Demirtas : un leader pour les médias – Et un leader pour les Alévis enTurquie ?

Demirtasvictoire Le Guardian à l’instart de nombreux médias occidentaux vient de publier un long portrait de Demirtas. La couverture médiatique intense dont le charismatique leader kurde bénéficie depuis qu’il s’est révélé le  tombeur de l’indéboulonnable Erdogan à l’élection du 7 juin dernier est naturellement une très bonne nouvelle pour les Kurdes de Turquie.
Depuis cette date des centaines de leurs militants et 20 co maires de ville petites ou moyennes (qui pour certaines venaient de se déclarer autogérées) sont allés peupler les prisons turques il est vrai.Ils peuvent cependant espérer que la Turquie hésitera peut-être davantage sous de tels projecteurs d’y envoyer les maires des grandes villes kurdes comme Van ou Batman, des sections entières du parti kurde, des militants de son réseau associatif ou des dizaines de journalistes kurdes, comme cela s’était passé lors des grandes rafles du KCK en 2010, sans que cela n’émeuve énormément..

Ils peuvent d’autant l’espérer qu’à cet engouement pour Demirtas et son mouvement s’ajoute le fait que les combattants kurdes toutes fractions confondues y compris les YPG, la branche jumelle du PKK en Syrie, sont devenus les plus sûrs alliés des États-Unis en guerre contre les jihadistes en Syrie et en Irak. Il ne faut pas oublier que c’est avant tout ce statut d’alliés de l’Occident lors de la première guerre du Golfe en 1992 qui avait permis aux Kurdes d’Irak de sortir de l’indifférence dont ils étaient l’objet puis de construire leur (difficile dans un premier temps) autonomie sous les auspices occidentaux. Le tour est venu de la fraction kurde de Turquie. Et si celle-ci n’avait pas eu de mal à convaincre ces mêmes Occidentaux d’inscrire le PKK sur une liste d’organisations terroristes de ce fait interdites, elle a bien moins d’espoir cette fois de réussir à y faire admettre les YPG et le PYD, même s’il s’agit d’organisations sœurs.
Il est vrai aussi que cette volonté affichée par Erdogan ,qui a axé toute sa campagne sur la « menace terroriste PKK/YPG/PYD » ,est sans doute davantage une posture électorale qu’une réelle ambition (sauf s’il a perdu complètement pied avec la réalité et le premier ministre lessivé par 6 mois de campagne avec lui)
Cela dit en Turquie tout le monde a compris ce qu’Erdogan veut dire quand il va jusqu’à accuser l’Ambassade américaine d’avoir organisé la campagne électorale du HDP, s’attirant une fois plus  une réplique humoristique bien balancée dont Demirtas a le secret, suivie d’un démenti excédé de l’ambassade. Mais le fait est que la nuit où l’aviation américaine effectuait son premier bombardement sur Kobane (et plus tard y larguait des armes) pour soutenir les YPG qui résistaient depuis des semaines à armes inégales contre l’État Islamique  le vent a tourné pour le mouvement kurde de Turquie qui de son côté n’a jamais été aussi uni. Et cela a de quoi inquiéter en Turquie.

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Autant dire que les Kurdes de Turquie vont continuer à intéresser les médias occidentaux. Le fait qu’ils aient avec Demirtas un leader dont le charme et l’esprit ne doivent rien aux agences de communication et  serait  de plus « la seule personnalité politique de Turquie qui pourrait être à sa place dans n’importe quelle capitale européenne » selon l’article du Guardian,ne peut que renforcer cet intérêt.

Cet article évite la manie  de faire de Demirtas « l’incarnation de Gezi ». Il est vrai que la nouvelle guerre -pour ne pas dire jihad! – lancée contre les Kurdes depuis l’attentat de l’État islamique à Suruç qui a tué 34 sympathisants du HDP pour la plupart Kurdes alévis et militants du ESP (un parti de  la gauche radicale membre de la coalition HDP)  a quand même éclipsé les grandes mobilisations de l’été 2012.

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Mais qu’est-ce qu’on l’a lu et entendu que« la victoire du HDP de Demirtas était  celle de Gezi »en juin dernier.Apparemment, certains l’avaient beaucoup vu haranguer la foule sur la place Taksim ce printemps là. J’avoue que je l’ai loupé. Certes Sirri Sureyya Önder député d’Istanbul du parti kurde (BDP)qu’il co dirigeait y était dès les premières heures de la révolte, faisant barrage de son corps aux bulldozers décidés à arracher les arbres du petit parc. On pouvait penser qu’il en deviendrait un des porte drapeau. Mais cela n’a pas été vraiment le cas.
C’est surtout grâce à l’intelligence politique d’Öcalan (peut-être bien conseillé) qui de sa prison dans l’île d’Imrali envoyait son salut à Gezi, que le mouvement kurde et le drapeau du parti ne sont pas restés complètement en dehors de l’histoire. Mais pas plus le mouvement kurde que les mineurs ou les ouvriers du bâtiment ou des ateliers de textile n’étaient des acteurs de Gezi, même si les Kurdes étaient bien présents – et les Kurdes alévis en masse – dans les manifestations,faisant office de « pare-choc » aux milliers d’étudiants ou aux architectes, moins familiers qu’eux des violences policières
Qui peut d’ailleurs croire qu’un hôtel de luxe d’Istanbul aurait accepté de servir de refuge à des ouvriers ou des Kurdes pourchassés par des forces de l’ordre déchaînées? Je doute même qu’une mosquée d’Istanbul l’aurait fait..
Mais quand les foules exprimaient leur colère dans les villes de l’Ouest du pays, celles de l’est kurdes restaient si sages que des Tomas (camions à eau) ont même pu être expédiés depuis Diyarbakir pour mater « les brigands de l’ouest » . Le parti kurde se gardait bien d’entrer dans la danse et de mettre la région en ébullition alors qu’un processus de paix entre le PKK et l’État turc venait juste d’être entamé.

Seule la province alévie de Dersim fief de la gauche radicale s’était mobilisée, dans ce qui a été entre autre une révolte alévie. Les 7 tués du printemps turc étaient d’ailleurs tous alévis. Dès 2002 les Alévis avaient  formé l’opposition la plus réfractaire à l’AKP pro sunnite. Mais depuis qu’Erdogan a décidé qu’il libérerait les Sunnites syriens du joug du tyran alaouite, ils ont même commencé à se sentir menacés, non sans quelques bonnes raisons. « Pour Erdogan les Alévis sont des ennemis» résumait l’un d’eux.
Les Kurdes alévis, base des partis d’extrême gauche dont certains étaient déjà les alliés du parti kurde au sein de la plate forme BDP, nationalistes kurdes ou même sympathisants CHP étaient probablement les principaux destinataires du  salut qu’Öcalan envoyait à Gezi. Le parti des minorités ne devait à aucun prix les perdre et si possible, il devait gagner ceux qui n’étaient pas déjà acquis.

Le 7 juin dernier de nombreux Alévis, surtout kurdes mais pas seulement  délaissaient le  CHP  pour voter pour  HDP, poursuivant un mouvement entamer lors de la présidentielle de l’été 2014.

Ainsi Dersim, le fief de Kemal Kiliçdaroglu le leader du CHP envoyait deux députés HDP remplacer ses traditionnels députés CHP, parfois issus  de l’extrême  gauche

Salih-Firat-Tayyip-Erdogan

A Adiyaman (province mixte à majorité kurde où vit une assez importante minorité kurde alévie) c’est carrément le président du CHP, ancien maire de la ville jusqu’à ce qu’il en soit détrôné par AKP en 2004, qui ralliait officiellement le HDP à quelques semaines des élections. Et pour la première fois un député HDP était élu dans cette province exclusivement AKP depuis que Salih Firat le dernier député CHP qui lui restait (un sunnite disaient les mauvaises langues alévies de la ville) ralliait l’AKP, en omettant d’avertir ceux qui l’élisaient de son projet « Il doit être devenu très riche » me disait ensuite un de ses électeurs kurde alévi naturellement furieux.
Dans cette province le candidat pro kurde ne récoltait que de 6.5 % des voix aux législatives de 2011, Demirtas faisait grimper le score à 15.6 à la présidentielle de 2014 et le HDP récoltait 22.7 le 7 juin.
Le CHP qui ne perdait qu’un point (de 16.6 à 15.5%) entre les législatives et la présidentielle chutait à 11 % en juin et n’avait aucun député.
AKP quant à lui passait de 67.4 % des suffrages à 58.2 % envoyant toujours 4 députés d’Adiyaman sur 5 à Ankara, mais Salih Firat y est peut-être sur un siège éjectable. La publicité que l’Etat islamique a fait pour la ville d’Adiyaman d’où sont originaires les trois jihadistes responsables des trois attentats qui ont ensanglanté le pays depuis le 5 juin dernier (à Diyarbakir 5 tués, à Suruç 34 et à Ankara 102 tués) ne doit pas y faire les affaires de AKP.

On remarque la même progression du vote HDP dans des provinces (Gaziantep 15.2 % pour HDP contre 5.5 en 2011) districts (Pazarcik dans la province de Maras : 22.7 contre 3 % en 2011) ou dans les quartiers de grandes métropoles comme le fief CHP de Sisli à Istanbul (26 % contre 4 % en 2011) où se concentrent de fortes minorités alévies.

Quelques drapeaux turcs (à l’effigie d’Ataturk!) ont peut-être donné le coup de pouce nécessaire. Mais c’est bien davantage grâce au talent de Demirtas et au choix de candidats alévis à même de les séduire dans les têtes des listes HDP à Istanbul ou à Izmir les Kurdes -et certainement aussi de nombreux Turcs -alévis votaient en masse pour le HDP au détriment du CHP. A force de se focaliser sur Demirtas on oublie un peu vite les autres candidats. Or de toute évidence les listes HDP ont été très soigneusement élaborées. Certaines d’ailleurs, comme à Urfa ont été remaniées pour l’élection du 1 novembre, quitte à faire quelques petites entorses à la sacro sainte parité.

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Erdogan qui n’avait de cesse de brandir son Coran en kurde et d’accuser le HDP d’être un parti de « mécréants » n’est parvenu qu’à le rendre plus populaire près des Alévis. Cela a eu le même effet sur les Kurdes sunnites. A commencer par les plus religieux parmi eux qui n’ont pas beaucoup apprécié qu’il leur donne des leçons de la sorte. Dans le genre dindar (bigot) beaucoup ont préféré Altan Tan (HDP)

Si comme tout le monde l’a bien remarqué AKP a perdu une large fange de son électorat kurde (sunnite) considéré à mon avis à tort ou du moins avec  une certaine exagération comme les Kurdes les plus pieux, cela a aussi été le cas pour le CHP, même si c’est dans une moindre mesure. Surtout comme cette perte a été compensée par un apport de voix venues elle aussi de l’AKP elle a été moins visible. Mais pour ma part plus que jamais je continue à penser que le HDP est avant tout le parti des Kurdes et des minorités en Turquie.
Depuis il y a eu l’attentat de l’État islamique à Suruç. Et en Turquie tout le monde l’a compris : outre le HDP (et la gauche radicale) il visait les Kurdes alévis, victimes de nombreux massacres avant et depuis la naissance de la République. Le dernier d’une longue série était l’incendie de l’hôtel Madimak dans lequel 33 Alévis ont péri brûlés en juillet 1992. Or cela Erdogan et Davutoglu ont obstinément refusé de le reconnaître. Ils ont délibérément choisi au contraire de prétendre que l’unique cible de ces attentats était l’unité du pays et leurs auteurs le résultat d’une inimaginable collusion entre l’État islamique, l’extrême gauche, le PKK, le PYD kurde de Syrie et les services secrets (sous entendus alaouites) d’Assad.
Entendre : les Kurdes (PKK/PYD) + Alévis (extrême gauche, Assad) ces éternels dangers pour l’unité du pays conçue comme la synthèse turco sunnite chère aux nationalistes turcs (Vatan Bozulmak) sont les coupables et non les victimes de cette série d’attentats, dont le plus meurtrier de l’histoire de pays.
Autant dire que les Alévis ont de bonnes raisons de se sentir menacés dans une Turquie dirigée par un parti AKP qui semble bien s’être mué en parti ultra nationaliste-sunnite depuis qu’Erdogan en est le seul maître.

« Pour défendre la cause alévie, un leader sunnite ouvert aux alévis serait bien mieux placé en Turquie qu’un leader alévi » estimait bien avant ces attentats une jeune femme turque alévie, plutôt sympathisante CHP (c’était après les élections municipales d’avril 2014) Lequel entre Kiliçdaroglu (alévi) et Demirtas (sunnite ouvert aux alévis) les électeurs alévis estimeront le mieux à même de les représenter ? Une seule chose est sûre, le taux d’abstention sera ultra faible le dimanche 1 novembre parmi les Alévis de Turquie.

 

La UNE du Spiegel : une vision exotique de la femme kurde, même combattante.

Spiegel

La UNE que le très sérieux hebdomadaire  allemand Der Spiegel vient de consacrer à  la résistance kurde à Kobane montre évidemment l’enjeu qu’a pris cette bataille contre l’Etat islamique. Cela fait pourtant  2 ans que les YPG se confrontent avec les fractions jihadistes, EI et encore davantage Al Nosra,  soutenues par la Turquie voisine, dans l’indifférence générale – sauf des Kurdes de Turquie. Mais le PYD sous l’égide duquel l’autonomie des 3 cantons kurdes a été proclamée en 2012  était  bien trop proche du PKK. Il était  suspecté pas certains d’y construire une « autonomie démocratique » alla « Corée du Nord »en Syrie, à mille lieux de l’expérience démocratique du Kurdistan d’Irak « encouragé « par la forte présence occidentale (Ex Total, Carrefour, Siemens ou Exxon Mobil, bien connus pour leur défense de la démocratie)

Certes, difficile de nier les tendances autoritaires du PYD. De là à prétendre que c’est par là qu’il marque principalement sa différence avec les autres partis/ fractions kurdes…hum.A moins que cela m’ait échappé, il ne m’a pas semblé voir beaucoup de manifestations de soutien à Kobane à Erbil ou Dohuk par exemple. On se demande bien pourquoi..

Depuis la prise de Mossoul par EI en juin dernier, les YPG ont face à eux des ennemis bien plus puissamment armés qu’eux. Mais même la mobilisation des Kurdes de Turquie, qui ont franchi par milliers sans doute la frontière entre la Turquie et le Kurdistan de Syrie (Rojava) pour rejoindre les YPG et se confronter à Daech  à l’appel d‘Öcalan en juillet dernier, n’avait pas mobilisé les médias internationaux.

Pourtant beaucoup de tués certainement parmi ces volontaires qui, après avoir souvent fait « leurs armes » dans la guérilla urbaine contre les forces de police turques (cevik kuvvet),sont des combattants plein de bravoure, mais peu formés et peu disciplinés, à la différence de leurs camarades formés par le PKK à Qandil ou dans les camps de formation de Rojava, les cantons kurdes autonomes de Syrie (eux aussi encadrés par d’anciens guérillas HPG/PKK)

 

La résistance kurde dans une lutte des « fusils contre les chars » à Kobane soutenue par une immense mobilisation kurde à travers le monde, puis le soutien US aux YPG a changé la donne. Les YPG considérés auparavant trop liés au PKK, sont devenus les plus sûrs alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat Islamique. Avant de résister « jusqu’au dernier » sous les feux des caméras à Kobane, ils l’avaient prouvé en se portant au secours de leurs frères kurdes yézidis, abandonnés à la démence raciste des jihadistes par les peshmergas chargés de les protéger. A défaut d’être complètement démocratique, le mouvement kurde pro PKK montrait bien qu’il n’était pas sectaire (qu’il est laique  si on préfère) et qu’au-delà de celui de  Kurdes (sunnites) il était  bien devenu celui des minorités, sans doute plus seulement en Turquie et en Syrie.

 

Cette UNE du Spiegel, est une reconnaissance de leur résistance qui n’a donc rien d’étonnant. Plus questionnante est l’image qu’elle veut donner de cette résistance kurde à Kobane.

Ce qui frappe dans la composition de cette UNE,c’est naturellement la prédominance de l’élément féminin.La tragédie kurde est illustrée par des petites filles réfugiées, dont l’une est en  larmes. Le choix d’enfants en pleurs s’explique aisément. Ils sont sensés être des victimes plus innocentes que les adultes et plus sensibles qu’eux à la tragédie que les adultes. Ce qui est une idée fausse –  les rires d’enfants doivent continuer à retentir  dans les camps de réfugiés – mais que le lecteur est sensé partager.

On doit trouver des milliers de photos d’hommes les larmes aux yeux  tout aussi émouvantes. Pleurer n’est pas un signe de faiblesse pour un homme en Orient Seulement s’est une manifestation d’émotion et de « fragilité » réservée à la gente féminine en Allemagne. Ces petites filles en larmes représente  donc l’élément féminin, fragile et particulièrement  menacé, de l’image. Une image qui ne rompt pas avec celle régulièrement véhiculée par les médias turcs, comme occidentaux, de la femme kurde pliant sous le joug masculin, vivant sous la menace continuelle  d’être victime d’un crime d’honneur ou d’un mariage forcé et que « son papa refuse d’envoyer à l’école ».

 

En contraste avec cet « éternel féminin kurde », faible et menacé, se dresse en premier plan, dominant largement ses frères combattants, une jolie combattante YPG-J. Si mignonne qu’elle trouverait sa place comme figure de la femme kurde libérée (et citadine) dans un film d’Hineer Salem. Et que n’importe quel jeune Allemand serait flatté d’accompagner dans un restaurant chic de Berlin ou à un vernissage. Ce serait certainement moins le cas si, tout aussi brave, elle avait été moins jolie ou si elle avait porté le petit foulard que l’on voit porté par les combattantes kurdes sur bien d’autres images. Un foulard qui présente l’avantage de protéger du soleil. Et surtout de souligner l’implication du peuple dans la résistance kurde à Kobane. Ce sont les femmes du peuple qui portent ce genre foulard.

 

Accessoirement il éclipse pour un temps l’image de la guérilla HPG/ PKK(jamais foulardée) dont l’engagement n’est pas oublié lors des ses funérailles, quand elle tombe dans les rangs YPG-J. Mais le PKK est « classé organisation terroriste par etc etc… » Pas les YPG. Ce qui arrange bien tout le monde.

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Même la Superwoman YPJ porte un de ces petits foulard (aux couleurs kurdes bien sûr) qui semble  rebuter le Spiegel, sans doute car il est à l’antithèse de l’idée qu’on se fait en Allemagne de la femme libérée. Ceci est bien sûr valable pour la France, comme pour l’Occident en général, dont les magazines féminins s’amourachent de ces « superwomen kurdes ». Quant au peuple, que ce soit dans les vernissages de Berlin ou d’Istanbul, sa place est au mieux dans les vidéos. (Cela étant Der Spiegel voulait peut-être aussi  un peu embêté Recep Tayyip Erdogan, qui agace pas mal en Allemagne en affichant ainsi une combattante si semblable aux guérillas/ HPG PKK ).

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Les femmes représentent 35 % des troupes YPG, et la propagande/ communication du mouvement kurde est certes la première à utiliser leur image, à l’antithèse de celle de l’ Etat Islamique obsédé à cacher le corps des siennes et à violer celui des autres. Mais cette forte présence des femmes kurdes n’est pas une nouveauté au sein de la guérilla kurde. C’est une réalité depuis 30 ans et qui s’est accompagné d’une forte implication féminine dans le domaine politique : la parité est de mise au sein des partis et autres organisations du mouvement kurde pro PKK, de Turquie comme de Syrie. Et les femmes n’y sont pas des potiches.

« J’adore Selahattin Demirtas, il parle toujours d’une voix douce. Ce n’est pas comme nos femmes (du parti) : elles sont dures (çok sert) », me disait une adolescente de Hakkari  où le très populaire président du HDP est un des députés.

Ce sont les femmes de la famille qui me recevait que j’avais accompagnées à de grandes funérailles de sehit (martyrs) à Diyarbakir – 6 tombés le même jour. Leurs maris (militants au sein du parti légal kurde) évitent de s’y montrer à cause de procès (dosye) en cours. On avait déposé les enfants à l’école avant de rejoindre l’immense cortège.

Avant de sortir, elles avaient mis le foulard que la plupart des femmes portent après le mariage dans les milieux populaires de Diyarbakir.  Leurs belles-soeurs étudiantes en droit ou commerçantes n’en portent pas. Les unes ne sont pas moins acquises à la cause que les autres et n’ont pas moins leur mot à dire sur le sujet politique.

Parmi les nombreuses élues à la tête des municipalités kurdes (où la parité est de mise) quelques femmes le portent. Le Parti (kurde) n’en fait pas une question de principe à la différence du CHP (ses rares élues n’en portent pas) et de AKP  (dont les encore plus rarissimes élues en portent).

Le partage des tâches ménagères, par contre, autre symbole de la liberté féminine en Allemagne, ne m’a pas paru évident au sein des couples d’anciens guérillas/PKK que j’ai rencontrés. Après la kalachnikov  c’est souvent « le balai » pour la hevale (camarade), sauf quand une reconversion réussie au « paradis affairiste » du Kurdistan irakien permet de s’offrir les services d’une bonne – comme la plupart des femmes bourgeoises « libérées » de Berlin ou d’Istanbul. Mais à chacune de choisir le modèle et les priorités qui lui conviennent. Et ce n’est pas car une femme est une ménagère qu’elle est une « femme soumise »pour autant. De toute façon pour l’héroïne kurde de la UNE du Spiegel, la question ne se pose même pas. On ne l’imagine pas plus se tapant le ménage, que les « héroïnes kurdes libérées » des films de Hineer Salem.

 

Mais entre super nana qui « domine/s’écarte/ s’éloigne de ses frères combattants » (pour lui préférer l’irrésistible homme occidental?), digne de s’asseoir dans un salon berlinois et la victime écrasée par le malheur d’être née kurde ( et musulmane), c’est bien la sempiternelle image exotique de la femme kurde que cette UNE du Spiegel continue à véhiculer. Bien loin des réalités kurdes.

Et si cette focalisation des médias occidentaux sur la femme combattante kurde exaspère certains commentateurs turcs, la façon dont elle est traitée agace aussi dans les milieux kurdes.

Cela étant je ne préjuge pas ici de la qualité des articles de ce numéro du Spiegel, ni sur la façon dont la question kurde y est traitée, puisque je dois avouer que je ne les ai pas (encore) lus.

 

Comme la Turquie était jolie sous la botte des militaires …

Ouf,  l’entretien de Nora Seni mis en ligne par le journal le POINT était un entretien tronqué auquel  un titre racoleur avait été accolé. A vrai dire je m’en étais un peu douté en le lisant. Je ne connais pas Madame Seni, mais j’avais du mal  à croire  que la directrice de l’IFEA pouvait avoir une analyse aussi simpliste que celle présentée dans la première version de l’entretien . Ou alors c’était inquiétant pour cet institut.

Quand on veut racoler les lecteurs avec un titre comme « le risque islamiste existe  en Turquie« , en supprimant notamment le passage où la chercheuse disait justement  que le pays  ne risquait pas de « sombrer dans l’islamisme » (sous entendu à l’iranienne), dans le seul objectif de  plaire à un lectorat avide de choc des civilisations, c’est le lecteur en quête d’information solide et de quelques clefs pour décrypter un monde en mouvement qu’on méprise. C’est d’autant plus grave qu’avant que le POINT.fr ne publie  le véritable entretien, il y avait eu tentative de  se servir de  la caution intellectuelle d’une chercheuse reconnue,  dans l’objectif de tromper ce lecteur. ( Ajout : mais  possible qu’il y ait eu malentendu tout simplement – les infos se succédant- mais de toute façon le titre, le contenu  et l’approche de l’article  étaient nuls. L’enjeu en Turquie reste bien plus entre autoritarisme  et libertés à mon avis, que risque d’islamisation à l’iranienne.).

Une chercheuse qui dirige un centre de recherches français connu et respecté en Turquie qui plus est. Malheureusement ce qui était  devenu une analyse proche du degré zéro  a eu le temps d’être repris par certains médias turcs –  qui n’étaient pas obligés de copier ces sottises.    Le premier à en avoir proposé une traduction en ligne  est  Firat Haber, une agence de presse réputée proche  du PKK.

Quand on prétend s’inquiéter pour la démocratie du voisin, ça devrait être l’occasion idéale aussi pour scruter la sienne, par effet de miroir. Or voici ce que répond Nora  Seni à la question qui lui était posée  sur un éventuel  risque islamique en Turquie :

« Celui-ci (électorat AKP)  a atteint en juin dernier 50 % des votants. Cette catégorie sociale affiche ses convictions religieuses par ses codes vestimentaires (foulard noué d’une certaine façon par les femmes) et sa sobriété (non-consommation d’alcool), sa piété (fréquentation de la mosquée), un ensemble d’usages ostentatoires qui permet d’être avantagé lors d’arbitrages par les pouvoirs publics ».

La formulation qui laisse entendre que l’électorat AKP se réduirait  à une catégorie sociale affichant ostensiblement des codes extérieurs  de « bons croyants » me gêne un peu. Il y a bien  des buveurs d’alcool et des femmes sans foulard qui ont voté AKP, simplement parce qu’ils considèrent que c’est un gouvernement compétent et que depuis qu’il est aux manettes du pays, personne n’a  vu surgir  de « gardiens de la morale » musclés exigeant que les femmes cachent leurs cheveux .  Et je connais des tas de familles kurdes  BDP  où les femmes mettent le foulard porté maintenant façon AKP – devenue une façon urbaine de le porter – dès qu’elles se marient et dont le père fait ses prières quotidiennes, mais  où on déteste viscéralement l’AKP ces derniers temps.

Mais Nora Seni dit surtout qu’il est devenu de  bon ton en Turquie d’afficher des signes extérieurs de respectabilité musulmane pour être avantagé lors d’arbitrages par les pouvoirs publics. Bref que lors de ces arbitrages, les copains ou ceux qui s’affichent comme tels, seraient  avantagés. Ce qui n’arrive jamais chez nous  peut-être ? Il me semble qu’il y a eu quelques affaires retentissantes ces derniers temps qui auraient peut-être mérité que les médias s’interrogent davantage sur la bonne marche de notre démocratie.

Il y a peu de risque par contre  que dans notre société modèle,  afficher une épouse foulardée et préférer boire un coup en douce plutôt que de le faire ostensiblement à  la terrasse du restaurant  du coin (d’autant que les lieux servant de l’alcool sont devenus chers en Turquie) constitue un atout pour obtenir un  avantage des pouvoirs  publics. Mais à compétences égales, il est quand même souvent plus facile de s’ y appeler Albert qu’Ali. Certains estiment même que le bon citoyen musulman est celui « qui boit de la bière  et mange du cochon » et dont bien sûr  la femme ne porte pas de foulard .C’est  pourtant une conception des libertés aussi crétine et dangereuse que celle qui estime qu’un bon citoyen ne boit pas  d’alcool et qu’une bonne citoyenne doit afficher sa vertu avec ce même foulard.

Les citoyens de Turquie ont certes raison d’être vigilants et d’exiger que les libertés  de tous soient respectées, pas seulement celles du parti majoritaire et de son supposé électorat.  Et un militaire doit avoir le droit d’avoir des opinions politiques (et à une justice équitable ) ainsi que  tous les citoyens. Mais en tant que citoyen. Est-ce le rôle de l’institution militaire de se comporter comme un parti politique ?. (et de fomenter des troubles dans l’objectif d’instaurer un climat propice à un coup d’état, comme certains sont suspectés.).

Mais imagine- t- on en France le  site de l’état major décréter la République en danger  quand notre président est allé faire le chanoine à Rome ? Ou demander sa démission sous prétexte que sa nouvelle épouse ne correspondrait pas  aux critères de la « bonne épouse » d’un militaire et qu’il est le  chef suprême des armées ? ( ou parce qu’une épouse légitime et une concubine cohabiteraient  à l’Élysée). Ou encore le chef d’état major affirmer  qu’il est absolument opposé à l’introduction du corse ou du breton dans les écoles de ces provinces ?  Surtout quand cette « opinion » est donnée dans le contexte d’une tentative pour  régler des tensions ayant  les formes d’une rébellion armée qui dure depuis 27 ans.

Et c’est  quand-même la Constitution de 1982, héritage du coup d’état militaire du 12 septembre 1980  qui est la principale responsable du manque  actuel de contre pouvoirs à celui du parti dominant. Certains estiment apparemment  que  le contrôle qu’elle avait donné à l’armée et à ses alliés sur les institutions civiles en était un .  Et bien il avait de sacrés  airs de  liberté surveillée ce contre pouvoir,  jusqu’à ce que les réformes entamées dans le cadre des négociations d’intégration à l’UE ait transformé le Conseil de Sécurité (MGK) en simple organe consultatif dont la présidence a été confiée à un civil.

Les citoyens de Turquie viennent  d’élire une Assemblée dont la principale tâche devrait  être d’élaborer une Constitution civile.   Et les électeurs n’ont pas donné carte blanche à Recep Tayyip Erdogan pour le faire  (même s’il aurait évidemment préféré) , n’en déplaise à un certain éditorialiste du Figaro qui n’a pas jugé bon de vérifier ses sources non plus. N’étant pas abonnée au journal je n’ai pas lu  la suite de l’article, mais le début publié sur son  blog est assez inquiétant.

En effet l’ AKP le parti de Tayyip Erdogan  n’a pas obtenu la majorité des sièges à l’Assemblée le 12 juin dernier, ce  qu’il ne sait peut-être pas.  Mais de toute façon, je ne vois pas  comment l’armée turque aurait pu s’opposer à l’instauration d’un régime présidentiel (à la française ! Tiens il n’est donc pas si terrible que ça ? )  si c’était effectivement le projet de l’AKP et si le parti avait obtenu les 2/3 des sièges à l’Assemblée, ce qui lui aurait laissé les mains libres . En envoyant les chars  envahir les  villes du pays ?

Sympa comme conception de la liberté pour le voisin.

En attendant ce n’est pas cet été que l’état major turc s’est plié face au pouvoir civil, mais à la réunion du YAS de l’été dernier. D’ailleurs cette fois, il n’a pas donné son opinion avant les élections de juin. La démission de ses plus hauts gradés  est certes le signe d’un malaise chez certains ( et peut-être un effet de  mode, tout le monde boycotte à un moment ou un autre ces derniers temps en  Turquie, avec pour toile de fond les grands procès Ergenekon et KCK). Avec un général sur 10 emprisonnés, cela se comprend. Mais  elle constitue aussi  un symbole. Il n’y a pas si longtemps, ce sont les généraux  qui démissionnaient les gouvernements qui ne leur convenaient pas, maintenant ce sont eux qui démissionnent . Ce n’est certes pas idéal, mais c’est moins autoritaire comme démarche.

Si au moins certains prenaient la peine de s’informer correctement, ils pourraient réellement  informer leurs lecteurs par la même occasion. Une tâche dont la liberté de presse dont ils jouissent  ne devrait pas les dispenser quand-même.

Quand je le disais qu’on n’avait pas fini d’entendre des sottises sur la Turquie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aljazeera et les enjeux des élections du 12 juin en Turquie

Pour saisir les enjeux des élections du 12 juin prochain en Turquie, Aljazeera International est certainement la meilleure  source d’information. Le journal qatar leur consacre un dossier spécial très complet. Il est vrai que ces dernières années les relations entre la Turquie et leurs voisins arabes se sont considérablement développées et qu’elle est devenue un acteur incontournable dans la région.

Personne n’en doute. Le parti musulman conservateur sera le vainqueur, le soir du 12 Juin et Recep Tayyip Erdogan conduira  le prochain gouvernement  pour la troisième fois consécutive. Sa popularité ne faiblit pas. Il faut dire que depuis son arrivée au pouvoir, le PIB/habitant est passé de 3500 à 10 080 $ par habitant. Cette année, le taux de croissance économique  du pays a encore atteint 8,9 %. Celui-ci a à peine été  ébranlé par la crise financière mondiale, alors que l’AKP  était arrivé au pouvoir dans un pays qui commençait à peine à se relever de la terrible crise de 2001 et souffrait depuis des années d’une inflation chronique. Ce qui signifiait l’incapacité d’accéder au crédit  pour tous les bas revenus (depuis les Turcs se sont rattrapés en devenant des champions de la carte de crédit et adorent consommer sans modération). Avec son dynamisme économique et une présence de plus en plus visible sur la scène internationale, la Turquie est dorénavant une puissance émergente qui a retrouvé confiance en elle.

Et les sympathisants de l’AKP vouent  à son leader une confiance aveugle. Un article d’Aljezeera rapporte que sur une note allant  de 1 à 10, ils lui attribuent 9 pour son intégrité et 9.30 pour sa compétence.  Même les sympathisants du CHP, le principal parti d’opposition, lui reconnaissent une compétence exceptionnelles en lui attribuant la note de 8. C’est  en son intégrité qu’il ont nettement moins confiance par contre. Ils ne  lui donnent que   0.8/10 ! Autant dire à des années lumières de lui vouer une confiance aveugle.

Mais si le chef du prochain gouvernement est déjà connu, la prochaine Assemblée doit s’atteler à l’élaboration d’une nouvelle Constitution qui remplacera celle héritée du coup d’État militaire de 1980. Et c’est là que se tient le principal enjeu  de cette élection.

L’objectif de l’AKP n’est pas seulement d’obtenir un nombre de députés suffisants pour être assuré de constituer le prochain gouvernement. Celui de Tayyip Erdogan est que son parti y dispose   des 363 sièges lui donnant la majorité des 2/3 qui lui éviterait de devoir obtenir  le consensus des autres partis pour l’élaboration de cette Constitution. Ce qui n’est envisageable que  si le MHP, le parti d’extrême droite, absent de l’Assemblée élue  en 2002, mais de retour en 2007, recueille moins des 10 % de suffrages nécessaires pour y entrer.

Un consensus entre les différents partis  promet certes d’être de ne pas être facile  à obtenir  avec un MHP dont « la raison d’être est de bloquer toute solution à la question kurde ». D’autant qu’avec  le soutien de députés  CHP restés  proches de la vieille garde ultra kémaliste,  il aurait la possibilité de faire blocage.  De son côté Erdogan qui promet de collaborer avec les représentants de la société civile pour  élaborer  cette Constitution, s’est assuré du soutien indéfectible des députés AKP. Les listes présentées par son parti, rajeunies et féminisées, sont constituées de candidats archi fidèles à son leader. On comprend donc l’énergie qu’il a mise pendant sa campagne à tenter de détourner les voix nationalistes vers son parti

L’éventualité d’une prochaine Assemblée aux ordres du chef de gouvernement est évidemment  le cauchemar des ultra nationalistes. Mais elle  n’est pas faite non plus pour rassurer tous ceux que ses tendances autoritaires inquiètent et qui craignent que l’AKP n’élabore  une  nouvelle Constitution, certes civile,  mais qui serait celle  d’un  homme fort. D’autant que si le président Gül semble y être opposé, Erdogan est tenté par un régime  présidentiel.

Même s’il doit y renoncer et que la Turquie de demain  échappe  au « super Président » à la française, une nouvelle Constitution estampillée AKP, n’échapperait pas, une  fois de plus, à la question de sa légitimité.

Ce d’autant plus que ce fameux  barrage, qui exige qu’un parti doit obtenir au moins 10% des suffrages pour être représenté à l’Assemblée, est très controversé.

 

Notamment par Kemal Kiliçdaroglu,  le nouveau président d’un  CHP qui   semble bien  décidé à ne plus   laisser à l’AKP le privilège d’être le « principal parti démocratique » du pays. Il lui sera difficile d’atteindre les 30 % de suffrages, selon les derniers sondages, mais il  est assuré d’avoir plus de succès qu’avec son prédécesseur (  20% des suffrages en 2007). Son nouveau visage, social démocrate, favorable aux libertés pour les minorités,  a crée l’événement de la campagne. La plupart des grands médias internationaux s’y sont intéressés. Ce n’est plus  une opposition réactionnaire qui s’affrontera au parti musulman conservateur (normalement). Ce qui devrait changer les choses…

 

Le  BDP, le parti kurde, qui s’est ouvert  à la diversité, notamment à la gauche turque, n’a pas l’intention non plus de rester  à l’écart du règlement de la question kurde. Le nombre de ses représentants devrait augmenter (avec une trentaine de députés ,mais  une surprise est possible). Et le mouvement kurde a annoncé qu’il se ferait entendre dès le lendemain des élections.

Pour sa part le  MHP affaibli par la révélation  de vidéos compromettantes et par le ton adopté dans sa campagne par Tayyip Erdogan (  qui y a mis le paquet contre le parti kurde, ce que les nationalistes adorent)  semble résister juste au-dessus de la barre des 10 % . Trop juste pour anticiper sur sa présence  ou non à l’Assemblée. Même si elle paraît probable, il faut  attendre le verdict des urnes.

En tenant un meeting à Diyarbakir, le MHP avait-il l’espoir de remonter sa côte en  provoquant des heurts violents  avec les jeunes kurdes  pro PKK  ? Si c’était l’objectif,  c’est raté (comme je l’avais pressenti). Karayilan aurait donné l’ordre de laisser les sympathisants du parti ultra nationaliste faire  le signe du loup en toute tranquillité  dans la plus grande ville kurde du pays. Le PKK n’a pas  eu envie de lui donner ce coup main (à lui ou à l’AKP) .Et à un ordre de Karayilan les gençler kurdes obéissent.

 

Le vainqueur des élections du 12 juin ne sera certes pas une surprise.  Son enjeu  est ailleurs. C’est celui du visage de l’ Assemblée  qui sera  chargée d’élaborer la Constitution, grâce à laquelle la Turquie devrait se donner des institutions  plus démocratiques et  radicalement tourner  le dos à ses tendances autoritaires

Il ne faut donc pas s’étonner qu’Aljeezera, le média des révolutions arabes se passionne pour  les élections du 12 juin en Turquie.  Dans une région en pleine effervescence leur enjeu doit difficilement laisser indifférent les peuples qui veulent en finir avec les régimes autoritaires.

 

Pourquoi certains adorent la Turquie (et ses ouvriers), mais la préfèrent hors de l’Europe.

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Voici le commentaire d’un amoureux de la Turquie que j’ai trouvé sur le blog de Guillaume Perrier. Au moins celui qui l’a rédigé ne s’encombre pas de bons sentiments. Je ne suis pas certaine qu’il oserait répéter ce qu’il écrit à visage découvert sur un plateau de TV, mais ça a l’avantage d’être clair. 

 

« Quand je vois certains commentaires, je suis un peu étonné.On raisonne beaucoup sur des stéréotypes, on peut aimer la Turquie sans aimer Erdogan tout comme on peut aimer la France sans aimer Le Pen.

En effet, connaissant bien la Turquie pour y avoir été plusieurs fois, je suis contre l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne mais pour d’autres raisons. Je suis un homme d’affaires qui achetent la plupart de ces produits de la Turquie et je suis impressionné par l’outil industriel et le dynamisme de ce pays et on peut encore faire travailler les gens, en payant les heures sup. les ouvriers travaillent volontiers 80 heures par semaine, la législation le permet, s’ils sont dans l’Union Europénne, les contraintes feront qu’ils perdent cet avantage concurrentiels. Donc on est bien gentils en donneurs de leçons en France, mais j’en ai assez de faire de l’assistanat pour les gens qui ne veulent pas travailler chez nous, je suprends régulierement mes employés en arrêt maladie en train de travailler au noir ailleurs: Longue vie au systeme français et a ceux qui l’apprécient mais ce n’est qu’en travaillant et en le faisant honnêtement que l’on gagne bien sa vie. Que la Turquie reste en dehors de l’Union Européenne qu’on y prenne les Roumains et les Bulgares, je me porte beaucoup mieux ainsi et le pays se porte beaucoup mieux ainsi. « 

Faire travailler ‘les gens » 80 heures par semaine, quel rêve effectivement pour un industriel. 80 heures, cela veut dire  12 heures par jour/6 jours par semaine. Si on ajoute le temps de transport (à moins de construire des dortoirs sur place pour le personnel employé) on voit le temps qu’il reste à « ces gens »  pour manger, dormir et…apercevoir leur famille de temps à autre. Evidemment, il n’est pas question d’avoir un peu de loisir.

Heureusement que ce commentateur ajoute que les heures supplémentaires leur sont payées !

Par contre à ce rythme on peut escompter des économies à moyen terme sur les retraites, surtout si la productivité est la même  qu’au sein de nos entreprises.

 

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Mais je ne comprend pas ses réticences à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Son intégration serait peut-être la meilleure façon d’en finir définitivement avec une législation du travail d’un autre âge. En applicant dans nos usines les conditions de travail des chantiers de Tuzla, auxquelles le journaliste Ahmet Sik s’était intéressé– 11 morts en 4 mois sur ces chantiers et encore un de plus, dit l’accroche –  on pourrait enfin mettre en pratique le fameux slogan travailler plus pour gagner plus, qui permettrait de faire émerger une classe ouvrière « honnête ».

 

Mais ça leur arrive aussi de se mettre en colère à « ces gens ». C’est même une vieille tradition en Turquie. Un stéréotype qui devrait moins lui plaire ça.

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Heureusement, les çevik kuvvet sont là pour défendre les honnêtes gens qui ne rêvent que de bosser 80 heures par semaine. Voilà ce qui devrait le rassurer.

 

Cela étant à lire ce commentaire, on doute sérieusement de l’envergure de cet « homme d’affaires ».  Ces  employés surpris  » régulièrement  en arrêt maladie en train de travailler au noir ailleurs », intriguent . Peut-être la marque d une petite entreprise familiale, du bâtiment ou de la restauration par exemple,  où le turn over du personnel est rapide, dans un milieu où tout le monde se connait. Certaines de ces entreprises familiales ont diversifié leurs activités en se lançant dans l’importation, de textile notamment.  Un jeune loup de la seconde génération qui se la joue peut-être, et ne connaissant pas très bien les réalités du pays en tout cas. 80 heures de boulot par semaine, ce sont  davantage des horaires de la restauration que de l’industrie, même si on n’y connait pas les 35 heures et que les cadres expatriés peuvent y être surpris par des employés qui ne rechignent pas à renoncer à un jour de congé en cas de coup de feu exceptionnel. Mais Garson, est un job de survie qu’on fait en attendant de trouver mieux en Turquie.  

Et il ne dit pas si ces 80 heures sont rétribuées  sigortali ou sigortasiz (avec ou sans cotisations sociales ). Le bon emploi, celui qu’on préfère ne pas perdre,  c’est l’emploi « sigortali », bien sûr, en Turquie, mais on devine que pour ces gens, il doit le préfèrer « sigortasiz ».

 

Le brave théologien laïc et l’assassinat des missionnaires de Malatya.

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En Turquie, il est rare que les choses soient simples. Et certains éditorialistes s’y inquiètent du contexte dans lequel le procureur Zekeriya Öz vient d’être dessaisi du dossier Ergenekon. En effet le procureur qui venait d’envoyer les journalistes Ahmet Sik et Nedim Sener en prison, provoquant un tollé bien au-delà de la Turquie, venait aussi  d’impliquer le réseau Ergenekon dans l’ assassinat  des missionnaires de la maison d’édition Zirve à Malatya. Cela fait longtemps que les familles des victimes attendaient ça.

Plusieurs personnalités viennent d’avoir leur domicile perquisitionné. Parmi elle, le professeur de théologie Zekeriya Beyaz, qui a clamé que lui aussi  était justement en train d’écrire un bouquin sur le mouvement  de l’imam Fethullah Gülen. Info que certains médias turcs, mais aussi français,(là aussi) se sont empressés de reprendre, faisant de ce brave professeur un simple théologien laïc, opposant un peu virulent au gouvernement AKP et une victime (de plus) de ces fameux fetuhllaci. Bref, un copain d’Ahmet Sik, puisque comme ce dernier, il s’intéressait de près aux réseaux fethullah.

Ils oublient juste de préciser qu’à moins que le journaliste de gauche ait une double vie qu’absolument rien ne révélait à ses proches, il est très peu probable que Beyaz hoca compte Ahmet Sik parmi ses intimes. Pas le genre à participer aux funérailles de Hrant Dink ou à sensibiliser sur les victimes civiles kurdes des mines dans l’est du pays, le bon professeur.

Parmi ceux qu’il ne dédaignait pas fréquenter, il se pourrait  plutôt qu’il y ait  quelques membres du JITEM par contre. Prononcez le nom JITEM à des Kurdes d’Hakkari, ils auront plein d’histoires sordides à vous raconter sur ces services spéciaux parallèles, fondés, dans le cadre de la contre guérilla contre le PKK, par le commandant de gendarmerie Veli Küçük, un des principaux accusés du procès Ergenekon. Son arrestation en 2007 n’avait surpris personne en Turquie. Depuis l’accident de Susurluk en 1996, il y est de notoriété publique que le JITEM fait partie de l’Etat profond.

Si depuis le choc de l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink et la foule qui suivait ses funérailles à Istanbul, ces discours se sont calmés (et le brave théologien aussi par la même occasion), des médias peu regardant sur l’éthique journalistique s’en donnaient à cœur joie pour distiller la haine contre les Chrétiens avant la série d’assassinats qui les a visés en2006-2007.  Ögun Samast, l’assassin de Hrant Dink rappelle aux juges qu’il lisait dans les journaux que Hrant Dink était un traître. De quoi conditionner un gamin de 17 ans auquel on demande de tirer sur un Arménien pour nettoyer la patrie. (Possible que ses avocats aient choisi d’adopter cette défense devant un tribunal pour enfants certes, mais peut-être moins complaisant que le précédent juge qui vient d’être dessaisi de l’affaire).

Zekeriya Beyaz n’était pas le dernier à participer à cette hystérie. Voilà ce que le brave théologien laïc disait des Turcs convertis à la religion chrétienne sur une chaîne de TV en 2005, rapporte le journaliste Orhan Kemal Cengiz qui suit de très près le procès de Malatya :

« La République de Turquie est l’objet d’une attaque. Dans chaque province, dans chaque district, 3, 5, 10 églises se sont créées. Et dans ces églises, il n’y a pas un, deux, trois ou dix Turcs comme ceux-ci, mais de nombreux Turcs qui se révèlent être des prêtres. Ces gens sont en train de miner la République de Turquie de l’intérieur… Ce sont les ennemis des Turcs. Pour eux les Musulmans et les Turcs sont des valets de Satan. (…) Ces gens ont leurs racines à l’extérieur de la Turquie. Il y a une cinquième opération lancée contre la Turquie. Il y a une opération psychologique. Il y a une opération destinée à nous soumettre, à nous détruire de l’intérieur. Il sont en train de détruire notre identité nationale. Ils continuent à spolier notre peuple. Ils considèrent notre peuple comme des valets de Satan, des infidèles, des mécréants. Mais les véritables mécréants, les véritables infidèles, les véritables valets de Satan, ce sont ceux qui narguent les Turcs, et en tout premier lieu  ces renégats convertis au christianisme ».

On peut lire aussi un bel échantillon de cette prose paranoiaque sur une page facebook des « fanatiques de Zekeriya Beyaz hoca », qui ne compte heureusement que…18 membres !

Il m’a plutôt l’air d’un pur produit de la synthèse turco-sunnite, l’idéologie des loups gris – et celle prônée par le coup d’état militaire de 1980 – ce brave Beyaz. Et si depuis 2007, il a cessé de brandir la menace de l’invasion chrétienne dans les médias, ça pourrait bien  être  parce que le procès Ergenekon l’aurait rendu prudent. J’ai un peu de mal à croire que c’est en découvrant Voltaire ou les écrits de Hrant Dink, qu’un type qui tenait des propos aussi haineux ce serait soudainement converti à l’esprit des Lumières et à la tolérance.

Ce profil ne suffit certes pas à lui seul à  en faire un coupable du triple assassinat d’avril 2007 à Malatya , mais rend le  Blanc professeur moins sympathique que celui  de  pauvre victime d’un puissant mouvement religieux, quand-même. Et il  explique sans doute davantage qu’il soit dans le collimateur de la justice.  Mais les raccourcis simplistes sont tellement tentants aussi…

J’ignore si ses « recherches » sur le mouvement Gülen intéressaient beaucoup les enquêteurs. Mais si c’est du même tonneau que sa prose sur le complot des missionnaires chrétiens, ça doit être un ramassis de sottises délirantes.

Parmi les autres personnalités dont le domicile a été perquisitionné, il y a aussi un certain professeur Cöhce, qui officie à l’université Inönü de Malatya et contre lequel un groupe d’étudiants kurdes a porté plainte en début d’année. Il avait un peu trop tendance à montrer qu’il ne goûtait guère la présence d’étudiants originaires d’Hakkari ou de Sirnak dans les amphis, et leur conseillait plutôt de rejoindre « la montagne », à ces Kurdes qui selon lui ne sont qu’une branche du peuple turc. Il n’aime pas les Alévis et les Arméniens non plus, dit l’article.

D’adorables professeurs de théologie comme on voit. Ils ont été laissés en liberté.

 

 

Il y a cent ans, le paquebot Kurdistan sombrait au large du Finistère. (100 sene önce Bretagna’da Kurdistan gemisi batmis)

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C’est un lecteur, que je remercie, qui m’a envoyé l’article du Télégramme de Brest relatant cette histoire. Le 21 octobre 1910, il y a exactement 100 ans, un paquebot nommé Kurdistan a sombré corps et biens sur les côtes du Finistère. A Plouguerneau où le drame a eu lieu, tout le monde avait oublié cette tragédie. Il faut dire qu’il y a eu un paquet de naufrages sur cette côte. La seule trace qu’il en reste est une inscription gravée sur une croix dressée à la mémoire des victimes. Elle se trouve dans le champ d’un propriétaire privé et une haie la cache des regards. Mais elle a intrigué des historiens locaux, membres de l’association Karreg-Hir et l’écomusée de la petite ville bretonne qui aimeraient bien en savoir davantage et lancent un appel à témoignages par l’intérmédiaire du Télégramme. Peut-être que des lecteurs  possèdent encore quelques documents évoquant ce naufrage.

Voici l’inscription que l’on peut lire sur la stèle rapporte l’article : » Cette croix a été érigée par la compagnie Anglo-algérienne de Londres, en hommage au capitaine, aux officiers, à l’équipage et aux passagers du paquebot Kurdistan, perdu en mer le 21 octobre 1910, ainsi qu’en hommage de reconnaissance pour les habitants et les autorités de ce pays qui recueillirent les restes des 17 naufragés rejetés sur la côte et pour la famille Nezou qui autorisa d’élever cette croix sur ce terrain ».

Personne ne sait où git exactement ce navire. D’où venait-il ? Où allait-il ? Qui transportait-il? Il y a -t-il eu des survivants ?  Pourquoi cette croix a-t-elle été dressée dans la propriété des Nezou ? L’un d’eux était-il de ceux qui ont recueilli les quelques corps de victimes rejetés par la mer (probablement en allant récolter le butin que cette mer rejette après les naufrages) ? L’association Karreg-Hir espère retrouver la mémoire de ce drame.

Et évidemment, je serais curieuse de savoir qui l’avait baptisé du nom d’un endroit qui n’aurait jamais existé selon certains, persuadés que le nom Kurdistan est une invention du PKK pour faire sombrer la Turquie. Or en 1910, pour le coup, le PKK n’était pas encore inventé.  Et qui, aujourd’hui comme au crépuscule de l’Empire ottoman, aurait l’idée de nommer un navire Sud-est Anatolie ou Irak Nord (kuzey iraqi) comme ceux que son nom officiel effraient, nomment la province du Kurdistan irakien ?

Cette compagnie Anglo algérienne de Londres aussi m’intrigue. On sait que les marines anglaise et française n’étaient pas franchement amies. Les ports regorgent d’histoires de bagarres entre marins français et anglais. Est-ce que pendant la colonisation française des membres de la bourgeoisie algérienne s’étaient associés avec des armateurs anglais ? Il est possible qu’il s’agissait de capitaux ottomans. Peut-être qu’un des armateurs était kurde … ou qu’il était originaire du Kurdistan, un territoire où ne vivent et ne vivaient pas seulement des Kurdes. De nombreux Algériens sont descendants de janissaires et d’autres de la bureaucratie ottomane.

Il y a sûrement quelque part des traces de l’histoire de ce Kurdistan qui repose sur les côtes de Plougerneau, où depuis 100 ans son nom est gravé sur une croix de granit.

 

Grâce à une amie qui a effectué une petite recherche en turc sur Internet, voici la photo d’un paquebot Kurdistan, construit en 1895 à Istanbul et devant son nom au fait que les fonds pour le construire ont été récoltés à Diyarbakir, Erzurum, Bitlis, Van, Elazig…Seulement voilà, la carte postale date de 1929. Et il me semble que celui-ci est plutôt un ancien Vapur naviguant sur le Bosphore.  Ce n’est donc pas le paquebot qui repose à Plouguerneau.

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Et ici le billet en turc qui évoque son histoire (un billet très récent d’ailleurs)