Selahattin Demirtas : nouveau leader de la gauche en Turquie et « super leader » des Kurdes

Demirtas nouveau leader de gauche

Comme le soulignent  des analystes turcs comme Nilüfer Göle ou Samim Akgönül , si Tayyip Erdogan  a été élu au premier tour à la présidentielle, l’autre vainqueur de cette élection est bien Selahattin Demirtas (HDP) qui  avec très peu de moyens a réussi à  convaincre 10 % des électeurs. Un bond de  50% par rapport aux suffrages que récoltait son parti le HDP/BDP  aux élections  provinciales du 30 mars dernier.

Melda Onur, députée CHP d‘Eskisehir,  vient de le qualifier de  nouveau  leader de la gauche. Et il est vrai que  celui qui se présentait comme le candidat de « tous les opprimés » pas seulement celui des Kurdes et des minorités sympathisants du BDP,  a su séduire bien au-delà de l’électorat traditionnel du parti kurde. Il a même  obtenu  14 % des suffrages dans les îles d’Istanbul  ( pour 9.2 et 220 000 voix supplémentaires dans  l’ensemble de la mégapole ) où on n’a pas l’air d’être des fervents de Recep Tayyip  Erdogan ( 28% des voix). En 2011 le BDP n’y obtenait que 5.3. Et je ne pense pas que les îles aient accueilli une importante  vague migratoire kurde depuis.

Une part des 1 million de voix supplémentaires par rapport au 30 mars (4 millions/3 millions)  est certainement  à attribuer aux  Turcs de gauche, qui pour la première fois ont voté pour un candidat  kurde HDP/BDP. Un phénomène qui ne fait que se confirmer d’ailleurs. En  2011 déjà des électeurs turcs de gauche désespérés par le CHP ou déçus par l’AKP que certains avaient rallié en 2007 (et sans doute une bonne part de la minorité chrétienne) avaient déjà choisi de voter  BDP. Dans les villes de l’ouest du pays,  les relations  entre associations kurdes  du réseau BDP et les autres acteurs de la société civile,  et surtout la candidature à Istanbul du très populaire Sirri Sürreyya Önder y avaient largement contribué (il fallait quand même qu’il y ait un Turc dans cette histoire d’amour – dirait un copain kurde qui naturellement exagère… )

Mais quelle part représentent-ils vraiment dans cette progression impressionnante, surtout en un laps de temps si court ( 5 mois) ? C’est en effet  dans les villes de l’Ouest et de la Méditerranée,  plus à gauche, certes, mais surtout  où les Kurdes sont nombreux à vivre,  qu’il vient de faire  les percées les plus significatives, comme à Istanbul, Mersin, AdanaIzmir et je n’oublie pas cette fois Gaziantep. Le parti kurde (HDP) y  est implanté de longue date, mais  avait du mal à s’imposer face aux puissants réseaux AKP.   Le  vote kurde n’y explique certainement pas à lui seul le score que Demirtas y  obtient (et qui sauf à Adana et Antep  n’y atteint pas 10%) Mais il est probable quand-même, que comme à Mus (province qui en mars dernier encore élisait un maire AKP et a voté cette fois à 62 % Demirtas),  de nombreux électeurs kurdes de l’AKP – et du  CHP pour les Kurdes alévis – y  aient choisi cette fois de  donner  leur voix à Selahattin Demirtas.

La province  de gauche Eskisehir quant à elle  n’a pas beaucoup contribué à l’émergence du nouveau leader de gauche : seuls 2.5% des électeurs y  ont voté  Demirtas  Peut-être par fidélité à son maire, que les militants du CHP avait plébiscité pour être leur candidat à la présidentielle…Mais il est probable aussi que le profil du candidat de la gauche n’y ait pas trop plu.

Hopa sur la Mer Noire, d’où était originaire le chanteur laze Kazim Koyuncu continue à résister au César de Kasimpasa. Elle a donné 4.5% de ses voix au candidat kurde. Une véritable  anomalie dans cette région où Recep Tayyip Erdogan (Rizeli de Kasimpasa) est plébiscité  : 80% des voix à Rize ou à Bayburt où seuls… 0.75% des électeurs ont voté pour ce PKK de Selahattin Demirtas.

Selahattin Demirtas, président du HDP
Selahattin Demirtas, Diyarbakir

Mais c’est surtout dans les 11  provinces kurdes déjà acquises au BDP ( pour 10 d’entre elles), qu’il a fait exploser les scores déjà très honorables que son parti y avait obtenu en mars dernier. Dans 7 provinces, il obtient plus de 60 % des voix,  confirmant que le parti kurde est le principal bénéficiaire du processus de paix. Celui-ci a contribué à une « réconciliation » entre Kurdes, qui avaient été  déchirés par des années de sale guerre. Un phénomène qui était déjà bien entamé, mais que cessez le feu et promesse de paix ont accéléré.  Une « réconciliation » déjà réalisée  à Yüksekova où cela fait belle lurette que même les villages korucu (gardiens de villages utilisés comme supplétifs par l’armée) votent massivement pour le parti kurde. Ou à Roboski ( Uludere ) où ils  n’avaient  pas attendu le massacre de 33 petits  contrebandiers par les F16 de l’armée turque pour le faire.

Zeydan rallie le BDP Hakkari 2
La famille Zeydan (clan Piyanis) rallie le BDP Hakkari 3 décembre 2013

En décembre dernier à Hakkari, la ville qui avait élu Selahattin Demirtas comme député en 2011,  c’est la famille du longtemps indéboulonnable député CHP,  DYP puis AKP Mustafa Zeydan  (décédé il y a peu), et avec elle son asiret  (clan) des Piynaşi, qui déclarait son ralliement au BDP dans une cérémonie solennelle à laquelle participaient les maires de toutes les communes de la province et assistaient des milliers de personnes.  Le nouveau « chef  » du clan y a souligné que c’est l’appel à faire la paix  lancé par Abdullah Öcalan qui a motivé cette décision. Elle avait commencé par une cérémonie funéraire (mevlit)  donnée en souvenir de 2 membres de la famille,  tués dans le PKK. L’événement  était d’une telle importance qu’il a donné lieu à 120 commentaires sur larticle des Yüksekova Haber.

Cette » réconciliation » entre Kurdes, auquel « le Parti »  a largement contribué (et bien sûr l’AKP, qui est parvenu à imposer un cessez le feu bilatéral à l’armée et à mettre  Öcalan au centre du processus de paix)  a permis au BDP de conquérir des places fortes AKP comme Mardin ou Agri. puis à Selahattin Demirtas de s’y imposer largement.

La guerre que les jihadistes font aux Kurdes d’Irak et de Syrie et à laquelle prennent part de nombreux combattants kurdes de Turquie et d’Iran ainsi que la tragédie des Chrétiens et surtout des Kurdes yézidis au Sinjar dont le sort est encore pire, vient  encore de renforcer cette fraternité. A mon avis, la possibilité de maintenir ce bon résultat lors des prochains scrutin et, surtout   de le faire progresser au-dessus de la barre des 10% (qui permettrait à l’HDP de se présenter en tant que parti et d’au moins tripler son nombre de députés) dépendra sans doute encore  davantage de la façon dont évolueront les relations entre factions kurdes en Irak et en Syrie que de la gauche turque.

Les résultats du 10 Août montrent aussi que le parti kurde ne se  limite plus à être  « un parti régionaliste », comme le qualifiait à juste titre Jean François Pérouse il y a une dizaine d’années, dans un article d’une revue dont j’ai oublié le nom.  Il devient un parti d’envergure nationale. Ou du moins de l’espace national où les Kurdes  sont implantés depuis les grandes migrations des années 80-90. Il a  fallu pour cela  qu’il sorte d’abord  de la semi clandestinité où les interdits successifs l’ont longtemps contraint  à rester  et qu’il soit  intégré dans le jeu politique national.

C »est une réforme constitutionnelle  de l’AKP, rendant plus ardue la dissolution d’un parti, qui l’a permis. Elle était surtout destinée il est vrai  à défendre le parti gouvernemental  après les menaces qu’avaient  fait peser sur lui les attaques de la Cour Constitutionnelle en 2007 . Le parti kurde en a profité. Et les grandes rafles d’élus et de cadres BDP (ainsi que de nombreux syndicalistes trop souvent oubliés) destinées à le laminer,qui ont suivi deux ans plus tard  n’ont  réussi qu’à souder davantage son électorat. « Et à  favoriser le renouvellement des cadres » ajoutait un ami kurde qui connait bien le sujet.

Le barrage de 10% qui avait été instauré pour empêcher le parti islamiste et surtout  le parti kurde d’entrer  au Parlement,  n’a jamais été supprimé par contre.  L’AKP espérait bien qu’aux élections de  2011 il constituerait aussi un barrage contre le MHP, ce qui lui aurait permis  d’obtenir les 2/3 de députés nécessaires pour élaborer une nouvelle Constitution maison. Pari raté : le parti d’extrême droite avait obtenu plus de 10% des suffrages.

Les Kurdes de leur côté  avaient renoncé  à leurs alliances improductives (pour les uns comme les autres)  avec des partis de la gauche turque et choisissaient de présenter des candidats indépendants. Il a fallu  qu’ils apprennent à s’organiser et à discipliner leur électorat (et surtout leurs candidats, qui lors de la première expérience avaient parfois eu tendance à aller à « la pêche aux voix » dans le pré carré du voisin). Mais après un semi échec en 2007, 36 députés étaient élus à l’Assemblée de 2011. Le mouvement  avait commencé à devenir celui des Kurdes,  des minorités et de la gauche turque, en présentant quelques députés issus de mouvements kurdes non  PKK, comme Şerafettin Elci ; de la gauche turque  comme Ertuğrul Kürkçü et  Sirri Surreyya Önder, ou  Erol Dora, le premier député chrétien syriaque à siéger dans une Assemblée depuis la fondation de la République turque.

Des élus en prison préventive  n’ont pas été autorisés à y  siéger, et une condamnation opportune avait donné le siège remporté haut la main par Hatip Dicle à Diyarbakir à une députée AKP. Mais la voix du mouvement kurde  pouvait commencer à se faire entendre à Ankara,  au cœur de la République .

Au moins autant qu’une ouverture à la gauche turque, c’est ce double mouvement de réconciliation entre Kurdes et d’ouverture  à  l’espace national où les Kurdes sont implantés,  qu’a sans doute su incarner et porter  Selahattin Demirtas.

S’il est sans doute  devenu le nouveau  leader de la gauche en Turquie, ce qui reste à confirmer, il est en tout cas bien  devenu le « super leader » des Kurdes (et des minorités).

J’ignore si c’était ou non le candidat favori de l’autre leader des Kurdes, Abdullah Öcalan ou  si ce choix lui a été imposé par « le Parti » (et Qandil), où beaucoup craignaient que le HDP ne devienne un parti turco kurde (c’est à dire dominé par la gauche turque). Ce qui est certain c’est que le parti kurde, au sein duquel pendant longtemps la (très) stricte discipline de parti primait  sur les individualités et où  la seule personnalité autorisée à  s’affirmer  (à rayonner plutôt) était son fondateur  Abdullah Öcalan,  devient un parti moderne. Cette évolution est  la conséquence logique de  la sortie du parti kurde de la semi clandestinité.

Est-ce que « le patron des Kurdes », comme disait une gamine de Rennes,  qui n’a pas de dauphin (et ni femme, ni neveu pour le seconder) acceptera ce partage de leadership ?  Après tout la  bi-présidence est devenue un mode de gouvernance au sein du BDP. D’ordinaire avec un(e) représentant(e) des deux sexes, mais il peut bien y avoir quelques entorses. (Possible par contre  qu’il aurait préféré  partager la tâche avec un(e) « moins kurde » que lui  ).

Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van
Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van

Et au  sein d’une  génération, qui comme Selahattin Demirtas,  était encore enfant lors du coup d’Etat de 1980 et à peine adolescent en 1984,  d’autres  personnalités fortes émergent et  s’affirment à la tête de certaines grandes municipalités, comme Bekir Kaya à Van.

 

« Au BDP, on vote pour le parti, si le parti te présentait, tu serais élue » me disait une copine de Diyarbakir avant les élections du 30 Mars. A Hakkari,  j’avais peut-être  une petite chance d’être élue (ce sera peut-être différent aux prochaines municipales). Mais à Van, j’aurais sûrement fait les beaux jours du candidat AKP.  Comme ça au moins la ville de Van est bien gérée.

Selaahttin Demirtas,  député de Hakkari
Selahttin Demirtas, député de Hakkari

Cette génération qui a commencé à militer en pleine  guerre sale ,  est souvent plus méfiante vis à vis de la gauche turque. Non sans quelque raison. C’est tout juste si  certains intellectuels de gauche turcs « pro kurdes » ne les qualifiaient pas de « vendus à l’ AKP » et de fossoyeurs de la démocratie,  il y a quelques semaines encore.

Peu  après la désignation de Demirtas comme candidat du HDP à la présidentielle, la journaliste turque « pro kurde »  Nuray Mert le qualifiait de « candidat faible », qui selon elle aurait été imposé à Öcalan par l’AKP Elle ne dit pas si Riza Turmen (député CHP d’Izmir)  était  le « candidat fort » qu’Apo  aurait préféré . Elle, c’est probable. Mais les Kurdes de Mus auraient certainement  continué à voter Erdogan.

 

 

 

 

Selahattin Demirtas : la force tranquille des Kurdes –

demirtas en familleLa première élection du président de la Turquie au suffrage universel ne m’a vraiment pas passionnée. Avant tout  car je n’aime pas la personnalisation du pouvoir  qui accompagne ce mode de scrutin. Pas plus en France qu’en Turquie. Je trouve bien plus saine la démocratie allemande.

Résultats   : Erdogan : 51.8 %;  Ihsanoglu : 38.4% , Demirtas 9.8 %.

% de votants : 74%.


Recep Tayyip Erdogan l’emporte donc cette fois encore.  Il devient  comme maintes fois annoncé le douzième Président de la République de Turquie.  Mais on ne peut pas parler de plébiscite pour le premier à l’être au suffrage universel.  Et c’est naturellement Selahattin Demirtas qui a crée la surprise. Enfin, pas pour moi. Je m’attendais à ce qu’il atteigne (presque) les 10%.

Les sondages les plus favorables créditaient à Demirtas  9% des suffrages. La plupart ne lui accordaient pas 8%.  Il frôle le fameux barrage  des 10 %,  alors qu’ aux élections du 30 mars dernier, son parti le HDP  obtenait  6.5 % des suffrages.. Près d’1 électeur sur 10 a voté pour lui   à Istanbul -13 % dans la circonscription de Beyoglu.  Il a été le candidat d’une partie de Gezi. Comme d’ une partie de la gauche turque, des Alévis et des Chrétiens dont beaucoup étaient déjà électeurs, militants ou élu(e)s du BDP.

Yusuf Yerkel s'acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma
Yusuf Yerkel s’acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma

C’est sans surprise Ihsanoglu ( 50 % ) qui l’emporte dans le bassin minier de Soma. Mais Erdogan y récolte quand-même 47 % des suffrages. Mieux qu’aux élections municipales du 30 mars dernier où l’AKP avait emporté la mairie avec 43% des suffrages (le second parti avait été le MHP). Bon, des conseillers peuvent se défouler sur  des mineurs en colère après une catastrophe minière (301 tués  ), bien muselés par des militaires. Cela ne scandalise pas tant que cela. Les réseaux AKP n’ont sans doute pas chômé non plus dans ce district ensuite. Par contre au moins dix mineurs sont morts dans les mines de Turquie depuis.Dans l’indifférence habituelle. L’émotion, aussi sincère et forte soit-elle ne remplacera pas de bons syndicats.

Il n’y a pas que moi que cette élection « historique » n’a pas passionné. 27 % des électeurs ont boudé les urnes, ce qui est inhabituel dans un pays où on  rate rarement un rendez vous électoral. Il y a quelques années encore il faut dire, l’absence « d’esprit civique » était passible d’une amende assez élevée. Ce n’est plus le cas. Et visiblement, à la différence de 2007, une partie de l’électorat a choisi  cette fois de ne pas interrompre ses vacances post Ramadan pour remplir son devoir électoral.

Il faut dire que  les citoyens de Turquie ont déjà donné le 30 mars dernier, lors d’une élection municipale et provinciale transformée en plébiscite par Recep Tayyip Erdogan. Leur forte mobilisation s’était soldée par une déception pour l’opposition CHP,  qui avait sauvé Izmir (ce qui n’était pas gagné avant Gezi et le dévoilement des affaires de corruption), mais n’avait pu  gagner les 2 grandes places fortes AKP Istanbul et Ankara. Certes  le parti gouvernemental dispose de moyens bien supérieurs à ceux de  ses opposants. Mais  le CHP a le don pour les campagnes ratées…et les candidats boiteux. Et l’alliance, comme  le candidat commun présenté par le  CHP/MHP (extrême droite) n’avait pas de quoi enthousiasmer. Si elle veut pouvoir gagner des élections, il va quand-même falloir que l’opposition CHP se décide à présenter des candidats et un projet crédibles.

Avec 6 fois moins de moyens qu’Ihsanoglu et 50 fois moins qu’Erdogan, Demirtas parvient bien à progresser. Mais dans un pays où la majorité de la population a moins de 30 ans, présenter un candidat comme Ihsanoglu face à l »animal politique qu’est Erdogan, franchement…

Selahattin Demirtas incarne quand-même  davantage la modernité. Quant à l’AKP, si elle n’a rien de mieux à offrir qu’un Yusuf Yerel aux dents longues et aux coups de pieds faciles  comme jeune garde montante,   la nouvelle génération AKP ne promet pas pour sa part une modernité très rassurante.

Carte des résultats électoraux 10 août 2014
Carte des résultats électoraux 10 août 2014
carte des résultats électoraux 30 mars 2014 turquie
Carte des résultats électoraux du 30 mars 2014 Turquie.

L’élection du 30 mars avait déjà constitué  une belle victoire pour l’opposition kurde par contre. Dans les provinces kurdes, c’est le BDP  qui avait été le principale bénéficiaire du processus de paix. Outre 3 nouvelles provinces (Mardin, Bitlis et Mardin), il avait emporté de nombreux districts (ilçe), comme Erçis dans la province de Van.

Pourtant l’AKP n’avait pas lésiné sur les moyens lorsque cette ville (AKP) avait été l’épicentre d un fort séisme en novembre 2011. Le maire BDP de Van, elle aussi durement frappée,  avait même été laissé à l’écart de la cellule de crise. Mais il faut croire que la population n’a pas plébiscité TOKI, qui s’est chargé  de la reconstruction.  A Van, la seule personne qui m’ait dit du bien de ces fameux logements TOKI, est un chauffeur de taxi qui n’en avait pas bénéficié.

Selahattin Demirtas, l’ancien vice-président du BDP, et le candidat HDP  de cette première élection n’est pas seulement celui de l’opposition kurde . Il l’a assez répété pendant sa campagne. Il était le candidat de la Turquie de gauche. Et les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour lui ne sont pas tous  kurdes.  Mais c’est aussi le candidat des Kurdes (enfin de l’électorat BDP ). Certains Turcs de gauche le regrettaient  qui auraient préféré que le  candidat  HDP soit issu d’un autre mouvement , ce qui aurait probablement eu pour résultat de déboussoler l’électorat BDP. Et de signer le déclin du mouvement kurde.

Et ce qu’aurait aimé le DHKP-c dont des militants comme d’autres énervés d’extrême droite s’en sont pris à des stands électoraux de Demirtas pendant la campagne, je n’en sais rien.

Mais qu’un candidat kurde, issu de la branche politique du PKK , soit un des 3 candidats à la première élection présidentielle en Turquie sans que cela ne provoque de tollé général, en dit long  sur les changements qui s’opèrent  en Turquie.  Et  le score qu’il obtient est important  Pour que la gauche ait une voix qui puisse peser. Et  pour pouvoir peser dans les négociations du processus de paix.

Certains accusent les Kurdes d’être prêts à soutenir Recep Tayyip Erdogan dans son projet de système présidentiel (en échange d’un régime de semi-liberté pour Öcalan)  mais si un régime présidentiel à l’américaine, c’est à dire dans le cadre d’un système fédéral, leur conviendrait sans doute,  j’ai un peu de mal à les croire prêts à soutenir un président bonapartiste.

En tout cas s’il y en a un que les résultats du scrutin doit satisfaire, c’est bien Demirtas.  En cas de second tout, ‘il n’aurait probablement  pas donné de consigne de vote, laissant le choix à son électorat BDP  de voter Erdogan (Ihsanoglu n’ayant aucune chance) ou de s’abstenir. Mais l’élection au premier tour  d’Erdogan avec une faible majorité était certainement  le meilleur scénario envisageable en prévision des négociations à venir. Et au moins plus aucune « voix de gauche »  ne peut accuser les Kurdes/BDP de  traitres à la démocratie…

« Voter pour moi, c’est voter Barzani » avait déclaré Erdogan lors de son meeting à Diyarbakir. Barzani, pour sa part, n’a pas l’habitude de donner de consignes de vote aux électeurs kurdes de Turquie. Et après le 30 mars, il avait salué les victoires de l’AKP ET du BDP.  Mais ses relations houleuses avec le PYD syrien avaient été une des  raisons d’un (relatif) recul du BDP dans certaines provinces comme  Hakkari  où il n’avait récolté « que »  65% des suffrages, contre 81% aux précédents scrutins. Un résultat qui pouvait encore faire rêver le CHP.

Seulement  ce ne sont pas les forces spéciales turques qui actuellement viennent en aide aux peshmergas de Barzani. Ce sont les gerilla du PKK et les PYD syriens qui sont venus à leur  rescousse contre l’État islamique. Les soldats turcs, par contre ont fait le coup de feu il y a quelques semaines à peine contre un groupe de guérillas PKK  qui tentaient de franchir la frontière syrienne, alors qu’ ils venaient de prêter main forte aux Kurdes syriens qui s’affrontent contre les mêmes jihadistes (les PKK se déplaçaient peut-être d’un canton à l’autre). Contre des  contrebandiers avait d’abord déclaré le gouverneur d’Urfa , des YPG a ensuite rectifié Erdogan. Mais armée comme commandement de Qandil ont tenu  au moins le même discours.

Quelques jours avant l’union sacrée des combattants kurdes contre l’Emirat islamique, que certes Erdogan pouvait difficilement anticiper, ça tombait  mal de tenter la carte Barzani.

Et si une partie des électeurs  ont  préféré rester sur les plages ou en villégiature  dans le  village d’origine,  dans les provinces kurdes, on n’a pas déserté les urnes, par contre.

Résultats  dans les provinces kurdes : le raz de marée Demirtas

Les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour Demirtas ne sont certes pas tous Kurdes. Mais dans les provinces kurdes il fait un tabac.  A part à Bitlis où Erdogan l’emporte cette fois, les résultats de  Demirtas confortent  largement  l’ancrage du BDP dans les provinces emportées aux élections provinciales du 30 mars. Mais s’il perd Bitlis, il gagne par contre la province de Mus. Et dans toutes les  autres provinces, les scores dépassent allègrement ceux obtenus lors  de l’élection du  30 mars.  Dans 7 des 11 provinces où il l’emporte, c’est avec plus de  60% des voix.

Selahattin Demirtas confirme qu’il est bien devenu un leader incontesté avec lequel il va falloir compter.  Un phénomène plutôt nouveau pour le BDP kurde, la branche mère du HDP, dont le seul  leader est (ou devait être?) Öcalan. Un leader sans dauphin jusqu’ici il est vrai.

Un candidat soutenu par l’extrême droite n’avait évidemment aucune chance près de l’électorat kurde . A l’exception de  la province de Tunceli, les scores d’Ihanoglu n’atteignent même pas 4%. Les malheureuses voix qu’il y récolte  doivent venir des forces armées et de fonctionnaires.

 

Hakkari : Demirtas : 81.5 % (Erdogan 16.5 % -Ihsanoglu 2 %)

Sans surprise, Demirtas est plébiscité dans la province dont il est, ou plutôt était,  le très populaire député. Il obtient même  63 % des voix dans la circonscription de Semdinli, près d’un électorat réputé « dindar » (religieux) et surtout pro barzaniste.

92 %  à Yûksekova ! J’en connais un qui va être content.  Il trouvait les 86 % du 30 mars, un recul inquiétant. Seules Lice et Baskale  réussissent à faire encore mieux avec 95%. Encore un petit effort et il n’y aura même plus besoin de voter dans ces bastions.

Diyarbakir: Demirtas : 63 % (Erdogan  35.8 % – Ihsanoglu 2.2 %) – Barzani – qui n’était d’ailleurs pas candidat- est donc en net recul par rapport au 30 mars (de près de 10 points)

Agri : Demirtas : 61.5%  (Erdogan 32.2 %) Il faut espérer qu’ils ne vont pas de nouveau recompter 14 fois les résultats ! C’est même mieux que le 1er juin. L’AKP avait eu la bonne idée de demander l’annulation du premier scrutin…pour  se prendre une raclée.

Mardin :  Demirtas 61 %  (Erdogan 36.7, Ihsanoglu 2.5). Ahmet Turk y avait remporté la mairie précédemment AKP avec 52% des voix.

Bitlis : Demirtas 43.6, (Erdogan 52.2,  Ihsanoglu 4.2) .

Bitlis  province conquise par le BDP  le 30 mars dernier, a donc  cette fois voté majoritairement Erdogan. Par ilçe les résultats montrent même des résultats inverses au 30 mars : au  merkez (ville de Bitlis) ou à Hizan où le BDP l’avait emporté, cette fois  Erdogan est en tête. Par contre à Tatvan dont la mairie était passée AKP, c’est Demirtas qui l’emporte. Comme quoi la personnalité du (candidat) maire avait plus d’importance qu’on ne  le prétendait d’Ankara ou d’Istanbul. Mais  d’autres facteurs liés aux sociétés et aux réseaux locaux doivent aussi expliquer ce mystère.

Tunceli (Dersim): Demirtas 52, 5% (  Erdogan 14.5%,  Ihsanoglu 33%).

Demirtas l’emporte donc chez Kiliçdaroglu,  le président du CHP, et avec 10 points de plus que le maire BDP, élu en mars dernier.  Mais une (assez  forte) minorité de  Kurdes/Zaza  alévis a voté pour le candidat CHP/ MHP.  A Bulam (Pinarbasi ) une kasaba alévie  de la province d’Adiyaman où Demirtas l’emporte avec 60% des voix, Ihsanoglu récolte 25% des suffrages.

Van : Demirtas 55%  (Erdogan 42.3, Ihsanoglu 2.8)

Sirnak : Demirtas 83.2 % (Erdogan 14.8%, Ihsanoglu 2).

Demirtas y fait l’unanimité.  Encore mieux qu’à Hakkari. Sirnak est la province où il a obtenu son meilleur résultat. A Uludere, il frôle les 90%.   En mars le maire BDP de Sirnak, Sehat Kadirhan , avait été élu avec 60% des voix.

Siirt  (chez madame Emine Erdogan) : Demirtas 54%      (Erdogan 42.5 , Ihsanoglu 3.4).  4 points de plus qu’en mars pour Demirtas  dans la province qui avait élu le député Tayyip Erdogan en 2002.

Batman : Demirtas 60 %   ( Erdogan 38.5 % , Ihsanoglu 2 ). 5 points de plus que le candidat BDP le  30 mars,  alors que les électeurs de Huda-Par (ex Hizbullah) – 8% des voix le 30 mars-  ont certainement voté  Erdogan.

Igdir : Demirtas 45.3%  ( Erdogan 28 %,  Ihsanoglu 26.1 %).

Mus : Demirtas 62 % (Erdogan 34 %Ihsanoglu 3.2). Là c’est la grosse surprise.  L’AKP l’avait emporté dans cette province en  30 mars dernier.

Ailleurs dans la région :

Demirtas obtient 33% des voix à Kars et 30.5 %  à Bingöl (65%  Erdogan) – où il améliore les résultats du BDP de 5 points –  et  23%  à Ardahan

A Urfa il obtient 26 % des voix (68.5% Erdogan) et l’emporte à  Ceylanpinar, Suruç et Halfeti. Il réussit moins bien qu’Osman Baydemir qui avait récolté 30 % des voix aux élections municipales de Mars. Harran a voté à 95% pour Tayyip Erdogan . Je présume  le record en Turquie.  Au  moins dans ce district arabe (ex MHP) d’Urfa, la politique syrienne de l’AKP doit être appréciée.

Sans surprise c’est à Elazig et à Adiyaman qu’Erdogan remporte ses plus grands succès dans la région (près  de 70%). Demirtas y obtient respectivement 10.8% et 15.3% des voix.

Les percées ailleurs en Turquie :

Demirtas remporte plus de 9% des suffrages à  Istanbul , 10.5 % à Adana ,  8% à Mersin (où vivent de nombreux Kurdes mais où existe aussi une vieille tradition d’extrême gauche) et  7% à  Izmir. Il fait aussi une percée à Manisa  ( 5.5 %) et à Antalya (où sans surprise Ihsanoglu l’emporte). avec 5.3 % suffrages contre 2.5 % aux précédentes élections, sans doute surtout  près des Kurdes nombreux à y vivre, mais qui y votent majoritairement AKP (ou CHP pour les Alévis)

Il n’obtient que 3.7 % des voix à Ankara, et 2.3 dans la province de gauche Eskisehir. Et sans surprise dans le reste de l’Anatolie pro AKP , il reste quasi invisible. La palme allant à Bayburt : 0.75 qui a plébiscité Erdogan (80.2). Sur la mer Noire,  le bastion de gauche Hopa continue « à résister à l’envahisseur » et  au Sesar de  Kasimpasa : il donne 4.3 à Demirtas (une anomalie dans cette région)

Autre province AKP, Maras donne 4.5 % de voix à Demirtas. 7.8 à Elbistan, dont les Kurdes alévis qui y vivaient doivent être 10 fois plus nombreux à Istanbul et dans l’UE, notamment en France. Le district qui lui a donné le plus de voix, sans surprise est Pazarcik : 18.5%.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Peshmergas – et autres combattants kurdes YPG et PKK contre l’Etat islamique

 

Yézidis réfugiées dans la montagne de Sinjar
Yézidis réfugiées dans la montagne de Sinjar

Après Sinjar ce week-end,  ce sont  les villes chrétiennes de l’Est de Mossoul,  Qaraqosh, Bartella,  Bashiqa (où vivent de nombreux yézidis ) ou Tal Kayf  qui viennent  de tomber entre les mains des fanatiques de l’Etat islamique. Là encore les peshmergas ont du se replier.  Et c’est un nouvel exode massif de Chrétiens et Yézidis. La situation est alarmante.

Des nouvelles contradictoires arrivent de la ville de Makhmur à 80 kms au sud d’Erbil et à  laquelle l’État islamique s’est attaquée. Difficile de savoir qui contrôle la ville. Le PKK  a envoyé des renforts et aurait évacué les civils du camp de réfugiés kurdes de Turquie ( pro PKK ), où tous ceux capables de se battre ont pris les armes. Des combats  se poursuivent entre forces Kurdes( PKK/YPG / peshmergas) et EI. Vidéo ICI

Les Turc/Kurdes fanatisés pro EI qui haïssent viscéralement les « infidèles » du PKK aurait tort s’ils se réjouissaient trop vite. Leurs petits amis ne vont sans doute pas faire de vieux os à Mahkmur.

Deniz Firat journaliste Kurde tuée à Makhmour le 8 août 2014
Deniz Firat journaliste Kurde tuée à Makhmour le 8 août 2014

Triste nouvelle. Deniz Firat,  journaliste -guérilla  qui couvrait les PKK a été tuée par un tir de mortier à Mahkmur. C’est à ma connaissance la seule  journaliste tuée depuis le 10 juin en Irak. Il est vrai que tous ne prennent pas de tels risques, ce que l’on comprend, l’enlèvement de journalistes ayant été une des principales sources de financement de l’État islamique. C’était une militante qui avait grandi dans le camp de réfugiés où elle tournait. Une cérémonie de  funérailles se déroulera à Qandil, le 9 août. Le 11 elle sera enterrée  à Van.

Des F16 de l’armée turque  ont survolée la zone dans la journée du 7 août. Certaines sources affirment qu’ils y auraient bombardé des positions de l’EI, ce que nient les autorités turques.  La Turquie, où des Yézidis de Sinjar viennent de trouver refuge chez des parents de Batman notamment, vient de déclarer que les réfugiés de Makhmur étaient autorisés à  rentrer en Turquie s’ils le souhaitaient.

On ne sait pas bien non plus qui contrôle le grand barrage de Mossoul.  Contrôler ce barrage, c’est non seulement posséder la maîtrise  de l’eau (vitale en Mésopotamie) et d’une bonne partie de  l’électricité. C’est aussi avoir la possibilité d’ennoyer une partie du nord du pays jusqu’à Bagdad. C’est  dire qu’il faut éviter qu’une telle arme ne tombe entre les mains des fanatiques de l’EI.

Kalak aux portes  du Kurdistan irakien officiel  et à une trentaine de kilomètres d’Erbil  est menacé. Pour éviter qu’ils ne soient une source de renseignements pour l’EI, et surtout pour empêcher ceux -ci de divulguer leur propagande destinée à affoler les populations, Facebook et Twitter ont été coupés à Erbil et Dohouk.  Mais comme toujours la censure reste relative et les Kurdistanî (habitants du Kurdistan)  deviennent  des as du proxy.

Des renforts venus de Suleymaniye (PUK) sur la frontière iranienne (que l’EI n’est pas prêt de menacer)  sont arrivés  à Erbil. Une marche à la gloire des peshmergas accompagne les images de cette vidéo.

Plusieurs compagnies étrangères auraient commencé à évacuer leur personnel du Kurdistan irakien par mesure de précaution. Et à Harbur le passage de la frontière est désormais interdit aux citoyens turcs. Je présume que cet interdit ne s’applique pas aux routiers qui vont ravitailler le Kurdistan, ni au personnel humanitaire. Espérons que le passage est aussi interdit aux candidats au jihad qui franchissaient sans trop de difficultés  la frontière turco  syrienne.

Les USA viennent d’autoriser des frappes aériennes ciblées. Elles ont commencé et l’aviation US soutient désormais les troupes kurdes au sol.  A défaut d’avoir participé aux frappes, la Turquie leur a donc ouvert son espace aérien.  La  France vient aussi de s’engager à soutenir  les Kurdes. On ne sait pas encore quelle forme va prendre cette assistance. Il est  peu probable des troupes françaises soient envoyées  là bas, sauf dans le cadre d’une force internationale qui  n’est pas à l’ordre du jour. Mais les Kurdes vont certainement recevoir l’armement qu’ils réclamaient (et qui commençait déjà à arriver). Les faits ont assez  montré qu’il leur faisait défaut.

Fuad Hussein, le chef de cabinet de Barzani vient de remercier les USA, l’État irakien (cela faisait longtemps que ce n’était pas arrivé ! ), la France, la Turquie ainsi que l’Iran (main dans la main avec les USA, ça aussi c’est nouveau)  pour leur assistance. Mais il a aussi confirmé que le barrage de Mossoul était bien tombé entre les mains de l’EIIL, une nouvelle défaite de taille pour les peshmergas.

Il a aussi déclaré que depuis l’offensive de l’État islamique  début juin 150 peshmergas ont été tués et plus de 500 blessés. Il ne le précise pas, mais 7  YPG au moins ont aussi  perdu la vie en 5 jours  au Kurdistan irakien, dont 1  originaire de Diyarbakir, en Turquie. Et à Rojava les affrontements continuent.

Ce sont ces combattants kurdes qui vont devoir se charger de faire dégager l’EI qui menace leurs territoires en Irak et en Syrie.  Peut-être/ sans doute  avec des tribus arabes qui viennent de déclarer leur opposition à l’État Islamique, mais exigent le départ de Maliki, ce qui n’est pas fait .  Tant qu’elles ne se soulèveront pas difficile de croire que Mossoul puisse être libérée. Et tant que le l’État islamique  y stationnera, le(s) Kurdistan seront menacés en Irak et en Syrie,  qu’ils soient indépendant ou autonomes.

Peshmergas : de la guerilla des années 70 à l'armée moderne
Peshmergas : de la guerilla des années 70 à l’armée moderne

Dans les années 80 encore, les peshmergas étaient des rebelles oubliés de l’Occident. C’est en Turquie que j’avais découvert  les massacres de l’Anfal (entre 180 000 et 200 000 victimes) le gazage de Halabja et que Saddam Hussein était un monstre. Et pas dans les milieux pro kurdes, mais chez des amis lazes du gecekondu de Pazariçi à Istanbul. En 1988 en France, c’était l’Iran le mauvais islamiste. L’Irak était l’allié de l’Occident.  Les médias français ne s’étaient pas précipités à Halabja.

Massoud Barzani peshmerga
Massoud Barzani peshmerga

Une grande part du prestige de Massoud Barzani, le président du KRG,  tient au fait  il ait été peshmerga dans la montagne kurde, dans les troupes de son père, Mollah  Mustapha Barzani, un des leaders incontestés du mouvement kurde et le fondateur du PDK.

Jalal Taabani commandant (PDK) insurrection de 1961
Jalal Taabani commandant (PDK) insurrection de 1961

Jalal Talabani , Mam Jalal, le fondateur du PUK (yetiki) le parti rival et futur président de l’Irak, a lui aussi combattu dans la montagne.

Abdullah Öcalan avec ses guerillas PKK (date et lieu inconnus)
Abdullah Öcalan avec ses guerillas PKK (date et lieu inconnus)

Et Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK qui négocie actuellement avec la Turquie de la prison d’Imrali, a vécu des années au milieu  de ses guérillas. Comme les autres leaders kurdes , il en tire une bonne part de sa légitimité.

Ce n’est qu’en 1991, quand des centaines de milliers de personnes, craignant la vengeance de Saddam Hussein après sa déroute au Koweit,  afflueront à la frontière turque où l’armée turque était massée que les Kurdes entreront dans le paysage médiatique occidental. Avec une image de peuple martyr. Saddam Hussein n’était plus l’allié de l’Occident. On n’aura aucune image par contre de ceux qui trouvaient alors refuge en Iran.

En 2014 les peshmergas constituent une armée de métier  (même si 2 armées, une PDK et une PUK serait sans doute plus juste)  équipée et formée par les Américains. Et depuis la prise  de Mossoul  les caméras du monde entier sont braquées sur eux.

Miss Kurdistan en soutien  aux peshmergas
Miss Kurdistan en soutien aux peshmergas

On est loin des rebelles oubliés dans les montagnes. Fini aussi les combattants du peuple martyr. Aujourd’hui ce sont eux que le monde considèrent comme  le « dernier rempart » contre les fanatiques de l’État islamique et les protecteurs de ceux qu’il menace.  La nouvelle Miss Kurdistan avait revêtu l’uniforme de ces nouveaux chevaliers pour leur rendre visite.  On a aussi vu des images de femmes journalistes posant sur leurs chars.

 

 

Peshmerga donnant à boire à un prisonnier de EI.
Peshmerga donnant à boire à un prisonnier de EI.

Les peshmergas ne se comportent peut-être pas toujours  avec autant d’humanité  vis à vis de  leurs prisonniers que celui qui donne à boire à ce prisonnier. Je me souviens d’un reportage (j’ai oublié de quel média) post invasion américaine, dans laquelle un commandant américain se plaignait que les prisonniers baathistes  « interrogés » par les Kurdes sortaient en si mauvais état de ces interrogatoires qu’on ne pouvait plus rien en tirer.Ils avaient sans doute un peu tendance alors  à rendre leur pareil aux baathistes.

Surtout cette image qui est très populaire sur les médias sociaux kurdes est à l’antithèse des têtes coupées et des exécutions en masse de prisonniers que divulguent ceux de État Islamique.  Là encore c’est  l’image du soldat chevalier que veulent défendre et promouvoir leurs partisans.

peshmerga et prisonnier islamiste EI
peshmerga et prisonnier islamiste EI

Un autre peshmerga offrant à boire à un prisonnier. Je ne sais pas où non plus.

Dommage par contre que les images des ennemis tués paraissent autant appréciées dans les deux camps qui les divulguent sur leurs réseaux Twitter ou Facebook.

Pesmerga femme colonel
femme colonel dans les peshmerga, août 2014

PKK et  YPG sont célèbres pour leurs bataillons féminins. Les femmes soldats n’étaient pas une  tradition chez les rebelles  pesmerge (quelques rares exceptions seulement) par contre. Moins nombreuses que les guerilla,  les femmes  sont cependant présentes dans leur armée moderne.  On m’a parlé au moins d’une ancienne guérilla du PKK devenue commandant dans les peshmergas. Il y en a probablement d’autres.

 

YPG et peshmergas  combattants ensemble à Rabia.
YPG et peshmergas combattant ensemble à Rabia.

Mais les peshmergas  ne sont plus seuls à combattre au Kurdistan irakien. Comme je l’écrivais dans un précédent billet les  YPG  sont venus à  la rescousse et ont traversé la frontière  depuis Rojava/ Syrie, quand ce week-end  l’EI a lancé ses offensives.

C’est la vidéo d’un reportage de  Rohani TV, (Rojava, Kurdistan de Syrie) pro PYD.  La musique d’ambiance rappelle les reportages de certaines chaînes turques. On y voit aussi  aussi des YPG et des peshmergas (il s’agirait de PUK)  sur le front de Sinjar. Sans l’entrée des YPG à Sinjar le 3 août quand la plupart des  peshmergas s’en sont repliés, il y aurait certainement eu encore  plus de victimes yézidies.

 

Eux, ce sont des guérillas du PKK qui paradent dans la ville de Sinjar, selon la source (peut-être dans un des villages du district) . Pour la première fois depuis les premières révoltes kurdes, tous les Kurdes combattent ensemble un ennemi commun. Toujours pas de  coopération au sommet, officiellement.  Mais sur le terrain elle est indispensable, sinon les différentes forces kurdes risqueraient de  s’entretuer. Et les combattants ne doivent pas avoir de réticences à coopérer.

 

 

Une vidéo trouvée sur le compte You Tube d’un Yézidi de Sinjar. Le chanteur est probablement un routier kurde de Turquie.  Je l’ai choisie pour la mélancolie de sa chanson, la route et le camion.

Les civils  continuent  à mourir d’épuisement  dans le jebel de Sinjar.  Mais  des forces kurdes (et des journalistes kurdes) y ont pénétré.  Plusieurs dizaines de réfugiés sont arrivés le 7 août  à Dohouk, complètement épuisés après avoir passé 5 jours dans la montagne. Surtout,  les forces kurdes -( ce seraient les  YPG venues de Rojava,   guerillas PKK  seraient aussi dans la montagne et peshmergas dans la plaine) sont parvenues à ouvrir un corridor de sécurité ce qui vient  de permettre  à des milliers de personnes assiégées depuis 6 jours de fuir et  de trouver refuge à Rojava / Kurdistan syrien, d’où une partie a rejoint Zakho (Kurdistan irakien/ frontière turque) ou Dohouk après un long détour.

 

Je vous en supplie frères, faites taire vos différences pour sauver les Yézidis ! Le cri d’une députée yézidie en larmes à Bagdad.

Ce n’est pas seulement les parlementaires irakiens, mais le monde entier qui doit entendre cet appel déchirant d’une députée  yézidie en larmes, lancée du fond de la salle  au parlement de Bagdad et que le président de l’assemblée  n’a pas réussi à interrompre. C’est dans un silence religieux qu’il a été écouté par les députés présents  – et peut-être reçu, mais on aimerait bien entendre la suite de l’intervention de celui qui prend ensuite la parole et  qui ne commençait pas très bien . Ce n’est pas la peine de comprendre  l’arabe, ni même d’être capable de déchiffrer les sous-titres en anglais pour entendre son message.

Les  JT du monde entier devraient diffuser ces 2 mn 30 d’ images. Peut-être qu’elles parviendraient à rompre le silence étourdissant de la communauté internationale. La voix de cette femme  a autrement plus de poids que des chiffres presque muets ou que des images de massacres dont l’opinion  finit par s’habituer.

 » Ce sont  tous les Irakiens que l’on tue. Les Shiites, Sunnites, Chrétiens, Turkmènes, Shabaks et maintenant les Yézidis ! A Sinjar, nous sommes massacrés sous la bannière d’il n’ y a un seul dieu qu’Allah. Ils ont déjà exécuté des centaines d’ hommes et de garçons. Enlèvent les femmes pour en faire leurs concubines. Au moment où je parle,  cela fait 48 heures que des milliers de  yézidis  sont réfugiés dans la montagne, sans eau et sans nourriture. 70 enfants sont déjà morts de soif. 50 personnes âgées aussi . Je vous en supplie mes frères, au nom de l’humanité, faites taire vos différences. Sauvez nous ! . »

Mourir de soif ! Est-ce que l’on peut imaginer  la torture que cela doit être.

 

L’Etat islamique est entré à Sinjar, sa population yézidie en danger fuit dans la montagne.

Yézidis fuyant l'avancée EIIL Sinjar 3 août 2014

Depuis la prise de Mossoul par l’Etat Islamique  à la mi juin, les affrontements n’avaient jamais cessé dans la province de Ninive entre peshmergas et EI. Mais depuis quelques jours s’était devenu plus sérieux. Des dizaines de peshmergas ont été tués et il y a eu de nombreux blessés à Rabia  sur le seul poste frontière avec la Syrie qu’ils contrôlent.  Et malheureusement le pire vient d’arriver, les fous furieux islamiques viennent d’entrer dans la ville yézidie de  Sinjar (sur la frontière syrienne) , probablement avec le soutien de villageois sunnites de villages voisins . Ils contrôlent complètement la ville et de nombreux villages.

Il y aurait de nombreux tués parmi des villageois qui ont pris les armes pour se défendre. Et des dizaines de civils auraient été exécutés. Des enlèvement de  femmes et de jeunes filles sont rapportés.  Selon Rudaw, 11 villages shabaks, une autre minorité religieuse, auraient été détruits. Pour le moment on ignore ce que sont devenus près de 150 villageois.

 

Tombeau de S. Zeynep - chiite- détruit par EIIL 3 août 2014
Tombeau de S. Zeynep – chiite- détruit par EIIL 3 août 2014

Pour fêter leur prise, comme à leur habitude, les vandales de l’EIIL ont  commencé par des destructions de lieux sacrés.  Deux mausolées  sacrés shiites  ont volé en éclats en une matinée. Les lieux sacrés yézidis sont aussi menacés par cette  furie destructrice.

La population fuit en masse devant l’ avancée de l’EIIL  Des dizaines de milliers de personnes  se réfugient  dans la montagne, comme cela avait été le cas à de nombreuses reprises dans leur histoire.  Ceux qui le peuvent ont pris la route pour Dohouk.

Yézidis réfugiés dans la montagne image Ezidis presse

Il y a quoi s’affoler, tant cette  population est menacée.  Ces malades  exècrent les Yézidis  encore bien davantage que les Chrétiens. En 2007, ils avaient déjà été victimes du pire attentat jamais commis sur le sol irakien : 4 camions suicides avaient tué plusieurs centaines de personnes et fait d’innombrables blessés.  Et si plusieurs milliers de Chrétiens vivaient encore à Mossoul jusqu’à ce qu’EI décident de les chasser, les Yézidis avaient sans doute tous quitté la ville depuis longtemps, tant la présence des islamistes la leur avait rendu invivable.

Pour eux, comme pour les chiites, il n’y a pas d’alternative : c’est la conversion forcée ou la mort. La montagne yézidie de  Sinjar, comme je l’écrivais dans un précédent billet, avait  été le premier refuge des dizaines de milliers de Turkèmes chiites de Tal Afar à la mi juin, comme elle l’avait été un siècle plus tôt pour des Chrétiens échappant aux massacres.  La plupart ont du être transférés vers les camps de réfugiés de Kirkouk ou de Kerbala  Mais pour ceux qui devaient encore rester, comme pour ceux qui y vivaient déjà, le cauchemar recommence. En pire.

Cette carte en kurde divulguée par le mouvement « Sinjar is not alone »  permet de situer  la ville (Singal)  : Qamislo est au Kurdistan syrien (Rojava), Nisêbin (Nuseybin) au Kurdistan de Turquie,  Tel Afar a déjà été vidée de sa population turkmène chiite.

Sinjar is not alone.
Sinjar is not alone.

Apparemment EI a décidé de mettre le paquet pour prendre le contrôle total de toute la province de Ninive et notamment de la zone frontalière occidentale  avec la Syrie. Et ils sont très renforcés depuis qu’ils ont mis la main  sur l’armement ultra sophistiqué abandonné par l’armée irakienne – d’une façon quand-même étrange (ou du moins très questionnante). Ils auraient aussi recruté des « troupes » fraîches parmi les jeunes désœuvrés des quartiers populaires de Mossoul, qui à défaut d’être des combattants de qualité doivent faire de la  bonne chair à canon.

La situation est si dramatique, qu’à Rabia, les YPG/ PKK  ont  même franchi la frontière pour  prêter main forte aux peshmergas (PDK et PUK)  selon de nombreuses sources kurdes,.  Si pour  le moment le site Rudaw (pro barzaniste) ne relaie pas cette information, Basnews rapporte qu’effectivement peshmergas et YPG combattent bien ensemble, à Rabia et à  Zummar.

 

Peshmergas et PKK/ PYD à Rabia (Kurdistan irakien)
Peshmergas et PKK/ PYD à Rabia (Kurdistan irakien)

Les peshmergas sont des soldats  bien entraînés et courageux, mais pour beaucoup c’est le baptème du feu.  Les PKK ont l’habitude de combattre contre une armée aussi bien équipée que l’armée turque. Et pas besoin d’être apocu pour reconnaître qu’ils savent se battre. Des peshmergas, qui  avaient pourtant combattu contre eux lors des guerres fratricides dans les années 90,  m’avaient parlé de leurs anciens adversaires avec estime. D’ailleurs, après un séjour en prison bien plus bref que celui qu’endure un combattant pris les armes à la main en Turquie, beaucoup d’entre eux s’étaient engagés comme peshmergas et à ce titre certains ont déjà participé à la libération de Mossoul  qui était déjà tombée entre les mains des islamistes.

Il y a quelques jours, Massoud Barzani avait déclaré aux troupes qu’il inspectait sur la frontière que les peshmergas devaient se tenir prêts à aller soutenir Rojava, le Kurdistan syrien contrôlé par le PYD (proche du PKK).  L’armée loyaliste syrienne a déserté les postes qu’elle y tenait encore et  seuls les Kurdes, qui ont fait taire leurs divisions entre pro pro PKK et barzanistes,  et les milices chrétiennes s’affrontent dorénavant contre les jihadistes. Les YPG auraient pris le contrôle de la ville multi ethnique d’Hassakah, mais les combats continuent à faire rage dans le canton oriental de Cezire – violents combats à Qamilshi notamment –  comme à Kobanê. En un mois près de 700 combattants EIIl auraient été tués.

Les médias kurdes annonçaient aussi que la frontière entre le Kurdistan irakien et Rojava allait être réouverte à partir de lundi. Tout cela annonçait un net réchauffement des relations entre factions rivales ( qui à mon avis reflète aussi le souhait de la majorité de  leurs sympathisants respectifs).  Et il y avait  déjà coordination entre peshmergas et YPG pour  le contrôle du poste frontière de Rabia.  Mais pour aller jusqu’à se résoudre à ce que des combattants YPG  viennent combattre en territoire KRG,  la situation devait être dramatique. Elle devait déjà être grave pour que  peshmergas du PDK (Barzani) et du PUK (Talabani) qui restent rivaux,  combattent ensemble.

Des peshmergas blessés ont été évacués sur la ville kurde syrienne de Derik, où la population s’est précipitée en pleine nuit pour faire don de son sang.  Selon les images de la foule qui se presse à la porte des hôpitaux, ils devaient être nombreux. Hier, l’hôpital de Dohouk au Kurdistan irakien recevait aussi de nombreux blessés, combattants et aussi civils.

Comment Sinjar  où des troupes de peshmergas stationnaient depuis le 10 juin a-t-elle pu tomber si vite entre les mains de l’EI  ? Probable  qu’une partie de celles-ci avaient été renvoyées en renfort à Rabia et sur le petit champ pétrolier de Zumar où les confrontations font rage depuis 2 jours. Les peshmergas sont très occupés  aussi à défendre le grand barrage de Mossoul. Si EI mettait la main dessus ce serait extrêmement dangereux.

Mais on savait très bien les Yézidis  menacés. Sans doute n’ont-ils pas anticipé que les islamistes attaqueraient sur plusieurs fronts. Il est même possible que Zumar  n’était qu’une diversion et Sinjar le véritable objectif. Certaines sources évoquent un manque de munitions et surtout d’armes lourdes.  Ce qui paraît certain, c’est que des troupes présentes se sont  repliées laissant la population à elle-même, ce qui  a du l’ effarer autant que l’épouvanter.

 

YPG en route pour Sinjar

Certaines sources affirment que des YPG/ PKK rejoignent  Sinjar. Ce qui est très probable.  Déjà le mois dernier Karayilan avait annoncé que ses combattants HPG/PKK se tenaient  prêts à venir défendre la région.  En tout cas le compte Twitter de Redûr Xelîl , le commandant des YPG  qui est loin d’être un bavard, annonce qu’une collaboration est mise en place entre commandement  peshmerga et YPG .  Si cette collaboration se confirme, cela peut se comparer, toute proportion gardée, à  l’alliance entre résistance gaulliste et communiste pendant la seconde guerre mondiale. Je me permets cette comparaison uniquement pour faire comprendre l’importance de l’enjeu aux lecteurs non familiers avec les rivalités intra kurdes.

Peshmergas en route vers Sinjar

Des peshmergas sont aussi en route vers Sinjar rapportent les médias kurdes. Une contre-offensive est lancée .

Ces destructeurs de l’EIIL seront parvenus à unifier les factions kurdes, au moins pour un temps. Mais après avoir déjà  commis tant de massacres et de destructions, il ne faut pas qu’ils parviennent à détruire le Sinjar. Et les dizaines de milliers de civils réfugiés dans la montagne sont complètement démunis. Sans ravitaillement et surtout sans eau, alors que les températures y sont démentielles  en cette saison. Si l’Etat islamique n’est pas rapidement chassé, c’est une catastrophe humanitaire qui s’annonce. Pour éviter ce désastre une union sacrée entre les différentes factions kurdes paraît  indispensable.

Voici  une vidéo de la population en fuite émanant d’une source YPG. Des images comme on en a tant vues le mois dernier.  Comme toutes les images, elle demande à être confirmée  (par des lecteurs qui connaissent bien les dialectes locaux)  sur le lieu où elle a été prise.  Mais il y est bien question de Sinjar (Sengal).  Elle confirmerait aussi que les YPG sont bien présents à Sinjar ( comme l’indiquerait aussi cette vidéo)

A la mi-journée l’ONU annonçait le chiffre de 200 000 personnes fuyant leurs foyers la journée du 3 août  a en Irak, en immense majorité du Sinjar.

C’est aussi une alerte pour les alliés occidentaux des Kurdes . Il  faut cesser d’attendre que leurs combattants fassent des miracles. Ils ont face à eux des ennemis puissamment armés. Mais selon Rudaw, de l’armement viendrait d’arriver à Erbil.

 

Fête réligieuse yézidie à Lalesh kurdistan irakien. Image Ezidi press
Fête réligieuse yézidie à Lalesh kurdistan irakien. Image Ezidi press

J’avais assisté aux grandes festivités yézidies d’août en 2004  au temple de Lalesh. Mon plus extraordinaire souvenir de tous mes séjours au Kurdistan irakien.  La population y avait afflué de  toute la région. Plus tard j’ai rencontré des dignitaires de Sinjar chez le Mir Khamuran qui me recevait à chaque fois que je passais à Dohuk. Il m’avait dit en me présentant ses hôtes que les Yézidis de Sinjar  étaient gravement  menacés, déjà à l’époque. C’était  avant le massacre d’août 2007.  Là je les espérais protégés par les peshmergas, et j’en suis malade d’apprendre que les tueurs de l’EIIL sont chez eux. Comme en août 2007, ce n’est sans doute pas par hasard qu’ils ont choisi cette date pour s’en prendre aux Yézidis : elles allaient  bientôt commencer. 

Et la crainte monte que le temple de Lalesh à Dohuk soit l’objectif de cette offensive.

On peut suivre la situation sur ce site Yézidi (en allemand, mais il y a des pages en anglais et en kurmanci )

 

Le 4 août : Plusieurs enfants  et des personnes âgées auraient succombé  dans la montagne de Sinjar, où plus de 10 000 personnes auraient trouvé refuge,  rapportent  les médias kurdes. Les rumeurs d’enlèvements de jeunes femmes par  l’EIIL semblent se confirmer. Et on serait sans nouvelles de milliers de villageois dont les villages sont tombés aux mains de l’EI.

Avec tous ceux qui fuient aussi la ville de Zumar, ce sont 300 000 personnes qui auraient fui les avancées d’EIIL et les combats ce WE. Des routes auraient été ouvertes vers la Syrie (et donc le fossé creusé par le KRG comblé ces endroits). Des réfugiés sont accueillis à Rojava (Kurdistan) syriens où vivent aussi de nombreux Yézidis.

Depuis cette nuit (3 au 4 août) , forces d’élite peshmergas et YPG ont lancé une contre offensive et s’affrontent avec EI. Des civils armés d’armes légères continuent aussi à se battre.  Le PKK envoie aussi plusieurs centaines guerillas (HPG) selon des sources fiables. Ils seraient partis de Qandil. ll y a  donc bien union sacrée des Kurdes  contre EI pour sauver le Sinjar. (même si elle ne reste que  discrètement évoquée dans les médias kurdes proches du PDK )

La milice assyrienne de Rojava (et proche du PYD) Suroyo serait aussi au  Sinjar.L’aviation irakienne y bombarde des positions de EI.

Mais aucun combattant n’a encore atteint le Jebel de Sinjar où plus  10 000 Yézidis (bien davantage selon certaines estimations)  ont trouvé refuge. Du ravitaillement a été largué par voie aérienne. Mais ce mode de ravitaillement est  très aléatoire. Et par ces chaleurs ces populations  cernées par EI  ne tiendront pas longtemps sans eau !

Une image impressionnante de leur fuite vers de la montagne de Sinjar   se divulgue sur Twitter

Yézidis se réfugiant dans la montagne de Sinjar. 3 août 2014
Yézidis se réfugiant dans la montagne de Sinjar. 3 août 2014

 A suivre ICI

 

Le Kurdistan de Syrie (Rojava) menacé par l’EIIL : Appels à la mobilisation pour sauver Kobanê.

Kobanê juillet 2012 image yeni özgür politika

Il y a deux ans exactement, le 19 juillet 2012 le PYD, le parti kurde syrien frère du PKK, prenait le contrôle du canton kurde de Kobanê (700 000 habitants) – Ayn al Arab de son nom arabisé – avec l’accord tacite de Damas, qui en retirait ses troupes. Les deux autres cantons kurdes d’Afrin (à l’ouest) et de Cezire (à l’est), où l’armée gouvernementale conservait toujours une présence par contre, suivaient. Quelques mois plus tard, en novembre 2013, les trois entités territoriales qui composent Rojava, le Kurdistan syrien,  déclaraient leur autonomie sous l’égide du PYD.

Sur Rojava, je conseille l’article « le cavalier seul des Kurdes » publié sur le site Orient XXI en mars dernier. Il propose notamment une excellente carte qui permet de saisir la situation à ceux qui n’en sont pas familiers. Et bien meilleure que celle-ci, qui faute de mieux dépanne quand même :

carte rojava  districts kurdes syrie

J’étais chez un ami kurde fervent sympathisant de Barzani le 19 juillet 2012. Tout comme les membres de sa famille dont le cœur penche davantage pour Öcalan, les images des JT turcs montrant les foules qui se déversaient dans les rues de Kobanê, brandissant drapeaux kurdes et portraits d’Abdullah Öcalan l’avaient réjoui. Chez leurs sympathisants, le sentiment pro kurde l’emporte souvent sur les querelles entre factions.

Elles avaient  moins réjoui les autorités turques. D’autant que depuis l’attaque de Silvan, le 14 juillet 2011 dans laquelle 15 soldats de l’armée turque avait été tués et qui avait marqué la fin du cessez le feu suivi par le PKK (dans le cadre des négociations alors secrètes d’Oslo), la situation était « chaude » dans les provinces kurdes de Turquie. A Tatvan, où j’avais passé une nuit à l’automne suivant, en revenant d’Ercis qui venait d’être ravagée par un séisme, le gérant de la lokanta dont nous étions les seuls clients nous confiait que les gens n’osaient plus sortir le soir car « on ne sait pas ce qui peut arriver ». Et pas question d’aller faire un pique-nique à Yüksekova où je m’étais rendue pour Seker bayrami (fêtes de fin de Ramadan) en août 2012. On y disait que le PKK contrôlait la province d’Hakkari et avait à diverses reprises établi des check point en plein centre ville. En tout cas, ça bardait et le PKK y bénéficiait de la complicité, au moins tacite, de l’Iran voisine, alliée de Hafez el Assad, l’ennemi à abattre pour la Turquie.

Quelques mois plus tard  la Turquie entamait  un processus de paix avec le PKK, puis elle se résignait à discuter avec Salih Muslim le dirigeant du PYD syrien. Mais le blocage de la frontière avec les cantons kurdes qui avait mis un terme au petit commerce frontalier se poursuivait. Elle restait poreuse par contre pour les volontaires au jihad (EIIL et surtout Al Nosra) qui  allaient se confronter avec les YPG kurdes, même si la Turquie a quand-même décidé de fermer ses deux postes frontière, quand en janvier dernier les districts frontaliers avec la Turquie  de Tel Abyad (à l’est de Kobanê) et de Jarablus (à l’ouest) tombaient  entre les mains de l’EILL.

« L’attitude de l’AKP vis à vis de Rojava montre toutes les contradictions du processus de paix » twittait dernièrement le journaliste kurde Hamza Aktan. Un sentiment largement partagé au sein de l’électorat du parti pro kurde. Le blocage de la frontière et le creusement d’un fossé entre Rojava et le Kurdistan irakien avait aussi  terni l’image de Massoud Barzani près des sympathisants apocus, notamment ceux de  la jeune génération.

Malgré ce blocus étranglant l’économie  (de temps à autre allégé et qui doit avoir eu pour conséquence de faire flamber la contrebande et les prix) les cantons de Rojava avaient constitué une région relativement préservée des destructions et des massacres qui déchirent une grande partie du territoire syrien. Mais la prise de Mossoul par l’État Islamique de l’Irak et du Levant – EIIL  et ses alliés vient  de changer la donne.

Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane - Urfa
Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane – Urfa

Depuis le 2 juillet dernier, le canton de Kobanê – harcelé depuis plusieurs mois – est sous le feu d’une offensive d’envergure de l’EIIL renforcé par l’armement lourd abandonné par l’armée irakienne à Mossoul. Les combattant(e)s YPG, entraînés par des HPG (PKK) aguerris qui sont venus grossir leurs rangs, ont beau être autrement plus motivés que les troupes irakiennes l’étaient à Mossoul, ils n’ont pas l’armement dont disposent dorénavant leurs ennemis ou les pershmergas au Kurdistan irakien.

Des milliers de villageois se sont réfugiés dans la ville chef lieu de Kobanê, fuyant les villages menacés par l’avancée de l’EIIL qui s’est forgé sa réputation de cruauté en Syrie. Le massacre de villageois dont de très jeunes enfants sans doute pris par erreur pour des Yézidis en mai dernier (au moins 15  villageois ont été massacrés depuis) et les crucifixions publiques de sympathisants des PYD (taxés d’infidèles) dont les images sont divulguées sur les réseaux sociaux ont de quoi semer la terreur. Peut-être y avait-il des sympathisants d’autres factions kurdes aussi parmi ces suppliciés. Face à la gravité de situation, elles ont fait taire leurs divisions sur le terrain pour unir leurs forces, ce qui leur aurait permis de remporter la victoire lors d’une première contre-offensive.

On peut voir un reportage du journaliste Barzan Iso (en kurde sous titré en turc) dans un village de Kobanê  sur IMC-TV : ICI

Autre reportage ICI

 EIIL détient aussi toujours 133 étudiants de Kobanê, enlevés fin mai à des check point lorsqu’ils revenaient de passer des examens à Alep (certains ont 14 ans). Seuls une vingtaine auraient été libérés depuis, en échange probablement de la libération de 3  prisonniers.

Combattants YPG tués en juillet
Combattants YPG tués en juillet

 Même si l’ EIIL devrait avoir du mal à pouvoir  s’implanter durablement dans cette région qui lui est hostile, l’appel  lancé il y a quelques jours par un commandant  PYD « Ceci n’est pas un slogan : nous manquons d’armement, de munitions et de renforts » est alarmant . Les YPG accusent aussi l’EIIL d’user d’armes chimiques et en appellent à la communauté internationale. En attendant d’en savoir davantage, cela signifie que leurs pertes doivent être lourdes (plusieurs dizaines de tués déclarés).

Hakkari funérailles YPG Kapalak 11 juillet 2014
Funérailles à Hakkari de Fazıl Kapak (Kendal Devan) commandant YPG/HPG tué à Kobanê par EIIL- juillet 2014

Le 8 juillet, avait lieu à Hakkari les funérailles d’un commandant des HPG (PKK) tué à Kobanê. Il avait rejoint » la montagne » il y a 15 ans  et cela faisait un an qu’il combattait avec les YPG. Ce devait être un combattant très expérimenté pour avoir atteint ce grade au sein du PKK où on ne plaisante pas avec la formation militaire.

Öcalan :"J'appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs"
Öcalan : »J’appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs »

Après les responsables du KCK depuis Qandil, et les responsables politiques du HDP, c’est le leader du PKK Öcalan qui de sa prison d’Imrali vient de lancer un appel à la mobilisation des Kurdes de tout le Kurdistan (Syrie, Turquie, Irak et Iran) pour aller sauver Rojava. Et on peut être sûr qu’il va être entendu.

Massoud Barzani actuellement en visite à Ankara n’a pas fait de déclaration et les relations restent plutôt tendues malgré de récentes ouvertures entre le PKK et le PDK. Mais  le Parlement à Erbil vient de déclarer son soutien à Rojava. Encore trop tôt pour savoir s’il restera uniquement moral.

Barzani en visite à Ankara.
Barzani en visite à Ankara.

Il est probable qu’il ne sera pas seulement question de pétrole entre Erdogan et Barzani ( qui est accompagné de Karim Sinjari son ministre de l’intérieur). On y discutera aussi de L’EIIL qui retient en otage le personnel du consulat turc à Mossoul.

Certes, les relations des autorités AKP avec l’EIIL sont troubles. Les Kurdes les accusent de continuer à soutenir l’organisation islamiste (notamment d’avoir facilité le passage de jihadistes avant la chute de Mossoul ). Et les autorités turques sont restées bien muettes sur l’assaut de l’EIIL contre Kobanê, comme si ce qui se passe à leur frontière ne les concernaient pas.

EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014
EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014

Mais le contrôle par l’Armée Islamique d’un grande partie déjà de la frontière turco syrienne doit probablement (logiquement ?) les inquiéter. Et c »est toute la haute Mésopotamie, de plusieurs barrages sur l’Euphrate et de l’ensemble du pétrole syrien (qu’il contrôle déjà en partie, le reste étant dans les mains du PYD) ainsi que la jonction d’un large territoire syrien avec le tout nouveau « califat islamique » irakien  que risquerait d’entraîner à terme la prise de Kobanê . L’armée turque vient de se renforcer à Urfa sur la frontière avec le canton kurde. Ce n’est sans doute pas pour y prêter main forte à l’État Islamique.

YPG blessé soigné Urfa juillet2014
YPG blessé à Kobani soigné dans un hôpital à Urfa (Turquie)

En tout cas, alors que les Kurdes (et pas seulement eux) accusent régulièrement les postes frontières de cette province de permettre le passage d’ambulances convoyant des blessés jihadistes (vidéo ici )vers les hôpitaux de la province – même chose à Hatay –  dorénavant c’est pour les blessés YPG qui sont soignés à leur tour dans les hôpitaux publics d’Urfa , que s’ouvre celui du district de Suruç, frontalier avec Kobanê. Plusieurs blessés ont témoigné à des journalistes de la violences des confrontations.

 Il n’y a pas du avoir beaucoup de combattants PKK blessés  à se faire soigner  dans les hôpitaux publics du pays ces dernières décennies ( des malades peut-être depuis le début du processus de paix ?) Et entre YPG et PKK la nuance est de plus en plus mince.

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Camion IHH distribuant aide alimentaire à Rojava pour la première fois

Il y a quelques jours c’est aussi ce poste frontière que franchissaient les 13 camions pour Kobanê sur les 27 affrétés par IHH (l’association humanitaire islamiste, proche de l’AKP, célèbre depuis le Mavi Marmara et parfois accusée de venir en aide aux factions jihadistes)  qui pour la première fois allait ravitailler les trois cantons de Rojava.

Il s’agit peut-être juste de donner des gages à l’électorat kurde pro PKK, que l’AKP ne peut pas se permettre de se mettre à dos en cas de second tour à l’élection présidentielle. Mais je ne serais pas outre-mesure étonnée que l’appel d’Öcalan à la mobilisation générale fasse aussi l’affaire de ses principaux interlocuteurs turcs à Imrali. D’autant que l’ASL, l’armée syrienne libre (très soutenue par la Turquie) a déclaré soutenir les YPG et que des combats ont eu lieu à proximité de l’enclave turque de Süleyman Şah.

En 2004 j’affirmais aussi que le Kurdistan irakien dont personne n’aurait osé écrire le nom dans un journal turc (ni moi le prononcer à la frontière côté turc !)  était bien utile pour protéger la Turquie du bourbier dans lequel sombrait le reste de l’Irak. Mais j’ignore qui reste le principal ennemi (ou le plus menaçant) pour les autorités turques : Hafez el Assad  dont l’aviation bombarderait des positions de l’EIIL près de Qamishli dans le canton kurde de Cezire,  ou le « Calife » de Mossoul.

Quant au PYD/ PKK, s’il avait accepté de se retourner contre Assad comme la Turquie le souhaitait, cela fait sans doute un bail que le processus de paix aurait décollé.

Dans les cantons de Rojava, il semble que c’est la mobilisation générale. Les combattantes des YPG, porteuses d’une » image de modernité » à l’antipode de celle véhiculée par les combattants jihadistes, sont déjà célèbres (c’est tout juste si les médias qui couvrent la région ne donnent pas l’impression  qu’il n’y aurait  que des femmes dans les YPG).

YPG combattantes
Combattantes kurdes YPG

Mais dorénavant les médias sociaux véhiculent aussi des images moins habituelles de villageoises beaucoup moins jeunes ayant pris les armes, chargées de montrer l’ampleur de la mobilisation populaire.

Villageoises kurdes  Kobanê  juillet 2014
Villageoises kurdes ayant pris les armes, Kobanê juillet 2014

Dans le canton de Cezire  un service militaire obligatoire pour tous les jeunes entre 18 et 30 ans (avec des dérogations) vient d’être instauré. Quelques semaines auparavant, les YPG signaient à leur tour (le PKK l’a fait il y a quelques mois) l’appel de Genève prohibant  l’engagement de combattants mineurs dans des conflits armés et l’emploi de mines antipersonnel. Un engagement qui risque d’être difficile à appliquer strictement dans les villages assiégés où les villageois prêtent main forte aux YPG.

Mais c’est une vraie avancée, qui va aussi permettre de distinguer les YPG dans le(s) conflit syrien . Il y a peu, les médias turcs révélaient qu’un gamin turc  de 14 ans qui avait pu franchir la frontière en versant 20 TL (7 euros) à des contrebandiers ( il venait d’Ankara, comment les avaient-ils déniché ces contrebandiers ?) était soigné dans un hôpital d’Urfa après avoir été blessé dans les rangs de l’EIIL.

Province d'Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière  avec Kobane
Province d’Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière avec Kobane

Chez les Kurdes de Turquie, c’est la mobilisation pour Kobanê.  Depuis le 9 juin le  HDP a implanté un camp de tentes sur la frontière (Bilecik/Urfa). Des Kurdes d’Urfa y manifestent leur soutien à leurs cousins, belle-soeurs ou beau-frères  qui vivent  de l’autre côté de ce rideau de fer.

Le 14 et le 15 juillet  des  sympathisants venant de 7 provinces y sont attendus. Des artistes, comme les Kardes Türküler ou Fehrat Tûnç se rendent aussi sur la frontière  pour y manifester leur soutien. Pour ceux qui lisent le turc, comme d’habitude je conseille de lire les commentaires des lecteurs sur l’article que les Sanliurfa.com consacrent à cette mobilisation.

Suruç Urfa soutien aux YPG et Rojava kobani
Des Kurdes d’Urfa s’en prennent à la frontière qui les séparent de Kobanê (Kurdistan de Syrie).

Les leaders du mouvement kurde appellent à faire tomber cette frontière et à permettre aux Kurdes  de Turquie d’aller soutenir leurs cousins  à  Kobanê.  Mais c’est aussi  la division entre Kurdistan de Syrie et de Turquie (Ouest et Nord comme disent les militants) que ces hommes sont en train de faire tomber.

frontière syrienne Birecik  Kobane
Après avoir franchi la frontière syrienne, ce monsieur va revenir à Urfa Birecik
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane

On peut voir ces personnes  franchissant la frontière sur la vidéo : ICI

 Les volontaires n’ont pas attendu le démontage du mur de barbelés. Si le phénomène n’est pas nouveau, ces derniers jours des dizaines de Kurdes de Turquie l’auraient déjà franchie clandestinement. Comme tous les nouveaux mobilisés, ils partent au combat après 15 jours de formation pour ceux qui en ont besoin – pas pour les PKK qui rejoignent certainement Kobanê en nombre, ni sans doute pour les militants déjà formés en Turquie ces derniers mois. Et il est probable que durant ces deux journées de mobilisation beaucoup d’autres partent les rejoindre.

Il y a quelques jours le journaliste Barzan Iso twittait de Kobanê « Kobanê ne peut compter que sur le Nord (Kurdistan de Turquie) ». Effectivement, il peut compter sur sa solidarité.

réfugiés kurdes syriens kobanê juillet 2014
Réfugiés de Kobanê arrivant à Urfa

Dans l’autre sens, ce sont de nouveaux réfugiés qui la franchissent. Dans la province d’Urfa, ils sont déjà plus de 200 000. Et la question des réfugiés, dont les pays de l’UE se contrefichent (sauf pour les empêcher d’entrer) doit aussi  préoccuper les autorités turques et celles du Kurdistan  d’Irak.

Plus tard : Et effectivement des centaines de volontaires Kurdes ont franchi la frontière à Urfa pour rejoindre les YPG de Kobanê  entre le 14 et le 15 . Et  sans discrétion, ce mouvement a été salué par des feux d’artifices  comme on voit sur  la vidéo de  l‘article des Sanliurfa.com.  Près d’un millier de Kurdes de Turquie avaient auparavant déjà rejoint les YPG, selon les chiffres qui viennent seulement d’être divulgués sur les médias turcs.

Les autorités turques sont-elles contraintes de  laisser faire  pour éviter de faire exploser le processus de paix (ce n’est pas le moment !) ? Ou est-ce que cela les arrange maintenant que les YPG/PKK risquent leur peau pour contenir l’avancée de l’Etat Islamique qu’elles ont pourtant utilisé contre ces mêmes YPG ?

C’est Urfa qui accueillait les routiers otages de l’EIIL alors que près de là les djihadistes se déchaînent (Kobanê)

Routiers TIR arrivée Urfa

Le 3 juillet a été un beau jour pour Celahattin Güvenç le nouveau maire AKP d’Urfa, Et  pas seulement car venait d’être officialisée, deux jours plus tôt, la candidature de Recep Tayyip Erdogan à la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire de la République turque. Ce soir là, toutes les chaînes de télévision turques étaient braquées sur Urfa.  C’est là qu’atterrissait l’avion de la THY qui ramenait les 31 routiers retenus en otage depuis le 9 juin près de Mossoul, par des jihadistes d’ ISIS/ EIIL (ou par des tribus alliées).

Outre probablement une rançon (qui s’élèverait à 50 000 $ par camion) et peut-être d’autres arrangements, les ravisseurs ont aussi mis la main sur les 28 camions citernes et sur leur cargaison en mazout. Un joli butin, alors que les affrontements qui font rage pour le contrôle de la raffinerie de Baji qui ravitaille le Nord du pays a provoqué une grave pénurie d’essence. A Mossoul, c’est ISIS/ EIIL qui dorénavant contrôle sa distribution. Et leurs véhicules ne sont pas du genre à consommer du 4 litres/100.

Les chauffeurs routiers auraient été enlevés car leur firme (une firme de Gaziantep) n’aurait pas versé sa taxe habituelle aux rebelles jihadistes selon des témoignages de routiers. Cet enlèvement a sans doute aussi un lien avec l’enlèvement du personnel du consulat turc de Mossoul le surlendemain, même s’il s’agit peut-être de groupes de ravisseurs différents. On peut au moins s’interroger sur le fait qu’après cet « avertissement », les autorités turques n’aient pas décidé d’évacuer au moins les femmes et les 3 enfants de leur consulat. Mais la libération des routiers est peut-être de bon augure en ce qui les concerne.

camion citerne Irak

 J’espérais qu’aucun routier n’avait perdu son gagne pain dans cette éprouvante expérience Un camion citerne étant encore plus onéreux qu’un semi-remorque, je pensais qu’il n’y avait pas d’indépendants parmi eux. Je me trompais. Hanifi Aslan, un père de 6 enfants était ce qu’on peut appeler un « faux indépendant » (routiers propriétaires de leur camion, contractuels pour une grosse firme). Ce routier d’Urfa avait épargné pendant 25 ans pour devenir propriétaire du camion sur lequel les jihadistes ont mis la main. Et il s’est probablement endetté pour le faire.  J’ignore s’il est prévu de le dédommager, mais il n’en est question nulle part. Et il y en a sans doute d’autres comme lui.

H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion
H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion

Ces routiers de l’international (GR – grande route dans le langage routier) sont bien peu rémunérés (environ 1000 euros) pour le métier de dingue qu’ils font. Un boulot très dangereux en plus : 80 d’entre eux ont été tués sur les routes irakiennes depuis l’invasion américaine. Je parlerai peut-être de leurs conditions de travail dans un prochain billet – l’avantage de ne pas voyager comme un(e) privilégié(e), c’est qu’on rencontre d’autres voyageurs dont des routiers. Mais il suffit de voir les images qui ont été divulguées de leurs familles pour comprendre que l’or noir c’est pour d’autres, pas pour ceux qui risquent leur peau et usent leur santé à le transporter.

routiers TIR otages Mossoul  retrouvailles famillesRoutiers TIR otages ISIS retrouvailles familles photo Evrensel

Les infos du soir du 3 juillet montraient les images émouvantes des retrouvailles avec les familles qui les attendaient en compagnie de Monsieur le maire d’Urfa sur le tarmac de l’aéroport. Celles-ci n’étaient sans doute pas toutes là d’ailleurs. En apprenant leur libération, beaucoup avaient fait le trajet jusqu’au poste frontière de Silopi ( à 6 heures de route d’Urfa) pensant qu’ils arriveraient par là, ce qui semblait logique, d’autant que certains routiers sont originaires de la province frontalière de Sirnak (les autres sont surtout d’Urfa et de Mardin), comme la majorité des chauffeurs de TIR qui font le trajet avec l’Irak.

Mais après une première étape au camp de réfugiés pro PKK de Marmur, les ex otages ont été conduits à Erbil où un avion de la THY spécialement affrété les a conduits à Urfa après une escale à Ankara.

Les familles avaient sans doute été d’abord averties de leur libération par les routiers eux-mêmes. Certains ont communiqué régulièrement pendant leur détention avec leurs proches via leurs téléphones portables, très certainement avec l’accord tacite de leurs ravisseurs (même si le « discours officiel » affirme le contraire). C’est par les médias turcs que j’étais au courant de ces échanges téléphoniques. Les ravisseurs devaient donc l’être aussi.

Cette tolérance devait participer à une stratégie de communication, qui va de pair avec les témoignages d’ex-otages qui affirment avoir été plutôt bien traités malgré des conditions de détention très éprouvantes. Suite à des bombardements(ou peut-être à des changements de ravisseurs) leur lieu de détention a changé plusieurs fois et les températures pouvaient dépasser les 50 degrés, alors que les conditions sanitaires étaient plus que précaires (ça m’étonnerait qu’il y avaient des douches dans ces lieux de détention). Un routier a du être hospitalisé le jour de sa libération, à la suite d’une crise cardiaque.

Mais ils ont vite su que leurs vies n’étaient pas menacées, leur ravisseurs leur ayant affirmé qu’ils ne feraient aucun mal à d’autres « Musulmans », ce qu’il faut traduire par Sunnites. Heureusement qu’il n’y avait pas d’Alévis ou d’Alaouites parmi eux, quand on sait le sort que ces bons musulmans réservent aux Shiites dans la province de Ninive : plus de 200 Turkmènes shiites y auraient été massacrés en un mois. 200 000 ont fui la province.

Leurs ravisseurs ont tenté de les distraire par des lectures du Coran. Mais les cigarettes des fumeurs n’ont pas été confisquées, selon un routier témoignant pour Siverek.com Et heureusement ils auraient été dispensés du jeûne de Ramadan à cause des températures. Cela étant, après cette expérience ceux qui témoignent n’ont pas l’air d’être très enthousiastes pour repartir pour l’Irak. On les comprend.

 Routiers TIR otages repas Urfa

Ce n’est certainement pas pour raccourcir le temps de trajet des routiers originaires d’Urfa que le retour en avion a été privilégié : pour ceux originaires de Mardin et surtout de Silopi , cela l’a rallongé. Ils ont du reprendre la route, heureusement après s’être restaurés d’un copieux repas d’iftar (rupture de jeûne) pour arriver chez eux peu avant le lever du jour.

Celahattin Güvenç maire AKP d'Urfa accueille les routiers ex otages
Celahattin Güvenç maire AKP d’Urfa accueille les routiers ex otages de l’EIIL

Ce choix répondait peut-être aussi à d’autres impératifs, mais il est probable que l’accueil des ex otages sur le territoire turc par une mairie AKP a été privilégié. Or la mairie de Silopi ( et de la province de Sirnak) est BDP (pro kurde). De plus sur un tarmac il est plus aisé de contrôler le comité d’accueil : les caméras ont pu ainsi s’attarder sur un tayyipci de l’assistance qui manifestait bruyamment son enthousiasme et sa reconnaissance pour Recep Tayyip Erdogan et qui aurait peut-être été plus difficile à dénicher à Silopi où le BDP l’a emporté avec 80 % des suffrages. Et puis avec le maire marasli d’Urfa les médias ont pu continuer à parler de « routiers turcs », alors qu’ils doivent tous être Kurdes ou Arabes.

Urfa frontière Suruç ISIS EIIL
Urfa frontière syriene (Kobanê) ;en 2 jours plus de 3000 tirs de mortiers. Début juillet 2014

Espérons pour les routiers d’Urfa libérés qu’ils ne résident pas sur une zone frontalière avec la Syrie, notamment dans le district de Suruç, s’ils veulent prendre un peu de distance avec l’ambiance de Mossoul. L’image donne une idée du climat sur cette frontière.

De l’autre côté l’ l’EIIL/ ISIS se déchaîne depuis le 2 juillet contre le canton kurde syrien de Kobanê (Rojava). Et depuis qu’elle a mis la main sur l’armement de l’armée irakienne à Mossoul, l’organisation islamiste est bien mieux armée. Le danger est tel que les différentes factions kurdes rivales (YPG et KNC) combattraient cette fois ensemble. Des dizaines de combattants kurdes des YPG (dont au moins un jeune originaire d’Urfa/Suruç et une jeune femme de Erzurum/ Karayazi) ont été tués en une semaine. L’EIIL aussi aurait subi de lourdes pertes. Des villageois ont été massacrés. Des villages se sont vidés de leurs habitants qui ont fui pour le chef lieu (120 000 habitants) ou vers la Turquie . Enfin ceux qui n’ont pas pris les armes. 9 de ces gros bourgs sont maintenant occupés par l’EIIL/ISIS

Siverek eau électricité coupé photo Siverekgençlik
Villageois de Siverek en quête d’eau.

Espérons aussi pour eux qu’ils ne font pas partie des administrés de la province (à Siverek par exemple) comme ceux d’autres provinces (comme à Silopi) qui ont eu la bonne surprise de découvrir que TEDAS, la compagnie d’électricité (privatisée depuis un an) responsable de nombreuses coupures dans toute la région la nuit électorale du 30 mars, venait de leur couper l’eau et l’électricité pour Ramadan. Ce qui là encore pourrait leur rappeler leurs conditions de détention : à Urfa aussi les chaleurs sont caniculaires en juillet.

On est assez loin de la belle image de la Turquie idéalisée par les reklam de Ramadan, que j’avais présentée dans un billet, il y a quelque  temps déjà.

Celahattin Güvenç maire AKP Urfa accueil TIR otages Mosul
Le maire AKP d’Urfa en compagnie de familles des routiers libérés (3 juillet 2014)

Pour monsieur le maire d’Urfa la nuit du 3 juillet et l’accueil des routiers a été une trêve bienfaisante. Mais cela  gronde dans sa province (les commerçants d’Urfa privés d’électricités sont ravis). Heureusement la chaîne de TV pro gouvernementale qui divulguait les belles images de retrouvailles s’était bien gardé de profiter de l’occasion pour donner la parole à ses administrés mécontents ou inquiets.

Avoir ces braves combattants jihadistes comme voisins, ce doit être de moins en moins rassurant. Et ISIS/EIIL contrôle déjà la frontière à Akçakale (province d’Urfa) et à Karkamis dans la province voisine de Gaziantep. Les postes frontières sont fermées, mais les déplacements clandestins  ne seraient pas  interrompus selon des journalistes présents sur place. La frontière reste de fait ouverte aussi pour les YPG : des blessés sont soignés à l’hôpital de Suruç. Mais si  Kobanê tombe,  c’est presque toute la frontière syrienne avec la province d’Urfa qui sera entre les mains de l’EIIL .