23 avril, fête des enfants à Hakkari : couleurs républicaines – couleurs kurdes.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. lycéennes robes kurdes

Comme chaque année, la Turquie célébrait la fête des enfants le 23 avril  Une fête très républicaine à laquelle participent tous les enfants des écoles. On commémore le même jour la souveraineté nationale : le 23 avril 1920 se constituait le premier Parlement de ce qui deviendra, 3 ans plus tard, la République de Turquie et est présidé par Mustafa Kemal Atatürk.

Les écoles de  Yüksekova et de Semdinli, dans la province kurde d’Hakkari  étaient mobilisées pour la fête. Les représentants de l’État aussi. Ce jour là des gendarmes ont distribués des cadeaux aux enfants à Hakkari.

Mais un peu comme les fêtes du Heiva (14 juillet) en Polynésie française, qui sont davantage une  grande fête de la culture polynésienne, avec ses concours de danses, d‘himene (chants polynésiens)  et courses de pirogues qu’une fête républicaine, pour la fête des enfants la culture kurde de la province est de plus en plus à l’honneur.

Comme toute fête républicaine, cela commence par l’hymne national. A Semdinli,  les représentants de l’armée participaient à la cérémonie officielle. Il est vrai que dans les lycées du pays, des gradés sont aussi chargés de cours. Les autorités municipales (BDP) par contre ne s’y sont pas associées.

Semdinli 24 avril fête des enfants hymne national  soldats

Et naturellement Atatürk, le père de la nation, omniprésent dans les programmes scolaires, est célébré. Dans le lycée  anatolien de Yüksekova, TOKI un autre symbole de l’État, plus contemporain celui là, est aussi affiché.

Yüksekova fête des enfants 23 avril TOKI Atatürk

Deux petits privilégiés ont pris la place du kaymakam, le représentant de l’État dans le district pour l’occasion. (A Ankara, c’est au bureau du chef de gouvernement que d’autres se sont assis).

Yüksekova 23 avril fête des enfants. officiels

Des costumes rouge et blanc, couleurs de la République de Turquie pour ces petits de Yüksekova. Une tenue républicaine très musulmane (vue son âge)  pour une des petites filles.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.rouge et blanc

En version rouge, noir et blanc pour ceux -ci.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rouge blanc noir

Rouge et blanc, encore, à  Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants rouge et blanc

Celles-ci  ont adopté le rose que les poupées Barbie ont fait adorer des petites filles, même à Yüksekova (hélas)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rose

Rose rouge pour les filles et costumes et danses kurdes pour tous, par contre pour ces petits de Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants danses kurdes

Dans la même école, un professeur a initié sa classe au théâtre loufoque.

Semdinli 24 avril fête des enfants théâtre

Si les écoles de Foca sont au bord de la mer, les écoles de Semdinli ont bien vue sur la montagne. Moins de touristes s’y rendent, n’empêche que la région est superbe.

Semdinli 24 avril fête des enfants vue montagne

Plus de danses en rouge et blanc, mais danses en costumes kurdes aussi, pour les plus grands dans les écoles de Yüksekova.

(cela doit sans doute aussi dépendre du professeur et si l’école est fréquentée ou non par les enfants des forces de l’ordre, policiers et militaires)

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  danses kurdes 4

Séance de pose dans les beaux vêtements kurdes avec le professeur

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes. 2

Encore mieux quand on y est aussi les vedettes, dans les robes kurdes des jours de fêtes. Yüksekova 23 avril fête des enfants. robes kurdes

Dans cette classe, c’est la kina gecesi (nuit du henné) d’un mariage kurde qu’on a dansé. Le fiancé est rayonnant. Bon, le vert du voile de la fiancée est juste passé à l’orange (on est dans une école de la République quand-même)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes

La fiancée resplendissante dans sa robe rouge. Le fiancé semble davantage intimidé depuis qu’elle a retiré son voile.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde 2

Un air plus modeste pour la fiancée (qui a bien appris la leçon) devant la corbeille du kina. Le fiancé semble toujours aussi intimidé.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde

Les invités de la noce, dansent. Il y a pas bien longtemps , c’étaient les tenues portées par tous les villageois et villageoises du district. Ces coiffes à pompons multicolores sont quand-même plus seyantes que le foulard islamique contemporain. Ils sont beaux aussi les garçons.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  costumes kurdes 4Yüksekova 23 avril fête des enfants.  mariage kurde 6A partir des années 80, comme la langue et les chants, les costumes kurdes ont été interdits par la République. Dans les villages ils sont restés tolérés, mais de telles festivités étaient inimaginables il n’y a pas si longtemps,dans des écoles, principales vecteurs du bourrage de crâne républicain.

Ce monsieur doit se réjouir de voir ainsi danser ses petits enfants.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  grand père

A Hakkari, chef lieu de la province,  des festivités officielles étaient organisées pour la « fête de la souveraineté nationale et des enfants ». Là ça devient sérieux : c’est  le moment de l’hymne national.

Hakkari 23 avril fête des enfants officiels

C’est sous le regard d’un fondateur de la République géant et d’un immense drapeau que les petits font leur show

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. danses orientales

Des danses et robes kurdes d’Hakkari aussi parmi  les prestations.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle

Ambiance républicaine dans le public

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. public

Pour les officiels de la province, un repas champêtre « de la paix » était organisé. Enfants et femmes n’étaient pas conviés aux réjouissances (machiste la République à Hakkari ? ).Madame la maire d’Hakkari, BDP, nouvellement élue a sans doute décliné l’invitation.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas. 2Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas

On y dansait quand-même le halay entre hommes :  ceux qui mènent la danse sont peut-être (pas certain) des notables de villages korucus

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. halay

Le 23 avril, c’est aussi le jour où on rappelle que ce n’est pas la fête pour tous les enfants en Turquie, où plus de 8 millions d’enfants sont contraints de travailler, comme les petits cueilleurs de fraises de la région de Mersin.

Le BDP, le parti kurde qui n’a pas pris part à cette fête très républicaine rappelle que nombreux enfants ont été tués par l’Etat cette dernière décennie en Turquie, et comme pour les adultes leur mort reste systématiquement impunie.

 

Enfants tués par l'EtatBerkin Elvan (14 ans) dont le prénom – et la maman – est kurde et qui est devenu le principal symbole  de la répression (et de l’impunité) policière du mouvement Gezi, n’est que le dernier d’une longue liste. La plupart des enfants tués sont kurdes, comme  Ugur Kaymaz, 12 ans, assassiné de 14 balles par des policiers à Kiziltepe (Mardin ) ou  Ceylan Önköl (14 ans) dont la famille avait elle même du rassembler le corps déchiqueté à Lice (Diyarbakir). Ou encore Seyfullah Turan (16 ans) frappé violemment à la tête  à coups de crosse de fusil, sous l’œil d’une caméra de TV tandis qu’un de ces camarades (14 ans ) se noyait dans la rivière glacée en fuyant, il y a cinq ans, un  23 avril 2009 à Hakkari.

 

 

 

 

 

 

A Strasbourg : Liberté pour Sevil’e Özgürlük !

Bienvenue dans ton pays Sevil ! (Memleketine hosgeldin Sevil ) avait titré le journal Habertürk et quelques autres, lorsque le séjour Erasmus de l’étudiante lyonnaise  avait  tourné au cauchemar en mai dernier. Comme la plupart des lecteurs de ce blog doivent le savoir,   Sevil Sevimli avait choisi d’étudier quelques mois dans le pays de ses parents qu’elle connaissait à peine et qu’elle était curieuse de mieux  connaître .  Elle était loin de se douter  de ce qui l’attendait.

Elle en a découvert certaines réalités, que bien des Turcs de France ignorent (et même des Turcs ou franco turcs vivant en Turquie), même alévis ou kurdes comme elle. Il m’est arrivé plus d’une fois d’informer des amis alévis de cette affaire qu’ils ignoraient, même si ensuite  elles ne les laissent  pas indifférents.  Cette ignorance s’explique peut-être par le fait que beaucoup de Turcs de France – dans les années 80 grands lecteurs de journaux –  suivent essentiellement l’info sur les chaînes de TV turques (tout le monde possède le satellite !). Or celles-ci ont peu couvert l’affaire. Et  les arrestations en masse des étudiants semblent bien peu les émouvoir.  En tous cas, parmi mes amis, seuls ceux qui fréquentent régulièrement des sites de la  gauche turque sur Internet, ou les médias français étaient au courant.

Des réalités  qu’il est impossible d’ignorer par contre  sur les campus de Turquie : l’été dernier le ministre de la justice reconnaissait qu’il y avait plus de 2800 étudiants en prison (et on peut multiplier au moins par 3 ceux contre lesquels une procédure a été ouverte après une garde à vue). Même si comme partout, tous les étudiants ne doivent pas se sentir très concernés par le sort de leurs camarades et que certains doivent même  s’en réjouir. Si les courants  protestataires restent importants dans les universités de Turquie, les courants d’extrême droite sont aussi virulents (les étudiants kurdes  qui sont souvent la cible de leur vindicte en savent quelque chose).

Comme le savent ceux qui suivent régulièrement l’actualité turque dans les médias français (qui à la suite du Monde et de blogs comme celui d’Etienne Copeaux ont largement couvert l’affaire par contre), Sevil a eu la surprise d’être accusée d’appartenir à une organisation terroriste et jetée en prison. Remise en liberté fin août, elle  n’a  pas été autorisée à quitter le territoire turc et le procureur requiert contre elle une peine de …32 ans de prison ! Son université lyonnaise a ainsi découvert qu’en Turquie une étudiante peut être accusée d’appartenir à une organisation terroriste sans avoir participé de près ou de loin à aucune action violente et même sans n’avoir rien commis d’illégal. Je ne sais pas si dans sa fac les candidats se sont ensuite  précipités pour effectuer un séjour Erasmus à Eskisehir. J’avoue que je serais curieuse de le savoir.

Au temps de l’Union Soviétique une de mes amies étudiante en russe avait emporté « le docteur Jivago » très planqué dans ses bagages, pour offrir à des amis moscovites. Au moins, elle savait que c’était un bouquin interdit. Rien d’aussi clair en Turquie.  Et même si elle avait pris un gros risque – ce qui lui avait valu l’immense reconnaissance de ses amis russes – elle n’ encourait  pas une peine aussi extravagante  que celle qu’un procureur requiert contre Sevil et ses amis qui partagent sa galère.

Pour ma part quand cet été j’ai découvert qu’un concert du Grup Yorum devait clore le festival Munzur à Dersim, j’avoue m’être souvenue qu’avoir assisté à un concert de ce groupe mythique avait été retenu contre Sevil et ses amis comme une preuve d’appartenance à une organisation terroriste…où comme on peut le voir sur la vidéo, ils étaient loin d’assister en petit comité.

Vendredi dernier, j’ai appris que l’association des alévis de ma ville avait affrété un autocar pour Strasbourg, répondant à l’appel de la FUAF (la Fédération des Alévis de France) qui  organisait samedi 20  un rassemblement destiné à alerter sur la politique de plus en plus en plus ostensiblement « pro sunnite » du gouvernement AKP. Il restait de la place et  deux heures avant le départ du bus :  j’ai sauté sur l’occasion  et je suis partie avec eux. Excellente occasion  pour revoir de vieux amis (et un vrai marathon : 2 nuits dans le bus, entrecoupées de quelques heures de marche, sous le soleil  alsacien heureusement !)

J’étais certaine que  les amis  de Sevil seraient là. Il m’a donc suffit de chercher un peu les pancartes de Lyon pour les trouver. Et c’est avec sa famille que j’ai suivi la manifestation du 20 octobre à Strasbourg.

C’est ainsi que j’ai rencontré son père, Erdogan qui  depuis 5 mois vit séparé non seulement de sa fille, mais aussi de sa femme, qui a pris l’avion pour la Turquie le lendemain de l’arrestation de Sevil, avec leur petit garçon de 3 ans. Depuis il reste seul avec son autre fille, Berfin. Comme le père d’un ami de Yüksekova, dont la fille avait aussi été emprisonnée à la surprise générale (j’ai séjourné plusieurs fois chez eux et jamais je n’avais jamais  entendu cette adolescente prononcer un seul mot de politique, ce qui dans cette région est  un phénomène tellement rare que les policiers avaient sans doute eu l’intention de l’éradiquer complètement ! ), l’arrestation de  Sevil l’a fait fondre. Il n’a rien pu avaler pendant une semaine et a perdu 15 kg en quelques semaines.

Il m’a appris qu’en attendant l’audience du 19 novembre prochain, à laquelle le président de son université et plusieurs députés européens assisteront,  Sevil qui depuis le 26 septembre dernier n’est plus assignée à résidence à Eskisehir, se repose dans la région d’origine de sa mère.  La mobilisation autour de sa fille l’a bien sûr réconforté (plus de 133 000 signatures récoltées !), mais  tant qu’elle ne sera pas de retour à la maison, il ne sera pas rassuré. En attendant, il ne peut pas la rejoindre, il est réfugié politique…

Berfin (le nom d’une fleur qui éclot à la fin de l’hiver) était accompagnée de plusieurs de ses cousines et des meilleures amies de sa sœur. Toutes jolies et toutes chantant très bien (elles ne sont pas alévies pour rien).Elles ont défilé en brandissant  une immense banderole et toutes portaient le tee-shirt où était imprimé« Liberté pour Sevil’e Özgurluk » ( difficile de les louper si on les cherchait un peu).

« Sevil est leur modèle à toutes » m’a confiée sa tante. « Elle n’est pas seulement une étudiante brillante, elle a aussi une nature très généreuse. Toutes rêvent de suivre la voie qu’elle a ouverte. Elle leur manque beaucoup ».

Hatice – dont la sœur défilait aussi à Strasbourg – avait aussi un modèle quand elle était lycéenne : Sakine, une fille un peu plus âgée qu’elle, dont le père, un Askale lui aussi,  était venu en France à peu près en même temps que le sien.  Elle était la première de cette génération à avoir réussi des études universitaires. Et celles-ci  lui avaient  permis de trouver un très bon emploi à Renault-Turquie (où elle a d’ailleurs rencontré son mari). Réussir un cursus universitaire « comme Sakine », acquérir son indépendance et obtenir un  emploi en Turquie avait aussi été l’objectif d’Hatice depuis ses premières années de collège. Objectif  réussi – avec un détour par un stage dans l’Empire State Building à New-York. Pas mal d’étudiantes turques de France ont du avoir un modèle comme Sevil ou Sakine.

Et on imagine les réactions des petites cousines de Sevil quand celle-ci  a annoncé qu’elle avait obtenue une bourse Erasmus pour la Turquie (la chance !) ! Elles ont dû toutes rêver de faire un jour la même chose.  Il n’y a pas que les nationalistes qui aiment leur(s) pays !

J’ai raconté à sa tante  la journée que j’avais partagée avec la famille et les copains de classe de Kendal, libéré après un an et 3 jours de détention. Comment les femmes avaient briqué l’appartement pour les invités qui ne désempliraient pas pendant une semaine, tandis que nous attendions sa libération avec les hommes, devant la porte de la prison de Diyarbakir.  A Lyon aussi on fera une grande fête pour le retour de Sevil m’a dit sa tante.

On peut  encore signer la pétition pour Sevil  ICI

 

 

Prison d’Urfa : 13 morts, des dizaines de blessés et des détenus mineurs transférés….à 1300 km de leur famille.

Les touristes qui s’arrêtent à Urfa pour admirer Balikligöl sont loin d’imaginer la misère de sa prison. Par contre  les avocats d’Urfa que Orhan Kemal  Cengiz a contacté depuis n’avaient pas été étonnés du double drame qui vient de s’y jouer. Samedi, de jeunes détenus excédés par leurs conditions d’incarcération ont mis le feu à des matelas après avoir bloqué la porte de leur cellule avec leurs lits. 13  d’entre eux ont péri dans l’incendie qu’ils n’ont pu maitriser et 5 autres ont du être hospitalisés.  Tous avaient entre 20 et 25 ans. Lundi , c’est dans une cellule de détenus mineurs qu’un nouvel incendie a été déclenché.  48 personnes ont été hospitalisées dont 38 détenus.

En entendant les témoignages des avocats, il avait cru se replonger dans DUVAR « Le Mur », le dernier film du cinéaste  Yilmaz Güney (dont le père était originaire de la province), et qui avait lui-même passé suffisamment de temps en prison  pour savoir de quoi il parlait. Le film aussi se termine par une mutinerie de prisonniers durement réprimée et le transfert de détenus mineurs dans une prison encore plus terrifiante. Un film dont j’avais  déjà parlé quand j’avais évoqué la mutinerie qui avait éclaté dans une cellule de mineurs politiques de la prison de Diyarbakir, peu après la libération de Kendal.

Comment s’étonner que les détenus se révoltent ? C’est plutôt qu’ils soient capables d’encaisser comme ça qui m’avait surprise, lorsqu’un copain qui heureusement n’y a fait un séjour que d’une semaine, me parlait cet automne de cellules surpeuplées et d’un lit partagé par trois détenus dans la prison des droits communs (type E) de  Diyarbakir. 1057 détenus s’entassent dans  la prison d’Urfa  prévue pour en recevoir 350. Les détenus s’y partagent aussi un lit pour trois à tour de rôle. Le problème de l’eau à la prison de Diyarbakir revenait constamment dans les témoignages des ex détenus politiques mineurs que j’ai rencontrés (ils sont incarcérés dans les mêmes prisons que les adultes de droits communs ). La  situation est encore pire  à Urfa. Les détenus n’en disposent que 4 fois par jour, par tranche d’une heure. On imagine la puanteur qui doit régner, surtout quand au surpeuplement s’ajoutent les fortes chaleurs qui règnent dans cette région à partir de la fin mai !

C’est apparemment la chaleur étouffante qui règne dans les cellules où plusieurs dizaines de détenus s’entassent, qui a conduit la crise à son paroxysme. Il n’y a qu’un ventilateur par cellule et  des querelles entre détenus pour décider de sa direction.

Des avocats avaient alerté le ministère de la justice de ces conditions d’incarcération terrifiantes. Et l’année dernière le  barreau d’Urfa  lui avait rédigé un rapport détaillé sur une situation qui n’est pas nouvelle.  Déjà il y a trois ans, des mineurs politiques d’Urfa étaient incarcérés à la prison de Diyarbakir, où ils étaient – et sont toujours –  pourtant plus de 30 à s’entasser dans la même cellule, faute de place dans celle d’Urfa.

Après  13 morts, des dizaines de blessés et un pays (où on  ne déteste pas les détenus) sous le choc, les autorités ont entendu le message. Le lendemain du premier incendie, le ministre de la justice se rendait à Urfa. Ayhan Sefer Üstun, le président de la commission des droits de l’homme à l’Assemblée faisait aussi le déplacement. Si cette fois il a vu quelque chose qui clochait ( pour le massacre d’Uludere il n’avait rien vu), il n’en a rien dit à Today’s Zaman. Par contre Sezgin Tanrikulu, député CHP s’est mis en colère, parlant d’un nouvel Uludere. Même si la misère de lieux n’a sûrement pas été une révélation pour l’ancien président du barreau de Diyarbakir

Le ministre de la justice  promet de construire de nouvelles prisons. Pour l’urgence, je ne sais pas ce qui est décidé (en 2001, des amnisties en masse avaient été décrétées), mais après Urfa des incendies ont aussi éclaté dans des cellules de mineurs d’Adana (12 détenus blessés), et d’Osmaniye,  à Gaziantep (6 blessés)  et à Maras …

Le lendemain du second incendie, 84 détenus ont été transférés dans des prisons des provinces voisines (Elazig, Diyarbakir et Adiyaman).  42 autres  détenus dont 16 mineurs étaient dirigés vers celle  d’Aliağa dans la province d’Izmir…à 1300 km d’Urfa indique Today’s Zaman. Cette  prison est sans doute plus récente et ils auront sans doute tous un lit, mais ça en sera fini des visites des familles ! En Turquie comme ailleurs la population carcérale ce sont surtout des pauvres. Et il y a beaucoup de très pauvres à Urfa. Les familles ne pourront jamais s’y rendre une fois par mois, le jour de parloir ouvert, comme  le font celles qui le peuvent,  quand un proche est incarcéré dans une prison de province voisine.

Rompre  ainsi tout lien entre des enfants incarcérés et leur famille, c’est les punir une seconde fois.  Peut-être qu’il s’agit de ceux qui ont déclenché le second incendie qui auraient pu avoir été sanctionnés ainsi. Peut-être est-ce juste une mesure administrative prise dans l’urgence, sans beaucoup se préoccuper de séparer ces enfants de leur famille et parce que les prisons des provinces voisines sont elles aussi pleines à craquer.  Après le séisme de Van à l’automne dernier, les détenus de la ville avaient été transférés dans des prisons sur la Mer Noire, d’où ils viennent de revenir.  Mais ce sont ces gosses qui vont à nouveau craquer.

Pour ces  43 familles, après l’affolement des incendies, la nouvelle de ce transfert à Izmir a du être un nouveau choc et vécue comme un drame. Le  transfert a eu lieu dans la nuit.  C’est seulement  le lendemain que les familles ont été autorisées à  rendre visite aux détenus, dans la prison dévastée.

C’est sans doute parce c’est une population de pauvres  et de sans voix que la seule façon qu’ont les détenus de se faire entendre est de mettre leur vie en jeu.  Plus de 110 suicides par an dans les prisons française et il y a qui se scandalisaient quand Christiane Taubira la nouvelle ministre de la justice décidait de visiter une prison dès sa prise de fonction.  C’est vrai qu’un détenu choisissait ce jour là pour se faire la belle…Ces mêmes qui y voyaient l’annonce d’une justice permissive  auraient sans doute préféré une jolie pendaison .

Mehmet le sourd-muet : encore un dangereux terroriste kurde démasqué à Adana.

Lutter  contre la propagande pour le PKK exige une vigilance sans faille. Pas évident de la débusquer alors que tant de Kurdes en Turquie en font sans s’en même rendre compte,  à la façon dont le bourgeois gentilhomme de Molière ignorait qu’il maniait la prose. Heureusement il existe des juges assez pugnaces  pour révéler à ces propagandistes le crime qu’ils ignoraient avoir commis. Et pour le leur faire payer.

Lalihan par exemple, qui à 102 ans  perd immédiatement la mémoire de ce qu’elle dit, mais n’a pas oublié son fils tué dans les rangs du PKK ..en 1985. Elle avait assisté à un mevlut (cérémonie religieuse) organisé pour lui à Tatvan au printemps de l’année dernière, ce qui  n’avait pas échappé à un procureur de Van. La procédure ouverte contre elle avait été  interrompue cependant,  les médias du pays s’étant un peu trop émus de découvrir que la Turquie venait de mettre la main sur la plus vieille terroriste au monde.

Ou Berivan 14 ans, petite ouvrière du textile quasi analphabète, qui demandait au juge de Batman qui venait de la condamner à 8 ans et demi de prison  « ça veut dire quoi propagande ? ». Peut-être que certaines des  filles qui ont partagé sa cellule pendant un an  (et lui rédigeaient les lettres déchirantes qu’elle adressait à sa mère )  ont pu lui expliquer ce que cela signifie. Enfin, peut-être qu’elles avaient pu lui fournir une interprétation.

Car seul un expert confirmé peut tenter d’en donner une définition à peu près fiable. Pas simple en effet, car si certains font de la propagande sans le savoir, d’autres en font sans rien dire. Altan Tan, député du BDP l’a appris à ses dépends. Il était resté silencieux lors des funérailles d’un combattant du PKK auxquelles il avait assisté. Un propagandiste d’autant plus dangereux avait estimé un tribunal, qui lui a collé une peine de 23 ans de prison…pour n’avoir pas tenté de faire cesser les slogans scandés par la foule.

Mehmet Tahir Ilhan,37 ans, lui est un dur. C’est sans doute pour ça qu’un procureur d’Adana vient de requérir contre lui une peine de 25 ans de prison. Un cas vraiment difficile, je veux dire. En effet,  Mehmet  n’a jamais  scandé de slogans pro pkk. Il est muet. Mais  ce qui complique les choses, c’est qu’il ne pouvait pas non plus tenter de les faire taire, faute de pouvoir les entendre. Il est sourd et muet depuis sa naissance. Et comme il est analphabète,  il n’est pas capable de les lire et encore moins d’en écrire. Il faut quand-même un sacré talent pour avoir réussi à accuser un type qui ne peut ni entendre, ni parler, ni lire, ni écrire  d’avoir fait de la  propagande pour une organisation reconnue comme terroriste par la Turquie, l’UE et les USA.  Une telle prouesse mérite bien une peine de 25 ans de prison, non ?

Mehmet est kurde, ce qui constituait déjà un indice sérieux, certes. Il vivait à Siirt avec sa femme et leurs 6 enfants, avant d’aller chercher à assurer leur subsistance dans la ville méditerranéenne de  Mersin où vit une importante communauté kurde. C’est là qu’il a été arrêté le 21 avril 2011. Des mouvements de protestations avaient  éclaté  dans de nombreuses villes à l’annonce du veto mis à la candidature de 7 candidats du BDP (le parti pro kurde). Manifestations elles aussi interdites. Il y avait donc eu plusieurs morts, des dizaines de blessés et de multiples arrestations avant que le véto ne soit levé.

Une jurisprudence datant de 2006 a durci la très controversée législation anti terroriste en permettant d’inculper pour « soutien à une organisation terroriste » toute personne prenant part à une manifestation non autorisée.  Il y a donc eu beaucoup de « soutien » traînés  ensuite  devant les tribunaux pendant ces quelques jours.

Au tribunal d’Adana où vient de débuter son procès, Mehmet a expliqué qu’il sortait d’un centre commercial et rentrait chez lui lorsqu’il avait croisé un groupe de manifestants qui fuyait la police. Un copain lui aurait fait signe de les rejoindre. Mais il serait  resté sur place et se serait fait coffrer, un foulard sur le nez et… un demi citron (LA pièce à conviction !) dans la poche pour se protéger des gaz lacrymogènes qui avaient submergé le quartier. Enfin, c’est un interprète qui a traduit au tribunal les explications qu’il donnait dans la langue des signes. Même le procureur qui l’accuse d’avoir fait de la propagande n’aurait pas été fichu de comprendre ce qu’il racontait sinon.

L’article d’Haberturk ne dit pas si les policiers qui l’ont arrêté à Mersin maîtrisaient mieux ce mode d’expression.  En tout cas,  Mehmet le sourd muet n’avait pas été identifié comme un dangereux activiste et avait été remis en liberté à la suite de sa garde à vue. Mais une procédure avait été ouverte et son dossier transmis à un tribunal d’Adana (pourquoi Adana ?) qui a estimé urgent d’écarter de la société un élément aussi nocif.  Cela fait  6 mois qu’il est en prison préventive.

A la première audience du  procès qui vient de s’ouvrir, ça a été le choc pour Neçmiye, son épouse et Zemzen sa mère, quand elles ont appris qu’une peine de 25 ans était requise contre lui. Comme elles ne comprennent pas le turc, il a aussi fallu qu’on le leur  traduise en kurde.

Qu’on arrête tous les Kurdes ! titrait un éditorial de Orhan Kemal Cengiz, publié dans Today’s Zaman juste avant que les médias turcs n’évoquent cette affaire.  L’éditorialiste turc y dresse un véritable réquisitoire contre la législation anti-terroriste. Mais il estime que supprimer cette législation ne suffira pas à éviter la frénésie des rafles. Les juges ont aussi  besoin d’une véritable formation sur la liberté d’expression.

La première fois qu’on m’avait parlé d’enfants kurdes condamnés à des peines pouvant dépasser 20 ans de prison pour avoir lancé des pierres contre les forces de l’ordre, j’avais  pensé que mon interlocuteur prenait pour véridique ce qui devait être de la propagande du PKK ! (Il faut dire qu’avant 2006 les tribunaux turcs  ne condamnaient pas ainsi à tour de bras de simples manifestants, même mineurs, à des peines aussi délirantes.)

Mais le PKK a-t-il vraiment  besoin de faire de la propagande, quand d’autres savent si bien s’en charger pour lui ?

 

 

 

 

5 ans de mise à l’épreuve pour Erkan Capraz, journaliste aux Yüksekova Haber

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Décidément, à moins d’écrire sur les chiens écrasés, les femmes battues ou sur les frasques des stars du show biz – ou bien sûr de vanter la grandeur de la nation – le métier de journaliste n’est pas sans risque en Turquie. La république turque a le privilège d’avoir plus de journalistes emprisonnés que l’Iran. Même s’il est probable que dans la république islamique voisine, les journalistes doivent davantage s’autocensurer.

En Turquie, la parole s’est libérée et il n’y a plus de sujet vraiment tabou. Pourtant des milliers de personnes sont toujours poursuivies pour leurs écrits et lorsque un(e) journaliste ou un(e) intellectuel(le) s’exprime sur certains sujets sensibles, une épée de Damoclès est toujours dressée sur sa tête. La question kurde reste une question sensible. Et s’il y a des têtes sur lesquelles cette épée pèse, ce sont bien celles des journalistes d’Hakkari. C’est particulièrement vrai ces derniers temps.

Pourtant leur boulot n’est pas vraiment une sinécure. La plupart du temps, ce sont des journalistes locaux qui couvrent les émeutes dont la province est devenue coutumière. Leurs images sont ensuite diffusées par tous les médias du pays. Prendre ces images entre les jets de pierres et de cocktails molotovs des gamins et les gaz lacrymogènes ou les jets de flotte des camions à eau des forces anti émeutes est une activité en soi assez sportive. Mais la semaine dernière, lors des clashs qui ont suivi les funérailles d’un des PKK tués à Dersim, les journalistes auraient été  la cible de jets de gaz lacrymogènes de la police.

 

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Il y a presque un an, un tribunal d’Istanbul condamnait Irfan Aktan, journaliste originaire de Yüksekova, à 15 mois de prison pour un article publié par le journal indépendant l’Espress. Les juges l’accusaient d’incitation à la violence. Je n’en revenais pas en l’apprenant. Si tous les violents ressemblaient à Irfan, le monde serait sacrément pacifique. Mais possible que la sensibilité des juges ait été heurtée par son analyse dépassionnée de la question du PKK. Dans l’article incriminé, il n’emploie pas la terminologie fortement « conseillée » aux médias turcs par l’armée dans les années 90, et parle de combattants ou d’activistes du PKK . Enfin bon, ça fait 30 ans que les principaux médias du médias vitupèrent contre les « terroristes » sans que cela n’incite les jeunes Kurdes tentés par l’appel de la montagne à renoncer à leur projet La diabolisation n’est que la face pile de l’adulation. Elle provoque donc les mêmes effets.

 

Il y a quelques semaines, la police débarquait à 2 heures du matin chez Necip Capraz, le propriétaire des Yüksekova Haber, lors d’une rafle contre le KCK.  Il passait quelques jours en garde à vue avant d’être remis en liberté.

 

Mardi 10 mai, c’est Erkan Capraz, directeur de publication du site les Yüksekova Haber  et dont les lecteurs de ce blog ont peut-être visionné certaines des vidéos, qu’un tribunal de Yüksekova condamnait à dix mois de prison et privait d’un certain nombre de droits civiques (celui de voter entre autre). Une peine contre laquelle, il ne peut pas faire appel, parce qu’elle est suspendue pour une période de probation de cinq ans. Par contre, elle sera automatiquement appliquée si le journaliste commet le même délit pendant cette période de mise à l’épreuve. (ici l’article en turc)

Il faut espérer que pendant cinq ans, aucun cinglé n’aura l’idée d’agresser un élu kurde ! (ce qui n’est pas gagné)

En effet le tribunal l’accuse d’incitation à la haine, pour avoir publié sur le site des Yüksekova Haber un article de Selim Sakli intitulé « Nous ne sommes pas frères » ( Biz Kardes degiliz ). Un article qui dénonçait l’agression d’Ahmet Türk, alors président du DTP, le parti kurde, par Ismail Celik à Samsun.

Erkan n’en est pas à son premier procès. Il y a trois ans, il avait été accusé de faire la propagande du PKK pour avoir des publiés des images de l’attaque du PKK contre la caserne d’Aktutun (près de Yüksekova). La Cour criminelle de Van l’avait acquitté. Heureusement, parce que ce sont à peu près tous les rédacteurs des journaux turcs qui auraient risqué de se retrouver aux assises pour le même motif !  Il a cinq autres affaires en cours.

 

Et Yüksekova n’est qu’une petite sous préfecture qui ne compte qu’une poignée de journalistes !

Je doute quand même les juges s’attendent à ce que ces procès incitent les rédactions kurdes à adopter le ton et la terminologie propres à celles de Rize ou de Manisa. Leurs lecteurs les lâcheraient vite fait. Ni que depuis le temps, ils ignorent l’effet que tous ces procès ont sur les jeunes lecteurs de la province, dont beaucoup sont déjà tentés par l’appel de la montagne. Toute la propagande de Roj TV serait sans effet sur le recrutement du PKK, sans le souvenir douloureux des villages détruits, les prisons, les gardes à vue musclées et le sentiment qu’il y a deux poids deux mesures dans le pays.

 

Comme le procès où s’était rendu Ahmet Türk en tant qu’ observateur, lorsqu’il s’était fait agressé par Celik, celui du policier qui s’était acharné sur la tête de Seyfi Turan, un gosse d’Hakkari, avec la crosse de son fusil le 23 avril 2009 ( jour de la fête des enfants) a été délocalisé à Isparta. Evidement, personne n’imagine que c’est pour protéger la jeune victime, sur le chevet duquel le Vali (gouverneur) et le commandant de gendarmerie s’étaient pourtant rendus. Ce qui pouvait donner à penser que les choses commençaient à changer.

L’été suivant, mes amis qui vivent dans le même quartier à Hakkari, près de la rivière où un de ses camarades qui fuyait la police s’est noyé, me disaient que Seyfi n’allait pas très bien.

La semaine dernière, un berger de 17 ans se faisait tuer par une mine, lorsqu’il gardait ses bêtes. Une info d’une telle banalité que bien peu de médias en parlent.Mais qui toucherait sans doute Ahmet Sik, journaliste turc emprisonné depuis deux mois,  et duquel aucun journaliste  des Yuksekova Haber n’aurait l’idée d’écrire qu’il n’est « pas un frère »,

La vie d’un enfant kurde ne vaut pas cher à Semdinli, décide la justice turque.

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Dans ce cadre où une main a brodé « Yüregim »,mon coeur, sont vraisemblablement conservées les seules photos que ses parents conservent de lui. C’est de ce cadre que sont aussi extraites les photos que des journaux turcs montrent du petit Adem Yigit, 5 ans lorsqu’un char des Özel Tim, forces spéciales de la police affectées à la contre guerilla,  l’a écrasé. Ce jour là, Zeynep, une de ses trois soeurs, l’emmenait jouer au parc. 3 chars les ont dépassés. Par prudence, elle a saisi la main de son petit frère et ils se sont écartés de la route. En vain. Un des chars les a coincés contre le mur. Son petit frère est mort écrasé, raconte Zeynep dans le journal Semdinli Haber

panzer-adem-yigit.1296346117.jpgC’était en 2004. Le conducteur du char a été condamné à 15 mois de prison, commués en une amende de 5280 YL (environ 2600 euros). J’ignore  s’il a conservé son job et conduit toujours des chars. Mais le fait même qu’un policier des Ozel Tim ait été condamné en dit long sur les circonstances de l’accident.

 

Les parents du petit Adem se sont portés partie civile. Leur avocat réclamait 50 000 TL (25 000 euros) pour préjudice moral. Beaucoup trop vient de statuer un tribunal local. L’enfant était petit, ses parents n’ont pas eu le temps de trop s’y attacher. Leur douleur est donc faible. Il leur accorde dix fois moins : 4000 YL  (2000 euros). Même pas de quoi couvrir les frais d’avocat.  7 ans après la mort de leur petit garçon, il ne reste que 46 TL de dettes à la famille à l’issue du procès.

« L’enfant était petit, s’il avait été plus grand, 50 000 TL n’aurait pas suffit » titre le journal Milliyet. La douleur de parents sensée être proportionnelle à l’âge auquel leur enfant a été tué !  Qu’ont-ils en guise de coeur des juges qui lancent ça à la face de parents ? Une pierre ? 

Ce mépris de la justice pour la douleur des parents qui ont perdu leur seul fils (n’importe qui en Turquie peut imaginer l’enfant adoré qu’il devait être dans la famille) aurait il été le même si le petit garçon n’avait pas été kurde, issu de famille très modeste et si le chauffard n’avait pas conduit un char de la police  ?

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Ce qui est certain, c’est que personne dans la province (ni ailleurs en Turquie, pour ceux qui se poseraient la question) ne peut imaginer que la douleur de parents aurait été décrétée négligeable par un tribunal,  si leur enfant avait été tué par un chauffard dans une rue de Levent, à ‘Istanbul, plutôt qu’ à Semdinli, dans la province kurde d’Hakkari.  

La famille a porté l’affaire devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Mais quelque soit l’issue de leur démarche , ce n’est pas un tel jugement qui va contribuer à réconcilier les habitants de la province d’Hakkari  avec la justice de leur pays.   

 

Les jeunes détenus mineurs de l’intifada kurde vont sortir de prison.

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Enfin ! Dans la nuit du 22 juillet dernier le Parlement turc  a fini par  amender la législation anti territoriste . Plus d’un an que les familles des enfants de l’intifada kurde jugés et pour des centaines d’entre eux incarcérés, l’attendaient. Dorénavant, les mineurs jugés pour avoir pris part à une manifestation interdite ne seront plus trainés devant de hautes cours criminelles (Agir Cezasi) comme des adultes, mais par des tribunaux pour enfants.

Ca devrait donc en être fini avec les peines faramineuses que ces tribunaux infligeaient à des milliers de gamins  dont le crime est d’avoir lancé des pierres ( et pour quelques uns des coktails molotovs) sur les vénicules des forces de l’ordre.  Peines qui  s’élèvaient à 8, 13, 22, voire 44 ans de prison – c’est ce que le procureur réclame  pour Kendal, dont j’ai fait la connaissance le jour de sa remise en liberté après un an passé en préventive. Le genre d’adolescent dont toute famille normale rêverait que ses propres enfants aient parmi leurs amis. Mais que jusqu’ici la justice turque traitait comme un dangereux terroriste.

 

La législation anti terroriste ne s’appliquera plus aux mineurs, qui ne pourront plus être accusés  de « soutenir une organisation illégale sans en être membre », pour le simple fait d’avoir pris part à une manifestation non autorisée. Et qui était passible d’un an et demi de prison. Ils ne seront plus jugés que pour leur acte, en cas  d’utilisation d’une arme ou de tout objet destiné à tuer ou blesser. Là, il se peut que l’interprétation diffère en fonction du juge. Une pierre lancée contre un véhicule blindé est-elle destinée à blesser? Un coktail molotov (ils volent pas mal contre ces mêmes véhicules) à tuer? Mais pour ces actes, la peine encourue a été réduite. De même la propagande « pour une organisation illégale » (c’est à dire le PKK) continuera à être passible d’une peine de prison, là aussi réduite. J’ignore encore si les possibilités d’interprétation du mot »propagande » ont été restreintes. Jusqu’ici, un simple signe de la victoire pouvait valoir un an et demi de prison supplémentaire !

 

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Ces nouvelles dispositions s’appliquent aux milliers de mineurs déjà jugés ou dont les procès sont en cours (c’est à dire tous sans doute, leurs avocats ayant du tous faire appel).. Et près de 200 mineurs incarcérés devraient être remis en liberté en attente de leur jugement. Il était temps. Plusieurs révoltes ont éclaté dans les cellules des mineurs politiques. Ayant pour effet d’empirer le sort de ces jeunes prisonniers bien sûr.

Pour avoir vécu avec sa famille la remise en liberté de Kendal, je n’ai aucune peine à imaginer le soulagement de milliers de parents, de leurs avocats  et des amis  qui les soutiennent. Et la joie des familles dont un enfant devrait prochainement sortir de prison. Les maisons vont être briquées et les réfrigérateurs remplis pour recevoir tous les invités qui viendront partager  ces retrouvailles.

A juste titre, à mon avis, Today’s Zaman, présente cette mesure comme participant de l’ ouverture démocratique, bloquée depuis l’automne dernier.  Le ministre de la justice Sadullah Ergin, a rappelé qu’une partie de la législation anti-terroriste est un héritage de la période du coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980. L’article oublie cependant de préciser que les dispositions responsables des peines incroyables dont étaient jusqu’ici passibles ces mineurs datent de la précédente législature AKP, comme la jurisprudence qui peut trainer devant une haute cour criminelle pour « soutien à une organisation terroriste, » quiconque  participe à une manifestation pro PKK. Une disposition qui va continuer à s’appliquer pour les majeurs (avec une peine encourue  réduite de 1 an et demi à 6 mois de prison)

Et surtout que c’est en 2006, que le Parlement à majorité AKP avait voté l’amendement permettant de juger devant des tribunaux pour adultes, les mineurs prenant part à ces manifestations.  Ce que les familles de ces gosses n’ont évidemment pas oublié par contre. Et une famille kurde ça fait souvent beaucoup de monde, et pas mal d’électeurs, surtout si on compte les oncles, tantes et cousins de ces gosses….

Et bien sûr rien n’obligeaient des juges à envoyer des milliers de gosses en prison préventive, en attendant que leur cas ne soit jugé, si ce n’est leur interprétation de la dangerosité représentée par le gamin ou (plus rarement) la gamine qui leur était présenté. Cela étant dit, tous ces juges ne sont pas des sympathisants AKP, évidemment. Mais « juste plus dur que le mur » me disait un de ces gosses (15 ans) en parlant de celui qui l’avait expédié pour un an en prison. Puis condamné à 13 ans de prison. Son avocate avait fait appel, bien sûr.

Il ne faut cependant pas manquer de courage politique pour reconnaître ainsi qu’on s’est trompé et  faire marche arrière pour réparer une erreur, qui risque cependant de laisser des traces.

Cette réforme de la législation anti-terroriste concerne aussi les majeurs – pour lesquels la réduction des peines encourues pour avoir participé à une manifestation non autorisée s’appliquera aussi. Rüken Türk, la petite fille d’Ahmet Türk, l’ancien président du parti kurde (interdit de toute activité politique depuis la dissolution de son parti en décembre dernier) a ainsi été condamnée à dix ans de prison ferme pour avoir simplement participé à une manifestation organisée après qu’un de ses camarades d’université ait été tué par balles, au cours d’une cérémonie en l’honneur d’Ocalan. Les tribunaux (et les prisons) regorgent de cas plus ou moins similaires.

A l’automne dernier, dans un contexte très tendu et avec l’attentat de Tokat, revendiqué par le PKK, qui avait causé la mort de plusieurs soldats,  cette  réforme de la législation anti terroriste avait été retirée de l’ordre du jour de la Grande Assemblée. Cette fois, et malgré un contexte encore plus tendu, la réforme a pu être votée. Il faut dire que le sort réservé à ces enfants de l’Intifada kurde a depuis souvent fait la UNE des médias.

 

très jeune fille kurde emprisonnée (Mersin, Turquie) Celui de Berivan, 15 ans a ému bien au-delà de la Turquie. Cette petite ouvrière  du textile avait été condamnée à 8 ans de prison et incarcérée à la prison de Diyarbakir, sur la foi d’une déposition qu’elle avait signé en garde à vue alors qu’elle sait à peine lire – ce sont ces copines de cellule qui avaient rédigé les lettres émouvantes adressées à sa mère que la presse turque a largement divulguées. A son procès elle avait même demandé ce que le mot « propagande », dont elle était accusée, voulait dire !

lettre de Berivan

Elle y avait été défendue par un avocat commis d’office. Sa famille est trop pauvre pour en payer un et ignorait alors l’existence d’associations qui pouvaient l’aider à en trouver un(e) qui accepterait de la défendre pour une rétribution toute symbolique. Comme Canan Atalay, une avocate de Diyarbakir qui ne fait sûrement pas fortune en défendant des dizaines de ces enfants (mais qui a fait des émules parmi certains d’eux qui rêvent de suivre son exemple).

Sur ce dessin, Berivan a écrit « Je voudrais tant être libre ».

 

Une partie de l’opinion en Turquie a aussi compris que ce n’est pas en traitant ainsi ces enfants kurdes que le PKK finirait par déposer les armes. Non seulement la plupart de ces gosses déclaraient ensuite qu’ils choisiraient de rejoindre la montagne plutôt que de retourner en prison. Mais certains de leurs camarades de classe l’ont déjà fait !

Pas toute l’opinion pourtant, puisqu’une partie du Parlement a voté contre. Le MHP (extrême droite dont une partie des électeurs est proche du mouvement Loup Gris) bien sûr. Il réclame aussi l’instauration de l’Etat d’Urgence dans la zone kurde du pays –  une mesure qui heureusement n’est pas à l’ordre du jour ! Ainsi que le rétablissement de la peine de mort afin d’excécuter Ocalan, le fondateur du PKK.. de quoi sans doute mettre la moitié du pays – en tout cas ses principales villes –  à feu et à sang, outre le fait qu’elle l’éloignerait définivement de l’UE.

Une partie des députés CHP (kémalistes) a voté aussi contre. Le principal parti  d’opposition se définit comme de centre gauche, mais est plutôt un parti jacobin avec un courant plus autoritaire et un autre plus démocrate.

Comme le remarque Jean Marcou sur son blog Ovipot , ces mesures ne suffiront sûrement pas à pacifier la région kurde. Elles permettront au moins de rétablir un peu de sentiment de justice qui manque tant à la génération d’enfants kurdes nés dans les années 90, pendant la période d’Etat d’Urgence.(OHAL)

Ils en ont bien besoin. Et aucun enfant kurde n’ignore que Berivan est un prénom kurde. Tout comme Kendal.