Le Kurdistan de Syrie (Rojava) menacé par l’EIIL : Appels à la mobilisation pour sauver Kobanê.

Kobanê juillet 2012 image yeni özgür politika

Il y a deux ans exactement, le 19 juillet 2012 le PYD, le parti kurde syrien frère du PKK, prenait le contrôle du canton kurde de Kobanê (700 000 habitants) – Ayn al Arab de son nom arabisé – avec l’accord tacite de Damas, qui en retirait ses troupes. Les deux autres cantons kurdes d’Afrin (à l’ouest) et de Cezire (à l’est), où l’armée gouvernementale conservait toujours une présence par contre, suivaient. Quelques mois plus tard, en novembre 2013, les trois entités territoriales qui composent Rojava, le Kurdistan syrien,  déclaraient leur autonomie sous l’égide du PYD.

Sur Rojava, je conseille l’article « le cavalier seul des Kurdes » publié sur le site Orient XXI en mars dernier. Il propose notamment une excellente carte qui permet de saisir la situation à ceux qui n’en sont pas familiers. Et bien meilleure que celle-ci, qui faute de mieux dépanne quand même :

carte rojava  districts kurdes syrie

J’étais chez un ami kurde fervent sympathisant de Barzani le 19 juillet 2012. Tout comme les membres de sa famille dont le cœur penche davantage pour Öcalan, les images des JT turcs montrant les foules qui se déversaient dans les rues de Kobanê, brandissant drapeaux kurdes et portraits d’Abdullah Öcalan l’avaient réjoui. Chez leurs sympathisants, le sentiment pro kurde l’emporte souvent sur les querelles entre factions.

Elles avaient  moins réjoui les autorités turques. D’autant que depuis l’attaque de Silvan, le 14 juillet 2011 dans laquelle 15 soldats de l’armée turque avait été tués et qui avait marqué la fin du cessez le feu suivi par le PKK (dans le cadre des négociations alors secrètes d’Oslo), la situation était « chaude » dans les provinces kurdes de Turquie. A Tatvan, où j’avais passé une nuit à l’automne suivant, en revenant d’Ercis qui venait d’être ravagée par un séisme, le gérant de la lokanta dont nous étions les seuls clients nous confiait que les gens n’osaient plus sortir le soir car « on ne sait pas ce qui peut arriver ». Et pas question d’aller faire un pique-nique à Yüksekova où je m’étais rendue pour Seker bayrami (fêtes de fin de Ramadan) en août 2012. On y disait que le PKK contrôlait la province d’Hakkari et avait à diverses reprises établi des check point en plein centre ville. En tout cas, ça bardait et le PKK y bénéficiait de la complicité, au moins tacite, de l’Iran voisine, alliée de Hafez el Assad, l’ennemi à abattre pour la Turquie.

Quelques mois plus tard  la Turquie entamait  un processus de paix avec le PKK, puis elle se résignait à discuter avec Salih Muslim le dirigeant du PYD syrien. Mais le blocage de la frontière avec les cantons kurdes qui avait mis un terme au petit commerce frontalier se poursuivait. Elle restait poreuse par contre pour les volontaires au jihad (EIIL et surtout Al Nosra) qui  allaient se confronter avec les YPG kurdes, même si la Turquie a quand-même décidé de fermer ses deux postes frontière, quand en janvier dernier les districts frontaliers avec la Turquie  de Tel Abyad (à l’est de Kobanê) et de Jarablus (à l’ouest) tombaient  entre les mains de l’EILL.

« L’attitude de l’AKP vis à vis de Rojava montre toutes les contradictions du processus de paix » twittait dernièrement le journaliste kurde Hamza Aktan. Un sentiment largement partagé au sein de l’électorat du parti pro kurde. Le blocage de la frontière et le creusement d’un fossé entre Rojava et le Kurdistan irakien avait aussi  terni l’image de Massoud Barzani près des sympathisants apocus, notamment ceux de  la jeune génération.

Malgré ce blocus étranglant l’économie  (de temps à autre allégé et qui doit avoir eu pour conséquence de faire flamber la contrebande et les prix) les cantons de Rojava avaient constitué une région relativement préservée des destructions et des massacres qui déchirent une grande partie du territoire syrien. Mais la prise de Mossoul par l’État Islamique de l’Irak et du Levant – EIIL  et ses alliés vient  de changer la donne.

Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane - Urfa
Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane – Urfa

Depuis le 2 juillet dernier, le canton de Kobanê – harcelé depuis plusieurs mois – est sous le feu d’une offensive d’envergure de l’EIIL renforcé par l’armement lourd abandonné par l’armée irakienne à Mossoul. Les combattant(e)s YPG, entraînés par des HPG (PKK) aguerris qui sont venus grossir leurs rangs, ont beau être autrement plus motivés que les troupes irakiennes l’étaient à Mossoul, ils n’ont pas l’armement dont disposent dorénavant leurs ennemis ou les pershmergas au Kurdistan irakien.

Des milliers de villageois se sont réfugiés dans la ville chef lieu de Kobanê, fuyant les villages menacés par l’avancée de l’EIIL qui s’est forgé sa réputation de cruauté en Syrie. Le massacre de villageois dont de très jeunes enfants sans doute pris par erreur pour des Yézidis en mai dernier (au moins 15  villageois ont été massacrés depuis) et les crucifixions publiques de sympathisants des PYD (taxés d’infidèles) dont les images sont divulguées sur les réseaux sociaux ont de quoi semer la terreur. Peut-être y avait-il des sympathisants d’autres factions kurdes aussi parmi ces suppliciés. Face à la gravité de situation, elles ont fait taire leurs divisions sur le terrain pour unir leurs forces, ce qui leur aurait permis de remporter la victoire lors d’une première contre-offensive.

On peut voir un reportage du journaliste Barzan Iso (en kurde sous titré en turc) dans un village de Kobanê  sur IMC-TV : ICI

Autre reportage ICI

 EIIL détient aussi toujours 133 étudiants de Kobanê, enlevés fin mai à des check point lorsqu’ils revenaient de passer des examens à Alep (certains ont 14 ans). Seuls une vingtaine auraient été libérés depuis, en échange probablement de la libération de 3  prisonniers.

Combattants YPG tués en juillet
Combattants YPG tués en juillet

 Même si l’ EIIL devrait avoir du mal à pouvoir  s’implanter durablement dans cette région qui lui est hostile, l’appel  lancé il y a quelques jours par un commandant  PYD « Ceci n’est pas un slogan : nous manquons d’armement, de munitions et de renforts » est alarmant . Les YPG accusent aussi l’EIIL d’user d’armes chimiques et en appellent à la communauté internationale. En attendant d’en savoir davantage, cela signifie que leurs pertes doivent être lourdes (plusieurs dizaines de tués déclarés).

Hakkari funérailles YPG Kapalak 11 juillet 2014
Funérailles à Hakkari de Fazıl Kapak (Kendal Devan) commandant YPG/HPG tué à Kobanê par EIIL- juillet 2014

Le 8 juillet, avait lieu à Hakkari les funérailles d’un commandant des HPG (PKK) tué à Kobanê. Il avait rejoint » la montagne » il y a 15 ans  et cela faisait un an qu’il combattait avec les YPG. Ce devait être un combattant très expérimenté pour avoir atteint ce grade au sein du PKK où on ne plaisante pas avec la formation militaire.

Öcalan :"J'appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs"
Öcalan : »J’appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs »

Après les responsables du KCK depuis Qandil, et les responsables politiques du HDP, c’est le leader du PKK Öcalan qui de sa prison d’Imrali vient de lancer un appel à la mobilisation des Kurdes de tout le Kurdistan (Syrie, Turquie, Irak et Iran) pour aller sauver Rojava. Et on peut être sûr qu’il va être entendu.

Massoud Barzani actuellement en visite à Ankara n’a pas fait de déclaration et les relations restent plutôt tendues malgré de récentes ouvertures entre le PKK et le PDK. Mais  le Parlement à Erbil vient de déclarer son soutien à Rojava. Encore trop tôt pour savoir s’il restera uniquement moral.

Barzani en visite à Ankara.
Barzani en visite à Ankara.

Il est probable qu’il ne sera pas seulement question de pétrole entre Erdogan et Barzani ( qui est accompagné de Karim Sinjari son ministre de l’intérieur). On y discutera aussi de L’EIIL qui retient en otage le personnel du consulat turc à Mossoul.

Certes, les relations des autorités AKP avec l’EIIL sont troubles. Les Kurdes les accusent de continuer à soutenir l’organisation islamiste (notamment d’avoir facilité le passage de jihadistes avant la chute de Mossoul ). Et les autorités turques sont restées bien muettes sur l’assaut de l’EIIL contre Kobanê, comme si ce qui se passe à leur frontière ne les concernaient pas.

EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014
EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014

Mais le contrôle par l’Armée Islamique d’un grande partie déjà de la frontière turco syrienne doit probablement (logiquement ?) les inquiéter. Et c »est toute la haute Mésopotamie, de plusieurs barrages sur l’Euphrate et de l’ensemble du pétrole syrien (qu’il contrôle déjà en partie, le reste étant dans les mains du PYD) ainsi que la jonction d’un large territoire syrien avec le tout nouveau « califat islamique » irakien  que risquerait d’entraîner à terme la prise de Kobanê . L’armée turque vient de se renforcer à Urfa sur la frontière avec le canton kurde. Ce n’est sans doute pas pour y prêter main forte à l’État Islamique.

YPG blessé soigné Urfa juillet2014
YPG blessé à Kobani soigné dans un hôpital à Urfa (Turquie)

En tout cas, alors que les Kurdes (et pas seulement eux) accusent régulièrement les postes frontières de cette province de permettre le passage d’ambulances convoyant des blessés jihadistes (vidéo ici )vers les hôpitaux de la province – même chose à Hatay –  dorénavant c’est pour les blessés YPG qui sont soignés à leur tour dans les hôpitaux publics d’Urfa , que s’ouvre celui du district de Suruç, frontalier avec Kobanê. Plusieurs blessés ont témoigné à des journalistes de la violences des confrontations.

 Il n’y a pas du avoir beaucoup de combattants PKK blessés  à se faire soigner  dans les hôpitaux publics du pays ces dernières décennies ( des malades peut-être depuis le début du processus de paix ?) Et entre YPG et PKK la nuance est de plus en plus mince.

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Camion IHH distribuant aide alimentaire à Rojava pour la première fois

Il y a quelques jours c’est aussi ce poste frontière que franchissaient les 13 camions pour Kobanê sur les 27 affrétés par IHH (l’association humanitaire islamiste, proche de l’AKP, célèbre depuis le Mavi Marmara et parfois accusée de venir en aide aux factions jihadistes)  qui pour la première fois allait ravitailler les trois cantons de Rojava.

Il s’agit peut-être juste de donner des gages à l’électorat kurde pro PKK, que l’AKP ne peut pas se permettre de se mettre à dos en cas de second tour à l’élection présidentielle. Mais je ne serais pas outre-mesure étonnée que l’appel d’Öcalan à la mobilisation générale fasse aussi l’affaire de ses principaux interlocuteurs turcs à Imrali. D’autant que l’ASL, l’armée syrienne libre (très soutenue par la Turquie) a déclaré soutenir les YPG et que des combats ont eu lieu à proximité de l’enclave turque de Süleyman Şah.

En 2004 j’affirmais aussi que le Kurdistan irakien dont personne n’aurait osé écrire le nom dans un journal turc (ni moi le prononcer à la frontière côté turc !)  était bien utile pour protéger la Turquie du bourbier dans lequel sombrait le reste de l’Irak. Mais j’ignore qui reste le principal ennemi (ou le plus menaçant) pour les autorités turques : Hafez el Assad  dont l’aviation bombarderait des positions de l’EIIL près de Qamishli dans le canton kurde de Cezire,  ou le « Calife » de Mossoul.

Quant au PYD/ PKK, s’il avait accepté de se retourner contre Assad comme la Turquie le souhaitait, cela fait sans doute un bail que le processus de paix aurait décollé.

Dans les cantons de Rojava, il semble que c’est la mobilisation générale. Les combattantes des YPG, porteuses d’une » image de modernité » à l’antipode de celle véhiculée par les combattants jihadistes, sont déjà célèbres (c’est tout juste si les médias qui couvrent la région ne donnent pas l’impression  qu’il n’y aurait  que des femmes dans les YPG).

YPG combattantes
Combattantes kurdes YPG

Mais dorénavant les médias sociaux véhiculent aussi des images moins habituelles de villageoises beaucoup moins jeunes ayant pris les armes, chargées de montrer l’ampleur de la mobilisation populaire.

Villageoises kurdes  Kobanê  juillet 2014
Villageoises kurdes ayant pris les armes, Kobanê juillet 2014

Dans le canton de Cezire  un service militaire obligatoire pour tous les jeunes entre 18 et 30 ans (avec des dérogations) vient d’être instauré. Quelques semaines auparavant, les YPG signaient à leur tour (le PKK l’a fait il y a quelques mois) l’appel de Genève prohibant  l’engagement de combattants mineurs dans des conflits armés et l’emploi de mines antipersonnel. Un engagement qui risque d’être difficile à appliquer strictement dans les villages assiégés où les villageois prêtent main forte aux YPG.

Mais c’est une vraie avancée, qui va aussi permettre de distinguer les YPG dans le(s) conflit syrien . Il y a peu, les médias turcs révélaient qu’un gamin turc  de 14 ans qui avait pu franchir la frontière en versant 20 TL (7 euros) à des contrebandiers ( il venait d’Ankara, comment les avaient-ils déniché ces contrebandiers ?) était soigné dans un hôpital d’Urfa après avoir été blessé dans les rangs de l’EIIL.

Province d'Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière  avec Kobane
Province d’Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière avec Kobane

Chez les Kurdes de Turquie, c’est la mobilisation pour Kobanê.  Depuis le 9 juin le  HDP a implanté un camp de tentes sur la frontière (Bilecik/Urfa). Des Kurdes d’Urfa y manifestent leur soutien à leurs cousins, belle-soeurs ou beau-frères  qui vivent  de l’autre côté de ce rideau de fer.

Le 14 et le 15 juillet  des  sympathisants venant de 7 provinces y sont attendus. Des artistes, comme les Kardes Türküler ou Fehrat Tûnç se rendent aussi sur la frontière  pour y manifester leur soutien. Pour ceux qui lisent le turc, comme d’habitude je conseille de lire les commentaires des lecteurs sur l’article que les Sanliurfa.com consacrent à cette mobilisation.

Suruç Urfa soutien aux YPG et Rojava kobani
Des Kurdes d’Urfa s’en prennent à la frontière qui les séparent de Kobanê (Kurdistan de Syrie).

Les leaders du mouvement kurde appellent à faire tomber cette frontière et à permettre aux Kurdes  de Turquie d’aller soutenir leurs cousins  à  Kobanê.  Mais c’est aussi  la division entre Kurdistan de Syrie et de Turquie (Ouest et Nord comme disent les militants) que ces hommes sont en train de faire tomber.

frontière syrienne Birecik  Kobane
Après avoir franchi la frontière syrienne, ce monsieur va revenir à Urfa Birecik
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane

On peut voir ces personnes  franchissant la frontière sur la vidéo : ICI

 Les volontaires n’ont pas attendu le démontage du mur de barbelés. Si le phénomène n’est pas nouveau, ces derniers jours des dizaines de Kurdes de Turquie l’auraient déjà franchie clandestinement. Comme tous les nouveaux mobilisés, ils partent au combat après 15 jours de formation pour ceux qui en ont besoin – pas pour les PKK qui rejoignent certainement Kobanê en nombre, ni sans doute pour les militants déjà formés en Turquie ces derniers mois. Et il est probable que durant ces deux journées de mobilisation beaucoup d’autres partent les rejoindre.

Il y a quelques jours le journaliste Barzan Iso twittait de Kobanê « Kobanê ne peut compter que sur le Nord (Kurdistan de Turquie) ». Effectivement, il peut compter sur sa solidarité.

réfugiés kurdes syriens kobanê juillet 2014
Réfugiés de Kobanê arrivant à Urfa

Dans l’autre sens, ce sont de nouveaux réfugiés qui la franchissent. Dans la province d’Urfa, ils sont déjà plus de 200 000. Et la question des réfugiés, dont les pays de l’UE se contrefichent (sauf pour les empêcher d’entrer) doit aussi  préoccuper les autorités turques et celles du Kurdistan  d’Irak.

Plus tard : Et effectivement des centaines de volontaires Kurdes ont franchi la frontière à Urfa pour rejoindre les YPG de Kobanê  entre le 14 et le 15 . Et  sans discrétion, ce mouvement a été salué par des feux d’artifices  comme on voit sur  la vidéo de  l‘article des Sanliurfa.com.  Près d’un millier de Kurdes de Turquie avaient auparavant déjà rejoint les YPG, selon les chiffres qui viennent seulement d’être divulgués sur les médias turcs.

Les autorités turques sont-elles contraintes de  laisser faire  pour éviter de faire exploser le processus de paix (ce n’est pas le moment !) ? Ou est-ce que cela les arrange maintenant que les YPG/PKK risquent leur peau pour contenir l’avancée de l’Etat Islamique qu’elles ont pourtant utilisé contre ces mêmes YPG ?

Irak : les Turkmènes shiites de Tal Afar se réfugient près des Kurdes yézidis du Sinjar

réfugiés turkmènes shiites Sinjar 3

Moins d’une semaine après la prise de Mosoul par l’armée islamique de l’Irak et du Levant (ISIS/EIIL), à 50 km de là,  la ville de  Tal Afar au Nord ouest de la province de Ninive tombait à son tour. Cette nouvelle conquête territoriale est un haut lieu de l’opposition sunnite à l’occupation américaine Dès 2004 les troupes américains y avaient livré plusieurs batailles détruisant en grande partie la ville contre des soulèvements, d’abord baathiste (en 2004) et rapidement islamistes (2005), sans jamais réussir à la contrôler rappelle un article du Telegraph. Les attentats à la bombe et les assassinats y ont fait des milliers de victimes.

En Août 2007, en pleine période de grandes festivités yézidies,  4 camions suicides avaient explosé quasi simultanément dans 2 villages de la montagne voisine du Sinjar, tuant plus de 400  Yézidis, une minorité religieuse exécrée des radicaux islamistes. L’attentat le plus meurtrier jamais perpétué en Irak, qui n’a pourtant pas été épargné.

Et en mai  dernier les Yézidis  étaient des milliers à avoir fui la ville voisine de Rabia après la multiplication d’assassinats perpétués contre eux par ISIS. Et une quinzaine d’entre eux auraient été massacrés lorsque les prisons ont été vidées à Mossoul.

A Tal Afar, comme à Mossoul, ISIS prélevait déjà un impôt islamique obligatoire sur la population pour financer sa guerre en Syrie « Pour pouvoir ouvrir ma pharmacie je devais leur verser 200$ chaque mois » expliquait un de ses habitants au Telegraph.

Le processus y est le même que celui qui s’est produit à Mossoul. Une fois les troupes irakiennes chassées de la ville, ceux qui en prennent le contrôle sont des insurgés locaux, qui pour la plupart s’en prenaient déjà l’armée américaine et à ceux accusés de les servir. Ce ne sont ni des novices ni des inconnus pour les habitants.

Des dizaines de milliers de personnes ont déjà fui cette ville de 200 000 habitants, à majorité turkmène. Si comme ailleurs, une partie de ceux-ci ont surtout fui les combats, c’est la peur de représailles qui fait fuir les Turkmènes shiites (A Tal Afar une partie  des Turkmènes sont sunnites et il y aurait eu des confrontations entre eux), créant l’émoi en Turquie.  Certes, la prise de la ville n’aurait pas été accompagnée de massacres de civils shiites. Pour le moment du moins, ceux qui dirigent l’insurrection sunnite semblent éviter de s’en prendre aux populations civiles. Il est vrai que ceux des minorités religieuses  qui n’avaient pas encore quitté la province multiconfessionnelle de Ninive depuis l’invasion américaine  ont fui en masse devant son avancée.

Mossoul manifestation de soutien à ISIS EIIL

 Son avancée fulgurante montre que la branche irakienne de l’armée islamique d’Irak et du Levant est disciplinée et organisée. Aucune rumeur de pillages non plus alors que les villes sont vidées d’une partie de ses habitants, ni d’églises détruites. La ville de Mossoul n’aurait jamais connu un tel calme depuis 2003. De toute  évidence, le premier objectif est d’obtenir le soutien de la population, déjà en partie acquise tant le régime de Maliki y est exécré.

Seuls d’anciens cadres militaires peuvent imposer une telle discipline : l’armée du Baath, liquidée par les Américains s’est en partie reconstituée sous les drapeaux noirs d’ISIS. Les jours qui viennent diront s’il s’agit d’une armée de fanatiques islamiques (qui menacent de s’en prendre aux lieux saints shiites de Kerbela et Najdaf)  comme sa branche syrienne, et quel est le poids de cette composante dans cette alliance entre ISIS et les autres forces qui composent la rébellion sunnite. Déjà des dissensions auraient éclaté entre différentes fractions.

Il est à craindre qu’une fois le nouvel ordre installé dans les régions conquises, débute la construction d’un « califat islamique » sectaire où les minorités religieuses n’auraient quasiment  pas le droit d’exister, comme à Raqqa,  sous contrôle d’ISIS en Syrie.  On assisterait alors à la fin d’une épuration ethnique déjà largement entamée. Certains témoignages rapportent que  les  Chrétiens de Mossoul   y  cacheraient la croix qu’ils affichaient à leur cou et que les femmes seraient désormais contraintes de voiler leurs cheveux. Mais sur les 5000 Chrétiens qui vivaient encore  dans cette ville, seuls quelques centaines seraient restés en zone sunnite administrée dorénavant par ISIS ( à l’ouest du Tibre). Autres témoignages ICI

Et à tout moment la situation peut dégénérer en guerre civile interconfessionnelle  entre Sunnites et Shiites, qui n’épargnerait pas les Turkmènes shiites.

Consulat turc mossoul

La prise d’otage du personnel du consulat turc à Mossoul n’a pu que renforcer la crainte des Turkmènes shiites de Tal Anfar, qui devaient sans doute bénéficier d’une certaine protection de la Turquie, puissante alliée de la minorité sunnite malmenée par le régime de Maliki.

Réfugiés turkmènes shiites sinjar 4

Certains rejoignent Dohouk ou Kirkouk. Mais c’est dans la montagne yézidie du Sinjar à quelques dizaines de kilomètres de là, un territoire disputé désormais entièrement sous contrôle des pesmergas kurdes qui en contrôlent rigoureusement l’entrée, qu’ils trouvent pour la plupart refuge. Les réfugiés Turkmènes shiites, y seraient plus de 60 000 selon les Yüksekova Haber. Les écoles et les salons de mariage du Sinjar ont été transformés en centre d’hébergement d’urgence pour des milliers de familles de réfugiés.

TelAfarFlüchtlinge Ezidi press

 Face à cet afflux, le ravitaillement commencerait déjà à être insuffisant  A Erbil, avec la pénurie d’essence due à l’augmentation brutale du nombre de véhicules, les automobilistes doivent faire la queue pendant cinq heures devant les stations d’essence (avec la chaleur qu’il y fait, cela doit être insupportable). Mais à Sinjar ce sont aussi les denrées de bases, comme le lait pour les enfants, qui manqueraient. Même en y mettant le prix, on ne trouverait plus à s’approvisionner sur les marchés locaux. La population y a sans doute plus que doublé en quelques jours.

réfugiés turkmènes shiites sinjar

Turkmen Sinjar

Des Turkmènes trouvant refuge chez des Kurdes yézidis (et Chabaks, autre minorité religieuse très menacée), voilà ce que les nationalistes turcs  qui se posent en grands défenseurs de la cause turkmène auraient eu bien du mal à imaginer. La micro minorité yézidie qui subsiste encore en Turquie est la plus discrète de toutes les minorités religieuses et les massacres dont elle a été victime lors de l’effondrement de l’Empire Ottoman restent largement ignorés.  Des centaines de milliers de  Yézidis vivant dans l’Empire ottoman, ils ne sont plus quelques centaines en Turquie :  outre quelques villages dans la province de Bitlis, il y aurait encore quelques familles à Hakkari où vivaient autrefois une importante communauté, m’a-t-on aussi affirmé, et quelques unes à Urfa, Batman, Mardin et  Diyarbakir.  Au point qu’elle en est invisible.  C’est dire à quel point il ne fait pas bon d’y être yézidi.

Yezidi

Le dernier exode de  Yézidis de Turquie a eu lieu dans les années 1970 -1990 . A la même époque, les minorités chrétiennes (Assyriens, Chaldéens, Arméniens) qui subsistaient dans les mêmes régions se réduisaient aussi comme peau de chagrin. On était alors  demandeur de main d’œuvre en Europe et des communautés yézidies se sont reconstituées en Allemagne et en Suède. En avril dernier, Ayla Akat Ata, une députée kurde du BDP a déposé une motion au parlement pour exiger que leurs droits civils et leurs propriétés spoliées leur soient restitués. La cause des Yézidis de Turquie a peut-être davantage de chance d’être entendue maintenant.

Peu avant le début du processus de paix, des images montrant des combattants PKK accomplissant des rituels yézidis avaient été divulgués par certains médias. Elles étaient aussi destinées à ses sympathisants. Les Yézidis sont certes adulés comme étant les « vrais Kurdes » par une partie des nationalistes kurdes, qui affirment que tous les Kurdes étaient yézidis avant d’être islamisés. Mais elles étaient à même de choquer des sympathisants très religieux.

Il est possible d’ailleurs que ces combattants yézidis accomplissant leurs rituels solaires étaient originaires du Sinjar. J’avais entendu dire qu’on y était volontiers pro PKK dans cette montagne. Mais je ne peux pas le confirmer. Cela étant, la société turque reste une société multiculturelle et il est probable que bien des nationalistes ou des ultra religieux ne trouvent rien de surprenant à ce  que des Kurdes yézidis – même pro PKK le cas échéant – c’est à dire tout ce qu’ils exècrent le plus au monde,  protègent leurs  » frères »  turkmènes.

Et justement Karayilan vient d’annoncer que le PKK se tenait  prêt à venir défendre le Sinjar et Kirkouk où vit aussi une importante communauté turkmène shiite. De quoi rassurer peut-être le front turkmène un des partis de la communauté (les Turkmènes doivent en avoir 4 ou 5 ) proche de l’extrême droite turque  qui vient de lancer un appel à la Turquie. Il craint que 100 000 Pershmergas ne soient pas capables à eux seuls de défendre la province.

Un excellent article sur les Yezidis ICI

NB : alors que les Shiites turkmènes continuaient à fuir Tal Afar, 23 villageois turkmènes eux aussi shiites étaient massacrés par ISIS dans la province de Salahadin. Nouvelles informations ICI

Le  22 :  Le nombre de réfugiés au Sinjar atteindrait 90 000, un camion de vivres venu de Turquie y est arrivé. D’autres seraient encore  bloqués.

Le même jour c’est l’aéroport de Tal Afar encore tenu par l’armée irakienne qui est tombé aux mains d’ISIS. Les troupes du général Abu Walid n’y étaient plus approvisionnées en ravitaillement et en munitions. Celui qui est surnommé le « Lion de Maliki » s’est replié au Sinjar avec 600 hommes où ils ont été accueillis par les peshmergas. Selon le site kurde Basnews il y aurait de violents combats  entre ISIS et les peshmergas.

Le drapeau kurde flotte sur Kirkouk, plus de drapeau turc sur le consulat turc à Mossoul.

Le drapeau kurde flotte sur kirkouk

Comme c’était prévisible, ISIS/EIIL l’armée islamique d’Irak et du Levant, et surtout la déroute de l’armée irakienne à Mossoul, viennent d’offrir aux Kurdes l’occasion à laquelle ils n’avaient jamais renoncé de rattacher Kirkouk à leur territoire. Les troupes irakiennes qui y stationnaient ont abandonné la place aux pershmergas. Dorénavant, le drapeau irakien y a disparu. Seul le drapeau du Kurdistan flotte sur la province et ses champs pétroliers.

peshmerga déployées sud kirkouk

Même scénario dans tous les territoires contestés : outre une grande partie de la province de Kirkouk , une partie de celle de Ninive (dont les quartiers Est de Mossoul) et le nord de celle Diyala. Les peshmergas – qui y étaient déjà – renforcent leur présence, tandis que l’armée irakienne les déserte. Dans le district de Rabia, où ils ont remplacé les forces irakiennes qui gardaient le grand poste avec la frontière syrienne, ils se confrontent avec les combattants d’ISIS.

Des combats ont lieu dans d’autres points stratégiques, comme dans le sud de la province de Kirkouk et dans celle de Diyala (Jaloula)

drapeau kurde Alqosh chrétiens Ninive

Les peshmergas sont présents et c’est aussi le drapeau kurde qui flotte sur la ville chrétienne assyrienne d’Alqosh  dans la province de Ninive où vivent de nombreuses minorités religieuses.

en hachures : les territoires contestés
en hachures : les territoires contestés

Une carte qui donne une idée des différentes positions le 14 juin.

Irak : les différentes forces le 14 juin
Irak : les différentes forces le 14 juin

 

 Le contrôle kurde de ces territoires contestés était déjà une presque réalité – des firmes pétrolières avaient même commencé à y signer directement avec les autorités kurdes leurs nouveaux contrats d’exploitation. Les accords d’exploitation signés directement entre le KRG (gouvernement kurde) et les firmes pétrolières, est la cause depuis 2011 d’une très grosse crise avec Bagdad, qui depuis plusieurs mois refuse de verser leurs salaires aux fonctionnaires du Kurdistan. Même les peshmergas n’étaient plus payés.

Une crise qui explique que les pershmergas n’aient pas été envoyés à Mossoul pour soutenir l’armée irakienne, comme cela avait été le cas dans le passé. Bagdad n’en a pas fait la demande et Erbil ne devait pas être très pressé de les envoyer non plus, se  contentant de sécuriser les quartiers Est, kurdes et la route Mossoul – Erbil.

En 2003 et au grand dam alors de la Turquie, ce sont les perhmergas qui étaient entrés dans Kirkouk et en avaient chassé l’armée de Saddam Hussein, avec à leur tête le fils de Talabani. Ensuite ils ne l’avaient jamais complètement quitté.

Et c’est aussi heureux pour moi. En août 2004 nous nous étions rendus d’Erbil à Suleymaniye. Il était prévu – du moins je le croyais – que nous prendrions une route sécurisée, car uniquement en zone kurde, qui traversait la montagne. Ceux qui nous y conduisaient étaient deux étudiants du PUK, le parti de Talabani. Nous avions quitté Erbil avec un peu de retard, un peu un cause de moi, mais surtout car nous avions du faire un détour par le domicile du chauffeur, qui avait réalisé qu’il avait oublié son permis de conduire.

Flames rise from a pipeline of an oilfield in Kirkuk city

Mais au bout d’une heure de route sur une monotone autoroute de plaine écrasée par la chaleur, au lieu des splendides paysages de montagne attendus, ce sont des installations pétrolières qui se profilent au loin. « Mais on est où là ? » . « Kirkouk » répond tout réjoui le conducteur dont c’était la ville d’origine. Kirkouk, «  en zone arabe » ( c’est à dire hors de la province autonome kurde) où il y a des attentats tous les jours !

On arrivait au check point à la sortie de l’autoroute. Des dizaines de véhicules devant nous. Et voilà le nôtre qui ne trouve rien de mieux que dépasser toute la file.  Un des policier furieux  enjoint de faire demi-tour. Le chauffeur fait mine d’obtempérer, mais c’est un tour complet qu’il effectue. Et il resquille à nouveau. Là, il est bien obligé de se garer. On risque de passer un sale moment (ce qui n’aurait pas été volé)

Mais aux hurlements de fureur du policier, les deux étudiants répondent en riant. C’est alors que je comprends que c’est la police kurde qui contrôle le check point d’entrée à Kirkouk. Ils sortent de la voiture, plaisantent avec lui, le chatouillent. Le policier finit par se marrer aussi. Quelques minutes plus tard nous avions franchi le check point. En vie. A Bagdad bien des automobilistes s’étaient fait canardés pour bien moins que ça par des soldats américains sur les dents. Ce policier ne nous avait même pas menacé de sa kalachnikov.

« Maintenant on est dans la zone de Talabani, on ne prononce plus le nom de Barzani aux check point » avait ensuite prévenu un des passagers quand nous sortions de la ville. A l’époque, les réseaux de téléphonie mobile n’étaient même pas compatibles entre leur deux zones (cela a heureusement changé).

C’est à partir de ce jour là aussi que j’ai commencé à réaliser vraiment la complexité de la situation de l’Irak sous occupation américaine.

 Alors que les Américains avaient fait traîner la résolution de la question de Kirkouk avec un projet de référendum auquel personne ne s’est attelé vraiment, il a suffit aux Kurdes de se préparer en attendant la fin du processus d’effondrement de l’Etat irakien enclenché avec l’invasion américaine de 2003. Depuis que le ministre des affaires étrangères turc Ahmet Davutoglu y a effectué une visite organisée par Erbil à l’été 2012, le signal avait été donné à la forte composante turkmène de la province que la Turquie n’y voyait plus de mal. Ce qui n’avait peut-être pas fait l’unanimité dans cette communauté shiite (à la différence des Turkmènes d’Erbil qui sont sunnites), attachée à l’unité de l’Irak. Peu après le leader d’ un  parti turkmène proche de l’extrême droite turque était assassiné.

Le porte parole du gouvernement AKP Huseyin Celik, kurde lui aussi, vient de déclarer publiquement que les Kurdes avaient le droit à l’autodétermination. C’est à dire que la Turquie ne s’opposerait pas à l’indépendance du Kurdistan. On s’en doutait un peu. Mais même si ce n’est que la reconnaissance d’une situation de-facto, tant la partition de l’Irak semble inéluctable, cela montre à quel point la position de la Turquie, farouchement opposée à un tel scénario lors de l’invasion américaine, a changé. Et le proclamer ne fait pas de mal. Les rapports entre autorités ont beau être au mieux, une méfiance vis à vis du puissant voisin turc reste palpable parmi la population, sensible au sort de leurs cousins en Turquie.

Port turc Ceyhan tanker

La Turquie a besoin du pétrole des kurdes et les Kurdes ont besoin de la Turquie pour l’exporter. Et 10 ans seulement après l’arrestation sans ménagement de soldats des forces spéciales turques par l’armée américaine à Kirkouk, un quatrième tanker de pétrole kurde vient de quitter le port de Ceyhan en Turquie – à la fureur de Bagdad et au mécontentement des Etats-Unis, mais pour le plus grand plaisir des firmes pétrolières comme Exxon Mobil  et de la banque turque Halbank qui rempoche le pactole.

Mossoul consulat turc drapeau

Pour la Turquie, c’est du côté de  Mossoul que viennent les ennuis. A peine la ville tombait sous le contrôle  d’ISIS, que  le drapeau turc, seul drapeau à flotter sur un consulat étranger dans cette ville extrêmement dangereuse, en disparaissait. Le consul turc était pris en otage comme tout le personnel du consulat, leur famille dont 3 enfants et des membres des forces spéciales turques, en tout 49 personnes.

Pourquoi le consulat n’avait-t-il pas été évacué, alors que le 6 juin déjà le ministre de l’intérieur du KRG alertait de l’imminence du danger et que les peshmerga lui avaient proposé d’en assurer la sécurité dès que les combats ont commencé ? Il y a quelques semaines, le consul avait pourtant été l’objet d’un attentat manqué. Si les autorités turques pensaient qu’il n’y avait malgré tout rien à craindre d’ISIS c’est forcément qu’elles n’avaient pas anticipé un danger.

C’est car le soutien de la Turquie à la cause sunnite était clairement affichée, qu’elle pouvait avoir un consulat à Mossoul. L’accueil sur son sol du vice premier ministre sunnite, Tarek El Hachemi, condamné à mort par contumace, qui s’était d’abord réfugié à Erbil, avait déclenché une crise grave avec le gouvernement Maliki à l’automne 2012. Dans cette ville  ISIS  était déjà puissante, renforcée par le profond ressentiment de la minorité sunnite vis à vis du pouvoir central. Cela ne date pas d’hier : c’est depuis la dissolution de l’armée irakienne par les Américains que les attentats se sont multipliés dans cette ville d’où étaient issus de nombreux officiers baathistes. Actuellement ISIS a pris la tête d’une insurrection sunnite contre le pouvoir shiite qui couve depuis longtemps ( Tarik el Maliki  aurait salué la prise de Mossoul comme « la révolution des opprimés »). Comment un consulat pouvait-il  tenir sans son accord ?

Quelque chose a donc dérapé. La journaliste turque Amberin Zaman évoque l’hypothèse qu’une nouvelle fraction aurait pris la main au sein d’ISIS. Et certains doivent avoir une petite idée sur ce qui s’est passé à Mossoul. En tout cas la Turquie a 80 otages entre les mains d’ISIS/EIIL qui a aussi enlevé 31  routiers « turcs » (18 sont de Sirnak, les autres de Mardin ou d’Urfa) . Si l’idée lui en venait de profiter de se poser en libérateur de Mossoul, ou si son territoire était utilisé pour d’éventuelles frappes aériennes à partir de la base américaine d’Incirlik, leur vie pourrait être  en danger.

L’organisation assure que le personnel du consulat sont des « musulmans sunnites hanafites » qui sont bien traités et qu’ils ont été mis en sécurité des combats qui continuent dans la ville. Cela doit être vrai, ISIS n’ayant rien à gagner à trop humilier la Turquie. N’empêche que personne ne doit rêver d’être à leur place. D’autant que la qualification de hanafites n’a rien de rassurant venant de combattants salafistes, et pourrait se retourner vite contre eux en cas de « désaccord grave ».

Quant aux routiers, je crains que leurs conditions de détention soient moins douces.

reyhanli attentat

Le gouvernement AKP récolte sans doute les fruits de sa politique syrienne et de ses relations sulfureuses avec les mouvements jihadistes (ISIS et Al Nusra). Ses 800 km de frontière avec la Syrie ont été l’accueillante porte d’entrée pour des milliers de candidats au jihad venus du Caucase, du Maghreb et d’Europe. Et les autorités ont beau proclamé qu’elle s’est contenté de fournir de l’aide humanitaire aux populations syriennes, ni armement, ni aide financière, ni entraînement militaire, aux factions qui se battent en Syrie, c’est un peu difficile de les croire.

Cette politique avait déjà coûté la vie à 52 habitants de Reyhanli (frontière syrienne) l’année dernière dans un attentat attribué par les autorités turques à un obscur groupuscule alévi/alaouite d’extrême gauche qui aurait agi pour le compte de Bachar Al Assad. « Cet attentat, c’est un coup du Hizbullah (désigne les radicaux sunnites) » s’était alors emporté un copain alévi, « Il y a trois mois (avant le processus de paix) ils l’auraient mis sur le dos du PKK ». Beaucoup pensent comme lui en Turquie. Et pas seulement des Alévis.

YPG kurdes syrie

Le soutien apporté au gouvernement AKP aux jihadistes qui se confrontent aux combattants kurdes YPG/PKK à Rojava, les cantons kurdes syriens a aussi certainement pesé dans les défaites électorales de l’AKP face au parti kurde BDP, le 30 mars dernier.

L’automne dernier les autorités turques avait fini par déclarer ISIS organisation terroriste et ces derniers temps elle avait les coudées moins franches en Turquie. Il y a quelques jours c’était même au tour d’Al Nusra, sa rivale en jihad de l’être. De là à en faire  l’ennemi public n°1, quand on accuse le PYD kurde de soutenir Bachar el Assad, il y a une marge. Évidemment la situation en Irak peut changer la donne. Mais maintenant une partie du bel armement américain récupéré par ISIS  a pris le chemin de la Syrie et donc de la frontière turque. Et  80 otages turcs sont entre leurs mains.

Et en attendant pour tous les jeunes Kurdes apocu, les pesmergas sont aussi devenus des héros, à l’égal des combattants du PKK. Et leur cœur ne bat plus seulement pour Rojava, mais aussi pour Kirkouk. Reste encore à trouver un accord entre le PKK et Barzani sur la question de Rojava, ce qui n’est pas encore fait. Beaucoup de choses vont bouger, mais encore hasardeux  de prédire  dans quel sens.

chauffeur otage mossoul urfa Un chauffeur routier otage à Mossoul aurait réussi à s’enfuir. Il est revenu chez lui à Urfa avec son camion. Sa firme j’espère lui sera reconnaissante.

ISID_Urfa_Sinirindaki_Bayragini_Indirdi-isiddd

Le 15 : ISIS vient de retirer son drapeau qui flottait à la frontière turco-syrienne, à Urfa dans le district de  Akçakale, annoncenr  les Sanliurfa.com . On voit aussi à quel point ils en sont proches.

 

Erbil frappé par un attentat au lendemain des élections législatives (6 morts et des dizaines de blessés)

A une époque j’admirais le courage dont faisaient preuve ceux qui formaient de longues files d’attente devant les services de recrutement de la police à Erbil. Ils étaient régulièrement la cible d’attentats. Mais cela faisait des années, depuis 2007 plus exactement, que le Kurdistan irakien était préservé des attentats qui frappent régulièrement les régions d’Irak voisines, assurant ainsi la tranquillité  à  ses habitants et aux nombreux investisseurs qui se précipitent vers ce havre de paix, grandes compagnies pétrolières comme Exxon ou Total en tête.

Mais dimanche 29 septembre,  en début d’après midi, la capitale de la région autonome était frappée par un violent attentat qui visait à nouveau les forces de sécurité, tuant 6 personnes (11 en comprenant les membres du commando suicide) et faisant plus de 60 blessés, dont 42   membres des forces de sécurité. 2 des blessés les plus gravement atteints ont été transférés vers des hôpitaux de Turquie.

Une attaque qui devait rien à l’improvisation. Selon le journal kurde Rudaw, dimanche en début d’après-midi une fourgonnette a tenté de s’introduire de force dans l’enceinte du quartier général  des services de sécurité  (Asayis). Le chauffeur a actionné un  détonateur avant  que les gardes qui surveillent l’entrée ne l’abattent. Quatre autres membres du commando suicide, armés de fusils et de grenades ont alors tenté à leur tour de s’introduire dans le bâtiment avant d’être à leur tour abattus par des gardes (à moins que ce ne soit en se faisant exploser, selon les sources).

A la suite de cette attaque  toute la région était en alerte et des checkpoints étaient installés un peu partout.

Ce n’est sans doute pas un hasard si cette attaque très soigneusement préparée a eu lieu exactement une semaine après les élections législatives au Kurdistan. Des élections dont sans grande surprise le KDP, le parti de l’actuel président de la région, Mustafa Barzani, est sorti vainqueur remportant 719 000 voix  (38,3%), ce qui devrait lui permettre d’obtenir 8 sièges supplémentaires ). Son grand rival UPK (Yetiki) dont le leader Jelal Talabani « absent » depuis de longs mois de la scène politique pour des raisons graves de santé, n’est arrivé  qu’en 3ème position avec 324 000 voix (17,2%) . Gorran, le petit nouveau fondé en 2009 à la suite d’une scission au sein de l’UPK  occupe la seconde position avec 446 000 voix (23,7%) , mais perdrait un siège. De petits partis religieux se partagent les autres voix (l’Union islamique kurde avec 178 600 voix – 9,5%- et  la Communauté islamique kurde avec 113 000 voix, soit 6% des suffrages), ainsi que les minorités turkmène  ( 5 listes turkmènes se sont partagées 8000 suffrages, bien en deçà  du nombre de votants turkmènes qui ont donc préféré voter pour des listes non ethniques ) et chrétiennes auxquelles 11 sièges sur les 111 que compte l’Assemblée sont réservés.

Pour le moment l’attentat n’a toujours pas été revendiqué, même si certains n’ont pas tardé à y  voir la signature d’ISIS (Islamic State of Irak and great Syria) , un groupe  de la mouvance d’Al Qaida, qui combat aussi  en Syrie notamment contre les Kurdes du PYD (la branche syrienne du PKK).. Cela étant entre le PYD de Salih Muslim et le KDP de Mustafa Barzani les relations  ne sont pas des plus cordiales , c’est le moins qu’on puisse dire.  Dernièrement la fameuse grande conférence kurde qui devait initialement se dérouler mi août a été à nouveau repoussé à la mi novembre.

Et ISIS n’est pas la seule organisation islamiste violente présente en Irak et au Kurdistan irakien. En 2004, pour la fête de l’Aïd,  2  attentats d’ Ansar Al Sunna (un avatar d’Ansar al Islam)  contre les sièges des deux principaux partis kurdes avaient fait 105 morts à Erbil. Et jusqu’en 2007, d’autres  organisations de la même mouvance ont été responsables d’ attentats dans la région.

Ces dernières années le Kurdistan était « une oasis de paix » alors que la  violence est en recrudescence dans le reste de l’Irak et notamment dans les villes voisines de Mosoul et de Kirkouk.  Et ce n’est certes pas un attentat, aussi violent soit-il, qui suffit à changer la donne. Mais difficile de rester un havre de paix quand le reste de la région s’embrase.

 

 

 

 

15 heures d’attente à la frontière entre le Kurdistan irakien et la Turquie : record battu !

 

La première fois que je m’étais rendue à Erbil, au Kurdistan d’Irak,  durant l’été 2004,  les Français présents sur le territoire autonome devaient pouvoir se compter sur les doigts d’une main.  La ville avait un petit air  de far- west, même si je n’y ai jamais entendu un coup de feu. Il n’y avait alors qu’un super marché sur tout le territoire, à Dohouk.  Les soldats américains en villégiature venaient s’y approvisionner – je présume que les rayons entiers de boîtes  de corn- beef leur étaient destinées. Et les gardes à l’entrée étaient armés de kalachnikov.

Elles n’ont pas disparues, mais elles se font maintenant bien plus discrètes. Pas de gardes armés de kalachnikov à  l’entrée du « Family Mall » où le magasin Carrefour s’est implanté. Les agents de sécurité à l’entrée de ce temple de la consommation pour nouvelles classes parfois extrêmement  aisées ressemblent à tous les agents de sécurité du monde.  Le rêve de transformer Erbil en nouveau Dubai, dont on parlait déjà à l’époque, est en train de devenir une réalité.

Le voyage vers une ville où Carrefour s’est implanté, ne constitue évidemment plus une aventure.  Les Européens qui vont s’y faire de l’argent, s’y rendent maintenant directement en avion. Pour d’ autres, et notamment pour la très nombreuse  main d’œuvre venue de Turquie,  en majorité kurde mais pas seulement,  qui travaille sur le territoire autonome, des autobus relient dorénavant directement Diyarbakir à Erbil, Dohouk, Zahro  ou Suleymaniye.

Cette fois, il m’a donc suffit de monter dans un bus à Diyarbakir : 12 heures plus tard, j’étais à Erbil, sans avoir à sauter d’un bus (ou d’un taxi partagé avec d’autres passagers)  à un taxi  de Cizre pour traverser la frontière, puis dans un  autre taxi qui me conduisait jusqu’à Dohouk, ou si j’avais de la chance jusqu’à Erbil. Voyage devenu  plus confortable, mais avec moins de surprises évidemment, et donc plus vraiment un voyage…

Enfin c’est ce que je pensais, en prenant le billet pour le retour, à une compagnie Vanli (originaire de Van), ce qui m’a valu une réduction sans marchandage, verres de thé, et jus de fruits quand le vendeur, un  Vanli bien sûr  a appris que je m’étais rendue sur place lors du tremblement de terre. Comme à l’aller, on m’avait attribué la place considérée comme la meilleure, la numéro 1, celle juste derrière le chauffeur.

Mon bus a quitté Erbil à 20 heures. Il était encore plus confortable que celui de l’aller – et je pensais donc arriver à Diyarbakir assez fraîche, dans la matinée.

On était loin de l’ambiance électrique qui régnait lors de certains de mes précédents passages. Dorénavant les relations entre la Turquie et le Kurdistan irakien sont normalisées et à la frontière, aucun militaire turc ne m’a demandé ce que j’allais faire en Irak (un peu étrangement, c’était les soldats turcs et non les pershmergas kurdes qui me posaient ce genre de questions). Je me souviens m’être un peu inquiété il y a quelques années. Je ne sais plus très bien pour quelle raison, mais ça chauffait sec entre la Turquie et le Kurdistan irakien. Barzani menaçait de fiche la pagaille à Diyarbakir si ça continuait et il se faisait qualifier de chef féodal par Tayyip Erdogan. Les affaires turques déjà  florissantes sur le territoire contredisaient d’aussi charmantes relations. N’empêche que je craignais que les formalités à la douane n’en finissent pas.

Surprise ! Elles n’avaient pas été beaucoup  plus longues que  d’habitude, même si on sentait de la tension dans l’air. Je crois que c’est cette fois là qu’un militaire (je présume un appelé anglophone chargé d’interroger les étrangers, pas tous sensés connaître le turc) était tombé sur une photo d’Ahmet Altan dans un de mes petits albums photos trouvés dans mes bagages et qui le feuilletant m’avait demandé « Vous  connaissez Ahmet Altan ?  » –  » Je l’ai pris en photo chez lui.  Je le connais un peu, oui ». A mon (presque) étonnement, il avait alors refermé mon album qu’il m’avait rendu, comme si j’étais quelqu’un d’important. Ahmet Altan n’est pourtant pas connu pour ses écrits pro militaristes. En gros c’est comme si j’avais déclaré connaître François Mauriac à un commandant français pendant la guerre d’Algérie et que celui ci m’aurait répondu par un sourire radieux.  Mais en Turquie ça fait longtemps j’ai renoncé à toute rationalité « alla française ».

Cette fois je rejoignais la Turquie en même temps que Massoud  Barzani, qui y était reçu comme un chef d’Etat , par le chef du gouvernement Recep Tayyip Erdogan, le chef de l’Etat Abdullah Gül et le ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu.  Évidemment, lui s’y rendait en avion, pas en compagnie d’ouvriers et de petits entrepreneurs de Turquie rejoignant leurs foyers pour quelques jours de repos ou une fois leur chantier achevé. Cela étant je n’avais aucune raison de m’inquiéter cette fois. Les formalités entre deux pays amis  devaient être relativement rapides.

Et je me trompais….Il était minuit quand notre autobus atteignait la frontière où notre autobus et de nombreuses voitures particulières : taxis de Silopi et Cizre qui font le va et vient de deux côtés de la frontière,  voitures étrangères de la diaspora  ou très luxueuses automobiles kurdes irakiennes,  dont les passagers profitaient peut-être du jeudi férié à l’occasion des  fêtes des Yézidis et du long WE (au Kurdistan irakien comme ailleurs en Irak, c’est le vendredi qui est chômé suivi du samedi pour les administrations) pour se rendre en Turquie.

Il était 15 heures quand nous avons enfin pu reprendre la route, toutes formalités accomplies. Si bien que quand nous sommes arrivés à Diyarbakir, la nuit était déjà tombée.  15 heures pour traverser cette frontière, certes un peu particulière : c’est mon record. Même avant la modernisation du poste frontière d’Habur côté turc, quand c’était un peu la pagaille,  au maximum le passage m’avait pris quelques heures. Le temps de croiser par hasard des Kurdes irakiens de ma ville qui rentraient passer un peu temps au pays, alors que j’en ressortais dans la bruyante cafétaria du poste de douane. (maintenant, elles sont flambantes neuves , silencieuses et non fumeurs et je n’y ai croisé personne par hasard ).

J’ignore pour quelle raison – Etait-ce le voyage de Barzani qui bien sûr  en irrite certains ? Est-ce à cause des grosses opérations contre le PKK qui s’intensifient  avec le retour du printemps ? Ou des menaces venues de la Syrie voisine ?  Mais il y avait de la nervosité dans l’air. Et les contrôles de sécurité étaient sérieux.  Côté irakien des pershmergas kurdes démontaient les portières de voitures particulières (et ce n’était pas pour vérifier si s’y cachait des cigarettes de contrebande). C’est la première fois que je voyais ça.  Côté turc notre bus comme tous les véhicules est passé sur une fosse de contrôle et tous nos bagages ont été passés aux rayons X (et les cigarettes, n’étaient pas non plus la préoccupation des douaniers et militaires turcs) …comme d’habitude par contre.

Mais c’est à la fin de notre périple sur cette frontière , en passant les formalités de la police des frontières turque, qu’on a compris ce qui était une des  causes de ce ralentissement : un seul poste au lieu de deux était ouvert ! Pourquoi ? J’avoue que j’ai pas posé la question au policier qui paraissait assez irrité (il faisait plus de 27 ° et il devait être épuisé).  Mais quand ça ralentit comme ça, c’est généralement qu’il y a des raisons.

 

C’était le troisième trajet que c’était ainsi m’a dit un des membres du personnel du bus, alors que nous profitions du soleil du matin  et de la vue sur les sommets enneigés sur le pont – sorte de No man’s land –  qui sépare les deux pays, « Normalement il faut au maximum trois à quatre heures pour traverser. Mais au précédent trajet ça a mis 10 heures déjà. Et cette fois comme c’est parti on en a au moins pour 12 heures ».

15 heures qui  ne m’ont pas paru trop longues finalement. C’est la seule frontière que je connaisse qui soit ainsi propice aux rencontres.  Seule femme , de plus étrangère du bus, j’étais chouchoutée par les autres passagers.  Ceux se rendent en avion à Erbil, n’apprennent rien  sur ceux qui construisent sa croissance. Et puis ça aurait pu être pire : un passager m’a dit avoir attendu plus de 24 heures, un jour qu’il rentrait à Batman pour Bayram. Et il  est même arrivé à un autre de devoir patienter…4 jours !  Mais heureusement que j’avais renoncé à me rendre aux festivités yézidies qui débutaient ce jour là à Lalesh. Si j’étais partie le lendemain, comme je le prévoyais,   j’aurais raté mon avion qui décollait de Diyarbakir le lendemain soir…

 

 

Uludere : les images filmées par les drones montraient que les F16 bombardaient des civils.

Les images filmées par les drones  corroborent les  témoignages des   villageois d’Uludere et des 2 seuls survivants du massacre par des F16 de l’armée turque, de 34 petits contrebandiers , le 28 décembre dernier.  C’est ce qu’ont constaté les membres de la commission parlementaire en charge  des Droits de l’homme, après avoir  visionné le 4 heures sur les 9 heures filmées par ces drones, rapporte les journaux  Bianet et Today’s Zaman.

Enfin les membres de cette commission qui se sont exprimés. La plupart des  députés AKP ont choisi de ne pas le faire,  arguant de la confidentialité de l’enquête. Parmi ceux-ci, seul Sener qui dirige  la sous commission  Uludere  l’a fait en estimant qu’il était difficile de voir que les groupes bombardés étaient  de simples contrebandiers, il  préfère attendre d’avoir l’ensemble des données pour tirer les premières conclusions. Sinon même Attilla Kaya, député MHP (extrême droite) trouve étrange « que des membres de l’organisation terroriste se transforment  en cible aussi parfaite ».

Les députés de l’opposition CHP et BDP , parmi lesquels figurent entre autre Hüseyin Aygun, un avocat député CHP de Tunceli et Ertugul Kürkçü, député BDP  de Mersin et ancien compagnon de Deniz Gezmis (pendu après le 12 mars 1972))   estiment quant à eux  que les 4 heures visionnées montrent très clairement que les groupes que les F16 allaient bombarder. à 4 reprises entre 21 h 40 et 22 h 30 étaient des villageois qui se livraient à un banal et très peu discret trafic de contrebande.

Voici la chronologie des événements rapportée par Malik Özdemir, député (CHP) de Sivas.

–  17 heures 20 : côté irakien, 4 camions arrivent dans la vallée des rivières Haftanin et Kutalma à proximité de la frontière turque. (les députés relèveront la présence de 8 camions en tout)

18 heures 20 : premières images des villageois. Un groupe de contrebandiers rejoint les camions.

18 heures 55 : arrivée du 3ème groupe de villageois.

19 heures 16 : le premier groupe a fait le plein de marchandises et reprend la route vers la frontière turque.

19 heures 40 : le groupe atteint la frontière turque. Ils attendent à proximité de la frontière jusqu’à 21heures 24, ce qui prouve qu’il y avait des tirs d’artillerie pendant ce laps de temps.

– 21 heures 36, Un drone désigne une cible aux avions par un jet de laser. Premier bombardement

21 heures 43 : second bombardement.

22 heures 04 : troisième bombardement.

22 heures 24 : un groupe de villageois qui suivait est à son tour bombardé (quatrième bombardement)

– 22 heures 45 : des villageois  quittent précipitamment le village pour rejoindre la scène du massacre.

23 heures : Les villageois arrivent sur les lieux.

Ces membres de la commission  indiquent qu’ils n’ont pas eu besoin de  recourir aux spécialistes de ce type d’images, présents lors du visionnage, pour voir qu’il s’agissait de contrebandiers. Selon leurs témoignages, les mules chargées de marchandises sont visibles  à l’ œil nu.  A un moment, un groupe de contrebandiers traversent une rivière en file indienne sur un pont et il est même possible de les compter, ainsi que  leurs mules qui sont plus nombreuses que les hommes.

La façon dont ces garçons communiquent avec le village, la façon dont ils se déplacent groupés et lourdement chargés,  tout   indique qu’il s’agit de civils, déclarent-ils.  Pour ma part j’ai réalisé à quel point le lieu du massacre était proche du village. Qui peut sérieusement croire que plusieurs dizaines de combattants du PKK  (ou un haut commandant  du PKK infiltré au sein d’un groupe de contrebandiers et dont aucun informateur sur place n’aurait pu certifier la présence)  auraient gentiment  attendu  pendant près de deux heures, que l’artillerie se calme pour entrer en Turquie en choisissant de le faire  à 15 mn de villages korucus, ces gardiens de villages rétribués pour se battre contre le PKK . Villages  avec lesquels ils communiquaient par  téléphones portables – des communications faciles à intercepter. Il y a suffisamment de gens en prison pour le savoir en Turquie !

Il serait surprenant que des combattants du PKK qui s’infiltrent s’amusent à communiquer avec des villages  (qui plus est korucus ) par téléphones portables, ou à envoyer des messages à leurs petites copines ( une habitude partagée par les ados de Bordeaux , de Berlin avec  ceux Sirnak/Uludere – en tout cas c’est comme ça aussi à Hakkari. J’imagine donc que certains d’entre eux l’ont fait pendant les deux heures d’attente). Et difficile aussi d’imaginer que ces communications transfrontalières n’aient pas été repérées.

La commission relève aussi que les images montrent qu’après  le premier bombardement, les garçons  se sont tous regroupés, un réflexe de protection qui a fait d’eux une cible parfaite. Des combattants entraînés comme ceux du PKK se seraient au contraire dispersés pour augmenter leur chance de survie (je présume que c’est aussi ce qu’on apprend aux recrues dans les armées régulières..). Ce réflexe vraiment étonnant pour de supposés combattants aguerris n’a pas fait cesser les bombardements.

 

Est-ce que beaucoup d’élus AKP de la région pensent sincèrement que ce  groupe de contrebandiers pouvait être  aisément confondu avec un groupe de PKK ? Certains sont sans doute  inquiets. Les villages de korucus (gardiens de village) comme ceux de Roboski et de Bujeh d’où ils étaient originaires  votent généralement AKP, même si ce n’est pas systématique. Le district d’Uludere a pour sa part voté très massivement BDP (pro kurde) en juin dernier – comme beaucoup de districts entre Hakkari et Nusaybin ( province de Mardin sur la frontière syrienne). J’ignore ce qu’il en a été dans les villages de Roboski et de Bujeh, mais avec ce massacre,  les villages korucus doivent être sous le choc.

En tout cas,  « ceux qui disent être incapables de voir que ceux qui étaient visés étaient des villageois se livrant à de la contrebande,  doivent reconnaître qu’il sont tout aussi incapables de dire qu’il s’agit de combattants du PKK », conclut  le député de Sivas.

La commission  a demandé à visionner des images de véritables combattants du PKK filmées par des drones pour pouvoir  comparer avec celles des villageois d’Uludere. Ils ont aussi demandé des éclaircissements aux 3 spécialistes de l’industrie électronique militaire (ASELSAN) et au 2 officiers de l’état major  présents ce 15 février. Notamment pour quelles raisons, dans quelles circonstances et après avoir pris quels renseignements et près de qui, l’ordre de cette opération  a été donnée à Ankara. En effet, c’est Ankara – c’est-à-dire l’état major et le gouvernement –  et non le commandement régional ; qui dirige les opérations quand elles sont transfrontalières, comme c’était le cas puisque les contrebandiers avaient été contraints d’attendre plusieurs heures de l’autre côté de la frontière par des opérations terrestres. Ils n’ont obtenu aucune réponse indique Bianet.

Ces officiers  venaient auparavant d’être interrogés par le procureur de Diyarbakir, qui est chargé d’une enquête judiciaire. De son côté l’armée a ouvert une enquête sur le rôle de la gendarmerie dans la région.

Est-ce que toutes ces enquêtes permettront de lever le voile sur les circonstances qui ont transformé ces 34 garçons en cible trop parfaite pour les F16 ? Après l’ attentat de Semdinli fomenté par des membres de la gendarmerie contre la librairie Umut (un chauffeur de taxi qui passait avait été tué), en novembre 2OO5, j’assurais à mes amis d’Hakkari (bien plus sceptiques que moi)  que les choses changeaient en Turquie avec la démocratisation et la marche vers l’UE. Et que cette fois les circonstances de ce qui faisait la une des médias, avaient bien plus de chance d’être éclaircies et ses commanditaires punis.

Les premiers temps, le déroulement de l’enquête m’avait donné complètement raison. Puis le procureur chargé de l’enquête avait été limogé… Il a enfin fini par être réintégré dans ses fonctions. Les poseurs de bombes qui, à la différence de gosses lanceurs de pierre arrêtés depuis par la police  dans la même petite ville, attendaient la fin de leur procès en liberté, viennent d’ être condamnés. Ce qui est un progrès comparé aux périodes précédentes.  Mais comme dans le procès Hrant Dink, seuls ceux qui avaient été pris la main dans le sac ont été condamnés. Aucune trace de complot … malgré le nombre élevé  de ceux qui sont emprisonnés parce qu’ils sont suspectés d’avoir comploté contre le gouvernement. Le journal Radikal parle du » syndrome – il y une organisation, mais on n’a pas pu la trouver ».

Ce qui est certain, c’est que le massacre des 34  petits contrebandiers d’Uludere (la plupart n’avaient pas 20 ans et le plus jeune 13 ans) a choqué la région de façon sans doute encore plus  profonde que le scandale de Semdinli,. Les images de leurs funérailles seront certainement omniprésentes dans les festivités du prochain Newroz.  Il est probable qu’on y trouvera aussi un écho de ce qui se passe au sein  de la minorité kurde de Syrie. Évolution  qui inquiète la Turquie et qui n’est peut-être  pas complètement étrangère  au  massacre de ces  petits contrebandiers. Moins que jamais il n’est possible de tenter de comprendre les soubresauts  de la question kurde en Turquie sans avoir un œil sur la vie politique intérieure turque et l’autre  sur les pays voisins (Syrie, Irak, Iran).

 

 

Le PKK a-t-il liquidé un agent des services secrets turcs (MIT) au kurdistan irakien?

Pourquoi et comment Musa Yusef  a-t-il été tué ? C’est la question que pose le journal kurde irakien Rudaw, qui apporte quelques éléments de réponse.

Selon le journal, Musa Yusuf (35 ans), un Kurde irakien vivant à Zakho sur la frontière turco irakienne, ravitaillait  le PKK  – en nourriture seulement ajoute son père, mais il y aurait parfois  eu  quelques armes  cachées dans les cartons de tomates – et  était aussi  un sympathisant du PKK convaincu, toujours selon son père .  Il a été enlevé en même temps que deux autres hommes par l’organisation , peu de temps  après l’attaque de F16 qui avait causé la mort de 35 petits contrebandiers kurdes à Uludere.  Fin janvier, sa famille retrouvera son corps portant des traces de torture. Les deux autres hommes quant à eux auraient été relâchés et seraient actuellement détenus par les services de sécurité kurdes .  La famille de Musa Yusef  accuse le PKK de l’avoir tué.

Officiellement celui-ci nie toute implication dans ce meurtre. Évidemment, enlever et tuer un citoyen kurde irakien, en plein Kurdistan irakien, ce n’est pas le genre de pratique qui doit beaucoup plaire aux autorités locales.  Mais un membres du PKK  aurait confirmé à Rudaw, que Musa Yusef  avait bien été enlevé.. Il l’aurait lui-même interrogé , mais en douceur selon lui . Seulement, un autre contrebandier kurde, détenu lui aussi quelques jours par le PKK, affirme avoir entendu des plaintes et des cris  venant de la cellule voisine (il y a l’air de passer du monde, dans les prisons du PKK …).

Après l’attaque d’une de ses bases, dans laquelle 5 de ses combattants ont été tués, le PKK aurait suspecté Yusef d’être un informateur du MIT, les services secrets turcs. Peu après cette attaque,  l’organisation aurait reçu de Turquie des photos de cette base. Photos qui auraient été prises de la voiture de Yusef, une vingtaine de jours avant l’attaque. L’homme aurait avoué. Puis, selon cette source toujours, il  se serait pendu à l’aide de son pushi, parce qu’il aurait été effrayé d’apprendre que le KRG allait être informé de ses agissements. Je ne sais pas quel sort fait subir le KRG à un informateur du MIT, mais à mon avis, ce n’est sûrement pas pire que ce que lui réserve le PKK….Il n’avait sans doute aucune raison de s’effrayer davantage à la perspective d’être dénoncé aux autorités kurdes irakiennes.

Le même informateur affirme que l’enregistrement de ces aveux auraient été envoyé au KRG, les autorités kurdes irakiennes,  qui  de leur côté affirment n’avoir rien reçu.

Selon d’autres sources, Yusef aurait été à l’origine de l’information qui avait guidé les F16 turcs contre des contrebandiers d’Uludere,  sensés être un groupe de combattants du PKK au sein duquel le commandant PKK Fehman Huseyin aurait pu se trouver rapporte l’article…qui omet malheureusement de dire si ces sources sont fiables ou si ce ne sont que de simples rumeurs. Et il ne donne aucun élément non pluspouvant étayer ou infirmer cette thèse  –   proximité des dates exceptée, ce qui évidemment interroge sur la possible implication de Musa Yusef .

 

Certains de ces proches, relayés par des médias locaux, affirment quant à eux que Musa Yusuf travaillait pour les services secrets du KDP, le parti de Barzani.  Sympathisant PKK,  supposé agent des services secrets du KDP et supposé  informateur du MIT, ça commence à faire beaucoup pour un seul homme et beaucoup de spéculations autour de sa liquidation.

Il est de plus possible que tout ceci ne soit pas sans lien avec l‘affaire du MIT qui secoue la vie politique turque. Simple spéculation bien entendu, mais à laquelle on ne peut que songer au vu de l’actualité en Turquie.