Selahattin Demirtas : nouveau leader de la gauche en Turquie et « super leader » des Kurdes

Demirtas nouveau leader de gauche

Comme le soulignent  des analystes turcs comme Nilüfer Göle ou Samim Akgönül , si Tayyip Erdogan  a été élu au premier tour à la présidentielle, l’autre vainqueur de cette élection est bien Selahattin Demirtas (HDP) qui  avec très peu de moyens a réussi à  convaincre 10 % des électeurs. Un bond de  50% par rapport aux suffrages que récoltait son parti le HDP/BDP  aux élections  provinciales du 30 mars dernier.

Melda Onur, députée CHP d‘Eskisehir,  vient de le qualifier de  nouveau  leader de la gauche. Et il est vrai que  celui qui se présentait comme le candidat de « tous les opprimés » pas seulement celui des Kurdes et des minorités sympathisants du BDP,  a su séduire bien au-delà de l’électorat traditionnel du parti kurde. Il a même  obtenu  14 % des suffrages dans les îles d’Istanbul  ( pour 9.2 et 220 000 voix supplémentaires dans  l’ensemble de la mégapole ) où on n’a pas l’air d’être des fervents de Recep Tayyip  Erdogan ( 28% des voix). En 2011 le BDP n’y obtenait que 5.3. Et je ne pense pas que les îles aient accueilli une importante  vague migratoire kurde depuis.

Une part des 1 million de voix supplémentaires par rapport au 30 mars (4 millions/3 millions)  est certainement  à attribuer aux  Turcs de gauche, qui pour la première fois ont voté pour un candidat  kurde HDP/BDP. Un phénomène qui ne fait que se confirmer d’ailleurs. En  2011 déjà des électeurs turcs de gauche désespérés par le CHP ou déçus par l’AKP que certains avaient rallié en 2007 (et sans doute une bonne part de la minorité chrétienne) avaient déjà choisi de voter  BDP. Dans les villes de l’ouest du pays,  les relations  entre associations kurdes  du réseau BDP et les autres acteurs de la société civile,  et surtout la candidature à Istanbul du très populaire Sirri Sürreyya Önder y avaient largement contribué (il fallait quand même qu’il y ait un Turc dans cette histoire d’amour – dirait un copain kurde qui naturellement exagère… )

Mais quelle part représentent-ils vraiment dans cette progression impressionnante, surtout en un laps de temps si court ( 5 mois) ? C’est en effet  dans les villes de l’Ouest et de la Méditerranée,  plus à gauche, certes, mais surtout  où les Kurdes sont nombreux à vivre,  qu’il vient de faire  les percées les plus significatives, comme à Istanbul, Mersin, AdanaIzmir et je n’oublie pas cette fois Gaziantep. Le parti kurde (HDP) y  est implanté de longue date, mais  avait du mal à s’imposer face aux puissants réseaux AKP.   Le  vote kurde n’y explique certainement pas à lui seul le score que Demirtas y  obtient (et qui sauf à Adana et Antep  n’y atteint pas 10%) Mais il est probable quand-même, que comme à Mus (province qui en mars dernier encore élisait un maire AKP et a voté cette fois à 62 % Demirtas),  de nombreux électeurs kurdes de l’AKP – et du  CHP pour les Kurdes alévis – y  aient choisi cette fois de  donner  leur voix à Selahattin Demirtas.

La province  de gauche Eskisehir quant à elle  n’a pas beaucoup contribué à l’émergence du nouveau leader de gauche : seuls 2.5% des électeurs y  ont voté  Demirtas  Peut-être par fidélité à son maire, que les militants du CHP avait plébiscité pour être leur candidat à la présidentielle…Mais il est probable aussi que le profil du candidat de la gauche n’y ait pas trop plu.

Hopa sur la Mer Noire, d’où était originaire le chanteur laze Kazim Koyuncu continue à résister au César de Kasimpasa. Elle a donné 4.5% de ses voix au candidat kurde. Une véritable  anomalie dans cette région où Recep Tayyip Erdogan (Rizeli de Kasimpasa) est plébiscité  : 80% des voix à Rize ou à Bayburt où seuls… 0.75% des électeurs ont voté pour ce PKK de Selahattin Demirtas.

Selahattin Demirtas, président du HDP
Selahattin Demirtas, Diyarbakir

Mais c’est surtout dans les 11  provinces kurdes déjà acquises au BDP ( pour 10 d’entre elles), qu’il a fait exploser les scores déjà très honorables que son parti y avait obtenu en mars dernier. Dans 7 provinces, il obtient plus de 60 % des voix,  confirmant que le parti kurde est le principal bénéficiaire du processus de paix. Celui-ci a contribué à une « réconciliation » entre Kurdes, qui avaient été  déchirés par des années de sale guerre. Un phénomène qui était déjà bien entamé, mais que cessez le feu et promesse de paix ont accéléré.  Une « réconciliation » déjà réalisée  à Yüksekova où cela fait belle lurette que même les villages korucu (gardiens de villages utilisés comme supplétifs par l’armée) votent massivement pour le parti kurde. Ou à Roboski ( Uludere ) où ils  n’avaient  pas attendu le massacre de 33 petits  contrebandiers par les F16 de l’armée turque pour le faire.

Zeydan rallie le BDP Hakkari 2
La famille Zeydan (clan Piyanis) rallie le BDP Hakkari 3 décembre 2013

En décembre dernier à Hakkari, la ville qui avait élu Selahattin Demirtas comme député en 2011,  c’est la famille du longtemps indéboulonnable député CHP,  DYP puis AKP Mustafa Zeydan  (décédé il y a peu), et avec elle son asiret  (clan) des Piynaşi, qui déclarait son ralliement au BDP dans une cérémonie solennelle à laquelle participaient les maires de toutes les communes de la province et assistaient des milliers de personnes.  Le nouveau « chef  » du clan y a souligné que c’est l’appel à faire la paix  lancé par Abdullah Öcalan qui a motivé cette décision. Elle avait commencé par une cérémonie funéraire (mevlit)  donnée en souvenir de 2 membres de la famille,  tués dans le PKK. L’événement  était d’une telle importance qu’il a donné lieu à 120 commentaires sur larticle des Yüksekova Haber.

Cette » réconciliation » entre Kurdes, auquel « le Parti »  a largement contribué (et bien sûr l’AKP, qui est parvenu à imposer un cessez le feu bilatéral à l’armée et à mettre  Öcalan au centre du processus de paix)  a permis au BDP de conquérir des places fortes AKP comme Mardin ou Agri. puis à Selahattin Demirtas de s’y imposer largement.

La guerre que les jihadistes font aux Kurdes d’Irak et de Syrie et à laquelle prennent part de nombreux combattants kurdes de Turquie et d’Iran ainsi que la tragédie des Chrétiens et surtout des Kurdes yézidis au Sinjar dont le sort est encore pire, vient  encore de renforcer cette fraternité. A mon avis, la possibilité de maintenir ce bon résultat lors des prochains scrutin et, surtout   de le faire progresser au-dessus de la barre des 10% (qui permettrait à l’HDP de se présenter en tant que parti et d’au moins tripler son nombre de députés) dépendra sans doute encore  davantage de la façon dont évolueront les relations entre factions kurdes en Irak et en Syrie que de la gauche turque.

Les résultats du 10 Août montrent aussi que le parti kurde ne se  limite plus à être  « un parti régionaliste », comme le qualifiait à juste titre Jean François Pérouse il y a une dizaine d’années, dans un article d’une revue dont j’ai oublié le nom.  Il devient un parti d’envergure nationale. Ou du moins de l’espace national où les Kurdes  sont implantés depuis les grandes migrations des années 80-90. Il a  fallu pour cela  qu’il sorte d’abord  de la semi clandestinité où les interdits successifs l’ont longtemps contraint  à rester  et qu’il soit  intégré dans le jeu politique national.

C »est une réforme constitutionnelle  de l’AKP, rendant plus ardue la dissolution d’un parti, qui l’a permis. Elle était surtout destinée il est vrai  à défendre le parti gouvernemental  après les menaces qu’avaient  fait peser sur lui les attaques de la Cour Constitutionnelle en 2007 . Le parti kurde en a profité. Et les grandes rafles d’élus et de cadres BDP (ainsi que de nombreux syndicalistes trop souvent oubliés) destinées à le laminer,qui ont suivi deux ans plus tard  n’ont  réussi qu’à souder davantage son électorat. « Et à  favoriser le renouvellement des cadres » ajoutait un ami kurde qui connait bien le sujet.

Le barrage de 10% qui avait été instauré pour empêcher le parti islamiste et surtout  le parti kurde d’entrer  au Parlement,  n’a jamais été supprimé par contre.  L’AKP espérait bien qu’aux élections de  2011 il constituerait aussi un barrage contre le MHP, ce qui lui aurait permis  d’obtenir les 2/3 de députés nécessaires pour élaborer une nouvelle Constitution maison. Pari raté : le parti d’extrême droite avait obtenu plus de 10% des suffrages.

Les Kurdes de leur côté  avaient renoncé  à leurs alliances improductives (pour les uns comme les autres)  avec des partis de la gauche turque et choisissaient de présenter des candidats indépendants. Il a fallu  qu’ils apprennent à s’organiser et à discipliner leur électorat (et surtout leurs candidats, qui lors de la première expérience avaient parfois eu tendance à aller à « la pêche aux voix » dans le pré carré du voisin). Mais après un semi échec en 2007, 36 députés étaient élus à l’Assemblée de 2011. Le mouvement  avait commencé à devenir celui des Kurdes,  des minorités et de la gauche turque, en présentant quelques députés issus de mouvements kurdes non  PKK, comme Şerafettin Elci ; de la gauche turque  comme Ertuğrul Kürkçü et  Sirri Surreyya Önder, ou  Erol Dora, le premier député chrétien syriaque à siéger dans une Assemblée depuis la fondation de la République turque.

Des élus en prison préventive  n’ont pas été autorisés à y  siéger, et une condamnation opportune avait donné le siège remporté haut la main par Hatip Dicle à Diyarbakir à une députée AKP. Mais la voix du mouvement kurde  pouvait commencer à se faire entendre à Ankara,  au cœur de la République .

Au moins autant qu’une ouverture à la gauche turque, c’est ce double mouvement de réconciliation entre Kurdes et d’ouverture  à  l’espace national où les Kurdes sont implantés,  qu’a sans doute su incarner et porter  Selahattin Demirtas.

S’il est sans doute  devenu le nouveau  leader de la gauche en Turquie, ce qui reste à confirmer, il est en tout cas bien  devenu le « super leader » des Kurdes (et des minorités).

J’ignore si c’était ou non le candidat favori de l’autre leader des Kurdes, Abdullah Öcalan ou  si ce choix lui a été imposé par « le Parti » (et Qandil), où beaucoup craignaient que le HDP ne devienne un parti turco kurde (c’est à dire dominé par la gauche turque). Ce qui est certain c’est que le parti kurde, au sein duquel pendant longtemps la (très) stricte discipline de parti primait  sur les individualités et où  la seule personnalité autorisée à  s’affirmer  (à rayonner plutôt) était son fondateur  Abdullah Öcalan,  devient un parti moderne. Cette évolution est  la conséquence logique de  la sortie du parti kurde de la semi clandestinité.

Est-ce que « le patron des Kurdes », comme disait une gamine de Rennes,  qui n’a pas de dauphin (et ni femme, ni neveu pour le seconder) acceptera ce partage de leadership ?  Après tout la  bi-présidence est devenue un mode de gouvernance au sein du BDP. D’ordinaire avec un(e) représentant(e) des deux sexes, mais il peut bien y avoir quelques entorses. (Possible par contre  qu’il aurait préféré  partager la tâche avec un(e) « moins kurde » que lui  ).

Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van
Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van

Et au  sein d’une  génération, qui comme Selahattin Demirtas,  était encore enfant lors du coup d’Etat de 1980 et à peine adolescent en 1984,  d’autres  personnalités fortes émergent et  s’affirment à la tête de certaines grandes municipalités, comme Bekir Kaya à Van.

 

« Au BDP, on vote pour le parti, si le parti te présentait, tu serais élue » me disait une copine de Diyarbakir avant les élections du 30 Mars. A Hakkari,  j’avais peut-être  une petite chance d’être élue (ce sera peut-être différent aux prochaines municipales). Mais à Van, j’aurais sûrement fait les beaux jours du candidat AKP.  Comme ça au moins la ville de Van est bien gérée.

Selaahttin Demirtas,  député de Hakkari
Selahttin Demirtas, député de Hakkari

Cette génération qui a commencé à militer en pleine  guerre sale ,  est souvent plus méfiante vis à vis de la gauche turque. Non sans quelque raison. C’est tout juste si  certains intellectuels de gauche turcs « pro kurdes » ne les qualifiaient pas de « vendus à l’ AKP » et de fossoyeurs de la démocratie,  il y a quelques semaines encore.

Peu  après la désignation de Demirtas comme candidat du HDP à la présidentielle, la journaliste turque « pro kurde »  Nuray Mert le qualifiait de « candidat faible », qui selon elle aurait été imposé à Öcalan par l’AKP Elle ne dit pas si Riza Turmen (député CHP d’Izmir)  était  le « candidat fort » qu’Apo  aurait préféré . Elle, c’est probable. Mais les Kurdes de Mus auraient certainement  continué à voter Erdogan.

 

 

 

 

Kazim Koyuncu, Fuat Saka et autres voix rebelles de la Mer Noire : lettre d’un Karadenizli .

L’été dernier Meh laissait un long commentaire, très dense comme d’habitude, sur un billet que j’avais consacré, il y a quelque temps déjà,  au chanteur laze Kazım Koyuncu et qu’il aurait été dommage de laisser dans la discrétion des commentaires d’un billet déjà ancien, même s’il reste régulièrement visité

Pour (re) découvrir Kazım Koyuncu, mais aussi d’autres chanteurs de la Mer Noire comme Fuat Saka, Volkan Konak ou Bayar Şahin, voici donc  cette  » lettre d’un Karadenizli  » :

« Je découvre ce billet sur Kazım Koyuncu et je vous en remercie. Peut-être arrivera -t- il aux oreilles de francophones qui ne le connaissent pas et qui découvriront ainsi tout un univers musical extrêmement émouvant. Vous vous doutez bien, avec la relation particulière qui est la mienne avec la région de Karadeniz (Mer Noire) d’une part et avec la musique en général de l’autre que je suis vraiment touché.
Je tiens à préciser que la chanson  du film de Fatih Akın est elle aussi interprétée en compagnie Şevval Sam, fille de l’artiste Leman Sam et comme sa mère une très bonne chanteuse.  Ces deux chansons sont à l’évidence extrêmement belles, avec leur douce nostalgie …et le couteau jamais très loin pour se couper les veines. Mais on échappe à l’effet « damar » grâce à la réelle grâce de ce duo de voix parfaites. Cette chanson a fait l’effet d’une bombe dans toute la Turquie quand elle a été interprétée par Şevval et Kazım dans une scène de musique de rue dans la célèbre et très bonne série  Gülbeyaz (Rose blanche) qui passait à la TV il y environ 10 ans. L’histoire se déroulait en Karadeniz justement. Et  voici la chanson dans la série qui a fait connaître la beauté de la voix et le talent de Kazım Koyuncu dans tout le pays :

Et ici une version où il la chante seul (plus belle, plus triste…) :

Permettez-moi aussi de rajouter en complément de votre billet que, certes, Kazım Koyuncu était issu d’une famille laze (tout comme le PM R.T. Erdoğan et le chanteur Fuat Saka) et qu’il a créé le premier groupe de musique moderne chantant en laze, mais le phénomène Koyuncu est bien plus énorme que ça. Tout comme l’excellent Fuat Saka, son prédécesseur en quelque sorte,

Kazım Koyuncu a chanté dans plusieurs langues parlées dans la région : en laze et en turc, mais aussi dans le dialecte arménien parlé encore dans la région (arméniens musulmans sunnites présents surtout dans les districts de Hemşin, Çamlihemşin, Hopa et Borçka) ainsi qu’en géorgien, la langue de l’autre côté de la frontière (Şevval Sam en plus du turc a chanté aussi en langue zaza, alors qu’elle n’est pas zaza ). Cette richesse linguistique et musicale que le chanteur a utilisé pour son art était un statement en soi : Kazım Koyuncu n’avait pas seulement une très belle voix, mais cette voix très douce et ses arrangements musicaux à la fois traditionnels et modernes faisaient passer un message de fraternité de façon très paisible dans un monde de brute. Et dans un pays qui est tout de même une des coins historiquement les plus métissées du monde, dans un pays aussi où, justement, on le sait, les cultures minoritaires sont un sujet des plus controversés, Kazım a contribué à faire connaître et accepter la diversité linguistique de cette partie orientale de la région Karadeniz (Mer Noire).

Ce n’était pas évident de prime abord, sachant que les Lazes ont en Turquie le rôle que les Belges ont en France ou les Écossais en Grande-Bretagne, où on se moque traditionnellement de leur accent, de leurs long nez ou de leur lenteur. Imaginez de plus que le laze ou le hemşince/hemichi sont des langues peu parlées et c’est à peine si elles ont une tradition écrite.

Sa popularité et son charisme ont fait de Kazım Koyuncu un vrai « fils rebelle de la Karadeniz (Mer Noire) » comme on l’a surnommé. On sent d’ailleurs en lui le souffle romantique révolutionnaire de Nazım Hikmet. Il a en fait non seulement su marier le rock avec les mélodies populaires laze comme vous l’écrivez mais avec les mélodies populaires de toute la région de la Mer Noire (turcophone, laze ou autres, c’est la même !). Il a été écouté dans toute le pays et est entré dans les cœurs de ses habitants dans les dernières années de sa vie où il avait entamé une carrière solo à partir de sa vie istanbuliote.

Je vous assure qu’il a une influence énorme dans la culture musicale des jeunes générations urbaines. Personnellement il m’arrive souvent de laisser couler une larme en l’écoutant… Décédé beaucoup trop tôt à l’âge de 33 ans, il est pour ma part LE phénomène musical turc parmi les plus grands, les plus créatifs et les plus fédérateurs depuis la grande Sezen Aksu et son énergie créatrice dans toutes les directions possibles et inimaginables, comme il y avait eu auparavant les phénomènes Zeki Müren, Orhan Gencebay ou Ahmet Kaya. Il y a sur Internet des centaines de vidéos de lui à écouter.

Pour finir, un autre chanteur de la région très connu, Volkan Konak, qui a popularisé ce thème de la vague de cancers dans la région de la côte nord-est de la Mer Noire due à Tchernobil. Ici en l’hommage à son père :

 

Et ici en hommage à Kazım Koyuncu, son ami de même génération :

http://www.dailymotion.com/video/x4225s_volkan-konak-gardas-by-aluxton_music

N’oublions pas Bayar Şahin, frère d’âme de Saka, Koyuncu ou Konak. Bayar Şahin, qui a lui aussi su travailler avec les éléments turc, laze, géorgien, megrelce/megrelien, , hemşin/hemichi et abkhaze :

 

 

 

 

Ah Sürmene, Sürmene (Mer noire)

Je viens de dénicher ce  clip Ah Sürmene, Sürmene,(ou 3 gogos à New-York – peut-être des Sürmene) et j’adore.

C’est Meh qui m’a fait découvrir Erkan Ocakli. Mais je connais Sürmene, sur la Mer Noire entre Rize et Hopa. C’est même là que j’ai dansé pour la première fois le halay, dans des fiançailles en pleine campagne. Je n’ai jamais oublié ces fiançailles,  ni cette campagne de la région de Rize et ses plantations de thé ou la camionnette  de chantier qu’un copain étudiant avait emprunté à son oncle et avec laquelle on avait fait des super balades un peu sportives. Ce n’était pas une 4/4 tout confort pour aventuriers du dimanche.

L' »orientale » ce sera à mon retour à Istanbul, dans la famille de Pazariçi, pour les fiançailles d’une des filles de la maison. C’est dans leur famille que j’avais été reçue  à Sürmene. Impossible de refuser au danseur qui m’avait invitée et qui faisait plein de bonds autour de moi…(ça m’avait un peu impressionnée). Les copines étaient tellement étonnées de me voir danser, qu’elles m’avaient demandée si j’avais bu du raki. Il devait y en avoir planqué pour les hommes quelque part dans le dügün, mais je n’en avais pas bu

Si elles étaient étonnées, c’est qu’au gecekondu où mes premières visites avaient crée l’effervescence, je me contentais d’être spectatrice, alors que tous les prétextes étaient bons aux femmes pour se mettre à danser.

Comme un après midi où le salon s’était transformé en piste de danse à l’occasion d’une  visite entre voisines. Les mères en foulard nous avait fait un show pas possible. Elles avaient rejoint  les adolescentes qui se trémoussaient sur du rock turc pour danser  à la façon des  3 gogos de la vidéos.  On était pliées de rire.

Les hommes étaient dans la pièce à côté, ce qui avait  aussi permis à une des adolescentes en foulard très strict de nous faire une démonstration de danse orientale absolument torride. Pendant sa danse sa mère lui avait arraché son foulard, révélant une chevelure splendide. Étonnant la femme qui se cachait sous l’austère foulard musulman et le long « pardüsü « beige. A l’époque la mode n’était pas encore à la tenue islamique colorée, quand elle n’est pas carrément  sexy.

.

Musique(s) Arabesk, ça continue en Turquie : rock, folk, kolbastı …

Comme je m’y attendais un peu, la publication du premier billet sur la musique arabesk a donné lieu à un nouveau long commentaire de son auteur Meh. Un commentaire toujours aussi riche que je choisis  de publier lui aussi sous forme de second billet sur la ou plutôt les musiques Arabesk (en attendant que Meh se décide à chercher un éditeur et publie un livre sur la question. J’ignore si ça fait partie de ses projets, mais j’en profite pour lui suggérer l’idée).

« Je reviens sur votre blog après une longue période et découvre ce clin d’œil que vous me faites, je vous en remercie, si j’avais su j’aurais fait un exposé plus ample de la question.

Oui, les chansons que vous avez choisies me plaisent, comment cela ne pourrait-il pas être le cas ?  Bien évidemment, j’en aurais peut-être choisi d’autres, car les goûts et les couleurs… mais il aurait été très difficile de faire un choix. La vidéo de Ferdi Tayfur exprime selon moi l’esprit le plus radical de l’arabesk d’antan, où on va au fond du précipice sans hésiter et sans honte. Puisque le drame est là, autant le vivre à fond. Celle d’Ibo est sans conteste par contre une de ses plus belles chansons.

Quant aux autres noms que j’avais évoqué, je ne voulais pas surcharger mon commentaire et je m’étais restreint aux plus grands des grands J’aurais pu en cité bien d’autres. Remarquez s’il vous plait cependant que Esengül et Bergen que je nommais étaient des femmes, alors que vous écrivez à Bayram que dans ma liste il manquait des femmes !
D’ailleurs, un des « hits » arabesk de la grande époque est le fameux Taht Kurmussun Kalbıme de la première des deux, Esengül …

…tandis que Bergen, la seconde, blessée gravement à un œil puis assassinée par son mari jaloux a eu une destinée 200% arabesk ! De cette dernière je vous propose le superbe Sen Affetsen

Pour ceux qui ne connaissent pas encore voici la version ultra contemporaine et « rock arabesk » du groupe Fairuz Derin Bulut

http://www.dailymotion.com/video/xdumyr_sen-affetsen-ben-affetmem-fairuz-de_music

Mais, vous savez Anne, en ce qui concerne les années 1980 et 1990 , on se noie dans la quantité infinie de chanteurs et de musiciens (et donc de morceaux de musique !), à un point tel que je me demande si la Turquie contemporaine  surtout à cette époque charnière de son histoire, n’était pas et n’est toujours pas le pays qui produit le plus de création musicale ! En plus de tous les artistes cités plus avant, que ce soit la musique pop/populaire citadine s’inspirant à tout va appelée arabesk, fantazi, la musique populaire plus roots des chanteurs folk (Selda Bağcan après sa période plus rock, Sabahat Akkiraz, Güler Duman, etc…),  les débuts de la pop tout court (Ajda Pekkan, la grandiose Sezen Aksu etc.), les grands artistes rocks très « anatoliens » dans leur style (Moğollar, Cem Karaca, Bunalımlar, etc.) les grands musiciens de bağlama surtout quand ils sont ozan ou asık (l’immense Neşet Ertaş, Arıf Sağ, Musa Eroğlu, la relève avec Tufan Altaş, etc., etc.) et bien d’autres comme des chanteurs très marqués par leur terroir d’origine et leurs multi-talents (=arabesk!), comme le karadenizli Erkan Ocaklı complètement oublié mais dont une chanson a inspirée ces dernières années le mouvement très « djeun’s » du kolbastı…

(et cette vidéo de Kara Davut pour les malheureux qui n’ont jamais entendu parler du kolbasti, que certaines dansent même en robe de mariée. J’en profite pour pester une nouvelle fois contre la programmation de « la Saison de la Turquie », en rêvant de ce qu’elle aurait pu être. )

(à Diyarbakir, ça s’appelle şalvarbasti, s’est chanté en kurde et ils sont marrants)

… et par exemple son mémorable Hapishane İçinde :

Sinon, Anne, une seule chose : Zeki Müren n’était pas travesti ! Il avait des goûts fantasques, kitsch, il est était délicat puis devint de plus en plus efféminé, mais il se déguisait pas en femme. »

Et pour Bayram, autre fidèle lecteur de ce blog, Duydum ki Unutmuşsun,. d’Emel Sayin. Je l’ai choisie alors qu’elle n’est pas sa chanson préférée, pour faire un clin d’oeil à YOL de Yilmaz Güney, dont l’acteur principal Tarik Akan pleurait d’amour pour les superbes yeux bleus de la belle dans cet extrait du film Mavi Boncuk bien sûr.  Et pour rappeler aussi que l’Arabesk ça a été aussi énormément de films. La plupart des chanteurs et chanteuses  du « mouvement arabesk » (pris dans le sens large défini par Meh) sont aussi des acteurs et actrices de films.

Et comme Bayram, le rappelait dans un de ses commentaires, la junte militaire qui avait pris le pouvoir en 1980 détestait l’arabesk, interdit sur les ondes et sur l’unique chaîne de télévision d’Etat. Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir de Turgut Ozal, pour qu’elle soit à nouveau à l’honneur. Il était lui même grand amateur d’arabesk, peut-être par provocation et  pour embêter ceux qu’on a plus tard appelés les Turcs Blancs (comme le pianiste Fazil Say absolument allergique à l’arabesk)

Je me souviens d’une jeune femme qui me disait s’inquiéter à la fin des années 80 de l’islamisation du pays (l’armée n’était pas du tout considérée  comme la gardienne de la laïcité alors !) et du mauvais goût affiché par les  nouveaux riches anatoliens.  Elle me prenait comme exemple le chef du gouvernement Turgut  Ozal qui selon elle se déplaçait régulièrement vitres ouvertes et musique arabesk à fond. En fait je crois qu’il ne l’a fait qu’une fois, mais ce n’était pas passé inaperçu. Ce n’était d’ailleurs pas le but.

Et pour terminer sur note humoristique, ce clip de Fairuz Derin Bulut que j’avais présenté sur un précédent billet.après l’avoir découvert sur l’excellent blog Erkan’sField Diary, qui prouve une fois de plus que ça déménage à Bilgi Universitesi.

 

Artvin : la question écologique s’invite dans la campagne électorale: ça a chauffé

Comme quoi il faut décidément se méfier des idées reçues. Il n’y a pas qu’en région kurde que la campagne de Recep  Tayyip Erdogan peut se transformer en périple.

La Mer Noire est parfois  qualifiée de façon trop simpliste région  acquise à l’AKP. Pourtant ça a chauffé aujourd’hui dans la région d’Artvin, à  Hopa, sur la frontière géorgienne,  entre opposants et forces anti émeutes, peu avant que le chef de gouvernement y tienne un meeting. Il y a eu   plusieurs blessés  – dont un membre des services de sécurité d’Erdogan frappé par une pierre – et un mort. Un instituteur retraité terrassé par  une crise cardiaque provoquée par les gaz lacrymogènes.

Selon CNN Türk, c’est le matin, plusieurs heures avant le début du meeting AKP que les troubles ont eu lieu.  Sur la place principale (la place de la République est généralement la place principale en Turquie), un  drapeau du CHP  et une banderole « AKP dehors  » ont été déployés sur un bâtiment près duquel  un groupe  de sympathisants CHP, ÖDP et militants associatifs ont commencé à faire la fête au son du horon. C’est quand ils ont hué 3 hélicoptères qui survolaient la ville et qu’ une banderole proclamant  » L’eau est au peuple, elle n’est pas à vendre !  » est apparue que les forces de l’ordre ont chargé, selon l’article. Et que ça a dégénéré en bagarre générale….suivant le même processus qu’à Hakkari, Cizre ou Diyarbakir.

Les campagnes électorales ne sont pas des périodes de grand fair play en général. Mais je ne me souviens pas que les forces de l’ordre réprimaient avec une telle célérité toute manifestation d’hostilité au gouvernement en place, lors des précédentes campagnes en Turquie. En tout cas les événements de Hopa, et la mort de Metin Lokumcu, victime  on ne peut plus emblématique d’une certaine gauche turque, (l’équivalent en petit fonctionnaire des ouvriers Tekel) pourraient bien  marquer un tournant dans la campagne.

 

vidéo du 31 mai à HOPA (province d’Artvin).

Cette autre vidéo montre la violence des affrontements

affrontements entre forces de l’ordre et manifestants à Hopa (31 mai 2011)

En attendant ce sont les sympathisants AKP qui ont trinqué. Des autobus qui les amenaient au meeting ont été caillassés. Les pauvres ne devaient pas s’attendre à un tel accueil, même si la ville d’Hopa n’est pas franchement AKP. Avec 38 % des voix, le CHP y était le premier parti aux élections de 2007. C’est même un bastion de gauche où l’on n’aime guère l’extrême droite non plus.

Le chanteur laze engagé Kazim Koyuncu était originaire de Hopa.

Pourquoi avoir choisi cette ville de gauche sur la Mer Noire, pour tenir le meeting de la province d’Artvin où d’autres  sont plus favorables à l’AKP  ? Je soupçonne Erdogan, trop sûr de sa victoire électorale annoncée, d’avoir voulu défier cette gauche radicale (qu’il a qualifié de  « çete », bandes criminelles et de « brigands » – version alla turca de « racailles ») qu’en bon conservateur il déteste viscéralement..comme d’autres à Paris  détestent « mai 68 »

Des troubles ont éclaté  à Ankara , à Istanbul, Bursa et plusieurs autres villes du pays, quand la nouvelle de la mort d’un manifestant à Hopa s’est répandue.  60 gardes à vue. Décidément c’est une campagne électorale durant laquelle ça ne chôme pas dans les commissariats du pays. Et ce sont les négociants en gaz lacrymogènes qui doivent se frotter les mains.

 

A Hopa, les protestataires étaient apparemment des sympathisants  de divers mouvements de  gauche très opposés  à l’AKP. La question écologique n’était qu’un des éléments  de leurs protestations. Mais la question écologique est bien présente  dans la campagne électorale  alors que la caravane  , la grande marche de l’Anatolie, a été stoppée par la police à une quarantaine de kilomètres d’Ankara. Dans toute l’Anatolie,  sur la mer Noire comme dans la région kurde,  les grands projets hydrauliques provoquent de fortes résistances chez les populations concernées. A Erzurum, ce sont des grand mères qui se sont mobilisées pour sauver leur vallée.

Or la question environnementale est le dernier des soucis de l’AKP, comme celle de la sauvegarde du patrimoine en général, naturel, architectural ou des modes de vie. Le riche patrimoine du pays est essentiellement conçu en terme d’attraction touristique, bref de rentabilité. Ce n’est pas propre à l’AKP, mais c’est une tendance que le parti poursuit à vitesse grand V

Le gigantisme des « projets fous » de Recep Tayyip Erdogan fait sûrement rêver les entrepreneurs du BTP. Mais je ne sais pas si  les habitants des gecekondus d’Ankara rêvent tous  de quitter leur quartier et leur maisonnette avec jardinet pour s’entasser à 500 000 dans une ville nouvelle au joli nom de « ville jour ».   Mantes la jolie aussi porte un joli nom, et la concentration  de population y est bien moindre.

La population de Turquie a beau être devenue essentiellement urbaine,  ces urbains restent attachés à leur province d’origine. Ils évoquent souvent le bon air qui y règne et l' »eau fraîche comme de la glace » de ses sources.  L’opérateur téléphonique Turkcell exploite  régulièrement cette nostalgie dans ses campagnes de publicité.

Cette vidéo est d’assez mauvaise qualité, mais comme elle commence par le son du horon, elle me paraît de circonstance.

 

 

Demain Tayyip Erdogan doit tenir un meeting à Diyarbakir. Il doit y dévoiler son « projet fou » pour Diyarbakir. Pour les édiles de la ville aussi ce sera la surprise.

Diyarbakir aura-elle aussi sa  ville nouvelle géante dans laquelle pourrait être relogés les pauvres de la vieille ville qui gâchent la vue des touristes ? Quoiqu’il en soit,  je doute malheureusement   qu’il y annonce le projet fou de sauvegarder le magnifique site d’Hasankeyf, destiné à disparaître sous les eaux dans un barrage.

On sent  les menaces d’ un « complot » écologiste  kurdo laze se profiler…

…tandis que celles d’un « complot CHP/BDP » se précise. Aujourd’hui à Diyarbakir, Kemal Kiliçdaroglu a promis à ses habitants : « Nous réglerons la question kurde ENSEMBLE ». Voilà ce qui change du JE dont on a l’habitude…je veux dire en France bien entendu.

Mais ce qui doit participer de ce que Suat Kiliç, député AKP, qualifie de « furie du CHP ». (encore un qui a la nostalgie du vieux discours nationaliste de son ancien leader Deniz Baykal ?)

Même s’ils étaient moins  nombreux à Diyarbakir qu’à Hakkari à venir acclamer Kiliçdaroglu, ce qui ne m’étonne pas. Et inutile de voir des manipulations du parti  kurde d’Hakkari là dedans, même si  la rencontre entre le maire et le leader CHP était évidemment  un signal de « paix ». Il suffit de connaître les deux villes pour ne pas être surprise.

 

Av Mevsimi – Saison de chasse à Strasbourg et le phénomène Hayde

 AV Mevsimi (affiche)

Av Mevsimi (Saison de chasse), le dernier film de Yavuz Turul, est actuellement à l’affiche dans les salles de Turquie. En France le cinéma l’Odyssée à Strasbourg l’a programmé à l’occasion de la quinzaine du cinéma turc, en décembre dernier . La ville et son cinéma l’Odyssée sont un peu trop loin de chez moi pour que j’aie pu y assister. Pourtant j’aurais aimé, pour la qualité de sa programmation et aussi pour manifester ma solidarité à Faruk Günaltay, le directeur de ce cinéma, qui a été la cible de cinglés nostalgiques du III Reich au début de l’automne, peu après l’ouverture de la chasse. Son véhicule a été incendié devant sa maison et la porte de sa maison maculée de croix gammées. J’ignore si ces fous furieux ont été retrouvés.

Pas de néo nazis dans Saison de chasse, mais des grands noms du cinéma turc et un plongeon dans l’univers des çete (bandes criminelles organisées). Une enquête sur le meurtre d’une jeune fille, conduit trois flics « à s’affronter à un réseau de trafiquants avec à leur tête un des hommes les plus riche du pays. Une enquête qui va bouleverser l’existence de ces trois policiers. L’expérimenté Ferman (Şener Şen) qui par ailleurs s’occupe de sa femme malade, Idris le fou (Cem Yilmaz) passionnément amoureux de sa femme Asiye dont il vient de se séparer, et leur apprenti Hasan, jeune diplômé en anthropologie complètement étranger à cet univers ».

Une séquence de ce film se passe dans un türkü et fait un tabac parmi les internautes de Turquie qui sont une multitude  à  avoir mis la vidéo en ligne. Cem Yilmaz (Idris) y reprend Hayde, une chanson en langue laze de Kazim Koyuncu et fait danser toute l’assemblée.

Ce qui m’étonne dans cette séquence, c’est que les convives lèvent leur verre de raki qu’ils avaient posé par terre. D’ordinaire, comme partout ailleurs, les verres sont sur la table. Sont-ils dans une petite ville où il n’est pas dans l’air du temps de s’afficher buveurs d’alcool ? En ce cas, dans cette séquence, c’est leur liberté qu’ils afficheraient. Ce qui est certain c’est qu’elle consiste en un véritable cri d’amour pour le  raki.

https://dailymotion.com/video/xg1pnb_cem-yylmaz-yhaydey-yav-mevsimi_shortfilms

C’est l’occasion aussi de redécouvrir l’original de Kazim Koyuncu et pour un certain nombre  des fans de cette séquence, de le découvrir tout simplement. Cette fois avec le son du tulum, un instrument qui devrait plaire aux Bretons. Et pas seulement à eux, j’espère.

L’engouement a cependant quelques limites évidemment. Le gros Ismail Türüt qui prétend s’ériger défenseur et  seul représentant de la Mer Noire avec Ogun Samast l’assassin du journaliste arménien Hrant Dink, auquel il a consacré un tube nauséabond, n’aime pas. On s’en serait douté. D’abord un türkü, où on chante et on danse dans les vapeurs de raki, n’est pas un endroit pour les « vrais karadenizli » comme lui ! Et puis Kazim Koyuncu, le chanteur à la veste de poète, ce n’était vraiment pas son genre. Quand on préfère le registre de sa chanson « Plan, ne faites pas de plan » (que j’avais traduite pour un précédent billet) et qu’on brandit le signe du loup (gris) comme il le fait lors de ses concerts, on se sent davantage d’affinités avec les fous furieux de Strasbourg, qui maculent de croix gammées la porte d’un directeur de cinéma qui porte un nom turc  et des tombes juives ou musulmanes. La peste brune, comme la noire, est une plaie qui ignore les frontières et les distinctions de race ou de religion.

 

Hrant Dink, assassiné devant la porte de son journal Agos, à Sisli un matin de janvier, il y aura bientôt 4 ans, aimait beaucoup les türkü où il trouvait l’âme de l’Anatolie.

 

 

Kazim Koyuncu, le chanteur laze qui aimait Rimbaud et détestait le nucléaire

Kazim Koyuncu est sans doute le chanteur qui a le plus contribué au renouveau de la culture laze dans la jeune génération. Il est né sur la Mer Noire, en 1972,  à Hopa dans la province d’Artvin. Une province où les mouvements de gauche étaient importants alors. Ses chansons en langue laze l’ont aussi rendu très populaire dans la Georgie voisine dont la langue est très proche.

La chanson Gelevera Deresi, qu’il chante en duo avec la chanteuse Sevval Sam et qui accompagne la vidéo « en mémoire », est très belle je trouve. Les 1,7 million visites et 1250 commentaires de cette vidéo donnent une idée de la popularité du chanteur (et de l’efficacité de la censure de You Tube en Turquie).

Enfant, il a été bercé par les récits que sa grand-mère lui racontait en langue laze. Très tôt son  père lui a offert sa première  mandoline. Plus tard, quand il sera adolescent, un oncle lui a rapporté une guitare d’Allemagne. C’est au lycée qu’il découvre Rimbaud et Baudelaire.

 En 1993 il fonde le premier  groupe de rock laze,  Zuğaşi Berepe (Les enfants de la mer). Avec cette chanson Ernesto, on comprendra que le groupe ne chantait pas franchement les valeurs nationalistes. 

Après la dislocation du groupe, il a continué une carrière en solo. Ses concerts attiraient des foules

Engagé dans de multiples causes, comme celle des enfants des rues, Kazim Koyuncu était un ardent défenseur de la nature. Il militera contre les projets de grands barrages dans la région de la Mer Noire et surtout contre le projet d »implantation d’une centrale nucléaire à Sinop. Une centrale nucléaire qu’Areva aimerait bien construire justement. On s’en doutait.  Mais la patrie de Rimbaud n’a pas encore remporté le marché et il semble qu’il y ait de sérieux concurrents

Kazim est mort d’un cancer, très probablement du à la catastrophe de Tchernobyl en juin 2005. Il reste un symbôle des révoltes écologistes en Turquie.

Umit Kivanç a réalisé un documentaire de sa vie rebelle et fulgurante Şarkılarla Geçtim Aranızdan (Je suis passé parmi vous avec mes chansons).

.