L’ange paon (Melek Taus) des Yézidis à l’honneur sur les robes kurdes dans les mariages d’Hakkari

 

robe kurde mariage paon photo anne guezengarA Hakkari, on n’a pas attendu que l’État islamique fasse une terrifiante entrée  à Sinjar pour découvrir les Yézzidis et leur ange paon (Melek Taus). L’été dernier, l’ange paon était déjà très prisé des élégantes lors des grands mariages de cette province kurde très lointaine d’Istanbul, mais frontalière avec le Kurdistan irakien. Les relations familiales et tribales avec Dohouk notamment où vivent de nombreux Yézidis,  y sont denses.

Je ne sais pas si c’est du Kurdistan que venait cette mode du motif du paon sur les robes de mariage, mais il était souvent à  l’honneur sur les nouvelles robes  que se font confectionner les proches de la mariée. La jeune fille sur l’image est la petite sœur de la mariée. C’est elle-même qui avait dessiné sa robe qu’un couturier de Yüksekova où elle vit et où  se déroulait le mariage,  lui a ensuite confectionnée.  Elle avait auparavant acheté les plumes de  paon qui ornent son décolleté  dans une boutique  à Van.

robe kurde mariage 5

Des couleurs qui rappellent le plumage du paon pour le bas de la robe.  J’aurais préféré un  vert au bleu pour ce plumage. Pour les manches de la robe, elle a choisi une coupe dite « manches Talabani » à Hakkari. Je ne sais pas si  la petite sœur de la mariée ( elle aussi très belle) souhaite devenir styliste, mais elle   pourra peut-être envisager une carrière de mannequin ou mieux d’actrice.

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Les plumes du paon aussi, cette fois associés à un motif floral  sur la nouvelle robe de sa cousine.Celle-ci a préféré conserver » la manche d’Hakkari »  : une très longue manche portée nouée.

robe kurde mariage paon 11 photo anne guezengar

On retrouve aussi ses plumes sur la robe de cette élégante à droite, venue de Van pour le mariage.  Les ceintures sont en argent. A Hakkari même les petites filles en portent sur leurs robes lors des mariages. Pour l’or, elles attendront les fiançailles.

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La même invitée – et la même robe –  vue de dos cette fois.

robe kurde mariage paon 3 photo anne guezengar

Encore une invitée venue de Van et dont la robe s’ornait de motifs du paon.  Elle ne doit pas y vivre dans un gecekondu...

Tout le monde était loin alors de se douter de la tragédie qui allait frapper les Yézidis, un an plus tard exactement, de l’autre côté de la frontière.

 

 

 

Des milliers de touristes kurdes irakiens prennent le bus pour des vacances-shopping en Turquie.

Touristes kurdes irakiens, passagers de la compagnie Best Van

Ces dernières semaines  des dizaines de milliers de réfugiés surtout kurdes yézidis ( mais des Chrétiens et des Turkmènes aussi ) ont franchi, le plus souvent  clandestinement, la frontière entre l’Irak et la Turquie, le peu d’argent qui leur restait après avoir tout perdu servant alors à payer les passeurs.  Mais d’autres flux de voyageurs, beaucoup moins misérables, entrent aussi en Turquie rapporte Hürriyet.

Des milliers de  touristes kurdes (et sans doute turkmènes) irakiens la franchissent aussi  chaque jour, en toute légalité cette fois.  Et ils seraient nombreux à passer par  le poste frontière de Habur en autobus, selon  le journal qui rapporte que  900 passagers sont transportés chaque jour par les deux compagnies (turques) qui desservent la Turquie.

J’‘ai déjà testé ce moyen de locomotion pour me rendre de Diyarbakir  à Erbil. Et il n’y avait pas beaucoup de touristes parmi les passagers. Il s’agissait pour la plupart  d’ouvriers et de petits entrepreneurs kurdes (ou turcs) de Turquie.  Ces derniers auraient sans doute privilégier l’avion…s’il existait une ligne Diyarbakir/Erbil. Mais faute d’aéroport international dans la principale  métropole kurde de Turquie, une escale par Istanbul est obligatoire. En gros pour se rendre à environ  450 kms de là, ceux qui s’y rendent en avion font un détour de plus de…2000 kms. Le billet d’avion commence à devenir très onéreux.  Et dans le style voyageur/ pollueur ont doit difficilement mieux faire.

Il est probable qu’en période de vacances scolaires, le pourcentage de touristes kurdes parmi les passagers transportés par ces firmes d’autobus augmente. Mais cela m’étonnerait qu’ils remplissent leurs bus.

Le prix du billet (90 $ pour un aller Erbil – Istanbul ) est attractif, surtout pour ceux qui voyagent en couple ou en famille. Mais ils seraient  loin d’être des touristes fauchés. Ils  disposeraient la plupart du temps  d’au moins 10 000 $ pour un  séjour moyen d’une dizaine de jours selon l’article.  Un joli budget petites vacances  de nouveaux riches.  Mais si je ne doute pas que beaucoup d’entre eux dépensent des sommes pareilles pendant leurs petits séjours,, cela m’étonnerait quand -même  qu’ils constituent  la majorité des touristes du Kurdistan irakien en Turquie.

Cela étant même  à 180 $ l’aller retour, ces voyages sont devenus hors de portée de tous ceux qui ne vivent que de leur salaire de fonctionnaire – apparemment, il y aurait quelques petits abus. Dernièrement le journaliste Kamal Chomani révélait sur son compte Twitter que 4500 fausses retraitées des…peshmergas (un « corps » très  peu féminisé pourtant)  venaient d’être radiées des listes des pensionnées.Pour certaines de ces « fausses ex héroïnes » du Kurdistan , la pension devait surtout servir d’argent de poche pour le voyage à Istanbul.

Pour les vrais fonctionnaires, par contre c’est la crise. Cela fait des mois que par mesure de rétorsion Bagdad  ne verse plus leurs salaires. Ils se retrouvent donc sans revenus alors que les prix ont flambé depuis mi- juin avec l’interruption du trafic routier avec Bagdad et l’arrivée en masse de réfugiés. Ceux qui peuvent s’offrir des petites vacances shopping à Istanbul, sont ceux ne la sentent pas passer.

Évidemment avec 10 000 $ en poche pour la semaine, on doit pouvoir s’offrir de chouettes hôtels et de bons restaurants à Istanbul. Mais c’est surtout aux emplettes que cette somme rondelette est destinée. Et comme les touristes tahitiens qui prenaient d’assaut les lignes aériennes Papeete Los Angeles  pour aller faire leur shopping « à Los », au retour ils doivent avoir un sacré paquet de kilos de bagages. On comprend donc que pour ces touristes-shopping, l’autobus qui accepte beaucoup plus de bagages présente des avantages.

Et tous les touristes du Kurdistan irakiens ne  se rendent pas à Istanbul. A Urfa, ils ont remplacé les pèlerins iraniens qui faisaient étape à Balikli göl lorsqu’ ils se rendaient au mausolée de Zeynep en Syrie. Pour la plus grande joie des commerçants et hôteliers de la ville : les pèlerins iraniens appartenaient surtout aux classes modestes et ne dépensaient donc presque rien. Ils sont aussi  nombreux à se rendre sur les plages de la région de Mersin. Pour ces destinations touristiques, le bus n’est pas seulement beaucoup moins cher que l’avion, il est aussi plus pratique…quand on ne s’y rend pas avec sa voiture.

Le journaliste qui a rédigé l’article avait du pour sa part se rendre en avion d’Istanbul  à Erbil, s’il y est allé.  Il parle de 25 heures pour effectuer ce trajet en autobus !  C’est sans doute ce qui lui a été dit à l’agence, mais il aurait du vérifier. En effet, c’est la durée qu’il m’avait fallu pour me rendre d’Erbil …à Diyarbakir.  Et les pauvres passagers qui continuaient jusqu’à Istanbul (des ouvriers turcs ) avaient encore plus de 20 heures de trajet devant eux. Certains étaient en route depuis Bagdad. Autant dire qu’ils n’allaient pas souvent se reposer près de leur famille, le temps que durait leur chantier.

Certes, le passage au poste frontière de Habur avait  « exceptionnellement »duré 15 heures. Mais  selon les passagers qui étaient coutumiers de ce trajet, une telle attente n’était pas si exceptionnelle que cela. Ils avaient même vu pire. Et par les temps qui courent, je crains même qu’elle ne soit même la norme. Au moins, ils ont pu peut-être gagner en 8 ou 9 mois, en bossant sous des chaleurs torrides, la somme que certains touristes voyageant sur les mêmes lignes dépensent en quelques jours.

A mon avis, il doit falloir compter plutôt autour de 40 heures de trajet pour un trajet Istanbul – Erbil en autobus à 90 $. Mais j’avoue que je n’ai nulle envie de le tester, du moins pas le trajet direct. En flânant en chemin et en prenant une semaine pour m’y rendre, là je veux bien. Et j’attends surtout qu’un poste frontière soit enfin ouvert entre Hakkari et Suleymaniye. Cela fait longtemps qu’il est en question, cela va peut-être finir par arriver.

A un poste de contrôle sur la route entre Van et Hakkari, un  « komandan » turc, sans doute mal luné, m’a un jour accusée d’être passée kaçak (clandestinement) du Kurdistan irakien en Turquie, tout ça car il n’arrivait pas à retrouver le  dernier tampon d’entrée sur le territoire turc parmi les dizaines que comportent mon passeport. Mais ce n’est pas le genre de petit jeu auquel je me risquerais. Et du coup, le détour obligatoire pour se rendre de Dohouk à Hakkari prend du temps .

Et pour les camions, cela doit commencer à faire cher la tonne de frêt transporté.  3 camions d’aide pour les réfugiés yézidis sont partis hier de Yüksekova.  Entre trajet et formalités douanières, ils vont certainement mettre plusieurs jours à arriver à destination.

Après 6 jours de shopping non stop dans les centres commerciaux d’Istanbul, ce doit être assez reposant, ces 40 heures de bus. Cela étant, ces touristes dont le budget de la semaine de vacances dépassent 10 000 euros c’est surtout sur les lignes régulières Erbil/ Suleymaniye – Istanbul qu’on doit les croiser. Quitte à ce qu’ils reprennent l’avion le mois suivant pour aller chercher la petite robe qui ne logeait pas dans la valise.

 

 

Yasemin büyük bir sabırla Tatvan’ın Çorsin köyünün kürt efsanelerini yazıyor – Tatvan, Bitlis.

Lac de Van (photo anne guezengar)

Yasemin kitap taslağını, yakın zamanda Kürtçe yayınları ile tanınan Avesta Yayınevine gönderdi. Bu iş onun yıllarını aldı ancak Yasemin, çocukluğunda amcasının Çorsin köyünde (Türkçe ismini bilmediğim ve Vangölü’nün kenarındaki bu kürt köyünün gerçek ismi Ermeni dilinden gelmektedir) anlattığı ve herkesin büyük bir ilgi ile dinlediği bu efsanelerin kaybolmasını ve yeni kuşaklar tarafından unutulmasını istemiyor. Şimdilerde hiç kimse bu efsaneleri anlatmaz oldu. Televizyon efsane anlatıcılarını bir bir susturdu. Çorsin köyü sakinlerinin büyük çoğunluğu, Tatvan’ı ya İzmir ve İstanbul gibi şehirlere gitmek, ya da başka bir ülkeye yerleşmek için terketti.

Komşu köyler Axkus ve Axeta gibi ; evleri taşlardan inşaa edilmiş Çorsin köyü de 1995 yılında Türk ordusu tarafından boşaltıldı. Köyün yanından geçen yolda, Van’daki bir firmaya ait bir otobüs durdurulmuş; içindeki yolcular indirildikten sonra da ateşe vrilmişti. Bu « uyarma » işini üstlenmiş insanların gerçekten bu köylerden birinden gelip gelmediklerini hiç kimse öğrenemedi. Ancak bu köylerin uslu durmadıkları biliniyordu. Daha 1970’li yıllarda bu köylerin gençleri « komünist » olmakla itham edilmiş ve bu yüzden de civar köylerden bazıları ile arada bir sorun yaşıyorlardı. Yakılan otobüsün acısını da yine onlardan çıkarttılar.

Ramazan ayına bir gün kala, bu köyün sakinlerinden birinin düğününe davetli olduğumuz İzmir’in Buca ilçesinde, Yasemin kürt halayını çeken, genç ve güzel kuzenlerini gösterdi bana. « Köyün yıkılışından bir kaç gün sonra, onları İzmir’e topladık. Hepsi bebek sayılırdı ve çorapları kaçış esnasında delik deşik olmuştu ». Bir kaç yıldan beri, köylere gidiş serbest ; tekrar inşaa edilen Çorsin köyüne de bazı kişiler yeniden yerleşti. Ancak konuştuğum kadınlar, bana köyün yıkılışını derin bir öfke ile anlattılar.

Yasemin köyünü çok erken yaşlarda terketmiş. Annesi onu İzmir’de yaşayan bir akrabası ile evlendirme kararı aldığında, Yasemin henüz 14 yaşındaymış. Ailesinin erkekleri tarafından çok sevilen Yasemin (diğer kızkardeşi daha çok küçüktü) annesinin verdiği bu kararı hala anlamış değil. Evlilik ve düğün işlerini genellikle kadınlar yaptıgı için babası bu meseleye çok karışmamış. Yasemin’e göre babası aydın bir imamdı (Irak Kürdistan’ında karşılaştığım Yasemin’in erkek kardeşi babani « demokrat bir imam » olarak nitelendirmişti) çünkü Tatvan’daki Medreseyi bitirmişti. Daha sonra ise, resmi imam olabilmek için bir imam hatip lisesine girmiş. Yasemin’in babası, kemalist cumhuriyetten çok, şahsen tanıdığı Mustafa Barzani’ye bağlıydı. Paris’te tanıştığım bir Tatvanlı, daha çocukken Kürt olmayı ondan öğrendiklerini söylemişti bana. 1970’li yıllarda Yasemin’in babası DDKO örgütüne yakınmış. Daha sonra Istanbul’teki Kürt Enstitüsüne üye olmuş. Ve, yanılmıyorsam, Kuran’ın Kürtçe’ye tercüme edilmesinde de rol oynamış. Aynı zamanda dini kaideler konusunda da oldukça özgürlükçü oldugu söyleniyor.

Babalarından büyük bir hürmet ile bahseden çocuklarından hiç biri ramazanda oruç tutmuyor. Bu yaz aileden sadece alevi olan gelinleri oruç tutuyordu. Ben Yasemin’in babasını ne yazık ki sadece, Yasemin’in ailesinin evinin duvarlarına asılı potograflardan tanıyorum. Yasemin’in kardeşlerinden biri ile Erbil’de tanıştığım yaz, Yasemin’in babası da kendisine çarpan bir arabının altında kalarak hayatını kaybetti.

Erkek ve kız kardeşleri gibi Yasemin’de okumuş ve düzenli bir şekilde Tatvan’da sinemaya gitmiş. Doğudaki bir Kürt köyünden, ülkenin batısındaki Ege metropollerinden birine, Gültepe’deki bir gecekonduya gitmesi ; onun için özgürleşme değil, tersi olmuş. « Köyde bir köy kültürümüz vardı. Kocamın ailesi bu kültürü unutmuş ama şehir kültürünü de edinememişti. Dolayısı ile ben de kendimi kültürsüz bir ortamda buluverdim. Ben çok gülen, sosyal bir insandım. Ama kayınvalidem bana gelen misafirlerin önünde gülmeyi yasaklamıştı. Ona göre bu utanılacak bir şeydi. Üstelik ben çok güzel bir kadındım ve güzel olmak hoşuma gidiyordu ». Yasemin her söyleneni yapan bir insan olmuş ve zamanla eşinin ailesi gibi kürtçeyi de unutmuş. Kürtçe’nin tamamen yasaklı olduğu 1980’li yıllarda, ülkenin batısına göç etmiş Kürtler, kendi kürtlüklerini kolay kolay gösteremiyorlardı. Başka bir Tatvanlı, Yasemin’in kendi çocuklarına öğretmeye korktuğu kürtçeyi, babasının kendilerine korka ürke öğretttiğini anlatmıştı bana.

Yasemin çok gençken eşini kaybediyor ve iki oğlunu tek başına eğitiyor. Aslında tek başına demek yanlış, çünkü eşinin ailesi ve kaynı aynı binanın üst katında yaşıyorlar. Zaman içinde, Yasemin’in ailesi de İzmir’de aynı mahalleye yerleşmiş. Babasının imamlığı civardaki Türkler tarafından hemencecik kabul görmüş. Ve Yasemin’in babası çok kısa sürede, şimdilerde yıkılmaya yüz tutmuş, İzmir’in sırtlarındaki güzel kürt mahallesi Kadifekale’de yaşayan Mardinliler arasında sevilen bir insan olmuş.

Yasemin kocasının ölümünden sonra, açık öğretime kayıt yaptırıp, liseyi bitirir. Ve özellikle anadilini tekrar öğrenmeye karar verir. Halihazırda, pencereleri İzmir’deki Bizans Algorasına bakan Kurdi-Der’de kürtçe dersler vermektedir. Yasemin çocukluğunda büyük bir ilgi ile amcasından dinlediği efsaneleri Kürtçe kayıt altına alıyor. « Bütün kuzenlerim içinde, bu masal ve efsaneleri en iyi hatırlayan benim. » Fakat, aile bireylerinin bir araya geldiği öğle sonrası çay partilerinde, herkes aklında kalan detayları Yasemin’e aktarıyor. Bu toplantılarda, genellikle kürtçe konuşulmaya gayret ediliyor. Yasemin ile aynı apartmanın üst katında oturan ve yaşamının son demlerini yaşayan kayınvalidesi de, hatırladığı kadarı ile Yasemin’e yardımcı olmaya çalışıyor ve hatırladığı şeyleri gelini ile paylaşmaktan büyük bir keyif alıyor.

Yasemin efsanelerini geceleri yazıyor. Gündüzleri ise, Türkiye’deki diğer (genç) büyükanneler gibi, kendi torunları ile ilgileniyor. Yasemin’in iki gelini de maaşlı çalışıyor ancak Türkiye’de kreşler çok pahalı. Hafta sonları, gelinleri kendi çocukları ile ilgilendikleri için Yasemin, şehir merkezine gidip Kürtçe kurs verebiliyor. Efsanelerini yazması içinse, sadece dingin geceler kalıyor Yasemin’e. Uzun efsanleri yazmak için, Yasemin saatlerce bilgisayar başında kalıyor. Yazarak, sonra tekrar tekrar kırparak veya küçücük bir detay veya kelime ekleyerek… Bu yükü, email yolu ile kendisinin kürtçe hocası ile de paylaşıyor.

Ağustos’un sonunda kendisi ile vedalaştığımda, Yasemin düzeltmelerini yeni bitirmişti. Ancak, bir kaç gerekli düzeltme daha yapmayı tasarlıyordu. Her zamanki gibi büyük bir ehemmiyetle… Ve nihayet, Kasım ayının sonunda, Kürtçe hocası Yasemin’e yazdıklarının mükkemmel olduğunu beyan ettikten sonra, Yasemin taslağını Avesta yayınlarına yolladı.

Avesta Yayınevi, Yasemin’e yazdıklarının yayınlanacağına dair daha önce söz vermiş olmasına rağmen, Yasemin onlara taslağını en kusursuz şekilde göndermek istiyordu. Kendi çocukluğunu şenlendiren hikayeleri, Tatvan yöresinin kürtçesi ile yazarak hem anadiline olan aşkını anlatmak, hem de bu hikayeleri sonraki kuşaklara aktarmak istiyor Yasemin. « Ben yazmayı tercih ettim , çünkü yaptığım şey kalıcı olacak bir şey. Hem ben bunları yazmasam, kim yazacak ki ? » Yasemin öyle bir aşkla bahsediyor ki yaptigi isten, yazma serüveninin bu kitabın yayınlanmasından sonra da devam edeceğini düşünüyorum.

 Version française : A Izmir, Yasemin écrit avec passion les légendes kurdes de Tatvan (village de Çorsin)

Mille fois merci à Yilmaz Ö. pour la traduction.

Le 73 ème massacre de Yézidis: le rapt des femmes et le déni du chercheur français.

Yézidis réfugiés dans la montagne août 2014. 8

Peu nombreux étaient ceux qui avaient déjà entendu parler de Yézidis, quand j’écrivais un billet, le 16 juin dernier, sur ceux qui à Sinjar accueillaient les Turkmènes chiites fuyant l’avancée de l’Etat islamique à Tal Afar. Et il avait fallu l’exode à leur tour des Chrétiens qui vivaient dans les villes de Ninive quelques jours après sa terrifiante entrée  le 3 août dans Sinjar, pour que la tragédie des Yézidis mourant de soif dans la montagne où ils avaient cherché refuge, surgisse dans la conscience mondiale qui découvrait cette minorité religieuse que les fanatiques islamiques exècrent.

Je conseille à nouveau cet article d’Allan Kerval, sur le site de Religioscopie, à ceux qui souhaitent en savoir davantage sur les Yézidis.

Ces tragédies humaines – ainsi (surtout?) que la dangereuse menace sur le Kurdistan irakien pro occidental et les champs de pétrole – ont décidé les États-Unis et plusieurs pays occidentaux à soutenir les Kurdes,sans plus attendre que l’Irak se dote d’un gouvernement. L’EI, qui paraissait attaquer partout à la fois, venait aussi de prendre plusieurs villes à la lisière des limites administratives du KRG. La capacité de riposte des peshmergas, parfois un peu trop présentés comme des « guerriers invisibles » montrait aussi ses limites.

A Sinjar, comme dans les villes chrétiennes, ils se sont enfuis en abandonnant les populations qui se pensaient protégées. Quelles que soient les raisons de ces replis, c’est ce qui s’est passé.

Yézidis combattants à Sinjar
Yézidis combattants à Sinjar

La bataille pour la reconquête du Sinjar se poursuit. 5000 Yézidis des YPU (Unités de Protection Yézidies) participent aux combats contre les islamistes sous le commandement de Qasim Shesho. Ce cadre yézidi du KDP est devenu un héros depuis sa résistance de la première heure avec 500 hommes contre l’EI. 2500 recrues ont été entraînés par les YPG (Kurdes de Syrie). 2000 autres, doivent arriver de Dohouk. Une trentaine de Turkmènes (shiites) auraient  rejoint ses hommes.

La ville de Sinjar est toujours entre les mains de l’EI. Il ne doit plus y résider que ses habitants sunnites, et peut-être quelques familles yézidies terrées. Difficile de savoir combien de personnes sont encore prises au piège sur des flancs de la montagne moins accessibles ou dans des villages encerclés.

Enfants yézidis souffrant de déshydrattion soignés dans un camp
Enfants yézidis souffrant de déshydrattion soignés dans un camp

Dans le chaos qui règne, il est trop tôt pour tirer un bilan. Mais les témoignages sont accablants. Dans la montagne, beaucoup ont péri à cause du manque d’eau conjugué à une chaleur écrasante, surtout des enfants en bas âge, des personnes âgées et des femmes sur le point d’accoucher. Des rapports de massacres sont récurrents, surtout d’hommes et de très jeunes garçons.

Réfugiés yézidis arrivant à Dohuk Août 2014
Réfugiés yézidis arrivant à Dohuk Août 2014

Pour ceux ont trouvé un refuge, le plus souvent très aléatoire, c’est souvent l’angoisse pour des proches dont ils sont sans nouvelles. Ezidî press rapportait le témoignage d’un père dont la petite fille de 4 ans est tombée de la camionnette qui fonçait pour échapper aux tirs de l’EI. Le conducteur ne s’en était sans doute pas aperçu. Et si c’est le cas, pouvait-il prendre le risque que tous ses passagers soient massacrés?  On rapporte qu’on étouffait parfois des bébés dans les grottes où comme les Yézidis à Sinjar, les Alévis de Dersim s’étaient réfugiés en 1938. Par crainte que leurs pleurs n’alertent les soldats turcs.

La liste des sanctuaires détruits vient de s’allonger avec celui de Sheikh Mend à Jedale. D’autres sont menacés. On parle aussi de conversions forcées. Dans le village de Kocho, 80 hommes et très jeunes garçons ont été massacrés pour l’avoir refusé, tandis que les femmes et les jeunes enfants, desquels les jeunes filles avaient été séparées, étaient enlevées. Quelques jours plus tard la propagande de l’EI diffusait une vidéo mettant en scène une conversion collective, et comme prévu des comptes Twitter et même quelques (rares) médias participaient à cette opération en la diffusant, sans daigner prendre la moindre précaution.

J’ignore si les hommes que montrent ces images sont yézidis, mais rien ne le prouve tant qu’ils n’ont pas été reconnus par des proches. Et je suis certaine que tous ne le sont pas. Un type au centre de l’assemblée montre beaucoup trop d’enthousiasme. Des centaines de Yézidis ont préféré choisir la mort. Pour peu que ces « convertis » le soit aussi, c’est que ces hommes y auraient été contraints par pire que la mort, sans doute pour sauver leurs familles, et notamment leurs filles dont ils connaissaient le destin promis après le rapt de Kocho.

Beaucoup de ceux qui ont balancé avec une telle désinvolture ces images de tortures collectives auraient certainement fait preuve de plus de respect pour ces convertis de force s’ils avaient été musulmans, chrétiens, juifs ou bouddhistes, au lieu d’appartenir à une religion minoritaire.

Certains comparent ce qui est devenu le 73 ème massacre de Yézidis, au terrible massacre de 1892,  le plus traumatisant  de tous.  Cette année là, Omar Wahbi  le pacha ottoman de Mossoul ne s’était pas contenté de massacrer ceux qui vivaient sous sa juridiction, ni d’assassiner leur Mîr (leur plus haute autorité), comme cela était déjà arrivé. Il avait réussi à contraindre celui-ci à se convertir à l’Islam. Le temple sacré de Lalesh, la Jérusalem des Yézidis avait alors été transformé en école coranique. Il le restera pendant 12 ans. Les protestations des Chrétiens et des ambassades occidentales avaient été telles, que le pacha Omar Wahbi avait du être rappeler à Istanbul. Il n’est cependant pas parvenu à faire disparaître le yézidisme de la terre et une vingtaine d’années plus tard, le chef de clan Hamo Sharo protégera des milliers de Chrétiens des massacres. En ce moment, des membres de sa famille participent aux combats contre l’EI à Jedale.

Temple yézidi Lalesh
Temple yézidi Lalesh

Au temple de Lalesh où je m’étais rendue il y a exactement dix ans,en août 2004, pour de grandes festivités, des Chrétiens de Dohouk participaient aussi aux jeux rituels yézidis, rangeant la croix qu’ils portent au cou sous leur chemise lorsqu’ils entraient dans l’enceinte du temple en enjambant la marche, qui ne doit pas être touchée. Un peu plus loin, j’avais été intriguée par une médaille en or de la Vierge que portait au cou la jeune (et très jolie) gelin (belle-fille) d’une famille que nous avions rencontrée avec Olivier, le photographe  que j’avais accompagné à Lalesh. Je m’en étais ouverte ensuite au Mîr Ghamuran  – en réalité le frère du Mîr Tahseen Said Beg qui vit en Allemagne, mais c’est ainsi qu’on me l’avait présenté. Il m’avait assurée que ce n’était pas un simple bijou en or et que la jeune femme savait très bien qui était Marie.

Il est vrai que Myriam dont il est question dans une sourate est aussi implorée par des femmes musulmanes qui souhaitent un enfant. Et c’est aussi à tout ce qui unit les populations à travers ces croyances partagées que les fanatiques de l’EI s’en prennent pour construire « leur monde nouveau ».

Je crois n’avoir jamais vu une aussi belle petite fille que la presque adolescente de cette famille. Ses yeux verts et son port de tête étaient extraordinaires. Elle doit être devenue une femme superbe. Ils venaient de Sinjar. Où sont-ils maintenant ? Et toutes les femmes qui m’avaient littéralement happée et conduite de maisonnette en maisonnette, pendant que le géant garde du corps du Mir qui était chargé de me servir de guide se brûlait les pieds sur les pavés brûlants (où l’on marche déchaussé) en tentant de ne pas me perdre de vue. Ce à quoi il n’était pas parvenu. Je l’ai semé. Et pour revenir, je portais des telik, chaussons en plastique, qu’une femme m’avait offerts pour m’éviter le même désagrément.

Temple yézidi Lalesh Aout 2014
Temple yézidi Lalesh Aout 2014

Les journalistes qui se rendent à  Lalesh en Août 2014 n’y ont certainement pas entendu retentir les mêmes éclats de rire dans les petites maisons qui doivent être pleines des réfugiés aujourd’hui.

Si leur estimation n’est pas définitive, plus d’un millier de femmes yézidies (et des  Turkmènes) ont été enlevées à Sinjar, selon Hoshyar Zebari, ministre des Affaires étrangères du gouvernement irakien, rapporte le Washington Post Une estimation que réfute le chercheur Romain Caillet, quelques jours après l’enlèvement des femmes de Kocho (dont il est un peu obligé d’admettre la réalité). Pour lui « il s’agirait en réalité d’une centaine d’otages, qui seront sans doute utilisées en tant que boucliers humains ou monnaie d’échange plutôt que comme des « esclaves sexuelles »

« Il va sans dire que si l’EI (..) avait réellement rétabli l’esclavage, cela aurait forcément été annoncé publiquement et justifié par une fatwa » apporte-t-il comme argument irréfutable.

Il aurait été déjà un peu plus convaincant, s‘il nous avait appris qu’une fatwa venait d’interdire publiquement la prostitution, qui n’a pas attendu d’être autorisée par une fatwa pour exister. Et s’il ne le dit pas, c’est qu’il n’y en a certainement pas eu. Elle fait rage à Bagdad avec ses 1 million de veuves selon des copains kurdes qui y ont bossé sur des chantiers. Et combien de ravissantes adolescentes (irakiennes et maintenant syriennes) ont été « mariées » dans les pays du Golfe ?

mère et enfant yézidies réfugiées
mère et enfant yézidies réfugiées

Les jeunes filles enlevées ne seraient peut-être pas promises à la prostitution. En tout cas pas toutes. Certaines ont pu communiquer avec leurs familles quand leurs téléphones portables  fonctionnaient encore – et par ceux peut-être de quelques geôliers. Et à Erbil on doit continuer à savoir plus ou moins ce qui se passe à Mossoul où plusieurs centaines de femmes auraient été détenues dans une prison selon plusieurs sources. Le mariage forcé après leur conversion serait le sort de jeunes filles. En attendant le paradis promis, fournir une épouse, souvent très jolie (beaucoup de blondes et des yeux clairs magnifiques parmi les Yézidies) et pour laquelle il est inutile de payer une dot (baslik)  cause d’endettement de beaucoup de familles, serait une assez bonne façon pour l’EI de s’assurer la fidélité de nouvelles recrues des quartiers déshérités de la ville. Être contraint de repousser l’âge de « chercher sa femme » faute d’économies suffisantes, n’est quand-même pas propre qu’aux jeunes célibataires démunis de Mossoul.

Des paysans de villages sunnites voisins ont pu profiter eux aussi de leur nouveau statut de « vrais soldats de dieu », pour se fournir en belles fiancées sans dot. Et peut-être  qu’un rapt de la fiancée  (kizkaçirma) collectif était planifié.

Des jeunes filles auraient été envoyées en Syrie selon l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme (SOHR).  L’ONG affirme avoir recensé 27 cas de mariages forcés avérés avec des combattants de l’État islamique après conversion de la fiancée yézidie. Le « prix de la fiancée » se serait élevée à 1000 $  pour le « prix de la fiancée », beaucoup moins qu’une dot (baslik) classique, si cette information est confirmée

Mais le mariage forcé serait le sort destiné aux vierges. Du moins à une partie d’entre elles, des cas avérés de viols de jeunes filles (parfois) camouflés sous des mariages temporaires sont  rapportés qui pourraient avoir été monnaie courante. Une femme déjà mariée, aussi belle et jeune soit-elle, ne pourra  être proposée qu’à un veuf ou comme seconde épouse. Et elles sont peut-être encore davantage menacées de viol durant leur séquestration. Peut-être ont-elle aussi été enlevées  pour servir de monnaie d’échange avec leurs enfants, mais j’en doute beaucoup.

 Un article de Basnew rapporte qu’à Erbil des personnes fortunées ont tenté de racheter des femmes séquestrées dans un hôtel de Mossoul. Des notables arabes auraient fait de même. Le tarif modeste (120 $ ) pour se procurer une femme, s’il est avéré, pourrait être une somme symbolique, ou celui de « mariages temporaires »(c’est à dire de prostitution déguisée).

Ces enlèvements de femmes qu’Allan Kaval qualifie de massifs  rappellent les viols de femmes bosniaques par des soldats serbes comme instrument d’épuration ethnique. Dans ces sociétés où honneur et réputation des femmes sont des valeurs importantes, ces enlèvements ont le but de les salir .L‘ONU estime à 2500 les enlèvements à Sinjar, surtout de femmes et d’enfants.  Bien plus que la centaine admise par un chercheur qui n’a jamais du mettre les pieds à Sinjar. Des enlèvements de femmes Turkmènes, Shabaks et  Chrétiennes sont aussi rapportés

Les familles ignorent le plus souvent le sort réservé à ces femmes, qui n’est sans doute pas uniforme. Et l’État islamique ne communique pas sur le sujet- il préfère peut-être la réputation de coupeur de tête impitoyable à celle peu glorieuse de violeur et proxénète. Ce n’est pas le genre non plus à balancer des vidéos de jolies visages de fiancées. Ce n’est pas pour autant que les multiples témoignages d’enlèvements  doivent être pris à la légère.

De toute évidence le sort de ces femmes yézidies n’intéresse pas beaucoup Romain Caillet (qui n’est sans doute pas un farouche sympathisant de l’Etat islamique, je le rappelle pour ceux qui ne le connaîtrait pas). Et je soupçonne le chercheur du même « désintérêt » pour le sujet, quand il affirme dans le même article que « dans la ville de Raqqa, (les Chrétiens) qui sont restés ont accepté le statut de dhimmi-s (littéralement « protégés »), impliquant le payement d’une taxe spéciale (al-Jiziya) ». Un statut qui « n’a pas été accepté par les chrétiens de Mossoul qui ont préféré quitter la ville plutôt que de devenir les « protégés » de l’EI. » ajoute-il. En oubliant juste de préciser que si les autorités religieuses chrétiennes de Mossoul ont refusé de discuter avec l’État islamique, c’est probablement car ils n’avaient pas eu besoin qu’une célèbre vidéo de Vice-News le leur apprenne, eux, pour savoir que les Chrétiens de Raqqa avaient ensuite quitté la ville malgré ce statut de « protégés » qu’ils avaient accepté.  Et même depuis, même moi je l’ai vu cette vidéo.

Le 4 septembre : voir sur le sujet le rapport qu’Amnesty International vient de publier.

L’Etat islamique est entré à Sinjar, sa population yézidie en danger fuit dans la montagne.

Yézidis fuyant l'avancée EIIL Sinjar 3 août 2014

Depuis la prise de Mossoul par l’Etat Islamique  à la mi juin, les affrontements n’avaient jamais cessé dans la province de Ninive entre peshmergas et EI. Mais depuis quelques jours s’était devenu plus sérieux. Des dizaines de peshmergas ont été tués et il y a eu de nombreux blessés à Rabia  sur le seul poste frontière avec la Syrie qu’ils contrôlent.  Et malheureusement le pire vient d’arriver, les fous furieux islamiques viennent d’entrer dans la ville yézidie de  Sinjar (sur la frontière syrienne) , probablement avec le soutien de villageois sunnites de villages voisins . Ils contrôlent complètement la ville et de nombreux villages.

Il y aurait de nombreux tués parmi des villageois qui ont pris les armes pour se défendre. Et des dizaines de civils auraient été exécutés. Des enlèvement de  femmes et de jeunes filles sont rapportés.  Selon Rudaw, 11 villages shabaks, une autre minorité religieuse, auraient été détruits. Pour le moment on ignore ce que sont devenus près de 150 villageois.

 

Tombeau de S. Zeynep - chiite- détruit par EIIL 3 août 2014
Tombeau de S. Zeynep – chiite- détruit par EIIL 3 août 2014

Pour fêter leur prise, comme à leur habitude, les vandales de l’EIIL ont  commencé par des destructions de lieux sacrés.  Deux mausolées  sacrés shiites  ont volé en éclats en une matinée. Les lieux sacrés yézidis sont aussi menacés par cette  furie destructrice.

La population fuit en masse devant l’ avancée de l’EIIL  Des dizaines de milliers de personnes  se réfugient  dans la montagne, comme cela avait été le cas à de nombreuses reprises dans leur histoire.  Ceux qui le peuvent ont pris la route pour Dohouk.

Yézidis réfugiés dans la montagne image Ezidis presse

Il y a quoi s’affoler, tant cette  population est menacée.  Ces malades  exècrent les Yézidis  encore bien davantage que les Chrétiens. En 2007, ils avaient déjà été victimes du pire attentat jamais commis sur le sol irakien : 4 camions suicides avaient tué plusieurs centaines de personnes et fait d’innombrables blessés.  Et si plusieurs milliers de Chrétiens vivaient encore à Mossoul jusqu’à ce qu’EI décident de les chasser, les Yézidis avaient sans doute tous quitté la ville depuis longtemps, tant la présence des islamistes la leur avait rendu invivable.

Pour eux, comme pour les chiites, il n’y a pas d’alternative : c’est la conversion forcée ou la mort. La montagne yézidie de  Sinjar, comme je l’écrivais dans un précédent billet, avait  été le premier refuge des dizaines de milliers de Turkèmes chiites de Tal Afar à la mi juin, comme elle l’avait été un siècle plus tôt pour des Chrétiens échappant aux massacres.  La plupart ont du être transférés vers les camps de réfugiés de Kirkouk ou de Kerbala  Mais pour ceux qui devaient encore rester, comme pour ceux qui y vivaient déjà, le cauchemar recommence. En pire.

Cette carte en kurde divulguée par le mouvement « Sinjar is not alone »  permet de situer  la ville (Singal)  : Qamislo est au Kurdistan syrien (Rojava), Nisêbin (Nuseybin) au Kurdistan de Turquie,  Tel Afar a déjà été vidée de sa population turkmène chiite.

Sinjar is not alone.
Sinjar is not alone.

Apparemment EI a décidé de mettre le paquet pour prendre le contrôle total de toute la province de Ninive et notamment de la zone frontalière occidentale  avec la Syrie. Et ils sont très renforcés depuis qu’ils ont mis la main  sur l’armement ultra sophistiqué abandonné par l’armée irakienne – d’une façon quand-même étrange (ou du moins très questionnante). Ils auraient aussi recruté des « troupes » fraîches parmi les jeunes désœuvrés des quartiers populaires de Mossoul, qui à défaut d’être des combattants de qualité doivent faire de la  bonne chair à canon.

La situation est si dramatique, qu’à Rabia, les YPG/ PKK  ont  même franchi la frontière pour  prêter main forte aux peshmergas (PDK et PUK)  selon de nombreuses sources kurdes,.  Si pour  le moment le site Rudaw (pro barzaniste) ne relaie pas cette information, Basnews rapporte qu’effectivement peshmergas et YPG combattent bien ensemble, à Rabia et à  Zummar.

 

Peshmergas et PKK/ PYD à Rabia (Kurdistan irakien)
Peshmergas et PKK/ PYD à Rabia (Kurdistan irakien)

Les peshmergas sont des soldats  bien entraînés et courageux, mais pour beaucoup c’est le baptème du feu.  Les PKK ont l’habitude de combattre contre une armée aussi bien équipée que l’armée turque. Et pas besoin d’être apocu pour reconnaître qu’ils savent se battre. Des peshmergas, qui  avaient pourtant combattu contre eux lors des guerres fratricides dans les années 90,  m’avaient parlé de leurs anciens adversaires avec estime. D’ailleurs, après un séjour en prison bien plus bref que celui qu’endure un combattant pris les armes à la main en Turquie, beaucoup d’entre eux s’étaient engagés comme peshmergas et à ce titre certains ont déjà participé à la libération de Mossoul  qui était déjà tombée entre les mains des islamistes.

Il y a quelques jours, Massoud Barzani avait déclaré aux troupes qu’il inspectait sur la frontière que les peshmergas devaient se tenir prêts à aller soutenir Rojava, le Kurdistan syrien contrôlé par le PYD (proche du PKK).  L’armée loyaliste syrienne a déserté les postes qu’elle y tenait encore et  seuls les Kurdes, qui ont fait taire leurs divisions entre pro pro PKK et barzanistes,  et les milices chrétiennes s’affrontent dorénavant contre les jihadistes. Les YPG auraient pris le contrôle de la ville multi ethnique d’Hassakah, mais les combats continuent à faire rage dans le canton oriental de Cezire – violents combats à Qamilshi notamment –  comme à Kobanê. En un mois près de 700 combattants EIIl auraient été tués.

Les médias kurdes annonçaient aussi que la frontière entre le Kurdistan irakien et Rojava allait être réouverte à partir de lundi. Tout cela annonçait un net réchauffement des relations entre factions rivales ( qui à mon avis reflète aussi le souhait de la majorité de  leurs sympathisants respectifs).  Et il y avait  déjà coordination entre peshmergas et YPG pour  le contrôle du poste frontière de Rabia.  Mais pour aller jusqu’à se résoudre à ce que des combattants YPG  viennent combattre en territoire KRG,  la situation devait être dramatique. Elle devait déjà être grave pour que  peshmergas du PDK (Barzani) et du PUK (Talabani) qui restent rivaux,  combattent ensemble.

Des peshmergas blessés ont été évacués sur la ville kurde syrienne de Derik, où la population s’est précipitée en pleine nuit pour faire don de son sang.  Selon les images de la foule qui se presse à la porte des hôpitaux, ils devaient être nombreux. Hier, l’hôpital de Dohouk au Kurdistan irakien recevait aussi de nombreux blessés, combattants et aussi civils.

Comment Sinjar  où des troupes de peshmergas stationnaient depuis le 10 juin a-t-elle pu tomber si vite entre les mains de l’EI  ? Probable  qu’une partie de celles-ci avaient été renvoyées en renfort à Rabia et sur le petit champ pétrolier de Zumar où les confrontations font rage depuis 2 jours. Les peshmergas sont très occupés  aussi à défendre le grand barrage de Mossoul. Si EI mettait la main dessus ce serait extrêmement dangereux.

Mais on savait très bien les Yézidis  menacés. Sans doute n’ont-ils pas anticipé que les islamistes attaqueraient sur plusieurs fronts. Il est même possible que Zumar  n’était qu’une diversion et Sinjar le véritable objectif. Certaines sources évoquent un manque de munitions et surtout d’armes lourdes.  Ce qui paraît certain, c’est que des troupes présentes se sont  repliées laissant la population à elle-même, ce qui  a du l’ effarer autant que l’épouvanter.

 

YPG en route pour Sinjar

Certaines sources affirment que des YPG/ PKK rejoignent  Sinjar. Ce qui est très probable.  Déjà le mois dernier Karayilan avait annoncé que ses combattants HPG/PKK se tenaient  prêts à venir défendre la région.  En tout cas le compte Twitter de Redûr Xelîl , le commandant des YPG  qui est loin d’être un bavard, annonce qu’une collaboration est mise en place entre commandement  peshmerga et YPG .  Si cette collaboration se confirme, cela peut se comparer, toute proportion gardée, à  l’alliance entre résistance gaulliste et communiste pendant la seconde guerre mondiale. Je me permets cette comparaison uniquement pour faire comprendre l’importance de l’enjeu aux lecteurs non familiers avec les rivalités intra kurdes.

Peshmergas en route vers Sinjar

Des peshmergas sont aussi en route vers Sinjar rapportent les médias kurdes. Une contre-offensive est lancée .

Ces destructeurs de l’EIIL seront parvenus à unifier les factions kurdes, au moins pour un temps. Mais après avoir déjà  commis tant de massacres et de destructions, il ne faut pas qu’ils parviennent à détruire le Sinjar. Et les dizaines de milliers de civils réfugiés dans la montagne sont complètement démunis. Sans ravitaillement et surtout sans eau, alors que les températures y sont démentielles  en cette saison. Si l’Etat islamique n’est pas rapidement chassé, c’est une catastrophe humanitaire qui s’annonce. Pour éviter ce désastre une union sacrée entre les différentes factions kurdes paraît  indispensable.

Voici  une vidéo de la population en fuite émanant d’une source YPG. Des images comme on en a tant vues le mois dernier.  Comme toutes les images, elle demande à être confirmée  (par des lecteurs qui connaissent bien les dialectes locaux)  sur le lieu où elle a été prise.  Mais il y est bien question de Sinjar (Sengal).  Elle confirmerait aussi que les YPG sont bien présents à Sinjar ( comme l’indiquerait aussi cette vidéo)

A la mi-journée l’ONU annonçait le chiffre de 200 000 personnes fuyant leurs foyers la journée du 3 août  a en Irak, en immense majorité du Sinjar.

C’est aussi une alerte pour les alliés occidentaux des Kurdes . Il  faut cesser d’attendre que leurs combattants fassent des miracles. Ils ont face à eux des ennemis puissamment armés. Mais selon Rudaw, de l’armement viendrait d’arriver à Erbil.

 

Fête réligieuse yézidie à Lalesh kurdistan irakien. Image Ezidi press
Fête réligieuse yézidie à Lalesh kurdistan irakien. Image Ezidi press

J’avais assisté aux grandes festivités yézidies d’août en 2004  au temple de Lalesh. Mon plus extraordinaire souvenir de tous mes séjours au Kurdistan irakien.  La population y avait afflué de  toute la région. Plus tard j’ai rencontré des dignitaires de Sinjar chez le Mir Khamuran qui me recevait à chaque fois que je passais à Dohuk. Il m’avait dit en me présentant ses hôtes que les Yézidis de Sinjar  étaient gravement  menacés, déjà à l’époque. C’était  avant le massacre d’août 2007.  Là je les espérais protégés par les peshmergas, et j’en suis malade d’apprendre que les tueurs de l’EIIL sont chez eux. Comme en août 2007, ce n’est sans doute pas par hasard qu’ils ont choisi cette date pour s’en prendre aux Yézidis : elles allaient  bientôt commencer. 

Et la crainte monte que le temple de Lalesh à Dohuk soit l’objectif de cette offensive.

On peut suivre la situation sur ce site Yézidi (en allemand, mais il y a des pages en anglais et en kurmanci )

 

Le 4 août : Plusieurs enfants  et des personnes âgées auraient succombé  dans la montagne de Sinjar, où plus de 10 000 personnes auraient trouvé refuge,  rapportent  les médias kurdes. Les rumeurs d’enlèvements de jeunes femmes par  l’EIIL semblent se confirmer. Et on serait sans nouvelles de milliers de villageois dont les villages sont tombés aux mains de l’EI.

Avec tous ceux qui fuient aussi la ville de Zumar, ce sont 300 000 personnes qui auraient fui les avancées d’EIIL et les combats ce WE. Des routes auraient été ouvertes vers la Syrie (et donc le fossé creusé par le KRG comblé ces endroits). Des réfugiés sont accueillis à Rojava (Kurdistan) syriens où vivent aussi de nombreux Yézidis.

Depuis cette nuit (3 au 4 août) , forces d’élite peshmergas et YPG ont lancé une contre offensive et s’affrontent avec EI. Des civils armés d’armes légères continuent aussi à se battre.  Le PKK envoie aussi plusieurs centaines guerillas (HPG) selon des sources fiables. Ils seraient partis de Qandil. ll y a  donc bien union sacrée des Kurdes  contre EI pour sauver le Sinjar. (même si elle ne reste que  discrètement évoquée dans les médias kurdes proches du PDK )

La milice assyrienne de Rojava (et proche du PYD) Suroyo serait aussi au  Sinjar.L’aviation irakienne y bombarde des positions de EI.

Mais aucun combattant n’a encore atteint le Jebel de Sinjar où plus  10 000 Yézidis (bien davantage selon certaines estimations)  ont trouvé refuge. Du ravitaillement a été largué par voie aérienne. Mais ce mode de ravitaillement est  très aléatoire. Et par ces chaleurs ces populations  cernées par EI  ne tiendront pas longtemps sans eau !

Une image impressionnante de leur fuite vers de la montagne de Sinjar   se divulgue sur Twitter

Yézidis se réfugiant dans la montagne de Sinjar. 3 août 2014
Yézidis se réfugiant dans la montagne de Sinjar. 3 août 2014

 A suivre ICI

 

Le Kurdistan de Syrie (Rojava) menacé par l’EIIL : Appels à la mobilisation pour sauver Kobanê.

Kobanê juillet 2012 image yeni özgür politika

Il y a deux ans exactement, le 19 juillet 2012 le PYD, le parti kurde syrien frère du PKK, prenait le contrôle du canton kurde de Kobanê (700 000 habitants) – Ayn al Arab de son nom arabisé – avec l’accord tacite de Damas, qui en retirait ses troupes. Les deux autres cantons kurdes d’Afrin (à l’ouest) et de Cezire (à l’est), où l’armée gouvernementale conservait toujours une présence par contre, suivaient. Quelques mois plus tard, en novembre 2013, les trois entités territoriales qui composent Rojava, le Kurdistan syrien,  déclaraient leur autonomie sous l’égide du PYD.

Sur Rojava, je conseille l’article « le cavalier seul des Kurdes » publié sur le site Orient XXI en mars dernier. Il propose notamment une excellente carte qui permet de saisir la situation à ceux qui n’en sont pas familiers. Et bien meilleure que celle-ci, qui faute de mieux dépanne quand même :

carte rojava  districts kurdes syrie

J’étais chez un ami kurde fervent sympathisant de Barzani le 19 juillet 2012. Tout comme les membres de sa famille dont le cœur penche davantage pour Öcalan, les images des JT turcs montrant les foules qui se déversaient dans les rues de Kobanê, brandissant drapeaux kurdes et portraits d’Abdullah Öcalan l’avaient réjoui. Chez leurs sympathisants, le sentiment pro kurde l’emporte souvent sur les querelles entre factions.

Elles avaient  moins réjoui les autorités turques. D’autant que depuis l’attaque de Silvan, le 14 juillet 2011 dans laquelle 15 soldats de l’armée turque avait été tués et qui avait marqué la fin du cessez le feu suivi par le PKK (dans le cadre des négociations alors secrètes d’Oslo), la situation était « chaude » dans les provinces kurdes de Turquie. A Tatvan, où j’avais passé une nuit à l’automne suivant, en revenant d’Ercis qui venait d’être ravagée par un séisme, le gérant de la lokanta dont nous étions les seuls clients nous confiait que les gens n’osaient plus sortir le soir car « on ne sait pas ce qui peut arriver ». Et pas question d’aller faire un pique-nique à Yüksekova où je m’étais rendue pour Seker bayrami (fêtes de fin de Ramadan) en août 2012. On y disait que le PKK contrôlait la province d’Hakkari et avait à diverses reprises établi des check point en plein centre ville. En tout cas, ça bardait et le PKK y bénéficiait de la complicité, au moins tacite, de l’Iran voisine, alliée de Hafez el Assad, l’ennemi à abattre pour la Turquie.

Quelques mois plus tard  la Turquie entamait  un processus de paix avec le PKK, puis elle se résignait à discuter avec Salih Muslim le dirigeant du PYD syrien. Mais le blocage de la frontière avec les cantons kurdes qui avait mis un terme au petit commerce frontalier se poursuivait. Elle restait poreuse par contre pour les volontaires au jihad (EIIL et surtout Al Nosra) qui  allaient se confronter avec les YPG kurdes, même si la Turquie a quand-même décidé de fermer ses deux postes frontière, quand en janvier dernier les districts frontaliers avec la Turquie  de Tel Abyad (à l’est de Kobanê) et de Jarablus (à l’ouest) tombaient  entre les mains de l’EILL.

« L’attitude de l’AKP vis à vis de Rojava montre toutes les contradictions du processus de paix » twittait dernièrement le journaliste kurde Hamza Aktan. Un sentiment largement partagé au sein de l’électorat du parti pro kurde. Le blocage de la frontière et le creusement d’un fossé entre Rojava et le Kurdistan irakien avait aussi  terni l’image de Massoud Barzani près des sympathisants apocus, notamment ceux de  la jeune génération.

Malgré ce blocus étranglant l’économie  (de temps à autre allégé et qui doit avoir eu pour conséquence de faire flamber la contrebande et les prix) les cantons de Rojava avaient constitué une région relativement préservée des destructions et des massacres qui déchirent une grande partie du territoire syrien. Mais la prise de Mossoul par l’État Islamique de l’Irak et du Levant – EIIL  et ses alliés vient  de changer la donne.

Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane - Urfa
Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane – Urfa

Depuis le 2 juillet dernier, le canton de Kobanê – harcelé depuis plusieurs mois – est sous le feu d’une offensive d’envergure de l’EIIL renforcé par l’armement lourd abandonné par l’armée irakienne à Mossoul. Les combattant(e)s YPG, entraînés par des HPG (PKK) aguerris qui sont venus grossir leurs rangs, ont beau être autrement plus motivés que les troupes irakiennes l’étaient à Mossoul, ils n’ont pas l’armement dont disposent dorénavant leurs ennemis ou les pershmergas au Kurdistan irakien.

Des milliers de villageois se sont réfugiés dans la ville chef lieu de Kobanê, fuyant les villages menacés par l’avancée de l’EIIL qui s’est forgé sa réputation de cruauté en Syrie. Le massacre de villageois dont de très jeunes enfants sans doute pris par erreur pour des Yézidis en mai dernier (au moins 15  villageois ont été massacrés depuis) et les crucifixions publiques de sympathisants des PYD (taxés d’infidèles) dont les images sont divulguées sur les réseaux sociaux ont de quoi semer la terreur. Peut-être y avait-il des sympathisants d’autres factions kurdes aussi parmi ces suppliciés. Face à la gravité de situation, elles ont fait taire leurs divisions sur le terrain pour unir leurs forces, ce qui leur aurait permis de remporter la victoire lors d’une première contre-offensive.

On peut voir un reportage du journaliste Barzan Iso (en kurde sous titré en turc) dans un village de Kobanê  sur IMC-TV : ICI

Autre reportage ICI

 EIIL détient aussi toujours 133 étudiants de Kobanê, enlevés fin mai à des check point lorsqu’ils revenaient de passer des examens à Alep (certains ont 14 ans). Seuls une vingtaine auraient été libérés depuis, en échange probablement de la libération de 3  prisonniers.

Combattants YPG tués en juillet
Combattants YPG tués en juillet

 Même si l’ EIIL devrait avoir du mal à pouvoir  s’implanter durablement dans cette région qui lui est hostile, l’appel  lancé il y a quelques jours par un commandant  PYD « Ceci n’est pas un slogan : nous manquons d’armement, de munitions et de renforts » est alarmant . Les YPG accusent aussi l’EIIL d’user d’armes chimiques et en appellent à la communauté internationale. En attendant d’en savoir davantage, cela signifie que leurs pertes doivent être lourdes (plusieurs dizaines de tués déclarés).

Hakkari funérailles YPG Kapalak 11 juillet 2014
Funérailles à Hakkari de Fazıl Kapak (Kendal Devan) commandant YPG/HPG tué à Kobanê par EIIL- juillet 2014

Le 8 juillet, avait lieu à Hakkari les funérailles d’un commandant des HPG (PKK) tué à Kobanê. Il avait rejoint » la montagne » il y a 15 ans  et cela faisait un an qu’il combattait avec les YPG. Ce devait être un combattant très expérimenté pour avoir atteint ce grade au sein du PKK où on ne plaisante pas avec la formation militaire.

Öcalan :"J'appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs"
Öcalan : »J’appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs »

Après les responsables du KCK depuis Qandil, et les responsables politiques du HDP, c’est le leader du PKK Öcalan qui de sa prison d’Imrali vient de lancer un appel à la mobilisation des Kurdes de tout le Kurdistan (Syrie, Turquie, Irak et Iran) pour aller sauver Rojava. Et on peut être sûr qu’il va être entendu.

Massoud Barzani actuellement en visite à Ankara n’a pas fait de déclaration et les relations restent plutôt tendues malgré de récentes ouvertures entre le PKK et le PDK. Mais  le Parlement à Erbil vient de déclarer son soutien à Rojava. Encore trop tôt pour savoir s’il restera uniquement moral.

Barzani en visite à Ankara.
Barzani en visite à Ankara.

Il est probable qu’il ne sera pas seulement question de pétrole entre Erdogan et Barzani ( qui est accompagné de Karim Sinjari son ministre de l’intérieur). On y discutera aussi de L’EIIL qui retient en otage le personnel du consulat turc à Mossoul.

Certes, les relations des autorités AKP avec l’EIIL sont troubles. Les Kurdes les accusent de continuer à soutenir l’organisation islamiste (notamment d’avoir facilité le passage de jihadistes avant la chute de Mossoul ). Et les autorités turques sont restées bien muettes sur l’assaut de l’EIIL contre Kobanê, comme si ce qui se passe à leur frontière ne les concernaient pas.

EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014
EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014

Mais le contrôle par l’Armée Islamique d’un grande partie déjà de la frontière turco syrienne doit probablement (logiquement ?) les inquiéter. Et c »est toute la haute Mésopotamie, de plusieurs barrages sur l’Euphrate et de l’ensemble du pétrole syrien (qu’il contrôle déjà en partie, le reste étant dans les mains du PYD) ainsi que la jonction d’un large territoire syrien avec le tout nouveau « califat islamique » irakien  que risquerait d’entraîner à terme la prise de Kobanê . L’armée turque vient de se renforcer à Urfa sur la frontière avec le canton kurde. Ce n’est sans doute pas pour y prêter main forte à l’État Islamique.

YPG blessé soigné Urfa juillet2014
YPG blessé à Kobani soigné dans un hôpital à Urfa (Turquie)

En tout cas, alors que les Kurdes (et pas seulement eux) accusent régulièrement les postes frontières de cette province de permettre le passage d’ambulances convoyant des blessés jihadistes (vidéo ici )vers les hôpitaux de la province – même chose à Hatay –  dorénavant c’est pour les blessés YPG qui sont soignés à leur tour dans les hôpitaux publics d’Urfa , que s’ouvre celui du district de Suruç, frontalier avec Kobanê. Plusieurs blessés ont témoigné à des journalistes de la violences des confrontations.

 Il n’y a pas du avoir beaucoup de combattants PKK blessés  à se faire soigner  dans les hôpitaux publics du pays ces dernières décennies ( des malades peut-être depuis le début du processus de paix ?) Et entre YPG et PKK la nuance est de plus en plus mince.

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Camion IHH distribuant aide alimentaire à Rojava pour la première fois

Il y a quelques jours c’est aussi ce poste frontière que franchissaient les 13 camions pour Kobanê sur les 27 affrétés par IHH (l’association humanitaire islamiste, proche de l’AKP, célèbre depuis le Mavi Marmara et parfois accusée de venir en aide aux factions jihadistes)  qui pour la première fois allait ravitailler les trois cantons de Rojava.

Il s’agit peut-être juste de donner des gages à l’électorat kurde pro PKK, que l’AKP ne peut pas se permettre de se mettre à dos en cas de second tour à l’élection présidentielle. Mais je ne serais pas outre-mesure étonnée que l’appel d’Öcalan à la mobilisation générale fasse aussi l’affaire de ses principaux interlocuteurs turcs à Imrali. D’autant que l’ASL, l’armée syrienne libre (très soutenue par la Turquie) a déclaré soutenir les YPG et que des combats ont eu lieu à proximité de l’enclave turque de Süleyman Şah.

En 2004 j’affirmais aussi que le Kurdistan irakien dont personne n’aurait osé écrire le nom dans un journal turc (ni moi le prononcer à la frontière côté turc !)  était bien utile pour protéger la Turquie du bourbier dans lequel sombrait le reste de l’Irak. Mais j’ignore qui reste le principal ennemi (ou le plus menaçant) pour les autorités turques : Hafez el Assad  dont l’aviation bombarderait des positions de l’EIIL près de Qamishli dans le canton kurde de Cezire,  ou le « Calife » de Mossoul.

Quant au PYD/ PKK, s’il avait accepté de se retourner contre Assad comme la Turquie le souhaitait, cela fait sans doute un bail que le processus de paix aurait décollé.

Dans les cantons de Rojava, il semble que c’est la mobilisation générale. Les combattantes des YPG, porteuses d’une » image de modernité » à l’antipode de celle véhiculée par les combattants jihadistes, sont déjà célèbres (c’est tout juste si les médias qui couvrent la région ne donnent pas l’impression  qu’il n’y aurait  que des femmes dans les YPG).

YPG combattantes
Combattantes kurdes YPG

Mais dorénavant les médias sociaux véhiculent aussi des images moins habituelles de villageoises beaucoup moins jeunes ayant pris les armes, chargées de montrer l’ampleur de la mobilisation populaire.

Villageoises kurdes  Kobanê  juillet 2014
Villageoises kurdes ayant pris les armes, Kobanê juillet 2014

Dans le canton de Cezire  un service militaire obligatoire pour tous les jeunes entre 18 et 30 ans (avec des dérogations) vient d’être instauré. Quelques semaines auparavant, les YPG signaient à leur tour (le PKK l’a fait il y a quelques mois) l’appel de Genève prohibant  l’engagement de combattants mineurs dans des conflits armés et l’emploi de mines antipersonnel. Un engagement qui risque d’être difficile à appliquer strictement dans les villages assiégés où les villageois prêtent main forte aux YPG.

Mais c’est une vraie avancée, qui va aussi permettre de distinguer les YPG dans le(s) conflit syrien . Il y a peu, les médias turcs révélaient qu’un gamin turc  de 14 ans qui avait pu franchir la frontière en versant 20 TL (7 euros) à des contrebandiers ( il venait d’Ankara, comment les avaient-ils déniché ces contrebandiers ?) était soigné dans un hôpital d’Urfa après avoir été blessé dans les rangs de l’EIIL.

Province d'Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière  avec Kobane
Province d’Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière avec Kobane

Chez les Kurdes de Turquie, c’est la mobilisation pour Kobanê.  Depuis le 9 juin le  HDP a implanté un camp de tentes sur la frontière (Bilecik/Urfa). Des Kurdes d’Urfa y manifestent leur soutien à leurs cousins, belle-soeurs ou beau-frères  qui vivent  de l’autre côté de ce rideau de fer.

Le 14 et le 15 juillet  des  sympathisants venant de 7 provinces y sont attendus. Des artistes, comme les Kardes Türküler ou Fehrat Tûnç se rendent aussi sur la frontière  pour y manifester leur soutien. Pour ceux qui lisent le turc, comme d’habitude je conseille de lire les commentaires des lecteurs sur l’article que les Sanliurfa.com consacrent à cette mobilisation.

Suruç Urfa soutien aux YPG et Rojava kobani
Des Kurdes d’Urfa s’en prennent à la frontière qui les séparent de Kobanê (Kurdistan de Syrie).

Les leaders du mouvement kurde appellent à faire tomber cette frontière et à permettre aux Kurdes  de Turquie d’aller soutenir leurs cousins  à  Kobanê.  Mais c’est aussi  la division entre Kurdistan de Syrie et de Turquie (Ouest et Nord comme disent les militants) que ces hommes sont en train de faire tomber.

frontière syrienne Birecik  Kobane
Après avoir franchi la frontière syrienne, ce monsieur va revenir à Urfa Birecik
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane

On peut voir ces personnes  franchissant la frontière sur la vidéo : ICI

 Les volontaires n’ont pas attendu le démontage du mur de barbelés. Si le phénomène n’est pas nouveau, ces derniers jours des dizaines de Kurdes de Turquie l’auraient déjà franchie clandestinement. Comme tous les nouveaux mobilisés, ils partent au combat après 15 jours de formation pour ceux qui en ont besoin – pas pour les PKK qui rejoignent certainement Kobanê en nombre, ni sans doute pour les militants déjà formés en Turquie ces derniers mois. Et il est probable que durant ces deux journées de mobilisation beaucoup d’autres partent les rejoindre.

Il y a quelques jours le journaliste Barzan Iso twittait de Kobanê « Kobanê ne peut compter que sur le Nord (Kurdistan de Turquie) ». Effectivement, il peut compter sur sa solidarité.

réfugiés kurdes syriens kobanê juillet 2014
Réfugiés de Kobanê arrivant à Urfa

Dans l’autre sens, ce sont de nouveaux réfugiés qui la franchissent. Dans la province d’Urfa, ils sont déjà plus de 200 000. Et la question des réfugiés, dont les pays de l’UE se contrefichent (sauf pour les empêcher d’entrer) doit aussi  préoccuper les autorités turques et celles du Kurdistan  d’Irak.

Plus tard : Et effectivement des centaines de volontaires Kurdes ont franchi la frontière à Urfa pour rejoindre les YPG de Kobanê  entre le 14 et le 15 . Et  sans discrétion, ce mouvement a été salué par des feux d’artifices  comme on voit sur  la vidéo de  l‘article des Sanliurfa.com.  Près d’un millier de Kurdes de Turquie avaient auparavant déjà rejoint les YPG, selon les chiffres qui viennent seulement d’être divulgués sur les médias turcs.

Les autorités turques sont-elles contraintes de  laisser faire  pour éviter de faire exploser le processus de paix (ce n’est pas le moment !) ? Ou est-ce que cela les arrange maintenant que les YPG/PKK risquent leur peau pour contenir l’avancée de l’Etat Islamique qu’elles ont pourtant utilisé contre ces mêmes YPG ?

Le drapeau kurde flotte sur Kirkouk, plus de drapeau turc sur le consulat turc à Mossoul.

Le drapeau kurde flotte sur kirkouk

Comme c’était prévisible, ISIS/EIIL l’armée islamique d’Irak et du Levant, et surtout la déroute de l’armée irakienne à Mossoul, viennent d’offrir aux Kurdes l’occasion à laquelle ils n’avaient jamais renoncé de rattacher Kirkouk à leur territoire. Les troupes irakiennes qui y stationnaient ont abandonné la place aux pershmergas. Dorénavant, le drapeau irakien y a disparu. Seul le drapeau du Kurdistan flotte sur la province et ses champs pétroliers.

peshmerga déployées sud kirkouk

Même scénario dans tous les territoires contestés : outre une grande partie de la province de Kirkouk , une partie de celle de Ninive (dont les quartiers Est de Mossoul) et le nord de celle Diyala. Les peshmergas – qui y étaient déjà – renforcent leur présence, tandis que l’armée irakienne les déserte. Dans le district de Rabia, où ils ont remplacé les forces irakiennes qui gardaient le grand poste avec la frontière syrienne, ils se confrontent avec les combattants d’ISIS.

Des combats ont lieu dans d’autres points stratégiques, comme dans le sud de la province de Kirkouk et dans celle de Diyala (Jaloula)

drapeau kurde Alqosh chrétiens Ninive

Les peshmergas sont présents et c’est aussi le drapeau kurde qui flotte sur la ville chrétienne assyrienne d’Alqosh  dans la province de Ninive où vivent de nombreuses minorités religieuses.

en hachures : les territoires contestés
en hachures : les territoires contestés

Une carte qui donne une idée des différentes positions le 14 juin.

Irak : les différentes forces le 14 juin
Irak : les différentes forces le 14 juin

 

 Le contrôle kurde de ces territoires contestés était déjà une presque réalité – des firmes pétrolières avaient même commencé à y signer directement avec les autorités kurdes leurs nouveaux contrats d’exploitation. Les accords d’exploitation signés directement entre le KRG (gouvernement kurde) et les firmes pétrolières, est la cause depuis 2011 d’une très grosse crise avec Bagdad, qui depuis plusieurs mois refuse de verser leurs salaires aux fonctionnaires du Kurdistan. Même les peshmergas n’étaient plus payés.

Une crise qui explique que les pershmergas n’aient pas été envoyés à Mossoul pour soutenir l’armée irakienne, comme cela avait été le cas dans le passé. Bagdad n’en a pas fait la demande et Erbil ne devait pas être très pressé de les envoyer non plus, se  contentant de sécuriser les quartiers Est, kurdes et la route Mossoul – Erbil.

En 2003 et au grand dam alors de la Turquie, ce sont les perhmergas qui étaient entrés dans Kirkouk et en avaient chassé l’armée de Saddam Hussein, avec à leur tête le fils de Talabani. Ensuite ils ne l’avaient jamais complètement quitté.

Et c’est aussi heureux pour moi. En août 2004 nous nous étions rendus d’Erbil à Suleymaniye. Il était prévu – du moins je le croyais – que nous prendrions une route sécurisée, car uniquement en zone kurde, qui traversait la montagne. Ceux qui nous y conduisaient étaient deux étudiants du PUK, le parti de Talabani. Nous avions quitté Erbil avec un peu de retard, un peu un cause de moi, mais surtout car nous avions du faire un détour par le domicile du chauffeur, qui avait réalisé qu’il avait oublié son permis de conduire.

Flames rise from a pipeline of an oilfield in Kirkuk city

Mais au bout d’une heure de route sur une monotone autoroute de plaine écrasée par la chaleur, au lieu des splendides paysages de montagne attendus, ce sont des installations pétrolières qui se profilent au loin. « Mais on est où là ? » . « Kirkouk » répond tout réjoui le conducteur dont c’était la ville d’origine. Kirkouk, «  en zone arabe » ( c’est à dire hors de la province autonome kurde) où il y a des attentats tous les jours !

On arrivait au check point à la sortie de l’autoroute. Des dizaines de véhicules devant nous. Et voilà le nôtre qui ne trouve rien de mieux que dépasser toute la file.  Un des policier furieux  enjoint de faire demi-tour. Le chauffeur fait mine d’obtempérer, mais c’est un tour complet qu’il effectue. Et il resquille à nouveau. Là, il est bien obligé de se garer. On risque de passer un sale moment (ce qui n’aurait pas été volé)

Mais aux hurlements de fureur du policier, les deux étudiants répondent en riant. C’est alors que je comprends que c’est la police kurde qui contrôle le check point d’entrée à Kirkouk. Ils sortent de la voiture, plaisantent avec lui, le chatouillent. Le policier finit par se marrer aussi. Quelques minutes plus tard nous avions franchi le check point. En vie. A Bagdad bien des automobilistes s’étaient fait canardés pour bien moins que ça par des soldats américains sur les dents. Ce policier ne nous avait même pas menacé de sa kalachnikov.

« Maintenant on est dans la zone de Talabani, on ne prononce plus le nom de Barzani aux check point » avait ensuite prévenu un des passagers quand nous sortions de la ville. A l’époque, les réseaux de téléphonie mobile n’étaient même pas compatibles entre leur deux zones (cela a heureusement changé).

C’est à partir de ce jour là aussi que j’ai commencé à réaliser vraiment la complexité de la situation de l’Irak sous occupation américaine.

 Alors que les Américains avaient fait traîner la résolution de la question de Kirkouk avec un projet de référendum auquel personne ne s’est attelé vraiment, il a suffit aux Kurdes de se préparer en attendant la fin du processus d’effondrement de l’Etat irakien enclenché avec l’invasion américaine de 2003. Depuis que le ministre des affaires étrangères turc Ahmet Davutoglu y a effectué une visite organisée par Erbil à l’été 2012, le signal avait été donné à la forte composante turkmène de la province que la Turquie n’y voyait plus de mal. Ce qui n’avait peut-être pas fait l’unanimité dans cette communauté shiite (à la différence des Turkmènes d’Erbil qui sont sunnites), attachée à l’unité de l’Irak. Peu après le leader d’ un  parti turkmène proche de l’extrême droite turque était assassiné.

Le porte parole du gouvernement AKP Huseyin Celik, kurde lui aussi, vient de déclarer publiquement que les Kurdes avaient le droit à l’autodétermination. C’est à dire que la Turquie ne s’opposerait pas à l’indépendance du Kurdistan. On s’en doutait un peu. Mais même si ce n’est que la reconnaissance d’une situation de-facto, tant la partition de l’Irak semble inéluctable, cela montre à quel point la position de la Turquie, farouchement opposée à un tel scénario lors de l’invasion américaine, a changé. Et le proclamer ne fait pas de mal. Les rapports entre autorités ont beau être au mieux, une méfiance vis à vis du puissant voisin turc reste palpable parmi la population, sensible au sort de leurs cousins en Turquie.

Port turc Ceyhan tanker

La Turquie a besoin du pétrole des kurdes et les Kurdes ont besoin de la Turquie pour l’exporter. Et 10 ans seulement après l’arrestation sans ménagement de soldats des forces spéciales turques par l’armée américaine à Kirkouk, un quatrième tanker de pétrole kurde vient de quitter le port de Ceyhan en Turquie – à la fureur de Bagdad et au mécontentement des Etats-Unis, mais pour le plus grand plaisir des firmes pétrolières comme Exxon Mobil  et de la banque turque Halbank qui rempoche le pactole.

Mossoul consulat turc drapeau

Pour la Turquie, c’est du côté de  Mossoul que viennent les ennuis. A peine la ville tombait sous le contrôle  d’ISIS, que  le drapeau turc, seul drapeau à flotter sur un consulat étranger dans cette ville extrêmement dangereuse, en disparaissait. Le consul turc était pris en otage comme tout le personnel du consulat, leur famille dont 3 enfants et des membres des forces spéciales turques, en tout 49 personnes.

Pourquoi le consulat n’avait-t-il pas été évacué, alors que le 6 juin déjà le ministre de l’intérieur du KRG alertait de l’imminence du danger et que les peshmerga lui avaient proposé d’en assurer la sécurité dès que les combats ont commencé ? Il y a quelques semaines, le consul avait pourtant été l’objet d’un attentat manqué. Si les autorités turques pensaient qu’il n’y avait malgré tout rien à craindre d’ISIS c’est forcément qu’elles n’avaient pas anticipé un danger.

C’est car le soutien de la Turquie à la cause sunnite était clairement affichée, qu’elle pouvait avoir un consulat à Mossoul. L’accueil sur son sol du vice premier ministre sunnite, Tarek El Hachemi, condamné à mort par contumace, qui s’était d’abord réfugié à Erbil, avait déclenché une crise grave avec le gouvernement Maliki à l’automne 2012. Dans cette ville  ISIS  était déjà puissante, renforcée par le profond ressentiment de la minorité sunnite vis à vis du pouvoir central. Cela ne date pas d’hier : c’est depuis la dissolution de l’armée irakienne par les Américains que les attentats se sont multipliés dans cette ville d’où étaient issus de nombreux officiers baathistes. Actuellement ISIS a pris la tête d’une insurrection sunnite contre le pouvoir shiite qui couve depuis longtemps ( Tarik el Maliki  aurait salué la prise de Mossoul comme « la révolution des opprimés »). Comment un consulat pouvait-il  tenir sans son accord ?

Quelque chose a donc dérapé. La journaliste turque Amberin Zaman évoque l’hypothèse qu’une nouvelle fraction aurait pris la main au sein d’ISIS. Et certains doivent avoir une petite idée sur ce qui s’est passé à Mossoul. En tout cas la Turquie a 80 otages entre les mains d’ISIS/EIIL qui a aussi enlevé 31  routiers « turcs » (18 sont de Sirnak, les autres de Mardin ou d’Urfa) . Si l’idée lui en venait de profiter de se poser en libérateur de Mossoul, ou si son territoire était utilisé pour d’éventuelles frappes aériennes à partir de la base américaine d’Incirlik, leur vie pourrait être  en danger.

L’organisation assure que le personnel du consulat sont des « musulmans sunnites hanafites » qui sont bien traités et qu’ils ont été mis en sécurité des combats qui continuent dans la ville. Cela doit être vrai, ISIS n’ayant rien à gagner à trop humilier la Turquie. N’empêche que personne ne doit rêver d’être à leur place. D’autant que la qualification de hanafites n’a rien de rassurant venant de combattants salafistes, et pourrait se retourner vite contre eux en cas de « désaccord grave ».

Quant aux routiers, je crains que leurs conditions de détention soient moins douces.

reyhanli attentat

Le gouvernement AKP récolte sans doute les fruits de sa politique syrienne et de ses relations sulfureuses avec les mouvements jihadistes (ISIS et Al Nusra). Ses 800 km de frontière avec la Syrie ont été l’accueillante porte d’entrée pour des milliers de candidats au jihad venus du Caucase, du Maghreb et d’Europe. Et les autorités ont beau proclamé qu’elle s’est contenté de fournir de l’aide humanitaire aux populations syriennes, ni armement, ni aide financière, ni entraînement militaire, aux factions qui se battent en Syrie, c’est un peu difficile de les croire.

Cette politique avait déjà coûté la vie à 52 habitants de Reyhanli (frontière syrienne) l’année dernière dans un attentat attribué par les autorités turques à un obscur groupuscule alévi/alaouite d’extrême gauche qui aurait agi pour le compte de Bachar Al Assad. « Cet attentat, c’est un coup du Hizbullah (désigne les radicaux sunnites) » s’était alors emporté un copain alévi, « Il y a trois mois (avant le processus de paix) ils l’auraient mis sur le dos du PKK ». Beaucoup pensent comme lui en Turquie. Et pas seulement des Alévis.

YPG kurdes syrie

Le soutien apporté au gouvernement AKP aux jihadistes qui se confrontent aux combattants kurdes YPG/PKK à Rojava, les cantons kurdes syriens a aussi certainement pesé dans les défaites électorales de l’AKP face au parti kurde BDP, le 30 mars dernier.

L’automne dernier les autorités turques avait fini par déclarer ISIS organisation terroriste et ces derniers temps elle avait les coudées moins franches en Turquie. Il y a quelques jours c’était même au tour d’Al Nusra, sa rivale en jihad de l’être. De là à en faire  l’ennemi public n°1, quand on accuse le PYD kurde de soutenir Bachar el Assad, il y a une marge. Évidemment la situation en Irak peut changer la donne. Mais maintenant une partie du bel armement américain récupéré par ISIS  a pris le chemin de la Syrie et donc de la frontière turque. Et  80 otages turcs sont entre leurs mains.

Et en attendant pour tous les jeunes Kurdes apocu, les pesmergas sont aussi devenus des héros, à l’égal des combattants du PKK. Et leur cœur ne bat plus seulement pour Rojava, mais aussi pour Kirkouk. Reste encore à trouver un accord entre le PKK et Barzani sur la question de Rojava, ce qui n’est pas encore fait. Beaucoup de choses vont bouger, mais encore hasardeux  de prédire  dans quel sens.

chauffeur otage mossoul urfa Un chauffeur routier otage à Mossoul aurait réussi à s’enfuir. Il est revenu chez lui à Urfa avec son camion. Sa firme j’espère lui sera reconnaissante.

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Le 15 : ISIS vient de retirer son drapeau qui flottait à la frontière turco-syrienne, à Urfa dans le district de  Akçakale, annoncenr  les Sanliurfa.com . On voit aussi à quel point ils en sont proches.