Facebook censure le parti kurde (BDP) à cause du mot Kurdistan

 

On savait Facebook plus prompt à censurer l’image d’un coude, confondu par les puritains censeurs avec un bout de sein qui dépassait d’une baignoire ou une oeuvre d’art  trop déshabillée,  qu’une vidéo d’une décapitation.  Mais beaucoup devait ignorer comme moi que le réseau social était aussi allergique au mot « Kurdistan ».

Enfin, c’est surtout au Parti kurde (BDP) qu’il a l’air d’en vouloir ces derniers temps. Au point qu’une délégation du parti accompagnée d’avocats et d’experts Internet  a même rencontré à Londres Richard Allan, le grand manitou de Facebook Europe en septembre dernier. Le compte Facebook du parti (genelmerkez) venait d’être fermé pour cause de… contenu pornographique !

Certes je ne fais pas partie de 180 000 d' »amis » qui suivaient ce compte (et pour cause je ne suis « ami » avec personne) mais franchement imaginer du « contenu pornographique » sur une page du BDP ??? Mais qu’est-ce qui avait bien pu leur faire penser  à un bout de sein ?

On aurait pu penser qu’après cette entrevue, les choses allaient s’arranger. Et effectivement, ensuite Facebook n’a plus trouvé de « contenu pornographique » sur le compte du BDP . Ouf.

….Mais ils ont déniché  un mot qui heurte profondément les sensibilités. Imaginez : Kurdistan ! On trouvait le mot Kurdistan sur la page facebook du parti kurde ! Du coup le compte de la branche BDP d’Istanbul était fermé le 24 octobre dernier. Et quelques jours plus tard, c’était le compte officiel du parti  qui était à nouveau clôturé.

Et bien, il risque d’en disparaître des comptes Facebook si le mot Kurdistan est devenu contraire à leur déontologie.

Facebook aurait-il été submergé de plaintes, raison qui suffit à clôturer un compte comme l’expliquait cet été Erkan Saka (université Bilgi) à Bianet, après  la fermeture de comptes comme ceux des  Yüksekova Haber et d’ Ötekilerin Postası  ?  Ou est-ce comme le dénonce Selahattin Demirtas, le président du BDP, le fruit  d’une excellente  coopération avec le gouvernement AKP dont le réseau social souhaiterait s’attirer les bonnes grâces car il a l’objectif d’ouvrir un bureau en Turquie, où le nombre de comptes Facebook est impressionnant (et les perspectives de nouveaux profits en publicité le sont aussi). Ou les deux à la fois, peut-être…

Lors de l’entrevue qu’il avait eu la délégation BDP, le responsable Facebook Europe avait reconnu que Facebook censurait activement les pages des politiciens Kurdes (Altan Tan ou Sirri Süreyya Önder en ont fait l’expérience ). Alors qu’un processus de paix est engagé avec le PKK – même s’il n’est pas très bien engagé – on croit rêver.

Apparemment, rien n’a changé depuis l’entrevue à Londres de Septembre dernier. Mais en attendant  que les mouvements dans le collimateur créent un  réseau social indépendant (et qui devienne populaire) , le BDP a ouvert un nouveau compte…sans le mot Kurdistan dans son image de profil ! Ailleurs, je ne sais pas. Et de toute façon, il n’a été ouvert que le 29 octobre.   Seulement les mêmes risquent bien de se plaindre à nouveau. Si ça marche si bien, pourquoi se priver ?

Mais si ça continue comme ça, Facebook ne va pas tarder à devenir  un réseau social où les « amis » n’échangeront plus que des recettes de cuisine et des photos des enfants en vacances – de préférence au ski, on voit de ces choses sur les plages.  A moins qu’ils ne choisissent de faire la promotion des autorités en place…

Quant au BDP, il a aussi un compte Twitter qui fonctionne correctement.

Taksim interdit : football et Gezigaz

 

Au rythme où ça va, le cœur d’Istanbul pourra bientôt remporter la palme de capitale européenne du mauvais goût .  Les balades dans le quartier Taksim – Beyoglu promettent d’y devenir  sympas dans un proche avenir . Savourer à la tombée de la nuit,  un verre de thé, ou mieux de ayran (un boisson à base de yaourt) , promue boisson nationale par le chef du gouvernement, après avoir fait  son shopping dans une ancienne caserne ottomane reconstruite et reconvertie en centre commercial géant (de plus), ce sera délicieux et ne  pourra que  laisser un  souvenir inoubliable à   tous ceux que les fastes de l’ancienne capitale ottomane font  rêver.

En prime le touriste aventureux pourra  même  avoir la chance  de se faire offrir gracieusement une bonne rasade de gaz lacrymogène (garanti naturel).  En effet cette charmante  coutume  locale, pourrait bien  se développer les mois viennent avec l’incroyable décision prise par le Vali (préfet) d’interdire pendant un an toute manifestation sur la place de Taksim et la rue Istiklal (je renvoie à l’excellent blog OVIPOT pour davantage d’explications).

Hier soir en tout cas, il était conseillé de se munir d’un demi citron ou mieux d’un  masque à gaz si on passait  à Taksim. Comme on le voit sur l’image et sur celles du site d’Erkan Saka , de violents activistes (quelques centaines apparemment ) s’y étaient rassemblés pour protester contre la destruction programmée du Gezi Park , un des rarissimes espaces verts ayant « survécu » dans  ce quartier, jadis très verdoyant.

 

La riposte a été immédiate :  rasades de gaz lacrymogènes pour tout ce joli monde…Evidemment le gaz étant un produit plutôt volatile, ceux qui passaient dans les parages ont pu aussi en profiter . Et en rien de temps  Gezipark devenait Gezigaz (parc de la promenade/ promenade du gaz)

Cette fois, le gaz semble avoir été  envoyé par une sorte de  tuyau sur les manifestants.. Moins de risques de le voir exploser en pleine figure d’un manifestant, mais être arrosé comme ça ne  doit pas être terrible pour ceux qui ont le cœur un peu fragile.

 

 

En tout cas  comme tout le monde l’avait plus ou moins compris, les chantiers de la place Taksim n’avaient été  qu’un prétexte pour interdire la place à la manifestation du 1 er mai.   5 jours plus tard, c’est sur cette place si périlleuse que  le 5 mai les supporters de Galatasaray  fêtaient sur cette place  la victoire de leur club, sans crainte d’y être arrosés par les jets de flotte de camions à eau destinés à protéger leur sécurité.

La nuit du 5 mai , à Taksim c’était comme ça (Pour ceux qui n’y connaissent rien au football, les feux  ne sont pas des gaz lacrymogènes qui s’enflamment)

 

Il est vrai que les supporters de football sont réputés en Turquie  pour leur  discipline de fer et leur calme zen –  rien à voir avec ceux du PSG . Une semaine plus tard, un supporter de Fernerbahce était poignardé après le derby Ferner/ Galatasaray. Au même moment, les supporters de Fener défilaient sur l’avenue Istiklal !

 

Mais personne n’est tombé dans un trou.(Si  les cevik kuvvet (forces anti émeutes) avaient chargées…. je n’ose trop imaginer ce que ça aurait donné… il y a aurait peut-être eu remake du Mavi Marmara versus football)

Petit rappel, le 1er mai c’était ça  (la place – les quartiers voisins par contre avaient un faux airs d’Alep)

Si je comprends bien donc, pour pouvoir manifester son mécontentement sur l’Istiklal , il ne reste donc  qu’un moyen : soutenir Besiktas et rejoindre le club de supporters de Carsi !

Je croyais pourtant  que depuis que des militants turcs du Mavi Marmara avaient assommé des soldats de Tsahal qui débarquaient imprudemment sur le navire (qu’ils savaient évidemment sans armes !), le monde entier avait compris que les militants n’étaient pas du genre à se laisser intimider par des démonstrations de  force en Turquie. Islamistes, syndicalistes, défenseurs de la laïcité ou de la liberté de siroter son raki en terrasse, journalistes,  nationalistes kurdes,  mères de disparues ou Tekel en colère, ils partagent tous  au moins ce point commun.

Cela m’étonnerait donc  beaucoup, que les organisateurs de manifs en tous genre renoncent à ces lieux hautement symboliques que sont Taksim et l’avenue Istiklal  et acceptent d’ aller discrètement exprimé leur désaccord dans les rues de Kadiköy, sur la rive asiatique du Bosphore.

Ce qui promet de faire le bonheur dans les 365 jours à venir des importateurs de gaz lacrymogène. A moins que les autorités décident d’alléger les stocks  de Diyarbakir et d’Hakkari, où ils sont moins utiles qu’ils ont été, par ces temps de processus de paix…

Et pourquoi ne  pas transférer quelques équipes d’Özel tim à Istanbul ? Après avoir cassé  du manifestant à Diyarbakir, ils pourraient peut-être utilement être  reconvertis en zélés  gardiens de la paix des touristes  à Taksim..

Je renvoie ceux qui ne connaissent pas ces fameuses équipes  spéciales de la police, et même ceux qui croient les connaître, à ce passionnant billet d’Etienne Copeaux.

 

 

 

 

Au festival du film d’Istanbul : violence policière contre amoureux du cinéma mythique Emek.

La 32ème édition du festival international du film d’Istanbul s’ouvrait sous de bons auspices; le 30  mars dernier.  Recep Tayyip Erdogan  venait en effet de rendre hommage au milieu du cinéma en nommant plusieurs actrices, acteurs ou réalisateurs dans le   « comité des sages » qu’il a constitué pour promouvoir un processus de paix enclenché avec le PKK. Les deux semaines de festival auraient donc du être une belle fête, celle du cinéma et celle de la paix. Mais c’est  d’une toute autre image dont cette 32ème édition restera gravée.

 

Dimanche 7 avril, c’est à coups de matraques, de gaz lacrymogènes et de jets de flotte de camions à eau, que les forces anti-émeute (cevik kuvvet) accueillaient  rue Yeşilçam une foule  d’artistes, critiques de cinéma et cinéphiles qui protestaient une fois de plus pacifiquement à Beyoglu contre la destruction déjà largement entamée du mythique cinéma Emek, haut lieu de la culture cinématographique de Turquie. Parmi cette foule se trouvaient des invités du festival, comme les réalisateurs  Mike Newell, Marco Becchis, Jan Ole Gerster ou Costa-Gavras, âgé de 80 ans.

Un des membres du jury, le critique de cinéma Berke Göl, a été arrêté en même temps  que 3  autres personnes. Relâchés dans la nuit, ils comparaissaient devant un tribunal dès le lundi matin. Ils sont accusés d’avoir pris part à une manifestation  illégale et le procureur vient de requérir une peine  de 6 ans de prison. L’association de critiques de cinéma dont il est membre (SiYAD)  exige  la démission du ministre du tourisme et de la culture nouvellement nommé. Son prédécesseur ,Ertuğrul Günay,  issu du courant laïque social démocrate était devenu un peu trop critique de la politique de son gouvernement.

 

Avant de devenir un cinéma en 1924, l’Emek, comme sa superbe salle  en témoignait encore, avait été un  théâtre, construit en 1884 et portant alors le nom français (et prémonitoire ?)  de  « Club des chasseurs de Constantinople ». Il  a traversé toute la riche histoire du cinéma turc.

 

C’est sûr qu’il n’aurait jamais programmé de navets nationalistes  comme Fetih 1453 (la Conquête de 1453), ni  de comédies vulgaires comme la série des Recep İvedik, qui explosent au box office en Turquie, mais qu’aucun festival de cinéma ne songerait à sélectionner. A l’Emek ce sont les films qui font la renommée international du cinéma turc qui étaient à l’honneur, ceux qui chaque année sont couronnés de récompenses dans les festivals internationaux, de Berlin à Dubai en passant par Cannes et Venise, mais sont si mal distribués dans leur propre pays que la plupart n’y sont vus que par une poignée de cinéphiles. La censure du fric et du profit qui considère un  film  comme un vulgaire  « produit » a remplacé la censure politique, celle qui interdisait YOL de Yilmaz Güney en Turquie  alors que Cannes le récompensait de la palme d’Or.*

 

Alors que Beyoglu devenait un quartier  de  consommation d’une banalité de plus en plus affligeante, ses beaux cinémas continuaient à résister, seul charme (avec quelques librairies rescapées) que je lui trouvais encore. Lors du festival international du film d’Istanbul, la grande salle de l’Emek était pleine à craquer. Mais face à la toute puissance des promoteurs, la lutte était inégale. Les beaux cinémas de Beyoglu disparaissent les uns après les autres.

Il y a trois ans l’Emek  a été fermé et promis à la démolition, provoquant un tollé chez les artistes et les cinéphiles. Il doit être transformé en « complexe de divertissement » comportant boutiques, cafés, restaurants et un multiplexe de 8 salles. L’Emek cinéma quant à lui devrait  être  transféré… au sixième étage !  Malheureusement, il y en a qui n’ont toujours pas compris qu’un « Entertainment Center »  était synonyme de bonheur.

 

Dimanche 8 avril, ce futur centre  commercial  était protégé des amoureux du cinéma par un cordon de policiers anti-émeute, qui ont utilisé les grands moyens contre ces individus certainement manipulés par les réseaux Ergenekon, le PKK et le DHKP-C confondus, lorsque certains s’en sont pris aux barrières de sécurité qui leur interdisaient d’en approcher…

 

Et où  apparemment quelques uns  ont réussi à s’ introduire.

 

Voir la riche  Photo galerie de la démolition du cinéma Emek mise en ligne par le Daily Hürriyet.

Les « Sages » du chef de gouvernement n’ont pas tardé à se manifester. Le très populaire acteur et réalisateur Yilmaz Erdogan  protestait  sur son compte Twitter contre «  le  traitement infligé à la communauté artistique qui veut protéger son cinéma alors qu’au même moment  des artistes sont sollicités pour défendre la paix ».

Costa-Gavras choisissait de lancer un appel solennel à Recep Tayyip Erdogan, l’appelant à défendre l’héritage culturel d’Istanbul contre la puissance  des intérêts commerciaux. « Un tel cinéma  ne doit pas être détruit. Ce serait comme éradiquer la mémoire du passé et un lieu primordial pour l’avenir. Ce serait une erreur politique, culturelle et sociale ».

Le grand réalisateur gréco-français sera-t-il entendu ? Il parait certes périlleux de solliciter les artistes et de les désigner comme « Sages » pour être les missi dominici d’un délicat  processus de paix, tout en les traitant comme des délinquants lorsqu’ils défendent leur patrimoine – qui est aussi celui de toute une ville,  de tout un pays et de toute une communauté internationale d’amoureux du cinéma. Mais  le chef du gouvernement, qu’on sait enclin à défendre des intérêts commerciaux, éprouvera-t-il   le désir de  sauver un lieu emblématique  d’un cinéma indépendant qui ne doit pas être sa tasse de thé ?

 

La transformation d’un des passages qui faisaient le charme de ce quartier, en centre commercial Demirören İstiklal vulgaire et tapageur avait causé la démolition de 2 bâtiments classés historiques et en avait endommagé d’autres,  fragilisant la mosquée historique Hüseyin Aga,  sans que cela n’ait eu l’air de beaucoup l’émouvoir. Alors un cinéma…

Istanbul, capitale économique d’une Turquie en pleine croissance économique est plus que jamais  le royaume des spéculateurs.

 

Le critique de cinéma Attila Dorsay, n’a pas attendu de savoir si l’appel de Costa-Gavra serait entendu. Dans sa dernière chronique pour le journal Sabah, il annonçait qu’il cesserait dorénavant d’écrire pour protester contre la fermeture de l’Emek et la violence policière.  Il avait averti il y a deux ans déjà qu’il cesserait d’écrire si l’Emek était démoli. Promesse tenue.

Heureusement, l’essentiel de son lectorat ne doit pas être constitué des consommateurs ciblés par le nouveau « projet Emek ». Et il ne fait pas non plus partie du comité des sages. Et puis  ça ne fera qu’un journaliste de plus à cesser d’écrire dans les médias turcs d’où les meilleures plumes sont virées à tour de bras par les temps qui courent. Cela faisait plus de 40 ans que le célèbre critique partageait sa passion avec ses lecteurs.

La dernière fois que j’ai assisté au festival du film d’Istanbul, c’était au cinéma Emek, l’année de sa fermeture. Depuis, je n’ai plus le même désir de m’y rendre.  Et  c’est plutôt au premier festival étudiant  du film organisé à Diyarbakir,  le lendemain de Newroz, que je regrette de ne pas avoir pu assister. Selda fait partie de la dizaine d’étudiants organisateurs et à eux seuls l’enthousiasme des organisateurs et les lieux choisis pour les projections donnaient envie d’y assister. D’autant que Yol faisait partie de la programmation.

 

Sa première édition était placée sous le signe de la paix (baris).  J’espère que le public aura bien profité de ce répit. La fête du cinéma à peine terminée, c’est un climat  qui avait bien peu de chose à voir avec une promesse de paix qui régnait sur le campus.

Au même moment, le 14 avril  à Istanbul, le cinéma Emek était acclamé par le public lors de la cérémonie de clôture de la 32ème édition du festival international du film d’Istanbul.

 

(ne pas reproduire  ce billet dans son intégralité  sans mon accord ).

 

Selma : Etudiante motivée …accusée de terrorisme comme bien d’autres.

2800 – c’est le nombre d’étudiants emprisonnés en Turquie et le chiffre avancé cet été par  le ministre de la justice  – bien plus que les 600 que les médias estimaient jusque là. Une personne qui ignorerait tout des réalités de la Turquie d’aujourd’hui  en déduirait sans doute que ses universités sont la proie de groupes violents et ses campus de véritables arsenaux. D’autant qu’à l’instar de l’étudiante lyonnaise Sevil Sevimli ou de Cihan, un étudiant de Galatasaray qui vient de passer deux ans en prison à cause de son pushi (étoffe kurde), la plupart d’entre eux sont accusés de liens avec une organisation terroriste.

Des étudiants terroristes qui doivent donc semer la terreur dans leurs universités !

Or des courants protestataires s’y font certes entendre, comme dans toutes les universités dignes de ce nom du monde. Mais  même les plus remuantes et les plus politisées d’entre elles, comme l’université d’Istanbul ou l’université Dicle à Diyarbakir, sont plus sages que n’importe quelle université de province française.  Un président du YOK aurait été  effaré s’il avait séjourné certaines de ces  dernières  années  dans une université française bloquée pendant des mois par des étudiants en colère (et que dire des canadiennes !)

Pourtant le cas de Sevil Sevimli  n’est exceptionnel que parce qu’elle avait été  accueillie à l’université d’Eskisehir dans le cadre d’un projet Erasmus (en étant considérée comme française). Il  n’est pas rare de croiser des étudiants vivant la même galère. Surtout  dans un lieu comme le festival de Munzur, à Dersim.

J’ai  raconté comment j’y avais passé une soirée en compagnie de deux étudiantes, ce qui m’avait valu d’assister à une soirée de concert à deux pas du podium (et des bagarres de slogans qui avaient eu lieu ce soir là).

Toutes les deux sont étudiantes à l’université Dicle à Diyarbakir. Selma, la plus pétillante des deux, a choisi  une filière  dont je n’ai pas bien compris l’intitulé, mais qui doit lui permettre de préparer le concours pour devenir kaymakam (sous-préfet).

Ce choix m’avait un peu  surprise.  Le kaymakam est la main de l’état turc et elle a souvent été lourde dans cette région. Une étudiante kurde assistant à un festival à l’esprit pas franchement nationaliste, ne me semblait pas trop correspondre au profil  de future  kaymakam . Or c’est justement pour cette raison qu’elle souhaite exercer cette profession. « La Turquie a besoin de vali (préfet) et kaymakam  démocrates. » a–t-elle expliqué, citant en exemple qu’elle espérait suivre, l’ancien vali de sa ville, Batman. Dommage, je n’ai pas pensé à noter son nom. Tout ce que je sais, c’est qu’il vient d’obtenir un poste important au sein du gouvernement, après avoir fait un passage   à Diyarbakir.

C’est dire si Selma  n’a pas  choisi  la voie de la violence pour « changer le monde ». Et comme il est peu probable qu’elle ait voté AKP aux dernières élections, on ne peut pas dire non plus qu’elle soit sectaire, en prônant comme modèle un vali AKP. Elle est pourtant accusée d’appartenir à une organisation  terroriste, avec toutes les conséquences qu’une telle accusation engendre.

Elle n’avait pas entamé son cursus universitaire à l’université  Dicle, mais au département de communication de l’université d’Erzurum. Une université connue depuis longtemps pour son  nationalisme, au point qu’après le coup d’Etat de 1980, les autorités y avaient rattaché celle de Van, beaucoup trop marquée à gauche. Selon elle certains professeurs y font sentir aux étudiants originaires de provinces kurdes trop rebelles – et Batman est une province BDP   – qu’on les a  à l’œil .

Selma y a rejoint une association fondée  par des étudiants kurdes. A Erzurum,  il n’était pas question d’eylem (mouvements de protestation). L’action des membres consistait donc à promouvoir la démocratie en se retrouvant pour discuter  autour de  verres de thé, a –t-elle expliqué en se marrant.

Mais une activité suffisamment subversive, puisqu’un matin avant l’aube, une armada de policiers, armés et certains le visage masqué, ont fait irruption dans l’appartement qu’elle partageait avec une autre étudiante (là aussi elle se marrait un peu en évoquant ce déploiement de force pour deux filles de 18 ans, qui n’avaient vraiment rien d’activistes aguerries.) Une vingtaine d’étudiants étaient raflés ce matin là.  A l’issue d’une garde à vue de quelques jours, la moitié d’entre eux – le bureau de l’association – étaient placés en détention. Les autres, dont Selma,  étaient remis en liberté avec une procédure judiciaire ouverte contre eux, pour participation à une organisation terroriste.

Dans la foulée, les autorités administratives de l’université d’Erzurum les a tous exclus. Selma  a donc du se représenter à l’ÖSS, le concours d’entrée à l’université. Elle a été admise de nouveau et a choisi cette fois Dicle Universitesi, à Diyarbakir où les étudiants de Batman ne sont pas considérés comme suspects.  Je présume que  ce sont davantage  les étudiants turcs venus de l’ouest du pays qui doivent s’y faire discrets, surtout s’ils adhèrent à l’idéologie officielle qui veut  qu’on doit être heureux de pouvoir se dire turc (une devise rarement prisée non plus des Kurdes sympathisants AKP) ou s’ils jugent que « les terroristes du PKK doivent tous  être éradiqués ».

Comme en Turquie les avocats ne sont pas plus gratuits qu’ailleurs, j’ai demandé à Selma qui payait le sien. Babam (papa). J’ignore quels sont les moyens financiers de ses parents, mais outre l’angoisse que vit chaque famille quand un de ses membres est arrêté (surtout avec une accusation aussi grave), ces situations augmentent encore le coût d’ études qui ne sont déjà pas données.

Cette mise en examen n’a pas entamé son optimisme. Il faut dire qu’elle paraissait avoir du caractère. Et puis toutes ces arrestations et mises en examen ne peuvent que conforter un sentiment d’appartenance à une communauté. Nous buvions un thé avec un étudiant de Dersim, quand un ami de celui-ci  est venu lui annoncer la prochaine libération d’un de leurs camarades d’université. Il était un des bénéficiaires des réformes judiciaires votées  début juillet ( un prochain paquet de réformes serait prévu).

Quelques assassins notoires en ont aussi profité : Adanalı et Osmanağaoğlu, 2 loups gris condamnés à des peines de prison à vie aggravées pour leur participation au massacre  de  Bahçelievler, ont été libérés par une cour d’Ankara.  En 1978 ils avaient étranglé à mort 7 militants du TIP (le parti des travailleurs de  Turquie). Il y avait des lycéens parmi les militants assassinés.

 

Difficile de croire  que le harcèlement judiciaire qui frappe des milliers d’étudiants, très souvent kurdes contribue à régler les problèmes de sécurité auxquels la Turquie doit faire face. Ce n’est certainement pas l’objectif, et difficile de croire d’ailleurs que ces arrestations en masse répondent à un objectif. En Turquie, on entend souvent (surtout à l’Est)  que la justice est devenue complètement irrationnelle.

Massacre de l’hôtel Madimak (suite et commentaire de lecteur)

Une fois de plus la modération du Monde a utilisé les cisailles  et supprimé un commentaire sans bien sûr me consulter, et sans qu’il me soit possible de comprendre ce qui a bien pu heurter la sensibilité du cisailleur ! Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt d’écrire un blog sans convivialité et échanges avec les lecteurs. Cette manie de supprimer de façon autoritaire certains commentaires est vraiment insupportable.  Et d’autant plus quand il s’agit d’un commentateur turc qui prend la peine de rédiger un aussi long commentaire dans un aussi bon français.

Je reproduis donc ici  le commentaire que j’ai reçu de monsieur Ersan Arsever avec toutes mes excuses pour cet acte indélicat que je n’approuve pas. Et j’ espère  qu’il suscitera de nouveaux commentaires…

« S’il vous plait donner des informations correctes.
1- Il y a eu 33  victimes parmi les invités de l’Association culturel de Pir Sultan Abdal dans ce massacre. 2 autres victimes étaient des employés de hôtels.  2 des manifestants qui ont mis le feu à l’hôtel sont mort aussi. J’ai beaucoup de peines de les compter parmi les victimes. 51 autres personnes ont échappées à l’incendie avec des blessures plus ou moins importantes. Certaines ont faillie être lynchées par des manifestants lançant des slogans
2- Toutes les victimes n’étaient pas des Alévis. Parmi eux il y avaient 17 sunnites et une journaliste néerlandaise (j’ignore sa croyance religieuse). Les invités de la fête de Pir Sultant Abdal étaient plutôt des intellectuels de gauche, des poètes ou des chanteurs. Même si Pir Sultan Abdal était un grand poète Alévi, il était aussi célèbre comme dirigeant d’une révolte contre les Ottomans. Donc considéré comme un symbole de la révolte contre l’autorité princière et contre le Charia. Les manifestants ne se sont pas trompé en criant «la République est née ici, elle va mourir ici» ou «Vive le Charia».

Par ailleurs  je regrette vivement que vous n’écrivait pas un seul mot du refus du tribunal de considérer ces événement comme «Crime contre l’humanité». q
Autre regret : M.Selahattin Demirtas, le co-président du BDP pro-kurde aurai dû s’abstenir de faire un  parallèle entre le massacre des Alévis de l’hôtel Madimak et celui des 34  jeunes contrebandiers kurdes  d’Uludere. Le massacre des intellectuels de gauche dont certaines étaient des Alévis était un crime organisé par les radicaux islamistes de l’«État profond» tandis que la mort des jeunes contrebandiers kurde une «erreur» (plus que probablement volontaire) d’information de nos allier (?) Américaine pour servir leur intérêt. Avec la démagogie on ne peut faire un politique à longue terme.

Notre cause est juste et noble: mais il ne faut pas la discréditer avec des erreurs et des politiques démagogiques.
Avec mes salutations »

Et ICI le lien vers le billet que j’avais rédigé en mars sur la clôture du procès.

Mehmet le sourd-muet : encore un dangereux terroriste kurde démasqué à Adana.

Lutter  contre la propagande pour le PKK exige une vigilance sans faille. Pas évident de la débusquer alors que tant de Kurdes en Turquie en font sans s’en même rendre compte,  à la façon dont le bourgeois gentilhomme de Molière ignorait qu’il maniait la prose. Heureusement il existe des juges assez pugnaces  pour révéler à ces propagandistes le crime qu’ils ignoraient avoir commis. Et pour le leur faire payer.

Lalihan par exemple, qui à 102 ans  perd immédiatement la mémoire de ce qu’elle dit, mais n’a pas oublié son fils tué dans les rangs du PKK ..en 1985. Elle avait assisté à un mevlut (cérémonie religieuse) organisé pour lui à Tatvan au printemps de l’année dernière, ce qui  n’avait pas échappé à un procureur de Van. La procédure ouverte contre elle avait été  interrompue cependant,  les médias du pays s’étant un peu trop émus de découvrir que la Turquie venait de mettre la main sur la plus vieille terroriste au monde.

Ou Berivan 14 ans, petite ouvrière du textile quasi analphabète, qui demandait au juge de Batman qui venait de la condamner à 8 ans et demi de prison  « ça veut dire quoi propagande ? ». Peut-être que certaines des  filles qui ont partagé sa cellule pendant un an  (et lui rédigeaient les lettres déchirantes qu’elle adressait à sa mère )  ont pu lui expliquer ce que cela signifie. Enfin, peut-être qu’elles avaient pu lui fournir une interprétation.

Car seul un expert confirmé peut tenter d’en donner une définition à peu près fiable. Pas simple en effet, car si certains font de la propagande sans le savoir, d’autres en font sans rien dire. Altan Tan, député du BDP l’a appris à ses dépends. Il était resté silencieux lors des funérailles d’un combattant du PKK auxquelles il avait assisté. Un propagandiste d’autant plus dangereux avait estimé un tribunal, qui lui a collé une peine de 23 ans de prison…pour n’avoir pas tenté de faire cesser les slogans scandés par la foule.

Mehmet Tahir Ilhan,37 ans, lui est un dur. C’est sans doute pour ça qu’un procureur d’Adana vient de requérir contre lui une peine de 25 ans de prison. Un cas vraiment difficile, je veux dire. En effet,  Mehmet  n’a jamais  scandé de slogans pro pkk. Il est muet. Mais  ce qui complique les choses, c’est qu’il ne pouvait pas non plus tenter de les faire taire, faute de pouvoir les entendre. Il est sourd et muet depuis sa naissance. Et comme il est analphabète,  il n’est pas capable de les lire et encore moins d’en écrire. Il faut quand-même un sacré talent pour avoir réussi à accuser un type qui ne peut ni entendre, ni parler, ni lire, ni écrire  d’avoir fait de la  propagande pour une organisation reconnue comme terroriste par la Turquie, l’UE et les USA.  Une telle prouesse mérite bien une peine de 25 ans de prison, non ?

Mehmet est kurde, ce qui constituait déjà un indice sérieux, certes. Il vivait à Siirt avec sa femme et leurs 6 enfants, avant d’aller chercher à assurer leur subsistance dans la ville méditerranéenne de  Mersin où vit une importante communauté kurde. C’est là qu’il a été arrêté le 21 avril 2011. Des mouvements de protestations avaient  éclaté  dans de nombreuses villes à l’annonce du veto mis à la candidature de 7 candidats du BDP (le parti pro kurde). Manifestations elles aussi interdites. Il y avait donc eu plusieurs morts, des dizaines de blessés et de multiples arrestations avant que le véto ne soit levé.

Une jurisprudence datant de 2006 a durci la très controversée législation anti terroriste en permettant d’inculper pour « soutien à une organisation terroriste » toute personne prenant part à une manifestation non autorisée.  Il y a donc eu beaucoup de « soutien » traînés  ensuite  devant les tribunaux pendant ces quelques jours.

Au tribunal d’Adana où vient de débuter son procès, Mehmet a expliqué qu’il sortait d’un centre commercial et rentrait chez lui lorsqu’il avait croisé un groupe de manifestants qui fuyait la police. Un copain lui aurait fait signe de les rejoindre. Mais il serait  resté sur place et se serait fait coffrer, un foulard sur le nez et… un demi citron (LA pièce à conviction !) dans la poche pour se protéger des gaz lacrymogènes qui avaient submergé le quartier. Enfin, c’est un interprète qui a traduit au tribunal les explications qu’il donnait dans la langue des signes. Même le procureur qui l’accuse d’avoir fait de la propagande n’aurait pas été fichu de comprendre ce qu’il racontait sinon.

L’article d’Haberturk ne dit pas si les policiers qui l’ont arrêté à Mersin maîtrisaient mieux ce mode d’expression.  En tout cas,  Mehmet le sourd muet n’avait pas été identifié comme un dangereux activiste et avait été remis en liberté à la suite de sa garde à vue. Mais une procédure avait été ouverte et son dossier transmis à un tribunal d’Adana (pourquoi Adana ?) qui a estimé urgent d’écarter de la société un élément aussi nocif.  Cela fait  6 mois qu’il est en prison préventive.

A la première audience du  procès qui vient de s’ouvrir, ça a été le choc pour Neçmiye, son épouse et Zemzen sa mère, quand elles ont appris qu’une peine de 25 ans était requise contre lui. Comme elles ne comprennent pas le turc, il a aussi fallu qu’on le leur  traduise en kurde.

Qu’on arrête tous les Kurdes ! titrait un éditorial de Orhan Kemal Cengiz, publié dans Today’s Zaman juste avant que les médias turcs n’évoquent cette affaire.  L’éditorialiste turc y dresse un véritable réquisitoire contre la législation anti-terroriste. Mais il estime que supprimer cette législation ne suffira pas à éviter la frénésie des rafles. Les juges ont aussi  besoin d’une véritable formation sur la liberté d’expression.

La première fois qu’on m’avait parlé d’enfants kurdes condamnés à des peines pouvant dépasser 20 ans de prison pour avoir lancé des pierres contre les forces de l’ordre, j’avais  pensé que mon interlocuteur prenait pour véridique ce qui devait être de la propagande du PKK ! (Il faut dire qu’avant 2006 les tribunaux turcs  ne condamnaient pas ainsi à tour de bras de simples manifestants, même mineurs, à des peines aussi délirantes.)

Mais le PKK a-t-il vraiment  besoin de faire de la propagande, quand d’autres savent si bien s’en charger pour lui ?

 

 

 

 

Vous détestez Taubira ? Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, devrait vous plaire.

Une bien jolie semaine celle qui vient de s’écouler. En France on a vu  la droite française se déchaîner contre Christiane Taubira, la ministre de la justice du nouveau gouvernement socialiste.  Des propos qu’elle n’a jamais tenus circulant même sur les comptes Twitter d’anciens ministres. Ceux qui faisaient enfler la rumeur s’étant   empressés de croire à  une «  info » bidonnée.

Serait-ce  parce que la ministre  guyanaise, lointaine descendante d’esclaves africains  a la peau bien sombre, qu’il allait de soi qu’elle avait pu manifester de la compréhension pour ceux qui auraient brûlé des drapeaux français, le soir de la victoire socialiste aux présidentielles ? Seulement les drapeaux  n’avaient été brûlés que dans leur imagination. C’est dire l’état de leurs inconscients qui auraient bien besoin d’être décolonisés.

Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, que personne dans son pays ne suspecte de laxisme ni de communautarisme,  ne  devrait pas  leur déplaire .

Tandis qu’ils s’acharnaient  sur Christiane Taubira, son confrère turc de l’intérieur  était invité sur une grande chaîne de TV à  donner  sa version dans une controverse sur les circonstances du massacre d’Uludere. Le 28 décembre dernier, 34 petits contrebandiers kurdes y étaient tués par des F16 de l’armée  qui les auraient pris pour un groupe de combattants du PKK candidats au suicide collectif (jamais les  F16 n’ont tué autant de PKK en une seule opération.). 34  civils qui pourraient  avoir été les victimes d’un « grand jeu » qui se joue dans la région. Le gouvernement AKP a reconnu une bavure – une des plus meurtrières depuis le début du conflit –  et a adressé ses condoléances aux familles, auxquelles il décidait d’accorder la même compensation que celles réservées aux victimes du terrorisme. Une première pour celles  d’une bavure militaire.

Des enquêtes ont été ouvertes. Mais il n’a pas été question de demander des comptes à l’état major  d’où se décident toutes les opérations transfrontalières. Ce dernier désigne les services de renseignements turcs (sans avancer de preuves jusqu’ici), mais des sources américaines viennent de révéler que l’opération aurait eu lieu à la réception d’images incomplètes fournies par un predator US.

Et  hors de question de présenter des excuses  au nom de l’état turc, pour le ministre de l’intérieur qui ne voit vraiment pas ce qui pose problème. Ces garçons (dont le plus jeune avait 13 ans)  étaient  coupables.  Coupables d’avoir traversé la frontière. Tellement  coupables qu’ils  auraient été  traînés devant un tribunal  s’ils avaient survécus, la marchandise qu’ils transportaient étant destinée au PKK. Du  groupe de contrebandiers, un seul a survécu qu’aucun procureur n’a fait arrêter . Mais qu’importe ce détail, quand on décide de  transformer des victimes en coupables, pour lesquels le ministre a même  créé  le  concept promis à un bel avenir  de « light militant ». Avaient-ils «  le sang impur » eux aussi, comme  il assure que le serait  celui des militants PKK « non light  » ?

De tels propos  ont ulcéré jusque dans les rangs  de l’AKP où Sahin  ne compte pas que des soutiens.  Prenant la tête de la fronde  Hüseyin Celik,  député AKP d’Urfa  les a qualifiés d’inhumains  et contraires à la position de l’AKP . « Le fait que le  PKK se finance avec la contrebande ne fait pas  de ces garçons des « extras » du PKK. Ils  ne cherchaient que leur subsistance , même si c’était de façon  illégale. Et rien ne prouve le contraire.». Rappelant aussi que dans cette région déshéritée, la contrebande avec l’Irak est  tolérée depuis longtemps .

Le ministre de l’intérieur, qui a commencé sa carrière comme kaymakam (sous préfet) à Cizre,  sur cette frontière,  dans les sinistres années 80, quand pour préserver l’unité de la patrie  les Kurdes ne devaient pas exister, ne peut évidemment pas l’ignorer. Il ne peut pas non plus  être une des rares personnes en Turquie  à ne pas savoir que  les trafics en tous genres  ont aussi contribué à financer la contre-guérilla dans les années 90. Contre guérilla dont les villages korucu (gardiens de village) comme ceux des villageois massacrés à Uludere étaient un des rouages. Et qu’il n’y a pas que le PKK à profiter grassement de la contrebande. Quant à ceux qui ont été réduits en charpie par les bombes, ce n’étaient que de tous petits trafiquants – des « fourmis » diraient les sociologues –  la plupart  n’avaient pas encore 20 ans et les 50 TL (22 euros) qu’ils allaient gagner devaient permettre à certains de régler leurs fournitures scolaires.  Quelque chose de  banal dans la région.

J’avais profité d’une attente au poste frontière d’Ibrahim Khalil pour discuter avec un groupe de femmes kurdes de Cizre. Elles s’étaient cotisées pour louer un taxi et aller faire « des petites affaires de pauvres » : acheter du thé, du sucre et des cigarettes  au Kurdistan irakien  qu’elles revendraient avec un petit bénéfice  à leur retour.  Voilà aussi les  fameuses «  marchandises  destinées au PKK » que les garçons d’Uludere transportaient.

« Personne n’a le droit de démoraliser ceux qui défendent l’unité de la patrie. Ceux qui tentent de le faire commettent une trahison » rétorquait Sahin, en  se  gardant bien  de nommer « les traîtres » , devant une assemblée de futurs préfets à Sakarya. Il semble qu’il n’ait pas évoqué non plus ceux et celles qui sont allés se recueillir et pleurer sur les tombes des « light militant »  massacrés à Uludere , comme l’a fait Emine Erdogan, l’épouse  du premier ministre.

Le ministre a l’habitude de faire scandale. Mais cette fois il  a franchi les limites  du supportable y compris pour ceux qui au sein de l’AKP devaient ronger leur frein depuis des mois. Et  24 traitres , essentiellement des députés kurdes AKP qui savent que la plupart  de leurs électeurs kurdes exècrent davantage l’Etat profond qu’ils  ne  détestent le PKK, ont joint leurs voix à celles de l’opposition CHP pour réclamer sa démission. On regarde aussi Sahin à la TV à Sirnak ou Mardin et les élus AKP doivent s’y sentir un peu mal à l’aise. ( ils doivent aussi s’y sentir menacés :  1 élu a été tué et un autre enlevé ces dernières semaines. Le PKK semblant aussi renouer avec les  « vieilles méthodes » ces derniers temps)

Erdogan a dit ne pas  cautionner les propos inhumains de son ministre,  qui contredisent ouvertement la position officielle, aussi ambigüe  celle-ci soit-elle , mais le conserve à  son poste.  Le débat est clos, peut-être. Et à Uludere ils devront s’en satisfaire. Les polémiques risqueraient de faire le jeu du PKK, paraît-il.   En tout cas le scandale d’Uludere a révélé au grand jour la béance qui s’est creusée entre  durs  et  modérés  au sein de l’AKP et achevé de mettre à mal la réputation  d’un parti  uni  comme un seul homme derrière son chef .

La fronde parlementaire  a aussi frappé  la  commission  chargée d’enquêter sur les circonstances du massacre. Dénonçant les blocages  mis par son  président, Ayun Sefer Ustun (AKP),  les députés CHP conduits par l’avocat de Diyarbakir  Sezgin Tanrikulu, ont choisi  de déserter la dernière  réunion, tout en promettant de ne pas lâcher jusqu’à ce que  la vérité ait éclaté. Or , les images filmées par des drones turcs avant l’opération ne pouvaient tromper aucun spécialiste. Il était clair qu’il s’agissait de civils. Alors pourquoi Uludere ?

A Uludere par contre, l’enquête ne rencontre pas d’obstacle. Les familles des victimes y  seraient même régulièrement convoquées par les autorités….. dans le cadre de poursuites déclenchées après le caillassage du kaymakam (sous préfet), qui – peut-être  parce qu’il s’agit de villages korucus qu’il connaissait bien – pensait  que les condoléances qu’il venait présenter, y seraient accueillies par des effusions.  Il  voulait sans doute  aussi  éviter que les Kurdes du BDP y occupent  seuls le terrain.

Mais l’accueil du représentant de l’Etat par les frères et les cousins de ceux que les avions de guerre du même Etat venaient de réduire en charpie avait été bien différent de celui escompté. Il est même incompréhensible que les autorités n’aient pas anticipé ces mouvements de colère après un tel carnage. (on voit que ce n’étaient pas les corps de leurs gosses qui avaient été ramenés !)   Le sous- préfet  avait affirmé aux médias que ceux qui l’avait accueilli par des jets de pierres venaient d’ailleurs. Pourtant c’est bien des cousins des victimes qui ont été ensuite placés en garde à vue.  Des «  light militant » sans doute eux aussi.

Est-ce qu’insulter les familles des victimes et traîner leurs frères et leurs cousins devant des tribunaux va calmer une région où le massacre d’Uludere a occasionné un traumatisme sans doute équivalent à celui qu’a été le massacre  de Sivas pour les  Alévis.  On peut en douter.  Et si cela  m’étonnerait  que les journalistes se soient précipités dans les villages korucus de la frontière pour y enquêter sur la façon dont les propos du Ministre de l’Intérieur y ont été reçus,  on peut l’imaginer sans trop peine.

Mais qu’importe de démoraliser ces supplétifs de l’armée, sans lesquels les opérations terrestres seraient bien compromises (de toute évidence  les petits appelés qui s’étaient paumés en pleine nuit à Daglica dans la montagne d’Hakkari avant de se faire massacrer par le PKK, il y a quelques années, n’avaient pas de korucus pour les guider). Ce ne sont que des coupables potentiels.  Comme les autres.…Les autres Kurdes bien sûr.