Erbil frappé par un attentat au lendemain des élections législatives (6 morts et des dizaines de blessés)

A une époque j’admirais le courage dont faisaient preuve ceux qui formaient de longues files d’attente devant les services de recrutement de la police à Erbil. Ils étaient régulièrement la cible d’attentats. Mais cela faisait des années, depuis 2007 plus exactement, que le Kurdistan irakien était préservé des attentats qui frappent régulièrement les régions d’Irak voisines, assurant ainsi la tranquillité  à  ses habitants et aux nombreux investisseurs qui se précipitent vers ce havre de paix, grandes compagnies pétrolières comme Exxon ou Total en tête.

Mais dimanche 29 septembre,  en début d’après midi, la capitale de la région autonome était frappée par un violent attentat qui visait à nouveau les forces de sécurité, tuant 6 personnes (11 en comprenant les membres du commando suicide) et faisant plus de 60 blessés, dont 42   membres des forces de sécurité. 2 des blessés les plus gravement atteints ont été transférés vers des hôpitaux de Turquie.

Une attaque qui devait rien à l’improvisation. Selon le journal kurde Rudaw, dimanche en début d’après-midi une fourgonnette a tenté de s’introduire de force dans l’enceinte du quartier général  des services de sécurité  (Asayis). Le chauffeur a actionné un  détonateur avant  que les gardes qui surveillent l’entrée ne l’abattent. Quatre autres membres du commando suicide, armés de fusils et de grenades ont alors tenté à leur tour de s’introduire dans le bâtiment avant d’être à leur tour abattus par des gardes (à moins que ce ne soit en se faisant exploser, selon les sources).

A la suite de cette attaque  toute la région était en alerte et des checkpoints étaient installés un peu partout.

Ce n’est sans doute pas un hasard si cette attaque très soigneusement préparée a eu lieu exactement une semaine après les élections législatives au Kurdistan. Des élections dont sans grande surprise le KDP, le parti de l’actuel président de la région, Mustafa Barzani, est sorti vainqueur remportant 719 000 voix  (38,3%), ce qui devrait lui permettre d’obtenir 8 sièges supplémentaires ). Son grand rival UPK (Yetiki) dont le leader Jelal Talabani « absent » depuis de longs mois de la scène politique pour des raisons graves de santé, n’est arrivé  qu’en 3ème position avec 324 000 voix (17,2%) . Gorran, le petit nouveau fondé en 2009 à la suite d’une scission au sein de l’UPK  occupe la seconde position avec 446 000 voix (23,7%) , mais perdrait un siège. De petits partis religieux se partagent les autres voix (l’Union islamique kurde avec 178 600 voix – 9,5%- et  la Communauté islamique kurde avec 113 000 voix, soit 6% des suffrages), ainsi que les minorités turkmène  ( 5 listes turkmènes se sont partagées 8000 suffrages, bien en deçà  du nombre de votants turkmènes qui ont donc préféré voter pour des listes non ethniques ) et chrétiennes auxquelles 11 sièges sur les 111 que compte l’Assemblée sont réservés.

Pour le moment l’attentat n’a toujours pas été revendiqué, même si certains n’ont pas tardé à y  voir la signature d’ISIS (Islamic State of Irak and great Syria) , un groupe  de la mouvance d’Al Qaida, qui combat aussi  en Syrie notamment contre les Kurdes du PYD (la branche syrienne du PKK).. Cela étant entre le PYD de Salih Muslim et le KDP de Mustafa Barzani les relations  ne sont pas des plus cordiales , c’est le moins qu’on puisse dire.  Dernièrement la fameuse grande conférence kurde qui devait initialement se dérouler mi août a été à nouveau repoussé à la mi novembre.

Et ISIS n’est pas la seule organisation islamiste violente présente en Irak et au Kurdistan irakien. En 2004, pour la fête de l’Aïd,  2  attentats d’ Ansar Al Sunna (un avatar d’Ansar al Islam)  contre les sièges des deux principaux partis kurdes avaient fait 105 morts à Erbil. Et jusqu’en 2007, d’autres  organisations de la même mouvance ont été responsables d’ attentats dans la région.

Ces dernières années le Kurdistan était « une oasis de paix » alors que la  violence est en recrudescence dans le reste de l’Irak et notamment dans les villes voisines de Mosoul et de Kirkouk.  Et ce n’est certes pas un attentat, aussi violent soit-il, qui suffit à changer la donne. Mais difficile de rester un havre de paix quand le reste de la région s’embrase.

 

 

 

 

15 heures d’attente à la frontière entre le Kurdistan irakien et la Turquie : record battu !

 

La première fois que je m’étais rendue à Erbil, au Kurdistan d’Irak,  durant l’été 2004,  les Français présents sur le territoire autonome devaient pouvoir se compter sur les doigts d’une main.  La ville avait un petit air  de far- west, même si je n’y ai jamais entendu un coup de feu. Il n’y avait alors qu’un super marché sur tout le territoire, à Dohouk.  Les soldats américains en villégiature venaient s’y approvisionner – je présume que les rayons entiers de boîtes  de corn- beef leur étaient destinées. Et les gardes à l’entrée étaient armés de kalachnikov.

Elles n’ont pas disparues, mais elles se font maintenant bien plus discrètes. Pas de gardes armés de kalachnikov à  l’entrée du « Family Mall » où le magasin Carrefour s’est implanté. Les agents de sécurité à l’entrée de ce temple de la consommation pour nouvelles classes parfois extrêmement  aisées ressemblent à tous les agents de sécurité du monde.  Le rêve de transformer Erbil en nouveau Dubai, dont on parlait déjà à l’époque, est en train de devenir une réalité.

Le voyage vers une ville où Carrefour s’est implanté, ne constitue évidemment plus une aventure.  Les Européens qui vont s’y faire de l’argent, s’y rendent maintenant directement en avion. Pour d’ autres, et notamment pour la très nombreuse  main d’œuvre venue de Turquie,  en majorité kurde mais pas seulement,  qui travaille sur le territoire autonome, des autobus relient dorénavant directement Diyarbakir à Erbil, Dohouk, Zahro  ou Suleymaniye.

Cette fois, il m’a donc suffit de monter dans un bus à Diyarbakir : 12 heures plus tard, j’étais à Erbil, sans avoir à sauter d’un bus (ou d’un taxi partagé avec d’autres passagers)  à un taxi  de Cizre pour traverser la frontière, puis dans un  autre taxi qui me conduisait jusqu’à Dohouk, ou si j’avais de la chance jusqu’à Erbil. Voyage devenu  plus confortable, mais avec moins de surprises évidemment, et donc plus vraiment un voyage…

Enfin c’est ce que je pensais, en prenant le billet pour le retour, à une compagnie Vanli (originaire de Van), ce qui m’a valu une réduction sans marchandage, verres de thé, et jus de fruits quand le vendeur, un  Vanli bien sûr  a appris que je m’étais rendue sur place lors du tremblement de terre. Comme à l’aller, on m’avait attribué la place considérée comme la meilleure, la numéro 1, celle juste derrière le chauffeur.

Mon bus a quitté Erbil à 20 heures. Il était encore plus confortable que celui de l’aller – et je pensais donc arriver à Diyarbakir assez fraîche, dans la matinée.

On était loin de l’ambiance électrique qui régnait lors de certains de mes précédents passages. Dorénavant les relations entre la Turquie et le Kurdistan irakien sont normalisées et à la frontière, aucun militaire turc ne m’a demandé ce que j’allais faire en Irak (un peu étrangement, c’était les soldats turcs et non les pershmergas kurdes qui me posaient ce genre de questions). Je me souviens m’être un peu inquiété il y a quelques années. Je ne sais plus très bien pour quelle raison, mais ça chauffait sec entre la Turquie et le Kurdistan irakien. Barzani menaçait de fiche la pagaille à Diyarbakir si ça continuait et il se faisait qualifier de chef féodal par Tayyip Erdogan. Les affaires turques déjà  florissantes sur le territoire contredisaient d’aussi charmantes relations. N’empêche que je craignais que les formalités à la douane n’en finissent pas.

Surprise ! Elles n’avaient pas été beaucoup  plus longues que  d’habitude, même si on sentait de la tension dans l’air. Je crois que c’est cette fois là qu’un militaire (je présume un appelé anglophone chargé d’interroger les étrangers, pas tous sensés connaître le turc) était tombé sur une photo d’Ahmet Altan dans un de mes petits albums photos trouvés dans mes bagages et qui le feuilletant m’avait demandé « Vous  connaissez Ahmet Altan ?  » –  » Je l’ai pris en photo chez lui.  Je le connais un peu, oui ». A mon (presque) étonnement, il avait alors refermé mon album qu’il m’avait rendu, comme si j’étais quelqu’un d’important. Ahmet Altan n’est pourtant pas connu pour ses écrits pro militaristes. En gros c’est comme si j’avais déclaré connaître François Mauriac à un commandant français pendant la guerre d’Algérie et que celui ci m’aurait répondu par un sourire radieux.  Mais en Turquie ça fait longtemps j’ai renoncé à toute rationalité « alla française ».

Cette fois je rejoignais la Turquie en même temps que Massoud  Barzani, qui y était reçu comme un chef d’Etat , par le chef du gouvernement Recep Tayyip Erdogan, le chef de l’Etat Abdullah Gül et le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu.  Évidemment, lui s’y rendait en avion, pas en compagnie d’ouvriers et de petits entrepreneurs de Turquie rejoignant leurs foyers pour quelques jours de repos ou une fois leur chantier achevé. Cela étant je n’avais aucune raison de m’inquiéter cette fois. Les formalités entre deux pays amis  devaient être relativement rapides.

Et je me trompais….Il était minuit quand notre autobus atteignait la frontière où notre autobus et de nombreuses voitures particulières : taxis de Silopi et Cizre qui font le va et vient de deux côtés de la frontière,  voitures étrangères de la diaspora  ou très luxueuses automobiles kurdes irakiennes,  dont les passagers profitaient peut-être du jeudi férié à l’occasion des  fêtes des Yézidis et du long WE (au Kurdistan irakien comme ailleurs en Irak, c’est le vendredi qui est chômé suivi du samedi pour les administrations) pour se rendre en Turquie.

Il était 15 heures quand nous avons enfin pu reprendre la route, toutes formalités accomplies. Si bien que quand nous sommes arrivés à Diyarbakir, la nuit était déjà tombée.  15 heures pour traverser cette frontière, certes un peu particulière : c’est mon record. Même avant la modernisation du poste frontière d’Habur côté turc, quand c’était un peu la pagaille,  au maximum le passage m’avait pris quelques heures. Le temps de croiser par hasard des Kurdes irakiens de ma ville qui rentraient passer un peu temps au pays, alors que j’en ressortais dans la bruyante cafétaria du poste de douane. (maintenant, elles sont flambantes neuves , silencieuses et non fumeurs et je n’y ai croisé personne par hasard ).

J’ignore pour quelle raison – Etait-ce le voyage de Barzani qui bien sûr  en irrite certains ? Est-ce à cause des grosses opérations contre le PKK qui s’intensifient  avec le retour du printemps ? Ou des menaces venues de la Syrie voisine ?  Mais il y avait de la nervosité dans l’air. Et les contrôles de sécurité étaient sérieux.  Côté irakien des pershmergas kurdes démontaient les portières de voitures particulières (et ce n’était pas pour vérifier si s’y cachait des cigarettes de contrebande). C’est la première fois que je voyais ça.  Côté turc notre bus comme tous les véhicules est passé sur une fosse de contrôle et tous nos bagages ont été passés aux rayons X (et les cigarettes, n’étaient pas non plus la préoccupation des douaniers et militaires turcs) …comme d’habitude par contre.

Mais c’est à la fin de notre périple sur cette frontière , en passant les formalités de la police des frontières turque, qu’on a compris ce qui était une des  causes de ce ralentissement : un seul poste au lieu de deux était ouvert ! Pourquoi ? J’avoue que j’ai pas posé la question au policier qui paraissait assez irrité (il faisait plus de 27 ° et il devait être épuisé).  Mais quand ça ralentit comme ça, c’est généralement qu’il y a des raisons.

 

C’était le troisième trajet que c’était ainsi m’a dit un des membres du personnel du bus, alors que nous profitions du soleil du matin  et de la vue sur les sommets enneigés sur le pont – sorte de No man’s land –  qui sépare les deux pays, « Normalement il faut au maximum trois à quatre heures pour traverser. Mais au précédent trajet ça a mis 10 heures déjà. Et cette fois comme c’est parti on en a au moins pour 12 heures ».

15 heures qui  ne m’ont pas paru trop longues finalement. C’est la seule frontière que je connaisse qui soit ainsi propice aux rencontres.  Seule femme , de plus étrangère du bus, j’étais chouchoutée par les autres passagers.  Ceux se rendent en avion à Erbil, n’apprennent rien  sur ceux qui construisent sa croissance. Et puis ça aurait pu être pire : un passager m’a dit avoir attendu plus de 24 heures, un jour qu’il rentrait à Batman pour Bayram. Et il  est même arrivé à un autre de devoir patienter…4 jours !  Mais heureusement que j’avais renoncé à me rendre aux festivités yézidies qui débutaient ce jour là à Lalesh. Si j’étais partie le lendemain, comme je le prévoyais,   j’aurais raté mon avion qui décollait de Diyarbakir le lendemain soir…

 

 

Uludere : les images filmées par les drones montraient que les F16 bombardaient des civils.

Les images filmées par les drones  corroborent les  témoignages des   villageois d’Uludere et des 2 seuls survivants du massacre par des F16 de l’armée turque, de 34 petits contrebandiers , le 28 décembre dernier.  C’est ce qu’ont constaté les membres de la commission parlementaire en charge  des Droits de l’homme, après avoir  visionné le 4 heures sur les 9 heures filmées par ces drones, rapporte les journaux  Bianet et Today’s Zaman.

Enfin les membres de cette commission qui se sont exprimés. La plupart des  députés AKP ont choisi de ne pas le faire,  arguant de la confidentialité de l’enquête. Parmi ceux-ci, seul Sener qui dirige  la sous commission  Uludere  l’a fait en estimant qu’il était difficile de voir que les groupes bombardés étaient  de simples contrebandiers, il  préfère attendre d’avoir l’ensemble des données pour tirer les premières conclusions. Sinon même Attilla Kaya, député MHP (extrême droite) trouve étrange « que des membres de l’organisation terroriste se transforment  en cible aussi parfaite ».

Les députés de l’opposition CHP et BDP , parmi lesquels figurent entre autre Hüseyin Aygun, un avocat député CHP de Tunceli et Ertugul Kürkçü, député BDP  de Mersin et ancien compagnon de Deniz Gezmis (pendu après le 12 mars 1972))   estiment quant à eux  que les 4 heures visionnées montrent très clairement que les groupes que les F16 allaient bombarder. à 4 reprises entre 21 h 40 et 22 h 30 étaient des villageois qui se livraient à un banal et très peu discret trafic de contrebande.

Voici la chronologie des événements rapportée par Malik Özdemir, député (CHP) de Sivas.

–  17 heures 20 : côté irakien, 4 camions arrivent dans la vallée des rivières Haftanin et Kutalma à proximité de la frontière turque. (les députés relèveront la présence de 8 camions en tout)

18 heures 20 : premières images des villageois. Un groupe de contrebandiers rejoint les camions.

18 heures 55 : arrivée du 3ème groupe de villageois.

19 heures 16 : le premier groupe a fait le plein de marchandises et reprend la route vers la frontière turque.

19 heures 40 : le groupe atteint la frontière turque. Ils attendent à proximité de la frontière jusqu’à 21heures 24, ce qui prouve qu’il y avait des tirs d’artillerie pendant ce laps de temps.

– 21 heures 36, Un drone désigne une cible aux avions par un jet de laser. Premier bombardement

21 heures 43 : second bombardement.

22 heures 04 : troisième bombardement.

22 heures 24 : un groupe de villageois qui suivait est à son tour bombardé (quatrième bombardement)

– 22 heures 45 : des villageois  quittent précipitamment le village pour rejoindre la scène du massacre.

23 heures : Les villageois arrivent sur les lieux.

Ces membres de la commission  indiquent qu’ils n’ont pas eu besoin de  recourir aux spécialistes de ce type d’images, présents lors du visionnage, pour voir qu’il s’agissait de contrebandiers. Selon leurs témoignages, les mules chargées de marchandises sont visibles  à l’ œil nu.  A un moment, un groupe de contrebandiers traversent une rivière en file indienne sur un pont et il est même possible de les compter, ainsi que  leurs mules qui sont plus nombreuses que les hommes.

La façon dont ces garçons communiquent avec le village, la façon dont ils se déplacent groupés et lourdement chargés,  tout   indique qu’il s’agit de civils, déclarent-ils.  Pour ma part j’ai réalisé à quel point le lieu du massacre était proche du village. Qui peut sérieusement croire que plusieurs dizaines de combattants du PKK  (ou un haut commandant  du PKK infiltré au sein d’un groupe de contrebandiers et dont aucun informateur sur place n’aurait pu certifier la présence)  auraient gentiment  attendu  pendant près de deux heures, que l’artillerie se calme pour entrer en Turquie en choisissant de le faire  à 15 mn de villages korucus, ces gardiens de villages rétribués pour se battre contre le PKK . Villages  avec lesquels ils communiquaient par  téléphones portables – des communications faciles à intercepter. Il y a suffisamment de gens en prison pour le savoir en Turquie !

Il serait surprenant que des combattants du PKK qui s’infiltrent s’amusent à communiquer avec des villages  (qui plus est korucus ) par téléphones portables, ou à envoyer des messages à leurs petites copines ( une habitude partagée par les ados de Bordeaux , de Berlin avec  ceux Sirnak/Uludere – en tout cas c’est comme ça aussi à Hakkari. J’imagine donc que certains d’entre eux l’ont fait pendant les deux heures d’attente). Et difficile aussi d’imaginer que ces communications transfrontalières n’aient pas été repérées.

La commission relève aussi que les images montrent qu’après  le premier bombardement, les garçons  se sont tous regroupés, un réflexe de protection qui a fait d’eux une cible parfaite. Des combattants entraînés comme ceux du PKK se seraient au contraire dispersés pour augmenter leur chance de survie (je présume que c’est aussi ce qu’on apprend aux recrues dans les armées régulières..). Ce réflexe vraiment étonnant pour de supposés combattants aguerris n’a pas fait cesser les bombardements.

 

Est-ce que beaucoup d’élus AKP de la région pensent sincèrement que ce  groupe de contrebandiers pouvait être  aisément confondu avec un groupe de PKK ? Certains sont sans doute  inquiets. Les villages de korucus (gardiens de village) comme ceux de Roboski et de Bujeh d’où ils étaient originaires  votent généralement AKP, même si ce n’est pas systématique. Le district d’Uludere a pour sa part voté très massivement BDP (pro kurde) en juin dernier – comme beaucoup de districts entre Hakkari et Nusaybin ( province de Mardin sur la frontière syrienne). J’ignore ce qu’il en a été dans les villages de Roboski et de Bujeh, mais avec ce massacre,  les villages korucus doivent être sous le choc.

En tout cas,  « ceux qui disent être incapables de voir que ceux qui étaient visés étaient des villageois se livrant à de la contrebande,  doivent reconnaître qu’il sont tout aussi incapables de dire qu’il s’agit de combattants du PKK », conclut  le député de Sivas.

La commission  a demandé à visionner des images de véritables combattants du PKK filmées par des drones pour pouvoir  comparer avec celles des villageois d’Uludere. Ils ont aussi demandé des éclaircissements aux 3 spécialistes de l’industrie électronique militaire (ASELSAN) et au 2 officiers de l’état major  présents ce 15 février. Notamment pour quelles raisons, dans quelles circonstances et après avoir pris quels renseignements et près de qui, l’ordre de cette opération  a été donnée à Ankara. En effet, c’est Ankara – c’est-à-dire l’état major et le gouvernement –  et non le commandement régional ; qui dirige les opérations quand elles sont transfrontalières, comme c’était le cas puisque les contrebandiers avaient été contraints d’attendre plusieurs heures de l’autre côté de la frontière par des opérations terrestres. Ils n’ont obtenu aucune réponse indique Bianet.

Ces officiers  venaient auparavant d’être interrogés par le procureur de Diyarbakir, qui est chargé d’une enquête judiciaire. De son côté l’armée a ouvert une enquête sur le rôle de la gendarmerie dans la région.

Est-ce que toutes ces enquêtes permettront de lever le voile sur les circonstances qui ont transformé ces 34 garçons en cible trop parfaite pour les F16 ? Après l’ attentat de Semdinli fomenté par des membres de la gendarmerie contre la librairie Umut (un chauffeur de taxi qui passait avait été tué), en novembre 2OO5, j’assurais à mes amis d’Hakkari (bien plus sceptiques que moi)  que les choses changeaient en Turquie avec la démocratisation et la marche vers l’UE. Et que cette fois les circonstances de ce qui faisait la une des médias, avaient bien plus de chance d’être éclaircies et ses commanditaires punis.

Les premiers temps, le déroulement de l’enquête m’avait donné complètement raison. Puis le procureur chargé de l’enquête avait été limogé… Il a enfin fini par être réintégré dans ses fonctions. Les poseurs de bombes qui, à la différence de gosses lanceurs de pierre arrêtés depuis par la police  dans la même petite ville, attendaient la fin de leur procès en liberté, viennent d’ être condamnés. Ce qui est un progrès comparé aux périodes précédentes.  Mais comme dans le procès Hrant Dink, seuls ceux qui avaient été pris la main dans le sac ont été condamnés. Aucune trace de complot … malgré le nombre élevé  de ceux qui sont emprisonnés parce qu’ils sont suspectés d’avoir comploté contre le gouvernement. Le journal Radikal parle du » syndrome – il y une organisation, mais on n’a pas pu la trouver ».

Ce qui est certain, c’est que le massacre des 34  petits contrebandiers d’Uludere (la plupart n’avaient pas 20 ans et le plus jeune 13 ans) a choqué la région de façon sans doute encore plus  profonde que le scandale de Semdinli,. Les images de leurs funérailles seront certainement omniprésentes dans les festivités du prochain Newroz.  Il est probable qu’on y trouvera aussi un écho de ce qui se passe au sein  de la minorité kurde de Syrie. Évolution  qui inquiète la Turquie et qui n’est peut-être  pas complètement étrangère  au  massacre de ces  petits contrebandiers. Moins que jamais il n’est possible de tenter de comprendre les soubresauts  de la question kurde en Turquie sans avoir un œil sur la vie politique intérieure turque et l’autre  sur les pays voisins (Syrie, Irak, Iran).

 

 

Le PKK a-t-il liquidé un agent des services secrets turcs (MIT) au kurdistan irakien?

Pourquoi et comment Musa Yusef  a-t-il été tué ? C’est la question que pose le journal kurde irakien Rudaw, qui apporte quelques éléments de réponse.

Selon le journal, Musa Yusuf (35 ans), un Kurde irakien vivant à Zakho sur la frontière turco irakienne, ravitaillait  le PKK  – en nourriture seulement ajoute son père, mais il y aurait parfois  eu  quelques armes  cachées dans les cartons de tomates – et  était aussi  un sympathisant du PKK convaincu, toujours selon son père .  Il a été enlevé en même temps que deux autres hommes par l’organisation , peu de temps  après l’attaque de F16 qui avait causé la mort de 35 petits contrebandiers kurdes à Uludere.  Fin janvier, sa famille retrouvera son corps portant des traces de torture. Les deux autres hommes quant à eux auraient été relâchés et seraient actuellement détenus par les services de sécurité kurdes .  La famille de Musa Yusef  accuse le PKK de l’avoir tué.

Officiellement celui-ci nie toute implication dans ce meurtre. Évidemment, enlever et tuer un citoyen kurde irakien, en plein Kurdistan irakien, ce n’est pas le genre de pratique qui doit beaucoup plaire aux autorités locales.  Mais un membres du PKK  aurait confirmé à Rudaw, que Musa Yusef  avait bien été enlevé.. Il l’aurait lui-même interrogé , mais en douceur selon lui . Seulement, un autre contrebandier kurde, détenu lui aussi quelques jours par le PKK, affirme avoir entendu des plaintes et des cris  venant de la cellule voisine (il y a l’air de passer du monde, dans les prisons du PKK …).

Après l’attaque d’une de ses bases, dans laquelle 5 de ses combattants ont été tués, le PKK aurait suspecté Yusef d’être un informateur du MIT, les services secrets turcs. Peu après cette attaque,  l’organisation aurait reçu de Turquie des photos de cette base. Photos qui auraient été prises de la voiture de Yusef, une vingtaine de jours avant l’attaque. L’homme aurait avoué. Puis, selon cette source toujours, il  se serait pendu à l’aide de son pushi, parce qu’il aurait été effrayé d’apprendre que le KRG allait être informé de ses agissements. Je ne sais pas quel sort fait subir le KRG à un informateur du MIT, mais à mon avis, ce n’est sûrement pas pire que ce que lui réserve le PKK….Il n’avait sans doute aucune raison de s’effrayer davantage à la perspective d’être dénoncé aux autorités kurdes irakiennes.

Le même informateur affirme que l’enregistrement de ces aveux auraient été envoyé au KRG, les autorités kurdes irakiennes,  qui  de leur côté affirment n’avoir rien reçu.

Selon d’autres sources, Yusef aurait été à l’origine de l’information qui avait guidé les F16 turcs contre des contrebandiers d’Uludere,  sensés être un groupe de combattants du PKK au sein duquel le commandant PKK Fehman Huseyin aurait pu se trouver rapporte l’article…qui omet malheureusement de dire si ces sources sont fiables ou si ce ne sont que de simples rumeurs. Et il ne donne aucun élément non pluspouvant étayer ou infirmer cette thèse  –   proximité des dates exceptée, ce qui évidemment interroge sur la possible implication de Musa Yusef .

 

Certains de ces proches, relayés par des médias locaux, affirment quant à eux que Musa Yusuf travaillait pour les services secrets du KDP, le parti de Barzani.  Sympathisant PKK,  supposé agent des services secrets du KDP et supposé  informateur du MIT, ça commence à faire beaucoup pour un seul homme et beaucoup de spéculations autour de sa liquidation.

Il est de plus possible que tout ceci ne soit pas sans lien avec l‘affaire du MIT qui secoue la vie politique turque. Simple spéculation bien entendu, mais à laquelle on ne peut que songer au vu de l’actualité en Turquie.

Kayip Mezar (la tombe perdue) a fait de sa réalisatrice, Mizgin Mujde Arslan, une suspecte kurde de plus..

C’est sa propre histoire que la réalisatrice kurde Mizgin Mujde Arslan raconte dans ce film, qui sera présenté au festival du film d’Istanbul, qui commence le 31 mars prochain. Celle de son père, qu’elle n’a jamais connu. En 1982, un an après sa naissance, il avait rejoint le PKK. Des années plus tard, sa famille apprendra qu’il a été tué. Une histoire qui est aussi celle de milliers de familles en Turquie et qui est tellement peu une apologie de la guerre, que sa réalisation a été subventionnée par  le ministère de la culture et du tourisme…qui devait bien avoir connaissance du sujet !

Pour le réaliser, elle a suivi les traces de ce père jamais connu jusqu’au  camp de réfugiés de Mahmur, au Kurdistan irakien. Et voilà ce qui par les temps qui courent a suffi à en faire une dangereuse suspecte. On se souvient que le mois dernier, Idris Naim Sahin, le ministre de l’intérieur a clairement désigné les artistes kurdes trop engagés à son goût, comme de dangereux » propagandistes de la terreur », une terreur qui selon lui était « plus difficile à combattre que dans la montagne ». (quoiqu’on ne voit pas très bien en quoi  arrêter une réalisatrice est une opération particulièrement risquée…)

Elle, ainsi que l’acteur-  réalisateur Ozay Sahin se sont donc retrouvés  en garde à vue, embarqués dans la dernière grande opération dit du KGK, le 13 février dernier. Depuis ils ont été remis en liberté et Mizgin Müjde Arslan pourra présenter son film au festival du film d’Istanbul, un film que les procureurs  de l’affaire du KCK auront donc pu visionner en avant-première, titre le journal Radikal.

Ému par ces arrestations, le monde du cinéma s’est mobilisé dans une lettre ouverte signée par de grands noms du cinéma turc, comme Semih Kaplanoglu, Özcan Alper ou Yesim Ustaoglu à laquelle Mizgin Müjde Arslan qui a travaillé comme journaliste pour l’agence kurde  Dicle Haber, a consacré un livre.

Même si leur remise en liberté est une bonne nouvelle, placer des réalisateurs en garde à vue n’est  vraiment pas génial et rappelle une époque pas si lointaine et qu’on croyait pourtant révolue, où les plus beaux films du cinéma turc étaient censurés dans leur pays.

 

46 Juifs de Baskale (Van) accueillis chez eux après 50 ans d’exil.

Cet homme qui embrasse le sol de l’aéroport de Van, à sa descente de l’avion, revenait pour la première fois depuis 50 ans, là où il est né.  Comme les 46 Juifs Baskale du groupe qui revenaient dans cette petite ville entre Van et Hakkari, ce jour là. Et c’est une histoire qui change des dépêches qui nous parviennent  de la frontière turco iranienne où il arrive que ça barde parfois, mais où les gens ne passent pas leur temps à faire la guerre.

Les familles de ces Juifs Baskale étaient venues  d’Egypte et  s’étaient installées  à Baskale avant  la première guerre mondiale, selon les Yüksekova haber . Une centaine de familles juives vivaient dans ce district et l’avaient quitté il y a cinquante ans, pour Istanbul, Israël  ou  l’Europe (certains du groupe  venaient d’Allemagne). Je ne sais pas encore dans quelles conditions exactement,  Ni si ce sont dans les mêmes conditions que sont aussi partis  les Arméniens (comme on appelle tous les Chrétiens dans le coin, mais je pense qu’il devait aussi y avoir des Syriaques) qui vivaient aussi là.

Dans son discours Derviş Polat le président du BDP local, le parti pro kurde, dit regretter la diversité ethnique et religieuse d »une l’époque où « Juifs, Arméniens, Turcs, Kurdes vivaient à Baskale ».  Peut-être qu’ils avaient été incités à partir, Les années 60 n’étaient pas des années joyeuses pour les minorités religieuses en Anatolie.Ou peut-être que derniers arrivés, ils ont été les premiers à prendre le chemin des migrations de travail. En 1960 le trajet de Baskale à Istanbul prenait plusieurs jours.

En Mai dernier,  le BDP qui a gagné la mairie aux dernières élections municipales,  organisait  leurs  retrouvailles avec l’endroit où ils sont nés.Et ce n’était pas un petit événement. Ils étaient des centaines à  accueillir leurs anciens compatriotes  à l’aéroport de Van.

… et plus de 300 voitures faisaient un cortège au bus qui  conduisait le groupe à Baskale. Bien sûr en tête parade le véhicule officiel du BDP.

Ils y retrouvaient leurs anciens voisins, avec lesquels ils renouent et parlent kurde ou turc, selon les rencontres .    » 50 ans plus tard, je suis toujours du même village » dit l’un d’eux. Être du même village, c’est la base de l’identité et des solidarités  dans toute l’Anatolie.

Des voisins  qu’ils n’avaient pas toujours perdus de vue. L’homme qui embrasse le sol en arrivant à l’aéroport de Van explique plus tard qu’il a quitté le village à l’âge de 10 ans, mais qu’il a toujours continué à voir certains de ses camarades de classe. Il est probable que cette bande de vieux copains juifs et musulmans sont à l’origine de ces retrouvailles collectives.

İskender Ertuş, le chef du clan(Aşiret) des Gohreşan  et  aussi chef korucus (gardiens de village) les a aussi reçus. Pour simplifier, les sympathisants du BDP soutiennent généralement le  PKK contre lequel les korucus sont armés et reçoivent une petite solde (et leur clan quelques autres avantages,qui peuvent ne pas être négligeables –  surtout près de la frontière iranienne. Et celle avec l’Irak n’est pas loin non plus). Mais ceux qui connaissent la région, ou simplement un peu la Turquie,  ne s’étonneront pas que des fractions ennemies fassent la paix dans un moment pareil. Même si période électorale aidant, c’était sans doute  plus tendu à d’autres moments. En règle générale – mais il faut se méfier des généralités- les villages korucu votent pour l’Etat, c’est à dire AKP ces derniers temps.

Après un accueil à la mairie où une vidéo du passé juif de la petite ville leur avait été préparée, les  Juifs Baskale sont allés se  recueillir  dans le  cimetière juif de la petite ville.

Le groupe s’est  ensuite rendu au village de Güroluk (Elenya) où lors de la visite au turbe  (tombe)  de  Şêx İsmail Kutbeddin, tout le monde a fait une prière, Juifs et Musulmans. .

Il n’y a que ceux qui ne connaissent pas l’Orient qui s’en étonneront peut-être. Il n’est pas rare  que des Musulmans (surtout des Musulmanes d’ailleurs) allument aussi des cierges aux Saints des églises chrétiennes. Et j’ ai vu des Chrétiens  faire des jeux rituels au temple yézidi de Lalesh, où moi aussi j’ai noué un foulard en faisant un voeu. Le Mir Khamuran m’avait ensuite appris qu’à chaque couleur correspondait un ange, mais seuls les initiés savent auquel (si j’ai bien compris). Quant aux Chrétiens c’est à la croix en or  qu’ils portaient et qu’ils avaient glissée sous leur chemise en entrant dans le temple yézidi,  que j’en avais déduis qu’ils étaient Chrétiens. Mais une médaille pieuse est un indice  auquel il ne faut pas forcément se fier, parce qu’ensuite nous avions fait la connaissance d’une famille yézidi dont la très jolie gelin (épouse d’un fils) portait une médaille de la Vierge. Le Mir qui connait son peuple m’avait ensuite assuré qu’elle savait très bien qui c’était : ce n’était pas seulement un bijou en or.

C’est dans le village de Güroluk / Elenya (qui ne me parait  pas être un nom kurde) que le pique-nique était préparé . Et un pique-nique c’est un grand repas de fête en Orient, rien à voir avec ceux de la forêt de Rambouillet . Ce sont les villageois qui l’avaient préparé et avaient ouvert leurs maisons aux invités.  »  Lorsque j’étais petit on venait à pied (6 kims) jusqu’ici et on déjeunait aussi dans une des maisons du village » témoigne l’un de ceux qui y revenaient pour la première fois depuis cinquante ans.

Évidemment, les  halay étaient impressionnants. Et c’était quand même autre chose comme ambiance que celle qui régnait au festival de Jazz d’Istanbul, le soir où Aynur Dogan devait y chanter.

On peut en juger  sur la vidéo dont il est inutile de comprendre le turc et le kurde pour se délecter des sons et des images.

On peut voir d’autres images et cette vidéo de la journée, sur le site de la municipalité de Baskale.

 

 

Erbil plus proche que jamais d’Istanbul … mais toujours en Irak Nord

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C’est presque l’amour fou entre la Turquie et le Kurdistan irakien. En tout cas, les relations ne cessent de s’intensifier. Cela fait plusieurs années que la compagnie privée Atlas Jet dessert la région autonome (d’abord Erbil puis Suleymaniye aussi) depuis Istanbul. Mais dorénavant la capitale de la région est aussi desservie par la Turkish Airline. Ses 3 vols hebdomadaire s’ajoutent aux 4 vols de la compagnie Atlas. Et les nombreux VIP qui vont faire des affaires à Erbil pourront enfin voyager dans les conditions de confort auxquels ils sont habitués.

Le temps où le trajet juqu’à Erbil prenait toute une journée à ces malheureux VIP qui devaient eux aussi prendre un avion à l’aube jusqu’à Diyarbakir, puis de là un taxi jusqu’à la frontière et où celle-ci enfin traversée (ça pouvait prendre pas mal de temps) ils en prenaient un autre jusqu’à Erbil où ils arrivaient en pleine nuit – est bien révolu.

Enfin pour eux. Moi c’est toujours ainsi que je m’y rends, et sauf si la THY décide de m’offrir un billet pour me remercier de la publicité que je lui fais, ce sera ainsi que je m’y rendrai la prochaine fois. Je ne suis pas une VIP, j’aime bien ce voyage et j’adore traverser la frontière à Silopi. Lorsque j’arrive à destination,après un voyage auquel il faut ajouter le trajet Province-Paris en train, et le vol Istanbul Paris du soir (suivi d’une partie de la nuit à l’aéroport), je file faire la fête avec les copains, tellement ce voyage me met en forme.

Cette nouvelle desserte de la compagnie turque fait suite à l’ouverture du nouvel aéroport international, construit par une compagnie turque dit l’article du Daily Hurriyet . En fait il s’agit de l’agrandissement de celui ouvert en 2005 et construit par des Coréens. Dorénavant l’aéroport international d’Erbil serait le plus grand aéroport du Moyen Orient. Il peut accueillir jusqu’à 150 vols par jour, selon le Kurdish Globe.

 

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Grande première – Tayyip Erdogan, le chef de gouvernement assistait en personne à son inauguration le 29 mars dernier. Dans la foulée il inaugurait, avec Massoud Barzani ,le Consulat turc d’Erbil qui existe depuis un moment déjà, il me semble. Une visite historique, qui officialise une réalité, tant les relations entre Erbil et la Turquie sont intenses. Mais en pleine période électorale, c’est aussi l’ occasion de donner des gages à un électorat kurde, parmi lequel l’AKP a sans doute perdu des points par rapport à 2007.

Outre Ahmet Davutoglu, le ministre des affaires étrangères, Mehmet Simsek, ministre des finances était du voyage. Kurde originaire de Batman , où il sera d’ailleurs la tête de la liste AKP aux élections du 12 juin prochain, il a prononcé un discours en kurde pour l’occasion. Ce qui aurait été considéré comme un acte de haute trahison il y a quelques années, ne choque sans doute plus que quelques dinosaures en Turquie. Le ministre et candidat député ne se serait jamais permis une telle liberté en pleine campagne électorale sinon, d’autant que l’AKP caresse aussi – et même surtout- l’électorat nationaliste dans le sens du poil pour qu’il préfère les listes AKP à celles du MHP. Cette posture qui consiste à séduire les nationalistes turcs, en évitant de trop fâcher les Kurdes explique le  bel exercice de danse orientale dont Recep Tayyip Erdogan est devenu expert.

« Nous avons été frères pendant un millénaire, rien ne peut briser cette fraternité » aurait déclaré le ministre à Erbil. Y a- t-il qualifié ces frères d’Irakiens, comme le dit l’article du Daily Hurriyet, plutôt que de Kurdes ? Il est possible que cette information provienne de quelque journaliste turc couvrant l’événement qui n’aurait rien compris à son discours.

Il faut espérer surtout que dans son discours en kurde, il s’est abstenu de faire semblant de n’avoir pas vu l’immense panneau WELCOME in KURDISTAN qui l’accueillait à l’aéroport en prétendant que le nom de la région était Irak Nord, comme le fait Hürriyet. Leur attribuer ainsi un nom qui n’est pas le leur et évoque celui d’une zone militaire n’est pas très fraternelle comme façon de se comporter chez des voisins qui vous accueillent. Est-ce que ces mêmes iraient informer qu’Ibrahim Tatlises se fait soigner dans un hôpital d’Allemagne Sud ? Pourtant aucun ministre turc n’aurait l’idée d’affirmer que les Bavarois sont des frères depuis un millénaire, même au firmament des relations turco bavaroises.

Si du côté d’Hürriyet, qu’on a connu plus sourcilleux de liberté d’expression ces dernières semaines, le vrai nom de la région fait décidément toujours partie des tabous, d’autres s’en donnent à cœur joie par contre. Kurdistan’a hos geldiniz, Bienvenue au Kurdistan titrait un éditorial d’Ahmet Altan dans le journal Taraf, et que la presse kurde comme le Haber Diyarbakir s’est naturellement fait un plaisir de publier à son tour.

Compte tenu des circonstances électorales, Simsek a peut-être éviter dans son discours en kurde de prononcer ce nom qui fait encore frémir certaines chaumières de Turquie. Mais je doute que lors de rencontres plus discrètes avec ses frères Kurdes d’Irak, il soit aussi précautionneux. En tout cas chez les Turcs qui font des affaires à Erbil, ou y travaillent comme expatriés, le tabou tombe rapidement. C’est quand même plus prudent de connaître le nom de la région avec laquelle on fait de très fructueuses affaires quand on veut qu’elles prospèrent.

Heureusement qu’il reste des médias turcs avides de liberté d’expression pour le faire perdurer et pour faire croire à leurs lecteurs, qu’il existe une région portant le doux nom d’Irak Nord. Même si leurs lecteurs savent que ce n’est pas vrai du tout et que leurs journaux favoris les prennent pour des idiots.

 

Cela étant, si un ministre turc peut se permettre de prononcer un discours en kurde en présence de Barzani sans se faire lyncher à son retour, il n’y a pas de raison que le journal Hürriyet finisse par réaliser qu’il peut écrire le nom Kurdistan, sans que la Turquie ne s’effondre pour autant.

Roméo et Juliette turco kurde sur la frontière irakienne.

 

 mariage Tülin et Rojhat, Semdinli juillet 2009

Quand les parents d’une jeune fille n’acceptent pas l’élu de son coeur, ça ne se termine pas forcément pas un mariage forcé et encore moins par un crime d’honneur, en Turquie..

L’année dernière, un mariage kaçak (à la suite d’une fuite de la fiancée) avait défrayé la chronique bien au-delà de la petite ville de Semdinli, dans la province  kurde d’Hakkari où il s’est déroulé.  Et pour cause, c’est la fille d’un uzman, soldat de métier turc, qui s’était enfuie avec son petit ami kurde, abandonnant le domicile familial et le lycée où elle achevait sa scolarité parce que son père interdisait leur relation amoureuse.  Pour échapper au courroux du père de la jeune fille, Tülin (18 ans) et Rojhat  (19 ans) avaient franchi clandestinement la frontière irakienne toute proche. Ils s’étaient rendus chez des parents du garçon, réfugiés dans le camp de Makhmour au kurdistan irakien. Ils y ont séjourné plusieurs mois.

Evidemment, la fille d’un sous officier turc trouvant refuge auprès de réfugiés kurdes proches du PKK, soit pour ainsi dire chez ceux que son père est payé pour combattre, ce n’est pas tous les jours que ça arrive.  Et après le premier choc de sa fugue, quel  nouveau choc pour son père, resté plusieurs semaines sans nouvelles de sa fille, quand il a appris qu’ elle était cachée…. chez l’ennemi !

Pourtant l’histoire s’est bien terminée. Le père a fini par accepter de recevoir la famille du garçon et a préféré donner sa fille en mariage, plutôt que de la perdre définitivement. Tülin et Rojhat ont pu alors rentrer à Semdinli où tout le monde s’est réconcilié.

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mariage Tülin et Rojhat, Semdinli juillet 2009

Il faut dire que le père de la jeune femme a  plutôt l’air sympathique. Ozan,  un ancien appelé originaire d’Izmir qui avait effectué son service dans les commandos à Semdinli, confirme l’impression donnée par la photo. Dans un commentaire à un article publié sur Internet et grâce auquel il avait découvert l’aventure arrivée à la famille de son sergent, il y décrit  celui-ci  comme  un bon vivant  « faisant des plaisanteries qui faisaient rire tout le monde ». Lui aussi se réjouit du dénouement de ce kizkaçirma (enlèvement de la fiancée) et souhaite  tous ses voeux de bonheur aux jeunes mariés.

 

 

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En Turquie, il n’y a que dans la province d’Hakkari que j’ai vu les fiancées arriver dans la famille du fiancé le visage caché sous un long voile –  dont les couleurs ne sont pas sans rappeler celles du drapeau kurde (rouge vert jaune) 

Tülin n’a pas dérogé à la tradition de la région. Avant d’arriver dans la famille de son fiancé, elle a caché son visage sous le voile des mariées d’Hakkari .Voile qu’elle a certainement vite retiré, comme la très jolie épouse du maire de Semdinli. 

 

L’amour n’a pas de frontières, écrivait alors l’intellectuel kurde Orhan Miroglu dans le journal Taraf. Et comme (presque) tout le monde adore ce genre d’histoires en Turquie, même des gazettes militaires en ont parlé. Alors que les politiques ont décidemment bien du mal à régler la question kurde , les sentiments qu’ils soient amoureux ou paternels, sont quand même plus doués.

Si un scénariste avait imaginé ce Roméo et Juliette turco kurde avec happy end, sans doute que  peu  de gens l’auraient trouvé crédible. Pourtant l’histoire réelle est plus palpitante qu’une fiction  ultra nationaliste comme  Kurtlar Valisi-Irak (la Vallée des loups – Irak), qui mettait aussi en scène des soldats turcs et des Kurdes. Il faut dire que ce n’est pas trop difficile de faire mieux que ce navet à gros budget.

Sur la carte ci-dessous, on voit que Semdinli, à l’extrême sud-est , est très proche de la frontière irakienne. Mais pour la franchir discrètement dans cette région très militarisée, les deux fugitifs avaient du effectuer de longues heures de marche dans la montagne,  sans doute guidés par des contrebandiers et en courant à tout  moment le risque de tomber sur une patrouille. Autant dire que leur fugue amoureuse a été une sacrée aventure.

 

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Dans la province d’Hakkari comme partout en Turquie, les amoureux adoptent de plus en plus la Saint Valentin (et sa marchandisation) comme fête des amoureux (Sevgililer günü), pour la plus grande joie des fleuristes. Offrir des fleurs à sa bien aimée  n’est pas une tradition dans la région. Mon ami Süleyman était le premier à ouvrir une boutique de fleurs à Yüksekova, il y a une dizaine d’années. Beaucoup lui prédisaient une faillite assurée. Depuis non seulement il a trouvé une solide clientèle, mais il a fait de nombreux émules.

L’année dernière, dans la province  le mouvement kurde a tenté de kurdifier cette fête importée en renouant avec une vieille tradition kurde oubliée, la fête des « pommes oeillets« . Une jolie tradition, mais je pense que beaucoup d’ amoureux préférerent offrir une rose rouge de chez Suleyman à l’élue de leur coeur (enfin ceux qui osent, il y a beaucoup encore que ça gêne d’acheter des fleurs.)..peut-être avec une « pomme oeillet ». A moins qu’ils ne choisissent d’offrir cette dernière à la mère de la belle dont il est important d’obtenir les bonnes grâces, si on espère que la liaison se conclue par un mariage. Ou de l’offrir à leur propre mère, une actrice au poids plus déterminant encore. Les journaux sont restés muets sur le rôle de la maman de Tülin, mais il est probable que son opinion a aussi compté dans la réconciliation.

 Mais de toute façon ce 14 février 2011, les boutiques de fleurs sont  fermées à Yüksekova, comme dans d’autres villes de la province, pour cause d’émeutes. Les amoureux peuvent toujours envoyer de doux messages avec leur téléphone portable. A ceux qui manquent d’inspiration, journaux et sites internet proposent des messages prêts à consommer.

 

L’animateur de La roue de la fortune turque dérape… et les Alévis.

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Je vantais sa sottise il y a quelques semaines à peine dans un billet. Et j’étais loin alors d’ imaginer que Star TV déciderait bientôt d’interrompre la variante turque du jeu La roue de la fortune qu’il animait. Mais depuis Mehmet Ali Erbil a sérieusement dérapé, suscitant le tollé de la communauté alévie, des millions de personnes en Turquie et dans l’immigration issue de Turquie, quand-même. Et qui ont de bonnes raisons d’être en colère.

Comme tous les animateurs de ces jeux télévisés stupides, Mehmet Ali Erbil a l’habitude de faire le plus possible de blagues faciles et vulgaires, afin de créer une illusion de familiarité avec un public suffisamment méprisé pour être transformé à l’occasion en dindon de la farce. Un procédé dont les animateurs de jeux télévisés n’ont pas le monopole, comme on le sait.

Le mercredi 6 octobre dernier, la jeune, jolie et nunuche animatrice chargée de mettre en valeur le présentateur vedette, se trouvait à Erzincan, une province de l’Est de la Turquie d’où est originaire une importante communauté alévie. A cause d’un problème technique, la liaison a été un moment interrompue avec le plateau. « Pensez-vous qu’on a éteint la bougie ! « s’est exclamé l’animateur sur-vitaminé, pour meubler le vide avec une blague salace. Car évidemment tous les spectateurs de Turquie et de l’émigration turque, où Star TV, captée par satellite, fait une importante audience, ont entendu : « Pensez vous que l’orgie a commencé? »

autre video pour les lecteurs de Turquie privés de Youtube

L’expression éteindre la bougie est une allusion très explicite aux rites alévis, qui ont longtemps fait fantasmer dans les villages sunnites voisins. Et pas seulement là. On trouve dans l’excellent ouvrage Istanbul – Rêves de Bosphore – dirigé par Timur Muhidine et Alain Quella Villéger (collection Omnibus), le récit d’une de ces nuits d’orgie annoncée par l’extinction des bougies, rapportée par l’étonnante journaliste anglaise Rayliane, au début du 20 ème siècle. Une nuit à laquelle elle n’avait évidemment jamais assisté (chapitre Nuits secrètes de Constantinople – Kisil-Back (sic)) . Kizil Bas, Têtes Rouges, étant un sobriquet désignant les Alévis.

« Les Kisil back ? Si vous les connaissiez vous demanderiez à devenir sur l’heure insecte, arbre ou métal, tant il vous répugnerait d’être pétri de la même pâte qu’eux. Je suis né là-bas de leurs rapprochements immondes , peut-être d’un inceste … ou pire ». lui aurait confié l’un d’eux, rencontré dans un tripot de Galata. Dommage que son interlocuteur ne lui ait pas dit ce qui était pire que d’être né d’un inceste. Mais je soupçonne la jeune Anglaise d’avoir créé cet étrange Kizil Back pour donner davantage de véracité à un récit qui lui aurait été rapporté. A moins qu’elle n’ait été la naïve victime d’un mystificateur…

D’autant que les fantasmes que les syncrétismes religieux, comme l’alévisme, peuvent faire surgir chez leurs voisins sunnites, trouvent facilement une écoute complaisante chez l’étranger de passage. Il y a quelques années, un copain parisien – nous, provinciaux ne nous faisons naturellement jamais prendre à de tels pièges – nous avait rejoint au temple yézidi de Lalesh au Kurdistan irakien, où se déroulaient les grandes festivités d’Août. Il était complètement excité d’avoir appris par le chauffeur de taxi qui l’avait conduit jusque là, que les Yézidis se livraient à des orgies pendant ces nuits de festivités. Son chauffeur – sunnite bien sûr – lui avait même montré une chambre aux édredons colorés, consacrée selon lui à ces rites orgiaques ! Amusée, j’avais rapporté cette rumeur au Mir Ghamuran, le Cheik des Yézidis, lorsqu’il m’avait reçue ensuite dans sa résidence de Dohuk, avec les égards dignes d’une ambassadrice de France. Si je le souligne, c’est qu’être l’objet d’un tel accueil par une telle personnalité, ne m’arrive pas tous les jours, malheureusement. Cela l’avait fait sourire aussi et il m’avait appris que ces nuits rituelles étaient au contraire des nuits chastes.

Quant à la signification de l’extinction de la bougie lors des rituels alévis, elle est bien plus pragmatique. L’assistance pouvait y avoir recours lors du Cem, le principal rituel alévi. Traditionnellement il se déroulait dans une des maisons du village – celle d’un dede quand il y en avait un au village, mais pas forcément. Un des participant était chargé d’éteindre les bougies afin de ne pas donner d’indications sur le lieu du rituel, pour le cas où des habitants de villages sunnites voisins ayant eu vent de la cérémonie aient décidé de venir l’interrompre. Cette technique de camouflage ne pouvait naturellement qu’exciter davantage des imaginations déjà très allumées par ces rituels auxquels hommes et femmes participent ensemble en scandant le nom d’Allah sur les accents du saz, dansent, toujours ensemble, des Semah et durant lesquels il arrive que l’on boive de l’alcool (raki). La cérémonie d’intronisation du muhasip, frère spirituel, une promesse solennelle de solidarité mutuelle, qui se fait par couple et non entre seuls individus mâles, ayant de plus de quoi les débrider complètement.

Il y a une quinzaine d’années la mère d’un copain de l’île de Bozcaada avait poussé un « Hi hi hi Alevi ! » épouvanté quand je lui avais appris que j’avais des amis alévis en France. On aurait dit que je venais de lui annoncer fréquenter le diable. Depuis des Cemevi (maison du cem) ont été construites dans de nombreuses villes de Turquie. Nées dans l’émigration, elles sont davantage adaptées à la vie urbaine en appartement et à l’éclatement de la communauté. Au village, les Alévis n’avaient pas de lieu de culte particulier. Ces Cemevi sont maintenant bien tolérées, alors qu’en 1995 encore, la municipalité d’Istanbul dirigée par … Recep Tayyip Erdogan, l’actuel chef de gouvernement AKP, faisait détruire celle du quartier de Gazi et que la répression des émeutes que cela avait enclenché faisait plusieurs morts. Les chaînes de TV alévies se sont aussi multipliées. Et à défaut d’être officiellement reconnus, les rites alévis sont sortis du secret (relatif) qui les entouraient. Des amis alévis m’assurent que la croyance en la réalité de ces rites orgiaques n’aurait pas complètement disparue. Elle doit être devenue bien moins fréquente en tout cas.

Et il est fort peu probable que ce soit le cas de Mehmet Ali Erbil, ancien étudiant du conservatoire d’Istanbul, que la non observance du jeûne de Ramadan par les Alévis ne doit pas scandaliser non plus. Il dit dans des excuses qu’il a présentées depuis, qu’il voulait juste amuser un public qu’il se donnait pour haute mission de dé-stresser. Il ne voulait offenser personne (pas même les Auvergnats). Sauf que les Alévis n’ont pas trouvé cette blague amusante du tout et se sont sentis offensés. On se demande bien pourquoi… Les protestations ont afflué de partout en Turquie mais aussi d’Europe. J’ai une copine qui a envoyé un mail à Star TV et elle ne doit pas être la seule en France. La chaîne qui a intérêt à soigner son image, lui a répondu. A Izmir la fédération des Alévis Bektasi a organisé une manifestation devant le bâtiment du puissant groupe Dogan, propriétaire de Star TV, qui n’a pas tergiversé. L’émission de son présentateur vedette a été supprimée.

Cette blague déplacée a aussi été l’occasion pour évoquer dans les médias les préjugés qui courent toujours sur les Alévis, notamment dans des ouvrages estampillés éducation nationale paraît-il. Il faut dire que les Alévis, dont beaucoup avaient embrassé la cause de la révolution dans les années 70 – voir l’intéressant commentaire de Bayram en réponse à la question d’un lecteur sur ce précédent billet – étaient détestés des responsables du coup d’Etat militaire de 1980, dont le système éducatif actuel reste en partie l’héritier. Aujourd’hui encore ils forment toujours la base des mouvements d’extrême gauche, même si, et plus que jamais depuis que Kiliçdaroglu, un Alévi (forcément un démocrate puisque c’est un Alévi, dixit des copains alévis ) en a pris la tête, c’est le CHP le parti des Alévis.

Quant à Mehmet Ali Erbil, s’il cherche un job, il peut peut-être postuler à un poste de Ministre dans un pays qui se veut la patrie des Droits de l’homme. On peut y faire des blagues du même registre, sans courir le risque de perdre son boulot.



Aglama, Fazil Say – ne pleure pas

 

C’est sa fête sur le site d » Erkan’s field diary. Il faut dire qu’il y a de quoi. La dernière de Fazil Bey est qu’il a honte pour son peuple, qui ne lui en demandait sûrement pas tant. Et de quoi a-t-il honte ce virtuose ? Du goût des Turcs pour la musique arabesk !

Bon, personne n’est obligé d’aimer la musique arabesk. Mais qu’il ait honte que d’autres l’aiment !!!… Il se prend pour leur père aux amoureux de l’arabesk ? Ce mépris ou cette condescendance du bourgeois pour des goûts trop populaires et pas assez raffinés à son goût, est insupportable. Quoique le ton condescendant serait plutôt l’apanage du bourgeois français, teinté en général  d’une ironie qui se veut légèrement décalée toute aussi imbuvable, quand il est branché.  Les engouements du peuple n’étant alors tolérés voire partagés que s’ils sont revisités par un artiste contemporain.

Chez Fazil bey, c’est l’arrogance bourgeoise  affichée sans le moindre complexe.

Il ne faut pas pleurer comme ça, Fazil bey. Mais quand on est malheureux, rien de tel qu’une chanson pour faire pleurer son âme un bon coup. Ensuite ça va mieux. Comme sur Yol TV, je lui dédis Aglama, qui devrait le consoler un peu.

 

J’adore son côté mauvais garçon d’Urfa à Ibo. Comme il a commencé par un Agit kurde (sublime), il demande faussement naif en reprenant un accent kurde d’Urfa  « – Maintenant je chante en turc.  C’est mal ? (honteux )- NON !!! (les fans ne trouvent pas ça honteux)  – parce que si c’est mal , il faut le dire » – Evidemment Aglama, c’est en coeur avec le public. On est star ou on ne l’est pas. Ca se cultive; mais ne s’invente pas.

Je rassure au cas où, Ibo ne fait pas de propagande pour une organisation illégale sur le montage vidéo. C’est seulement parce qu’ il a gagné un prix qu’il fait le signe de la victoire sur une des photos. A l’époque on le faisait, comme partout ailleurs dans le monde. D’ailleurs il faut reconnaitre qu’il a plutôt une bonne tête bien pacifique sur la photo où il fait le signe de la victoire (dit aussi iki pour les petits).

La musique arabesk j’aime surtout dans les gazinos. La dernière fois que j’y suis allée c’était avec un Urfali justement. Rencontré au cours d’un voyage. Faute de correspondance nous étions  bloqués pour la nuit dans une petite ville  et nous avions pris le même hôtel avec lui et son cousin. Un ingénieur qui bossait sur une base de Tikrit en Irak à la reconstruction de l’aéroport et s’était précipité sur une bière et les journaux turcs en arrivant à la frontière. L’alcool était interdit sur la base US. La veille encore plusieurs roquettes l’avaient frappée. Et autant éviter tout ce qui pourrait être interprêté comme une provocation dans le fief de Saddam Hussein. Et quand on veut éviter  aussi le risque que toute tension explose sur ces bases où tout le monde était confiné pendant des mois, la consommation d’alcool n’est sans doute pas très recommandée non plus.

Il m’avait proposé d’aller dîner. Je pensais qu’on irait dans une lokanta. Et j’avais envie de continuer à papoter avec un Urfali qui venait d’extrader son cousin de Tikrit  (il était alllé chercher l’ingénieur) – ce n’est pas Fazil Say qui serait capable de faire  ça! En plus j’avais faim. Donc OK pour aller dîner. Le cousin est resté à l’hôtel lire ses journaux, mais un autre convive nous a accompagné.

C’était marqué « canli musik » au bas de l’escalier – j’aurais pu me douter du genre de restaurant. Mais je ne m’y attendais pas du tout. Je pensais juste qu’il y aurait des musiciens. J’ai compris dès qu’on est entré dans la salle. Lumières tamisées rouges, bougies sur les tables un peu crasseuses, orgue au fond de la salle, chanteuse en tenue orientale. En fait j’aime bien ce genre d’endroit, mais ça sentait un peu le plan drague. Ca devait être le seul endroit de la ville où on peut dîner avec alcool. Et c’est sans doute pour ça qu’ils l’avaient choisi.  J’ai donc pris un air de Hanim Efendi un peu scandalisée « mais c’est un pavyon ici  ? !! « .  On a appelé  les serveurs à la rescousse pour me rassurer, « non non, c’est un gazino tout à fait respectable ».

Là où c’est devenu drôle c’est quand la chanteuse est venue chanter à notre table. Son string rouge était bien apparent sous sa jupe orientale blanche. L’effet était voulu, mais ça ne faisait pas tellement gazino respectable.  Ils se sont empressés de lui donner un paquet de billets pour qu’elle dégage. Elle avait à peine commencé sa chanson. Mais elle n’a pas compris (ou elle a fait semblant de pas comprendre) qu’il y avait une hanim efendi à la table.. Et elle s’est assise à côté de moi pour boire un verre avec nous – et augmenter sa recette. Elle m’a dit qu’elle était turque, mais son « Türkiye seviyormusunuz?  » avait un léger accent que je n’ai pas trouvé très turc.

Il ne faudrait pas que Fazil Say apprenne qu’il existe des lieux comme ça en Turquie, il risquerait d’en tomber malade, le pauvre.

 

Et pour ceux qui ne veulent pas bouder leur plaisir, quelques images et sonorités très arabesk (et très années 80 ) de Ferdi Tayfur avec ses kader, uzak, gurbet etc….Huzurum Kalmadi . Et franchement, est-on  complètement normal quand on a honte de ça ?