Le 73 ème massacre de Yézidis: le rapt des femmes et le déni du chercheur français.

Yézidis réfugiés dans la montagne août 2014. 8

Peu nombreux étaient ceux qui avaient déjà entendu parler de Yézidis, quand j’écrivais un billet, le 16 juin dernier, sur ceux qui à Sinjar accueillaient les Turkmènes chiites fuyant l’avancée de l’Etat islamique à Tal Afar. Et il avait fallu l’exode à leur tour des Chrétiens qui vivaient dans les villes de Ninive quelques jours après sa terrifiante entrée  le 3 août dans Sinjar, pour que la tragédie des Yézidis mourant de soif dans la montagne où ils avaient cherché refuge, surgisse dans la conscience mondiale qui découvrait cette minorité religieuse que les fanatiques islamiques exècrent.

Je conseille à nouveau cet article d’Allan Kerval, sur le site de Religioscopie, à ceux qui souhaitent en savoir davantage sur les Yézidis.

Ces tragédies humaines – ainsi (surtout?) que la dangereuse menace sur le Kurdistan irakien pro occidental et les champs de pétrole – ont décidé les États-Unis et plusieurs pays occidentaux à soutenir les Kurdes,sans plus attendre que l’Irak se dote d’un gouvernement. L’EI, qui paraissait attaquer partout à la fois, venait aussi de prendre plusieurs villes à la lisière des limites administratives du KRG. La capacité de riposte des peshmergas, parfois un peu trop présentés comme des « guerriers invisibles » montrait aussi ses limites.

A Sinjar, comme dans les villes chrétiennes, ils se sont enfuis en abandonnant les populations qui se pensaient protégées. Quelles que soient les raisons de ces replis, c’est ce qui s’est passé.

Yézidis combattants à Sinjar
Yézidis combattants à Sinjar

La bataille pour la reconquête du Sinjar se poursuit. 5000 Yézidis des YPU (Unités de Protection Yézidies) participent aux combats contre les islamistes sous le commandement de Qasim Shesho. Ce cadre yézidi du KDP est devenu un héros depuis sa résistance de la première heure avec 500 hommes contre l’EI. 2500 recrues ont été entraînés par les YPG (Kurdes de Syrie). 2000 autres, doivent arriver de Dohouk. Une trentaine de Turkmènes (shiites) auraient  rejoint ses hommes.

La ville de Sinjar est toujours entre les mains de l’EI. Il ne doit plus y résider que ses habitants sunnites, et peut-être quelques familles yézidies terrées. Difficile de savoir combien de personnes sont encore prises au piège sur des flancs de la montagne moins accessibles ou dans des villages encerclés.

Enfants yézidis souffrant de déshydrattion soignés dans un camp
Enfants yézidis souffrant de déshydrattion soignés dans un camp

Dans le chaos qui règne, il est trop tôt pour tirer un bilan. Mais les témoignages sont accablants. Dans la montagne, beaucoup ont péri à cause du manque d’eau conjugué à une chaleur écrasante, surtout des enfants en bas âge, des personnes âgées et des femmes sur le point d’accoucher. Des rapports de massacres sont récurrents, surtout d’hommes et de très jeunes garçons.

Réfugiés yézidis arrivant à Dohuk Août 2014
Réfugiés yézidis arrivant à Dohuk Août 2014

Pour ceux ont trouvé un refuge, le plus souvent très aléatoire, c’est souvent l’angoisse pour des proches dont ils sont sans nouvelles. Ezidî press rapportait le témoignage d’un père dont la petite fille de 4 ans est tombée de la camionnette qui fonçait pour échapper aux tirs de l’EI. Le conducteur ne s’en était sans doute pas aperçu. Et si c’est le cas, pouvait-il prendre le risque que tous ses passagers soient massacrés?  On rapporte qu’on étouffait parfois des bébés dans les grottes où comme les Yézidis à Sinjar, les Alévis de Dersim s’étaient réfugiés en 1938. Par crainte que leurs pleurs n’alertent les soldats turcs.

La liste des sanctuaires détruits vient de s’allonger avec celui de Sheikh Mend à Jedale. D’autres sont menacés. On parle aussi de conversions forcées. Dans le village de Kocho, 80 hommes et très jeunes garçons ont été massacrés pour l’avoir refusé, tandis que les femmes et les jeunes enfants, desquels les jeunes filles avaient été séparées, étaient enlevées. Quelques jours plus tard la propagande de l’EI diffusait une vidéo mettant en scène une conversion collective, et comme prévu des comptes Twitter et même quelques (rares) médias participaient à cette opération en la diffusant, sans daigner prendre la moindre précaution.

J’ignore si les hommes que montrent ces images sont yézidis, mais rien ne le prouve tant qu’ils n’ont pas été reconnus par des proches. Et je suis certaine que tous ne le sont pas. Un type au centre de l’assemblée montre beaucoup trop d’enthousiasme. Des centaines de Yézidis ont préféré choisir la mort. Pour peu que ces « convertis » le soit aussi, c’est que ces hommes y auraient été contraints par pire que la mort, sans doute pour sauver leurs familles, et notamment leurs filles dont ils connaissaient le destin promis après le rapt de Kocho.

Beaucoup de ceux qui ont balancé avec une telle désinvolture ces images de tortures collectives auraient certainement fait preuve de plus de respect pour ces convertis de force s’ils avaient été musulmans, chrétiens, juifs ou bouddhistes, au lieu d’appartenir à une religion minoritaire.

Certains comparent ce qui est devenu le 73 ème massacre de Yézidis, au terrible massacre de 1892,  le plus traumatisant  de tous.  Cette année là, Omar Wahbi  le pacha ottoman de Mossoul ne s’était pas contenté de massacrer ceux qui vivaient sous sa juridiction, ni d’assassiner leur Mîr (leur plus haute autorité), comme cela était déjà arrivé. Il avait réussi à contraindre celui-ci à se convertir à l’Islam. Le temple sacré de Lalesh, la Jérusalem des Yézidis avait alors été transformé en école coranique. Il le restera pendant 12 ans. Les protestations des Chrétiens et des ambassades occidentales avaient été telles, que le pacha Omar Wahbi avait du être rappeler à Istanbul. Il n’est cependant pas parvenu à faire disparaître le yézidisme de la terre et une vingtaine d’années plus tard, le chef de clan Hamo Sharo protégera des milliers de Chrétiens des massacres. En ce moment, des membres de sa famille participent aux combats contre l’EI à Jedale.

Temple yézidi Lalesh
Temple yézidi Lalesh

Au temple de Lalesh où je m’étais rendue il y a exactement dix ans,en août 2004, pour de grandes festivités, des Chrétiens de Dohouk participaient aussi aux jeux rituels yézidis, rangeant la croix qu’ils portent au cou sous leur chemise lorsqu’ils entraient dans l’enceinte du temple en enjambant la marche, qui ne doit pas être touchée. Un peu plus loin, j’avais été intriguée par une médaille en or de la Vierge que portait au cou la jeune (et très jolie) gelin (belle-fille) d’une famille que nous avions rencontrée avec Olivier, le photographe  que j’avais accompagné à Lalesh. Je m’en étais ouverte ensuite au Mîr Ghamuran  – en réalité le frère du Mîr Tahseen Said Beg qui vit en Allemagne, mais c’est ainsi qu’on me l’avait présenté. Il m’avait assurée que ce n’était pas un simple bijou en or et que la jeune femme savait très bien qui était Marie.

Il est vrai que Myriam dont il est question dans une sourate est aussi implorée par des femmes musulmanes qui souhaitent un enfant. Et c’est aussi à tout ce qui unit les populations à travers ces croyances partagées que les fanatiques de l’EI s’en prennent pour construire « leur monde nouveau ».

Je crois n’avoir jamais vu une aussi belle petite fille que la presque adolescente de cette famille. Ses yeux verts et son port de tête étaient extraordinaires. Elle doit être devenue une femme superbe. Ils venaient de Sinjar. Où sont-ils maintenant ? Et toutes les femmes qui m’avaient littéralement happée et conduite de maisonnette en maisonnette, pendant que le géant garde du corps du Mir qui était chargé de me servir de guide se brûlait les pieds sur les pavés brûlants (où l’on marche déchaussé) en tentant de ne pas me perdre de vue. Ce à quoi il n’était pas parvenu. Je l’ai semé. Et pour revenir, je portais des telik, chaussons en plastique, qu’une femme m’avait offerts pour m’éviter le même désagrément.

Temple yézidi Lalesh Aout 2014
Temple yézidi Lalesh Aout 2014

Les journalistes qui se rendent à  Lalesh en Août 2014 n’y ont certainement pas entendu retentir les mêmes éclats de rire dans les petites maisons qui doivent être pleines des réfugiés aujourd’hui.

Si leur estimation n’est pas définitive, plus d’un millier de femmes yézidies (et des  Turkmènes) ont été enlevées à Sinjar, selon Hoshyar Zebari, ministre des Affaires étrangères du gouvernement irakien, rapporte le Washington Post Une estimation que réfute le chercheur Romain Caillet, quelques jours après l’enlèvement des femmes de Kocho (dont il est un peu obligé d’admettre la réalité). Pour lui « il s’agirait en réalité d’une centaine d’otages, qui seront sans doute utilisées en tant que boucliers humains ou monnaie d’échange plutôt que comme des « esclaves sexuelles »

« Il va sans dire que si l’EI (..) avait réellement rétabli l’esclavage, cela aurait forcément été annoncé publiquement et justifié par une fatwa » apporte-t-il comme argument irréfutable.

Il aurait été déjà un peu plus convaincant, s‘il nous avait appris qu’une fatwa venait d’interdire publiquement la prostitution, qui n’a pas attendu d’être autorisée par une fatwa pour exister. Et s’il ne le dit pas, c’est qu’il n’y en a certainement pas eu. Elle fait rage à Bagdad avec ses 1 million de veuves selon des copains kurdes qui y ont bossé sur des chantiers. Et combien de ravissantes adolescentes (irakiennes et maintenant syriennes) ont été « mariées » dans les pays du Golfe ?

mère et enfant yézidies réfugiées
mère et enfant yézidies réfugiées

Les jeunes filles enlevées ne seraient peut-être pas promises à la prostitution. En tout cas pas toutes. Certaines ont pu communiquer avec leurs familles quand leurs téléphones portables  fonctionnaient encore – et par ceux peut-être de quelques geôliers. Et à Erbil on doit continuer à savoir plus ou moins ce qui se passe à Mossoul où plusieurs centaines de femmes auraient été détenues dans une prison selon plusieurs sources. Le mariage forcé après leur conversion serait le sort de jeunes filles. En attendant le paradis promis, fournir une épouse, souvent très jolie (beaucoup de blondes et des yeux clairs magnifiques parmi les Yézidies) et pour laquelle il est inutile de payer une dot (baslik)  cause d’endettement de beaucoup de familles, serait une assez bonne façon pour l’EI de s’assurer la fidélité de nouvelles recrues des quartiers déshérités de la ville. Être contraint de repousser l’âge de « chercher sa femme » faute d’économies suffisantes, n’est quand-même pas propre qu’aux jeunes célibataires démunis de Mossoul.

Des paysans de villages sunnites voisins ont pu profiter eux aussi de leur nouveau statut de « vrais soldats de dieu », pour se fournir en belles fiancées sans dot. Et peut-être  qu’un rapt de la fiancée  (kizkaçirma) collectif était planifié.

Des jeunes filles auraient été envoyées en Syrie selon l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme (SOHR).  L’ONG affirme avoir recensé 27 cas de mariages forcés avérés avec des combattants de l’État islamique après conversion de la fiancée yézidie. Le « prix de la fiancée » se serait élevée à 1000 $  pour le « prix de la fiancée », beaucoup moins qu’une dot (baslik) classique, si cette information est confirmée

Mais le mariage forcé serait le sort destiné aux vierges. Du moins à une partie d’entre elles, des cas avérés de viols de jeunes filles (parfois) camouflés sous des mariages temporaires sont  rapportés qui pourraient avoir été monnaie courante. Une femme déjà mariée, aussi belle et jeune soit-elle, ne pourra  être proposée qu’à un veuf ou comme seconde épouse. Et elles sont peut-être encore davantage menacées de viol durant leur séquestration. Peut-être ont-elle aussi été enlevées  pour servir de monnaie d’échange avec leurs enfants, mais j’en doute beaucoup.

 Un article de Basnew rapporte qu’à Erbil des personnes fortunées ont tenté de racheter des femmes séquestrées dans un hôtel de Mossoul. Des notables arabes auraient fait de même. Le tarif modeste (120 $ ) pour se procurer une femme, s’il est avéré, pourrait être une somme symbolique, ou celui de « mariages temporaires »(c’est à dire de prostitution déguisée).

Ces enlèvements de femmes qu’Allan Kaval qualifie de massifs  rappellent les viols de femmes bosniaques par des soldats serbes comme instrument d’épuration ethnique. Dans ces sociétés où honneur et réputation des femmes sont des valeurs importantes, ces enlèvements ont le but de les salir .L‘ONU estime à 2500 les enlèvements à Sinjar, surtout de femmes et d’enfants.  Bien plus que la centaine admise par un chercheur qui n’a jamais du mettre les pieds à Sinjar. Des enlèvements de femmes Turkmènes, Shabaks et  Chrétiennes sont aussi rapportés

Les familles ignorent le plus souvent le sort réservé à ces femmes, qui n’est sans doute pas uniforme. Et l’État islamique ne communique pas sur le sujet- il préfère peut-être la réputation de coupeur de tête impitoyable à celle peu glorieuse de violeur et proxénète. Ce n’est pas le genre non plus à balancer des vidéos de jolies visages de fiancées. Ce n’est pas pour autant que les multiples témoignages d’enlèvements  doivent être pris à la légère.

De toute évidence le sort de ces femmes yézidies n’intéresse pas beaucoup Romain Caillet (qui n’est sans doute pas un farouche sympathisant de l’Etat islamique, je le rappelle pour ceux qui ne le connaîtrait pas). Et je soupçonne le chercheur du même « désintérêt » pour le sujet, quand il affirme dans le même article que « dans la ville de Raqqa, (les Chrétiens) qui sont restés ont accepté le statut de dhimmi-s (littéralement « protégés »), impliquant le payement d’une taxe spéciale (al-Jiziya) ». Un statut qui « n’a pas été accepté par les chrétiens de Mossoul qui ont préféré quitter la ville plutôt que de devenir les « protégés » de l’EI. » ajoute-il. En oubliant juste de préciser que si les autorités religieuses chrétiennes de Mossoul ont refusé de discuter avec l’État islamique, c’est probablement car ils n’avaient pas eu besoin qu’une célèbre vidéo de Vice-News le leur apprenne, eux, pour savoir que les Chrétiens de Raqqa avaient ensuite quitté la ville malgré ce statut de « protégés » qu’ils avaient accepté.  Et même depuis, même moi je l’ai vu cette vidéo.

Le 4 septembre : voir sur le sujet le rapport qu’Amnesty International vient de publier.

Commémoration de l’assassinat de Hrant Dink : le parc Gezi fermé à Istanbul

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Le 19 janvier cela a fait 7 ans que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné à Istanbul devant les bureaux de son journal AGOS, dans le très fréquenté quartier de Sisli.  Ogun Samast, le tueur était un adolescent de 17 ans, envoyé de sa ville de province, Trabzon, pour accomplir ce meurtre. Il a fini par écoper d’une peine de 22 ans de prison (qui sera divisée par deux, car il était mineur au moment des faits).

7 ans après cet assassinat et les funérailles du journaliste qui avaient été suivies par un cortège de plus de 100 000 personnes (mais dans lequel les principales personnalités politiques, du gouvernement AKP ou de l’opposition kémaliste, avaient brillé par leur absence), difficile de parler de justice rendue. Alors que ces dernières années les prisons du pays sont pleines de « comploteurs » ou de « membres d’organisations terroristes », elle n’a pas réussi à dénicher par contre la trace du moindre petit complot dans cet assassinat.

18  principaux suspects avaient été acquittés, dont Erhan Tuncel, un informateur de la police de Trabzon et un des principaux suspects dans l’affaire.   Leur acquittement a été  annulé en appel.  Leur procès recommence donc. Mais au début du mois 2 d’entre eux ont été à nouveau  remis en liberté après leur interpellation à Trabzon.

Il faut aussi rappeler qu’un an avant l’assassinat de Hrant Dink à Istanbul, un prêtre catholique, le père Santoro était assassiné à Trabzon.

Alors que des milliers de policiers ont été limogés ces dernières semaines pour avoir enquêté dans des histoires gênantes pour le gouvernement AKP (corruption,  transport d’armes à destination de la Syrie présumé, ou même arrestation de membres présumés d’Al Qaida), ou car ils étaient considérés trop « peu dociles »,  le moins qu’on puisse dire est que les membres de forces de l’ordre suspectés dans ces assassinats n’ont pas eu à se plaindre de la même rigueur.

La façon dont a  été conduit le  procès du meurtre de  Hrant Dink  prouve que le procès de ce qu’en Turquie on nomme depuis les années 90 l’état profond n’a jamais eu lieu. Et que l’indépendance de la justice n’est jamais devenue une réalité.

Les autorités d’Istanbul, sur les dents depuis le mouvement Gezi – camions de policiers anti émeutes ( Cevik Kuvvet )  et camions à eau  (les devenus célèbres TOMA) stationnent en permanence à Taksim –  ont décidé de fermer une fois de plus le parc Gezi, devenu symbole de la contestation. Cette année la date anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien tombe un dimanche, ce qui pourrait en augmenter l’affluence. Est-ce la seule  cause d’une telle démonstration de force?

La place Taksim, le 19 janvier.

 

Binler Taksim'de Hrant Dink için toplandı

A Sisli, au journal AGOS

Cette année une foule immense est  venue commémorer l’assassinat qui a le plus bouleversé la Turquie ces dix dernières années.

Gültan Kaya, la femme du chanteur Ahmet Kaya s’est exprimé au balcon d’Agos ; « Ils ont commis  un crime d’Etat ! »

Le mois de janvier est un mois noir pour les journalistes en Turquie :

Le 9 janvier 1996  était assassiné  à  Istanbul Metin Göktepe (journaliste à Evrensel)

Et le 24  janvier 1993, à Ankara   Ugur Muncu (journaliste à Cumhurriyet).

Des policiers ont été vus à Sisli  portant un bonnet blanc comme celui du tueur (voir photos Evrensel.Net), alors que les températures sont printanières à Istanbul (17°). Au lendemain de l’assassinat du journaliste arménien,  ce bonnet blanc était devenu le couvre chef de nombreuses têtes nationalistes, qui avaient érigé  Ogun Samast en héros. Ils ne peuvent l’ignorer.

Şişli'de 'beyaz bereli' trafik polisleri!

La veille  ça chauffait à Taksim entre manifestants s’opposant à un projet de loi qui menacerait gravement la liberté sur Internet et les forces de l’ordre.

Et les citoyens de Turquie ont sans doute bien d’autres  raisons de ne pas être très  satisfaits de la façon dont fonctionne leur justice et des mesures que leur gouvernement envisage pour améliorer cela…

Une commémoration est  organisée à Malatya devant la petite  maison où Hrant Dink est né et dans la rue qui porte dorénavant son nom. A Istanbul, ce n’est pas encore le cas pour l’avenue où il a été assassiné.

 

Mais la justice fait parfois son boulot.  Ce matin à l’aube, les forces de police faisaient une descente dans le village de  Roboski, arrêtant 7 personnes, toutes des proches des villageois massacrés par des F16 de l’armée turque. Parmi ceux ci Serhat Encu, un des seuls rescapés du massacre. Des  maisons ont été fouillées et des portraits de victimes arrachées du mur . La justice  comme la commission parlementaire n’a trouvé aucun responsable dans ce massacre, en début de mois un tribunal militaire a décidé de clore l’affaire. Par contre elle paraît avoir beaucoup de choses à reprocher aux   familles des victimes, régulièrement harcelées.

Roboskî'ye baskın; 7 gözaltı var, evler darmadağın edildi

 

 

Metin et Kemal Kahraman : une élégie pour Hrant Dink (ağıt )

 

Je viens de découvrir cette chanson « Göcmeyen Kuslar » (les oiseaux ne fuient pas)  que je trouve extrêmement émouvante.  Elle est dédiée à Hrant Dink, le journaliste arménien assassiné à Sisli devant les bureaux de son journal Agos.

Comme on peut s’en douter à leur musique , les deux frères sont alévis. Ils sont nés à Dersim dans le district de Pülümür et chantent aussi en zazaki.

 

 

 

 

Des rues de Malatya honorent Hrant Dink et Ahmet Kaya

La municipalité AKP de Malatya a décidé de donner des noms identifiables aux 2400 rues de la ville. Il faut dire que la bureaucratie qui a mis tant de zèle à supprimer les noms de lieu (villages, rivières et même rues) non « ethniquement purs » a manqué cruellement d’imagination quand il s’est agi de les renommer ou d’en nommer d’autres. Ainsi il y aurait à Malatya des douzaines de  « rue de l’école » : la 1ère rue de l’école, la 2nd rue de l’école etc..etc..confiait le maire Ahmet Çakır au journal Bianet.

Comme dans les autres villes de Turquie, j’ignore si les rues où vivent mes amis à Malatya portent un nom et si c’est le cas lesquels. Au taxi on indique le nom de quartier et un repère (près de la mosquée – où personne n’entre –  par exemple).  Cela devrait donc  changer.

La ville va en profiter pour honorer ses artistes et ses écrivains. C’est ainsi que la rue où Hrant Dink est né, dans une petite maison semi-rurale  qui existe toujours dans le quartier de Çavuşoğlu,  va désormais porter son nom. A ma connaissance ce sera aussi la première rue du pays à porter le nom du journaliste arménien assassiné devant la porte de son journal Agos, il y a six ans maintenant.

Une autre rue devrait porter le nom d’Ahmet Kaya, le grand chanteur kurde qui malgré son immense popularité avait du s’exiler en France en 1999 à la suite d’une odieuse campagne de presse lancée contre lui, car il venait d’annoncer que dans son prochain album il allait chanter en kurde.  Il est mort peu après à Paris, où il repose comme le cinéaste Yilmaz Güney, comme lui au cimetière du Père Lachaise.

La chanteuse alévie Belkis Akkale aura aussi sa rue.

Ainsi que l’inoubliable  Kemal Sunal !

Pas d’organisation terroriste dernière l’assassinat de l’évêque d’Iskenderum Luigi Pavodese

Hier, 22 janvier, s’est clos le procès de l’assassin de l’évêque catholique Luigi Pavodese, mort poignardé par son chauffeur Altun. Le meurtrier qui a été condamné à une peine de 15 ans de prison est actuellement traité pour troubles psychiatriques.

« C’est une affaire personnelle, il n’y a aucun mobile politique dernière cet assassinat » déclarait juste après le meurtre Mehmet Celalettin le gouverneur d’Hatay (Antioche)…alors que l’enquête n’était pas terminée.

En tout cas ce meurtre s’ajoutait à une longue série :

L’assassinat du père Santoro par un adolescent de 16 ans  à Trabzon (après l’affaire des caricatures de Mahomet) en 2006. L’adolescent a été condamné à 17 ans de prison. Il n’a pas été accusé d’appartenir à une organisation terroriste.

En 2007 :  Le journaliste arménien Hrant Dink (voir mon précédent billet), était abattu encore pas un adolescent condamné à 22 ans de prison. « Nous n’avons pas pu trouver d’organisation terroriste derrière ce crime déclaraient  les juges.

Le prêtre catholique Adriano Francini était poignardé et gravement blessé par un garçon de 19 ans à Izmir

3 Chrétiens évangélistes étaient torturés à mort à Malatya, toujours par de très jeunes gens.  Dans cette affaire par contre un haut gradé, le général Hürsit Tolon  déjà accusé dans l’affaire Ergenekon, vient d’être mis en examen  Après l’indignation qui a soulevé jusqu’au sommet l’Etat en Turquie, la façon dont le procès de l’assassinat de Hrant Dink (qui comme je l’indiquais devrait être re jugé) s’est achevé, les choses semblent commencer à bouger.

Mais la liste noire des vieilles dames arméniennes poignardées vient encore de s’allonger avec l’agression à Istanbul de Sultan Aykar (83 ans) qui a perdu un oeil dans l’agression  révèle Hürriyet Today . Heureusement des voisins ont entendu ses cris et sont intervenus mettant l’agresseur masqué en fuite et évitant le pire rapporte sa fille.

Difficile de croire que les victimes ne sont pas ciblées car elles sont arméniennes ou liées à cette communauté, comme un professeur d’informatique d’une école arménienne assassiné récemment.Trouvera-t-on encore derrière ces crimes des adolescents ülkücü  (ultra nationalistes) à demi paumés   ou des déséquilibrés, sans organisation terroriste dernière eux  ?

 

 

 

 

Hrant Dink, 6 ans après son assassinat : un nouveau procès ?

C’est un 19 janvier, il y a six ans, que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné devant la porte de son journal AGOS, dans le quartier de Sisli à Istanbul.  Sa famille et ses amis  demandent toujours justice après un procès à l’issu duquel seuls deux accusés ont été condamnés : Ögun Samast, le tueur, un adolescent de Trabzon et Yasin Hayal qui purge une peine de prison à vie.  Les autres accusés ont été relaxés, dont Erhan Tüncel, un informateur de la police arrêté en même temps que Yasin Hayal, quelques jours après le meurtre.

Les juges n’ont trouvé  la trace d’aucune organisation derrière cet assassinat, alors qu’il est de notoriété publique que les services de renseignement de la  gendarmerie et de la police de Trabzon ainsi  que ceux de la police d’Istanbul n’ignoraient pas que cet assassinat se préparait. Dink lui-même  se savait menacé. Un agent des services secrets ( MIT)  le lui avait laissé entendre lors d’un entretien au siège du gouverneur d’Istanbul , comme il le révélait dans son dernier article, publié post mortem par le journal Radikal.  Son assassinat avait été  préparé par sa condamnation pour « insulte à turcité » (article 301, amendé depuis) suivie d’ une effarante campagne de presse contre lui.

Le procès de son assassinat a seulement prouvé que celui  de l’état profond n’a toujours pas débuté en Turquie. Au contraire, puisque des fonctionnaires et policiers impliqués dans cette affaire ont été promus depuis. Dernièrement c’est Mehmet Nihat Ömeroglu un des juges de la Cour de Cassation ayant approuvé la décision du tribunal condamnant  Hrant Dink pour insulte à la turcité, qui  a été  élu premier ombudsman (inspecteur public)  par le Parlement. Il est vrai que le candidat de l’AKP  se défend d’avoir été  une des rares personnes en Turquie à ne pas avoir compris alors qu’il condamnait Hrant Dink. Il n’aurait pas fait le lien avec l’accusé « Firat », le prénom  turc de ce dernier. Il faut croire que la perspicacité n’est pas la première qualité exigée d’un ombudsman.

En 2010 la Turquie était condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour graves manquements dans cette affaire.

Signes inquiétants aussi :  ces dernières semaines à Istanbul plusieurs vieilles dames arméniennes (elles ont plus de 80 ans) ont été gravement  agressées et deux d’entre elles ont été tuées. Et  un professeur d’informatique turc qui  enseignait dans une école arménienne a été assassiné. A Kocaeli, près d’Izmit, la police vient de déjouer une tentative d’assassinat contre un pasteur protestant. Des agressions  trop systématiques pour être simplement dues au hasard. En tout cas l’indulgence de la justice dont ont bénéficié les assassins de Hrant Dink n’a pu qu’encourager ces crimes racistes.

Cette année encore  des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à l’endroit et à l’heure  même de l’assassinat (15heures). Raquel, la femme de Hrant était à la fenêtre de Agos d’où le dernier discours de Hrant était diffusé. Et cette année Noam Chomski était près d’elle et  parmi ceux qui annonçaient « buradayiz Ahparig » (nous sommes là, notre frère – en arménien). La manifestation s’est ensuite dirigée vers Taksim…où forces anti émeute et gaz lacrymogènes les attendaient.

Un espoir cependant :   l’affaire pourrait à nouveau être jugée. Le 10 janvier dernier un  procureur de la Cour suprême a demandé  l’annulation du jugement. Probable qu’il sera cassé. Reste à voir comment l’affaire sera ensuite jugée par le tribunal.

Orhan Kemal Cengiz révèle dans Today’s Zaman que le MIT (les services secrets turcs) auraient remis récemment  à la commission parlementaire d’enquête sur les coups d’état, un rapport mettant en cause des forces dites « oranges » et « vertes » au sein d’ unités spéciale de l’armée dites OPS.  Ces unités étaient justement actives à Trabzon, Malatya et Hatay. Or, c’est à Trabzon que le prêtre catholique Santoro a été assassiné et d’où sont partis les meurtriers de Hrant Dink. Peu après à Malatya, ville où il est né,  des missionnaires protestants (affaire de la maison d’édition Zirve) étaient  assassinés après avoir été sauvagement torturés et l’évêque lui aussi catholique  Padovese était assassiné à Hatay.

Pourquoi le MIT a-t-il tant tardé à faire ces révélations, cela pose question souligne  l’auteur de l’article, qui espère cependant pouvoir  interpréter celles ci comme   un signe que les choses pourraient changer….

Ajout : Sur Today’s Zaman, un entretien de  Fetiye Cetin, l’avocate de la famille Dink. A lire ICI

 

Le patriarche grec orthodoxe reçu par le Parlement de Turquie : une visite historique.

Lundi 20 février, Bartholomé, le patriarche œcuménique  grec orthodoxe, était reçu par la commission chargée de la réforme de  la Constitution à la grande Assemblée turque. Il était accompagné de Kuryakos Ergün, qui dirige le Monastère syriaque de Mor Gabriel et d’autres représentants de la minorité araméenne. C’est la première fois de l’histoire de la République turque  que des représentants des églises chrétiennes  de Turquie étaient invités à s’exprimer devant une commission  de l’Assemblée turque.Autant dire qu’il s’agit d’un événement historique.

C’est dans le cadre des travaux sur la réforme de la Constitution, qu’ils étaient  invités à exprimer les doléances des minorités chrétiennes, qui espèrent ne plus être des citoyens de seconde classe avec la prochaine Constitution. Une rencontre que le patriarche grec a déclaré chargée  d’espoir pour l’avenir, rapporte le journal Hurriyet.

Les représentants chrétiens ont exprimé le souhait qu’à l’avenir les citoyens chrétiens de Turquie bénéficient des mêmes droits que les Musulmans et que plus rien ne leur interdira d’accéder aux hauts postes de l’administration, qui pour le moment sont fermés aux non musulmans par un barrage de verre : il n’y a aucun juge ni aucun procureur chrétien en Turquie….et un seul député chrétien (Erol Dora, BDP), ce qui n’est pas tout à fait un hasard.

Ils ont aussi demandé que leurs églises et leurs établissements scolaires bénéficient des mêmes soutiens  que les établissements des fondations  musulmanes.. En effet, à la différence des établissements musulmans sunnites,  les établissements des fondations  chrétiennes ne bénéficient d’aucun soutien financier. Et plus grave encore, les multiples tracasseries auxquels les moines du grand monastère Mor Gabriel sont confrontés, montre que leurs propriétés sont toujours menacées.

L’été dernier, une équipe municipale a « malencontreusement » détruit la chapelle du cimetière arménien de Malatya. La municipalité AKP – qui a du faire se taper sur les doigts – avait exprimé ses excuses et  a décidé de la reconstruire. N’empêche qu’il est  difficile d’imaginer qu’une équipe municipale commette le même type de bévue dans un cimetière musulman.

Un des problèmes le plus criant est celui de la formation du clergé. En effet,  le séminaire grec  orthodoxe de l’ïle d’ Heybeliada (Halki)  est fermé depuis 1971. Une fermeture dramatique pour l’église. Et une situation qui devrait émouvoir les Turcs sunnites  vivant à l’étranger et qui à juste titre se réjouissent, quand là où ils vivent, ils sont autorisés à construire une mosquée. Or comme le rappelle Kuryakos Ergun « ça fait 6000 ans que nous sommes là. Nous ne sommes pas des visiteurs  dans ce pays ».

Et c’est ici que « nous sommes nés, que nous payons nos impôts, que nous faisons notre service militaire  et que nous votons » souligne le patriarche Bartholomé. Des impôts qui comme ceux des Alévis d’ailleurs, servent aussi à rétribuer les imams sunnites officiels.

Des représentants de la minorité arménienne et de la minorité juive doivent aussi être entendus par la commission.

Ceux qui lisent le turc, pourront en apprendre davantage sur cette entrevue par  un article plus détaillé du journal Radikal.