23 avril, fête des enfants à Hakkari : couleurs républicaines – couleurs kurdes.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. lycéennes robes kurdes

Comme chaque année, la Turquie célébrait la fête des enfants le 23 avril  Une fête très républicaine à laquelle participent tous les enfants des écoles. On commémore le même jour la souveraineté nationale : le 23 avril 1920 se constituait le premier Parlement de ce qui deviendra, 3 ans plus tard, la République de Turquie et est présidé par Mustafa Kemal Atatürk.

Les écoles de  Yüksekova et de Semdinli, dans la province kurde d’Hakkari  étaient mobilisées pour la fête. Les représentants de l’État aussi. Ce jour là des gendarmes ont distribués des cadeaux aux enfants à Hakkari.

Mais un peu comme les fêtes du Heiva (14 juillet) en Polynésie française, qui sont davantage une  grande fête de la culture polynésienne, avec ses concours de danses, d‘himene (chants polynésiens)  et courses de pirogues qu’une fête républicaine, pour la fête des enfants la culture kurde de la province est de plus en plus à l’honneur.

Comme toute fête républicaine, cela commence par l’hymne national. A Semdinli,  les représentants de l’armée participaient à la cérémonie officielle. Il est vrai que dans les lycées du pays, des gradés sont aussi chargés de cours. Les autorités municipales (BDP) par contre ne s’y sont pas associées.

Semdinli 24 avril fête des enfants hymne national  soldats

Et naturellement Atatürk, le père de la nation, omniprésent dans les programmes scolaires, est célébré. Dans le lycée  anatolien de Yüksekova, TOKI un autre symbole de l’État, plus contemporain celui là, est aussi affiché.

Yüksekova fête des enfants 23 avril TOKI Atatürk

Deux petits privilégiés ont pris la place du kaymakam, le représentant de l’État dans le district pour l’occasion. (A Ankara, c’est au bureau du chef de gouvernement que d’autres se sont assis).

Yüksekova 23 avril fête des enfants. officiels

Des costumes rouge et blanc, couleurs de la République de Turquie pour ces petits de Yüksekova. Une tenue républicaine très musulmane (vue son âge)  pour une des petites filles.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.rouge et blanc

En version rouge, noir et blanc pour ceux -ci.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rouge blanc noir

Rouge et blanc, encore, à  Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants rouge et blanc

Celles-ci  ont adopté le rose que les poupées Barbie ont fait adorer des petites filles, même à Yüksekova (hélas)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rose

Rose rouge pour les filles et costumes et danses kurdes pour tous, par contre pour ces petits de Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants danses kurdes

Dans la même école, un professeur a initié sa classe au théâtre loufoque.

Semdinli 24 avril fête des enfants théâtre

Si les écoles de Foca sont au bord de la mer, les écoles de Semdinli ont bien vue sur la montagne. Moins de touristes s’y rendent, n’empêche que la région est superbe.

Semdinli 24 avril fête des enfants vue montagne

Plus de danses en rouge et blanc, mais danses en costumes kurdes aussi, pour les plus grands dans les écoles de Yüksekova.

(cela doit sans doute aussi dépendre du professeur et si l’école est fréquentée ou non par les enfants des forces de l’ordre, policiers et militaires)

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  danses kurdes 4

Séance de pose dans les beaux vêtements kurdes avec le professeur

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes. 2

Encore mieux quand on y est aussi les vedettes, dans les robes kurdes des jours de fêtes. Yüksekova 23 avril fête des enfants. robes kurdes

Dans cette classe, c’est la kina gecesi (nuit du henné) d’un mariage kurde qu’on a dansé. Le fiancé est rayonnant. Bon, le vert du voile de la fiancée est juste passé à l’orange (on est dans une école de la République quand-même)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes

La fiancée resplendissante dans sa robe rouge. Le fiancé semble davantage intimidé depuis qu’elle a retiré son voile.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde 2

Un air plus modeste pour la fiancée (qui a bien appris la leçon) devant la corbeille du kina. Le fiancé semble toujours aussi intimidé.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde

Les invités de la noce, dansent. Il y a pas bien longtemps , c’étaient les tenues portées par tous les villageois et villageoises du district. Ces coiffes à pompons multicolores sont quand-même plus seyantes que le foulard islamique contemporain. Ils sont beaux aussi les garçons.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  costumes kurdes 4Yüksekova 23 avril fête des enfants.  mariage kurde 6A partir des années 80, comme la langue et les chants, les costumes kurdes ont été interdits par la République. Dans les villages ils sont restés tolérés, mais de telles festivités étaient inimaginables il n’y a pas si longtemps,dans des écoles, principales vecteurs du bourrage de crâne républicain.

Ce monsieur doit se réjouir de voir ainsi danser ses petits enfants.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  grand père

A Hakkari, chef lieu de la province,  des festivités officielles étaient organisées pour la « fête de la souveraineté nationale et des enfants ». Là ça devient sérieux : c’est  le moment de l’hymne national.

Hakkari 23 avril fête des enfants officiels

C’est sous le regard d’un fondateur de la République géant et d’un immense drapeau que les petits font leur show

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. danses orientales

Des danses et robes kurdes d’Hakkari aussi parmi  les prestations.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle

Ambiance républicaine dans le public

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. public

Pour les officiels de la province, un repas champêtre « de la paix » était organisé. Enfants et femmes n’étaient pas conviés aux réjouissances (machiste la République à Hakkari ? ).Madame la maire d’Hakkari, BDP, nouvellement élue a sans doute décliné l’invitation.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas. 2Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas

On y dansait quand-même le halay entre hommes :  ceux qui mènent la danse sont peut-être (pas certain) des notables de villages korucus

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. halay

Le 23 avril, c’est aussi le jour où on rappelle que ce n’est pas la fête pour tous les enfants en Turquie, où plus de 8 millions d’enfants sont contraints de travailler, comme les petits cueilleurs de fraises de la région de Mersin.

Le BDP, le parti kurde qui n’a pas pris part à cette fête très républicaine rappelle que nombreux enfants ont été tués par l’Etat cette dernière décennie en Turquie, et comme pour les adultes leur mort reste systématiquement impunie.

 

Enfants tués par l'EtatBerkin Elvan (14 ans) dont le prénom – et la maman – est kurde et qui est devenu le principal symbole  de la répression (et de l’impunité) policière du mouvement Gezi, n’est que le dernier d’une longue liste. La plupart des enfants tués sont kurdes, comme  Ugur Kaymaz, 12 ans, assassiné de 14 balles par des policiers à Kiziltepe (Mardin ) ou  Ceylan Önköl (14 ans) dont la famille avait elle même du rassembler le corps déchiqueté à Lice (Diyarbakir). Ou encore Seyfullah Turan (16 ans) frappé violemment à la tête  à coups de crosse de fusil, sous l’œil d’une caméra de TV tandis qu’un de ces camarades (14 ans ) se noyait dans la rivière glacée en fuyant, il y a cinq ans, un  23 avril 2009 à Hakkari.

 

 

 

 

 

 

Le Hizbullah enflamme à nouveau l’université Dicle à Diyarbakir.

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Décidemment, l’anniversaire du Prophète semble bien se transformer en rituel à l’université Dicle de Diyarbakir. C’est la seconde année que ces festivités religieuses deviennent un prétexte pour déclencher des heurts entre militants de Huda Par (ex Hizbullah reconverti), étudiants apocu (sympathisants d’Ocalan) et  les forces de l’ordre.

Le  scénario que j’avais relaté il y a un an exactement s’est reproduit cette semaine. Lundi 14 avril, une quarantaine de membres d’une association étudiante pro Hizbullah ont à nouveau  tenté de coller des affiches dans le bâtiment du département d’architecture : des invitations à se rendre aux célébrations religieuses que leur mouvement organise depuis une dizaine d’années. Ils étaient encore armés de gourdins et de couteaux et étaient donc bien décidés à en découdre avec l’association étudiante apocu (sympathisants d’Öcalan) qui règne en maître sur le campus. Cela a dégénéré et l’onde de choc s’est transmise à d’autres départements. Les forces de l’ordre sont intervenues. Il y a eu une soixantaine d’arrestations, dont quelques étudiants pro Hizbullah. Comme l’année dernière toujours l’université a été fermée et les examens suspendus.

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Cette année les heurts ont duré moins longtemps (il est vrai que l’université est bouclée par un lourd dispositif policier ). Et si les forces de l’ordre n’y sont pas allées mollo avec leurs matraques et semblent cette fois encore s’en être davantage pris aux étudiants apocus qu’aux pro Hizbullah, il n’est pas fait état de blessés. Pas de nuage de gaz lacrymogène non plus. L’année dernière, c’est par hélicoptère qu’il avait été déversé sur les étudiants qui se réfugiaient dans les champs environnants. C’était avant Gezi!

La plupart des étudiants arrêtés ont été remis en liberté après une nuit de garde à vue. Mais cela reste une nouvelle version du même film.

Il serait étonnant que le Hizbullah considère qu’enflammer l’université Dicle soit juste une façon comme une autre de célébrer la naissance du Prophète. Ce n’était pas un hasard si la précédente intervention musclée de ses militants avait eu lieu un mois à peine après l’annonce « officielle »  du processus de paix entre l’Etat et le PKK ,par Öcalan lors du Newroz de Diyarbakir.

Elle avait aussi marqué le retour de la visibilité du mouvement dans le paysage urbain « Je n’aime pas ce quartier, me disait une jeune mariée qui vit dans le quartier populaire de Baglar depuis son mariage. Il y a plein de hizbullah. Avant ils le cachaient, maintenant ils s’affichent : leurs femmes sont complètement voilées de noir ». Et sur le campus, dès le lendemain des troubles, le nombre d’étudiantes adoptant une tenue ne laissant paraître que leurs yeux se serait accru, selon des étudiantes de l’université  Dicle.

 Recommencer le même scénario cette année est sans doute une façon d’imposer la présence du parti ultra religieux et surtout très anti PKK sur le campus. Possible aussi qu’il soit furieux de la décision prise par la commission des affaires religieuses (une nouveauté) du DTK/ BDP de lui couper l’herbe sous le pied, en décidant lui aussi de célébrer la naissance du prophète. Et pour cette première célébration, le parti voit grand, puisque c’est sur l’espace où on célèbre Newroz qu’aura lieu la célébration, le 19 avril prochain

Les drapeaux noirs ou verts de la célébration hizbullah-Huda Par  y seront  absents.

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Les femmes fantômes aussi.

Diyarbakir anniversaire du prophète

Et les sympathisants BDP qui par conviction religieuse se rendaient à la grande célébration hizbullah, vont très certainement la bouder cette année.

Dorénavant il va y avoir compétition d’anniversaires du Prophète à Diyarbakir !

Ce serait une idée d’Öcalan, comme pour la « conférence de l’Islam démocratique » qui doit être organisée le mois prochain à Diyarbakir, et qui se veut une réponse « démocratique » à l’idéologie des mouvements islamiques radicaux, comme Al Nusra ou ISIS que les apocus accusent Huda-Par de soutenir contre leurs « frères » de Syrie.  C’est aussi la marque d’une véritable révolution culturelle au sein du mouvement kurde de gauche, qui va peut-être y faire grincer quelques dents, même si la mue ne date pas d’aujourd’hui.

Quant à  Huda-Par – le Hizbullah nouveau- il a obtenu 4,5 % des voix à Diyarbakir le 30 mars dernier (la palme ne va pas à Baglar (4,2%), mais à Ergani où il obtient 9 % des voix ! bonjour l’ambiance dans cette ilçe conquise par le BDP). Même s’il reste très loin de pouvoir concurrencer le BDP (55 % des voix) ou l’AKP (35%), il est quand-même devenu le 3ème parti de la province pour sa première expérience électorale. Il obtient 6 % des voix à Bitlis et 7 % à Batman, son ancien fief. Dans ces trois provinces kurdes, il fait dorénavant partie du paysage politique.

Ces heurts tombent au moment où la rectrice de l’université, madame Ayşegül Jale Saraç, fait face à des investigations de ses autorités de tutelle, le YOK. Madame la rectrice avait fait la UNE des médias en s’affichant la semaine dernière avec un foulard islamique, ce qui fait d’elle la première rectrice voilée de Turquie. Mais ce n’est pas ce que lui reproche le YOK, et encore moins son ministère.

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Madame Saraç est soupçonnée d’être membre de la « cemaat », le mouvement de Fetullah Gülen, et d’avoir fait preuve de favoritisme lors du recrutement ou de la promotion de professeurs, à charge pour ces favorisés de verser une contribution au mouvement. Il faut dire que le mouvement güleniste devenu l’ennemi n°1 de Recep Tayyip Erdogan  n’apprécie pas beaucoup le processus de paix (il suffit de lire les articles consacrés au sujet ces derniers temps dans Today’s Zaman pour s’en rendre compte ). Pas étonnant donc que la chasse aux sorcières post électorale annoncée par le chef de gouvernement commence à Diyarbakir.

Mais si ces allégations sont vraies, ce que la rectrice réfute, son ministère ne pouvait l’ignorer, et ce serait alors sans doute la raison pour laquelle elle avait été nommée à la direction de cette université sensible, en 2008. Elle a même été candidate sur la liste AKP aux dernières législatives, quand la cemaat était une alliée du gouvernement.

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Par contre personne ne paraît s’interroger sur ses éventuelles responsabilités dans les magouilles qui se pourraient se tramer derrière l’arrachage de milliers d’arbres dans la zone protégée des jardins du Hevsel début mars. Pourtant, le terrain dans la vallée du Tigre appartient à l’université Dicle. Il faut dire que ces arrachages auraient eu lieu avec l’accord du ministère des eaux et forêts que personne ne soupçonne d’être sous la coupe de la cemaat. L’objectif serait d’y laisser place nette à la construction de logements de luxe, qui pourraient bien faire partie du « crazy project » pour Diyarbakir de Tayyip Erdogan, pour la plus grande joie de TOKI.

demirtas-hevsel-bahceleri-bir-gezi-direnisidir_Les bureaux de la rectrice ont assuré que l’arrachage de 7000 arbres n’étaient qu’une mesure préventive contre les incendies. Mais des étudiants se sont  relayés  et ont campé  sur place pendant plusieurs semaines pour éviter le retour des bulldozers, avec le soutien du BDP. Et processus de paix aidant, cette fois les forces de police se sont contentées de les observer. Un mouvement Gezi de Diyarbakir , sans   violences et qui  a mis fin à l’arrachage des arbres.

Mais l’Assemblée de Turquie vient d’adopter une nouvelle législation autorisant les grands travaux d’équipement (voies de communication, centrales électriques ou … bâtiments universitataires) dans les zones forestières protégées.

Un beau reportage en images sur ce mouvement ICI

Recep Tayyip Erdogan ne veut plus de cohabitation (entre étudiants) avant le mariage.

L’absence de polémiques qui a accueilli l’entrée de quatre femmes députées portant le foulard islamique à l’Assemblée aurait-t-elle frustré Tayyip Erdogan ? L’opposition CHP a en effet soigneusement évité de tomber dans le piège et de transformer ces 4 députées, jusque là incolores, en victimes des laïcs, alors que le chef de gouvernement AKP semble se mouvoir comme un poisson dans l’eau dans les tensions.

Son objectif est-il surtout d’embêter les étudiants du mouvement Gezi et d’exercer une surveillance encore plus étroite sur eux à un moment où le YÖK (haut conseil à l’éducation) vient d’adopter de nouvelles règles qui interdisent la distribution de tracts ou la pose d’affiches, sous peine d’exclusion de l’université ?  Ou estime-t-il que ses succès électoraux successifs ont fait de lui un nouveau « père »  (Ata) du pays et de sa population dont il doit surveiller les mœurs et  à laquelle sa propre famille, à laquelle il ne cesse de faire référence, doit  servir de modèle ?

Toujours est-il que la semaine dernière, ses considérations en matière de mœurs ont à nouveau provoqué un tollé. Prenant pour prétexte l’existence d’un important parc locatif non déclaré auquel les étudiants ont recours par manque de places en foyers universitaires – un réel problème avec l’augmentation massive du nombre d’étudiants – il s’en est pris avec virulence aux logements privés dans lesquels étudiants de sexes différents cohabitent.

Et dieu sait ce qu’ils font alors…..

Une cohabitation qu’il déclare contrainte par le manque de logements universitaires  et dont selon lui les voisins de ces logements  se plaindraient, tandis que les parents pleurent et demandent  : «  Que fait l’état ? ».  Comme l’ex président Nicolas Sarkozy, Recep Tayyip Erdogan raffole inventer un interlocuteur imaginaire qui lui demanderait d’agir. Cette fois ce sont « les parents »,  tous sensés partager sa morale personnelle –  comment de « vrais parents » pourraient-ils tolérer une chose pareille ! – et de tout aussi imaginaires « voisins » importunés ( sans doute voyeurs, pour observer ainsi ce qui se passe à l’intérieur de ces logements) .

Ce sont donc ces très improbables parents  qui le supplient de remette de l’ordre (moral) à cela. Sa réponse est immédiate et  il annonce que si nécessaire, il prendra des initiatives en matière légale. En attendant, les gouverneurs sont sommés d’être vigilants et de surveiller ce qui se passe dans les logements étudiants, privés et …universitaires.

Il paraît que même dans les cités universitaires il se passerait des choses que sa morale réprouve (!) Pourtant, à part quelques universités ultra privilégiées comme Bogazici à Istanbul, les cités universitaires ne proposent pas de chambres individuelles. Les étudiant(e) s sont au moins 4 par chambre et les sanitaires communs à l’étage  qui est non mixte,  et même tout le bâtiment (pour celles que je connais) Si on imagine d’éventuels garçons parvenant à s’infiltrer la nuit dans le bâtiment des filles, ce ne doit être drôlement difficile d’y dénicher un endroit quelque peu intime

L’été dernier j’ai passé une partie de la nuit à partager des verres de thé avec les 2 agents chargés de la sécurité (güvenlik) de la toute neuve cité universitaire de Dersim. Selon la « gardienne » des filles, ce n’est pas du tout un job « peinard ». Il y a des bagarres entre filles, pour des histoires aussi puériles que « vous dites du mal de nous ! » (étudiantes turques) quand d’autres filles parlent en kurde (paranoïa sans doute exacerbée si elles sont pestes), des descentes de police (à l’aube) etc…mais il n’a pas été question d’orgies qu’elle aurait du interrompre. Et même en plein festival, aucun homme ne s’est introduit dans le bâtiment des filles, pourtant contigüe. Or il y avait beaucoup d’étudiants venus de tout l’ouest du pays avec les bus des dernek alevis.  Cela ne doit pas  donc pas être dans leurs habitudes.

(La bagatelle à mon avis devait plutôt se passer sous les tentes. Mais il vaut mieux éviter que certains l’apprennent, ils risqueraient de faire interdire le camping pendant le festival de Dersim.

Muammer Güler, le ministre de l’intérieur a renchéri en affirmant que les logements  où les étudiants de sexes différents cohabitaient, servaient de…centres de recrutement pour les organisations terroristes !  Bref, il est urgent que l’État prennent la place de ces parents inconscients qui tolèrent  que leur fille vive avec son petit copain – ou des copains tout court, la vouant ainsi à devenir une poseuse de bombes.

La cohabitation entre étudiants de sexes différents reste sans doute moins courante à Istanbul qu’à Berlin. Mais c’est une situation qui n’a rien d’exceptionnelle et est de plus en plus tolérée, même si elle reste proscrite dans certains quartiers. Et même dans des petites villes provinciales comme Van, le temps n’est plus où les copains turcs qui nous rendaient visite dans la maison que nous louions dans un quartier (encore) populaire du centre d’Istanbul prenaient la peine de s’adresser en anglais à quelques voisines, pour éviter les plaintes près des propriétaires (personne ne se mêlait de ce que nous pouvions faire entre étrangers).

Et cela n’a rien de nouveau. Ömer, le héros de mon roman préféré « le Diable qui est en nous » – dont l’auteur (Sabahattin Ali)  est mort assassiné très probablement par l’état profond en 1948 –  un étudiant pauvre d’Istanbul , s’était installé avec sa petite amie, une cousine (je crois) venue de province, qui certes avait rompu tous ses liens avec sa famille, et dans un logement dont la loueuse est grecque. Mais cette cohabitation qui n’avait rien de chaste, mais n’a nullement  « fait la perte » de la jeune femme, puisqu’après avoir quitté son amant, elle épouse un jeune homme moins « tourmenté  » et « bien sous tout rapport », quoique sans doute bien trop peu fortuné pour prétendre devenir le gendre de Tayyip Erdogan.

Or il s’avère que s’il y a bien eu de nombreuses plaintes de voisinage contre des logements locatifs non déclarés dans la ville de Denizli (5000 places en logements universitaires pour 45 000 étudiants) , comme  le chef de gouvernement le déclarait pour appuyer sa démonstration, ce ne serait pas des étudiants cohabitant avec leur petite copine qui seraient l’objet de ses plaintes, selon le journal Radikal qui a enquêté depuis, mais des logements utilisés par des dealers ou pour la prostitution. On comprend que le voisinage n’apprécie pas beaucoup.  Et si l’Etat décide s’en prendre aux étudiants de la ville plutôt qu’aux trafiquants,  ils ne sont pas prêts d’avoir la paix.

Or dès le lendemain des déclarations de Recep Tayyip Erdogan, une étudiante d’Istanbul qui partage son logement avec son copain dans le quartier de Tophane a eu la mauvaise surprise d’apprendre  que la police était venue enquêter sur eux, posant des questions indispensables au maintien de l’ordre public comme s’ils rendaient souvent visite à leurs parents. Selon elle, même son propriétaire, un électeur de l’AKP qui la connaît depuis longtemps (cela fait cinq ans qu’elle loue son logement et il ça m’étonnerait qu’il croit au coup de la «  dangereuse  terroriste ») n’aurait pas du tout apprécié.

Les propos de Tayyip Erdogan ont-ils donné des idées à quelque voisin mauvais coucheur qui aurait estimé de son devoir de  dénoncer ce comportement asocial au commissariat voisin ?

La loi turque n’autorise pas l’Etat à interférer dans le domaine privé.  A part envoyer sa police enquêter sur des gens qui n’ont rien fait, au lieu de s’occuper des trafics de drogue ou des réseaux de prostitution, on voit mal comment il pourrait empêcher ces cohabitations estudiantines sans s’en prendre à toute la société. Les étudiants  sont dans leur immense majorité des citoyens adultes comme les autres.

Imagine-t-il pouvoir transformer tout étudiant en mineur légal ? Ou envisage-t-il que la législation contraigne tous les couples à vivre selon les règles qui régissent sa propre famille ? Ce qui serait le propre d’un état totalitaire…. même  si ceux qui le dirigent sont élus par le peuple.

Et ce qui embêterait même des électeurs AKP. J’en connais qui jusqu’ici n’ont rien trouvé de mal à cohabiter  tout à fait ouvertement avec leurs petites amies successives.

Sa  façon de se mêler de la façon dont vivent les gens ne fait même pas l’unanimité au sein de l’AKP.  Bülent Arinç le président de l’Assemblée a  émis de sévères réserves. (Cela étant, quitte à être mauvaise langue, je soupçonne que ça en arrange certains, qui ne voient pas d’un bon œil son rêve de devenir le président du pays.

Mais pointer une nouvelle fois du doigt ceux qui ne vivent pas comme devraient le faire « de bons croyants » ne peut que favoriser la polarisation d’une société qui l’est encore davantage depuis le mouvement Gezi. C’est peut-être une stratégie électorale. Mais les citoyens de Turquie vont peut-être finir par avoir envie de leaders qui les réconcilient. D’autant que le drame de la  la Syrie ne les rassurent pas .

Ou à défaut, des leaders qui  ne décident pas d’interférer comme ça dans leur vie privée.

Les gaz sur Taksim ont masqué le massacre d’Uludere.

Le 11 juin dernier, tous les regards en Turquie étaient tournés vers la place Taksim où les forces de l’ordre chargeaient sur les manifestants, après le retour de Tayyip Erdogan du Maghreb. C’est le moment que le tribunal de Diyarbakir chargé de l’enquête sur le massacre d’Uludere choisissait  pour se déclarer incompétent et transférer le dossier à un tribunal militaire.  Un dossier  classé confidentiel depuis le début de l’enquête, ce qui en dit long sur la volonté de faire la lumière sur un des plus graves massacres de civils en 30 ans de conflit entre le PKK et l’armée turque.

La justice ne cherchera donc pas  à lever le voile sur les circonstances ayant causé  la mort de 34 petits contrebandiers kurdes, dont la plupart n’avaient pas 20 ans (et le plus jeune 12 ans), massacrés par les bombes de F16, la nuit du 28 décembre 2011. Alors que de très hauts gradés sont traînés devant les tribunaux pour X complots (contre l’AKP), c’est une autre affaire quand c’est de la mort de civils kurdes dont il est question.

Les familles des victimes n’auront eu le droit qu’à une compensation financière – qu’elles refusent toutes de toucher jusqu’à ce que les responsables soient jugés – et aux larmes compassionnelles de madame Emine Erdogan, l’épouse du chef du gouvernement.  Après avoir refusé de leur adresser des excuses, l’Etat dont les avions de chasse s’étaient acharnés sur leurs enfants, leur refuse le droit à connaître la vérité et au moindre  semblant de justice .

Recep Tayyip Erdogan a même tenté de semer la suspicion en déclarant que certaines victimes pouvaient être « des terroristes du PKK » car «  il arrive que ceux-ci  s’habillent en civil » ! Alors que ces garçons étaient tous connus dans leurs villages korucus (villageois supplétifs de l’armée rétribués par l’état  environ 200 euros mensuels) et donc des autorités locales.

Est-ce la raison pour laquelle ni le gouvernement, ni l’état major, ni les grandes chaines de TV, n’avaient jugé utile de manifester de reconnaissance aux villageois, parents ou proches de victimes,  qui 6 mois plus tard se portaient au secours de soldats du contingent  blessés dans un grave accident de minibus (10 morts) à proximité de leur village ? Quelques mois plus tard, Emine Ürek, qui faisait partie de ceux-ci, sera désignée  parmi les personnalités de l’année du journal Zaman. Les F16 ont tué son fils de 16 ans

Personne pourtant n’avait porté secours à leurs propres enfants après le bombardement. Craignant d’être confrontée à la colère des villageois, l’armée avait préféré ne pas se rendre sur les lieux. Des blessés qui auraient pu être sauvés, ont agonisé des suites d’hémorragies ou à cause du froid.

 

Les autorités comptent sur l’oubli de l’opinion publique accuse Nuşirevan Elçi, le président du barreau de Sirnak et avocat des familles. Et elles choisissent le moment pour liquider  discrètement les enquêtes qui avaient bien du être ouvertes.

Ihlan Sener (AKP) le président  de la Commission aux Droits de l’Homme de l’Assemblée, avait déjà fait traîner jusqu’au très médiatisé Newroz de Diyarbakir (où allaient être  « annoncées » les négociation de paix avec le PKK) pour rendre publiques les conclusions de l’enquête menée par la sous commission qu’il présidait. Un rapport qui concluait que ce massacre n’avait pas été intentionnel mais serait la conséquence d’une série de disfonctionnements et d’un problème de communication entre l’armée et les services secrets.  Les principales mesures préconisées étant de prendre des mesures drastiques contre… la contrebande.  Vue l’ampleur de celle-ci sur toute la frontière, la communication doit d’ordinaire être exemplaire, pour que les bombes des F16 aient réussi jusqu’ici  à éviter de tels carnages !

Un rapport que seuls les députés AKP et MHP (extrême droite) de la sous commission avaient cautionné et que ceux du CHP et du BDP avaient dénoncé depuis longtemps. 3 mois plus tôt, pour le   premier anniversaire du massacre, ils  avaient rendu public des contre-rapports, impitoyables sur la façon dont Sener avait conduit l’enquête parlementaire et accepté les réticences de l’armée à fournir les renseignements demandés.

Selon ceux-ci, c’est une information affirmant que Fehman Hüseyin, un haut commandant du PKK, serait parmi les contrebandiers, qui aurait déclenché l’opération. Le commandant kurde syrien  devait être liquidé à n’importe quel prix (Est-ce ce qui explique le pilonnage privilégié à l’attaque terrestre, qui aurait laissé la possibilité  à de très jeunes civils de se rendre ? Ou certains voulaient-ils en profiter pour « donner une leçon » aux contrebandiers de la région ?).  Levent Gök (CHP) déclare que le chef d’état major, le commandant de l’armée de l’air, celui de la 3ème division de gendarmerie devraient être tenus militairement responsables et le chef du gouvernement responsable politiquement.

Selon eux, en effet, une telle opération n’avait pu être menée sans que le chef du gouvernement n’ait été averti du massacre de  civils qu’elle serait . D’autant que toute opération transfrontalière requiert une autorisation du gouvernement. Or la présence de patrouilles militaires avaient bloqué ces groupes de contrebandiers du côté irakien de la frontière.  C’est au Kurdistan irakien, à 2 pas de leur village, qu’ils ont été massacrés. En tout cas, c’est certain qu’une telle décision n’a pu être prise qu’à un très haut niveau.

Quelques jours plus tard, Selahattin Demirtas, le président du BDP déclarait que c’était Recep Tayyip Erdogan lui-même qui avait donné l’ordre de l’opération, ce qui expliquait que les autorités cherchent à  cacher la vérité. Une opinion largement partagée dans la région.

Selon certains observateurs, l’objectif de ceux qui ont fait filtrer la fausse information de la présence de Fehman Husseyin, pourrait d’avoir voulu nuire au processus de paix qui se négociait discrètement. Mais outre celle de l’origine de cette fausse information, bien d’autres questions restent posées.  Avec la  décision du tribunal de Diyarbakir, vient de s’éteindre le dernier espoir de justice  auquel les familles des victimes pouvaient se raccrocher.

Il est peu probable que les négociations de paix qui se poursuivent suffiront à faire oublier ce nouveau traumatisme dans la région kurde. Et il n’est  pas certain non plus que la justice décidera  de lever les accusations de « tentative de meurtre » qui pèsent sur 5 cousins des victimes, qui submergés par la colère avaient accueilli par des jets des pierres le kaymakam (sous-préfet) venu présenter ses condoléances, le jour du massacre.  Ce sont les seuls avoir été  détenus lors de gardes à vue dans l’affaire d’Uludere.

 

Et comme pour bien montrer que le processus de paix est le dernier de ses soucis, un autre  tribunal de Diyarbakir vient d’infliger une forte amende (1300 euros/famille)   aux familles des victimes. Motif :  le 500ème jour suivant le massacre, elles s’étaient rendues sur les lieux de celui-ci, à quelques kilomètres de leurs villages, de l’autre côté de la frontière. Et elles n’avaient pas fait le détour par Harbur, le seul poste frontière, à  5 ou 6  heures  de route au moins  des villages.

Voici le nom des victimes d’Uludere et leur âge au moment où ils ont été tués :

Violences et provocations : que s’est-il passé à l’Université Dicle de Diyarbakir ?

 

Le campus de l’université  Dicle de Diyarbakir en proie à de  véritables batailles rangées entre étudiants (sympathisants du PKK versus sympathisants du hezbollah turc – enfin kurde de Turquie plutôt) rapportait Today’s Zaman comme la plupart des médias turcs , des hélicoptères utilisés par les forces de l’ordre pour asperger les belligérants de gaz lacrymogènes, l’université Dicle à Diyarbakir était secouée de violences, les trois premiers jours de la semaine.

Il y a eu des dizaines d’arrestations et  7 blessés  officiels, dont un grave. En fait  sans doute bien davantage. Ce n’est évidemment pas sur les fleurs de colza que s’abattent les matraques des policiers de la photo, et celui (ou celle) qui reçoit les coups ne doit pas se relever en bon état. Mais les blessés lors de protestations évitent de se rendre à l’hôpital public à Diyarbakir. La police y ferait des descentes.

 

Mercredi la  situation était devenue  si alarmante que  les autorités ont décidé de fermer l’université jusqu’à la fin de la semaine. Assiste -t -on à un retour des années 70 quand étudiants d’extrême droite et d’extrême gauche allaient parfois  jusqu’à s’entretuer  ? Inquiètes de nombreuses personnalités  de la ville, politiques, représentantes  de la société civile ou responsables de médias, toutes tendances confondues,  ont appelé les étudiants  au calme.

 

Pourquoi un tel déchaînement de violence  ? Selon Today’s  Zaman, tout aurait commencé à la suite d’une altercation qui aurait dégénérée  entre un groupe d’ étudiants sympathisants du hizbullah et  sympathisants du PKK. Ces derniers n’auraient pas toléré que les premiers distribuent des tracts  annonçant le programme de célébrations de la naissance du prophète. Il y aurait eu un blessé dans le groupe des hizbullah ce qui aurait donné lieu à des opérations de représailles et à l’escalade.

J’avoue que  l’article de Today’s Zaman  m’a paru un peu orienté. En effet les étudiants pro kurdes y sont  présentés comme  des sympathisants de « l’organisation terroriste PKK ». Alors que le journaliste préfère user de conditionnel pour parler des sympathies des étudiants religieux  avec le mouvement hizbullah (et même pour la relation de ce dernier avec le terrifiant JITEM, une unité non officielle de gendarmerie, responsable d’exactions au nom de la contre guerilla), oubliant surtout de rappeler que le hizbullah est un mouvement ultra violent, accusé de nombreux meurtres ciblés et d’avoir usé de tortures contre des nationalistes kurdes ou des militants de la gauche laïque.

Ils sont aussi suspectés d’avoir assassiné Gaffar Okkan le chef  de la police de Diyarbakir qui s’était un peu trop opposé à eux. Un chef de la police tellement apprécié dans la ville que plein d’enfants nés en 2001, l’année de son assassinat, portent son prénom.

Surtout l’article  n’explique  pas pourquoi il n’y a pas eu de telles confrontations entre étudiants plus tôt.  La naissance du prophète est pourtant célébrée chaque année.

Or, justement, il y a un mois un Diyarbakir, j’avais interrogé  les étudiantes qui m’avaient reçue sur  les relations qui régnaient  sur le campus  entre différents groupes (étudiants non kurdes venus de l’ouest, sympathisants AKP..). La réponse était claire  » A l’université de Diyarbakir, les violences sont avec les forces de l’ordre, pas entre étudiants« 

« Avec les islamistes de la « Cemaat » (communauté de Fetullah Gülen)  on se dit « selam » (bonjour) et ça s’arrête là » m’avait expliqué une étudiante en master de droit. Une distance courtoise qui se marque dans l’espace .Dans les amphi de droit  – et pas de raison que ce soit différent dans les autres – les vatansever (nationalistes kurdes)  s’intallent à droite de la chaire du professeur, la « Cemaat » au centre, et les indifférents à gauche, près des fenêtres ». Mais le mur n’est  pas infranchissable. Un (e)  étudiant(e) de la cemaat préférera souvent  s’assoir près d’un « sympathisant du PKK » plutôt que d’une personne du sexe opposé !

Bref, pas de sympathie entre religieux (pro AKP)  et nationalistes kurdes( BDP), mais rien non plus  qui suggère l’intolérance anti  religieuse  évoquée  par l’article de Today’s Zaman. Certes,  si le mouvement kurde se méfie  du mouvement fethullah, il ne suscite pas la même haine que le hizbullah.  Mais de ces derniers il n’avait pas été question. J’en déduis qu’ils devaient se faire assez discrets sur le campus

J’ignore évidemment ce qui s’est réellement passé, mais la version que le journal Bianet vient de présenter me parait  plus convaincante. Selon ce journal, ceux qui  avaient tenté de distribuer des tracts  sur le campus n’étaient pas des étudiants, mais un groupe d’ individus extérieurs à l’université. Et ils ne se  seraient pas contentés de distribuer des tracts.  Ils  auraient aussi lancé des slogans hostiles au PKK. Ce serait aussi des éléments extérieurs qui peu après auraient attaqués des étudiants pro kurdes avec des bâtons et des couteaux  dans le bâtiment du département de sciences de l’éducation où ils s’étaient réfugiés (7 blessés).

Un comportement pour le moins étrange en cette période d’ouverture de négociations de paix entre le gouvernement turc et le PKK . Des négociations  qui ne plaisent  bien sûr pas à tout le monde.  Des provocations étaient attendues.

Parmi ceux dont elles ne doivent pas faire l’affaire, il y a notamment l’Iran. Or c’est là que se sont réfugiés  les fondateurs du Hizbullah, lorsqu’il ont  été libérés de la prison où ils avaient échoué. En effet la justice avait mis une telle diligence à juger ces assassins, qu’elle a du finir par les libérer.

De plus  depuis que la Turquie a accueilli un radar américain dont la fonction principale est de la surveiller, l’Iran et le PKK respectent un  cessez le feu . Or il est probable que certaines  branches de  l’organisation ne sont pas très chaudes non plus pour suivre les directives du leader Öcalan.

Évidemment, c’est loin d’être suffisant  pour en déduire  que les étudiants qui se confrontaient sur le campus  de Dicle sont manipulés par  Téhéran. Ce qui est certain, c »est que tout cela sent les provocations à plein nez.  Et l’article de Today’s Zaman est bien d’accord avec ça.

 

 

 

 

Figures de femmes kurdes : Le 8 mars à Dersim.

Comme je le disais dans un précédent billet, en Turquie  la journée de la femme kurde a duré  toute une semaine. Il fallait sans doute  ça pour tenter de convaincre les sympathisant(e)s du mouvement kurde qu’un processus de paix était bien enclenché.

Depuis la divulgation du message de paix  d’Öcalan pendant la  fête du Newroz, il est probable  que l’état d’esprit ait changé, pour peu que  les  F16 aient  cessé leurs décollages incessants de Diyarbakir. Les jours qui avaient suivi la très médiatisée seconde visite des députés BDP à Öcalan dans sa prison d’Imrali, c’était infernal. En plein orage sur la ville, on ne pouvait pas distinguer le vacarme des F16 qui revenaient de lâcher leurs bombes sur Qandil de celui de la foudre. Cela n’aidait pas vraiment à voir approcher la paix.

Entre ceux qui estimaient que le leader du PKK avait « vendu le Kurdistan » (des nationalistes kurdes non apocu) et « son peuple » qui le considère infaillible mais déclarait n’avoir aucune confiance en Recep Tayyip Erdogan,  s’il y avait sans doute des Kurdes optimistes sur cette paix annoncée,  je n’en  ai pas rencontrés en ce début du mois de mars. Et il faudra sans doute  davantage que le message  d’Öcalan  pour  qu’une certaine confiance  s’installe.

La semaine kurde de la femme, deux semaines avant Newroz était donc l’occasion pour commencer à chauffer les sympathisants  avant la  » révélation « – déjà largement éventée – annoncée pour Newroz. Les femmes ont de l’influence au sein de leur famille et de leur quartier.  L’occasion sans doute aussi de montrer au gouvernement AKP que la mobilisation kurde ne faiblit pas.

Cette année exceptionnellement la manifestation du 8 mars était organisée à Dersim (Tunceli) , en hommage à  Sakine Cansiz, une des trois militantes kurdes assassinées à Paris, une des fondatrices du PKK, qui rejoindra la guérilla après avoir été terriblement  torturée dans la prison de Diyarbakir    Des dizaines de bus la plupart affrétés par le BDP ont afflué vers la petite capitale de province.

A Diyarbakir le départ était prévu à 6 heures. La route allait être longue. Il a fallu faire un détour important car le convoi était trop important pour emprunter le feribot de . A Dersim j’ai  compté au moins une vingtaine de véhicules autobus et quelques minibus de Diyarbakir. Ils en partaient de tous les arrondissements.  D’autres venaient de Batman,  Mardin, Sirnak, Van, dont j’ai reconnu les femmes aux longues manches nouées de leurs robes kurdes.

Heureusement, c’est à 7 heures qu’a eu lieu le départ. A 6 heures on se réveillait chez les étudiantes qui m’accueillaient.  C’était sympa de retourner à Dersim, où j’avais fait sa connaissance,  avec Selda, l’étudiante dont j’avais raconté les démêlés avec la justice dans un précédent billet.  Finalement, elle a été acquittée avec tous ceux qui avaient été arrêtés dans cette rafle (mais ils avaient tous été virés de leur fac. Et lorsque la clinique où une des étudiantes avait ensuite trouvé du boulot  a appris qu’elle avait fait de la prison, elle a perdu son emploi, acquittée ou non).

Elles avaient réservé des places dans le bus du KESK, un syndicat de fonctionnaires dont les rangs ont été décimés par les arrestations.  A l’aller il y avait de l’ambiance dans les bus et dans certains minibus on dansait même des halay !

Peu avant d’arriver le convoi a été arrêté pour un contrôle routier.  Il y aurait eu excès de vitesse.   Pendant les pourparlers avec les chauffeurs les filles se sont lancés dans un halay endiablé (chanté en kurde évidemment). J’ai un peu eu l’impression que c’était leur façon de narguer les policiers.

 

Dès l’arrivée à Dersim on a rejoint la manifestation qui venait de commencer. Là aussi il y avait de l’ambiance avec les youyous  et les couleurs qui réchauffaient l’hiver retrouvé (plusieurs degrés de moins qu’à Diyarbakir).

 

Au premier rang, marchaient  des mères de victimes du massacre d’Uludere qui avaient fait le trajet depuis Sirnak.  Elles  attendent toujours les excuses de l’Etat et que les responsables soient traînés devant un tribunal. Aucune famille des 34 petits contrebandiers massacrés  n’a accepté de toucher à la compensation financière qui leur a été versée.

 

« Jîn Jîyan  Azadi »( Liberté pour le corps des femmes) était le slogan de la manifestation.

 

« Sakine,  Leyla, Fidan  » , les prénoms de 3 militantes kurdes assassinées à Paris.  » Fin des opérations politiques ! » ( c’est à dire des grandes rafles d’arrestations). La « fin des opérations militaires » est aussi un slogan, bien sûr.

 

« Libérez les (syndicalistes du ) KESK emprisonnés ». Les filles de Kayapinar (Diyarbakir) se sont pomponnées pour la manifestation.

 

Les étudiantes de Dicle Universitesi aussi. La veille c’était  brushing pour toutes.  Les couleurs kurdes  attendront  Newroz…

 

Mais le vert jaune rouge étaient bien là..notamment chez leurs aînées.

 

Et  la vente de foulards aux couleurs kurdes  était une excellente  affaire !

 

Tunceli « la main de bronze » est le nom turquifié de Dersim..qui était en argent.

« 

A Dersim (Tunceli) on  est bien dans une ville alévie. Sur la place principale, le portrait d’Ali (gendre et cousin du prophète)

 

Et une ville martyre. Les Baris Anneler (Mères de la paix) ont élu domicile sous la statue de Seyit Riza, pendu à l’âge de 83 ans pour l’exemple, lors de la féroce répression de 1937.  Ces femmes sont toutes aussi des mères de « sehit » (PKK tués) et de toutes les manifestations (les gaz lacrymogènes et les coups de matraque, elles connaissent). Elles sont très sollicitées pour les photos : sur celle-ci on distingue  une intruse.

L’une d’elle brandit un drapeau à l’effigie d’Öcalan. Ils se faisaient rares à Dersim, mais maintenant que le leader du PKK est devenu un interlocuteur officiel du gouvernement on les porte à visage découvert.

 

Cette dame est une dersimî comme le montre sa coiffe.

 

Cette dame aussi. Ses filles étudient à Diyarbakir et sont amies avec Selda. Un de ses frères vit à Paris.

 

 

La plus petite manifestante : « Ne touche pas à mon corps ».

 

Les hommes de Tunceli assistent un peu en retrait à la scène.

Madame le maire de la ville fera un discours en zazaki que les étudiantes de langue kurmanci ne comprendront pas.  Puis Gültan Kisanak, la vice présidente du BDP et Aysel Tugluk prendront le micro pour parler de la bonne nouvelle qui  s’annonce. Des discours que les filles avaient écouté les jours précédents à Diyarbakir. On en profite pour aller se réchauffer d’ un thé avant d’ aller faire une  balade.

 

Beaucoup de flâneuses ce jour là sur le bord du fleuve. La mobilisation kurdo-féministe n’est pas une raison pour oublier de faire sa prière pour ces femmes sunnites.  La cité alévie n’est pas habituée à une scène pareille.

 

Les cafés de l’été ont disparu  des bords du Munzur. Le décor est moins riant, mais ça n’empêche pas les innombrables séances photos.

 

Les étudiantes comme les femmes plus âgées adorent poser…puis admirer leur image

En fond sonore les oratrices. Je ne sais pas comment elles ne cassent pas leurs voix à déclamer comme elles le font.  Un art oratoire appris dès l’enfance dans les cours des écoles, où chaque matin des écoliers méritants hurlent la bonne parole d’Atatürk.

 

On était de retour pour le concert. Comme ce sera le cas aussi à Newroz, où Niyazi Koyuncu (le frère de Kazim) a chanté, la fraternité kurdo- laze est célébrée par les artistes. A Dersim c’est la chanteuse  Ayşenur Kolivar qui était la voix de la Mer Noire. Une femme montera sur le podium pour la ceindre avec un foulard aux couleurs kurdes sous les acclamations de la foule.

 

La dame qui est assise sur le podium est une  des Baris Anneler (les mères de la paix). Après son discours , elle n’est plus descendue du podium.

 

Après son excellente prestation, Ayşenur Kolivar  a gentiment posé avec ses admiratrices après avoir croulée sous leurs  embrassades.

 

La chanteuse kurde Rojda lui a succédé. Pendant le concert, les halay. En arrière plan un café de Dersim dont le propriétaire aussi est supporter du  club de Besiktas(çarsi). Rien d’étonnant dans cette ville d’extrême gauche.

 

Les garçons en profitent pour rejoindre les filles. Ils devaient en mourir d’envie depuis un moment..

 

En fin d’après-midi , la foule se rend en pèlerinage sur la tombe de Sakine Cansiz en entonnant des youyous. « Ce n’est pas loin » m’avait dit une femme  Dersimi. Les distances; c’est relatif…

 

 

En chemin on fait une pause à la Cemevi. Le lieu de culte alévi a sans doute eu rarement autant de visites de Sunnites à la fois. Un thé y est préparé pour les visiteuses.

 

Comme nous sommes arrivées parmi les dernières, nous avons pu voir la tombe de Sakine Cansiz, illuminée de bougies (rituel alévi). Pas facile pour autant de prendre les photos. Toutes sont floues. Des femmes y font des prières, sunnites, alévies, qu’importe.

Pendant le trajet du retour vers Diyarbakir, fini  les chansons. Tout le monde dort.

Ne pas reproduire ce billet sans mon autorisation SVP.

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Sevil Sevimli, l’étudiante lyonnaise condamnée à 5 ans et 2 mois de prison …mais libre de rentrer à Lyon !

Le président de l’université de Lyon 2 avait en partie raison d’être inquiet du contexte ambiant (il n’était pas le seul). Le tribunal de Bursa vient de donner son verdict. Sevil est donc condamnée à une peine de 5 ans, 2 mois et 15 jours de prison.

On sait que depuis les précédentes audiences elle n’était plus accusée de « diriger une organisation terroriste ». Mais le tribunal a jugé  qu’elle en avait fait la propagande  .  Selon le président de Lyon 2 toujours, le fait que  précédent procureur  – qui  demandait  la levée de l’interdiction de sortie du territoire, ce que les juges avaient refusé – avait été changé, n’était pas de très bon augure. Pour ma part j’avoue que j’espérais aussi que le verdict serait  reporté.

L’interdiction de  sortie du territoire a par contre été levée et Sevil devrait pouvoir rentrer en France (en attendant le procès en appel je présume) contre une caution de 10 000 lires (5000 euros) selon certains médias (qui titrent « A la fois la prison, A la fois la liberté »)  J’ai un peu de mal à suivre, mais  je ne suis pas juriste, même si j’ai fait quelques progrès ces derniers temps. Mais c’est une très  bonne nouvelle.

Apparemment le tribunal a décidé de donner un verdict « mi chèvre mi raisin »et de satisfaire une partie des demandes venues de France tout en montrant qu’il ne cédait pas.

L’étudiante Serein Özçelik a pour sa part écopé de 3 ans et 1 an de prison, tandis que 4 autres étudiants Burcu Akın, Ceren Cevahir, Kezban Yıldırım et Mustafa Erdal Harma ont été acquittés.

 

Cela doit être cependant le soulagement  pour sa famille et ses amis. Sa mère se sentait si mal qu’elle n’a pas pu assister au procès. Il va y avoir une belle fête pour son retour parmi les siens.

Et cette nouvelle  va certainement émouvoir  aussi la communauté des étudiants Erasmus en Turquie.

Comme pour la grande sociologue Pinar Selek, qu’un tribunal qui l’avait pourtant acquittée 2 fois  vient de condamner à une peine de prison à perpétuité  – malgré l’opposition du président du tribunal, assisté de juges qui ont une autre idée de leur fonction que lui, pour changer ainsi d’opinion selon les circonstances –  j’espérais pourtant  bien  écrire un post qui aurait eu pour titre :  ACQUITTEE.

Ceux qui lisent le turc pourront trouver un compte rendu de la défense de son avocat Me Aksu ICI