Pas de nouvelle zone industrielle à Diyarbakir : l’usine TEKEL réhabilitée en …. prison !

Les ateliers du groupe Tekel de Diyarbakir avaient été fermés lors de la liquidation de l’ancien monopole des alcools et tabacs turcs, il y a deux ans.  J’avais alors accompagné un bus d’employés  en grève jusque à Ankara, où des employés venus de toute la Turquie campaient depuis plusieurs mois dans un froid glacial. Un mouvement qui avait suscité un vaste élan de sympathie dans le pays, mais qui n’avait abouti qu’à un répit de quelques mois pour les dizaines de milliers employés licenciés .

Diyarbakir perdait 1500  emplois sûrs et correctement rétribués. Un coup dur pour la ville. L’Etat s’était alors engagé à aménager les ateliers vacants en une zone industrielle destinée à accueillir de nouvelles entreprises.  Pas de trop pour une ville qui ne compte  qu’une seule zone industrielle.

Mais surprise :  aux dernières nouvelles, le fameux projet d’aménagement industriel s’avérerait être .. un projet de prison. Les Tekel ont sûrement apprécié d’apprendre  que leur ancien outil de travail est destiné à accueillir des détenus et que les nouveaux emplois industriels promis sont ceux de gardiens de prison. Au moins, si  certains responsables syndicaux (du DISK ou du DESK ) qui encadraient les grévistes de Diyarbakir font partie des rafles dont les milieux syndicaux kurdes  ont été l’objet ces derniers mois, il est possible qu’ avec un peu de chance ils pourront être les hôtes de leurs anciens ateliers.

De son côté la chambre de commerce et de l’industrie de Diyarbakir a  fait savoir qu’elle n’appréciait pas du tout. En effet c’est la 7ème  prison construite dans la ville depuis 2002, qui ne  dispose que d’une seule zone industrielle.  Même les esprits les plus chagrins auront du mal à y voir une  manœuvre du PKK pour empêcher l’ordre de régner dans la province : son ancien président Galip Ensarioglu est … député AKP. Certes il n’a pas caché son désaccord avec la politique du tout répressif qui fait office de politique kurde ces derniers temps et un étudiant de Van estimait qu’il était pour l’AKP ce qu’Hüsseyin Aygun est pour le CHP, c’est-à-dire un de ceux qu’ un sympathisant du mouvement kurde comme lui appréciait.  Mais de là à supposer la chambre de commerce et l’industrie noyautée par le KCK/ PKK, il y a une marge.

Un projet  qui ne faisait pas partie du « crazy projet » pour Diyarbakir que Recep Tayyip Erdogan avait présenté lors de sa campagne électorale au printemps de l’an passé. Décider de construire une prison au lieu d’une zone industrielle, c’est pourtant tout un symbole !

Certes,  la vieille prison pleine à craquer du centre ville est destinée à être fermée. Et la récente série de mutineries dans les prisons de la région a révélé à l’opinion des conditions de détention désastreuses . Mais une nouvelle prison vient déjà d’ouvrir à Diyarbakir : cet été les détenus  qui y séjournaient  se chargeaient des finitions ( comme des travaux de peinture ). Il s’agirait en fait de la première tranche  et les ateliers Tekel seraient destinés à servir de « prison temporaire » pendant 2 ans (hum ) en attendant que la seconde tranche  soit terminée.

Mais la tendance qui veut que ces dernières années  la population carcérale augmente beaucoup plus vite que la population totale du pays,  est apparemment  destinée à perdurer.

Il est vrai que si les autorités  décident de continuer à interdire les rassemblements comme Newroz ou les meetings du BDP, les prisons de la ville ne sont  sans doute pas près de désemplir.

C’est peut-être aussi la réponse à moyen terme donnée à la consommation de stupéfiants chez des gamins qui n’ont ni l’âge ni vraiment le profil de fréquenter l’université Bilge à Istanbul à laquelle les autorités qui se montrent très préoccupées d’éviter que les  étudiants ne  soient la proie de vilaines tentations, ont interdit la vente de boissons alcoolisées pendant un concert qu’elle a organisé  au début de l’été.  La consommation de stupéfiants chez des gamins âgés parfois de moins de dix ans n’a pas l’air d’être considérée comme une priorité de salubrité publique en revanche..  Il faut dire que c’est un problème autrement plus complexe que supprimer les licences accordées à des organisateurs de concerts et à des restaurants, ou proscrire l’alcool lors des soirées d’inauguration  de manifestations culturelles.

Pourtant c’est un fléau qui ne touche pas que Diyarbakir. Mais cette ville a connu une croissance  exponentielle  dans les années 90. L’arrivée en masse de paysans chassés de leur terre et brutalement  dépossédés de leur outil de travail a entraîné le développement d’un sous prolétariat  dans une ville qui parallèlement se désindustrialisait (dans les années 60, Diyarbakir était une des 3 villes les plus industrielles de Turquie). Ceci  n’a pu  que favoriser certaines formes délinquance  (juvénile ou celle organisée des mafias  – çete).

Une adolescente de Diyarbakir me racontait qu’elle avait quitté l’école pour travailler à l’âge de 9 ans, lorsque son père avait été emprisonné pour trafic de stupéfiants (selon elle à la suite d’une accusation mensongère…).  Mon air ébahi à l’annonce de la cargaison en question : 140 kg de toz (héroïne) quand même, avait  fait rire le groupe de cousines présentes. Autre chose que les 7 kg saisis dans la boutique du vieil haci (respecté pour avoir fait le voyage à la Mecque) qui tenait l’épicerie voisine du magasin de fleurs de Suleyman à Yüksekova, mais rien d’exceptionnel  dans le quartier de la vieille ville de  Sur  où elles vivent – celui qui est le décor charmant de la série télévisée  «Sultan » –  et qui la nuit précédente avait été le théâtre d’une  opération coup de poing digne d’un film d’action américain. Des hélicoptères participaient à l’action. Le genre de scène dont les assidu(e)s de la dizi « Sultan » sont épargnés.

Je ne sais rien du père de la  gamine croisée dans les toilettes d’une salle de mariage où nous étions venues nous griller une cigarette avec mes voisines de table – j’aurais préféré aller fumer dehors, mais dans les mariages c’est la coutume que les femmes fument dans les toilettes. Je suis  certaine par contre que cette fille, qui se grillait elle aussi une cigarette, était incapable de poursuivre une scolarité en açik okul (école ouverte, c’est-à-dire à la maison) comme le faisait l’adolescente  de Sur, ou dans une salle de classe. Une gamine de 13 -14 ans au plus, raide défoncée. Un état qui n’a pas échappé non plus à mes voisines qui m’ont prévenue de faire gaffe à mon sac que j’avais laissé ouvert.

En évoquant ces gosses de Diyarbakir, un copain kurde parlait de bombe à retardement. « La réintégration dans la société de ceux qui ont rejoint la montagne ne sera pas un problème. Par contre ces gosses qui dès l’âge de dix ans sont des consommateurs réguliers de stupéfiants, quels adultes vont-ils devenir ? ».

C’est peut-être parce que les autorités s’en préoccupent aussi, qu’elles décident d’anticiper en  ouvrant une nouvelle prison plutôt qu’une zone industrielle, là où il y a peu il y avait une usine et 1500 employés dont le principal souci en perdant leur emploi était l’éducation des enfants et comment payer la dersane, le cours privé indispensable pour intégrer un bon lycée puis une université.

 

 

Les TEKEL ont leurs artistes sous les tentes – Mehmet de Diyarbakir

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Les Tekel ont aussi leurs artistes. Sous la tente de Diyarbakir, Mehmet a raconté avec humour, la vie des grévistes dans le campement d’Ankara. Ses dessins étaient exposés sous la tente. Je n’ai pas pu le rencontrer, parce qu’il était rentré à Diyarbakir,  près de sa mère malade, le week-end des 19 et 20 février. S’il n’a pu revenir au camp, quand celui-ci a été démonté, il faut espérer que quelqu’un se sera chargé de conserver son oeuvre.

Traduction des bulles :

– « Papa, comment vas-tu? Tu rentres quand? Tu me manques.

-Je vais bien, ma fille. Je loge au Palace de la tente. Je suis près du radiateur, il fait chaud. Nous mangeons des plats chauds au restaurant. Il fait beau. Je passe des vacances ici. Je rentre bientôt. Prends bien soin de toi.

– Ma fille, je suis désolé. Je t’ai menti. (lancé des mensonges)

– Ca suffit . Cesse d’en lancer. Tu vas déchirer la tente ! « .

000027.1269543420.JPG

 Au-dessus de la porte de prison les mots « Mazlum iken » (quand on est opprimé)sont inscrits. Sous la prison, Shahmaran, la Reine des Serpents, est devenue un roi qui donne  une conférence de presse. Aussi cruel que la légendaire reine kurde dévoreuse de jeunes gens ? Il y avait beaucoup de dessins. Je n’ai pas lu ce qu’il y a dans cette bulle et je ne sais pas qui est ce roi  travesti en Shamaran. (si certains reconnaissent ce personnage à lunettes..)

 

Il  avait  aussi une série géniale sur la Saint Valentin des Tekel. Malheureusement, je ne l’ai pas photographiée.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Le dessin en haut à droite je l’ai surnommé « l’Acilim des Tekel ». Les Tekel de toute la Turquie convergeant vers Ankara était le dessin préféré des ouvrières qui m’ont parlé de Mehmet.

 

000001.1269458338.JPG

D’autres  connaisseurs l’apprécient.

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Le grand panneau représentant les murailles de Diyarbakir qui ornait la tente était aussi signé Mehmet.

Je n’ai pas eu le courage de recopier le poème qu’Osman, un Tekel de Batman avait écrit et affiché à l’entrée de sa tente. Il faut dire qu’il était trois heures du matin quand il me l’a montré et que la nuit précédente j’avais dormi 2 heures assise sur une chaise. Je me souviens seulement que l’AKP en prenait plein la figure. Il y avait une grande amertume dans ces vers. Je n’ai pas osé lui demander si lui aussi avait été un électeur de l’AKP jusque là.

On m’a dit que son désespoir était tel qu’il s’était aspergé d’essence lors d’une manifestation. C’est sans doute vrai. Par contre j’ai trouvé nettement moins convaincant un drôle de personnage,venu rendre une visite à la tente des Diyarbakir, cette nuit là. L’ambiance y était plus intime que la nuit précédente. Nous bavardions attablés devant nos tasses de thé, lorsqu’un type a surgi, affichant sur son ventre une pancarte sur laquelle il prévenait qu’il se suiciderait, si son syndicat de fonctionnaires continuait à ne pas soutenir les Tekel.

Les gars l’ont raisonné. Mais j’avoue que ça me semblait un numéro. Je n’avais probablement pas tort. C’est pendant cette scène qu’Osman  m’a proposé de lire son poème. Ca lui a fait tellement plaisir que j’accepte de me lever pour le faire, qu’il  a  offert  de me laisser  sa tente, vide cette nuit là. Son insistance était telle qu’il m’a été impossible de refuser. Le lit de couvertures qu’il m’a préparé était royal. Surtout après 2 nuits passées assise. Quelques gouttes de pluie me tombaient sur la figure au petit matin.  Rien de bien méchant, mais l’hiver a du être terrible sous les tentes.

J’avais à peine quitté la tente que des gars s’y installaient pour dormir. Il y a toujours des gens qui dorment dans un coin dans le campement.

Avec la promiscuité qui régnait, il n’y avait aucun risque qu’un intrus mal intentionné se glisse sous la tente. Ou il aurait vite déguerpi ! Mais Osman est resté jusqu’au matin assis sur une chaise devant l’entrée. Et voilà que j’avais un garde du corps poète, originaire  d’une ville au nom à l’évocation aussi poétique que Batman dans le camp. Mais ça m’a embêtée qu’il n’ait pas dormi à cause de moi. Et évidemment, pas question de lui offrir le petit déjeuner. C’est lui qui a payé (pas moyen d’obtenir la complicité des serveurs urfali!). Comme j’avais un peu prévu le truc, je n’avais pris qu’un thé…

Le jour de mon départ il m’a téléphoné. J’étais à l’aéroport d’Istanbul. Il venait de rentrer à Batman et voulait que je vienne faire connaissance de sa famille. Je ferai un détour quand je repasserai à Diyarbakir.

Quant à moi, j’ai appris avant de partir – et à ma grande surprise – que je passais pour une héroine auprès de certains. Le bruit commençait à courir que j’avais fait de la garde à vue pour avoir pris la défense d’enfants kurdes. J’ai cassé la légende. Il aurait fallu en faire vraiment beaucoup pour en arriver là. Et pasionaria, ce n’est pas trop mon truc. Lancer des cailloux sur la police non plus. Comme quoi il faut toujours se méfier un peu des infos qu’on vous donne…

 

Ce sera mon dernier billet sur ces journées avec les Tekel.  Enfin, sur ces journées de février.

Et  quelques informations supplémentaires dans cet article mis en ligne sur le site de TE.

 

3 jours sous les tentes des Tekel en grève à Ankara.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

ICI Reportage .

L’ambiance dans le camp des TEKEL à Ankara était incroyable. L’énorme mouvement de solidarité qui entoure cette grève depuis le 15 décembre contribue sûrement à engendrer cette formidable énergie. Il faut dire aussi que la Turquie  est un pays moins neurasthénique que la France – ce qui n’est pas trop difficile.

 

000013.1269183828.JPG

Les sympathisants du mouvement que j’ai rencontrés étaient unanimes. « Il se passe des choses fantastiques ici « .

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

« C’est entre Tekel que nous réussissons, l’Acilim », l’ouverture démocratique attendue par les Kurdes et bien en panne ces derniers temps, m’avaient dit ceux que j’avais croisés à Diyarbakir.

Les ouvriers ont donné une âme à leurs tentes, dressées comme refuge contre le froid de l’hiver, et sous lesquelles ils  se réchauffent près de poêles à bois .  Elles sont un peu  semblables à  celles des travailleurs saisonniers qui se déplacent en communauté de récolte en récolte.  L’identité  propre à chaque région s’exprime à sa tente et par sa musique.  La tribu Tekel s’est rassemblée à Cankaya.

Ici, la tente de Trabzon, sur la Mer Noire. Atatürk et le drapeau turc y sont à l’honneur. Ce n’est pas une surprise. Un petit rappel aussi du scandale Deniz Feneri , mettant en cause des associations de charité proches de l’AKP.

Avec la tente des Diyarbakir, c’est une de celles où l’ambiance est la plus effrénée, avec les rythmes de la Mer Noire, la nuit du samedi et dimanche 20 février.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

On n’oublie pas non plus ses passions dans le camp. Mais sur la tente des Trabzon, on affiche aussi le fanion de Diyarbakirspor.

Deux clubs qu’il est rare de voir sympathiser en Turquie.

 

 

 

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Sous la tente des Bitlis, un drapeau turc est plus discret.

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Une des tentes des Adiyaman. Celle de Katha. Les Tekel y ont accroché des images des  trésors historiques de leur région. On reconnait le Nemrut Dag.

Je passerai du temps dans la tente voisine, celle de la ville centre Adiyaman (merkez).- plus de 600 emplois supprimés. Irfan Aktan, un copain journaliste m’y a introduite. C’est tout ce qu’il a eu le temps de faire. Il prévoyait de rester toute la nuit, mais il s’est pris par mégarde la porte vitrée d’une lokanta Urfali en plein nez.C ouvrir le mouvement des Tekel  n’est pas sans risques. C’était trop douloureux. Il est reparti.

Mais avec les Adiyaman, les liens ont été immédiats. Parmi eux, beaucoup étaient des Alévis de Bulam /Celikhan, que je connais bien. Tous étaient au Senlik de Zerban , dont j’ai rapporté des images sur ce blog. Dommage, à cause d’un petit problème technique avec mon appareil photo, je n’ai pas d’image de leur tente,  à l’intérieur joliement décoré et toujours impeccable.

Les Tekel m’y ont  offert des cigarettes roulées avec du tabac de Bulam. Elles sont quand-même meilleures quand le tabac n’est pas trafiqué.

 

000017-1.1269183742.JPG

Sous la tente des Diyarbakir, la plus grande et ouverte à tous et à tous vents – une autre tente sert uniquement au couchage – ni Atatürk, ni drapeau turc. Pas de drapeau kurde non plus. Mais la ville et ses poètes martyrs.  La tente est  toujours si bondée de sympathisants, qu’on peine à y trouver une place assise.

 

000015-1.1269817948.JPG

La tente de Malatya. Nous y retrouvons d’anciens Tekel de Diyarbakir. Après la fermeture de l’usine de production de raki de la ville, en 2002, 110 ouvriers avaient été reclassés dans l’usine de production de tabac de Malatya, d’autres sont partis à Amasya ou à Izmir. Fermées à leur tour depuis le 30 janvier.

Au fond de la tente, la porte d’un café où la nuit on ne boit pas que du thé. Le matin, le patron a offert le petit déjeuner à tous les occupants

Evrensel, un journal socialiste qui couvre le mouvement de près, est beaucoup lu dans le camp.

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

On suit aussi ce qu’en disent les chaines de télévisions. Hayat-TV (la Vie) est la préférée.

 

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Sous celle des Diyarbakir, on trouve un distributeur bancaire. Il est régulièrement approvisionné et Tekel ou passants  s’y approvisionnent.

 

000039.1269817638.JPG

A l’entrée de la tente, le çayci.  Par les journées glaciales de l’hiver, le thé devait être un vrai réconfort. Seules les nuits sont froides ce week-end là, mais les verres de thé circulent sans cesse.

De généreux donateurs font parvenir des cartons entiers de nourriture qui sont distribués dans les tentes. Personne ne sait qui ils sont.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Les ouvrières de Diyarbakir. Beaucoup sont originaires de Batman.et y ont d’abord travaillé.  Elles aussi ont suivi les restructurations successives.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Qu’on ne se fie pas au foulard que portent certaines. Ce sont des femmes indépendantes. La plupart du temps, ce sont elles qui apportent le seul salaire régulier à la maison. Je n’en suis pas étonnée. Je me souviens  du  cours de géographie régionale de mon professeur Pierre Signoles, qui nous avait parlé des transformations culturelles induites par le salaire féminin à la suite de l’implantation des usines textiles dans les campagnes tunisiennes.

Saniye travaillait pour le groupe TEKEL depuis 12 ans. Elle aussi est originaire de Batman. Elle avait été embauchée à l’âge de 19 ans. C’est dans une usine de Bitlis qu’elle a d’abord travaillé. Elle  avait alors quitté sa famille pour louer son propre appartement dans cette petite ville de l’Est,  trop indépendante pour avoir envie d’en partager un avec d’autres amies. Montée à Ankara le 15 décembre, au début du mouvement, elle y était restée 23 jours consécutifs.

Plusieurs femmes  sont restées célibataires, ce qui n’est pas fréquent en Turquie. Ca m’étonnerait beaucoup que cela soit faute de prétendants !

Cela risque d’être encore plus difficile pour les femmes que pour les hommes de retrouver un emploi à Diyarbakir. Femmes comme  hommes s’inquiètent pour leurs enfants.  « Comment paierons nous la dershane ? » ces cours de soutien, chers et presque indispensables pour réussir l’entrée à l’université. Le pactole de leur assurance retraite (30 000 YTL-15 000 euros -pour 12 ans de cotisations) qui vient de leur être versé, permet de voir venir quelque temps. Mais ensuite?

Les ouvriers des entreprises d’Etat, avec des salaires de 1200 YTL (600 euros) environ et une vraie couverture médicale, ont des standing et des modes de vie plus proches de ceux d’un instituteur que d’une ouvrière du textile ou d’un maçon.

 

000011.1269183606.JPG

Avec son manteau d’astrakan, cette dame n’est pas une ouvrière. On me dit que c’est une responsable de l’ADT, l’Association de la Pensée d’Ataturk. Une association kémaliste très dogmatique et très hostile à la politique d’ouverture démocratique et au mouvement kurde. Mais les entreprises d’Etat sont un héritage kémaliste Et les Tekel de Diyarbakir, elle les adore.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Pourtant ils ne cachent pas  qu’ils sont kurdes… .

000031.1269817604.JPG

…et il y a peu de chance qu’ils votent CHP.  Sans rancune, les Diyarbakir  reprennent en coeur les slogans qu’elle lance, le poing levé. La petite Irmak aussi, tous les appareils photos braqués sur elle (ne kadar tatli !) Tous ceux qui  soutiennent les Tekel sont les bienvenus. On oublie les inimités politiques dans le camp. Seul le gouvernement AKP fait l’unanimité…contre lui.

Pourtant 75% des Tekel étaient des électeurs AKP, dit-on. La promesse leur aurait été faite qu’ils conserveraient leur statut d’agent de l’Etat (kadro). Certains y avaient renoncé plus tôt, surtout sous cette tente. « J’ai voté une fois pour eux, parce que je pensais qu’ils voulaient faire la paix  » lance un Diyarbakir, « Je n’ai pas recommencé ».

Le Tekel de la photo est l’un des sujets favoris des photographes. Cela ne lui déplait pas.

 

000022.1269184244.JPG

Toute la nuit, on chante sous la tente. Surtout des chansons kurdes évidemment, et  on relance les slogans – Tekel direnis ! Beaucoup de jeunes, des étudiants et des étudiantes d’Ankara (devenus des habitués), ou venus d’ailleurs pour ce week-end de soutien. A cette heure, ils restent surtout pour l’ambiance. Les filles sont sensibles à la galanterie des Diyarbakir et personne n’est allergique au nom Kurdistan . Quand je disais que les tabous peuvent vite tomber en Turquie – on est quand -même à Cankaya là! Autant dire au coeur du kémalisme.

Les hommes sont tous mariés. Beaucoup travaillaient pour le monopole depuis 20 ans ou plus. 8 ans pour les derniers embauchés parmi tous ceux que j’ai rencontrés. Cela correspond au début des privatisations. Les usines de production de tabac et les dépots ont absorbé une part des licenciés de la branche alcool puis des usines de production de cigarettes.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

 

 

Ce chanteur est originaire de Diyarbakir. Quelqu’un de connu apparemment. En tous cas sous la tente, où il est reçu chaleureusement mais avec certaines marques d’égard. Sa voix est sublime. Quand il chante, les autres se taisent.

 

 

 

 

 

 

 

000016.1269817456.JPG

Cette jeune femme qui  porte un macaron à l’effigie d’Ataturk  est restée toute la nuit sous la tente Diyarbakir. La plupart du temps silencieuse, sauf pour chanter en turc. Elle a une très jolie voix, »parce qu’elle est originaire d’Erzincan »selon un des musiciens.

Mais la plupart du temps, on échange entre grévistes et sympathisants, dont beaucoup  sont devenus des habitués du village de tentes. La société est peut-être lasse de cette fracture turco  kurde attisée dans un contexte de conflit de pouvoir entre vieilles et nouvelles « élites ». Ou miracle Tekel ?

Ce phénomène enthousiasme une étudiante en sociologie venue d’Istanbul qui ne quitte presque plus le camp depuis quelques jours. Elle a décidé d’apprendre le kurde, et n’a pas attendu – les Tekel font de bons profs – « Ils ont bien du apprendre le turc, on peut  faire l’effort d’apprendre le kurde. » Elle maitrise déjà parfaitement le français appris dans une école française d’Izmir, ville où elle a grandi.

Elle envisage de venir en France poursuivre ses recherches sur ce que j’appelle des graffitis mais a pris un nom plus savant que j’ai oublié. Elle risque d’y trouver l’ambiance un peu tristounette. Avec son look savamment déjanté d’étudiante en beaux arts, certains l’ont prise pour une Française, alors que d’autres pensaient que j’étais une communiste turque !

Huseyin est  expert en tabac. Il me fait une passionnante géographie des tabacs de Turquie : Samsun, Mus, Bitlis, Antakya (Antioche), Adiyaman – ceux de Bulam / Celikhan  sont d’excellente qualité  – de Semdinli, le nec plus ultra, envoyés jadis au Palais. Seuls 3 villages continuent d’en produire et comme c’est dans une zone militaire, même un expert du monopole d’Etat, doit souvent attendre plusieurs jours pour pouvoir s’y rendre. Mais les meilleurs tabacs sont essentiellement vendus « kaçak », par des réseaux de distribution parallèles et vendus sur les marchés à des connaisseurs.

Avant la fermeture des dépots, de nombreuses productions avaient cessé.

Les ingénieurs sont protégés par leur statut de fonctionnaire (memur). Mais les larmes montent aux yeux de l’expert. « A quarante cinq ans, passer le reste de ma vie dans un bureau.. »

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Le camp déborde d’énergie. Mais les Tekel sont épuisés. Beaucoup de malades parmi eux. La grande salle du rez de chaussé du siège de la confédération syndicale Türk-is est aménagée en infirmerie, qui a des allures de grande pharmacie.

Huseyin, le cousin d’Arif me montre un homme dont le cheveux ont blanchi  d’un coup dans le camp. Je ne sais pas si c’est vrai ou si les légendes ont déjà commencé.

Celui-ci est sans doute juste fatigué.

 

La décision d’un tribunal, décisive pour pouvoir continuer leur mouvement était très attendue par les Tekel. Elle tombera 10 jours plus tard.

 

Tekel 51,un documentaire réalisé par un collectif et qu’on peut régarder en ligne.

Et le vendredi 2 avril, à Ankara les affrontements avec les forces de l’ordre ont été encore plus violents que la veille. Une quinzaine d’arrestations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tous unis ! avec les TEKEL du camp d’ Ankara.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Notre bus nous dépose au coeur d’Ankara. C’est en manifestation, avec nos sacs que nous le rejoignons. Les hommes déroulent une pancarte. Et c’est parti  :  Les poings levés, « Hep beraberiz » (Nous sommes tous unis) -« Tekel Direnis ! » (La résistance des Tekel), jusqu’au lendemain soir, presque sans interruption.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Nous arrivons rapidement au campement. Je n’avais pas compris qu’il était si proche. Ni que les manifestations d’aujourd’hui consistaient à défiler dans le campement. C’est à dire dans deux rues ! Plus de 20 000 sympathisants y sont passés ce jour et cette nuit là. Autant dire que le village de tentes est continuellement bondé et qu’il est n’est pas aisé de s’y déplacer.

A l’entrée du campement, une pancarte avec les remerciements des Tekel aux commerçants de Sakarya a été plantée. Ce n’est pas fréquent  que les commerçants d’un quartier piétonnier de centre ville acceptent, que leur rue se transforme en campement d’ouvriers d’une entreprise d’Etat en grève.

Certes, dans ce quartier du coeur d’Ankara, on n’aime guère l’AKP. « Ce ne sont pas les grévistes qui nous gênent, c’est le gouvernement » m’a dit un commerçant. Et les entreprises d’Etat sont un héritage kémaliste. Mais cela suffit-il à expliquer ce soutien indéfectible aux gréviste; alors que leur chiffre d’affaires s’effondrait ?  J’ai eu l’impression que  les commerçants de ces deux rues avaient quelque part adopté et protégé ces grévistes si déterminés.Sans ce soutien, il est probable que le camp aurait été évacué de force.

Je pense aussi que malgré l’embourgeoisement d’une partie de la population et l’adoption de modes de vie à l’américaine, la culture du pays est marquée par l’histoire, et sans doute plus encore les récits (romans, cinéma social, poésie..) de ses mouvements sociaux. La Turquie est le pays de Nazim Hikmet, on peut presque dire que Nazim Hikmet est le poète du pays. Les urbains ont tendance à mépriser le villageois (sauf « les siens », bien sûr), mais l’ouvrier, et d’autant plus s’il est en lutte, reste une figure positive.

 

 Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

En chemin nous croisons les manifestants qui  commencent à affluer. Ici les avocats de Cagdas. Ils ont aussi une tente dans le camp. Plus chic que celle des isçi (ouvriers).

soutiens auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

J’ignore ce qu’est cette plate-forme. Mais elle soutient les ouvriers de Tekel, ça c’est sûr.

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Les drapeaux rouges des syndicats, du TKP (parti communiste de Turquie) et de l’extrême gauche.

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Sous les drapeaux de l’extrême gauche, beaucoup de jeunes.

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

En orange, je crois qu’il s’agit de l’ÖDP (gauche alternative. Ou gauche non nationaliste, pour la situer sur l’échiquier politique turc). Si ce n’est pas eux, l’ÖDP était bien présente.

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Des halay parfois immenses, et kurdes surtout, jour et nuit sans interruption pendant ces deux jours. Un halay de la guerilla a été vite interrompu (quand même). On  est à Cankaya, ici, pas à Hakkari. Et inutile de donner davantage prise aux accusations de récupération du mouvement.

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Dans les deux rues du campement.

soutiens auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Les métalliers sont là.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Ceux-ci sont venus d’Eskisehir. A l’unisson avec la tente des Diyarbakir où ils ont passé un moment à discuter.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Sous les tentes… Ici celle de Diyarbakir, comme ceux qui connaissent la ville l’avaient  peut-être deviné. Au premier plan, les ouvrières Tekel (et il y en qui sont persuadés que femme kurde est synonyme de femme soumise !)

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Les hommes. Ils ne se sont pas levés, ils étaient déjà debout. Pas assez de tabourets, la tente est bondée. La rue aussi. Enfin la ruelle qui en reste.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

.. sous celle de Bitlis

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

… et dans la rue

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

..devant le siège de la confédération syndicale Turk-is.

Tekel de Diyarbakir, Irmak  Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

La petite Irmak

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

… qui a retrouvé son papa.

 

Soutien auxTekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

De jour, comme de nuit : TEKEL DIRENIS  !

 

Par contre la manifestation du 1 avril, interdite, a dégénéré en heurts avec la police(gaz lacrymogènes, arrestations etc…)

Ici la photo galerie de la manifestation du 1 avril  du journal Hürriyet

Et là, une vidéo de cette journée de manifestation Tekel du 1 avril 2010

(à suivre)

 

En route pour Ankara avec les ouvriers Tekel de Diyarbakir

000011.1269434191.JPG

imagesca8441jm.1269540397.jpg En Turquie, TEKEL est une institution. Qui n’a pas fumé à une époque, ces fameuses Maltepe ou ces Samsun, ces cigarettes bon marché, ou des iki bin (2000), un peu plus luxueuses ? Comme nos Gauloises et autres Gitanes nationales, elles ont été détronées par la mode des cigarettes américaines. Dans ce grand vent de la globalisation, le monopole d’Etat des alcools et tabacs turc a été privatisé. Comme pour d’autres entreprises d’état (les ciments par exemple), des dizaines de milliers d’employés ont perdu leur emploi.

Derniers des Tekel à avoir été licenciés, en janvier dernier,  les 12 000 employés des manufactures de tabac sont montés à Ankara pour protester contre leurs conditions de reclassement. Et ils y sont restés, installant depuis décembre dernier un camp de tentes en plein coeur de la capitale, soutenus par un mouvement de solidarité  sans précédent de la population.

Le 2 mars le camp était démonté. Mais le mouvement se poursuit. Le 1 avril les Tekel reviennent manifester à Ankara. La manifestation à Sakarya/kizilay a été interdite. Et ce matin les bus venus d’Istanbul et de Diyarbakir étaient bloqués à l’entrée de la capitale, comme le montre la galerie photos du journal Vatan. Mais à 10 heures du matin plusieurs centaines de grévistes étaient rassemblés devant le siège de la confédération Turk-is  sans doute déjà pas mal remontés.  Une journée donc qui risque d’être chaude..

J’en profite pour poursuivre en images un reportage mis en ligne sur le site de Turquie Européenne.

 

 imagesca8441jm.1269540397.jpgimagesca8441jm.1269540397.jpgimagesca8441jm.1269540397.jpg

Le chauffeur de taxi qui me conduisait devant le lycée d’où le bus des Tekel partait, a tenu à  s’assurer que le lieu du rendez-vous était exact. Il a appelé un de ces cousins, lui aussi Tekel. 1200 personnes ont perdu leur emploi le 30 janvier dernier à Diyarbakir. La ville se sent solidaire de ses Tekel.

Evidemment l’adresse était bonne. Siddik m’avait contactée  2 heures plus tôt. pour confirmer l’heure du départ.

Quelques jours plus tôt j’étais loin de me douter que je partirais ainsi avec les Tekel. Mais  le hasard a voulu que nous croisions un groupe de syndicalistes de Tek-Gıda İş alors que nous nous rendions à l’association Mazlum-Der, avec Arif, lui-même ancien Tekel. En quelques minutes c’était décidé et les numéros de télephone étaient échangés.

000023.1269543579.JPG

Départ de Diyarbakir à 19 heures. Arrivée le lendemain matin à Ankara, pour le WE des 19 et 20 février, où des sympathisants doivent venir de toute la Turquie.

 

000012.1269432433.JPG

L’espace du bus est partagé. Derrière les hommes. Devant les femmes. Ma place est celle laissée vide derrière la dame de droite. Juste à la frontière.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Devant, les femmes. De ce côté ci, elles portent un foulard. De l’autre, celles qui n’en portent pas. Dans les faits, cette ségrégation n’existe pas. Elles sont copines. D’ailleurs mes voisines et moi avons  aussi  nos places dans cette rangée.

000021.1269433097.JPG

… celles qui sont descendues boire une tasse de thé en grillant une cigarette, sont celles du rang des « non voilées ». Les autres dorment. Il n’y a que les fumeuses pour avoir envie d’un verre de thé en terrasse à 4 heures du matin. Dans le bus c’est donc entre fumeuses et non fumeuses que la disposition s’est  organisée. Celles qui se lèvent et celles qui restent dormir.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Je fais le voyage en compagnie d’Irmak et de sa mère. J’ai rarement  rencontré de petite fille aussi mignonne. A aucun moment, je ne l’ai vue ne fusse que pleurnicher un peu. Pourtant elle a passé de longues heures dans le camp après la nuit en autobus. Et il y avait foule sous la tente. Mais elle dispensait son sourire craquant à tout le monde, passant de bras en bras – évidemment tous l’adorent.

Elle allait rejoindre son père qui n’avait pas quitté Ankara depuis le début du mouvement, à la mi décembre. Il lui manquait. C’est avec lui qu’elle parle au téléphone. C’est lui aussi qui lui a appris les slogans, qu’elle reprend en levant le poing comme une grande. C’est un jeu qui l’amuse. Elle sait surtout qu’il lui assure un succès assuré.  Le lendemain soir elle sera  en vedette aux infos de Show TV. Il faut dire qu’elle est télévisuelle.  Et  vraiment sympa, parce que la journaliste qui lui faisait répéter son petit jeu favori, était plutôt sèche.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Les meilleurs moments dans les voyages, ce sont les haltes. Ce sont aussi les moments où je commence à faire connaissance avec quelques Tekel. La plupart ne savent pas qui je suis. Huseyin, un cousin d’Arif me dira plus tard en riant qu’il m’avait prise pour  une militante du TKP, le parti communiste turc, très nationaliste. Tout le monde connait Arif et c’est une bonne référence. Il est apprécié : « çok dürüst bir adam » (une personne très droite). De ceux qui apprécient moins cette qualité, il est respecté.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Nous parlons de leur mouvement, de l’échéance du 2 mars qui approche, de l’hiver dans le campement, des enfants qui n’aiment pas ces séparations…

« C’est ici qu’il faut se restaurer,ensuite ce n’est pas bon ». Ces deux derniers mois ils sont devenus des habitués de ce trajet. Les hommes ont fait deux ou trois brefs séjours dans leur foyer, les femmes y restent un peu plus longtemps.

000020.1269437419.JPG

Au petit matin sur les bords du lac salé.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Il ne reste plus que deux heures de route. Certains, comme moi, en profitent pour dormir encore un peu. La nuit suivante sera courte. Et les Tekel  sont crevés, malgré l’énergie qui les anime. Là, les températures sont déjà agréables. C’est presque le printemps. Eux, c’est par dans la neige et le froid qu’ils ont tenu ces deux derniers mois.

(à suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le blog photos ANKARA TEKEL DIRENISI. (Evren Özesen)

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Je n’ai pas encore eu le temps de raconter mes trois jours et quatre nuits (en comptant les deux nuits passées dans le bus pour l’aller retour Diyarbakir  Ankara ) avec les TEKEL à Ankara. Ca viendra. Mais déjà une image de l’arrivée au camp, le matin du 19 février,  après 14 heures de bus. On est y est arrivé en manif, avec les sacs de voyage. J’étais la seule passagère pour qui ce camp était une découverte. Pour tous les autres c’était un retour.

 

En attendant à tous ceux qui s’intéressent au mouvement des TEKEL, ou à ceux qui aiment la photo ,  je recommande quelques visites à ce blog  ANKARA TEKEL DIRENISI. 

On y suit le mouvement jour après jour en photos noir et blanc. Beaucoup de photographes bien sûr dans le camp. Il y en avait un qui passait tous les jours et déclamait un poème ( révolutionnaire) de sa composition m’a-t-on dit, je présume de tente en tente. C’était un type connu, mais je n’ai pas pensé à noter son nom. Son poème aussi était connu dans le camp. En tout cas il l’était des Diyarbakir qui en reprenaient certains passages en coeur en levant le poing.

Sur ce blog des images touchantes. Du TEKEL d’Amasya, mort jeudi dernier, renversé par un automobiliste ivre alors qu’il revenait de prier la mosquée. Les TEKEL voulaient lui organiser des funérailles sur place, mais cela ne leur a pas été permis . Et ça a dégénéré en heurts avec la police m’a  dit par téléphone un copain TEKEL. Je vois que sa photo est accrochée sur la tente des Trabzon. Elle doit l’être aussi sur les autres. J’y ai aussi retrouvé quelques visages devenus familiers.

Samedi, alors que j’attendais l’avion qui me ramenait en France à l’aéroport d’Istanbul, j’ai reçu deux coups de fil de TEKEL qui venaient de rentrer à Diyarbakir et voulaient m’inviter chez eux pour me présenter leur famille. Déjà que je  mourrais d’envie de retourner dans le camp, c’était dur de partir.

70 jours que les TEKEL tiennent bon dans le centre d’Ankara

Ca fait 70 jours que les TEKEL, qui viennent pour la plupart de perdre leur emploi, campent dans le quartier pietonnier de Cankaya – le coeur de la capitale Ankara. La plupart sont la depuis le premier jour – certains ne sont jamais rentrés dans leur famille depuis, les autres hommes ou femmes se sont contentés d’un ou deux brefs séjours a la maison.  Les deux rues dans lesquelles ils ont installé leurs abris de fortune sont devenues  un gros  village ou tous ceux qui les soutiennent – et a Ankara, ils sont nombreux – passent leur manifester leur solidarité.

Ils  viennent des quatre coins de la Turquie. La tente des Diyarbakir a pour voisines celles de Tokat et de Trabzon: »ici on fait l’acilim! » (ouverture démocratique) assurent les Tekel.

La semaine derniere a Diyarbakir, j’ai croisé un groupe de TEKEL qui s’appretait a retourner a Ankara pour le week end de manifestations des 19 et 20 février: « Sende gel ». (Viens aussi). Deux jours plus tard, je partais en bus avec eux. Départ de Diyarbakir a 19 heures, arrivée 15 heures plus tard a Ankara ou nous rejoignons le camp. Ca fait trois jours que je partage leur quotidien et leurs nuits presque sans sommeil.  Comme je fonctionne toujours a l’argentique, ıl faudra attendre quelques jours pour les photos. Mais c’est assez incroyable ce qui se passe dans ce camp.

J’en profite pour remercier la permanence du Parti des Verts d’Ankara ou comme d’autres TEKEL j’ai pu ce matin  prendre une douche bienvenue. Et cette nuit j’ai pu dormir quelques heures allongée. Des Batman m’ont cédé une de leurs tentes  et préparé un lit de fortune super confortable –  impossible de refuser. La nuit du samedi au dimanche comme d’autres je m’étais assoupie a l’aube  sur une chaise dans la grande tente des Diyarbakir ou toute la nuit il y avait eu une sacrée ambiance.

Le tres kémaliste quartier de Cankaya adore les Tekel de Diyarbakir. Leurs  puşi kurdes y sont meme devenus la coqueluche, ce qui change des habitudes. Est-ce que ça finira par  rendre les sympathisants des ouvriers  plus sensibles au sort des petıits neveux de certains d’entre eux, qui viennent de se prendre des 8 ans ou plus de prison pour avoir lancé des pierres contre des véhicules de police ( ou simplement etre passés dans le coin lorsqu’elle chargeait) … a voir.