Seker Bayrami ( fin de Ramadan) un peu tendu à Yüksekova.

Le 6 Août,  Ramadan touchait à sa fin. Malgré la nuit tombée annonçant la fin du jeûne  et la fraîcheur relative qui règne cette année dans la région, les çay bahçesi  (jardins à thé) des parcs de Diyarbakir, restaient à moitié vides. Où était passée la foule qui d’ordinaire s’y presse en période de Ramadan, une fois le repas d’iftar avalé ?

Soit on restait briquer la maison, où les premiers misafirs accomplissaient déjà leurs visites. C’était ainsi chez mes amis de Kayapinar. Les parents offraient le thé sur le balcon à leurs visiteurs, tandis que les filles de la famille nettoyaient la cuisine de fond en comble. Ailleurs on commençait déjà la préparation des börek.

Soit on faisait les courses de Seker Bayrami. «  Actuellement on travaille jusqu’à minuit » , m’avait confié quelques jours plus tôt un tailleur. «  Et pour les fêtes, on restera ouvert jusqu’au matin ». Les clients affluent qui veulent faire retoucher un des vêtements achetés pour l’occasion. A  Seker Bayram, comme pour Noël  en France, on offre des cadeaux, essentiellement des vêtements. Autrefois, c’était le jour où on achetait la paire de chaussures de l’année, dans les familles pas trop pauvres.

L’été dernier, j’étais à Yüksekova pour les fêtes. Ce n’était  pas très raisonnable comme destination pour les fêter. En effet, alors que la Turquie découvrait médusée (enfin le quidam, car cela n’avait certainement pas étonné ceux qui suivent d’un peu près la question kurde, ni tous ceux qui se rendent pour affaires au Kurdistan irakien), les drapeaux du PYD – le petit frère du PKK –  qui flottaient  sur Rojava, le Kurdistan syrien, à sa frontière  et des foules en liesse  brandissant le portrait d’Öcalan,  le PKK avait attaqué fort dans la région d’Hakkari.  Mais Rojina une des filles de Süleyman m’avait déjà passé un savon au téléphone « Anna abla, niye Noëlde gelmedin ? !!  » car je n’étais pas revenue pour  Noël (les enfants avaient aimé l’arbre de Noël dans le jardin enneigé). J’avais donc promis de venir fêter bayram avec eux.

Et puis si j’avais attendu que le calme règne dans la région avant d’y revenir, je n’y aurais plus mis les pieds depuis 2004. J’ai quand-même évité cette fois d’arriver un 15 août. Je n’ai donc pas subi la panique qui s’est emparée de la foule qui faisait des emplettes ou participait à la fête en rouge – vert – jaune  organisée pour commémorer le début de l’insurrection armée du PKK, lorsqu’une ses bombasi avait explosé cette nuit là. C’est une bombe qui comme son nom l’indique se contente de faire du bruit, mais évidemment quand elle explose, personne ne sait qu’il ne s’agit « que » d’une ses bombasi .

J’étais donc arrivée le 16 août. Et il n’était évidemment pas question de se balader un peu dans la région où des zones entières étaient  interdites. Les villageois qui y vivent pouvaient les quitter, mais alors ils ne pouvaient plus retourner dans leur village. J’ai même refusé la mort dans l’âme une invitation des footballeuses d’Hakkari à passer quelques jours avec elles.

On disait qu’à diverses reprises le PKK avait installé des checkpoint en pleine ville. Je n’ai pas été témoin de tels faits. Mais si ces checkpoint de « leurs guérillas » ne semblaient pas inquiéter  la population, tout le monde se demandait comment cela allait tourner. L’ambiance était telle, que Süleyman ne m’a pas laissée une seule fois sortir seule. Même pour aller faire une course à 100 mètres de là, un des enfants m’accompagnait systématiquement. Et j’accélérais le pas à chaque fois que je passais devant le poste de police, gardés par des policiers sur armés. Pas envie de me retrouver éventuelle victime collatérale.

Il nous a même réprimandées, quand la veille de la fête, on est allé faire des emplettes, avec sa femme et les filles de la maison, après le dernier repas d’iftar  : « Pourquoi vous ne les faites pas dans la journée ?  On ne sait pas ce qui peut se passer. Une bombe peut exploser à tout moment ! ».

Seulement, comme dans le reste du pays, les femmes avaient passé la journée entre grand ménage et fourneaux. Donc les courses, c’était pour la nuit.

Et nous n’étions pas les seules. Ce soir là  la rue principale  était la proie d’un embouteillage monstre. C’était la première fois que je voyais ça. Et comme partout ailleurs en Turquie, commerces, salons de coiffure, cafés et restaurants sont restés ouverts et envahis par la foule jusqu’au petit matin.

Les cireurs de chaussures n’ont pas chômé non plus.

Heureusement, ce ne sont pas des odeurs de poudre, mais des odeurs de grillades qui se répandaient dans le merkez cette nuit là.

…envahi par les petits commerçants de rue

Les filles avaient commencé par une halte chez la coiffeuse.

Le choix  de bijoux, c’était ensuite.

Évidemment, on n’est pas à Bodrum. Hewlêr, c’est le nom kurde d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien.

Cela étant, on n’est pas si dépaysé que cela non plus.

Les  cabines d’essayages, l’endroit idéal  pour discuter un brin  avec clientes et vendeuses, un peu surprises quand même de rencontrer une « fransiz » dans le magasin. Et qui se prêtent volontiers à une séance de pose.

Adorables les vendeuses, pourtant elles étaient épuisées. Au boulot depuis le  matin jusqu’à l’aube suivante, sans même de pause dîner « C’est Yüksekova, pas l’Europe ici ».

Pas de cadeaux de Noël, mais les cadeaux de seker bayrami.

Le lendemain, les enfants partent en tournée de maison en maison, où leur sont offerts des bonbons disposés à cet effet dans de grandes coupes. Objectif : être celle ou celui qui en récoltera le plus dans son petit sac.

Newroz 2013 : la foule à Siverek, la neige (et la foule aussi) à Hakkari.


Cette fois les Urfa Haber n’ont pas escamoté son W à Newroz (comme la plupart des médias turcs (pas tous) continuent  de le faire, toujours aussi coincés malgré le processus de paix).  Et les images sont impressionnantes :  il y avait foule à Siverek pour fêter Newroz 2013.

La petite ville est certes  la patrie de Mehmet Uzun, de Yilmaz Güney (par son père) et de quelques autres célébrités kurdes. Mais ce doit être la première fois, que la fête en rouge vert jaune y attire une telle affluence.

Ahmet Türk, le député de Mardin avait fait le déplacement pour prêcher la bonne nouvelle.

Apo aussi était présent…enfin, son effigie

 

A Hakkari, qui l’a fêté un peu  tôt, il  neigeait pour Newroz. Cela n’a pas découragé la foule. Et comme d’habitude – processus de paix ou non – il y avait de l’ambiance !

A Yüksekova, 2 jours plus tard, le printemps s’annonçait par contre dans la province à en juger la tenue des filles….Mais il ne faut sans doute pas s’y fier. Il ne devait pas faire bien chaud. Mais au moins il ne neigeait pas.

Et comme on le voit sur la vidéo,  Öcalan était à l’honneur.

Il n’y a plus qu’à attendre sa feuille de route, jeudi 21 à Diyarbakir « Le peuple kurde et le peuple turc seront tous les deux gagnants » a annoncé Gülten Kisanak à Siirt, qui apparemment a toujours de la voix. Je ne sais pas comment elle fait, elle n’arrête pas les discours de meeting depuis le début du mois !

Il faut bien cela il faut dire pour que les Kurdes sympathisants du BDP  commencent à y croire à ce processus de paix . Je les ai trouvés  assez réservés,  Rien à voir avec l’enthousiasme du début de l’Acilim en août 2009. C’est vrai qu’il avait vite été douché. On comprend donc que cette fois, ils attendent de voir. Mais ça ne veut ne pas dire que cette fois ne sera pas la bonne.

En attendant :  Newroz piroz be ! (avec une pensée pour ceux qui le fêteront dans la cellule de leur prison, dans lesquelles il y devrait y avoir quelques halay et beaucoup d’espoir  quand-même)

Et j’ajoute une vidéo de Newroz à Van, qui a ouvert le bal le 17 mars, avec Ciwan Haco sur le podium.

 

 

 

 

 

 

 

 

Navire de la paix à Yüksekova

L’annonce d’un processus de paix (dit d’Imrali)  et de discussions avec Öcalan, leur leader emprisonné a du faire plaisir dans la province d’Hakkari.Et comme  Selahattin Demirtas soutient le processus, il est aussi probable que l’espoir doit être au rendez -vous, même s’il doit rester teinté de méfiance.  Le vice-président du parti kurde, qui est aussi député d’Hakkari, y est très apprécié « Il parle avec une voix toute douce » me disait une adolescente, qui appréciait cette douceur.

En tout cas cela a donné de l’énergie à Murat Titan, Cuma , Ercan et Arif Akdoğan, les 4 garçons qui ont construit ce navire de la paix à Yüksekova. Un navire de neige dont la taille atteint  100 mètres 2 selon les Yüksekova Haber . Ils ont mis 4 jours à le construire.

 

 

Noces sanglantes à Semdinli.

Cet été après ramadan, quand la saison des mariages a repris dans la province d’Hakkari, l’ambiance n’y était plus tout à fait la même. Les tensions étaient telles, que les kina gecesi (nuit du henné), qui lancent les festivités qui durent généralement deux jours en Turquie, avaient été supprimées. Trop risquées, car à la différence de la fête de mariage proprement dit, où on se ne rend que sur invitation (et pour apporter sa contribution au couple) la kina gecesi est ouverte à  tous. Des inconnus peuvent s’y introduire. Trop dangereux.

D’ailleurs on ne savait vraiment jamais ce qui pouvait arriver. Tout le monde continuait à faire comme d’habitude ses courses jusqu’à une heure tardive les nuits précédant les fêtes de Seker Bayram à Yüksekova , mais en se disant qu’une bombe pouvait exploser à tout moment. Pour ma part je pressais le pas à chaque fois que je passais devant le barrage de police; qui bloque la rue où se trouve le poste de police.

Et dimanche dernier, pour la deuxième fois en un peu plus d’un an, une fête de mariage a été endeuillée. Une voiture piégée a explosé en plein centre  ville, au passage  un véhicule blindé de la police. Il y a eu  26 blessés dont 2 graves, la plupart des civils (2 policiers ont été blessés)  et un mort, un enfant de 11 ans Faris Demircan, qui rentrait d’un mariage et  dont les funérailles ont été célébrées aujourd’hui, tandis que les commerces restaient fermés en signe de deuil et de protestation.

  Le 12 septembre 2011, il y a donc un peu plus d’un an, un dimanche aussi, le PKK avait attaqué en pleine ville   3 cibles en même temps : le commissariat de police, la  gendarmerie et un poste de contrôle de police.  On se doute bien que la date anniversaire du coup d’état militaire de 1980 n’avait pas été choisie au hasard pour une attaque d’une telle ampleur.

Seulement c’était la date aussi qu’avaient choisie (ou avait été contraintes de choisir, tant les dates de mariage font l’objet de stratégie) plusieurs familles pour des fêtes de mariages. Il y avait 3 mariages  dans la ville ce jour là . L’un d’eux s’était retrouvé au centre de tirs croisés entre les PKK et les forces de l’ordre, comme on le voit sur la vidéo filmée dans la salle de mariage. Il y aura 3 morts dans les combats , 3 victimes collatérales, dont un gosse de 14 ans, tués avec un de ses parents : la voiture qui les ramenait à leur village avait été la cible d’une roquette. Ils avaient peut-être été pris pour des combattants en fuite (d’un des 2 camps)

« Quels que  soient les responsables de la violence, nous la  condamnons » a déclaré Esat Canan, le député BDP élu par la population de Semdinli. Faisant écho à ce que doivent penser ses administrés, il se garde bien pour le moment de désigner les responsables en question; mais rappelle les événements du  9 novembre 2005 à Semdinli. Et il interroge sur la fameuse caméra qui a filmé l’explosion. Pourquoi une caméra de surveillance à cet endroit? Il demande que les responsabilités de cet attentat  soient clairement établies.

Des propos qui condamnent tous les recours à la violence mais qu’on  peut sans doute traduire par « her sey olabilir« .(tout est possible).

Je quittais justement Yüksekova où j’étais venue passer  les fêtes de seker bayram, le mardi 9 novembre 2005 au matin.  Et c’est à Van que j’ai découvert sur les chaînes de TV ce qu’on appellera tout de suite le scandale de Semdinli. L’attentat contre la librairie Umut (deux morts) et ses responsables, des gendarmes, pris la main dans le sac par la population de la ville. Une population qui était aux abois.  Il y avait déjà  eu  une série d’attaques étranges les semaines précédentes . Et quand j’avais demandé à des amis qui était responsable de l’attaque à la roquette  qui avait laissé sa trace sur une des vitres du café où nous buvions un thé, la réponse avait été ‘her sey olabilir« … »mais on pense à des provocations ».

« Her sey olabilir« , c’est une expression qu’on entend souvent dans la province d’Hakkari.

Il y a deux ans, des enfants m’avaient montré la trace laissée dans le sol  par l’explosion d’une mine posée par le PKK, qui avait blessé de nombreux soldats, une dizaine de jours plus tôt dans leur quartier. Des vitres de maisons voisines avaient été soufflées par l’explosion. Pas de victimes collatérales cette fois. Mais ça fait un moment que la violence est à nouveau dans les villes et pas seulement dans les montagnes. Et qu’elle fait de nombreuses victimes civiles.

Seulement  évidemment, alors que tout le monde craint  depuis des semaines  que la violence actuelle ne soit encore attisée par des provocations, ces victimes civiles  tombent « au bon moment ». Les médias commencent à s’émouvoir des centaines de prisonniers kurdes dont la vie est maintenant en danger par la grève de la faim qu’ils suivent depuis plus de 50 jours pour certains. Dorénavant le gouvernement ne peut plus rester indifférent.  Et à  Hakkari on doit encore souvent se dire « her sey olabilir » :  des PKK dépassés par l’ampleur du mouvement civil extrême des grévistes de la faim  ou des provocateurs. Les nombreux yorum (commentaires) déposés sur l’article des Yüksekova Haber relatant les événements  témoignent de ces interrogations.

Ajout du 9 novembre :  une semaine après les faits le PKK a reconnu la responsabilité de l’attentat, promettant que les responsables seront jugés ( sous-entendu par ses propres tribunaux ), ce qui ne devrait sans doute pas suffire à calmer les colères. Un des 2 blessés graves est mort de la suite des ses blessures ce même jour : Ibrahim Demir. Il avait 17 ans et était originaire du village d’Altinsu (Sapatan), comme les trois civils tués le 12 septembre 2011

 

 

 

 

Une Saison à Hakkari : retour au village d’Anîtos sur les lieux du tournage.

A part les habitants du Hakkâri,  rares sont ceux qui conservent le souvenir du village de Marûnis, que j’évoquais dans un précédent billet. Beaucoup plus nombreux par contre sont ceux qui  se souviennent de celui d’Anitôs (Yoncali de son nom turquifié), même sans avoir mis les pieds de la région et sans même en connaître le nom.

C’est en effet dans ce village qu’en 1982 Erden Kiral avait tourné le film  « Une Saison à Hakkari » (Hakkari’ de bir Mevsin) , inspiré du beau récit éponyme de Ferit Edgü , qui  avait été  relégué comme instituteur  dans ce village aux confins du pays, pour « idées  non conformes à l’idéologie officielle  » à la fin des années 70 .  La province d’Hakkari a longtemps été le « Landerneau » de Turquie. L’Etat y  envoyait  ses fonctionnaires trop rebelles, histoire de leur faire passer leurs rêves de lendemains qui chantent.  Ces instituteurs relégués  ont inspiré les cinéastes. Le très populaire Yilmaz Erdogan, lui-même originaire d’Hakkari, évoque aussi un  instituteur relégué, qui  fonde une bibliothèque à Hakkari, à la veille du coup d’état  militaire de 1980 dans son film à succès Vizontele Tubaa.  Un film qu’il n’avait pas été autorisé à tourner dans la province . J’avais partagé pendant quelques nuits le même hôtel que l’équipe de tournage mais c’était à Van…

Ceux qui pensaient  les punir  n’avaient  pas envisagé que ces fonctionnaires ne se sentiraient pas si mal dans cette province de montagne où la vie était rude (pas d’électricité  dans les années 90 encore  dans la sous préfecture de Yüksekova !) mais où  on n’a  jamais beaucoup aimé l’Etat. J’en ai rencontré un  tombé tellement amoureux de cette province enclavée, qu’il avait choisi de s’y installer définitivement .  Si aujourd’hui  celle-ci est  aussi marquée à gauche, elle le doit sans doute aussi à  ces enseignants « solcu » qui y  ont scolarisé des générations d’enfants et de lycéens. Le mouvement religieux a compris d’ailleurs la leçon qui  a développé ces dernières années un important  réseau d’écoles fethullaci (les fameux Isik koleji) dans les provinces kurdes.

Le film « Une Saison à Hakkari » n’avait pas été du goût des militaires qui dirigeaient alors le pays. Il avait été interdit pendant cinq ans en Turquie.  Un rejet qui n’avait pas été partagé par les  jurys des festivals internationaux. Entre autres récompenses, le film avait reçu l’Ours d’argent au festival de Berlin en 1983.

Ceux qui à Berlin, Paris ou Istanbul  avaient aimé ce film ignorent probablement  que les images du   beau village de pierre  enneigé témoignent d’un passé définitivement révolu. En 1994,  douze ans  après le tournage, l’armée turque détruisait  le village d’Anitos , comme des milliers d’autres villages kurdes.  Un témoignage précieux, car rares doivent être les images qui témoignent ainsi de la vie de ces villages avant leur destruction .

Le montage réalisé par Erkan Capraz pour les Yüksekova Haber, qui mêle  images du film et images de ce qui reste d’Anitos aujourd’hui ,  est un saisissant témoignage du traumatisme vécu par la région. On est frappé par l’acharnement qui avait été  mis à  faire disparaître le village pierre par pierre. Une telle  énergie destructrice ne pouvait pas seulement répondre  à des objectifs sécuritaires ( empêcher le PKK de se ravitailler dans ces villages). Ils  n’ont pas seulement été vidés de leur population. Ils  devaient disparaître pour que leurs habitants oublient d’où ils venaient et qu’ils étaient kurdes.

Ces dernières années les villageois ont touché des indemnités pour leurs biens détruits. Mais celles-ci ne suffisent même pas à permettre à ceux qui le désirent de reconstruire leur maison et encore moins à reconstituer leurs troupeaux, témoigne  Ramazan Orhan, le muktar d’Anitos. . Des yorum (commentaires) à l’article des Yüksekova Haber témoignent de l’énergie mises par son muktar à faire revivre le village où certains, essentiellement les plus âgés aimeraient se réinstaller.  Mais malgré ses demandes, Anitos non plus  ne bénéficie ni d’eau (indispensable pour les troupeaux) , ni d’électricité. Et le chemin qui y conduit est en mauvais état.   Depuis trois ans, des villageois revenaient  y passer la belle saison sous des tentes, sans doute à la suite d’une récente autorisation.  Mais l’été dernier une centaine de moutons ont été massacrés lors d’opérations militaires  dans cette province et Ramazan Orhan prévoit que cette année personne n’y passera la belle saison.

Hecer Hozan est celui qui jouait le rôle du petit garçon qui meurt dans le film. Après la destruction d’Anitos ,  il  s’était réfugié à Van avec sa famille. Lui aussi revenait passer la  belle saison au village  ces toutes dernières années. Mais les siens non plus n’y passeront pas le prochain été. Au mieux  ils y feront  un bref séjour pour y récolter leurs noix.  Les tracasseries de l’armée qui les en ont chassés  l’été dernier les en ont dissuadés. « Ceux qui n’aiment pas les villages, ne sont pas humains »  déclare l’ancien petit garçon  au destin tragique d’ « Une Saison à Hakkari »  aux Yüksekova Haber.

Le muktar estime que les 70 foyers qui peuplaient le village d’Anitos lors de sa destruction sont aujourd’hui 350  et représentent  une population de 1500 personnes réfugiées dans les chefs lieux de province voisins ou à l’Ouest du pays.  Pas plus que les villages alévis de Liç et de Pinargaban (Askale) n’ont  disparu de la mémoire des jeunes franco turcs de la  troisième génération qui en sont issus,  le village d’Anitos n’a  disparu de celle de ses anciens villageois. Le traumatisme de leur destruction en prime,  devenu  partie prenante de ce qui aujourd’hui fait leur kurdité, qu’ils aient grandi à Hakkari merkez, Van,   Mersin ou Istanbul….

Saison des mariages à Yüksekova

Avec les beaux jours, revient la saison des mariages. Il faut en profiter, la belle saison est courte dans la région d’Hakkari, et cette année encore, celle des mariages sera interrompue par le mois de Ramadam, entre le 20 juillet et le 18 Août en Turquie.

 

Il y a deux ans, le parti (BDP )  avait bien  tenté d’en finir avec ces grands mariages, très onéreux pour les familles. La mairie d’Hakkari avait promulgué des « recommandations » limitant le nombre de voitures faisant convoi à l’arrivée de la fiancée que la famille du fiancé va chercher dans la fête organisée dans sa propre famille  (à une dizaine de véhicules, si je me souviens bien) ou l’or offert ( maximum 3 bracelets). Apparemment, ça n’a pas pris…J’avoue que le contraire m’aurait surprise.

 

J’adore ces immenses halay. On  y sent une communauté soudée. J’ai trouvé les danseurs bien plus « individualistes » dans leur façon de danser à Diyarbakir…ou  dans les salons de mariage de France.

 

Marûnis (Hakkari) : Retour au village détruit parce que « sa terre est l’honneur de l’homme »

Les belles maisons de pierre de ce village  de la montagne de Kato, dans la province d’Hakkari ne sont plus que ruines. En 1994, comme tant  d’autres villages de  la province dans ces années là , le village  de Marûnis (Kavakli de son nom turquifié)  a été détruit par l’’armée turque,  après avoir été vidé de sa population. Quelques décennies  plus tôt  l’armée française avait agi de même  en Algérie.Et avec le même objectif : assécher la guérilla. Après celle du FLN, celle du PKK qui trouvait à se ravitailler dans ces villages.

C’est seulement à partir de 2002, avec la levée de l’état d’exception( OHAL)  dans la province,  que les villageois ont eu l’autorisation d’y revenir.  Mais dans ce village de montagne, sans électricité,  sans eau courante et bien sûr sans école et sans dispensaire,  situé  dans une zone où les heurts entre l’armée et le PKK  restent fréquents, ils ne sont que deux à y vivre à nouveau dès que l’hiver prend fin rapporte les Yüksekova Haber,  Deux hommes  rejoints l’ été venu – je présume pendant les vacances scolaires –   par une vingtaine de familles.  Pümüs Kurt, est âgé de 72 ans. Depuis  sa migration forcée sa famille vit  dans un gecekondu d’Hakkari.  Celle d’ Hursit Duman  a trouvé refuge  à Van dans la province voisine.

Dans ce village où  l’élevage était la principale ressource, ils  se contentent  aujourd’hui de cultiver un potager et la vigne.  En échouant dans les chefs- lieux de  province, ils avaient du vendre leurs troupeaux.

Ils ne disent pas dans quelles conditions, mais forcément à la va vite. Il était impossible de conserver son troupeau dans les camps de tentes où les réfugiés s’entassaient, été comme  hiver. Et certains ont bien profité de leur détresse. Un ancien réfugié me racontait comment il avait fait confiance à un négociant venu de Diyarbakir, « j’arrivais du village, j’étais « cahil », ignorant  » . Plongé brutalement  dans un univers où il avait perdu ses repères plutôt. Et l’acheteur  en  avait profité pour mettre la main sur son troupeau en promettant d’apporter  l’argent les jours suivants. Il n’était jamais revenu. Une autre fois c’était le commandant qui promettait de se charger de la récolte d’arbres fruitiers aux villageois qu’il venait d’expulser de leur village…et qui gardait pour lui l’argent de la récolte.

 

Depuis quelques années (2005, je crois)  l’état turc  accepte de dédommager ceux qui ont été reconnus  victimes d’expulsions forcées. Mais l’indemnité  qui lui a été attribuée ne suffit même pas à le dédommager des arbres fruitiers qu’il  avait plantés , témoigne Pursit Kurt. C’est donc par ses propres moyens qu’il reconstruit sa maison détruite. Peut être est-ce lui qui construit une de ces maisonnettes de type balkanique, comme on en  voit sur l’image.  On ne construit plus de belles maisons de pierre dans les villages, que ce soit à Hakkari, ou ailleurs en Anatolie.   En Turquie aussi,  c’est essentiellement  la bourgeoisie cultivée des grandes métropoles qui  en restaure, dans les villages du littoral.

Leurs enfants eux ne veulent pas revenir. Les conditions de vie à Marûnis sont trop dures. Les plus jeunes d’entre et leurs petits  enfants n’ont jamais vécu au village. Comment après avoir  grandi comme des petits urbains, même si pour beaucoup c’était dans des conditions misérables (le taux de pauvreté est un des plus élevé de Turquie à Hakkari ) pourraient –ils s’y adapter ? A Hakkari, comme partout ailleurs en Turquie,  on a la TV (et le satellite en prime)  dans le plus misérable foyer. Il y a  les écoles, les lycées, le stade et les infrastructures sportives,  les cafés Internet. Et  l’hôpital où on va faire la queue aux urgences quand on a un malade.

« Mes enfants ne veulent pas revenir dans un village sans électricité, mais à Marûnis, l’eau est pure et l’air est bon. Pour moi  c’est le paradis et je veux rester vivre dans ce paradis» affirme  Bedel Seven (63 ans) qui depuis cinq ans fait  le va et vient entre sa famille et le village.

« Sa terre c’est l’honneur de l’homme (insan – personne) » affirme  Hursit Duman, qui a choisi de  vivre à nouveau  sur la terre dont pendant 20 ans il avait été chassé.

Un village où ils ne sont pour le moment  que deux à avoir choisi de le faire, mais qui doucement commence à reprendre vie aux beaux jours. Un peu comme ces villages alévis d’Askale (Erzurum) presque vidés par l’exode rural  dans les années 70 et  où  j’avais passé quelques jours.  Du printemps à l’arrivée des premières neiges, des retraités reviennent,  y cultivent leur potager, puis le quittent avec les premières neiges  pour rejoindre leur appartement d’ Istanbul ou d’ Izmir. L’été venu, la population de ces villages se gonfle de  familles de migrants, qui ont construit des maisons balkaniques elles aussi pour  résidences d’été.

Mais si l’attachement à sa terre est le même, les villageois  d’Askale n’ont pas été expulsés de force . Et  si certaines des belles maisons de pierre tombent elles aussi en ruine, c’est parce qu’elles ont été laissées à l’abandon.  Ce n’est pas le résultat d’une action systématique. Et aujourd’hui, à la différence de Marûnis, quelques familles vivent encore dans  ces villages qui   bénéficient d’eau courante et d’électricité, ainsi que   de l’aide matérielle fournie par le dernek, l’association transnationale de villageois, très active.

Le reportage effectué par Erkan Capraz, sur le village de Marûnis  n’a pas laissé indifférents les lecteurs  des Yüksekova Haber qui ont été nombreux à laisser leur propre témoignage dans les commentaires déposés sur l’article ou sur la vidéo. « Mon village à moi, je ne l’ai jamais vu » dit l’un d’eux…On devine que celui qui l’a écrit n’a pas vingt ans.

 

 

 

Apporte des loukoums et des roses rouges et blanches.

A Diyarbakir, il est plus prudent ces derniers temps d’éviter de communiquer par téléphone portable. La  nièce d’amis, étudiante à l’université Dicle, l’a appris dernièrement à ses dépends. Elle considérait  le sien comme un simple  moyen de communication devenu banal, jusqu’à ce qu’un message envoyé à un copain lui ait fait comprendre que c’était un peu plus compliqué.  Ce message  disait : « Apporte des loukoums ».

Le message hautement  subversif l’a conduite en garde à vue.

Les loukoums étant une sucrerie extrêmement exotique dans une ville comme Diyarbakir, ce désir de loukoum a paru suspect. Les loukoums n’étaient pas des loukoums, très certainement.  Elle a donc été sommée d’expliquer de quoi ils étaient le code, à défaut de leur signification poétique.

J’ignore  comment elle a réussi à prouver  que les loukoums – qui devaient déjà être mangés quand elle s’est retrouvée au poste –  étaient de bien réels  loukoums, mais après quelques jours de garde à vue (quand-même), elle a été relâchée.

Heureusement qu’elle n’avait pas demandé à son copain d’apporter un poisson cru au lait de coco, pour l’anniversaire de la copine commune. Elle aurait sans doute eu plus de mal à sortir de ce guêpier.

Un jeune d’Hakkari avait subi la même mésaventure pour avoir envoyé un message demandant à son père d’apporter de l’eau d’une fontaine dont j’ai oublié le nom. Ceux qui connaissent la Turquie savent que  les eaux de source buzgibi (fraîche comme la glace) y sont très prisées et que chaque région recèle ses  sources  très réputées chez les autochtones, qui n’hésitent pas à faire un détour de plusieurs kilomètres pour aller s’y approvisionner. Mais en ces temps d’émeutes urbaines récurrentes dans la province,  l’eau claire de la fontaine ne pouvait pas être de l’eau claire de la fontaine. Elle  a donc  été  suspectée être sombre et destinée à la fabrication de coktails molotovs.

 

 

Nul n’est à l’abri d’erreur d’interprétation. Un jour où je me trouvais dans la boutique de Suleyman à Yüksekova, un client  a demandé un bouquet de roses rouges et blanches. Le rouge et le blanc étant les couleurs du drapeau turc, j’ai d’abord pensé que le bouquet de fleurs artificielles que Süleyman avait réussi à transformer en petite œuvre d’art, était destiné à une festivité officielle. Mais lorsque le client a ajouté une carte sur laquelle il avait écrit « Seni seviyorum » (je t’aime) au chef d’œuvre de Süleyman, c’est devenu clair qu’il avait une autre vocation.

A Yüksekova où plus de 9 électeurs sur 10 votent  pour le BDP – le parti pro kurde –  et où  le rouge- vert – jaune, celles du drapeau kurde, sont les couleurs à la mode dans les Kina gecesi, (nuit du henné) seul un étranger à la ville  pouvait avoir l’idée, un peu surprenante tout de même,  d’offrir un bouquet nationaliste turc à sa bien aimée – pensais-je. Comme ce monsieur n’avait pas l’allure d’un officier (les uzman –soldats payés –  qui  fréquentent beaucoup la boutique, à cause de ses oiseaux ou pour acheter les graines de millets pour ceux qu’ils possèdent déjà, n’achètent jamais de bouquet ), j’en ai conclu qu’il devait s’agir  d’un policier amoureux.

Une fois l’ amoureux parti offrir le bouquet à l’élue de son cœur , j’ai demandé à Süleyman :

–        C’est un policier ?

Il a été un peu surpris par ma question.

–        Non, c’est un Yüksekovali. Pourquoi ?

–        Parce qu’il offre un bouquet rouge et blanc à sa copine.

Süleyman m’a remis « les pieds sur terre » en me répondant que  dans le langage des roses,  le rouge signifie « je t’aime » comme chacun le sait,  et le blanc « je veux t’épouser » . Le bouquet était une demande en mariage. Ce qui est quand même plus romantique que « je t’aime aussi fort que la patrie ».

Ce n’était pourtant pas mon habitude d’associer ainsi celle d’un drapeau aux couleurs d’un bouquet. Mais durant certaines périodes, on voyait  tellement de drapeaux en Turquie, turcs ou kurdes, que j’avais fini  par avoir l’esprit légèrement  déformé. Heureusement, grâce aux roses de Suleyman, cette obsession  m’a passé avant que cela ne s’aggrave.

Il faut  maintenant espérer pour les amoureux de Diyarbakir ou d’ Hakkari  que dans l’ambiance ambiante  « seni seviyorum » ne va pas à son tour être suspecté  d’être un langage codé. Les garde à vue risqueraient d’exploser.

Semdinli : Nevroz officiel – Newroz réel. (cuvée 2012)

Voilà en images ce qu’a donné  le fameux  Nevroz officiel, à Semdinli dans la province d’Hakkari. En effet pour tenter d’en finir avec ce fichu  Newroz, temps fort des mobilisations kurdes en Turquie, les autorités onttenté de le turquifier dans les années 90, comme Etienne Copeaux l’expliquait sur son blog.

On peut aimer.

Ou préférer l’ambiance du Newroz en rouge vert jaune, qui avait lieu le même jour dans la petite ville, près des frontières irakienne et iranienne.

 

 

 

 

 

 

A Diyarbakir, Van, Istanbul.. les fêtes de Newroz ne sont pas autorisées.

Cette année, c’est à Diyarbakir que doivent débuter les fêtes de Newroz 2012 , le nouvel an kurde (et celui des Iraniens), dimanche prochain 18 mars. Mais pour une raison qui me reste obscure –  cette année, l’autorisation de le célébrer dimanche  été refusée  par le gouverneur de la ville. Le motif donné est que Nevroz (sic) ne pourrait être fêté que le 21 mars…sans proposer d’en faire un jour férié (naturellement).

Refusée aussi à Van et à Istanbul. C’est la première fois, je crois que les autorités turques avancent ce motif. Les festivités de Newroz ont coutume de s’échelonner dans la région. Ainsi il y a deux ans, elles avaient  débuté  un 19 mars à Yüksekova.

Évidemment, vue l’ambiance qui règne dans la région (arrestations en masse dans le cadre du procès du KCK qui se sont encore intensifiées à l’approche des fêtes , avec l’arrestation d’une centaine de personnes, surtout des étudiants, le 16 mars ; massacre d’Uludere, reprise des actions violentes du PKK depuis cet été  etc…), les autorités doivent craindre que Newroz soit l’occasion de redonner du souffle aux mobilisations civiles  kurdes, qui semblaient s’essouffler  ces derniers mois. L’année dernière, en pleine période électorale, les festivités s’ étaient interrompues plus tôt que d’habitude pour donner lieu à des grandes manifestations.

Mais Newroz est  une véritable institution à Diyarbakir. Et le temps fort par excellence de la mobilisation kurde. Strictement interdit après le coup d’état de 1980, ceux qui chaque année bravaient l’interdiction risquaient leur vie, et les fêtes de Newroz faisaient régulièrement des victimes. Au Newroz de  1992, il  y avait eu 57 morts à Cizre.

Chaque année ce sont des centaines de milliers de personnes qui assistent à celui de Diyarbakir. Et ça fait des années que plus aucun gouverneur ne l’y avait interdit. Même en 2008, alors que dans d’autres villes, des gouverneurs avaient refusé de l’ autoriser, il avait été célébré à Diyarbakir.

Cette année là, son interdiction à Hakkari  avait été le déclencheur d’un cycle d’émeutes urbaines, qui ne se sont calmées qu’avec  l’élection de Selahattin Demirtas, le co président du BDP,  comme député de la ville aux dernières élections.  Il y avait eu célébrations « sauvages » dans les quartiers et la semaine de Newroz s’était soldée par plusieurs morts. Le successeur du gouverneur de l’époque n’a jamais interdit Newroz.

Comme c’était prévisible, le BDP a décidé de se passer d’autorisation et de le célébrer dimanche là où le parti l’avait prévu.

J’avoue avoir du mal à comprendre ce qui se passe . Mais ça m’étonnerait que ce soit en interdisant Newroz le dimanche que le calme sera préservé dans la région.

Emre Uslu, chroniqueur à Today’s Zaman, affirme de son côté que les autorités auraient seulement exigé que Newroz soit célébré dans des stades à l’extérieur des villes, qu’il qualifie de « lieux sécurisés »…Outre que je n’ai trouvé nulle part ailleurs cette « info », je doute qu’il fréquente beaucoup les stades de la région. Où voit- il voit un stade capable d’accueillir entre 500 000 et 1 million de personnes à Diyarbakir. Quant à celui d’Hakkari  outre qu’il n’est pas bien grand, il est situé au coeur de la ville, et j’imagine l’état de la pelouse après avoir été piétinée par des milliers de personnes !