Une saison de la Turquie, vous croyez ?

saison de la Turquie logo

« La saison turque en France est incertaine » (le Monde du 17 juin). Le côté officiel français freine, côté turc il boude. Quel gâchis quand on connaît le dynamisme de la création artistique ces dernières années en Turquie. Pourtant malgré le discours politique dominant emprunt de beaufitude, la Turquie, comme d’autres horizons d’ailleurs, intéresse les Français. Beaucoup d’entre eux, en tout cas, et pas uniquement dans les couches dites « cultivées » du pays.

Le Salon du livre a même renoncé à faire de la Turquie l’invitée d’honneur 2010, comme c’était prévu. Ce serait « risqué ». Ah bon ? Francfort en octobre, puis Genève en avril dernier ont accueilli la Turquie, sans que ça n’ait provoqué aucun trouble à l’ordre à public, évidemment. Et les Suisses ont pu découvrir une jeune génération d’auteurs très irrévencieux, traduits en français, par des éditeurs français (ouf, eux et leurs lecteurs résistent )

Mais que craignaient les organisateurs? Qu’Orhan Pamuk fasse un peu de tapage? Et alors ? Ses ouvrages sont en devanture dans toutes les librairies de son pays sans que les libraires ne soient inquiétés par la rage de delikanli – qui l’abreuvent de menaces, lui et d’autres auteurs par contre. Et c’est sans doute en renonçant à lesinviter que le salon du livre leur manifeste son soutien. Je ne sais pas si le public y sera en sécurité, mais le Salon 2010 promet d’être drôlement ennuyeux. On se consolera en allant s’offrir un roman d’Asli Erdogan dans une bonne librairie de quartier. Mais la France qui a su faire une richesse d’être le réceptacle de cultures venues du monde entier, donne une image bien pitoyable d’elle-même.

Pour consulter le site de la saison de la Turquie.

Les Turcs ne sont pas très contents

milliyet.1244561720.jpgLes Turcs sont mécontents, même, de la façon dont la candidature turque à l’intégration européenne a été une nouvelle fois instrumentalisée, lors de la dernière campagne pour les élections européennes. On les comprend. Qui apprécierait d’être ainsi brandi en épouvantail?

Un article de MediaPart offre un aperçu intéressant « du débat sur la Turquie, vue par la presse turque » .

Nedim Gürsel : L’écrivain, les grincheux et le Monde.

nedim-gursel.1243800819.jpg

Les espaces de libre expression, que constituent ceux laissés aux commentaires des  lecteurs sur les sites de journaux en ligne, ne brillent pas toujours par la pertinence des points de vue exprimés. Mais quand un article traite de la Turquie, ça devient  pire que tout. A croire que la bêtise s’y donne rendez-vous.

La subtilité de la réflexion exprimée par l’écrivain turc Nedim Gursel, dans son article « Turquie, l’autre  Europe «  (Le Monde du 23 Mai) a échappé à la plupart des commentateurs, lesquels se sont déchaînés une fois de plus. Pauvre Nedim, qui vient de subir la bêtise de petits juges turcs, scandalisés par ses « filles d’Allah « . Le voilà contraint de subir celle de lecteurs français dont l’aigreur apitoie un commentateur au pseudonyme (peut-être) indien. « En Inde même les nationalistes ont mis de l’eau dans leur vin. Vous faites vraiment de la peine de ce côté ci du monde« .

C’est vrai qu’il y a où s’affliger de l’image que ces commentaires offrent de « ce côté ci du monde ». Formules creuses et redondantes, peur de l’autre, condescendance. C’est davantage  la  France de Boulanger, de  Poujade et de quelques autres que l’esprit d’Albert Camus qui s’exporte via le Net.

Passons sur le sempiternel « la Turquie n’est pas géographiquement en Europe » (comme si le fait de traverser le Bosphore avait le don de vous transformer – Européen sur une rive, Asiatique de l’autre – ce qui, à y penser, serait assez plaisant). Tant pis si les géographes  pensent davantage espaces, limites, bordures, interfaces que frontières intangibles. On se fiche de leur avis et de leur questionnement quand on sait tout mieux que tout le monde.

Les Turcs ne sont pas Européens. Un lecteur, grand voyageur par Interail, le sait puisqu’il y est allé. Le genre de séjour qui se résume souvent, indispensable guide du routard en poche, à quelques hôtels bon marché, quelques balades entre le quartier de Sultanahmet, le grand bazar, le café Pierre Loti, un tour sur le Bosphore et quelques curiosités. La Cappadoce, peut-être. Et on file pour l’étape suivante en ignorant peut-être que Galatasaray était le club de football d’un lycée prestigieux où la plupart des cours sont dispensés en français. Quant à Bogazici , c’est quoi d’abord? (un restau pas cher? – A Bebek, mais vous n’y pensez pas.) Et surtout sans avoir partagé le quotidien de quelques familles turques – ce qui est quand même la meilleure façon de vérifier si on partage ou non les « mêmes valeurs ». Qu’importe, on a tout compris,  puisqu’on a fait la Turquie et que l’appel du muezzin n’a pas le même son que nos cloches dans « la Turquie profonde ».

Les commentateurs savent  pourtant être magnanimes : on lit que la Turquie est « un  grand pays« , que  les Turcs forment « un grand peuple » – comme nous quoi. Les petits doivent être les Luxembourgeois ou les Lettons, tant pis  pour eux. Un « ami » avec lequel nous devons absolument conserver des « relations privilégiées ». Que ça soit plutôt mal engagé ne leur vient même pas à l’esprit. La fameuse suffisance française, sans doute.

Suffisance qui va jusqu’à faire affirmer à une commentatrice que Nedim Gürsel « écrivain occidentalisé vivant à Paris n’est en rien représentatif de la Turquie« . La phrase par laquelle il tentait bien de la prévenir a dû lui échapper :  » Nous ne sommes pas comme vous nous voyez, mais comme nous nous voyons« . Elle sait mieux qui il est que le principal intéressé. Cela étant, on se demande bien comment elle différencie les écrivains turcs « occidentalisés » – et non représentatifs de leur pays – de ceux qui ne le sont pas. Ceux dont les oeuvres sont traduites et dont le lectorat transcende les frontières  peut-être ? Comme Yachar Kemal, Nazim Hikmet,  Sebahattin Ali, Orhan Pamuk, Ahmet Altan et bien d’autres. Dans ce cas Flaubert, Stendhal, Diderot, Sartre, Camus, sans oublier surtout  Victor Hugo – tous les taulards du pays ont lu Les Misérables  – seraient donc des écrivains « orientalisés », puisqu’ils sont traduits et lus en turc- et dans quelques autres langues orientales. Delacroix doit être un peintre orientalisé lui aussi.

Allons bon, si Nedim Gürsel qui vit entre Paris et Istanbul – comme le pont  Fatih Sultan Mehmet traverse le Bosphore – est un « écrivain occidentalisé », Yilmaz Güney, qui a tourné son dernier film en France, a été récompensé d’une palme d’or au festival de Cannes et repose au père Lachaise est sans doute un cinéaste français. A Siverek ils seront sûrement ravis de l’apprendre.

Il faut reconnaître à la décharge de cette commentatrice quelque peu autoritaire,  que le concept d’universalité en prend un coup si on se fie à la définition de certains : « Il y a bien quelques Turcs qui sont prêts, nos frères et soeurs en civilisation universelle, donc malheureusement pas turque« .
Une telle formule, il fallait quand même la trouver – même si on soupçonne que « pas turque »  se pensait  plutôt : pas turcs, ces frères et ces soeurs là ! Enfin, pas vraiment, puisque touchés par la grâce de la civilisation.

La suite du commentaire permet de mieux saisir en quoi consiste cette fameuse universalité : « Mais pas l’immense majorité guidée par son premier ministre islamiste modéré qui pointe les minarets impérialistes de ses mosquées comme autant de missiles contre l’occident« .

Ciel, faisons sonner nos cloches, cachons nos femmes, »Mamma, gli Turchi » !

Rassurons le commentateur qui s’apitoyait et Nedim Gürsel. Si quelques uns préfèrent  écrire, d’autres lecteurs savent encore lire en France. Pour ceux là, qu’il continue,d’écrire, s’il vous plait.

.

Crime d’honneur en Turquie, vous êtes sûr ?

Un fait divers terrible vient de se produire à  Adana. Un homme a  tué 8 personnes par balles : ses parents, son frère et sa belle-sœur, sa sœur et ses trois enfants. On ignore les motifs du crime. Une dépêche AFP rapportant les faits est reproduite dans quelques journaux.

Elle ajoute qu' »Adana, abrite une importante communauté kurde qui pratiquent (sic) les soi-disant « crimes d’honneur », crimes commis contre des personnes qui sont accusées par les familles d’atteinte à leur honneur« 

En voilà une information factuelle ! Il y a aussi des Américains à Adana. Mais on voit vers quel beau syllogisme son auteur veut nous entraîner.

Des Kurdes vivent à Adana.

Les Kurdes « pratiquent les crimes d’honneur ».

Un homme y a massacré une partie de sa famille.

Déduction (qui coule naturellement de source) : le meurtrier est Kurde et il s’agit d’un crime d’honneur.

SAUF… que s’il arrive que des gens soient assassinés, en Turquie, dans ce qui s’appelle des « kan davasi » (prix du sang), pour des questions d’honneur (namus), plus souvent des hommes que des femmes d’ailleurs, Kurdes ou non kurdes, ce genre de crime comporte aussi des règles. Un crime d’honneur ne s’en prend  pas aux enfants. Ni à ses vieux parents.

A défaut de connaître les motifs d’un geste aussi atroce, la presse turque est bien moins laconique. Pourtant elle juge inutile de rappeler la présence d’une importante communauté kurde à Adana.

Après avoir accompli son geste, le meurtrier a tenté de mettre fin à ses jours. Ancien officier de l’armée turque, il avait déjà fait une tentative de suicide après avoir été exclu de ses rangs pour avoir épousé une femme étrangère. C’est un médecin de l’hôpital où sa sœur travaillait comme infirmière qui a alerté la police, inquiet de son absence et de l’impossibilité de joindre qui que ce soit  à son domicile ce jour là. Voilà pour ce qui est établi.

Ni Kurdes forcément féodaux, ni de femme infidèle dans tout ça. Juste un homme apparemment dépressif qui, semble-t-il, aurait « pété les plombs ». Un fait divers tragique, mais banal. Des tragédies comme celle-ci  les tribunaux en jugent régulièrement aux quatre coins du monde et  de France. Mais évidemment, l’assaisonner de Kurdes aux traditions féodales et de crime d’honneur le rend autrement plus exotique.

Article sur les crimes d’honneur en Turquie.

Kreuzberg, un peu de l’âme de Beyoglu à Berlin

Dans un article publié dans le Figaro du 29 mai dernier, et qui ne manque par ailleurs pas  complètement d’intérêt, le quartier de Kreuzberg est présenté comme « le symbôle berlinois des ratés de l’intégration turque en Allemagne. » A voir.

C’est à Kreuzberg que les premiers Gastarbeiter turcs et leurs compatriotes exilés politiques de Berlin ont réalisé leur rêve dans le pays même d’immigration : travailler à son propre compte. C’est ainsi là qu’à la fin des années 70, on pouvait trouver les premiers petits commerces d’alimentation turcs, aux étals de fruits et légumes alla turca c’est-à-dire présentés avec art. La jeunesse allemande, qui avait découvert les délices de la cuisine méditerranéenne au cours de vacances dans des régions plus ensoleillées, se précipitaient vers les premiers restaurants turcs mais aussi italiens, grecs, yougoslaves, espagnols qui fleurissaient dans les villes allemandes. Les ménagères allemandes des 30 Glorieuses ignoraient quant à elles que l’aubergine était un légume. Et c’étaient de knochblochfresser (mangeurs d’ail) qu’étaient qualifiés avec mépris, d’abord les Italiens, premiers migrants d’origine méditerranéenne, puis les Turcs. « Maintenant les Allemands en mettent même avec la salade verte! » s’en amusait le patron du premier restaurant italien de Cologne.

Restaurants d’alimentation rapide, petits supermarchés, agences de voyage, sociétés d’import export, bureaux d’études, locations de salle de mariage, sociétés de production, locaux associatifs aux enseignes turques : plus que jamais Kreuzberg mérite son surnom de petite Istanbul. On y trouve – en tous cas, il y a quelques années on y trouvait – aussi un hammam. Adapté au goût allemand : tous les produits proposés garantis naturels et tenu par de ravissantes jeunes femmes au genre « bohème un peu branchée ». Leurs copines d’Istanbul travailleront volontiers dans les bars de Beyoglu ou d’Ortaköy, mais on les imagine mal proposant leurs services au hammam de Besiktas. Ce sont des matrones, souvent des Roms, qui tiennent les hammams en Turquie, pas des minettes, même si leur fréquentation commence à devenir à la mode chez les femmes de la bourgeoisie turque.

Kreuzberg est une place commerçante et donc un lieu d’échanges par excellence : pour les Turcs de Berlin, entre la Turquie et l’Allemagne, entre commerçants du quartier et le reste de la population allemande et vers les autres pays d’Europe. La plupart des produits turcs, et souvent la viande, des « kebab » de France viennent d’Allemagne; produits et distribués par des sociétés turques d’Allemagne.

Un des premiers lieux où la présence turque est devenue visible en Allemagne, et non plus une simple main d’œuvre invitée à participer au miracle allemand, c’est aussi un quartier de mixité. Quand il était arrivé d’Hambourg, mon ami Donald y avait trouvé un logement-atelier au loyer accessible pour un étudiant fauché. Il l’avait surtout choisi à cause de l’ambiance de Kreuzberg où la petite Turquie cotoie la classe populaire allemande, des artistes, des étudiants et toute une jeunesse dite alternative. Sa rue, la Friedrichstrasse, était brutalement interrompue à une centaine de mètres de son immeuble par le Mur. Une petite plateforme de quelques marches permettait de jeter un œil de l’autre côté. Cette présence du Mur contribuait à donner son atmosphère particulière à Kreuzberg.

Peu après sa chute, ils s’installaient, lui et son amie, dans un appartement à Alexanderplatz, chez les « Ossis », les anges comme je les surnommais car il disait les Allemands de l’Est reconnaissables à un certain air d’innocence, qui s’estompait au bout de quelques mois de plongeon dans la société de consommation. Ce nouveau cœur encore informel de la ville était alors en pleine ébullition. De nouveaux cafés et des galeries d’artistes y naissaient chaque semaine. Les grandes fresques exaltant le travailleur est-allemand étaient remplacées par les enseignes de Sonny, Mac Donald et Siemens. On changeait des noms de rue, au grand dam d’un chauffeur de taxi est berlinois : « Pourquoi effacer tout notre passé ainsi ? Nous n’étions pas des fascistes quand même ».

S’il a changé de domicile Donald a toujours conservé son atelier de décorateur de théatre à Kreuzberg.