Il était une fois en Anatolie … où rodent des esprits.( Nuri Bilge Ceylan)

Le photographe d’Uzak qui voulait rompre ses racines anatoliennes, était devenu incapable d’en photographier les paysages. Nuri Bilge Ceylan n’est pas atteint de cette infirmité. Dès les premières images d’ « Il était une fois en Anatolie », on sent vibrer cette terre anatolienne, magique et familière à ceux qui la connaissent. Une terre savoureuse malgré le drame qui s’y joue, comme Naci bey, le commissaire auquel Yilmaz Erdogan donne toute son  humanité :   explosant en colère brutale  quand il se sent humilié, puis capable  d’élans d’immense générosité. Truculent aussi parfois. Mais j’avoue que dans la salle, j’étais la seule à qui il arrivait de rire.  Je devais aussi être la seule à comprendre le turc et à saisir toute la saveur des propos échangés ( et dans une voiture qui roule dans la nuit, surtout anatolienne, on discute beaucoup).

 

Toprak, la terre, c’est aussi le nom de celui qui vient d’être assassiné  ( et celui de sa jolie et mystérieuse épouse) et dont  Kenan, un homme à l’étrange tête d’oiseau a avoué le meurtre au  commissaire Naci.   Il ne restait plus qu’à se rendre sur le lieu où son corps a été enfoui et à obtenir des aveux complets ( on ignore les mobiles du crime). Une simple formalité à priori. Sauf que la steppe anatolienne en a décidé autrement. Le convoi formé de la voiture des policiers, où ont pris place le suspect mutique et un médecin, de celle du procureur  venu tout exprès d’Ankara  et de celle des gendarmes qui transporte le frère complice de Kenan, est condamné  à une longue  errance dans la nuit anatolienne, battue par le vent, la pluie et l’orage, en quête d’une source près d’un arbre.

Une terre qui n’a que faire des limites administratives dans laquelle le gendarme tente piteusement de la brider et dont tout le monde se fiche. Mais  qui révèle dans un éclair d’énigmatiques statues de pierre. «  La nuit, il ne faut pas passer par là », me disait aussi mon amie Zeynep en me montrant le  sentier de montagne courant après les pierres sacrées de son village d’Adiyaman. « Ceux qui l’empruntent s’égarent et ne retrouvent plus jamais leur chemin ».

Cette terre anatolienne de Kirikkale ( le château brisé),  désertée des vivants est hantée par ses morts. Le muktar du village où le convoi épuisé fait une pause, rêve de construire une morgue qui permettrait de conserver ceux du village (sans qu’ils puent) en attendant l’arrivée de leurs proches. Ils sont  partis vivre au loin – comme la famille déchirée des Trois Singes –  et  ne reviennent que pour  y revoir leurs morts une dernière fois. Une morgue  qui permettrait d’enclore le cimetière, dont un mur s’est effondré. Les chiens y entrent  ce qui met les morts en colère, se plaint le muhktar.  D’autres chiens feront une apparition  plus tard, bien plus terrifiants que des chiens de village (qui déjà sont parfois impressionnants dans les villages anatoliens).

Avec l’électricité, les tupapau (fantômes) se font plus discrets à Tahiti, déclarait la tante d’une copine tahitienne qui m’avait reçue à Sydney. Mais ils sont toujours là. Quand je me rendais à Papeete, Louise , une parente  retrouvée là bas, me prêtait le petit fare en planches où sa mère – la « princesse tahitienne » qu’un cousin de ma grand-mère avait aimée – avait vécu. « Si cette nuit tu entends les chiens hurler, ne t’inquiète pas. Ce sont les tupapau qui passent. Ils ne te veulent aucun mal » . Au cœur de la nuit, les chiens avaient hurlé à mort. Je m’étais un peu recroquevillée dans mon lit. Mais Louise avait dit vrai, ils ne m’ont rien fait. Je ne suis pas sûre que les tupapau trouvent toujours un passage, depuis que le terrain a été vendu et ses deux maisons rasées pour construire un super marché.

Dans le village anatolien où tout le monde se restaure du repas préparé par la femme du muktar, la tempête provoque une coupure d’électricité. C’est cette panne qui permet la révélation qui va changer le cours de l’histoire, dans une scène belle à en arracher des larmes à Kenan. C’est aussi le moment où le fantôme choisit de se manifester, à la façon  dont à Tahiti ceux qui viennent de  partir rendent une petite  visite aux vivants, dans les jours qui suivent leur départ .

L’aube se lève  lorsque le convoi reprend sa route et trouve le chemin qui conduit à la source, tandis qu’un mystérieux regard l’observe d’un sommet. Des voiles pesant sur des secrets se lèveront les uns après les autres. Mais sans que leur mystère ne se dissipe pour autant.  Au contraire.

Décidemment, avec Kiarostami, Nuri Bilge Ceylan est un de mes cinéastes préférés.

 

 Il était une fois en Anatolie (Bir zamanlar Anadolu’da) ; Film  de Nuri Bilge Ceylan avec Muhammet Uzuner, Yilmaz Erdogan, Taner Birsel, Firat Tanis. (2 h 37.)

 

 

 

Süleyman le fleuriste philanthrope de Yüksekova (et le footballeur tahitien)

Suleyman fleuriste de Yüksekova (photo anne guezengar)

J’ai un peu l’impression que la concurrence entre le réseau associatif pro kurde, laique (le BDP est un parti de gauche) et religieux (de la mouvance AKP ou confrérique) fait partie des facteurs contribuant à la vitalité du réseau associatif et d’entraide dans des villes comme Diyarbakir. Je ne crois pas qu’on trouve l’équivalent dans l’ouest de la Turquie de la vitalité associative de cette ville et, sans doute à un degré moindre, de la région kurde en général.

Un peu comme en Bretagne ou en Vendée, où la densité  des salles de cinéma de certaines villes est un héritage de la concurrence acharnée entre réseaux laïcs et catholiques. Ces cinémas étaient à l’origine des cinéma associatifs et le réseau des cinémas laïques était doublé de celui des cinémas catholiques. Même chose pour les associations culturelles ou sportives. A une époque chaque quartier avait son club catho et son club laique ! Il me semble que le FC Nantes est né de la jonction de 2 de ces clubs de quartier, pendant l’Occupation (naissance qui sent un peu le souffre d’ailleurs). Si un sympathisant des Canaris me lit, pour peu qu’il en reste, ce qui limite encore plus la probabilité, qu’il me corrige si je me trompe.

 

Je soutenais le FC Nantes quand Marama Vahirua y jouait, ce joueur tahitien qui mettait un but dès qu’il entrait sur le terrain. Des copains turcs ont d’ailleurs vu quelle grande connaisseuse de foot j’étais, quand j’avais assuré qu’il le ferait avant le match Galatasaray-FC Nantes. Mais je n’ai pas eu l’occasion de lancer la mode des FAAITO ‘ITO !!! au stade de la Beaujoire. Ni les « Allez mon chéri !!  » Courage mon amour !!  » des supportrices de Fareara, le club de pirogues (va’a) de l’île de Huanine, le seul club dont j’ai été supportrice en vérité. Mais alors une vraie. Je ne le loupais aucune course et je les ai supportés jusqu’à Hawai’i pour la course de Molokai! Il faut dire que franchir la passe de Bora Bora sur le thonier des supporters de Fareara lors de la grande course d’Hawaiki Nui Va’a entre les îles sous le Vent, c’est autre chose que d’hurler dans des gradins.

 

 

D’ailleurs pour éviter de nouvelles débâcles à l’équipe nationale, je suggère que la Fédération française de football s’inspire des coutumes des supporters de pirogues  : Outre les encouragements tendres et passionnés, les couronnes de fleurs de tiare odorante dans les cheveux et autour du cou, des hommes comme pour les femmes, d’autres attendant au frais dans une glacière (à côté des caisses de bière) que les vahine couronnent les rameurs à l’arrivée et des danseuses de tamure les vainqueurs (je conseille d’ouvrir le lien aux amateurs de beaux déhanchements! Je l’ai choisi en y reconnaissant le rire d’une copine, ça doit être une des ses danseuses). Quant aux sons de la course, ils sont  en réalité bien plus rythmés que la chanson de bringue tahitienne (ça c’est pour  après) de la vidéo.  Je ne sais pas si les Tahitiens de Brest avaient déjà lancé la mode des FAAITO’ ITO lors des matchs à Lorient…

 

A défaut de footballeur tahitien, on retrouve cette concurrence laïcs/ religieux acharnée à Yüksekova. C’était en réponse aux bourses offertes à des étudiant(e)s méritant(e)s par le réseau musulman, que le journal les Yüksekova Haber avait lancé sur son site, des appels à des donateurs de bourses pour étudiants. D’ailleurs merci Internet, une généreuse donnatrice kurde vivant en France a ainsi parrainé 3 étudiants.

Quant à mon ami Süleyman le fleuriste, qui n’est pas franchement religieux (les copains viennent se jeter une bière le soir dans sa boutique), c’est une association caritative à lui tout seul. Le jour de l’inauguration d’une nouvelle boutique – il a tenu un temps une boutique de fleurs associée d’un café – il avait installée une caisse de solidarité à l’entrée. Et annoncé la couleur : pas de cadeaux, des sous pour les étudiants ! Il faut dire que pour un fleuriste, les grandes couronnes de fleurs offertes à l’occasion font un peu double emploi. L’affiche sur laquelle il avait écrit que c’était une honte que Yüksekova soit la dernière sur la liste des villes pour ses succès à l’ÖSS, le concours d’entrée à l’université, et qu’il fallait y remédier en aidant les étudiants pauvres à payer les cours de la dershane, est restée affichée tout le temps où il a eu cette boutique.

 

Suleyman, fleuriste de Yüksekova (photo anne guezengar) Plus récemment, il a organisé une quête dans toute la galerie marchande dans laquelle il vend ses fleurs, pour la vendeuse de la boutique voisine, une jeune fille qui voulait étudier à l’université et travaillait l’été pour s’offrir les cours de bachotage, indispensables pour avoir une chance de réussir le concours d’entrée. Mais ses 150 ytl de salaire mensuel lui permettaient juste de payer quelques semaines de cours à la dershane. Comme Süleyman connait tout le monde, il s’est montré directif : Toi, tu donnes 100 (ylt). Toi tu es riche, tu donnes 300 ! (150 euros)

C’est tout un livre, ou un film qu’il mériterait qu’on lui consacre. « Süleyman le fleuriste kurde de Yûksekova », ça changerait des registres habituels des héros de la montagne, des femmes kurdes « dont la situation est très difficile »ou des Aghas porteurs de puchi.

 

irfan-toreci.1244935187.jpg Et puisqu’il est question d’étudiants, j’ai fait l’été dernier la connaissance d’un des enseignants de la dershane où un étudiant « berger » infirme avait préparé l’ÖSS qu’il avait brillamment réussi. Je n’ai pas eu à chercher loin, c’est le petit frère de Süleyman. Il m’a confirmé que ses enseignants étaient loin d’être ravis de l’image misérabiliste et archaïque de la région donnée par la cape de berger divulguée dans les médias – faire porter, en plein été ! la cape des bergers de la région à l’étudiant avait été l’idée lumineuse d’un journaliste local. La petite soeur de leur étudiant, serait elle aussi est très brillante. Espérons qu’un des très généreux donateurs qui s’étaient manifestés après les reportages dont il avait fait l’objet (je crois qu’il bénéficie notamment d’une bourse Sabanci), acceptera de parrainer sa soeur sans qu’elle ait besoin de s’attifer en bergère pour cela.

 

Quant à la dershane dont d’autres étudiants avaient eux aussi réussi a intégrer des universités prestigieuses, comme Bogazici, elle a fermé. Trop d’impayés. Les enseignants qui se démenaient pour la réussite de leurs étudiants n’étaient plus payés. Je ne serais pas étonnée que ça arrive fréquemment et qu’il y ait un turn over important dans le secteur des dershane.

Turcs de Turquie, Turcs de France, de New-York et d’ailleurs.

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Pour des Français à l’esprit cartésien, les identités des originaires de Turquie, c’est un truc qui n’est pas toujours évident.

Déjà il y a les » Turcs de Turquie », les « Turcs d’Allemagne », les « Turcs de France », au sein desquels on distingue les « Turcs de Paris », les ‘Turcs de Lyon », les « Turcs de Quimper » « les Turcs de Flers » etc qui  ne seraient pas tout à fait les mêmes. En tout cas ceux de Bordeaux parlent français avec un accent bordelais plus ou moins prononcé. Et même si elles ont tendance à s’estomper, on note toujours quelques différences entre les Quimpérois et les Strasbourgeois. Donc rien d’étonnant à ce que les Turcs (ou les Kurdes) de France ayant grandi dans ces deux villes se distinguent un peu aussi. Voilà déjà ceux qu’on peut rencontrer à un mariage turc ou kurde en France. Même si depuis que l’identité nationale est devenue à la mode en France, il est moins fréquent d’y côtoyer des « Turcs de Turquie », pour lesquels se procurer le visa nécessaire est devenu un parcours du combattant. S’ils l’obtiennent.

Pour ma part outre des Turcs de pas mal de villes européennes, j’ai aussi croisé des « Turcs de Sydney » et rencontré  « des Turcs d’Auckland ». J’étais en transit pour 24h, lors de mon premier séjour dans cette ville. Le temps de me procurer le visa pour l’Australie, ce dont l’agence de voyage se chargeait pour les voyageurs raisonnables, mais je prenais un billet pour le lendemain. J’y étais tombée par hasard sur ce qui devait être alors le seul restaurant turc de la ville. Je m’y étais précipitée. Et j’étais rentrée à l’hôtel légèrement pompette. Avec toutes les épingles que j’avais épinglées sur la grande carte de la Turquie accrochée au mur  et ma réponses en turc à sa question « Do you know Turkey?« , le patron s’était installé à ma table pour boire un verre avec moi. Le duble de raki a remplacé la « dose touriste » puis la bouteille est restée sur la table. Musique türkü, Turquie,  Yilmaz Güney, Nazîm Hikmet  etc… Après les îles j’avais eu le sentiment de retrouver un chez moi.

J’avais profité de l’escale retour pour manger des huîtres dans le port d’Aukland. Comme la musique türkü, elles sont rares en Polynésie.

J’ai bien sûr aussi rencontré les Turcs qui vivent pour certains sans doute toujours à Tahiti  et qui comme moi venaient de la métropole : une fille dont la famille était originaire d’Izmir qui bossait dans un club de plongée à Bora Bora, et deux Kurdes-de-Turquie-de France qui avaient suivi leur Vahine Tahitienne à Tahiti – en fait Vahine demi chinoise de Tahiti pour au moins l’un d’eux – autant dire que leurs enfants ont le choix pour se définir une identité.

Les Turcs de New-York, j’ai fait leur connaissance grâce à Hatice, aujourd’hui une amie et presque petite soeur, turque alévie askale de ma ville, encore adolescente quand j’avais fait la connaissance de sa famille. Comme elle rêvait de voyager – « comme toi« –  avant de partir pour les îles,je lui avais conseillé de faire des études d’import export. Trois ans plus tard je recevais une carte postale « J’ai suivi tes conseils. Je suis en stage à New-York, dans une société turque d’import export. Je travaille dans l’Empire State building. C’est super. Viens me voir ». L’Empire State Building comme rêve américain, on peut difficilement mieux faire. Et quelques semaines plus tard, je grimpais à mon tour sur le toit du « rêve américain » et je découvrais les meilleures boites de nuit turques de New-York fréquentées par de jolies  sonradan görme (frimeuses). Mes petites robes tahitiennes et le climat tropical qui donne une peau suberbe, y avait quand-même eu quelque succès.

J’en avais aussi profité pour croiser John, un copain américain qui vit à Istanbul et que je croise de temps en temps par hasard. Une fois c’était sur l’île  turque de Bozcaada, la dernière fois c’était dans une rue de Beyoglu. Là c’était à Times Square. On sortait de la même rame de métro. J’ai eu le droit naturellement à sa blague habituelle dans ces occasions là : « You are working for CIA » ! Alors qu’en réalité, ce sont les Américains qui travaillent tous pour la CIA, comme tout le monde le sait en Turquie.

En Californie j’avais été invitée dans la famille de Semra, originaire d’Izmir et la meilleure amie d’une de mes cousines tahitiennes. Une branche de la famille dont j’ai fait la connaissance les derniers mois de mon séjour. Je me doutais bien que si l’histoire d’amour avec une « princesse tahitienne » d’un cousin de ma grand-mère, élevé à Tahiti où son père était alors responsable des transmissions (et avait des principes d’éducation rousseauistes), était vraie, il devait bien y avoir une descendance. J’avais mis un peu de temps pour la dénicher, mais j’avais fini par avoir moi aussi toute une bande de cousins et cousines, comme tout le monde en Polynésie où la famille est un peu ce qu’est la asiret (clan) aux Kurdes.  Il s’avère en plus que la « princesse » était originaire de Taha’a, l’île jumelle de celle où je vivais Il est probable qu’elle était vraiment de lignée « royale » (chefferie serait plus exact). En tout cas elle était très jolie. J’ai pu voir la photo de celle que je pensais n’être peut-être qu’une légende familiale. Ce qui est quand même drôlement émouvant.

« Mais alors, toi aussi tu es Tahitienne« , en avaient conclu quelques copines tahitiennes, quand  je  leur avais raconté l’histoire. Ben pas vraiment, ce sont mes cousins qui sont aussi Bretons.  C’est pareil, avait décidé l’une d’elle  qui pleurait à la fin du récit. L’histoire d’amour entre le cousin de ma grand-mère et sa petite amie est très romanesque et triste puisque Kader – le destin – ,en l’occurrence  une guerre mondiale, les a empêchés de se retrouver. Et les retrouvailles familiales avaient été très touchantes.  Mais le « yarin türk » (à moitié turque) que m’avaient attribué mes amis de Pazariçi – qui avait fait rire une fois de plus ma petite soeur, quand elle avait fait leur connaissance – suffisait. J’allais finir par avoir du mal à savoir qui je suis.

En tout cas, il n’y a jamais de hasard.  Le jour où j’ai été conviée à faire connaissance avec l’ensemble de la famille tahitienne, je leur  avais apporté des loukoums. C’était début janvier 2000 et je revenais d’Izmir, mais j’étais loin de me  douter  des réactions que ceux-ci provoqueraient.  Et qu’une de mes cousines avait fait des études d’histoire à Strasbourg et s’était spécialisée dans…l’histoire byzantine! Une de ses soeurs était hôtesse de l’air sur Air France. Elle avait fait  la connaissance de Semra quand celle-ci travaillait pour Air Canada. Semra avait étudié dans un lycée français et est parfaitement francophone. Je  m’attendais encore moins à avoir une cousine tahitienne dont la meilleure amie était une femme turque !  Semra et son mari – un brillant mathématicien qui après ses études avait trouvé un emploi dans la Silicon Valley – étaient déjà venus passer des vacances à Tahiti. Quelques mois plus tard, elle m’invitait en Californie.

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Et c’est comme ça, qu’après avoir traversé le pont de Brooklyn dans la jaguar du patron d’Hatice, j’ai traversé celui de San Francisco dans la voiture de Semra. La voiture était un peu moins luxueuse, mais le pont est encore plus beau. Mon rêve américain est un peu turc sur les bords.

 

 

Comprendre qu’il existe des Turcs à peu près du monde entier – (sur l’ïle de Paques, je n’ai pas réussi à en rencontrer), ce n’est pas trop difficile. C’est ensuite que ça se complique ; quand on comprend qu’il n’y a pas que des Turcs d’ici ou d’ailleurs mais aussi des Kurdes qui ne sont pas Turcs (ce qui va encore)  des Alévis, des Sunnites, des Sha’afi, des Yozgat, encore quelques Chrétiens assyro chaldéens ou arméniens, des Oghouz, des Turkmènes, des Lazes, des anciens élèves du lycée Galatasaray, des supporters de Besiktas , des Caucasiens… Et même des Liç et des Pinargaban, 2 villages voisins, dont les uns sont des « sauvages « et les autres des ‘prétentieux », mais tous des Alévis, Askale – donc Turcs ou Kurdes – à Erzurum, province plus connue pour son rigorisme sunnite et son nationalisme que pour ses Alévis amoureux de saz, de raki et de lendemains qui chantent, ce qui commence à devenir moins simple, surtout si on tient absolument à mettre les uns ou les autres dans des cases bien définies. Ce qu’il est plus prudent d’éviter.

Izmir aime Atatürk

Atatürk, Izmir

Izmir adore Atatürk. Elle lui prouve en le gravant dans la pierre. La photo est prise d’un taxi qui me conduisait à la gare routière.  Le chauffeur m’avait donné le coût de cette  monumentale sculpture, mais je ne l’ai pas retenu.

Sur la pancarte il est marqué :  » Nous soignons et gardons  les malades alités ».Je présume qu’on les guérit aussi …

Le portrait du fondateur de la République de Turquie, est affiché dans tous les commerces de la ville. Il y a toujours été, mais ces dernières années, le format est passé à la taille supérieure.  Et on se revendique  volontiers « giaours » (non musulmans), surtout  depuis que le chef du gouvernement  AKP , Recep Tayyip Erdogan, a qualifié ainsi la ville. La Grèce voisine, d’où  des grand-parents ont souvent été expulsés en 1923  est une des destinations priviligiées pour des courtes vacances de la bourgeoisie.

Les femmes de la bourgeoisie commerçante d’Izmir me rappellent assez les femmes  demies de la bourgeoisie polynésienne. Elles sont sûres d’elles, aiment bien manger et s’amuser, adorent s’habiller avec élégance, surtout pour les soirées. Et peuvent être un tantinet arrogantes. Et comme en Polynésie, il y a beaucoup de très jolies filles, parfois très sexy à Izmir.

 

izmir

Bien des fenêtres aussi affichaient l’effigie d’Atatürk à côté du drapeau, dans ce quartier que j’aime bien. Le 29 octobre, la fête nationale turque, approchait.

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Un quartier sympa sur la route de Cesme, entre la baie d’Izmir et la colline boisée, et qui devrait le rester, alors qu’avec l’urbanisaion galopante, chaque année les collines  voisines se couvrent de nouveux immeubles. C’est un luxe dans cette métropole où les espaces verts sont rares et où la chaleur devient étouffante en été. La spéculation des années 70, qui a remplacé les maisons basses du front de mer par une cordon d’immeubles n’a pas arrangé les choses.

Izmir Kordon Evidemment, en s’arrogeant une vue imprenable sur la baie, ces immeubles ont aussi privé leurs voisins d’un air un peu plus frais. A Tahiti, où l’urbanisation pouvait pourtant être catastrophique (remblais privés tolérés, terrassements sauvages à flanc de montagne etc – pour le respect de l’environnement, on est loin de la Nouvelle-Zélande ! ), les immeubles de cette taille étaient interdits en front de mer. Heureusement, parce qu’avec le climat tropical  ça aurait été insupportable. Surtout aux heures d’embouteillages, épouvantables à Tahiti. Heureusement que je vivais dans les ïles…

La circulation à Izmir, disons que c’est un compromis entre celle des îles sous le Vent et les délices du trafic  d’Istanbul par une journée pluvieuse… Et  c’est une ville qui malgré son manque de verdure et le regard quelque peu sévère d’Atatürk qui  maintenant la domine, ne manque pas de charme. La baie d’Izmir est superbe. Et surtout, les environs sont magnifiques. Et pas seulement le littoral de la mer Egée, l’intérieur du pays aussi  recèle des trésors.

C’est à Izmir que j’ai passé la premiere soirée de ce  millénaire. Si je dis soirée, c’est que la nuit du réveillon, j’étais à Berlin. Mais je voulais revoir mes amis d’Izmir, avant de repartir pour le Pacifique, si bien que le matin du premier janvier 2000 je prenais un vol Berlin-Izmir. A l’aéroport défilait des images de  Tahiti où on s’apprêtait à ouvrir les bouteilles de champagne. A cette heure là on était encore resté dans le millénaire précédent dans les îles.

Ce qui n’a plus rien à voir avec Atatürk, bien sûr. Grâce à Tarkan, on  s’était mis à danser oriental dans toutes les boites de nuit de Tahiti ainsi que dans toutes les fêtes d’école du moindre atoll polynésien. Ce qui m’avait arrangé, le tamuré  je préférais laisser ça aux Tahitiennes, autrement plus douées pour cette danse que moi.  Mais Atatürk y  était resté méconnu.

 

Une perle noire pour « iki dil bir bavul »et « 11’te 10 kala »

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S’il y a une chose qui me ravit, c’est bien découvrir des correspondances imprévues  entre des personnes, des événements, des lieux que le hasard des rencontres sèment sur les chemins de la vie. La Polynésie comme la Turquie m’ont d’ailleurs gâtée.

Je viens de découvrir que le film Iki bil bir bavul (deux langues une valise), a aussi été récompensé  d’ un trophée de la perle noire, le 17 octobre dernier,  au MEIFF ( Middle East International Film Festival),le  festival du film d’Abu Dhabi, dans les Emirats Arabes Unis.

La perle noire du trophée a été offerte par Robert Wan,le plus puissant producteur de perles noires de Tahiti. Le nom du roi de la perle noire est connu de tous dans les îles. Avec Gaston Flosse , le très fortuné  ex  insubmersible Président du territoire,  il est connu pour être l’homme le plus riche de Polynésie française.

On disait qu’il organise des fêtes somptueuses, auxquelles sont conviées les plus jolies filles de Tahiti, dans ses résidences privées. Je ne doute pas que les fêtes de Robert Wan soient luxueuses. A  l’occasion de l’anniversaire d’une amie, une petite fille du dernier roi Pomare, des invités, riches producteurs de perles avaient apporté des caisses de champagne en cadeau. Même si à Tahiti on adore les bulles, que les femmes des familles aisées de l’île où je vivais,  savourent  assises dans l’eau du lagon le dimanche sur le motu (îlot coralien), il faut quand même avoir des revenus exceptionnels pour en offrir des caisses entières en cadeau d’anniversaire.

 

Une autre réalisatrice turque, Pelin Esmer s’est aussi vu offrir une perle noire pour son film 11’te 10 kala (de 11 à 10) .

Je n’ai pas vu ce film, une fiction cette fois. Par contre j’avais adoré Oyun (La ronde), un fim  documentaire que j’ai vu à l’occasion d’un festival. Là aussi, on retrouve un instituteur. Celui-ci  aide un groupe de villageoises oghouz de la région de Mersin, dans le sud de la Turquie, à monter une pièce de théatre à travers laquelle elles mettent en scène leurs propres vies. Ces femmes sont extraordinaires d’énergie. Et même si elles dénoncent allègrement et avec drôlerie  le machisme des hommes dans leur pièce, c’est difficile, quand on voit ce film, de penser que la femme anatolienne est une femme de nature soumise.

Même s’il n’est pas dans ses habitudes de « chaper « de la famille, pour aller faire la fête quelques jours, elle partage au moins la même verve avec la mama tahitienne.

J’avais vu ce film avec des amis turcs dans un cinema français, et seule notre rangée avait éclaté de rire lorsqu’un bout de femme, marrante comme tout, et encore davantage dans cette scène, avec  son déguisement d’homme et sa fausse moustache, déclare sur un ton solennel  : « Ma vie est une tragédie ». C’est un fait que sa vie n’était pas parsemée de roses, mais elle avait une bouille vraiment drôle pour une héroine de tragédie. Le public français de la salle n’avait pas été sensible à l’humour de la situation.

(lien vers la vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=L-RHHU8ouGA  )

 

Ainsi les trois réalisateurs ont rapporté un peu du lagon polynésien en Turquie, à leur retour du festival d’Abu Dhabi, avec leur perle aux reflets verts, violets ou grisés, selon le lagon (d’île haute ou d’atoll) où elle est née.