Les crimes d’honneur font le bonheur des gros racistes.

jeunes filles de Diyarbakir (photo anne guezengar)

Il arrive que certains lecteurs occasionnels, rares heureusement, ne se contentent pas d’utiliser la fonction commentaires pour exprimer leur désaccord, ou apporter un autre éclairage sur un billet de ce blog. Ils estiment avoir le droit de me dicter ce que je devrais écrire. Trop paresseux (ou incapables d’aligner 2 phrases à peu près correctes) sans doute, pour créer leur blog et se charger eux-mêmes de divulguer leur profonde réflexion.

Les lecteurs allergiques à la Turquie ayant, je présume, la sagesse de s’abstenir de lire ce blog, ce sont quelques lecteurs turco français que le mot « kurde » a le don de rendre irascibles qui manifestent ainsi leur autoritarisme.

L’un d’eux est une caricature du genre. Il n’a jamais mis dans la région kurde de son pays d’origine, ce qui ne l’empêche pas de prendre pour un grand spécialiste et de me donner des conseils sur ce que je devrais écrire, comme le montre cet extrait d’un de ces mails (qui répètent à peu près tous la même chose ).

Voici quelques sujets qui seraient intéressants :

  1. Le comportement des kurdes  » blancs « , ayant réussi économiquement (hommes d’affaires, politiciens) , vis-à-vis de ceux qui sont restés pauvres.

  2. Les mariages forcés.
  3. la pratique de la polygamie dans cette région.
  4. La violence faite aux femmes.
  5. Le système des « aga », des grands propriétaires terriens.
  6. Les vendettas.
  7. Les divorces dans les familles kurdes.

Passons sur le fait qu’évidemment je me contente d’écrire des billets, je ne traite pas des sujets ! Mais on peut déduire de cet inventaire, ce qu’il nomme « la réalité kurde »  et en dresser un  prototype comme dirait l’autre,  » du Kurde »

 

Selon ce brillant analyste, donc, s’il est pauvre, un Kurde est la proie de mauvais Kurdes exploiteurs du peuple et s’il est riche ou puissant, c’est soit un Kurde blanc, soit un Agha donc un exploiteur. Alors que la bourgeoisie d’affaires turque est par essence philanthrope. Un Turc est honnête (travailleur etc…) pas un Kurde. Les Aghas sont encore plus impitoyables que les Kurdes blancs, parce que plus traditionnels.

Exploiteur ou exploité, si sa fille regarde un garçon dans la rue, ou pire  parle à un garçon, la coutume kurde exige qu’un membre de sa famille la tue dans un crime d’honneur. Les rescapées seront forcées d’ épouser un homme qu’elles détestent. Si l’époux que leur père leur a imposé, n’est pas déjà marié et père de nombreux enfants avec lesquels elle devra cohabiter, c’est quelques années plus tard qu’ il prendra une kuma (concubine). S’il finit par divorcer, lassé de la battre tous les jours, ce sera selon des règles qui me restent mystérieuses, mais n’auraient rien à voir avec la législation turque. Le fait d’être né turc entraîne qu’on ne lève jamais la main sur sa femme, ni sur ses filles, ce qui n’empêche que certains couples turcs divorcent eux aussi, mais selon des règles différentes de celles appliquées par les Kurdes, puisque les motifs de séparation ne peuvent pas être les mêmes.

Mais attention, il faut absolument s’abstenir d’exprimer à un Kurde ce qu’on pense de lui, sous peine d’être l’objet d’une vendetta. Précaution qu’il doit certainement appliquer. Surtout s’il s’agit d’hommes. Je suis d’ailleurs convaincue qu’il userait d’un ton bien moins directif si mon blog était celui d’un homme, même non kurde.

(bien sûr on peut  remplacer turc par français, allemand, chinois, sud africain, ou par ce qu’on veut. )

Naturellement, quand il entend parler de violence faite à des femmes kurdes, il est très content.

« La situation de la femme, à l’est de la Turquie, est très difficile. Femmes battues et très étroitement surveillées, illettrisme, crimes d’honneur, mariages forcés, polygamie…  » déniché sur un blog, lui a beaucoup plu. Le EST et non PEUT être  difficile comme si c’était une réalité immuable et également partagée par toutes les femmes, voilà ce qui lui convenait tout à fait Là encore j’ai eu le droit à un mail pour me dire que d »autres que moi avaient compris ce qu’était la « réalité kurde. »

Je ne sais pas s’il a écouté le reportage qu’il recommande, mais cette réunion dans une petite ville ( entre Diyarbakir et Hakkari- près de la frontière syrienne !  On peut être journaliste et nul(le) en géographie) où les femmes viendraient en cachette, ne l’a pas intrigué.  Elle se passait où cette réunion? Dans une grotte ? Et les femmes qui y participaient avaient juré le secret, comme dans certaines confréries ? Parce que dans les petites villes kurdes, c’est comme dans les communautés turques de France, les dedikodu (cancans) vont bon train et tout le monde est « très étroitement surveillé » ! Et puis les hommes n’ont pas l’habitude de trop se mêler de ce que font les femmes entre elles. Une jeune fille de Diyarbakir affligée d’un mari très jaloux me disait dernièrement les larmes aux yeux, qu’il lui interdisait même d’aller au Newroz. Mais il ne lui interdisait quand même pas de rendre visite à l’ancienne voisine chez laquelle je l’avais rencontrée. Enfin bon, dans cette mystérieuse petite ville entre Diyarbakir et Hakkari près de la frontière syrienne, peut-être que les femmes se réunissent en cachette, sans que personne ne l’apprenne.

C’est surtout le titre du reportage, qui l’avait enchanté. Les crimes d’honneur, il adore. Pour peu que les médias évoquent un de ces sinistres faits divers, je n’échappe pas  au mail – pourquoi je n’en parle jamais des crimes d’honneur ! Même si je l’ai fait dans un article , en prenant quand même soin de me renseigner auprès d’un ami avocat qui connait bien la question, article cité depuis dans un article de Nilüfer Göle (ce qui fait plaisir, c’est quand même une sacrée référence). Quant à ces faits divers, je ne vois pas ce que j’apporterais de plus que ce qu’en disent les médias français ou un blog bien renseigné comme Ovipot , ne connaissant pas l’environnement de la victime et encore moins les circonstances exactes de son assassinat.

J’ai rencontré certes des femmes battues, comme celles qui s’expriment dans le reportage. Et certaines apprécient la trêve qu’un de mes séjours dans la famille constitue – on ne cogne pas devant les misafir quand-même. Mais ce n’est pas parce qu’un homme est violent avec sa femme, qu’il sera prêt à convoquer un conseil de famille pour décider des modalités de son assassinat parce que sa fille parle à des garçons dans la rue. Par contre, à part des avocats et des militantes associatives, je n’ai jamais rencontré personne dont l’entourage aurait été l’objet d’un tel crime (la « journaliste » du reportage non plus, ce qui prouve qu’on n’en rencontre pas tous les jours). Je ne connais pas les lycéennes de Batman, qui avaient lancé un mouvement spontané, dont tous les médias turcs et à leur suite la presse internationale avait parlé, pour dénoncer une vague de suicides chez leurs camarades. Suicides pour échapper à un mariage forcé, ou crimes d’honneur camouflés pour échapper à la justice ? Vraisemblablement les deux.

On oublie d’ailleurs souvent que des hommes peuvent  être victimes d’un crime d’honneur – C’est le couple qui est assassiné par les frères de la jeune femme dans le film YOL. Et qu’ils sont les principales victimes de ce que nous qualifierions de vendetta. Quant  aux  femmes battues que j’ai rencontrées en Turquie, (Kurdes comme Turques),  elles évoquent souvent des belles mères poussant leur jeune époux à corriger la gelin, C’est d’autant plus vrai, si le jeune couple cohabitait à l’origine avec la famille. Même si on peut aussi avoir une belle-mère adorable et un époux violent comme d’un époux doté d’une force de caractère suffisante pour résister aux manoeuvres d’une mère trop possessive.

 

Mais bon, les lycéennes de Batman n’appartiennent pas à la « réalité kurde » de ce grand défenseur des droits de la femme. Pas plus que le rejet de ces pratiques qui augmente dans l’opinion kurde ou la vitalité du résau associatif dans lequel les femmes sont très actives. Et il n’y a rien d’étonnant qu’il adhère à un discours qui présente les femmes de certaines sociétés uniquement soumises au pouvoir mâle plutôt qu’actrices de ces mêmes sociétés, que pour ma part je trouve très méprisant, même lorsqu’il est paré des meilleures intentions du monde, ce qui n’est bien sûr pas son cas.

Les délices d’apprendre l’assassinat d’une jeune fille kurde, il les partage avec ses semblables de nos terroirs, qui se répandent alors en commentaires ravis sur l’article qui leur révèle la bonne nouvelle. Faire entrer un pays (la Turquie) pareil dans l’Europe, ça ne va pas, non ! L’UE constitue un territoire où les femmes ne sont jamais assassinées, ça aussi c’est bien connu.  Ce qui vaut pour la Turquie valant pour tous les Musulmans, lui compris.

Ni lui, ni tous les autres gros racistes de son espèce n’expriment jamais la moindre compassion pour les victimes. Au contraire, ces crimes les réjouissent, puisqu’ils les confortent dans le sentiment que les autres sont mauvais, par essence. Alors que ce sont eux qui sont trop sots pour concevoir la complexité, la diversité et les mutations de sociétés ou de situations particulières.

 

Ce qui fait le plaisir de tenir un blog, c’est d’y écrire ce qu’on a envie, lorsqu’on en a envie. Et si ça ne convient pas à sa « réalité kurde » que je parle de mariages d’amour à Yüksekova  des footballeuses d’Hakkari, des femmes ouvrières Tekel, des plantations de tabac de Bulam, de la libération de Kendal, du perroquet de Suleyman le fleuriste, ou des étudiantes de Gaziosmanpasa,  je  rappelle que YOL,  ce sont mes routes et  que  je l’em……!

 

 

Et pour finir sur une chanson : Keçe Kurdan, d’ Aynur,une femme forcément soumise kurde, en concert avec les Kardes Türküler.

 

 

 

 

 

 

 

Tariq Ramadan et la Turquie « colonisée »….

café à Istanbul

Je n’ai aucune opinion à priori sur Tariq Ramadan et je me méfie autant de la diabolisation que des maîtres à penser. J’avais juste regardé une partie, j’ai oublié sur quelle chaîne de télévision,  de ce qui était appelé un  « débat » avec Nicolas Sarkozy, mais qui m’avait fait davantage penser à un combat de coqs dressés sur leur ergots qu’à une confrontation d’idées. Bref, sans intérêt.

Il y a une quinzaine de jours, certains de ses propos ont été rapportés dans un article de Zaman.fr.  Tariq Ramadan dit voyager souvent en Turquie et voici comment il perçoit le pays.

« Selon les endroits où vous allez, vous voyez que des gens en Turquie protègent l’islam mieux que dans d’autres pays musulmans. Alors que d’autre part, il y a des gens qui ont perdu contact avec leurs racines. Il y a quelques endroits d’Istanbul où vous ne pouvez pas vous empêcher de demander, suis-je vraiment dans un pays où la majorité est musulmane, ou suis-je dans un endroit qui a été colonisé par la culture occidentale ? « 

 

femme ottomane, 18 ème siècle, Musée de Topkapi

Evidemment on aurait aimé avoir davantage d’indications sur ces « endroits d’Istanbul colonisés par la culture occidentale », selon lui et « dont les habitants ont perdu contact avec leurs racines ». Des noms ! – de lieux, bien sûr, on ne lui demande pas de dénoncer ces malheureux acculturés.

On aimerait aussi apprendre à quand remonte la colonisation d’une partie de la population du pays.

Ces affriolantes dames ottomanes  dont on peut admirer les miniatures du 18 ème siècle, au musée de Topkapi, avaient-elles déjà « perdu contact avec leurs racines »?

 

 

 

 

 

drhm-istanbul-hamal-ve-peceli-kadinlar-sb-kp__14361707_0.1273064374.jpg

Tandis que ces autres dames ottomanes, prises en photo sur le pont Galata peu avant que l’Empire ne s’effondre, « protégeaient l’Islam mieux que dans d’autres pays musulmans », peut-être ?

…Quoique l’une d’elles  pouvait être  la jolie  Circassienne, Aziyadé cachant ses beaux yeux pour rejoindre son petit ami en cachette de son époux (Heureusement pour leur idylle que Brice Hortefeux n’était pas le Grand Vizir de la Sublime Porte, ses rendez vous galants auraient pu  lui coûter cher en amendes)

 

Si c’est un « érudit », comme l’article l’affirme, Tariq Ramadan doit se douter que c’est encore plus  idiot de réduire la Turquie et ses populations à des « racines musulmanes », que la France  et l’Europe à des « racines chrétiennes ». Et il doit bien savoir que la Turquie n’a jamais été colonisée. Mais ce genre de raccourci  simpliste entre « occidentalisation » et « colonisation » peut sans doute séduire quelques adolescents un peu moins « érudits »…

 

bayanfutboltakimi006b8392005fdce1by.1273064339.jpg

Heureusement pour lui, magnanime, Tariq Ramadan n’aurait «  pas vraiment de problème avec ça, si la colonisation culturelle a été préférée, si les gens ont consciemment choisi d’être de cette façon, mais s’ils ont été entraînés à leur insu, alors il y a un problème ».

Il faudrait qu’il demande à ces jeunes footballeuses turques de l’équipe nationale de football féminin si elles ont « conscience » d’avoir choisi de pratiquer un sport anglo-saxon, où si elles  y ont été « entraînées à leur insu » au risque de se retrouver promues tout autant « à leur insu », équipe de football de jeunes femmes (culturellement) colonisées. Ce qui pourrait poser « problème »…

 

 

 

Etrange accueil pour le président turc à Paris.

De Byzance à Istanbul, un port sur deux continents

 

Abdullah Gül, le président du pays le plus vilipendé dans les rassemblements de l’UMP  effectue une visite de trois jours en France.

Comme le rappelle le journal le Monde, c’est pour éviter qu’en pleine campagne pour les élections  européennes,  elle n’apparaisse comme une faille dans l’intransigeance de notre président, ostensiblement allergique à la candidature de la Turquie à l’UE, que l’Année de la Turquie avait été rabiotée de plusieurs mois. Elle est réduite à une simple Saison qui se clôtura en mars, en pleines élections régionales en France.

Mais personne n’irait imaginer que l’accueil un tantinet glacial réservé au chef de l’État invité pourrait avoir  pour objectif de caresser l’électorat français dans le sens de sa xénophobie. Madame Merkel, pourtant elle aussi opposée à l’entrée de la Turquie dans l’UE, vient de conserver sa fonction de chancelière allemande sans avoir eu besoin d’afficher qu’elle faisait la tête au premier ministre turc lorsqu’il était en visite officielle. Et on peut sérieusement douter que ses positions contre l’adhésion de la Turquie suffisent à  expliquer sa popularité près de ses compatriotes.

Angela Merkel et Recep Tayyip Erdogan

Le moment phare de cette visite devait être l’inauguration au Grand Palais de l’exposition qui s’annonce superbe (je ne l’ai pas encore vue) : « de Byzance à Istanbul, une ville pour deux continents ». Côté organisateurs turcs, plus de 30 journalistes avaient été conviés. Mais tout ce joli monde, Turcs comme leurs confrères français, a été prié de rester à l’écart pendant le sprint de 12 minutes qu’a duré la visite. Qui sait, certains d’entre eux pourraient avoir la mauvaise idée de ressortir éblouis par la riche histoire de la ville et réaliser combien celle-ci est liée à celle du reste de l’Europe. Hélas, Byzance, n’est pas en Cappadoce. Ça aurait été plus pratique. La visite officielle aurait pu se réduire aux salles qui lui auraient été consacrées.

Et puis, sait-on jamais, le raffinement du président turc  pourrait faire naître un peu de nostalgie chez certains mauvais esprits. Jusqu’ici les chefs d’État  français  avaient l’habitude de laisser  une trace de leur passage par un musée  ou une grande bibliothèque. Depuis le ton a changé et on a appris que pour appartenir à une grande civilisation, il suffirait de s’afficher catholique, manger du porc et boire de la bière . C’est du moins ce dont certains sont persuadés . Du coup le président turc ne remplit aucun critère. Contrairement à nombre de ses compatriotes, ce n’est pas le genre à s’offrir une petite bière Efes – ce qui constitue  au moins un point commun  avec son homologue français.

Au cours d’un déjeuner de travail qui, comme c’est la coutume, se serait correctement passé, selon le porte parole de l’Elysée (pas de conférence de presse non plus), le président français aurait chaleureusement félicité la Turquie pour sa politique de détente avec l’Arménie. Mais heureusement que Charles Aznavour était présent à Zurich où les accords qui devraient permettre de normaliser les relations entre les deux pays viennent d’être signés et qu’il ne cachait pas son plaisir d’y être.  On aurait du mal sinon à croire  à l’enthousiasme français. Espérons qu’en Afghanistan, les troupes turques et françaises se considèrent comme  alliées, plutôt qu' »amies ». La situation y est suffisamment tendue comme ça.

En tout cas les hommes d’affaires français se comportent en hommes d’affaires. Les entreprises françaises sont devenues les premiers investisseurs en Turquie , et on apprend que ça devrait continuer. Au moins dans le domaine du nucléaire, l’Allemagne ne devrait pas nous faire trop de concurrence. Reste que pour Areva ce n’est pas gagné .

 

Tour Eiffel illuminée

Paris avait quand même fait un geste. Pour l’occasion .la Tour Eiffel était illuminée des couleurs de la Turquie. Mais selon le quotidien turc Today’s Zaman, l’Elysée aurait fait pression sur la mairie de Paris, si bien que les illuminations prévues pour  plusieurs semaines  ne dureront que  6 jours. C’était aussi  la durée, 6 jours, de la visite d’un chef d’Etat considéré, lui, vrai ami de la France.

Le président turc l’a finalement échappé belle. Si son pays avait été fait partie de ces privilégiés, il aurait peut-être découvert une tente yoruk plantée devant sa résidence et des danseuses orientales se trémoussant à l’entrée du Grand Palais.

 


Une saison de la Turquie, vous croyez ?

saison de la Turquie logo

« La saison turque en France est incertaine » (le Monde du 17 juin). Le côté officiel français freine, côté turc il boude. Quel gâchis quand on connaît le dynamisme de la création artistique ces dernières années en Turquie. Pourtant malgré le discours politique dominant emprunt de beaufitude, la Turquie, comme d’autres horizons d’ailleurs, intéresse les Français. Beaucoup d’entre eux, en tout cas, et pas uniquement dans les couches dites « cultivées » du pays.

Le Salon du livre a même renoncé à faire de la Turquie l’invitée d’honneur 2010, comme c’était prévu. Ce serait « risqué ». Ah bon ? Francfort en octobre, puis Genève en avril dernier ont accueilli la Turquie, sans que ça n’ait provoqué aucun trouble à l’ordre à public, évidemment. Et les Suisses ont pu découvrir une jeune génération d’auteurs très irrévencieux, traduits en français, par des éditeurs français (ouf, eux et leurs lecteurs résistent )

Mais que craignaient les organisateurs? Qu’Orhan Pamuk fasse un peu de tapage? Et alors ? Ses ouvrages sont en devanture dans toutes les librairies de son pays sans que les libraires ne soient inquiétés par la rage de delikanli – qui l’abreuvent de menaces, lui et d’autres auteurs par contre. Et c’est sans doute en renonçant à lesinviter que le salon du livre leur manifeste son soutien. Je ne sais pas si le public y sera en sécurité, mais le Salon 2010 promet d’être drôlement ennuyeux. On se consolera en allant s’offrir un roman d’Asli Erdogan dans une bonne librairie de quartier. Mais la France qui a su faire une richesse d’être le réceptacle de cultures venues du monde entier, donne une image bien pitoyable d’elle-même.

Pour consulter le site de la saison de la Turquie.

Les Turcs ne sont pas très contents

milliyet.1244561720.jpgLes Turcs sont mécontents, même, de la façon dont la candidature turque à l’intégration européenne a été une nouvelle fois instrumentalisée, lors de la dernière campagne pour les élections européennes. On les comprend. Qui apprécierait d’être ainsi brandi en épouvantail?

Un article de MediaPart offre un aperçu intéressant « du débat sur la Turquie, vue par la presse turque » .

Nedim Gürsel : L’écrivain, les grincheux et le Monde.

nedim-gursel.1243800819.jpg

Les espaces de libre expression, que constituent ceux laissés aux commentaires des  lecteurs sur les sites de journaux en ligne, ne brillent pas toujours par la pertinence des points de vue exprimés. Mais quand un article traite de la Turquie, ça devient  pire que tout. A croire que la bêtise s’y donne rendez-vous.

La subtilité de la réflexion exprimée par l’écrivain turc Nedim Gursel, dans son article « Turquie, l’autre  Europe «  (Le Monde du 23 Mai) a échappé à la plupart des commentateurs, lesquels se sont déchaînés une fois de plus. Pauvre Nedim, qui vient de subir la bêtise de petits juges turcs, scandalisés par ses « filles d’Allah « . Le voilà contraint de subir celle de lecteurs français dont l’aigreur apitoie un commentateur au pseudonyme (peut-être) indien. « En Inde même les nationalistes ont mis de l’eau dans leur vin. Vous faites vraiment de la peine de ce côté ci du monde« .

C’est vrai qu’il y a où s’affliger de l’image que ces commentaires offrent de « ce côté ci du monde ». Formules creuses et redondantes, peur de l’autre, condescendance. C’est davantage  la  France de Boulanger, de  Poujade et de quelques autres que l’esprit d’Albert Camus qui s’exporte via le Net.

Passons sur le sempiternel « la Turquie n’est pas géographiquement en Europe » (comme si le fait de traverser le Bosphore avait le don de vous transformer – Européen sur une rive, Asiatique de l’autre – ce qui, à y penser, serait assez plaisant). Tant pis si les géographes  pensent davantage espaces, limites, bordures, interfaces que frontières intangibles. On se fiche de leur avis et de leur questionnement quand on sait tout mieux que tout le monde.

Les Turcs ne sont pas Européens. Un lecteur, grand voyageur par Interail, le sait puisqu’il y est allé. Le genre de séjour qui se résume souvent, indispensable guide du routard en poche, à quelques hôtels bon marché, quelques balades entre le quartier de Sultanahmet, le grand bazar, le café Pierre Loti, un tour sur le Bosphore et quelques curiosités. La Cappadoce, peut-être. Et on file pour l’étape suivante en ignorant peut-être que Galatasaray était le club de football d’un lycée prestigieux où la plupart des cours sont dispensés en français. Quant à Bogazici , c’est quoi d’abord? (un restau pas cher? – A Bebek, mais vous n’y pensez pas.) Et surtout sans avoir partagé le quotidien de quelques familles turques – ce qui est quand même la meilleure façon de vérifier si on partage ou non les « mêmes valeurs ». Qu’importe, on a tout compris,  puisqu’on a fait la Turquie et que l’appel du muezzin n’a pas le même son que nos cloches dans « la Turquie profonde ».

Les commentateurs savent  pourtant être magnanimes : on lit que la Turquie est « un  grand pays« , que  les Turcs forment « un grand peuple » – comme nous quoi. Les petits doivent être les Luxembourgeois ou les Lettons, tant pis  pour eux. Un « ami » avec lequel nous devons absolument conserver des « relations privilégiées ». Que ça soit plutôt mal engagé ne leur vient même pas à l’esprit. La fameuse suffisance française, sans doute.

Suffisance qui va jusqu’à faire affirmer à une commentatrice que Nedim Gürsel « écrivain occidentalisé vivant à Paris n’est en rien représentatif de la Turquie« . La phrase par laquelle il tentait bien de la prévenir a dû lui échapper :  » Nous ne sommes pas comme vous nous voyez, mais comme nous nous voyons« . Elle sait mieux qui il est que le principal intéressé. Cela étant, on se demande bien comment elle différencie les écrivains turcs « occidentalisés » – et non représentatifs de leur pays – de ceux qui ne le sont pas. Ceux dont les oeuvres sont traduites et dont le lectorat transcende les frontières  peut-être ? Comme Yachar Kemal, Nazim Hikmet,  Sebahattin Ali, Orhan Pamuk, Ahmet Altan et bien d’autres. Dans ce cas Flaubert, Stendhal, Diderot, Sartre, Camus, sans oublier surtout  Victor Hugo – tous les taulards du pays ont lu Les Misérables  – seraient donc des écrivains « orientalisés », puisqu’ils sont traduits et lus en turc- et dans quelques autres langues orientales. Delacroix doit être un peintre orientalisé lui aussi.

Allons bon, si Nedim Gürsel qui vit entre Paris et Istanbul – comme le pont  Fatih Sultan Mehmet traverse le Bosphore – est un « écrivain occidentalisé », Yilmaz Güney, qui a tourné son dernier film en France, a été récompensé d’une palme d’or au festival de Cannes et repose au père Lachaise est sans doute un cinéaste français. A Siverek ils seront sûrement ravis de l’apprendre.

Il faut reconnaître à la décharge de cette commentatrice quelque peu autoritaire,  que le concept d’universalité en prend un coup si on se fie à la définition de certains : « Il y a bien quelques Turcs qui sont prêts, nos frères et soeurs en civilisation universelle, donc malheureusement pas turque« .
Une telle formule, il fallait quand même la trouver – même si on soupçonne que « pas turque »  se pensait  plutôt : pas turcs, ces frères et ces soeurs là ! Enfin, pas vraiment, puisque touchés par la grâce de la civilisation.

La suite du commentaire permet de mieux saisir en quoi consiste cette fameuse universalité : « Mais pas l’immense majorité guidée par son premier ministre islamiste modéré qui pointe les minarets impérialistes de ses mosquées comme autant de missiles contre l’occident« .

Ciel, faisons sonner nos cloches, cachons nos femmes, »Mamma, gli Turchi » !

Rassurons le commentateur qui s’apitoyait et Nedim Gürsel. Si quelques uns préfèrent  écrire, d’autres lecteurs savent encore lire en France. Pour ceux là, qu’il continue,d’écrire, s’il vous plait.

.

Crime d’honneur en Turquie, vous êtes sûr ?

Un fait divers terrible vient de se produire à  Adana. Un homme a  tué 8 personnes par balles : ses parents, son frère et sa belle-sœur, sa sœur et ses trois enfants. On ignore les motifs du crime. Une dépêche AFP rapportant les faits est reproduite dans quelques journaux.

Elle ajoute qu' »Adana, abrite une importante communauté kurde qui pratiquent (sic) les soi-disant « crimes d’honneur », crimes commis contre des personnes qui sont accusées par les familles d’atteinte à leur honneur« 

En voilà une information factuelle ! Il y a aussi des Américains à Adana. Mais on voit vers quel beau syllogisme son auteur veut nous entraîner.

Des Kurdes vivent à Adana.

Les Kurdes « pratiquent les crimes d’honneur ».

Un homme y a massacré une partie de sa famille.

Déduction (qui coule naturellement de source) : le meurtrier est Kurde et il s’agit d’un crime d’honneur.

SAUF… que s’il arrive que des gens soient assassinés, en Turquie, dans ce qui s’appelle des « kan davasi » (prix du sang), pour des questions d’honneur (namus), plus souvent des hommes que des femmes d’ailleurs, Kurdes ou non kurdes, ce genre de crime comporte aussi des règles. Un crime d’honneur ne s’en prend  pas aux enfants. Ni à ses vieux parents.

A défaut de connaître les motifs d’un geste aussi atroce, la presse turque est bien moins laconique. Pourtant elle juge inutile de rappeler la présence d’une importante communauté kurde à Adana.

Après avoir accompli son geste, le meurtrier a tenté de mettre fin à ses jours. Ancien officier de l’armée turque, il avait déjà fait une tentative de suicide après avoir été exclu de ses rangs pour avoir épousé une femme étrangère. C’est un médecin de l’hôpital où sa sœur travaillait comme infirmière qui a alerté la police, inquiet de son absence et de l’impossibilité de joindre qui que ce soit  à son domicile ce jour là. Voilà pour ce qui est établi.

Ni Kurdes forcément féodaux, ni de femme infidèle dans tout ça. Juste un homme apparemment dépressif qui, semble-t-il, aurait « pété les plombs ». Un fait divers tragique, mais banal. Des tragédies comme celle-ci  les tribunaux en jugent régulièrement aux quatre coins du monde et  de France. Mais évidemment, l’assaisonner de Kurdes aux traditions féodales et de crime d’honneur le rend autrement plus exotique.

Article sur les crimes d’honneur en Turquie.