Combattants kurdes peshmergas, PKK, YPG et yézidis de Qasim Shesho à travers les clips.

Yézidis miliciens Sinjar

On pourrait consacrer tout un blog aux clips à la gloire des combattants kurdes peshmerge, PKK ou YPG. La chanson a toujours fait partie des outils de propagande de prédilection des différentes fractions kurdes. Mais évidemment  depuis que leurs combattants ne se confrontent plus à une armée étatique, mais aux jihadistes de l’Etat islamique, on assiste à une prolifération de nouveaux clips. Au-delà de la propagande, ces clips en disent beaucoup sur les différentes troupes kurdes combattant l’Etat islamique.

 

Pour célébrer les peshmergas du KRG (province autonome  du Kurdistan en Irak), cette chanteuse a repris une des chansons les plus célèbres du chanteur kurde Sivan Pewer. Elle  se met en scène comme soldate (très pomponnée, visiblement elle sort de chez sa coiffeuse/maquilleuse) d’une armée conventionnelle  qui marche au pas cadencé.

 

Une image bien différente de celle de guerriers « aux pieds nus »  que le célèbre chanteur kurde de Siverek (province d’Urfa ) évoquait dans son clip  Helvano; une autre de ses chansons (très connue elle aussi), très mélancolique celle -ci . Si la chanson est beaucoup plus ancienne,  le clip  doit dater de 2007. Le chanteur se met lui  aussi en scène parmi un groupe de combattants rassemblés autour d’un feu de camp de « campagne ». Ils y évoquent le souvenir de ceux qui sont tombés.

 

 

 

Le chanteur a aussi mis son talent au service de la guerre contre Daech. Dès juin il dédiait  une nouvelle chanson aux pershmergas du KRG- où il a quasiment un statut  de chanteur officiel.

Pas sûre  que le clip qui fait un hommage (très) appuyé à Barzani  ait fait fureur chez les peshmerge UPK (le parti de Talabani),  très présents sur le front de Kirkouk. Mais cela m’étonnerait aussi que ce clip soit toujours divulgué sur les chaînes de TV pro barzanistes. En effet  il ne se contente pas d’être un hommage aux « nouveaux pershmergas », c’est aussi le rattachement de facto au Kurdistan (KRG) des régions contestées qu’il chante.

Seulement parmi ces territoires contestés, outre Kirkouk,  il y a Sinjar (Shengal en kurde). Avec la  façon dont les peshmergas (PDK)  se sont débinés en abandonnant la population yézidie qu’ils étaient sensés protéger des tueurs islamiques,  la bataille de Sinjar va plutôt  marquer une page noire de l’histoire des peshmergas et des luttes kurdes.

Les Kurdes qui se gaussaient sur les médias sociaux du colonel de l’armée irakienne ( surnommé le Lion de Maliki) lorsqu’il  s’était replié après avoir résisté une semaine à Tel Afar contre l’armée islamique, ont alors assisté à un repli autrement moins glorieux de leurs propres combattants. Même avec la meilleure volonté du monde impossible de parler de résistance.

Depuis la tragédie du 3  août,  il a écrit une autre chanson sur Sinjar. Cette fois guérillas (HPG/PKK) et YPG  participent aussi au combat contre l’Etat Islamique. Il me semble que c’est assez rare pour être relevé .Mais le clip donne l’impression que les frères kurdes de Rojava sont venus prêter main forte aux peshmergas.  Alors que ce n’est pas tout à fait ainsi que cela s’est passé.

Dès le 3 août les YPG de Rojava entraient à Sinjar que les peshmergas abandonnaient. Avec le soutien de guérillas HPG/PKK arrivés directement de Qandil, ils réussissaient quelques jours plus tard à créer un corridor qui a permis à des dizaines de milliers de Yézidis réfugiés dans la montagne de fuir. L’apport déterminant des combattants PKK à Sinjar, mais aussi à Mahkmour ou Gwer,  a fait grimper leur prestige dans tous les territoires kurdes, où les « guérillas » (combattants PKK) étaient déjà souvent populaires au sein de la population : admiration pour le « combattant kurde des montagnes » en lutte contre un Etat puissant, le plus souvent sans adhérer pour autant au  » système » (organisation de la société) PKK, il m’a semblé.

Je ne suis donc pas certaine que la nouvelle chanson de Sivan Perwer  fasse partie du répertoire des combattants de Qasim Shesho quii avait  résisté avec ses hommes contre l’Etat islamique le 3 août  à Sinjar, quand les pershmegas se repliaient. Si aujourd’hui, celui qui est devenu un  héros pour les Yezidis se bat aux côtés de ces derniers, c’est à la tête de ses propres troupes constitués de volontaires  yézidis (et Turkmen) , en partie  entraînés par les YPG  kurdes de Rojava, le Kurdistan de Syrie J’ignore s’il a conservé sa carte du parti PDK, mais le moins qu’on puisse dire est que la confiance des combattants yézidis  dans les peshmergas du KRG a été  sérieusement écornée.

 

Les images de  peshmergas devenus des militaires d’une armée conventionnelle (de plaine dans les nouveaux clips), contraste avec celles des  HPG/PKK restés des « guerriers aux pieds nus des montagnes ».  Le lever du soleil, symbole du Kurdistan, promet aussi lendemains qui chantent. Chant a capella de mise pour cette marche des guérillas que tout gamin de la province d’Hakkari connaît depuis la maternelle. Elle y fait partie du répertoire chanté dans toutes les fêtes de mariage. Ce clip date un peu, mais reste très représentatif.

Ceux qui sont coutumiers des chaînes de TV kurdes pro PKK sont coutumiers aussi de ces images de guerillas dansant le halay dans un campement de montagne. Là aussi on insiste sur la frugalité et bien sûr la mixité. Inutile de souligner ce dernier point. Ceux qui ignorent  encore que les femmes sont nombreuses dans les rangs des HPG  et des YPG ne doivent jamais ouvrir un magazine. Mais on remarque à leurs sourcils soigneusement épilés que les femmes ne sont plus contraintes de renoncer à toute coquetterie quand elles rejoignent la montagne.

Les YPG kurdes syriens  sont les derniers nés des troupes kurdes. Mais même si leur proximité avec les HPG qui les ont formés et encadrés, n’est pas un mystère, les clips en leur honneur se distinguent des leurs. Comme le monde entier le sait (sauf quelque élue UMP qui a peut-être fini par l’apprendre) ,  il s’agit là aussi  de combattants sans solde et dont l’équipement reste  sommaire (surtout à Kobane). Mais comme les pershmergas (et à la différence des HPG/PKK) ils constituent depuis l’été 2012 l' »armée »  d’un territoire autonome kurde de Syrie.

Pas étonnant  donc que les clips  les montrent  défilant dans les villes des cantons de Rojava, comme  dans ce clip déjà (un peu) ancien. Comme on le voit aussi – et contrairement à ce que beaucoup imaginent –  la bataille de Kobane est loin d’être leur première expérience de guérilla urbaine.

Mêmes remarques  pour ce clip plus récent et de meilleure qualité. Les halays dansés par les civils sont en live cette fois (je pense pendant une fête de Newroz, mais les kurdophones doivent pouvoir le déduire à  la date qui apparaît sur une affiche).

Les YPG ont conservé l’habitude de leur grands frères et soeurs HPG/ PKK  de danser des halays  pour se détendre un peu sur le front. Ils aussi ont conservé leur répertoire. Le décor lui par contre a changé. Il est urbain cette fois. Cette vidéo a été prise lors des fêtes du Sacrifice, au début du mois peut-être dans Kobane assiégée, peut-être  dans un autre canton de Rojava où on se bat aussi contre les jihadistes.

Pour ma part j’adore cette vidéo d’un concert impromptu de YPG, qui me rappelle l’ambiance des bringues tahitiennes. Elle montre bien que quelque soit les circonstances, les Kurdes sont toujours prêts à se marrer.  C’est sans doute ce qui fait aussi leur force contre Daech, qui comme tous les fanatisés se prennent énormément au sérieux.

 

 

 

Grup Yorum interdit de séjour à Harbiye (Istanbul)

Heureusement qu’il n’était pas question de liberté d’expression dans le » paquet démocratique » présenté le 30 septembre dernier par  Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement AKP. Sinon on aurait pu penser que la « grande municipalité » d’Istanbul avait loupé l’appel ou pire, était entrée en dissidence.

En effet, pour bien montrer aux habitants de la mégapole dont une partie avait exprimé son exaspération avec le mouvement Gezi  que l’heure était à la démocratisation, la municipalité n’a rien trouvé de mieux que d’interdire au dernier moment un concert que le Grup Yorum devait donner samedi 12 octobre sur la scène d’Acikhava  à Harbiye, une scène qui a pourtant déjà accueilli le groupe mythique.

interdiction Grup Yorum par la municipalité d’ Istanbul

Les motifs donnés à  cette interdiction sont plutôt étranges relève le journal Radikal. Le concert aurait en effet pu être un facteur « de division, de destruction et est politiquement orienté ».

C’est certain que le genre du groupe n’est pas l’eau de rose et qu’il est « politiquement orienté » à gauche (tendance extrême) .  Ses chansons ne font sans doute pas partie du répertoire favori des dirigeants AKP, pas plus que de celui des auteurs du coup d’état de 1980, en réaction duquel des étudiants de l’Université Marmara à Istanbul avait fondé le groupe en 1985.

La chanson Haziranda Ölmek Zor / Berivan (1988), C’est dur de mourir en juin / Berivan (le nom de l’album, est un prénom kurde…or je rappelle que les Kurdes n’ont commencé à avoir le droit d’être cités qu’en 1991) ne devait pas tellement être de leur goût. La chanson inspirée d’un long poème du poète Hasan Hüseyin Korkmazgil parle de misère ouvrière et de la mort de Nazim Hikmet (le 3 juin 1963)

Il faut dire que le groupe, considéré proche de l’organisation interdite Dev-Sol, ne s’est pas contenté de chanter dans des Türkü bar des chansons populaires anatoliennes  dans lesquelles,  comme le grand chanteur alévi Ruhi Su, il puise largement son inspiration. Il participe à de nombreux meetings et mouvements de lutte (direnis), comme celles des mineurs ou des Tekel.

C’est effectivement un groupe militant et pas d’extrême droite raciste : les autorités lui auraient fichu la paix. Cela a valu de multiples arrestation à ses membres dont certains n’ont pas échappé à la torture, accusés avec une constance jamais démentie depuis les années post coup d’état d’avoir des accointances avec une organisation terroriste (à savoir le DHKP-c,  fondé par des anciens de Dev Sol).  La dernière rafle remonte… à janvier dernier. Rafle durant laquelle, tant qu’à faire, leur studio de musique avait été complètement vandalisé. Avoir vendu des billets pour un de leurs concerts faisait aussi partie des charges retenues pour accuser l’étudiante lyonnaise Sevil Sevimli et ses amis d’appartenance à une organisation terroriste.  A ma connaissance du moins, aucun membre du groupe n’a jamais été impliqué dans aucune opération violente.

Les interdictions récurrentes de leurs concerts, cassettes puis CD,  n’a pas empêché Grup  Yorum de produire plus de 20 albums et de faire de nombreuses tournées en Turquie et à l’étranger. Au contraire cela a contribué à construire son image de groupe mythique, emblème de toute la gauche (durement) réprimée par le coup d’état de 1980  – qui n’avait sans doute pas fait pleurer le papa de Recep Tayyip Erdogan –  bien au-delà  de la mouvance Dev-Sol/DHK-c/MLKP. Organisés depuis 3 ans,   les concerts  Tam Bagimsiz Türkiye (Turquie vraiment indépendante)  attirent jusqu’à  300 000  personnes  à Bakirköy (Istanbul) selon HaberTurk,  autant que le grand show qu’Erdogan avait organisé dans le même quartier en juin dernier. Et évidemment, ces concerts n’ont provoqué ni « division »(s’il s’agit de tentative pour polariser l’opinion en Turquie, l’AKP ne se montre pas moins doué que d’autres) , ni « destruction », même s’ils étaient » politiquement orientés ».

Cette interdiction me parait avant tout un aveu d’impuissance des autorités, peut-être paniquées par la perspective d’un tel  rassemblement à un quart d’heure à pied de Taksim et du parc Gezi. Si pour le moment l’heure n’est plus aux énormes manifestations du début de l’été, les motifs de mécontentement n’ont pas disparu. Les Alévis notamment, nombreux dans le public de Grup Yorum comme dans le mouvement Gezi, n’ont aucune raison de se réjouir du paquet démocratique.

Surtout les autorités sont sans doute très embarrassées par l’assassinat de Hasan Ferit Gedik,  un garçon de 21 ans  tué le 29 septembre  de plusieurs balles en pleine tête alors qu’il participait à une manifestation contre les gangs de la drogue (çete) dans le quartier de Gülsuyu à Maltepe (4 autres manifestants ont été blessés). Les habitants de ce quartier alévi (et d’extrême gauche – le MLKP la nouvelle version de TIKKO je crois –  y serait bien implantés comme probablement d’autres groupuscules d’extrême gauche) accusent ces çete d’être les petites mains de promoteurs. Il faut dire qu’avec sa vue imprenable sur les îles aux Princes, l’ancien gecekondu est très convoité.

Les autorités ont tergiversé pendant 3 jours avant d’autoriser une commémoration dans ce quartier bien peu docile, avant les funérailles du garçon à  Gazi, un autre quartier alévi de la rive européenne. Les lecteurs comprenant le turc pourront écouter avec intérêt  l’hommage qu’un habitant du quartier lui rend et les informations qu’il donne sur le contexte : vidéo ici

Seulement, certains (un très petit groupe qui attendait le cortège  apparemment)  ont eu la brillante idée d’y paraître masqués et surtout armés de pistolet ou de kalachnikov. La réaction n’a pas tardé: la police anti terroriste a fait une descente dans ces deux quartiers, où 40 personnes ont été arrêtées.  Parmi celles-ci une femme de 53 ans, prise en photo pendant le mouvement Gezi en flagrant délit de jouer aux « gosses d’Hakkari ». Elle lançait des pierres contre les TOMA (camions à eau)  avec un lance pierres, encore plus rudimentaire que les leurs ! J’ignore par contre si les porteurs de kalachnikovs font partie des personnes arrêtées. Et difficile sans une bonne connaissance du quartier de savoir s’il s’agit de voyous « politisés » ou de provocateurs. En tout cas, c’est clair qu’ ils ont fait le jeu des assassins de Hakan Ferit Gedik et de ceux qui voudraient limiter tout ça à une affaire de guerre de gangs (çete contre extrême gauche). On ne voit pas l’ombre d’une arme, mais beaucoup de drapeaux rouges par contre sur cette vidéo des funérailles (et les images sont celles de l’agence de presse  semi officielle Dogan)

Pendant ce temps là,  la brigade des stup arrêtaient 17 personnes. Autant dire que l’ambiance est « chaude » dans ces 2 quartiers alévis.

Plusieurs suspects ont aussi été arrêtés et déferrés à la prison de Metris, dans l’enquête sur l’assassinat de Hasan Ferit Gedik. Mais de là  à ce que la justice établisse un lien entre cet assassinat et l’ (éventuelle ?) avidité de promoteurs, de l’eau risque de couler dans le Bosphore, même si personne n’ignore à Istanbul l’existence de fructueuses collaborations entre ces deux catégories de braves gens (çete/promoteurs), un phénomène qui n’est pas né d’hier mais que la gentrification accélérée du cœur de la ville et des quartiers « avec vue » n’a pu que conforter.

Je ne peux évidemment pas affirmer que l’interdiction du concert du samedi 12 octobre est directement motivée par cette affaire. Mais c’est certain que le nom du garçon assassiné  y aurait été prononcé, les arrestations évoquées  et qui sait… les promoteurs et les géniaux urbanistes municipaux  auraient pu y être conspués. La grande municipalité craignait donc peut-être que la colère de Gazi et Gülsuyu  se rapproche dangereusement de Taksim.

C’est en partie raté : Radikal vient d’annoncer que le groupe a donné un mini concert sauvage et de protestation devant le lycée Galasaray. Evidemment, sous la vigilance des Toma et des çevik kuvvet. (police anti émeute)

Et puis c’est une succession d’interdits (et de choix de politique urbaine) et non de concerts qui a provoqué le mouvement Gezi..Mais bon.

Et le Grup Yorum n’avait pas attendu ce concert pour rejoindre les rangs de ceux qui protestaient contre l’assassinat du jeune garçon, comme le montre cette vidéo mise en ligne sur You Tube, le 1 octobre ( 2 jours avant ses funérailles).

Une page  lui est aussi consacrée sur le site du groupe.

 

 

 

 

Sur cette vidéo, on  peut voir le public nombreux et subversif du Grup Yorum, en concert dans le stade Ïnonü (détruit depuis) à Istanbul.

Cem et semah alévis à l’auditorium du Louvre, le samedi 13 et le dimanche 14 avril.

 

Bonne nouvelle que celle qui  vient de m’être communiquée :  le Louvre qui  a ouvert en septembre dernier  un département « Arts de l’Islam », met ce week-end  à l’honneur les chants et  les danses des rituels  alévis en invitant  des communautés alévies de Turhal (province de Tokat) et de Kayabelen (région d’Afyon).

 

Chants et danses du djem alévi

Samedi 13 avril à 20h30 à l’auditorium du Louvre

Le chant du semah alévi, par Armagan Elçi

Dimanche 14 avril à 17h à l’auditorium du Louvre

Le semah est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité

 

Pour ceux qui ignorent tout du cem et des semah, voilà  la présentation de ces prestations  telle que je l’ai trouvée  sur le site du festival de l’Imaginaire.

Lors du  cem, »hommes et femmes  célèbrent ensemble l’Ascension du prophète, le miraj, et sa rencontre avec les Quarante Immortels à travers la danse du semah des Quarante, leur vision cosmogonique dans le semah des grues cendrées où les femmes, tournant sur elles-mêmes, figurent la rotation des planètes tandis que les hommes, battant des bras imitent le vol de l’oiseau mythique, ou encore le semah des cœurs qui symbolise la quête d’harmonie au sein de la communauté.
Ils invoquent au son du luth sacré baghlama (saz)  les douze imams chiites, pleurent le martyre de Hussein dans des litanies a cappella et chantent diverses hymnes anonymes ou composées par de grands poètes tels que Pir Sultan Abdal ou Kul Himmet. »
« Le concert de la chanteuse Armağan Elçi, le lendemain dimanche 14 avril, présente une autre réalité de la tradition musicale alévie aujourd’hui, celle d’une société urbaine fascinée par les mélodies des semah et leur sagesse poétique. De famille alévie par sa mère, Armağan Elçi est une interprète réputée des chants de tradition anatolienne et en particulier des semah alévis qu’elle a appris lors de ses collectes à travers la Turquie. Elle est également ethnomusicologue et professeur à l’université Gazi d’Ankara.
Elle sera  accompagnée par Ugur Top au saz. Cemal Hakiroğlu et Mehmet Şahin, les deux asik de la communauté de Turhal, participeront également à ce concert  »

 

Rituel alévi au village, dans la  première séquence du film « Voyage vers l’espoir » (que j’ai déjà présenté dans un précédent billet )

 

Auditorium du Louvre

Entrée par la Pyramide, métro Palais Royal / musée du Louvre.

Prix des places : 10 à 20 euros.

Billets en ligne ICI

 

Metin et Kemal Kahraman : une élégie pour Hrant Dink (ağıt )

 

Je viens de découvrir cette chanson « Göcmeyen Kuslar » (les oiseaux ne fuient pas)  que je trouve extrêmement émouvante.  Elle est dédiée à Hrant Dink, le journaliste arménien assassiné à Sisli devant les bureaux de son journal Agos.

Comme on peut s’en douter à leur musique , les deux frères sont alévis. Ils sont nés à Dersim dans le district de Pülümür et chantent aussi en zazaki.

 

 

 

 

Müslüm Baba a tiré sa dernière arabesk…

Un des princes  de la musique arabesk en Turquie vient de quitter définitivement la scène. Müslüm Gurses – Müslüm baba – est mort ce matin à l’âge de 59 ans. Et cette fois sa sortie est bien définitive. Il laisse des millions de fans orphelins.

Celui qui deviendra une des voix du peuple des gecekondus est né en 1953 dans un village du district d’Halfeti dans la province d’Urfa. La ville où est né  Ibrahim Tatlises  – qui a survécu à la tentative d’assassinat dont il a été victime, mais a cessé de chanter depuis. Les deux chanteurs urfali sont  issus l’un comme l’autre de familles modestes et ni l’un ni l’autre ne renieront jamais leur origine. Mais tandis qu’Ibo a adopté  un style de vie de nouveau riche flambeur et a défrayé  la chronique avec  ses frasques amoureuses ,  Müslum Gürses s’est distingué  par sa modestie affichée. En 1986 il épouse l’actrice Muhterem Nur, qui restera sa femme pour la vie.

Pour pouvoir survivre sa famille migrera  dans la ville d’Adana où le jeune Müslüm Aktas commencera très tôt à travailler comme tailleur puis cordonnier. Un destin partagé par des centaines de milliers d’Anatoliens qui désertent leurs villages et viennent peupler les gecekondus des grandes métropoles à l’aube des années 70.

Cette migration et la perte de son petit frère  marqueront ses chansons, pleines de larmes, de regrets (Gurbet)  et d’amours et destins (kader) contrariés.

C’est à Adana où il se fera remarquer dès l’âge de 14 ans en remportant une compétition musicale , qu’il débutera sa carrière en chantant dans des cabarets puis  comme chanteur à la radio Cukurova. C’est là aussi qu’il se choisit son nom de scène Müslüm Gürses et qu’en 1967, il  enregistre son premier single « Ovada Taşa Basma » (n’écrase pas les pierres de la plaine) Le succès est immédiat avec 300 000 disques vendus.

Il enregistrera ensuite des dizaines d’albums, vénéré par les uns, honni par les autres – notamment par les militaires putschistes  qui décréteront la musique arabesk interdite après le coup d’état de 1980.

Ce qui n’empêcha pas Müslüm Gürses de tourner dans son premier film Ağlattı Kader (Une destinée pleine de larmes) en 1984. Je conseille  à ceux qui souhaitent  saisir l’âme de la musique arabesk et n’ont jamais eu la chance de passer une partie de la nuit dans un gazino (un vrai, pas un machin pour touristes),  de visionner au moins les premières séquences.

Est-il à l’origine de l’expression effet « damar« ? En tout les cas dans les années 90 certains de ses fans ont pris l’expression au pied de la lettre. Ils iront jusqu’à s’auto- blesser  avec des rasoirs, durant les fameux « jiletli konseri« . C’est dire jusqu’où peut aller l’expression de l’émotion en Turquie.

Moins d’effet damar dans les années 2000 et une inspiration sans cesse renouvelée.

Ici en duo avec la grande chanteuse pop Sezen Aksu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kazim Koyuncu, Fuat Saka et autres voix rebelles de la Mer Noire : lettre d’un Karadenizli .

L’été dernier Meh laissait un long commentaire, très dense comme d’habitude, sur un billet que j’avais consacré, il y a quelque temps déjà,  au chanteur laze Kazım Koyuncu et qu’il aurait été dommage de laisser dans la discrétion des commentaires d’un billet déjà ancien, même s’il reste régulièrement visité

Pour (re) découvrir Kazım Koyuncu, mais aussi d’autres chanteurs de la Mer Noire comme Fuat Saka, Volkan Konak ou Bayar Şahin, voici donc  cette  » lettre d’un Karadenizli  » :

« Je découvre ce billet sur Kazım Koyuncu et je vous en remercie. Peut-être arrivera -t- il aux oreilles de francophones qui ne le connaissent pas et qui découvriront ainsi tout un univers musical extrêmement émouvant. Vous vous doutez bien, avec la relation particulière qui est la mienne avec la région de Karadeniz (Mer Noire) d’une part et avec la musique en général de l’autre que je suis vraiment touché.
Je tiens à préciser que la chanson  du film de Fatih Akın est elle aussi interprétée en compagnie Şevval Sam, fille de l’artiste Leman Sam et comme sa mère une très bonne chanteuse.  Ces deux chansons sont à l’évidence extrêmement belles, avec leur douce nostalgie …et le couteau jamais très loin pour se couper les veines. Mais on échappe à l’effet « damar » grâce à la réelle grâce de ce duo de voix parfaites. Cette chanson a fait l’effet d’une bombe dans toute la Turquie quand elle a été interprétée par Şevval et Kazım dans une scène de musique de rue dans la célèbre et très bonne série  Gülbeyaz (Rose blanche) qui passait à la TV il y environ 10 ans. L’histoire se déroulait en Karadeniz justement. Et  voici la chanson dans la série qui a fait connaître la beauté de la voix et le talent de Kazım Koyuncu dans tout le pays :

Et ici une version où il la chante seul (plus belle, plus triste…) :

Permettez-moi aussi de rajouter en complément de votre billet que, certes, Kazım Koyuncu était issu d’une famille laze (tout comme le PM R.T. Erdoğan et le chanteur Fuat Saka) et qu’il a créé le premier groupe de musique moderne chantant en laze, mais le phénomène Koyuncu est bien plus énorme que ça. Tout comme l’excellent Fuat Saka, son prédécesseur en quelque sorte,

Kazım Koyuncu a chanté dans plusieurs langues parlées dans la région : en laze et en turc, mais aussi dans le dialecte arménien parlé encore dans la région (arméniens musulmans sunnites présents surtout dans les districts de Hemşin, Çamlihemşin, Hopa et Borçka) ainsi qu’en géorgien, la langue de l’autre côté de la frontière (Şevval Sam en plus du turc a chanté aussi en langue zaza, alors qu’elle n’est pas zaza ). Cette richesse linguistique et musicale que le chanteur a utilisé pour son art était un statement en soi : Kazım Koyuncu n’avait pas seulement une très belle voix, mais cette voix très douce et ses arrangements musicaux à la fois traditionnels et modernes faisaient passer un message de fraternité de façon très paisible dans un monde de brute. Et dans un pays qui est tout de même une des coins historiquement les plus métissées du monde, dans un pays aussi où, justement, on le sait, les cultures minoritaires sont un sujet des plus controversés, Kazım a contribué à faire connaître et accepter la diversité linguistique de cette partie orientale de la région Karadeniz (Mer Noire).

Ce n’était pas évident de prime abord, sachant que les Lazes ont en Turquie le rôle que les Belges ont en France ou les Écossais en Grande-Bretagne, où on se moque traditionnellement de leur accent, de leurs long nez ou de leur lenteur. Imaginez de plus que le laze ou le hemşince/hemichi sont des langues peu parlées et c’est à peine si elles ont une tradition écrite.

Sa popularité et son charisme ont fait de Kazım Koyuncu un vrai « fils rebelle de la Karadeniz (Mer Noire) » comme on l’a surnommé. On sent d’ailleurs en lui le souffle romantique révolutionnaire de Nazım Hikmet. Il a en fait non seulement su marier le rock avec les mélodies populaires laze comme vous l’écrivez mais avec les mélodies populaires de toute la région de la Mer Noire (turcophone, laze ou autres, c’est la même !). Il a été écouté dans toute le pays et est entré dans les cœurs de ses habitants dans les dernières années de sa vie où il avait entamé une carrière solo à partir de sa vie istanbuliote.

Je vous assure qu’il a une influence énorme dans la culture musicale des jeunes générations urbaines. Personnellement il m’arrive souvent de laisser couler une larme en l’écoutant… Décédé beaucoup trop tôt à l’âge de 33 ans, il est pour ma part LE phénomène musical turc parmi les plus grands, les plus créatifs et les plus fédérateurs depuis la grande Sezen Aksu et son énergie créatrice dans toutes les directions possibles et inimaginables, comme il y avait eu auparavant les phénomènes Zeki Müren, Orhan Gencebay ou Ahmet Kaya. Il y a sur Internet des centaines de vidéos de lui à écouter.

Pour finir, un autre chanteur de la région très connu, Volkan Konak, qui a popularisé ce thème de la vague de cancers dans la région de la côte nord-est de la Mer Noire due à Tchernobil. Ici en l’hommage à son père :

 

Et ici en hommage à Kazım Koyuncu, son ami de même génération :

http://www.dailymotion.com/video/x4225s_volkan-konak-gardas-by-aluxton_music

N’oublions pas Bayar Şahin, frère d’âme de Saka, Koyuncu ou Konak. Bayar Şahin, qui a lui aussi su travailler avec les éléments turc, laze, géorgien, megrelce/megrelien, , hemşin/hemichi et abkhaze :

 

 

 

 

Antalya : L’Orange d’Or pour Güzelliğin On Par’etmez (Ta beauté ne vaut rien)

Le 12 octobre dernier, le 49 ème festival du film d’Antalya a décerné son Orange d’Or et une pluie de récompenses au film du réalisateur Hüseyin Tabak  : Güzelliğin On Par’etmez’ (Ta beauté ne vaut rien).  Un film qui raconte la  difficile adaptation  de Veysel, un enfant de 12 ans qui  vient de quitter son village natal en Turquie pour vivre en Autriche avec ses parents. La rencontre avec un voisin,  Cem 33 ans un asik (musicien alévi) va bouleverser sa vie.

Abdülkadir Tuncer (13 ans), qui joue le rôle de l’enfant déraciné, a reçu la récompense du   meilleur acteur. Il avait été sélectionné après un casting de 800 enfants. « Nous avons cherché partout, dans les écoles, dans les rues. Nous avons eu beaucoup de chance de l’avoir trouvé » déclare le réalisateur. Évidemment, de par le prénom de l’enfant, Veysel, comme de par le titre du film, l’ombre d’Asik Veysel, un immense chanteur alévi, aveugle, plane sur le film.Güzellin on para etmez est aussi le titre d’une de ses chansons.

La musique  d’Asik Veysel est même au cœur du film, déclare le réalisateur. Et ce sont ses chansons profondément anatoliennes qui parviennent à unir et rassembler ce qui menace parfois de se déchirer.

Le jeune réalisateur Hüseyin Tabak (il a 31 ans)  est né en Allemagne, dans une famille alévie originaire de Maras (Afşin). Il s’est inspiré en partie de sa propre histoire pour créer celle de Veysel. Une histoire qu’il n’a pas voulu plombante malgré certaines réalités parfois rudes (les rapports Turcs /Kurdes pas toujours simples dans la famille turco-kurde de Veysel par exemple ou les difficultés inhérentes à l’émigration ). Mais  « il y a toujours de bons côtés aussi « . Pour le reste il ne prend aucun parti, » hormis celui de l’humanité. »

Un film né aussi de son amitié avec les deux acteurs Nazmi Kırık et Orhan Yıldırım pour lesquels il a écrit le scénario. « Nous (l’équipe) avons voulu faire un film pour le peuple, pas de l’art pour l’art, ainsi que le recommandait Yilmaz Güney », et un film autant  pour les Turcs comme pour les Kurdes.

Espérons que Güzelliğin On Par’etmez échappe à la fatalité qui veut que les films primés au festival d’Antalya,  pourtant le plus souvent excellents et toujours très éclairants sur les réalités de la Turquie d’aujourd’hui ,  soient rarement distribués en France. Il est difficile de les voir ailleurs que dans les Semaines du cinéma turc à Strasbourg ou à Paris, qui  heureusement sont là pour montrer la vitalité du cinéma de Turquie. Malheureusement tous ceux qui aimeraient voir ces films n’habitent pas à proximité de ces deux villes.