Il a fallu  qu’ils apprennent à s’organiser et à discipliner leur électorat (et surtout leurs candidats, qui lors de la première expérience avaient parfois eu tendance à aller à « la pêche aux voix » dans le pré carré du voisin). Mais après un semi échec en 2007, 36 députés étaient élus à l’Assemblée de 2011. Le mouvement  avait commencé à devenir celui des Kurdes,  des minorités et de la gauche turque, en présentant quelques députés issus de mouvements kurdes non  PKK, comme Şerafettin Elci ; de la gauche turque  comme Ertuğrul Kürkçü et  Sirri Surreyya Önder, ou  Erol Dora, le premier député chrétien syriaque à siéger dans une Assemblée depuis la fondation de la République turque.

Des élus en prison préventive  n’ont pas été autorisés à y  siéger, et une condamnation opportune avait donné le siège remporté haut la main par Hatip Dicle à Diyarbakir à une députée AKP. Mais la voix du mouvement kurde  pouvait commencer à se faire entendre à Ankara,  au cœur de la République .

Au moins autant qu’une ouverture à la gauche turque, c’est ce double mouvement de réconciliation entre Kurdes et d’ouverture  à  l’espace national où les Kurdes sont implantés,  qu’a sans doute su incarner et porter  Selahattin Demirtas.

S’il est sans doute  devenu le nouveau  leader de la gauche en Turquie, ce qui reste à confirmer, il est en tout cas bien  devenu le « super leader » des Kurdes (et des minorités).

J’ignore si c’était ou non le candidat favori de l’autre leader des Kurdes, Abdullah Öcalan ou  si ce choix lui a été imposé par « le Parti » (et Qandil), où beaucoup craignaient que le HDP ne devienne un parti turco kurde (c’est à dire dominé par la gauche turque). Ce qui est certain c’est que le parti kurde, au sein duquel pendant longtemps la (très) stricte discipline de parti primait  sur les individualités et où  la seule personnalité autorisée à  s’affirmer  (à rayonner plutôt) était son fondateur  Abdullah Öcalan,  devient un parti moderne. Cette évolution est  la conséquence logique de  la sortie du parti kurde de la semi clandestinité.

Est-ce que « le patron des Kurdes », comme disait une gamine de Rennes,  qui n’a pas de dauphin (et ni femme, ni neveu pour le seconder) acceptera ce partage de leadership ?  Après tout la  bi-présidence est devenue un mode de gouvernance au sein du BDP. D’ordinaire avec un(e) représentant(e) des deux sexes, mais il peut bien y avoir quelques entorses. (Possible par contre  qu’il aurait préféré  partager la tâche avec un(e) « moins kurde » que lui  ).

Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van
Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van

Et au  sein d’une  génération, qui comme Selahattin Demirtas,  était encore enfant lors du coup d’Etat de 1980 et à peine adolescent en 1984,  d’autres  personnalités fortes émergent et  s’affirment à la tête de certaines grandes municipalités, comme Bekir Kaya à Van.

 

« Au BDP, on vote pour le parti, si le parti te présentait, tu serais élue » me disait une copine de Diyarbakir avant les élections du 30 Mars. A Hakkari,  j’avais peut-être  une petite chance d’être élue (ce sera peut-être différent aux prochaines municipales). Mais à Van, j’aurais sûrement fait les beaux jours du candidat AKP.  Comme ça au moins la ville de Van est bien gérée.

Selaahttin Demirtas,  député de Hakkari
Selahttin Demirtas, député de Hakkari

Cette génération qui a commencé à militer en pleine  guerre sale ,  est souvent plus méfiante vis à vis de la gauche turque. Non sans quelque raison. C’est tout juste si  certains intellectuels de gauche turcs « pro kurdes » ne les qualifiaient pas de « vendus à l’ AKP » et de fossoyeurs de la démocratie,  il y a quelques semaines encore.

Peu  après la désignation de Demirtas comme candidat du HDP à la présidentielle, la journaliste turque « pro kurde »  Nuray Mert le qualifiait de « candidat faible », qui selon elle aurait été imposé à Öcalan par l’AKP Elle ne dit pas si Riza Turmen (député CHP d’Izmir)  était  le « candidat fort » qu’Apo  aurait préféré . Elle, c’est probable. Mais les Kurdes de Mus auraient certainement  continué à voter Erdogan.

 

 

 

 

Selahattin Demirtas : la force tranquille des Kurdes –

demirtas en familleLa première élection du président de la Turquie au suffrage universel ne m’a vraiment pas passionnée. Avant tout  car je n’aime pas la personnalisation du pouvoir  qui accompagne ce mode de scrutin. Pas plus en France qu’en Turquie. Je trouve bien plus saine la démocratie allemande.

Résultats   : Erdogan : 51.8 %;  Ihsanoglu : 38.4% , Demirtas 9.8 %.

% de votants : 74%.


Recep Tayyip Erdogan l’emporte donc cette fois encore.  Il devient  comme maintes fois annoncé le douzième Président de la République de Turquie.  Mais on ne peut pas parler de plébiscite pour le premier à l’être au suffrage universel.  Et c’est naturellement Selahattin Demirtas qui a crée la surprise. Enfin, pas pour moi. Je m’attendais à ce qu’il atteigne (presque) les 10%.

Les sondages les plus favorables créditaient à Demirtas  9% des suffrages. La plupart ne lui accordaient pas 8%.  Il frôle le fameux barrage  des 10 %,  alors qu’ aux élections du 30 mars dernier, son parti le HDP  obtenait  6.5 % des suffrages.. Près d’1 électeur sur 10 a voté pour lui   à Istanbul -13 % dans la circonscription de Beyoglu.  Il a été le candidat d’une partie de Gezi. Comme d’ une partie de la gauche turque, des Alévis et des Chrétiens dont beaucoup étaient déjà électeurs, militants ou élu(e)s du BDP.

Yusuf Yerkel s'acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma
Yusuf Yerkel s’acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma

C’est sans surprise Ihsanoglu ( 50 % ) qui l’emporte dans le bassin minier de Soma. Mais Erdogan y récolte quand-même 47 % des suffrages. Mieux qu’aux élections municipales du 30 mars dernier où l’AKP avait emporté la mairie avec 43% des suffrages (le second parti avait été le MHP). Bon, des conseillers peuvent se défouler sur  des mineurs en colère après une catastrophe minière (301 tués  ), bien muselés par des militaires. Cela ne scandalise pas tant que cela. Les réseaux AKP n’ont sans doute pas chômé non plus dans ce district ensuite. Par contre au moins dix mineurs sont morts dans les mines de Turquie depuis.Dans l’indifférence habituelle. L’émotion, aussi sincère et forte soit-elle ne remplacera pas de bons syndicats.

Il n’y a pas que moi que cette élection « historique » n’a pas passionné. 27 % des électeurs ont boudé les urnes, ce qui est inhabituel dans un pays où on  rate rarement un rendez vous électoral. Il y a quelques années encore il faut dire, l’absence « d’esprit civique » était passible d’une amende assez élevée. Ce n’est plus le cas. Et visiblement, à la différence de 2007, une partie de l’électorat a choisi  cette fois de ne pas interrompre ses vacances post Ramadan pour remplir son devoir électoral.

Il faut dire que  les citoyens de Turquie ont déjà donné le 30 mars dernier, lors d’une élection municipale et provinciale transformée en plébiscite par Recep Tayyip Erdogan. Leur forte mobilisation s’était soldée par une déception pour l’opposition CHP,  qui avait sauvé Izmir (ce qui n’était pas gagné avant Gezi et le dévoilement des affaires de corruption), mais n’avait pu  gagner les 2 grandes places fortes AKP Istanbul et Ankara. Certes  le parti gouvernemental dispose de moyens bien supérieurs à ceux de  ses opposants. Mais  le CHP a le don pour les campagnes ratées…et les candidats boiteux. Et l’alliance, comme  le candidat commun présenté par le  CHP/MHP (extrême droite) n’avait pas de quoi enthousiasmer. Si elle veut pouvoir gagner des élections, il va quand-même falloir que l’opposition CHP se décide à présenter des candidats et un projet crédibles.

Avec 6 fois moins de moyens qu’Ihsanoglu et 50 fois moins qu’Erdogan, Demirtas parvient bien à progresser. Mais dans un pays où la majorité de la population a moins de 30 ans, présenter un candidat comme Ihsanoglu face à l »animal politique qu’est Erdogan, franchement…

Selahattin Demirtas incarne quand-même  davantage la modernité. Quant à l’AKP, si elle n’a rien de mieux à offrir qu’un Yusuf Yerel aux dents longues et aux coups de pieds faciles  comme jeune garde montante,   la nouvelle génération AKP ne promet pas pour sa part une modernité très rassurante.

Carte des résultats électoraux 10 août 2014
Carte des résultats électoraux 10 août 2014
carte des résultats électoraux 30 mars 2014 turquie
Carte des résultats électoraux du 30 mars 2014 Turquie.

L’élection du 30 mars avait déjà constitué  une belle victoire pour l’opposition kurde par contre. Dans les provinces kurdes, c’est le BDP  qui avait été le principale bénéficiaire du processus de paix. Outre 3 nouvelles provinces (Mardin, Bitlis et Mardin), il avait emporté de nombreux districts (ilçe), comme Erçis dans la province de Van.

Pourtant l’AKP n’avait pas lésiné sur les moyens lorsque cette ville (AKP) avait été l’épicentre d un fort séisme en novembre 2011. Le maire BDP de Van, elle aussi durement frappée,  avait même été laissé à l’écart de la cellule de crise. Mais il faut croire que la population n’a pas plébiscité TOKI, qui s’est chargé  de la reconstruction.  A Van, la seule personne qui m’ait dit du bien de ces fameux logements TOKI, est un chauffeur de taxi qui n’en avait pas bénéficié.

Selahattin Demirtas, l’ancien vice-président du BDP, et le candidat HDP  de cette première élection n’est pas seulement celui de l’opposition kurde . Il l’a assez répété pendant sa campagne. Il était le candidat de la Turquie de gauche. Et les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour lui ne sont pas tous  kurdes.  Mais c’est aussi le candidat des Kurdes (enfin de l’électorat BDP ). Certains Turcs de gauche le regrettaient  qui auraient préféré que le  candidat  HDP soit issu d’un autre mouvement , ce qui aurait probablement eu pour résultat de déboussoler l’électorat BDP. Et de signer le déclin du mouvement kurde.

Et ce qu’aurait aimé le DHKP-c dont des militants comme d’autres énervés d’extrême droite s’en sont pris à des stands électoraux de Demirtas pendant la campagne, je n’en sais rien.

Mais qu’un candidat kurde, issu de la branche politique du PKK , soit un des 3 candidats à la première élection présidentielle en Turquie sans que cela ne provoque de tollé général, en dit long  sur les changements qui s’opèrent  en Turquie.  Et  le score qu’il obtient est important  Pour que la gauche ait une voix qui puisse peser. Et  pour pouvoir peser dans les négociations du processus de paix.

Certains accusent les Kurdes d’être prêts à soutenir Recep Tayyip Erdogan dans son projet de système présidentiel (en échange d’un régime de semi-liberté pour Öcalan)  mais si un régime présidentiel à l’américaine, c’est à dire dans le cadre d’un système fédéral, leur conviendrait sans doute,  j’ai un peu de mal à les croire prêts à soutenir un président bonapartiste.

En tout cas s’il y en a un que les résultats du scrutin doit satisfaire, c’est bien Demirtas.  En cas de second tout, ‘il n’aurait probablement  pas donné de consigne de vote, laissant le choix à son électorat BDP  de voter Erdogan (Ihsanoglu n’ayant aucune chance) ou de s’abstenir. Mais l’élection au premier tour  d’Erdogan avec une faible majorité était certainement  le meilleur scénario envisageable en prévision des négociations à venir. Et au moins plus aucune « voix de gauche »  ne peut accuser les Kurdes/BDP de  traitres à la démocratie…

« Voter pour moi, c’est voter Barzani » avait déclaré Erdogan lors de son meeting à Diyarbakir. Barzani, pour sa part, n’a pas l’habitude de donner de consignes de vote aux électeurs kurdes de Turquie. Et après le 30 mars, il avait salué les victoires de l’AKP ET du BDP.  Mais ses relations houleuses avec le PYD syrien avaient été une des  raisons d’un (relatif) recul du BDP dans certaines provinces comme  Hakkari  où il n’avait récolté « que »  65% des suffrages, contre 81% aux précédents scrutins. Un résultat qui pouvait encore faire rêver le CHP.

Seulement  ce ne sont pas les forces spéciales turques qui actuellement viennent en aide aux peshmergas de Barzani. Ce sont les gerilla du PKK et les PYD syriens qui sont venus à leur  rescousse contre l’État islamique. Les soldats turcs, par contre ont fait le coup de feu il y a quelques semaines à peine contre un groupe de guérillas PKK  qui tentaient de franchir la frontière syrienne, alors qu’ ils venaient de prêter main forte aux Kurdes syriens qui s’affrontent contre les mêmes jihadistes (les PKK se déplaçaient peut-être d’un canton à l’autre). Contre des  contrebandiers avait d’abord déclaré le gouverneur d’Urfa , des YPG a ensuite rectifié Erdogan. Mais armée comme commandement de Qandil ont tenu  au moins le même discours.

Quelques jours avant l’union sacrée des combattants kurdes contre l’Emirat islamique, que certes Erdogan pouvait difficilement anticiper, ça tombait  mal de tenter la carte Barzani.

Et si une partie des électeurs  ont  préféré rester sur les plages ou en villégiature  dans le  village d’origine,  dans les provinces kurdes, on n’a pas déserté les urnes, par contre.

Résultats  dans les provinces kurdes : le raz de marée Demirtas

Les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour Demirtas ne sont certes pas tous Kurdes. Mais dans les provinces kurdes il fait un tabac.  A part à Bitlis où Erdogan l’emporte cette fois, les résultats de  Demirtas confortent  largement  l’ancrage du BDP dans les provinces emportées aux élections provinciales du 30 mars. Mais s’il perd Bitlis, il gagne par contre la province de Mus. Et dans toutes les  autres provinces, les scores dépassent allègrement ceux obtenus lors  de l’élection du  30 mars.  Dans 7 des 11 provinces où il l’emporte, c’est avec plus de  60% des voix.

Selahattin Demirtas confirme qu’il est bien devenu un leader incontesté avec lequel il va falloir compter.  Un phénomène plutôt nouveau pour le BDP kurde, la branche mère du HDP, dont le seul  leader est (ou devait être?) Öcalan. Un leader sans dauphin jusqu’ici il est vrai.

Un candidat soutenu par l’extrême droite n’avait évidemment aucune chance près de l’électorat kurde . A l’exception de  la province de Tunceli, les scores d’Ihanoglu n’atteignent même pas 4%. Les malheureuses voix qu’il y récolte  doivent venir des forces armées et de fonctionnaires.

 

Hakkari : Demirtas : 81.5 % (Erdogan 16.5 % -Ihsanoglu 2 %)

Sans surprise, Demirtas est plébiscité dans la province dont il est, ou plutôt était,  le très populaire député. Il obtient même  63 % des voix dans la circonscription de Semdinli, près d’un électorat réputé « dindar » (religieux) et surtout pro barzaniste.

92 %  à Yûksekova ! J’en connais un qui va être content.  Il trouvait les 86 % du 30 mars, un recul inquiétant. Seules Lice et Baskale  réussissent à faire encore mieux avec 95%. Encore un petit effort et il n’y aura même plus besoin de voter dans ces bastions.

Diyarbakir: Demirtas : 63 % (Erdogan  35.8 % – Ihsanoglu 2.2 %) – Barzani – qui n’était d’ailleurs pas candidat- est donc en net recul par rapport au 30 mars (de près de 10 points)

Agri : Demirtas : 61.5%  (Erdogan 32.2 %) Il faut espérer qu’ils ne vont pas de nouveau recompter 14 fois les résultats ! C’est même mieux que le 1er juin. L’AKP avait eu la bonne idée de demander l’annulation du premier scrutin…pour  se prendre une raclée.

Mardin :  Demirtas 61 %  (Erdogan 36.7, Ihsanoglu 2.5). Ahmet Turk y avait remporté la mairie précédemment AKP avec 52% des voix.

Bitlis : Demirtas 43.6, (Erdogan 52.2,  Ihsanoglu 4.2) .

Bitlis  province conquise par le BDP  le 30 mars dernier, a donc  cette fois voté majoritairement Erdogan. Par ilçe les résultats montrent même des résultats inverses au 30 mars : au  merkez (ville de Bitlis) ou à Hizan où le BDP l’avait emporté, cette fois  Erdogan est en tête. Par contre à Tatvan dont la mairie était passée AKP, c’est Demirtas qui l’emporte. Comme quoi la personnalité du (candidat) maire avait plus d’importance qu’on ne  le prétendait d’Ankara ou d’Istanbul. Mais  d’autres facteurs liés aux sociétés et aux réseaux locaux doivent aussi expliquer ce mystère.

Tunceli (Dersim): Demirtas 52, 5% (  Erdogan 14.5%,  Ihsanoglu 33%).

Demirtas l’emporte donc chez Kiliçdaroglu,  le président du CHP, et avec 10 points de plus que le maire BDP, élu en mars dernier.  Mais une (assez  forte) minorité de  Kurdes/Zaza  alévis a voté pour le candidat CHP/ MHP.  A Bulam (Pinarbasi ) une kasaba alévie  de la province d’Adiyaman où Demirtas l’emporte avec 60% des voix, Ihsanoglu récolte 25% des suffrages.

Van : Demirtas 55%  (Erdogan 42.3, Ihsanoglu 2.8)

Sirnak : Demirtas 83.2 % (Erdogan 14.8%, Ihsanoglu 2).

Demirtas y fait l’unanimité.  Encore mieux qu’à Hakkari. Sirnak est la province où il a obtenu son meilleur résultat. A Uludere, il frôle les 90%.   En mars le maire BDP de Sirnak, Sehat Kadirhan , avait été élu avec 60% des voix.

Siirt  (chez madame Emine Erdogan) : Demirtas 54%      (Erdogan 42.5 , Ihsanoglu 3.4).  4 points de plus qu’en mars pour Demirtas  dans la province qui avait élu le député Tayyip Erdogan en 2002.

Batman : Demirtas 60 %   ( Erdogan 38.5 % , Ihsanoglu 2 ). 5 points de plus que le candidat BDP le  30 mars,  alors que les électeurs de Huda-Par (ex Hizbullah) – 8% des voix le 30 mars-  ont certainement voté  Erdogan.

Igdir : Demirtas 45.3%  ( Erdogan 28 %,  Ihsanoglu 26.1 %).

Mus : Demirtas 62 % (Erdogan 34 %Ihsanoglu 3.2). Là c’est la grosse surprise.  L’AKP l’avait emporté dans cette province en  30 mars dernier.

Ailleurs dans la région :

Demirtas obtient 33% des voix à Kars et 30.5 %  à Bingöl (65%  Erdogan) – où il améliore les résultats du BDP de 5 points –  et  23%  à Ardahan

A Urfa il obtient 26 % des voix (68.5% Erdogan) et l’emporte à  Ceylanpinar, Suruç et Halfeti. Il réussit moins bien qu’Osman Baydemir qui avait récolté 30 % des voix aux élections municipales de Mars. Harran a voté à 95% pour Tayyip Erdogan . Je présume  le record en Turquie.  Au  moins dans ce district arabe (ex MHP) d’Urfa, la politique syrienne de l’AKP doit être appréciée.

Sans surprise c’est à Elazig et à Adiyaman qu’Erdogan remporte ses plus grands succès dans la région (près  de 70%). Demirtas y obtient respectivement 10.8% et 15.3% des voix.

Les percées ailleurs en Turquie :

Demirtas remporte plus de 9% des suffrages à  Istanbul , 10.5 % à Adana ,  8% à Mersin (où vivent de nombreux Kurdes mais où existe aussi une vieille tradition d’extrême gauche) et  7% à  Izmir. Il fait aussi une percée à Manisa  ( 5.5 %) et à Antalya (où sans surprise Ihsanoglu l’emporte). avec 5.3 % suffrages contre 2.5 % aux précédentes élections, sans doute surtout  près des Kurdes nombreux à y vivre, mais qui y votent majoritairement AKP (ou CHP pour les Alévis)

Il n’obtient que 3.7 % des voix à Ankara, et 2.3 dans la province de gauche Eskisehir. Et sans surprise dans le reste de l’Anatolie pro AKP , il reste quasi invisible. La palme allant à Bayburt : 0.75 qui a plébiscité Erdogan (80.2). Sur la mer Noire,  le bastion de gauche Hopa continue « à résister à l’envahisseur » et  au Sesar de  Kasimpasa : il donne 4.3 à Demirtas (une anomalie dans cette région)

Autre province AKP, Maras donne 4.5 % de voix à Demirtas. 7.8 à Elbistan, dont les Kurdes alévis qui y vivaient doivent être 10 fois plus nombreux à Istanbul et dans l’UE, notamment en France. Le district qui lui a donné le plus de voix, sans surprise est Pazarcik : 18.5%.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23 avril, fête des enfants à Hakkari : couleurs républicaines – couleurs kurdes.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. lycéennes robes kurdes

Comme chaque année, la Turquie célébrait la fête des enfants le 23 avril  Une fête très républicaine à laquelle participent tous les enfants des écoles. On commémore le même jour la souveraineté nationale : le 23 avril 1920 se constituait le premier Parlement de ce qui deviendra, 3 ans plus tard, la République de Turquie et est présidé par Mustafa Kemal Atatürk.

Les écoles de  Yüksekova et de Semdinli, dans la province kurde d’Hakkari  étaient mobilisées pour la fête. Les représentants de l’État aussi. Ce jour là des gendarmes ont distribués des cadeaux aux enfants à Hakkari.

Mais un peu comme les fêtes du Heiva (14 juillet) en Polynésie française, qui sont davantage une  grande fête de la culture polynésienne, avec ses concours de danses, d‘himene (chants polynésiens)  et courses de pirogues qu’une fête républicaine, pour la fête des enfants la culture kurde de la province est de plus en plus à l’honneur.

Comme toute fête républicaine, cela commence par l’hymne national. A Semdinli,  les représentants de l’armée participaient à la cérémonie officielle. Il est vrai que dans les lycées du pays, des gradés sont aussi chargés de cours. Les autorités municipales (BDP) par contre ne s’y sont pas associées.

Semdinli 24 avril fête des enfants hymne national  soldats

Et naturellement Atatürk, le père de la nation, omniprésent dans les programmes scolaires, est célébré. Dans le lycée  anatolien de Yüksekova, TOKI un autre symbole de l’État, plus contemporain celui là, est aussi affiché.

Yüksekova fête des enfants 23 avril TOKI Atatürk

Deux petits privilégiés ont pris la place du kaymakam, le représentant de l’État dans le district pour l’occasion. (A Ankara, c’est au bureau du chef de gouvernement que d’autres se sont assis).

Yüksekova 23 avril fête des enfants. officiels

Des costumes rouge et blanc, couleurs de la République de Turquie pour ces petits de Yüksekova. Une tenue républicaine très musulmane (vue son âge)  pour une des petites filles.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.rouge et blanc

En version rouge, noir et blanc pour ceux -ci.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rouge blanc noir

Rouge et blanc, encore, à  Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants rouge et blanc

Celles-ci  ont adopté le rose que les poupées Barbie ont fait adorer des petites filles, même à Yüksekova (hélas)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rose

Rose rouge pour les filles et costumes et danses kurdes pour tous, par contre pour ces petits de Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants danses kurdes

Dans la même école, un professeur a initié sa classe au théâtre loufoque.

Semdinli 24 avril fête des enfants théâtre

Si les écoles de Foca sont au bord de la mer, les écoles de Semdinli ont bien vue sur la montagne. Moins de touristes s’y rendent, n’empêche que la région est superbe.

Semdinli 24 avril fête des enfants vue montagne

Plus de danses en rouge et blanc, mais danses en costumes kurdes aussi, pour les plus grands dans les écoles de Yüksekova.

(cela doit sans doute aussi dépendre du professeur et si l’école est fréquentée ou non par les enfants des forces de l’ordre, policiers et militaires)

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  danses kurdes 4

Séance de pose dans les beaux vêtements kurdes avec le professeur

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes. 2

Encore mieux quand on y est aussi les vedettes, dans les robes kurdes des jours de fêtes. Yüksekova 23 avril fête des enfants. robes kurdes

Dans cette classe, c’est la kina gecesi (nuit du henné) d’un mariage kurde qu’on a dansé. Le fiancé est rayonnant. Bon, le vert du voile de la fiancée est juste passé à l’orange (on est dans une école de la République quand-même)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes

La fiancée resplendissante dans sa robe rouge. Le fiancé semble davantage intimidé depuis qu’elle a retiré son voile.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde 2

Un air plus modeste pour la fiancée (qui a bien appris la leçon) devant la corbeille du kina. Le fiancé semble toujours aussi intimidé.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde

Les invités de la noce, dansent. Il y a pas bien longtemps , c’étaient les tenues portées par tous les villageois et villageoises du district. Ces coiffes à pompons multicolores sont quand-même plus seyantes que le foulard islamique contemporain. Ils sont beaux aussi les garçons.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  costumes kurdes 4Yüksekova 23 avril fête des enfants.  mariage kurde 6A partir des années 80, comme la langue et les chants, les costumes kurdes ont été interdits par la République. Dans les villages ils sont restés tolérés, mais de telles festivités étaient inimaginables il n’y a pas si longtemps,dans des écoles, principales vecteurs du bourrage de crâne républicain.

Ce monsieur doit se réjouir de voir ainsi danser ses petits enfants.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  grand père

A Hakkari, chef lieu de la province,  des festivités officielles étaient organisées pour la « fête de la souveraineté nationale et des enfants ». Là ça devient sérieux : c’est  le moment de l’hymne national.

Hakkari 23 avril fête des enfants officiels

C’est sous le regard d’un fondateur de la République géant et d’un immense drapeau que les petits font leur show

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. danses orientales

Des danses et robes kurdes d’Hakkari aussi parmi  les prestations.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle

Ambiance républicaine dans le public

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. public

Pour les officiels de la province, un repas champêtre « de la paix » était organisé. Enfants et femmes n’étaient pas conviés aux réjouissances (machiste la République à Hakkari ? ).Madame la maire d’Hakkari, BDP, nouvellement élue a sans doute décliné l’invitation.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas. 2Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas

On y dansait quand-même le halay entre hommes :  ceux qui mènent la danse sont peut-être (pas certain) des notables de villages korucus

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. halay

Le 23 avril, c’est aussi le jour où on rappelle que ce n’est pas la fête pour tous les enfants en Turquie, où plus de 8 millions d’enfants sont contraints de travailler, comme les petits cueilleurs de fraises de la région de Mersin.

Le BDP, le parti kurde qui n’a pas pris part à cette fête très républicaine rappelle que nombreux enfants ont été tués par l’Etat cette dernière décennie en Turquie, et comme pour les adultes leur mort reste systématiquement impunie.

 

Enfants tués par l'EtatBerkin Elvan (14 ans) dont le prénom – et la maman – est kurde et qui est devenu le principal symbole  de la répression (et de l’impunité) policière du mouvement Gezi, n’est que le dernier d’une longue liste. La plupart des enfants tués sont kurdes, comme  Ugur Kaymaz, 12 ans, assassiné de 14 balles par des policiers à Kiziltepe (Mardin ) ou  Ceylan Önköl (14 ans) dont la famille avait elle même du rassembler le corps déchiqueté à Lice (Diyarbakir). Ou encore Seyfullah Turan (16 ans) frappé violemment à la tête  à coups de crosse de fusil, sous l’œil d’une caméra de TV tandis qu’un de ces camarades (14 ans ) se noyait dans la rivière glacée en fuyant, il y a cinq ans, un  23 avril 2009 à Hakkari.

 

 

 

 

 

 

Newroz 2014, élections du 30 mars et « référendum pour l’autonomie ».

 63

Transformer les élections municipales (et de province) du 30 mars prochain en référendum est à la mode en Turquie ces derniers temps. Elle a été lancée par le chef du gouvernement AKP   Recep Tayyip Erdogan   pour qui elles doivent tenir lieu de test de popularité  et de « tribunal populaire devant absoudre ses proches des suspicions de corruption qui les accablent.  Pas de raison que les autres partis n’en fassent pas autant.

C’est en tout cas le choix que fait aussi le BDP, le parti kurde, branche légale du PKK, qui selon toute probabilité va remporter de nouvelles villes . Il est très probable qu’Ahmet Türk remporte la mairie de Mardin, actuellement AKP  et il y aura certainement  d’autres surprises.

 

Alors que vendredi 21 mars une nouvelle lettre d’Öcalan, le leader du PKK emprisonné sera lu à la foule, le KCK (branche politique du PKK) a donné le ton. La fameuse « autonomie démocratique » c’est maintenant que le peuple va la décréter, fait-il savoir par son agence de presse,  Firat Haber, le jour où Yüksekova fête Newroz.

En fait l’autonomie avait déjà été décrétée, un 14 juillet, il y a deux étés.  Mais une violente attaque du PKK, dans laquelle une quinzaine d’appelés avaient été tués,  venant rompre un cessez le feu, lui  avait volé la UNE. Ensuite, pendant plus d’un an, plus personne n’avait pu rendre visite à Öcalan dans sa prison d’Imrali. Il n’avait réapparu que pour mettre fin à une longue  grève de la faim que tous les prisonniers politiques du mouvement , même ceux qui en avaient été dispensés pour raison de santé les premières semaines, avaient fini  par suivre. Juste à temps sans doute pour éviter que les premiers grévistes ne succombent (et que la rue kurde et d’extrême gauche n’explosent).

Quelques mois plus tard, Öcalan devenait l’interlocuteur de l’Etat turc dans un processus de paix (süreç), « officialisé » dans une lettre lue devant des centaines de milliers de personnesn  au dernier Newroz de Diyarbakir. Et pour la première fois depuis le début du conflit, en 1984, l’armée aussi respectait un cessez le feu. C’est la principale avancée de ce processus. Pour le reste, malgré les nombreuses navettes entre Imrali et les camps de Qandil entrepris par les députés BDP autorisés à rencontrer Öcalan, il semble  bien enlisé.

Décréter ce « référendum populaire » est sans doute une façon de le relancer, tout  en prenant la main.

En fait, si j’ai bien compris,   ce sont  les foules affluant aux festivités de Newroz tout autant que les résultats aux élections qui devraient avoir valeur de référendum pour l’autonomie. Je ne suis pas certaine que cela soit une façon très démocratique de choisir son autonomie. Et je ne vois pas bien  ce que cela peut signifier dans les faits(on devrait bientôt l’apprendre).  Mais une chose est claire :  le mouvement kurde n’a pas l’intention de céder sur ce point dans la suite du processus…Si suite du processus il y a. Pour le moment l’avenir est quelque peu incertain en Turquie.Et quand  Erdogan accuse ses anciens alliés fethullah avec lesquels la guerre est déclarée de vouloir briser le processus de paix, il n’a sans doute pas complètement tort.

En attendant l’autonomie, ce Newroz est aussi placé sous le signe de la liberté pour Öcalan, le fondateur du PKK et le « vrai basbakan » de ses sympathisants. Un seul ordre de lui (sans doute  bien préparé en amont) et tous les commandants ont cessé le feu…Même si pour le retrait en deçà des frontières, ils ont davantage traîné les pieds : moins du quart des combattants auraient quitté le pays.

La liberté pour le Kurdistan n’est pas oublié non plus. Ni Sakine Sansiz assassinée à Paris, il y a un peu plus d’un an.

 58

Newroz avec W, c’est le nouvel an traditionnel kurde, certes, mais depuis son interdiction stricte dans les années 80, c’est une fête politique, celle du mouvement kurde. Et maintenant que le fondateur du PKK est devenu un interlocuteur reconnu de l’État turc, plus besoin de louvoyer. A Yüksekova ce jeudi 20 mars, ce sont les symboles du PKK qui sont clairement  affichés à la tribune.

Et ses guérillas qui sont à l’honneur et  dont on abhorre la tenue, à Newroz comme dans les mariages. (parmi eux se mêlent peut-être de vrais  guérillas venus fêter Newroz. Allez donc savoir).

 23

J’entendais dernièrement une personne « spécialiste  » de la Turquie affirmer que l’idéologie du PKK était en perte de vitesse parmi la jeunesse kurde. Elle n’a pas du se rendre souvent dans les provinces kurdes de Turquie (ni dans certains quartiers d’Istanbul) pour dire des choses pareilles . L’idéologie, je ne sais pas (ni d’ailleurs si on peut toujours parler d’idéologie, le PKK me paraît avant tout une organisation nationaliste kurde), mais à ce que j’en vois, les sympathies des enfants des anciens militants des organisations kurdes jadis considérées comme ennemies, vont très souvent au PKK, qui ne donne pas du tout l’impression d’être en perte de vitesse chez les jeunes, même si les opinions sont évidemment diverses au sein de la jeunesse kurde.

 

 30

Plus colorés les costumes des filles de Yüksekova . Ces coiffures à pompons sont des coiffures traditionnelles de la province d’Hakkari

 

 65

Les garçons aiment cependant les mêmes  couleurs…(rouge vert jaune ).

 

 50

Sans commentaire et sans photo montage.

Et à Diyarbakir la foule sera naturellement bien plus nombreuse. Les Kurdes parlent d’un « Newroz historique ». Des milliers d’invitations ont été lancées. Hero Tabalani, la femme du président irakien et le fondateur du PUK (Yetiki), y représentera son époux, hospitalisé depuis de longs mois. Elle est arrivée dans la ville.  Barzani a été  invité lui aussi, mais pas le chanteur Siwan Perwer…

Mais il est peu probable que ce Newroz  de Diyarbakir, aussi historique soit-il, face la UNE de l’actualité en dehors de la région  kurde. En effet, la Turquie vient de découvrir que TWITTER a été bloqué peu avant minuit , quelques heures à peine après le nouveau  coup de sang de Recep Tayyip Erdogan contre le réseau social, lors d’un meeting à Bursa. « Nous allons éradiquer Twitter. Qu’importe ce qu’en pense la communauté internationale.  Tout le monde va apprendre ce qu’est la force de la République de Turquie ! ». Les millions d’utilisateurs du pays vont être les premiers à l’apprendre et pas certain qu’ils vont beaucoup apprécier la force de leur  République….

Et la droit de twitter en toute liberté pourrait bien être d’actualité aussi au Newroz de Diyarbakir. Tous les candidats du BDP partagent leurs images de campagne sur des comptes Twitter.