Joyeux pique-nique pro EIIL pour fêter la fin du Ramadan à Istanbul

Ömerli Istanbul appel au jihad 28 juillet 2014

C’est un étrange pique-nique que des membres du Tevhid, une association islamiste turque ont  organisé pour célébrer la fin de Ramadan à Ömerli, un village au Nord Ouest d’Istanbul, le 28 juillet dernier.  Les quelques centaines de militants qui étaient rassemblés ne se sont pas contentés de réciter des prières. Un appel au jihad en Turquie y  était aussi lancé, relayé par une vidéo mise en ligne sur le site de l’association, un site considéré proche de l’Etat Islamique (EIIL).

vidéo sur l‘article de Radikal ICI

istanbulda-isid-piknikte-Evidemment, la diffusion de cet appel au jihad lancé depuis Istanbul a crée un choc.

Le député CHP  (et ancien président du barreau de Diyarbakir) Sezgin Tanrikulu n’a pas traîné pour porter  l’affaire devant le parlement turc  rapporte Hurriyet. » Ce groupe est accusé d’être  la branche turque de l’Etat Islamique (EIIL), ces accusations sont-elles fondées ? Qui sont-ils? A-t-il demandé, par écrit car le Parlement est actuellement fermé.

« A qui appartient le champ où ces militants se sont réunis?   »  « Des entraînements militaires y ont-ils été dispensés ? »Est-il vrai aussi  que les forces de police et de gendarmerie ont été priées de ne pas intervenir alors qu’un appel au jihad en Turquie venait d’être lancé ? » « Si oui, qui leur a donné l’ordre ? » a-t-il continué .

En attendant les réponses d’Ekfan Ala, le ministre de l’intérieur interpellé par le député de l’opposition, l’affaire fait du bruit dans les médias turcs, même si je doute qu’elle ne soit relayée sur les principales chaînes de TV. On s’y préoccupe davantage du drame de Gaza que de la menace que fait peser l’ État Islamique, pourtant bien présent sur la frontière turque et qui détient en otage tout le personnel du consulat turc de Mossoul, dont un bébé, depuis plus d’un mois et demi.

Stand en soutien à L'EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014
Stand en soutien à L’EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014

Le mois dernier, certains médias avaient révélé la tenue d’un stand pro EIIL en plein centre de Fatih, un quartier très conservateur du centre de la cité.  Le drapeau de l’organisation jihadiste  déployé sur le stand n’avait pas semblé poser une menace à l’ordre public aux autorités municipales. Il est  vrai qu’il n’a pas l’air d’attirer les foules. Et puis  l’emblème de l’organisation s’affiche  dans d’autres quartiers d’Istanbul de façon plus pérenne  comme à Güngören au fronton de l’association HISADER.  Une association que les médias turcs accusent d’être un centre de recrutement pour l’EIIl, que des milliers de Turcs (et Kurdes ) de Turquie ont rejoint, faisant pour certains des va et vient entre les zones de combats, notamment au Kurdistan syrien (Rojava) et la Turquie.

Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS
Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS

Une association qui  n’hésite pas non plus à afficher le logo de l’EIIL (pourtant interdite en Turquie) sur ses camions d’aide humanitaire pour la Syrie. A mon avis on ne doit pas trouver que du lait en poudre pour les bébés ou des couvertures pour les réfugiés, dans ces camions….Une chose est sûre : ils ne craignent pas de se balader dans Istanbul en affichant ce logo, sans crainte de se faire interpeller, ou caillasser (ce qui arrive parfois à des camions se contentant d’afficher le 21 de Diyarbakir sur leur plaque minéralogique,  quand ils s’engagent hors de la zone pro BDP).

8 juillet 2014 incendie d'une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.
8 juillet 2014 incendie d’une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.

Depuis l’EIIL  est fortement soupçonné par certains, notamment par l »Association des Droits de l’homme (IDH), d’être responsable de l’incendie qui a ravagé la mosquée Muhammediye,  une des 70 mosquées chiites  (Jafari)  de la ville, le 8 juillet dernier dans le quartier d’Esenyurt.  La police locale en  attribue la responsabilité à un cambrioleur  drogué et n’y voit qu’une malheureuse coïncidence avec les destructions massives de lieux de culte chiites par les fous furieux de l’EIIL en Irak (et en Syrie) au même moment.   Mais cette  coïncidence est quand-même étrange. Une autre mosquée chiite avait été incendiée à la mi juin  dans le même quartier.  Et l’imam de la mosquée déclare  avoir été  l’objet de menaces.

Des incendies  qui ont  inquiété la petite communauté chiite   je présume essentiellement d’origine azérie- d’Istanbul. C’était sans doute le principal objectif des incendiaires.

Dans un autre contexte, le  joyeux pique-nique d’ Ömerli serait sans doute passé davantage  inaperçu. Mais depuis la prise de Mossoul  et la crise des otages le 10 juin dernier, les choses ont un peu  changé.  De telles festivités et leur autopromotion  passent plus difficilement. Les Turcs n’ont sans doute pas oublié que les attentats les plus meurtriers des 10 dernières années en Turquie, comme les attentats suicides de novembre 2003, en plein cœur d’Istanbul, ont été commis par des jihadistes proches d’El Qaida.

Or, en  diffusant  la vidéo de l’appel au jihad, les militants islamistes, qui y apparaissent à visage découvert, veulent sans doute  confirmer  qu’ils sont bien présents à Istanbul et qu’ils ne semblent pas y  craindre grand-chose, qu’ils soient proches de l’État Islamique (EIIL) ou d’autres mouvements jihadistes, alliés ou en concurrence avec ce dernier.

 

 

 

 

 

Alévis : Meurtre à la cemevi d’Okmeydani et la mémoire du massacre de Gazi.

Okmeydani ugur Kurt 22 mai

« Cela fait un an qu’on avale (yiyoruz) des gaz lacrymogènes. Depuis Gezi ça n’a pas cessé », me disait une habitante du quartier rencontrée en mars dernier à la cemevi – le lieu de culte des Alévis – du quartier populaire d’Okmeydani où la famille de Berkin Elvan (14 ans) donnait le premier de la série de repas traditionnels de deuil. C’était deux jours après les funérailles du garçon gravement blessé par une grenade de gaz lacrymogène qu’il avait reçue en pleine tête 9 mois auparavant, alors qu’il allait chercher du pain. Les funérailles de l’enfant, devenu un emblème des violences policières et de l’impunité dont bénéficient ceux qui en abusent, avaient été suivies par une foule de centaines de milliers de personnes.

Berkin Elvan Okmeydani

Elles avaient dégénéré en violents affrontements avec les forces de l’ordre, lorsque celles-ci avaient chargé sur les manifestants, après la sépulture comme lors des grandes funérailles des combattants du PKK dans l’est du pays. A Okmeydani les heurts avaient duré une partie de la nuit.

Et il y avait eu un tué. Burakcan Karamanoglu, 22 ans, d’une famille pro AKP originaire de Giresun sur la Mer Noire, comme Tayyip Erdogan qui a aussi passé une partie de sa jeunesse dans ce quartier, était tué par balles, sans doute lors d’une rixe entre groupes nationalistes et d’extrême gauche (1 mort/3 blessés). Le DHKP-C a revendiqué le meurtre dont les circonstances exactes sont restées obscures.

Les pères des deux garçons choisissaient la fraternité. Ils se téléphonaient pour échanger leurs condoléances et déclaraient publiquement « adopter » dans le chagrin le fils de l’autre. De son côté Tayyip Erdogan décidait de jouer la division en désignant bonne et mauvaise victime. Peut-être une réminiscence de sa jeunesse. Dans les années 70, quand il était membre actif d’un mouvement étudiant très anti-communiste dont il a été le directeur culturel (le Milli Turk Tarikat Birligi, MTTB) et de son groupe « action » les Akıncılar, les altercations violentes entre bandes islamo nationalistes et « communistes »  alévis devaient être encore plus fréquentes à Okmeydani. Le lendemain lors d’un meeting électoral, il saluait la mémoire de « notre fils  Burakcan », tandis que le petit Berkin était  un terroriste  dont il allait jusqu’à faire huer la mère (qui l’avait désigné comme assassin de son fils).

Berkin était le 8ème tué mouvement Gezi. Tous étaient alévis. Et il ne doit pas se trouver beaucoup d’Alévis pour penser que c’est un hasard, même s’ils étaient très nombreux à participer au mouvement.

massacre de Gazi mars 1995

Depuis la semaine dernière, les tensions ont encore monté d’un cran à Ökmeydani, et aussi à Gazi ou à Sarigazi (Umraniye) autres quartiers  alévis, marquée par la mémoire des massacres de Gazi en mars 1995, moins de deux ans après celui de Sivas. Dans ce quartier situé de l’autre côté de la Corne d’Or une série de fusillades perpétuées simultanément par des hommes débarquant de taxis dans 4 cafés alévis avait tué Halil Kaya un Dede (religieux alevi) et blessé 5 autres personnes. La répression des manifestations qui avaient suivi avait fait 22 morts et au moins 300 blessés à Gazi et à Umraniye, sur la rive asiatique du Bosphore, et 6 blessés dans le quartier de Kizilay à Ankara. Les Özel Tim et l’armée étaient intervenus. Certains sont morts sous la torture, en prison.

Inutile d’ajouter que le procès a été délocalisé (à Trabzon) et a été une farce. Seuls 2  policiers ont été condamnés à une peine légère. Les responsables, que tout le monde connaissait,continuaient une belle carrière. Ce n’est que plus tard que certains ont été emprisonnés pour un temps, dans le cadre du procès Ergenekon comme : Mehmet Agar,le chef général de la police (libéré en avril 2013), Osman Gürbüz (JITEM) suspecté d’être le principal instigateur du massacre (libéré en octobre 2011) ou le général Veli Kuçuk (JITEM) (libéré en décembre 2014, comme beaucoup d’autres braves gens). Tansu Ciller, chef du gouvernement, n’a jamais été inquiétée.

Un reportage aux images impressionnantes qui permettent de comprendre en partie pourquoi une culture de la résistance s’est transmise dans ces quartiers alévis et pourquoi les organisations d’extrême gauche comme le Halk Cephesi (proche du DHKP-C, interdit) y conservent toujours un certain soutien populaire ICI.

okmeydani cemevi Ugur kurt

La mémoire de Gazi ne pouvait que se réveiller, jeudi 22 mai dans les rues alévies d’ Okmeydani. Ce jour là Ugur Yilmaz, 30 ans, un employé municipal de Beyoglu, s’était rendu à des funérailles à la cemevi, car la défunte était originaire du même village de la province de Sivas que lui. Il était 11 heures du matin et il attendait dans la cour, lorsque qu’une pétarade a éclaté et qu’il s’écroulait, frappé en pleine tête par une balle tirée par un policier ont déclaré les nombreux témoins. L’arme a été identifiée depuis par les enquêteurs, qui n’ont encore arrêté personne. Et alors qu’on s’affairait près du blessé, une grenade de gaz lacrymogène était lancée sur la cour, la noyant sous le gaz.

okmeydani-véhicule blindé en flammes

A quelques rues de là, la police intervenait avec des akrep, véhicules blindés aussi familiers dans le décor que les TOMA, contre un petit groupe de lycéens (Dev liselleri) qui manifestaient contre le drame de Soma en demandant justice pour Berkin Elvan, lorsqu’un groupe masqué a surgi, bombardant les blindés de cocktails molotov. Un des véhicules a pris flamme. Une fusillade a suivi.

Est-ce des policiers du véhicule en flammes qui pris de panique auraient ouvert le feu comme des fous sur des fuyards? Dans ce cas c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu davantage de victimes dans une rue aussi passante. Des témoins parlent d’un tireur visant la cemevi et affirment que tout était calme à ses abords. Un flic excédé qui aurait voulu faire payer le quartier ? Ou une provocation délibérée, comme certains naturellement  le pensent ?

Ce qui est certain, c’est qu’un meurtre dans la cemevi ne pouvait qu’allumer encore davantage le feu dans les rues alévies d’Okmeydani

okmeydani nuit émeutes

A nouveau, il ne fallait pas compter sur Recep Tayyip Erdogan pour tenter de l’étouffer. Il a préféré montrer son agacement « Va-t-on commémorer ainsi tous les morts de Turquie ? Berkin Elvan est mort, on n’en parle plus » , en s’étonnant de « la patience des policiers ». Sans manifester beaucoup d’émotion pour la victime, tuée alors qu’elle participait à des funérailles dans un lieu de culte. Mais une cemevi, est-elle seulement un lieu de culte ? « Le lieu de culte commun à tous les Musulmans c’est la mosquée » a-t-il déjà déclaré.

ökmeydani Uğur Kurt'

Il a fini quand-même par appeler le père de la victime pour lui présenter ses condoléances , trois jours après le drame. Le fait que la famille ait demandé à ce qu’on ne crie pas de slogans pendant les funérailles (pas de drap rouge des sympathisants d’extrême gauche non plus sur le cercueil) et la colère de la sœur du défunt contre ceux qui ne respectaient pas ce souhait : « Abrutis (serefsiz) ! Cela s’est passé sous vos yeux. S’il n’y avait pas eu d’action (eylem), mon frère ne serait pas mort » y ont probablement contribué. Un cri de colère qui l’a bien arrangé : «  La sœur de la victime elle-même a désigné les coupables » a-t-il ensuite traduit. Cela promet pour la justice réclamée par la famille, qui même si elle ne sympathise pas avec l’extrême-gauche, ne semble guère faire confiance à celle de son pays.

Ayhan Yilmaz Okmeydani 23 mai

Le quartier s’est immédiatement embrasé, faisant une nouvelle victime. La nuit suivante, un homme de 42 ans, originaire de Giresun lui aussi, était tué par un engin explosif artisanal ou par une grenade de gaz de lacrymogène. Ses funérailles sont les seules à avoir eu lieu dans l’intimité, et  les quelques portraits de lui fournis par les médias disent qu’il était revenu traumatisé par les tortures qu’il avait vues -ou par ses copains tombés- lors de son service militaire (on en déduit que c’était en zone kurde dans les années de sale guerre). Il vivait chez sa mère à Talatpasa (autre mahalle d’Ökmeydani à 4 km de là) et vivait de petits boulots.

C’est probablement un hasard. Mais 2 tués sunnites succédant dans les heures qui suivaient aux 2 morts alévis. alors que dans ce quartier les confrontations se succèdent depuis un an, c’est quand-même troublant. Il doit y avoir de bons garde-fous dans le quartier pour que cela n’ait pas dégénéré entre civils.

ökmeydani Kim.

Plus questionnant encore, ces types cagoulés de rouge (marque du DHKP-c) et armés qui ont pris possession du quartier (scènes dont le quartier de Sarigazi a aussi été le théâtre) la nuit suivante, après que des affiches du mouvement appellent « le peuple à prendre les armes », et qui se volatilisaient au petit matin (voir reportage en images ICI). Quel était le but de cette démonstration de force ? Sont-ils manipulés par le MIT (les services secrets turcs) comme certains le soupçonnent et comme Kiliçdaroglu le président du CHP (lui même alévi du Dersim) les accuse. Par d’autres ?

Okmeydani affiche 23 mai

Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues, se contentant de bloquer le quartier, ce qui évitait le carnage…et leur laissait quartier libre pour pavaner devant les objectifs des journalistes. Parfait en tous les cas pour donner une image effrayante du quartier. Parfait aussi à quelques jours de l‘anniversaire du mouvement Gezi pour « prouver » la dangerosité des « groupes marginaux », comme le discours officiel les désignent, qui avait légitimé la brutalité de la répression du mouvement (8 morts côté manifestants/ 1 policer tombé d’un pont)  Et en profiter pour délégitimer un peu la colère des Alévis contre le gouvernement AKP par la même occasion.

okmeydani-nda-hava-destekli-operasyon-

Des images qui préparaient aussi l’opinion à l’opération musclée qui allait suivre à Okmeydani, le lundi suivant, à l’aube. L’opération qui mobilisait 1500 policiers, dont des Özel Tim (forces spéciales) et plusieurs hélicoptères, offrait à l’opinion publique des images du quartier dignes de celles de ses séries TV préférées.  Des armes, des cocktails molotov et des ordinateurs étaient saisis. 38 personnes étaient arrêtées, dont 5 mineurs. 12 d’entre elles sont soupçonnées d’être membres du DHKP-c, tous les autres seraient membres du mouvement des jeunesses kurdes (pro PKK).

Il y a certainement quelques champions du cocktail molotov et du tir à la fronde de moins depuis dans le quartier.

alévis manifestation Adana 25 mai

La veille, par contre les forces de l’ordre avaient quand-même évité d’intervenir contre les manifestations alévies qui se déroulaient un peu partout en Turquie, comme le jour précédent à Cologne, où ils étaient des dizaines de milliers convergeant de toute l’Europe à montrer leur colère à Tayyip Erdogan qui y donnait son premier meeting électoral. Une colère que le coup de fil à la famille d’Ugur Kurt et la diligence que les autorités ont mise, cette fois, à trouver l’arme qui l’a tué (mais sans arrêter le tireur) ne suffira sûrement pas à calmer.

Les massacres de Sivas et de Gazi ont eu lieu dans le contexte du conflit alors très violent et des exactions de la contre guérilla dans les régions kurdes de l’Est du pays, un conflit actuellement apaisé. Mais l’onde de choc produite par le conflit syrien secoue aussi la Turquie à travers ses composantes sunnites/alévis-alaouites/kurdes. Si l’AKP a fait quelques  tentatives d’ouverture vers les Alévis en début de mandat,  Recep Tayyip Erdogan – dont le parti ne compte qu’un seul député alévi, quand le Parti Démocrate de Menderes dont il se revendique l’héritier en avait des dizaines – n’hésite plus  à envoyer des messages outrageants pour les Alévis (un cinquième de la population). Dernièrement encore, il accusait le président allemand Gauck, dont le discours devant les étudiants de l’université ÖDTÜ lui avait déplu,  de « se comporter  en pasteur », et d’être manipulé par « une secte athéiste » (ce qui désignait les Alévis d’Allemagne). Des termes qui sont loin d’être anodins dans sa bouche.

Lorsque  Gezi a éclaté,  le nom donné au très controversé 3ème pont sur le Bosphore , Yavuz Sultan Selim venait d’être révélé : vainqueur de la Perse shiite et artisan de l’alliance avec les émirats kurdes, mais massacreur des « têtes rouges » (kizilbas, alévis).  L’identité de la  « nouvelle Turquie » de Recep Tayyip Erdogan reconnaît ses Kurdes, mais elle est plus ostensiblement sunnite. L’Etat aussi : aucun Alévi parmi les vali (gouverneurs de province). 1 seul chef de police de province.

Et la guerre aujourd’hui est aussi économique. Elle marque déjà profondément le tissu urbain du cœur de la ville, où les anciens gecekondu voisins disparaissent à vitesse grand V, remplacés par d’arrogants immeubles de luxe qui font la fortune de leurs promoteurs. « Gazi est le dernier gecekondu qu’ils oseront détruire. Ce serait la guerre  », m’affirmait cet été un de ses habitants. Et Okmeydani , si bien placé au cœur de la ville et pour lequel il existe un si beau projet immobilier

Et la population n’avait pas attendu Gezi pour protester. Cette vidéo permet aussi une petite balade dans le quartier pour ceux qui ne le connaissent pas.

Et justement voilà que quelques jours après tout ces événements,  la municipalité de Beygolu décide de classer  1,6 million m2 à Okmeydani ( les quartiers de Fetihtepe, Kaptanpaşa, Keçecipiri, Piripaşa et Piyalepaşa) « zone à risque »sismique.   5600 bâtiments sont promis à la destruction. Et ressort pour les médias le beau projet de « champs élysée » d’Istanbul, appelé à remplacer ce « repaire de terroristes » (décidément la ville monde va devenir de plus en plus moche).

Le quartier de la cemevi qui est situé sur la municipalité de Sisli (CHP) devrait échapper à cette mesure, ainsi que celui d’Izzetpasa où j’ai vécu quelques mois.

Pour ceux qui maîtrisent le turc une analyse de l’avocat Ali Coskun sur IMC TV ICI

Okmeydan classé zone à risque sismique destruction

Guère étonnant que dans ce contexte les mémoires, les colères et les suspicions soient à vif.

Commémoration de l’assassinat de Hrant Dink : le parc Gezi fermé à Istanbul

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Le 19 janvier cela a fait 7 ans que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné à Istanbul devant les bureaux de son journal AGOS, dans le très fréquenté quartier de Sisli.  Ogun Samast, le tueur était un adolescent de 17 ans, envoyé de sa ville de province, Trabzon, pour accomplir ce meurtre. Il a fini par écoper d’une peine de 22 ans de prison (qui sera divisée par deux, car il était mineur au moment des faits).

7 ans après cet assassinat et les funérailles du journaliste qui avaient été suivies par un cortège de plus de 100 000 personnes (mais dans lequel les principales personnalités politiques, du gouvernement AKP ou de l’opposition kémaliste, avaient brillé par leur absence), difficile de parler de justice rendue. Alors que ces dernières années les prisons du pays sont pleines de « comploteurs » ou de « membres d’organisations terroristes », elle n’a pas réussi à dénicher par contre la trace du moindre petit complot dans cet assassinat.

18  principaux suspects avaient été acquittés, dont Erhan Tuncel, un informateur de la police de Trabzon et un des principaux suspects dans l’affaire.   Leur acquittement a été  annulé en appel.  Leur procès recommence donc. Mais au début du mois 2 d’entre eux ont été à nouveau  remis en liberté après leur interpellation à Trabzon.

Il faut aussi rappeler qu’un an avant l’assassinat de Hrant Dink à Istanbul, un prêtre catholique, le père Santoro était assassiné à Trabzon.

Alors que des milliers de policiers ont été limogés ces dernières semaines pour avoir enquêté dans des histoires gênantes pour le gouvernement AKP (corruption,  transport d’armes à destination de la Syrie présumé, ou même arrestation de membres présumés d’Al Qaida), ou car ils étaient considérés trop « peu dociles »,  le moins qu’on puisse dire est que les membres de forces de l’ordre suspectés dans ces assassinats n’ont pas eu à se plaindre de la même rigueur.

La façon dont a  été conduit le  procès du meurtre de  Hrant Dink  prouve que le procès de ce qu’en Turquie on nomme depuis les années 90 l’état profond n’a jamais eu lieu. Et que l’indépendance de la justice n’est jamais devenue une réalité.

Les autorités d’Istanbul, sur les dents depuis le mouvement Gezi – camions de policiers anti émeutes ( Cevik Kuvvet )  et camions à eau  (les devenus célèbres TOMA) stationnent en permanence à Taksim –  ont décidé de fermer une fois de plus le parc Gezi, devenu symbole de la contestation. Cette année la date anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien tombe un dimanche, ce qui pourrait en augmenter l’affluence. Est-ce la seule  cause d’une telle démonstration de force?

La place Taksim, le 19 janvier.

 

Binler Taksim'de Hrant Dink için toplandı

A Sisli, au journal AGOS

Cette année une foule immense est  venue commémorer l’assassinat qui a le plus bouleversé la Turquie ces dix dernières années.

Gültan Kaya, la femme du chanteur Ahmet Kaya s’est exprimé au balcon d’Agos ; « Ils ont commis  un crime d’Etat ! »

Le mois de janvier est un mois noir pour les journalistes en Turquie :

Le 9 janvier 1996  était assassiné  à  Istanbul Metin Göktepe (journaliste à Evrensel)

Et le 24  janvier 1993, à Ankara   Ugur Muncu (journaliste à Cumhurriyet).

Des policiers ont été vus à Sisli  portant un bonnet blanc comme celui du tueur (voir photos Evrensel.Net), alors que les températures sont printanières à Istanbul (17°). Au lendemain de l’assassinat du journaliste arménien,  ce bonnet blanc était devenu le couvre chef de nombreuses têtes nationalistes, qui avaient érigé  Ogun Samast en héros. Ils ne peuvent l’ignorer.

Şişli'de 'beyaz bereli' trafik polisleri!

La veille  ça chauffait à Taksim entre manifestants s’opposant à un projet de loi qui menacerait gravement la liberté sur Internet et les forces de l’ordre.

Et les citoyens de Turquie ont sans doute bien d’autres  raisons de ne pas être très  satisfaits de la façon dont fonctionne leur justice et des mesures que leur gouvernement envisage pour améliorer cela…

Une commémoration est  organisée à Malatya devant la petite  maison où Hrant Dink est né et dans la rue qui porte dorénavant son nom. A Istanbul, ce n’est pas encore le cas pour l’avenue où il a été assassiné.

 

Mais la justice fait parfois son boulot.  Ce matin à l’aube, les forces de police faisaient une descente dans le village de  Roboski, arrêtant 7 personnes, toutes des proches des villageois massacrés par des F16 de l’armée turque. Parmi ceux ci Serhat Encu, un des seuls rescapés du massacre. Des  maisons ont été fouillées et des portraits de victimes arrachées du mur . La justice  comme la commission parlementaire n’a trouvé aucun responsable dans ce massacre, en début de mois un tribunal militaire a décidé de clore l’affaire. Par contre elle paraît avoir beaucoup de choses à reprocher aux   familles des victimes, régulièrement harcelées.

Roboskî'ye baskın; 7 gözaltı var, evler darmadağın edildi

 

 

Yavuz Sultan Selim : un sultan cruel avec les Alévis, un pont impitoyable pour la forêt.

J’avais été effarée quand a été révélé le nom donné au futur 3ème pont sur le Bosphore, un des « crazy » projets de Recep Tayyip Erdogan : Yavuz Sultan Selim, dit aussi  le Cruel. Pour les 15 à 20 millions d’Alévis de Turquie, ce nom ne pouvait être pris que comme une provocation. Une de plus, car le moins qu’on puisse dire est qu’elles se succèdent ces derniers mois.  En effet le premier Sultan Calife est honni des Alévis de Turquie dont il a ordonné le massacre en masse, autant car ces Kizilbas (têtes rouges) étaient des « hérétiques », que car l’Empire perse safavide avait tendance à soutenir leurs révoltes, jusqu’à ce que  l’Empire ottoman remporte la victoire à la bataille de Tchaldiran (1514). Le cruel conquérant  aurait même déclarer que  «  tuer 1 Kizilbas (Tête rouge) vaut tuer 70 Chrétiens ». J’ignore s’il a vraiment dit cela (à vrai dire j’en doute un peu), mais je le tiens de Chrétiens qui vivent en Anatolie et savent donc ce qu’en baver veut dire …En tout cas c’est une croyance qui en dit long.

La réaction ne s’est pas fait attendre : c’était le début de la révolte de Gezi à laquelle les Alévis  participaient en masse. « Dès le premier soir nous étions plusieurs dizaines de milliers à nous rendre  de Gazi  (Gaziosmanpasa) à Taksim à pied (plusieurs heures de marche). Nous l’avons fait quatre nuits de suite. Et les semaines suivantes, c’est dans le quartier que la mobilisation a continué « , me disait cet été un dersimî de Gazi.  Ce n’est pas un hasard si les 6 tués de Gezi sont tous soit Alévis soit Alaouites de la province d’Antakya.

Si le Sultan Selim a été cruel avec les Alévis, c’est de la forêt de Belgrade, le poumon vert d’Istanbul, que le pont qui porte son nom et les 164 km d’autoroute qui y vont y conduire est le massacreur.  Les traces de ces déchirures sont déjà visibles. Today’s Zaman vient de publier une série de photos aériennes qui en disent long (on peut aussi suivre le chantier en images sur ce site). Les clichés ont déjà plus d’un mois, mais selon l’article, le journal a du attendre pour les publier : photographier les travaux était…interdit ! Interdire de photographier une route et un pont, comme s’il s’agissait de bases militaires ?!! Dommage que le long et très documenté article ne dise pas quel motif a « justifié » cette interdiction (apparemment levée), ni qui l’a prononcée.

J’avoue que je n’ai pas pu regarder ces derniers temps les chaînes de TV turques, mais elles ont du être rares à montrer de telles images.  Une (rapide) recherche « vidéo » n’a rien donné en tout cas. Rien d’étonnant :  la plupart des propriétaires de chaînes ont aussi des (gros) intérêts dans le BTP. Or la première vocation de cette politique de grands travaux serait de booster le secteur, principal moteur de la croissance turque rapporte Today’s Zaman.

Un modèle de croissance qui risque d’être payé très cher. Selon le ministère des eaux et forêts, ce sont près de 400 000 arbres qui vont être arrachés. Une évaluation qui pourrait être sous-estimée et à laquelle il faut ajouter le million d’arbres qui vont être arracher pour la construction du futur aéroport, ce qui ne sera évidemment pas sans conséquence sur l’écoulement des eaux (demander donc aux habitants de Morlaix combien d’inondations ils ont subi après la destruction des haies et le bétonnage des environs…). Quant au trafic engendré il risque bien de polluer les nappes phréatiques. Sans parler des migrations des oiseaux qui vont être gravement perturbées (mais que pèsent des oiseaux face aux avancées de « la civilisation » bétonnée.)  Bref, on est très loin de penser « développement durable » …

Et bien sûr personne ne croit aux promesses que ce qui restera de la zone boisée restera inconstructible.  Toutes les nouvelles autoroutes  sont rapidement devenues les principaux  axes d’urbanisation de la mégalopole. C’est donc la survie même du seul poumon vert de la capitale économique qui est en jeu.

S’opposer à cette nouvelle « route de la soie » comme la nomme ses promoteurs est-il seulement concevable ? » Pour la construction d’ une route, j’irais même jusqu’à faire détruitre une mosquée  » vient de déclarer le chef du gouvernement. Une réponse à ceux qui tentent de tirer le plus fort qu’ils peuvent la sonnette d’alarme (comme l’Union des chambres des ingénieurs et des architectes, TMMOB, dans le collimateur des autorités depuis le mouvement  Gezi)  et à  la mobilisation depuis la rentrée de  la prestigieuse université ÖDTÜ à Ankara , dont l’espace boisé doit être en partie détruit par un projet d’autoroute.

La municipalité AKP a même envoyé ses agents municipaux arracher les premiers arbres en pleine nuit. Du coup c’est en pleine nuit que ça a chauffé entre opposants et forces de l’ordre venues prêter main forte aux bulldozers. (vidéo ici).2388 arbres  (qui auraient du être déracinés pour être replantés ailleurs) ont été coupés  la nuit du 18 octobre.

Le recteur de l’université (qui n’avait pas été averti !) lui même s’est mis en colère et a déclaré que cet arrachage est illégal (un procès est en cours), tandis que  pour calmer la furieur des étudiants, la municipalité décidait …de suspendre les liaisons d’autobus qui conduisent à l’université. Melih Göksek, le maire d’Ankara n’a apparemment pas encore compris que le mouvement Gezi savait marcher. Mais bon, ça doit quand-même embêter tous ceux qui empruntent ces lignes pour se rendre ou rentrer du boulot.

J’ose quand même espérer que le chef du gouvernement mettrait son véto à la destruction d’une mosquée historique, mais il ajoute qu’il « en ferait construire une nouvelle  ailleurs » ( Ouf ). Veut-il dire qu’il envisage aussi de « reconstruire » plus loin la forêt de Belgrade ?

Les « çapulcular » de Dersim paient l’addition devant les tribunaux.(TAN, juin 1938)

En attendant, il qualifie ceux qui s’opposent à la construction des routes  de « brigands contemporains ».  Or de  brigands  (soyguncular) et de çapulcular (maraudeurs), c’est  ainsi qu’étaient qualifiés par la République kémaliste  et ses organes de presse, les Alévis de Dersim en 1938, c’est à dire quand ils se faisaient massacrer ( 40 000 morts), entre autre par Sabiha Gökcen, la fille adoptive d’Atatürk et première femme pilote du pays,  dont tous les voyageurs qui passent par Istanbul connaissent le nom :  il a été donné à son second aéroport international, inauguré en février 1998. Süleyman Demirel était alors le président du pays, Mesut Yilmaz le chef de gouvernement et…Recep Tayyip Erdogan le maire d’Istanbul qui n’avait peut-être pas été consulté alors, il est vrai, mais qui poursuit les bonnes vieilles traditions « républicaines ».

 

 

Grup Yorum interdit de séjour à Harbiye (Istanbul)

Heureusement qu’il n’était pas question de liberté d’expression dans le » paquet démocratique » présenté le 30 septembre dernier par  Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement AKP. Sinon on aurait pu penser que la « grande municipalité » d’Istanbul avait loupé l’appel ou pire, était entrée en dissidence.

En effet, pour bien montrer aux habitants de la mégapole dont une partie avait exprimé son exaspération avec le mouvement Gezi  que l’heure était à la démocratisation, la municipalité n’a rien trouvé de mieux que d’interdire au dernier moment un concert que le Grup Yorum devait donner samedi 12 octobre sur la scène d’Acikhava  à Harbiye, une scène qui a pourtant déjà accueilli le groupe mythique.

interdiction Grup Yorum par la municipalité d’ Istanbul

Les motifs donnés à  cette interdiction sont plutôt étranges relève le journal Radikal. Le concert aurait en effet pu être un facteur « de division, de destruction et est politiquement orienté ».

C’est certain que le genre du groupe n’est pas l’eau de rose et qu’il est « politiquement orienté » à gauche (tendance extrême) .  Ses chansons ne font sans doute pas partie du répertoire favori des dirigeants AKP, pas plus que de celui des auteurs du coup d’état de 1980, en réaction duquel des étudiants de l’Université Marmara à Istanbul avait fondé le groupe en 1985.

La chanson Haziranda Ölmek Zor / Berivan (1988), C’est dur de mourir en juin / Berivan (le nom de l’album, est un prénom kurde…or je rappelle que les Kurdes n’ont commencé à avoir le droit d’être cités qu’en 1991) ne devait pas tellement être de leur goût. La chanson inspirée d’un long poème du poète Hasan Hüseyin Korkmazgil parle de misère ouvrière et de la mort de Nazim Hikmet (le 3 juin 1963)

Il faut dire que le groupe, considéré proche de l’organisation interdite Dev-Sol, ne s’est pas contenté de chanter dans des Türkü bar des chansons populaires anatoliennes  dans lesquelles,  comme le grand chanteur alévi Ruhi Su, il puise largement son inspiration. Il participe à de nombreux meetings et mouvements de lutte (direnis), comme celles des mineurs ou des Tekel.

C’est effectivement un groupe militant et pas d’extrême droite raciste : les autorités lui auraient fichu la paix. Cela a valu de multiples arrestation à ses membres dont certains n’ont pas échappé à la torture, accusés avec une constance jamais démentie depuis les années post coup d’état d’avoir des accointances avec une organisation terroriste (à savoir le DHKP-c,  fondé par des anciens de Dev Sol).  La dernière rafle remonte… à janvier dernier. Rafle durant laquelle, tant qu’à faire, leur studio de musique avait été complètement vandalisé. Avoir vendu des billets pour un de leurs concerts faisait aussi partie des charges retenues pour accuser l’étudiante lyonnaise Sevil Sevimli et ses amis d’appartenance à une organisation terroriste.  A ma connaissance du moins, aucun membre du groupe n’a jamais été impliqué dans aucune opération violente.

Les interdictions récurrentes de leurs concerts, cassettes puis CD,  n’a pas empêché Grup  Yorum de produire plus de 20 albums et de faire de nombreuses tournées en Turquie et à l’étranger. Au contraire cela a contribué à construire son image de groupe mythique, emblème de toute la gauche (durement) réprimée par le coup d’état de 1980  – qui n’avait sans doute pas fait pleurer le papa de Recep Tayyip Erdogan –  bien au-delà  de la mouvance Dev-Sol/DHK-c/MLKP. Organisés depuis 3 ans,   les concerts  Tam Bagimsiz Türkiye (Turquie vraiment indépendante)  attirent jusqu’à  300 000  personnes  à Bakirköy (Istanbul) selon HaberTurk,  autant que le grand show qu’Erdogan avait organisé dans le même quartier en juin dernier. Et évidemment, ces concerts n’ont provoqué ni « division »(s’il s’agit de tentative pour polariser l’opinion en Turquie, l’AKP ne se montre pas moins doué que d’autres) , ni « destruction », même s’ils étaient » politiquement orientés ».

Cette interdiction me parait avant tout un aveu d’impuissance des autorités, peut-être paniquées par la perspective d’un tel  rassemblement à un quart d’heure à pied de Taksim et du parc Gezi. Si pour le moment l’heure n’est plus aux énormes manifestations du début de l’été, les motifs de mécontentement n’ont pas disparu. Les Alévis notamment, nombreux dans le public de Grup Yorum comme dans le mouvement Gezi, n’ont aucune raison de se réjouir du paquet démocratique.

Surtout les autorités sont sans doute très embarrassées par l’assassinat de Hasan Ferit Gedik,  un garçon de 21 ans  tué le 29 septembre  de plusieurs balles en pleine tête alors qu’il participait à une manifestation contre les gangs de la drogue (çete) dans le quartier de Gülsuyu à Maltepe (4 autres manifestants ont été blessés). Les habitants de ce quartier alévi (et d’extrême gauche – le MLKP la nouvelle version de TIKKO je crois –  y serait bien implantés comme probablement d’autres groupuscules d’extrême gauche) accusent ces çete d’être les petites mains de promoteurs. Il faut dire qu’avec sa vue imprenable sur les îles aux Princes, l’ancien gecekondu est très convoité.

Les autorités ont tergiversé pendant 3 jours avant d’autoriser une commémoration dans ce quartier bien peu docile, avant les funérailles du garçon à  Gazi, un autre quartier alévi de la rive européenne. Les lecteurs comprenant le turc pourront écouter avec intérêt  l’hommage qu’un habitant du quartier lui rend et les informations qu’il donne sur le contexte : vidéo ici

Seulement, certains (un très petit groupe qui attendait le cortège  apparemment)  ont eu la brillante idée d’y paraître masqués et surtout armés de pistolet ou de kalachnikov. La réaction n’a pas tardé: la police anti terroriste a fait une descente dans ces deux quartiers, où 40 personnes ont été arrêtées.  Parmi celles-ci une femme de 53 ans, prise en photo pendant le mouvement Gezi en flagrant délit de jouer aux « gosses d’Hakkari ». Elle lançait des pierres contre les TOMA (camions à eau)  avec un lance pierres, encore plus rudimentaire que les leurs ! J’ignore par contre si les porteurs de kalachnikovs font partie des personnes arrêtées. Et difficile sans une bonne connaissance du quartier de savoir s’il s’agit de voyous « politisés » ou de provocateurs. En tout cas, c’est clair qu’ ils ont fait le jeu des assassins de Hakan Ferit Gedik et de ceux qui voudraient limiter tout ça à une affaire de guerre de gangs (çete contre extrême gauche). On ne voit pas l’ombre d’une arme, mais beaucoup de drapeaux rouges par contre sur cette vidéo des funérailles (et les images sont celles de l’agence de presse  semi officielle Dogan)

Pendant ce temps là,  la brigade des stup arrêtaient 17 personnes. Autant dire que l’ambiance est « chaude » dans ces 2 quartiers alévis.

Plusieurs suspects ont aussi été arrêtés et déferrés à la prison de Metris, dans l’enquête sur l’assassinat de Hasan Ferit Gedik. Mais de là  à ce que la justice établisse un lien entre cet assassinat et l’ (éventuelle ?) avidité de promoteurs, de l’eau risque de couler dans le Bosphore, même si personne n’ignore à Istanbul l’existence de fructueuses collaborations entre ces deux catégories de braves gens (çete/promoteurs), un phénomène qui n’est pas né d’hier mais que la gentrification accélérée du cœur de la ville et des quartiers « avec vue » n’a pu que conforter.

Je ne peux évidemment pas affirmer que l’interdiction du concert du samedi 12 octobre est directement motivée par cette affaire. Mais c’est certain que le nom du garçon assassiné  y aurait été prononcé, les arrestations évoquées  et qui sait… les promoteurs et les géniaux urbanistes municipaux  auraient pu y être conspués. La grande municipalité craignait donc peut-être que la colère de Gazi et Gülsuyu  se rapproche dangereusement de Taksim.

C’est en partie raté : Radikal vient d’annoncer que le groupe a donné un mini concert sauvage et de protestation devant le lycée Galasaray. Evidemment, sous la vigilance des Toma et des çevik kuvvet. (police anti émeute)

Et puis c’est une succession d’interdits (et de choix de politique urbaine) et non de concerts qui a provoqué le mouvement Gezi..Mais bon.

Et le Grup Yorum n’avait pas attendu ce concert pour rejoindre les rangs de ceux qui protestaient contre l’assassinat du jeune garçon, comme le montre cette vidéo mise en ligne sur You Tube, le 1 octobre ( 2 jours avant ses funérailles).

Une page  lui est aussi consacrée sur le site du groupe.

 

 

 

 

Sur cette vidéo, on  peut voir le public nombreux et subversif du Grup Yorum, en concert dans le stade Ïnonü (détruit depuis) à Istanbul.

Nuits de Ramadan à Istanbul : Scène de lynchage à Fatih

 

Aie, c’est ce que je craignais  qu’avec Ramadan les esprits   chauffés à blanc s’échauffent ça et là.  Jolie scène de fraternité donc dans le parc Kocamustafapaşa devenu lieu de débats. Certains armés de couteaux et bâtons ont montré qu’ils n’appréciaient pas

C’est vrai que cela se passe à Fatih, un quartier très conservateur, assez connu, car  suffisamment près du centre ville pour que tous les envoyés spéciaux viennent régulièrement  y faire leur petit tour pour observer la « société conservatrice »

Espérons que ce genre de scènes resteront exceptionnelles.

Et pour continuer dans notre tour des repas de fin jeûne (iftar), les tables dressées à Küçükcekmece , un peu loin des lieux touristiques, mais impressionnant, non?

Le parc Gezi sauvé de la destruction ou rendu au peuple et 2 Iftars à Taksim : Ramazan kutlu olsun !

 

 

Cela reste toujours aussi risqué de manifester sur Taksim. Les manifestants du mouvement  qui s’y étaient à nouveau donné rendez vous  l’ont à nouveau constaté, de même que  les journalistes des médias de l’opposition qui ont été  la cible des policiers  rapporte Bianet. 13 d’entre d’eux ont été soit frappés, soit atteints par des balles en caoutchouc samedi dernier. Yunus Dalgıç, journaliste à Milliyet a même été blessé après avoir été  poussé sous un camion à eau.

Mais quoiqu’en disent les gaz lacrymogènes, le jugement du tribunal d’Istanbul  qui a déclaré  le projet de la municipalité AKP pour Taksim illégal  a du soulager tout le monde. En tout cas à part ses concepteurs et quelques promoteurs  que cela ne fera pas plonger dans la misère, cette décision du tribunal  n’a sans doute pas fait beaucoup de malheureux.  Rares doivent être les habitants d’Istanbul  même tayyipci  que le projet de reconstruction d’une caserne ottomane abritant un  centre commercial et des résidences süper luks de plus ou d’un opéra privé remplaçant le centre Atatürk, devaient faire vraiment rêver. Quant à celui  ressorti des vieux cartons,  de construire une grande  mosquée sur la place Taksim, l’y avoir laissé depuis qu’il a été élu maire d’Istanbul, c’est-à-dire depuis 20 ans,  n’a jamais fait perdre une élection à Recep Tayyip Erdogan.

D’ailleurs, même si  la plupart des habitants de la cité géante  n’ont pas du  souvent y flâner  (ce n’est pas le jardin du Luxembourg ), tous ont des bonnes raisons de se réjouir de la réouverture du parc Gezi , sauvé de la destruction par ceux qui l’ont défendu ou « rendu au peuple » après que les vandales en aient été chassés,  comme l’annonçait le chef du gouvernement à la foule de ses militants rassemblée lors de son meeting de Kazliçesme (ils n’étaient sûrement  pas tous des militants, mais qualifier ses sympathisants rassemblés pour un meeting de « majorité silencieuse » ,  c’était tout aussi  osé).   Une chose paraît maintenant sûre, c’est que  le parc Gezi  appartient vraiment  au peuple, c’est-à-dire aux habitants d’Istanbul.

Et il n’a jamais été aussi beau. Il resplendit de roses.  Les jardiniers de la municipalité n’ont pas fait les choses à moitié pour sa réouverture digne d’une inauguration officielle,  à quelques jours du début du Ramadan.

Une solution  alla turca  (ou alla Erdogan plutôt )  qui permet de céder sans avoir l’impression de   perdre la face, qui en chagrinera peut-être certains et a du enclencher des milliers de plaisanteries,  mais qui présente au moins l’avantage de mettre  tout le monde d’accord sur la sauvegarde du parc. Un tel consensus se fait rare ses derniers temps   alors que Ramadan  commence et qu’en ce mois de canicule les premiers jours  vont  être pénibles aux jeuneurs.

Une canicule qui pourrait bien devenir pire l’été à Istanbul quand les grands travaux du troisième aéroport (qui devrait causer  la destruction d’un million d’arbres) et du troisième pont sur le Bosphore auront  endommagé  la forêt de Belgrade, le poumon vert de la ville. Le rêve qu’ont certains  d’un Dubai ottoman pourrait bien  finir par  se rapprocher de la réalité.

Heureusement les  citadins  pourront toujours s’échapper quelques  jours dans les parcs naturels nationaux  du pays.  Grâce au mouvement Gezi, un projet de loi qui les menaçaient n’a pas été voté.  De là à ce que les vieilles habitudes changent … Pour le moment l’air du temps est plutôt à la vengeance.

 

En attendant les autres parcs d’Istanbul et des autres  grandes métropoles sont devenus des places   de forums où la parole et les idées se libèrent,  ils n’ont jamais été aussi fréquentés.

La place Taksim non plus d’ailleurs. Pourtant dieu sait si c’est une place traversée ! Mais la municipalité de Beyoglu, à qui le mouvement Gezi a donné des idées a décidé cette année de  convier  pour la première fois  les jeûneurs à y partager les repas de rupture de jeûne…sous le regard attendri d’Atatürk, qui apprécierait sans doute les couleurs de la tenue des serveurs.

C’était un peu vite oublié que le mouvement Gezi n’est pas antireligieux : ses musulmans anticapitalistes ont eux aussi  organisé des repas d’Iftar dans l’Istiklad Caddesi.  La guerre froide continue. Au moins, la minute attendue pour  rompre le jeûne est la même pour tous ! Et les plus affamés pourront toujours se faire offrir successivement un repas gezi et un repas municipalité AKP , ou le contraire selon d’où ils arrivent.

… profitant de la fraîcheur des Toma !

Excellent Ramadan à tous, jeûneurs et non jeûneurs. Si tout le monde ne jeûne pas tout le monde fêtera  Bayram en Turquie,  quand Ramadan prendra fin.

De Taksim à Sao Paolo : révoltes, football brésilien et supporters turcs

Je l’avais bien dit que c’était en Amérique latine (ou en Chine) qu’on trouverait sans doute  les mouvements les plus proches de celui de Gezi Park en Turquie. Ce qui est étonnant, c’est plutôt que personne ne semblait le remarquer.  Quelques jours plus tard, les Brésiliens paraissent en tout cas me donner raison ! C’est vrai que le Brésil n’est pas la Turquie et que ce n’est pas contre un gouvernement  de  plus en plus autoritaire et de plus en plus moraliste – donc pas du tout corrompu, évidemment –  que des jeunes Brésiliens manifestent dans les rues, souvent pour la première fois eux aussi.

Mais difficile de ne pas y voir un écho à la colère qui explosait à Istanbul , même si cette fois c’est  un ticket de bus dont le prix augmentait, qui a mis le feu à la forêt. Un feu face auquel les autorités brésiliennes semblent elles aussi dépassées, sans que cette stupéfaction n’y engendre  de délires paranoïaques, toutefois. La manie de voir des complots et des  traîtres  partout reste une caractéristique turque, un trait souvent commun entre les « enfants d’Atatürk » et les « petits enfants des Ottomans » (ainsi que Tayyip Erdogan désignait la foule de ses sympathisants  rassemblée à Istanbul, dimanche dernier).  Seuls les Kurdes qui savent bien qui a détruit leur village sont plus souvent  préservés de cette maladie du complot.

Avec le droit à des transports en commun à prix accessible , c’est le droit à la liberté de circuler dans l’espace public qui est revendiqué.  Difficile de ne pas voir la même fronde contre l’ultralibéralisme, qui même « adouci » par des mesures en faveur des milieux populaires, s’imprime très autoritairement dans les espaces urbains.

Dans le mouvement Gezi (qui n’a quand même pas rassemblé que des gosses de petits bourgeois) comme dans d’autres colères d’Istanbul, je sens poindre en filigrane, une révolte des condamnés aux immeubles Toki contre les gates communities, ces résidences fermées, gardées par une guérite de gardiens, plus discrètement  armés qu’au Brésil ou qu’à Erbil , où classes ultra privilégiées au luxe insolent- sécularisé et de plus en plus  « islamique »-  ou nouvelles classes moyennes qui en ont les moyens, s’enferment « entre soi ». Le développement effréné de ces gates communities qui s’accaparent et mitent l’espace public, transforme le visage de cette ville ouverte qu’était Istanbul.

La capitale économique de la Turquie tend à ressembler aux grandes métropoles brésiliennes -le goût pour le style néo ottoman et pour les vieilles casernes en supplément.  Même si le rêve des urbanistes municipaux semble davantage de faire d’Istanbul une nouvelle Dubai ottomane, qu’une  Rio sur le Bosphore aux mille minarets (même géants).

Beaucoup des Turcs de France ou d’ailleurs en Europe apprécient de s’offrir  un appartement  dans une de ces résidences fermées, surtout si elle bénéficie d’une piscine.  Il faut dire que l’AKP n’a pas jugé utile d’offrir beaucoup  de piscines publiques  à « son peuple ». Ses municipalités préfèrent laisser faire le marché.  Pour le « peuple », le « çay bahçe » (jardin public avec salons de thé) et le parking au pied de l’immeuble Toki, où les gamins peuvent jouer au football (la cour de l’école désertée après les cours fait aussi un bon terrain de foot)  suffisent  bien.

Au Brésil pays où le football est quasi une religion, les travaux pharaoniques pour organiser la grande célébration du Mondial, les aménagements qui ont détruit des quartiers (pas de ceux où les riches se barricadent, qu’on se rassure !)  les dépenses folles et la corruption qu’ils ont engendrées, ont fini par provoquer la colère de Brésiliens même dingues du football. Si bien qu’ après  la fraternisation des ultras de clubs de football aussi irréductiblement ennemis que Galatasaray et Fenerbahçe, enterrant la hache de guerre pour rejoindre ensemble la place Taksim, je sens aussi s’amorcer  une solidarité footballistique  Turquie -Brésil.

Carsi, le  club de supporters de Besiktas l’avait contraint  à rendre une coupe controversée !  Peut-être qu’on  les verra  rejoindre les supporters brésiliens en colère, apprendre à  danser la samba  et filer sur les traces du Che, maintenant que leurs leaders ont été remis en liberté.

 

En attendant Kadir Topbas, le maire d’Istanbul qui a vite envoyé les employés municipaux planter des fleurs et …des arbres dans Gezi Park « nettoyé de ses occupants » et  « rendu au peuple » (comme  Erdogan  l’a annoncé dans son meeting), a d’ailleurs promis que plus aucun projet ne serait mis en œuvre sans consultation de la population : pas même la construction d’un arrêt de bus (là  je soupçonne la crainte d’un complot brésilien).  Les arbres de la colline de Camlica, que Recep Tayyip Erdogan voulait aussi arracher pour construire sa mosquée géante  sont donc sans doute sauvés aussi, au moins jusqu’aux élections municipales de mars prochain. Cela fera  faire des économies en gaz lacrymogène.  Et  en tonnes d’eau, qui auraient pu finir par manquer pour remplir les belles  piscines des « gates communities » et des belles villas privées.

 

 

Erdogan fait nettoyer Taksim avant l’appel au « peuple » de Kazlıçeşme. Ils s’en prennent même à Çarşı

A peine deux heures s’étaient écoulées, samedi 15 juin après une rencontre très attendue entre Recep Tayyip Erdogan et les représentants de la plate forme Gezi Park, et les deux parties sans être tombées d’accord, semblaient prêtes à certaines concessions,  quand les  choses importantes ont commencé. Le grand nettoyage » de la place Taksim de toute trace des occupants qui n’en finissaient pas de narguer le pouvoir était lancé. Il devait être achevé avant le meeting que Recep Tayyip Erdogan allait donner à Istanbul, le lendemain à 18 heures tapantes.

Les forces de l’ordre ont à nouveau chargé sur Gezi Park avec une brutalité encore jamais atteinte.

Les nuages de gaz lacrymogène, les tirs tendus et les milliers de blessés  n’avaient pas réussi à en finir avec le mouvement de protestation. Cette fois  police a ajouté une solution de gaz lacrymogène  aux puissants jets de flotte des camions à eau. Aux blessures habituelles, se sont ajoutés de douloureuses brûlures.  Une méthode  qui n’avait jamais été testée auparavant, même pas dans les manifestations  des villes kurdes. C’est dire.

 

Le gouverneur Mutlu s’est empressé de nier, mais cet ajout  de solution chimique n’a  même pas été  discret.

Des renforts de police sont venus  par milliers depuis les villes kurdes de Diyarbakir,  Sirnak, Siirt ou  Elazig . Si j’avais pu prévoir la veille du début du mouvement que les choses finiraient par en arriver là, il y a quand même des gens dans l’entourage du premier ministre capables d’en faire autant.

 

Plusieurs  camions à eau militaires des forces de gendarmerie ont même participé à l’opération et sont entrés dans la ville   pour la première fois depuis des années. La dernière fois c’était en 2001,à la fin du gouvernement  Ecevit, pour l’opération « retour à la vie » de prisonniers grévistes de la faim. Un «  retour à la vie » dont la brutalité avait fait près de  100 morts.  Pourquoi avoir fait venir  ces quelques  camions militaires  alors qu’une des réussites proclamées de l’AKP est d’avoir «  fait rentrer l’armée dans ses casernes » ? Des images  aussi fortes que des camions militaires au cœur d’Istanbul  étaient sans doute  destinées à donner un  avertissement.  Mais elles risquent aussi d’interpeller des sympathisants AKP modérés et peu militaristes (qui n’ont peut-être pas attendus ces images pour l’être).

En tous les cas dans son harangue de dimanche, Erdogan a promis  à la foule,  de « faire payer »  le 24 mai (coup d’état de 1960 qui a renversé Menderès, son modèle, ce qui avait fait pleurer son père) et le 28 février (coup d’état post moderne de 1997, ayant contraint  Erbakan son mentor, à la démission). Mais il n’a pas évoqué  le  coup d’état du 12 septembre 1980, qui avait brandi la religion  aux côtés d’Atatürk pour protéger le peuple des idées pernicieuses marxistes.

C’est donc un dispositif de force exceptionnel qui avait été déployé pour empêcher l’accès à la place Taksim aux manifestants qui dès l’annonce de l’assaut sur Gezi Park ont tenté d’y converger. Toutes les voies d’accès étaient bloquées. Le trafic de ferries entre la rive asiatique et européenne du Bosphore était interrompu. Et la foule venant de Kadiköy,  qui une nouvelle fois s’engageait à pied en pleine nuit sur le pont du Bosphore, a été bloquée.

Ceux qui avaient eu la mauvaise idée de prendre leur voiture pour sortir samedi soir, on du se retrouver coincés dans des embouteillages monstres.

 

Les arrestations destinées à frapper les esprits se sont multipliées. Quelque jours après l’arrestation en masse d’avocats, défenseurs de manifestants,  est venu le tour de médecins qui depuis le début du mouvement soignent bénévolement les blessés sur le terrain des affrontements. Plusieurs ont été raflés dans leur blouse blanche alors qu’ils prodiguaient des soins dans l’hôtel Ramada, transformé en « hôpital de campagne ».

Les journalistes  n’ont  pas été épargnés : une vingtaine d’entre eux, notamment des reporters étrangers, sont en garde à vue. Aux médias étrangers qui ont un peu trop bien couverts le mouvement,  d’être « avertis » à leur tour ! Peut-être qu’ils comprendront ainsi que ce mouvement n’a absolument rien à voir avec  les révoltes arabes contre les pouvoirs autoritaires. Les médias sociaux sont eux aussi visés, naturellement: 50 arrestations ce matin.

 22 membres de Carsi,  dont Deve Erol, Cem Yakışkan et  Sarı, trois membres fondateurs du club de supporters de Besiktas très présent dans le mouvement ont  été arrêtés ! Quand on sait que le club  a été fondé au lendemain du coup d’état du 12 septembre 1980 et que la junte avait toléré ces supporters très irrespectueux  du pouvoir, on comprend à quel autre  symbole  le pouvoir s’en prend ! Il n’a sans doute pas apprécié l’image de fraternité  donnée au mouvement Gezi  par la solidarité  entre « ultras » de clubs ennemis ayant rejoint en masse les rangs des manifestants et partageant  leur savoir faire lors des assauts des forces de l’ordre avec les manifestants plus novices.  Le gouverneur Mutlu  a aussi démenti ces arrestations. Mais il faut avoir la foi (tayyipci) chevillée au corps pour le croire.

On peut  les entendre chantant  la marche des gaz lacrymogènes sur cette vidéo,

Et là l’entrée des supporters de çarsi à GeziPak , avant que ça ne cogne.

Il y aurait des centaines d’arrestations. Et les rafles ne sont pas prêtes de cesser  sErdogan tient la promesse faite dimanche à Kazlıçeşme d’arrêter un à un tous ces fauteurs de troubles, identifiés  grâce aux caméras de surveillance.

 

.L ‘objectif de présenter des images de Gezi Park et de la place mythique « nettoyés » pour le meeting à la gloire du leader AKP était gagné. Et très vite les grandes chaînes d’information comme Haber Türk ou Kanal 24 diffusaient des images de la place Taksim  et de l’Istiklad caddesi désertées,  où sous  protection policière,  les employés des services communaux s’affairaient  à tout remettre en ordre et s’empressant même de replanter des fleurs dans les parterres du monument de la République. Petites fleurs ringardes que devant ses sympathisants,   Tayyip Erdogan utilisera comme preuve que le vrai mouvement  écologiste c’était l’AKP !

Il fallait zapper sur Ulusal, une petite  chaîne de gauche (très) nationaliste  à laquelle même les Kurdes alévis avec lesquels je la regardais sont scotchés,  pour piocher davantage d’informations. Elle donnait des communiqués  sur les manifestations qui se déroulaient dans d’autres villes du pays. Des témoignage de manifestants effarés et  des images  moins calmes que sur Haber Türk  y tournaient en boucle, comme celles du hall de l’hôtel Divan où de nombreux blessés avaient trouvé refuge et qui venait d’être la cible de gaz lacrymogène  ou celles de manifestants  d’Ankara tentant de bloquer avec leurs corps l’avancée de camions à eau qui aspergeaient d’un brutal jets de flotte une femme  apparemment de la petite bourgeoisie (sans doute peu coutumière de ce traitement) participant au cortège donné en hommage à Ethem Sarisülük, le  manifestant blessé par balles, et qui venait de succomber à ses blessures.

Certes, c’est Internet la meilleure source d’information . Mais même dans un pays aussi connecté que la Turquie, la TV reste le principal média. Au-dessus de 35 ans, ce sont  les personnes qui ont atteint un certain niveau d’études scolaires qui  sont familières avec les réseaux sociaux, et toute une fange de la population n’a pas dépassé le niveau d’études primaires.  Et puis Internet n’a pas pénétré tous les foyers, alors que la TV y est omniprésente depuis longtemps.

 

Ce n’est  donc pas par hasard qu’Erdogan a  choisi  18 heures pour débuter  son discours face à une foule galvanisée. Il était transmis  en direct à l’heure où débute le « grand appel » des infos du soir.

A 17 heures tapantes, heure française, Erdogan et sa famille faisaient leur apparition au meeting. La foule de sympathisant qui s’étendait à perte de vue, entre le front de mer et les  murailles byzantines ne m’a pas impressionnée. Dans une mégapole de 15 millions d’habitants, rassembler 300 000 sympathisant,  cela n’a rien d’une prouesse pour un parti au pouvoir et qui tient aussi la municipalité .  Chaque Newroz de Diyarbakir (1 million d’habitants) en rassemble au moins  deux fois plus.

Mais j’ai suivi avec effarement un discours ressemblant à un appel à la vengeance, qui en même temps que nous,  était écouté par des millions  de personnes, en Turquie et dans la diaspora.

Mais à Taksim  le mouvement continue, inventant de nouvelles formes de résistance…

 

4 morts et 7500 blessés en Turquie depuis le début du mouvement Gezi Park ( Bilan ville par ville).

Alors que Recep Tayyip Erdogan vient de lancer un ultimatum au mouvement de protestation qui refuse de s’éteindre en Turquie, le bilan des victimes est très  lourd. Quand les forces anti émeutes lancent les gaz lacrymogènes à tirs tendus, c’est bien pour  faire des victimes, parfois ciblées (comme cela a été le cas du député BDP Sirri Sürreyya Önder, blessé quelques jours après s’être interposé devant des bulldozers venus détruire les arbres du parc ou de journalistes).

Morts  : 4 (dont un policier qui a chuté d’un pont)

Blessés  déclarés (tous ne l’ont pas été ) : 7478  dont  59 dans un état particulièrement grave.

 

  • 10 personnes au moins ont perdu un œil.

Voici un bilan ville par ville fourni par TTB (Association médicale de Turquie).  Il donne une idée de l’ampleur de la protestation. En effet, si la place Taksim à Istanbul  est sous les feux des médias, il est plus difficile de suivre ce qui se passe ailleurs.  Ainsi les confrontations sont quasi quotidiennes dans le quartier de Gazi (Istanbul) ou à Ankara. Des mouvements ont eu lieu dans 77 provinces. Il y a eu des  violences policières et des blessés dans  13  d’entre elles  :

Istanbul : 1 mort, 4345 blessés

Ankara : 1 mort, 1328  blessés

Izmir : 800 blessés

Eskisehir : 300 blessés

Antakya  Hatay –( Antioche)  : 1 mort (tué par balles), 161 blessés.

Balikesir : 155 blessés

Adana  :  1 mort (1 policier tombé d’un pont), 152 blessés, dont un enfant de 10 ans, gravement blessé.

Antalya : 150 blessés

Mugla  :  50 blessés

Mersin : 17 blessés

Kocaeli : 10 blessés

Rize : 8 blessés.

Bursa : 2 blessés.

Étrangement, puisque leur hiérarchie affirme qu’il n’y a aucun lien, 7 policiers se sont suicidés depuis le début des événements. L’un car son frère a raté le concours de police, d’autres avaient des problèmes familiaux …. C’est vrai que s’il s’agit de Cevik Kuvvet ayant fait leurs classes sur les manifestants kurdes de l’Est du pays,  ils devraient être aguerris. Mais ils ont peut-être  moins l’habitude de s’en prendre à de blondes jeunes filles brandissant le drapeau turc et – sauf ceux qui ont passé 2 ans à Hakkari –  que ça dure aussi longtemps.

Possible aussi que la vague de protestations  serve de révélateur à un problème plus chronique   que la  hiérarchie policière  préférait garder « discret ». (Un réflexe qu’on n’a jamais en France, bien sûr ! ).

Comme je l’avais annoncé  le 29 mai déjà, le  jour où un policier  aspergeait de gaz lacrymogène  une jolie femme brune en robe rouge au Gezi Park, les forces de police ont reçu des renforts de Diyarbakir. Ce soir aux Haber,  dans un reportage sur les manifestations à Antalya, j’ai vu un camion à eau sur lequel était inscrit : Diyarbakir –  Cevik Kuvvet (forces anti émeutes) !

2448 personnes ont été mises en garde à vue depuis le début du mouvement ajoute Bianet . Parmi elles 73 avocats (et non 50 comme je l’avais d’abord lu ).

Ajout du 20 juin : selon TTB, le nombre de blessés s’élèvent dorénavant à 7832 dont 59 dans un état très sérieux.