Recep Tayyip Erdogan ne veut plus de cohabitation (entre étudiants) avant le mariage.

L’absence de polémiques qui a accueilli l’entrée de quatre femmes députées portant le foulard islamique à l’Assemblée aurait-t-elle frustré Tayyip Erdogan ? L’opposition CHP a en effet soigneusement évité de tomber dans le piège et de transformer ces 4 députées, jusque là incolores, en victimes des laïcs, alors que le chef de gouvernement AKP semble se mouvoir comme un poisson dans l’eau dans les tensions.

Son objectif est-il surtout d’embêter les étudiants du mouvement Gezi et d’exercer une surveillance encore plus étroite sur eux à un moment où le YÖK (haut conseil à l’éducation) vient d’adopter de nouvelles règles qui interdisent la distribution de tracts ou la pose d’affiches, sous peine d’exclusion de l’université ?  Ou estime-t-il que ses succès électoraux successifs ont fait de lui un nouveau « père »  (Ata) du pays et de sa population dont il doit surveiller les mœurs et  à laquelle sa propre famille, à laquelle il ne cesse de faire référence, doit  servir de modèle ?

Toujours est-il que la semaine dernière, ses considérations en matière de mœurs ont à nouveau provoqué un tollé. Prenant pour prétexte l’existence d’un important parc locatif non déclaré auquel les étudiants ont recours par manque de places en foyers universitaires – un réel problème avec l’augmentation massive du nombre d’étudiants – il s’en est pris avec virulence aux logements privés dans lesquels étudiants de sexes différents cohabitent.

Et dieu sait ce qu’ils font alors…..

Une cohabitation qu’il déclare contrainte par le manque de logements universitaires  et dont selon lui les voisins de ces logements  se plaindraient, tandis que les parents pleurent et demandent  : «  Que fait l’état ? ».  Comme l’ex président Nicolas Sarkozy, Recep Tayyip Erdogan raffole inventer un interlocuteur imaginaire qui lui demanderait d’agir. Cette fois ce sont « les parents »,  tous sensés partager sa morale personnelle –  comment de « vrais parents » pourraient-ils tolérer une chose pareille ! – et de tout aussi imaginaires « voisins » importunés ( sans doute voyeurs, pour observer ainsi ce qui se passe à l’intérieur de ces logements) .

Ce sont donc ces très improbables parents  qui le supplient de remette de l’ordre (moral) à cela. Sa réponse est immédiate et  il annonce que si nécessaire, il prendra des initiatives en matière légale. En attendant, les gouverneurs sont sommés d’être vigilants et de surveiller ce qui se passe dans les logements étudiants, privés et …universitaires.

Il paraît que même dans les cités universitaires il se passerait des choses que sa morale réprouve (!) Pourtant, à part quelques universités ultra privilégiées comme Bogazici à Istanbul, les cités universitaires ne proposent pas de chambres individuelles. Les étudiant(e) s sont au moins 4 par chambre et les sanitaires communs à l’étage  qui est non mixte,  et même tout le bâtiment (pour celles que je connais) Si on imagine d’éventuels garçons parvenant à s’infiltrer la nuit dans le bâtiment des filles, ce ne doit être drôlement difficile d’y dénicher un endroit quelque peu intime

L’été dernier j’ai passé une partie de la nuit à partager des verres de thé avec les 2 agents chargés de la sécurité (güvenlik) de la toute neuve cité universitaire de Dersim. Selon la « gardienne » des filles, ce n’est pas du tout un job « peinard ». Il y a des bagarres entre filles, pour des histoires aussi puériles que « vous dites du mal de nous ! » (étudiantes turques) quand d’autres filles parlent en kurde (paranoïa sans doute exacerbée si elles sont pestes), des descentes de police (à l’aube) etc…mais il n’a pas été question d’orgies qu’elle aurait du interrompre. Et même en plein festival, aucun homme ne s’est introduit dans le bâtiment des filles, pourtant contigüe. Or il y avait beaucoup d’étudiants venus de tout l’ouest du pays avec les bus des dernek alevis.  Cela ne doit pas  donc pas être dans leurs habitudes.

(La bagatelle à mon avis devait plutôt se passer sous les tentes. Mais il vaut mieux éviter que certains l’apprennent, ils risqueraient de faire interdire le camping pendant le festival de Dersim.

Muammer Güler, le ministre de l’intérieur a renchéri en affirmant que les logements  où les étudiants de sexes différents cohabitaient, servaient de…centres de recrutement pour les organisations terroristes !  Bref, il est urgent que l’État prennent la place de ces parents inconscients qui tolèrent  que leur fille vive avec son petit copain – ou des copains tout court, la vouant ainsi à devenir une poseuse de bombes.

La cohabitation entre étudiants de sexes différents reste sans doute moins courante à Istanbul qu’à Berlin. Mais c’est une situation qui n’a rien d’exceptionnelle et est de plus en plus tolérée, même si elle reste proscrite dans certains quartiers. Et même dans des petites villes provinciales comme Van, le temps n’est plus où les copains turcs qui nous rendaient visite dans la maison que nous louions dans un quartier (encore) populaire du centre d’Istanbul prenaient la peine de s’adresser en anglais à quelques voisines, pour éviter les plaintes près des propriétaires (personne ne se mêlait de ce que nous pouvions faire entre étrangers).

Et cela n’a rien de nouveau. Ömer, le héros de mon roman préféré « le Diable qui est en nous » – dont l’auteur (Sabahattin Ali)  est mort assassiné très probablement par l’état profond en 1948 –  un étudiant pauvre d’Istanbul , s’était installé avec sa petite amie, une cousine (je crois) venue de province, qui certes avait rompu tous ses liens avec sa famille, et dans un logement dont la loueuse est grecque. Mais cette cohabitation qui n’avait rien de chaste, mais n’a nullement  « fait la perte » de la jeune femme, puisqu’après avoir quitté son amant, elle épouse un jeune homme moins « tourmenté  » et « bien sous tout rapport », quoique sans doute bien trop peu fortuné pour prétendre devenir le gendre de Tayyip Erdogan.

Or il s’avère que s’il y a bien eu de nombreuses plaintes de voisinage contre des logements locatifs non déclarés dans la ville de Denizli (5000 places en logements universitaires pour 45 000 étudiants) , comme  le chef de gouvernement le déclarait pour appuyer sa démonstration, ce ne serait pas des étudiants cohabitant avec leur petite copine qui seraient l’objet de ses plaintes, selon le journal Radikal qui a enquêté depuis, mais des logements utilisés par des dealers ou pour la prostitution. On comprend que le voisinage n’apprécie pas beaucoup.  Et si l’Etat décide s’en prendre aux étudiants de la ville plutôt qu’aux trafiquants,  ils ne sont pas prêts d’avoir la paix.

Or dès le lendemain des déclarations de Recep Tayyip Erdogan, une étudiante d’Istanbul qui partage son logement avec son copain dans le quartier de Tophane a eu la mauvaise surprise d’apprendre  que la police était venue enquêter sur eux, posant des questions indispensables au maintien de l’ordre public comme s’ils rendaient souvent visite à leurs parents. Selon elle, même son propriétaire, un électeur de l’AKP qui la connaît depuis longtemps (cela fait cinq ans qu’elle loue son logement et il ça m’étonnerait qu’il croit au coup de la «  dangereuse  terroriste ») n’aurait pas du tout apprécié.

Les propos de Tayyip Erdogan ont-ils donné des idées à quelque voisin mauvais coucheur qui aurait estimé de son devoir de  dénoncer ce comportement asocial au commissariat voisin ?

La loi turque n’autorise pas l’Etat à interférer dans le domaine privé.  A part envoyer sa police enquêter sur des gens qui n’ont rien fait, au lieu de s’occuper des trafics de drogue ou des réseaux de prostitution, on voit mal comment il pourrait empêcher ces cohabitations estudiantines sans s’en prendre à toute la société. Les étudiants  sont dans leur immense majorité des citoyens adultes comme les autres.

Imagine-t-il pouvoir transformer tout étudiant en mineur légal ? Ou envisage-t-il que la législation contraigne tous les couples à vivre selon les règles qui régissent sa propre famille ? Ce qui serait le propre d’un état totalitaire…. même  si ceux qui le dirigent sont élus par le peuple.

Et ce qui embêterait même des électeurs AKP. J’en connais qui jusqu’ici n’ont rien trouvé de mal à cohabiter  tout à fait ouvertement avec leurs petites amies successives.

Sa  façon de se mêler de la façon dont vivent les gens ne fait même pas l’unanimité au sein de l’AKP.  Bülent Arinç le président de l’Assemblée a  émis de sévères réserves. (Cela étant, quitte à être mauvaise langue, je soupçonne que ça en arrange certains, qui ne voient pas d’un bon œil son rêve de devenir le président du pays.

Mais pointer une nouvelle fois du doigt ceux qui ne vivent pas comme devraient le faire « de bons croyants » ne peut que favoriser la polarisation d’une société qui l’est encore davantage depuis le mouvement Gezi. C’est peut-être une stratégie électorale. Mais les citoyens de Turquie vont peut-être finir par avoir envie de leaders qui les réconcilient. D’autant que le drame de la  la Syrie ne les rassurent pas .

Ou à défaut, des leaders qui  ne décident pas d’interférer comme ça dans leur vie privée.

Les Yüksekova Haber : un site d’information kurde en plein essor.

Les lecteurs réguliers de ce blog connaissent forcément le site des  Yüksekova Haber.   J’y puise régulièrement des informations que je transmets ensuite en français sur ce blog et je fais partie de la centaine de milliers de  visiteurs quotidiens, qui comme moi s’y baladent  ( 1 à 2 millions de clics  par jour).  Ce qu’ils ignorent peut-être c’est que les Yüksekova Haber ont aussi une version imprimée, il est vrai éditée en un nombre limité d’exemplaires (environ 500). En effet  pour ses lecteurs, les Yüksekova Haber c’est d’abord un site, que ceux qui s’intéressent de près à la province kurde d’Hakkari et à la question kurde en général fréquentent souvent plusieurs fois par jour.

C’est sur le site des Yüksekova Haber par exemple que j’ai visionné  début août   la vidéo    transmise par une agence kurde de Syrie proche du PYD  (ANHA) montrant des images d’un massacre de villageois kurdes à Tal Abyad , près d’Alep par le groupe Al Nusra, une branche locale d’Al Qaida, massacres passés inaperçus de la communauté internationale, mais qui ont produit une très  forte émotion  chez les Kurdes.  Plus  de 300 000 visiteurs ont visionné cette vidéo sur le site , qui ont laissé plus de 80 commentaires (yorum),  le dernier remontant à quelques heures… Et une fréquentation régulière du site suffit à faire saisir à quel point les Kurdes de Turquie ont le regard tourné vers cette partie du Kurdistan qu’on n’appelle plus que Rojava , où depuis un mois les combats font  rage entre les groupes islamistes radicaux et le PYD (la branche locale du PKK).

Ici une image de réfugiés de la région de Rojava qui fuient au  Kurdistan irakien en franchissant le pont flottant jeté sur le Tigre à Semalka . Depuis la toute récente  réouverture  de la frontière  (Kurdo-irakienne/syrienne), fermée depuis mai dernier par les autorités du Kurdistan irakien, ils seraient près de 30 000  à avoir trouvé refuge chez leur  voisin kurde.

 

C’est aussi par  le site des Yüksekova Haber que, comme des centaines de milliers d’internautes, j’avais appris  que les bombes lâché par les F16  que j’avais entendus décoller à Diyarbakir avaient massacré 34 civils kurdes à Uludere (Roboski).  Alors que les grands médias nationaux avaient attendu d’avoir le feu vert du gouvernement pour diffuser l’information, c’est-à-dire plus de 15 heures , les Yüksekova Haber l’avaient fait la nuit même des faits, dès qu’ils avaient été révélés  par l’agence de presse kurde Dicle. Ils ont été les premiers à en informer le public. Pas étonnant  donc que le site se soit constitué un lectorat fidèle !

Mais ce qui  fait aussi son attrait et surtout sa particularité,  c’est sa couverture des événements locaux (reportages écrits souvent accompagnés de vidéos). Je ne connais pas d’ autre média régional d’une telle qualité  en Turquie, que ce soit dans la région kurde ou ailleurs.  S’il en existe, je ne les ai pas encore dénichés. Un tour d’horizon des différents sites d’information  d’une métropole de l’importance d’Izmir, par exemple,  est presque attristant. Il ne faut pas s’étonner si on a souvent l’impression que la Turquie se limite à Istanbul…

Ainsi,  j’ai découvert  début juillet que mon ami Fahri  – un « vieux copain » d’ Hakkari, avait entrepris l’escalade du mont Sümbül ( 3467 mètres), ce qui n’est pas seulement une information d’ordre personnel, même si cela m’avait fait plaisir pour lui.  Cela signifie aussi que cet été – comme c’était prévisible avec le cessez le feu entre le PKK et l’armée turque (même si ce n’est pas dit de façon explicite en ce qui concerne cette dernière) – la situation est (relativement) calme dans la province. Il y a 2 ou 3 ans j’avais croisé deux alpinistes tchèques qui avaient fait le déplacement jusqu’à Hakkari  pour y découvrir que l’escalade qu’ils prévoyaient était interdite par les autorités. Et cela m’étonnerait beaucoup qu’elle ait été possible l’été dernier. Un été particulièrement brûlant dans la province.

Le site des Yüksekova Haber existe depuis 13 ans maintenant, profitant alors du courant de démocratisation induit par l’ouverture des négociations d’intégration avec  l’Union européenne.  Il a été le premier site Internet crée dans  la province d’Hakkari . Autant dire que ses fondateurs avaient su anticiper l’engouement pour ce média, qui caractérise la province comme le reste de la Turquie (où tous les moins de 35 ans ou presque ont un compte Facebook !). Outre les rédacteurs bénévoles – qui continuent à leur fournir des  articles, et de plus en plus régulièrement en kurde  –  ils n’étaient que deux journalistes alors : les deux frères  Erkan Capraz et son frère Necip, propriétaire du journal.

C’est en novembre 2005 avec le scandale de la librairie Umut, à Semdinli, que les Yüksekova Haber ont commencé à se faire connaître à  l’échelle nationale.  En effet, en apprenant ce qui se passait à Semdinli, (et profitant de la voiture d’Esat Canan alors député CHP de la province), Erkan Capraz s’était rendu sur les lieux et ce sont les images qu’il avait filmées qui le jour même étaient diffusées par les grandes chaînes de TV, dévoilant à l’opinion publique que des gendarmes (donc l’armée)  s’étaient amusés  à poser des bombes ( 2 morts) dans une librairie,  dans le but  d’attribuer l’attentat au PKK.

Mais ce sont surtout ces trois dernières années que le site a connu l’essor qui lui a permis de recruter une équipe de journalistes. Il faut dire que ces dernières années la région d’Hakkari est devenue le cœur de la révolte kurde et que l’actualité y est souvent brûlante. Maintenant, c’est un média qui emploie une dizaine de journalistes, dont des correspondants locaux à Hakkari, le chef-lieu de la province et à Semdinli. Et une vingtaine de bénévoles collaborent aussi régulièrement au journal. Les locaux de la rédaction est  un passage obligé pour tous les envoyés spéciaux qui se rendent dans la turbulente province et c’est devenu un site de référence pour tous ceux qui traitent  de la question kurde.

L’étoffement de l’équipe, permet maintenant aux Yüksekova Haber  d’envoyer ses propres envoyés spéciaux sur d’autres terrains et de ne plus se contenter alors uniquement de publier les dépêches des agences de presse kurdes.

 

Comme on s’y attend et comme  je l’avais déjà écrit dans un précédent billet, Erkan Capraz, le rédacteur en chef, a quelques démêlés lui aussi avec la justice turque, qui lui a attenté pas moins de cinq procès. Mais au moins, et comme c’est le cas d’autres médias « indépendants » ( alternatifs, serait plus juste – c’est naturellement un média orienté pro kurde ! A Yüksekova, cela ne peut d’ailleurs pas être autrement), comme la chaîne de TV IMC ou les journaux Bir Gün   et naturellement Bianet, on ne licencie pas à tour de bras,  comme c’est de plus en plus la mode dans les « grands médias », qui se débarrassent  de ceux  dont le ton n’est pas assez conciliant avec le gouvernement AKP. Au contraire de jeunes journalistes y apprennent leur métier !

Les lecteurs du site savent aussi que grâce à sa galerie de vidéos, c’est aussi le site des jeunes mariés d’Hakkari.  Et les mariages de la province sont les plus beaux du pays, du moins c’est mon avis. Celui d’Erkan Capraz l’été dernier était donc très beau aussi.

Et Paris pour destination d’un voyage de noces, c’était pas mal non plus…

 

 

 

 

 

Seker Bayrami ( fin de Ramadan) un peu tendu à Yüksekova.

Le 6 Août,  Ramadan touchait à sa fin. Malgré la nuit tombée annonçant la fin du jeûne  et la fraîcheur relative qui règne cette année dans la région, les çay bahçesi  (jardins à thé) des parcs de Diyarbakir, restaient à moitié vides. Où était passée la foule qui d’ordinaire s’y presse en période de Ramadan, une fois le repas d’iftar avalé ?

Soit on restait briquer la maison, où les premiers misafirs accomplissaient déjà leurs visites. C’était ainsi chez mes amis de Kayapinar. Les parents offraient le thé sur le balcon à leurs visiteurs, tandis que les filles de la famille nettoyaient la cuisine de fond en comble. Ailleurs on commençait déjà la préparation des börek.

Soit on faisait les courses de Seker Bayrami. «  Actuellement on travaille jusqu’à minuit » , m’avait confié quelques jours plus tôt un tailleur. «  Et pour les fêtes, on restera ouvert jusqu’au matin ». Les clients affluent qui veulent faire retoucher un des vêtements achetés pour l’occasion. A  Seker Bayram, comme pour Noël  en France, on offre des cadeaux, essentiellement des vêtements. Autrefois, c’était le jour où on achetait la paire de chaussures de l’année, dans les familles pas trop pauvres.

L’été dernier, j’étais à Yüksekova pour les fêtes. Ce n’était  pas très raisonnable comme destination pour les fêter. En effet, alors que la Turquie découvrait médusée (enfin le quidam, car cela n’avait certainement pas étonné ceux qui suivent d’un peu près la question kurde, ni tous ceux qui se rendent pour affaires au Kurdistan irakien), les drapeaux du PYD – le petit frère du PKK –  qui flottaient  sur Rojava, le Kurdistan syrien, à sa frontière  et des foules en liesse  brandissant le portrait d’Öcalan,  le PKK avait attaqué fort dans la région d’Hakkari.  Mais Rojina une des filles de Süleyman m’avait déjà passé un savon au téléphone « Anna abla, niye Noëlde gelmedin ? !!  » car je n’étais pas revenue pour  Noël (les enfants avaient aimé l’arbre de Noël dans le jardin enneigé). J’avais donc promis de venir fêter bayram avec eux.

Et puis si j’avais attendu que le calme règne dans la région avant d’y revenir, je n’y aurais plus mis les pieds depuis 2004. J’ai quand-même évité cette fois d’arriver un 15 août. Je n’ai donc pas subi la panique qui s’est emparée de la foule qui faisait des emplettes ou participait à la fête en rouge – vert – jaune  organisée pour commémorer le début de l’insurrection armée du PKK, lorsqu’une ses bombasi avait explosé cette nuit là. C’est une bombe qui comme son nom l’indique se contente de faire du bruit, mais évidemment quand elle explose, personne ne sait qu’il ne s’agit « que » d’une ses bombasi .

J’étais donc arrivée le 16 août. Et il n’était évidemment pas question de se balader un peu dans la région où des zones entières étaient  interdites. Les villageois qui y vivent pouvaient les quitter, mais alors ils ne pouvaient plus retourner dans leur village. J’ai même refusé la mort dans l’âme une invitation des footballeuses d’Hakkari à passer quelques jours avec elles.

On disait qu’à diverses reprises le PKK avait installé des checkpoint en pleine ville. Je n’ai pas été témoin de tels faits. Mais si ces checkpoint de « leurs guérillas » ne semblaient pas inquiéter  la population, tout le monde se demandait comment cela allait tourner. L’ambiance était telle, que Süleyman ne m’a pas laissée une seule fois sortir seule. Même pour aller faire une course à 100 mètres de là, un des enfants m’accompagnait systématiquement. Et j’accélérais le pas à chaque fois que je passais devant le poste de police, gardés par des policiers sur armés. Pas envie de me retrouver éventuelle victime collatérale.

Il nous a même réprimandées, quand la veille de la fête, on est allé faire des emplettes, avec sa femme et les filles de la maison, après le dernier repas d’iftar  : « Pourquoi vous ne les faites pas dans la journée ?  On ne sait pas ce qui peut se passer. Une bombe peut exploser à tout moment ! ».

Seulement, comme dans le reste du pays, les femmes avaient passé la journée entre grand ménage et fourneaux. Donc les courses, c’était pour la nuit.

Et nous n’étions pas les seules. Ce soir là  la rue principale  était la proie d’un embouteillage monstre. C’était la première fois que je voyais ça. Et comme partout ailleurs en Turquie, commerces, salons de coiffure, cafés et restaurants sont restés ouverts et envahis par la foule jusqu’au petit matin.

Les cireurs de chaussures n’ont pas chômé non plus.

Heureusement, ce ne sont pas des odeurs de poudre, mais des odeurs de grillades qui se répandaient dans le merkez cette nuit là.

…envahi par les petits commerçants de rue

Les filles avaient commencé par une halte chez la coiffeuse.

Le choix  de bijoux, c’était ensuite.

Évidemment, on n’est pas à Bodrum. Hewlêr, c’est le nom kurde d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien.

Cela étant, on n’est pas si dépaysé que cela non plus.

Les  cabines d’essayages, l’endroit idéal  pour discuter un brin  avec clientes et vendeuses, un peu surprises quand même de rencontrer une « fransiz » dans le magasin. Et qui se prêtent volontiers à une séance de pose.

Adorables les vendeuses, pourtant elles étaient épuisées. Au boulot depuis le  matin jusqu’à l’aube suivante, sans même de pause dîner « C’est Yüksekova, pas l’Europe ici ».

Pas de cadeaux de Noël, mais les cadeaux de seker bayrami.

Le lendemain, les enfants partent en tournée de maison en maison, où leur sont offerts des bonbons disposés à cet effet dans de grandes coupes. Objectif : être celle ou celui qui en récoltera le plus dans son petit sac.

En passant par la Sanat Sokak (la rue des arts) à Dersim, pendant le festival Munzur

Dans ce qui reste de l’ancienne province de Dersim (la porte d’argent) , renommée Tunceli (la main de bronze) par la République turque, ne vivent plus  que 86 000 habitants. Après les massacres et les déplacements forcés  de 1938 , puis les destructions de villages des années 90, ils sont sans doute au moins 10 fois plus nombreux à vivre dans d’autres villes du pays , dans le quartier de Gazi, par exemple  à Istanbul, d’où les premiers jours des protestations du mouvement Gezi, plus de 30 000 manifestants rejoignaient la place Taksim à 4 heures de marche de là, avant de continuer à protester dans leur quartier –  ou à l’étranger.  Et ce sont sans doute les citoyens les moins dociles  du pays.

A Dersim l’armée a détruit les villages en masse, mais elle n’a pas crée de villages korucu  – gardiens de villages – c’est dire !

Quand quelqu’un se présente comme  Dersimi , j’ajoute systématiquement  : Kurde, alévi, devrimci (révolutionnaire). Et jusqu’ici personne ne m’a contredit. Même les électeurs du CHP  constituent la  gauche de ce parti, comme la plupart des Kurdes alévis électeurs du CHP.

Ces petits tapis muraux  font partie des souvenirs proposés aux festivaliers  lors du festival Munzur . Aucun d’entre eux n’ignore qui sont les personnages représentés. Si vous êtes capables de les reconnaître, bienvenue à Dersim.

A gauche d’Ali, Sehid Riza, pendu malgré son grand âge (il avait 83 ans) en 1938. Les autorités turques n’ont jamais révélé l’endroit où son corps a été enterré.

Posé à même le sol, un portrait du chanteur kurde alévi Ahmet Kaya, dont je viens d’apprendre que la femme Gülten est originaire d’Ovacik. Mort et enterré  à Paris, peu après y avoir trouvé refuge, fuyant  une infâme campagne de presse. Le chanteur extrêmement populaire en Turquie avait commis le forfait d’annoncer qu’il préparait un nouvel album …en kurde ! Ce qui il y a moins de 15 ans de cela était apparu comme un acte haute trahison.

Les autres sont  3 icônes de la gauche révolutionnaire turque. A gauche de Sehid Riza , on reconnait le plus célèbre de tous,  le Che Guevara turc  :   Deniz Gezmis,(THKO, armée de libération turque) pendu en même temps que ses deux camarades Yusuf Aslan et Hüseyin İnan ,  à Ankara le  6 mai 1972.  Il avait 25 ans.

Sur le flanc de la colonne,  un portrait de  Mahir Cayan (,THKP-C ) camarade d’ Ertuğrul Kürkçü, député de la plate forme BDP de Dersim, tué lors d’une opération de police à Kizildere, dans la province de Tokat. Il avait 27 ans.

A gauche des portraits de Deniz Gezmis, celui  d’Ibrahim Kaypakkaya,(TKP-ML, TIKKO)  (un Alévi de Corum). Il est mort après des mois de torture en 1973, dans la prison de Diyarbakir et fait partie de ses martyrs. Il avait 24 ans.

Une balade dans la Sanat Sokak (la rue des arts) pendant le festival permet de comprendre qu’en Turquie – comme en France d’ailleurs  – l’extrême gauche a survécu aux années 70.  Elle était d’ailleurs bien présente à Taksim (et dans les rues du pays) pendant le mouvement Gezi.

 

Dersim avait protégé sa population arménienne en 1915 et  c’est sans doute la principale chose qui lui était reproché quand en 1938 la « main de bronze » de l’état s’était abattue sa population kurde alévie et arménienne.

Cette association des Arméniens du Dersim était venue d’Istanbul l’été dernier.

 

 

Après-midi d’été sur le Munzur : Ovacik (Dersim)

Comme en Polynésie, en Turquie le plaisir des eaux douces l’emporte sur celui de la mer. On se baigne dans les eaux de Munzur. Mais surtout c’est  l’occasion de grands  pique niques –  grillades en famille. Tous mes amis originaires de Turquie – qu’ils aient grandi à Istanbul ou en Anatolie –  qui l’ont vue, aiment  cette image.

Une image d’un après midi  serein, malgré les convois militaires qui traversaient le village au retour d’opérations l’été dernier – un été suivi d’un automne qui avait été  le plus meurtrier depuis que le  PKK avait mis fin au cessez le feu qu’il observait depuis l’arrestation d’Öcalan (entre 1999 et 2004).

Le processus de paix est certes mal en point, mais  depuis qu’il a été entamé on ne  s’entretue plus entre combattants des deux camps – au moins sur le territoire de Turquie –  pour la  première fois depuis le début de ce conflit.

Et c’est demain que  la 13 ème édition du  festival Munzur commence.

Et voilà le programme pour Ovacik

Sur la route du festival de Munzur : feribot pour Pertek

Avant la construction du barrage Keban, les voyageurs qui se rendaient d’Elazig à Dersim (Tunceli) empruntait un pont pour traverser l’Euphrate à Pertek.

 

Mais désormais une  partie de la vallée est noyée par un immense lac de retenu. Et c’est par feribot qu’on accède à Pertek et que de là on rejoint Dersim.J’adore ces pauses dans  le rythme d’un voyage que constituent ces passages par feribot, même si j’aurais préféré le vieux pont.  Tous les passagers montés à Elazig et qui se rendaient eux aussi au festival Munzur étaient descendus. Ceux qui le désiraient,  pouvaient siroter un verre de thé dans une des paillotes de l’embarcadère.  On était en plein Ramadan, mais aucun de mes compagnons de route ne devaient jeûner, même s’il n’y a pas que des Alévis à se rendre au festival de Munzur.

Il n’y avait pas que de jolies  festivalières non plus sur notre feribot.

J’avoue que la présence de cevik kuvvet et de leur Toma ( ces camions à eau, devenus célèbres surtout depuis qu’ils ne se contentent plus d’asperger les Kurdes), n’était pas très rassurante. Il faut rappeler que l’été dernier a été particulièrement « brûlant » à l’Est de l’Euphrate. Et une dizaine de jours plus tôt, la  répression d’un meeting rigoureusement interdit le 14 juillet  à Diyarbakir n’avait pas été plus douce que celle subie par les manifestants de Gezi un an plus tard . Des députés BDP – de préférence des femmes –   avaient été blessé(e)s.  Mais cela n’avait pas tellement  ému le pays. Pourtant les manifestants de Diyarbakir n’étaient pas bien violents non plus.  Le parti, comme on appelle le BDP à Istanbul, avait strictement interdit les coktails molotovs. Et les gençler avaient obéi, même si les pierres avaient volées (ce ne sont quand-même pas des adeptes de la « non violence »)

Heureusement, à part sur le feribot où on ne pouvait pas les louper, la présence policière  est restée discrète pendant le festival. Si discrète que je n’y ai pas vu l’ombre d’un uniforme.

 

Sur le feribot, les policiers n’avaient rien d’ agressif – comme tout le monde ils regardaient le  paysage –  mais  les passagers qui semblaient ne pas remarquer leur présence,   se tenaient quand-même  à distance respectueuse. J’ai choisi de faire comme eux et ne pas approcher non plus de la rembarre pour photographier le vieux  Kale (château) de Pertek devenu un îlot  depuis la construction du barrage.

Cette année le 13ème festival de Munzur aura lieu du jeudi 25 au  dimanche 28 juillet. On peut trouver le programme des concerts ICI. Et il y a des festivités dans les différentes ilçe. (« micro » sous préfectures) où cela doit être encore plus sympa. Je n’ai pas trouvé par contre le programme des expos,  des conférences ou des excursions dans les yayla (alpages) ou sur des sites  sacrés alévis. En fait on découvre tout ça sur place et la destination n’est pas vraiment faite pour les adeptes du voyage organisé

Au festival du film d’Istanbul : violence policière contre amoureux du cinéma mythique Emek.

La 32ème édition du festival international du film d’Istanbul s’ouvrait sous de bons auspices; le 30  mars dernier.  Recep Tayyip Erdogan  venait en effet de rendre hommage au milieu du cinéma en nommant plusieurs actrices, acteurs ou réalisateurs dans le   « comité des sages » qu’il a constitué pour promouvoir un processus de paix enclenché avec le PKK. Les deux semaines de festival auraient donc du être une belle fête, celle du cinéma et celle de la paix. Mais c’est  d’une toute autre image dont cette 32ème édition restera gravée.

 

Dimanche 7 avril, c’est à coups de matraques, de gaz lacrymogènes et de jets de flotte de camions à eau, que les forces anti-émeute (cevik kuvvet) accueillaient  rue Yeşilçam une foule  d’artistes, critiques de cinéma et cinéphiles qui protestaient une fois de plus pacifiquement à Beyoglu contre la destruction déjà largement entamée du mythique cinéma Emek, haut lieu de la culture cinématographique de Turquie. Parmi cette foule se trouvaient des invités du festival, comme les réalisateurs  Mike Newell, Marco Becchis, Jan Ole Gerster ou Costa-Gavras, âgé de 80 ans.

Un des membres du jury, le critique de cinéma Berke Göl, a été arrêté en même temps  que 3  autres personnes. Relâchés dans la nuit, ils comparaissaient devant un tribunal dès le lundi matin. Ils sont accusés d’avoir pris part à une manifestation  illégale et le procureur vient de requérir une peine  de 6 ans de prison. L’association de critiques de cinéma dont il est membre (SiYAD)  exige  la démission du ministre du tourisme et de la culture nouvellement nommé. Son prédécesseur ,Ertuğrul Günay,  issu du courant laïque social démocrate était devenu un peu trop critique de la politique de son gouvernement.

 

Avant de devenir un cinéma en 1924, l’Emek, comme sa superbe salle  en témoignait encore, avait été un  théâtre, construit en 1884 et portant alors le nom français (et prémonitoire ?)  de  « Club des chasseurs de Constantinople ». Il  a traversé toute la riche histoire du cinéma turc.

 

C’est sûr qu’il n’aurait jamais programmé de navets nationalistes  comme Fetih 1453 (la Conquête de 1453), ni  de comédies vulgaires comme la série des Recep İvedik, qui explosent au box office en Turquie, mais qu’aucun festival de cinéma ne songerait à sélectionner. A l’Emek ce sont les films qui font la renommée international du cinéma turc qui étaient à l’honneur, ceux qui chaque année sont couronnés de récompenses dans les festivals internationaux, de Berlin à Dubai en passant par Cannes et Venise, mais sont si mal distribués dans leur propre pays que la plupart n’y sont vus que par une poignée de cinéphiles. La censure du fric et du profit qui considère un  film  comme un vulgaire  « produit » a remplacé la censure politique, celle qui interdisait YOL de Yilmaz Güney en Turquie  alors que Cannes le récompensait de la palme d’Or.*

 

Alors que Beyoglu devenait un quartier  de  consommation d’une banalité de plus en plus affligeante, ses beaux cinémas continuaient à résister, seul charme (avec quelques librairies rescapées) que je lui trouvais encore. Lors du festival international du film d’Istanbul, la grande salle de l’Emek était pleine à craquer. Mais face à la toute puissance des promoteurs, la lutte était inégale. Les beaux cinémas de Beyoglu disparaissent les uns après les autres.

Il y a trois ans l’Emek  a été fermé et promis à la démolition, provoquant un tollé chez les artistes et les cinéphiles. Il doit être transformé en « complexe de divertissement » comportant boutiques, cafés, restaurants et un multiplexe de 8 salles. L’Emek cinéma quant à lui devrait  être  transféré… au sixième étage !  Malheureusement, il y en a qui n’ont toujours pas compris qu’un « Entertainment Center »  était synonyme de bonheur.

 

Dimanche 8 avril, ce futur centre  commercial  était protégé des amoureux du cinéma par un cordon de policiers anti-émeute, qui ont utilisé les grands moyens contre ces individus certainement manipulés par les réseaux Ergenekon, le PKK et le DHKP-C confondus, lorsque certains s’en sont pris aux barrières de sécurité qui leur interdisaient d’en approcher…

 

Et où  apparemment quelques uns  ont réussi à s’ introduire.

 

Voir la riche  Photo galerie de la démolition du cinéma Emek mise en ligne par le Daily Hürriyet.

Les « Sages » du chef de gouvernement n’ont pas tardé à se manifester. Le très populaire acteur et réalisateur Yilmaz Erdogan  protestait  sur son compte Twitter contre «  le  traitement infligé à la communauté artistique qui veut protéger son cinéma alors qu’au même moment  des artistes sont sollicités pour défendre la paix ».

Costa-Gavras choisissait de lancer un appel solennel à Recep Tayyip Erdogan, l’appelant à défendre l’héritage culturel d’Istanbul contre la puissance  des intérêts commerciaux. « Un tel cinéma  ne doit pas être détruit. Ce serait comme éradiquer la mémoire du passé et un lieu primordial pour l’avenir. Ce serait une erreur politique, culturelle et sociale ».

Le grand réalisateur gréco-français sera-t-il entendu ? Il parait certes périlleux de solliciter les artistes et de les désigner comme « Sages » pour être les missi dominici d’un délicat  processus de paix, tout en les traitant comme des délinquants lorsqu’ils défendent leur patrimoine – qui est aussi celui de toute une ville,  de tout un pays et de toute une communauté internationale d’amoureux du cinéma. Mais  le chef du gouvernement, qu’on sait enclin à défendre des intérêts commerciaux, éprouvera-t-il   le désir de  sauver un lieu emblématique  d’un cinéma indépendant qui ne doit pas être sa tasse de thé ?

 

La transformation d’un des passages qui faisaient le charme de ce quartier, en centre commercial Demirören İstiklal vulgaire et tapageur avait causé la démolition de 2 bâtiments classés historiques et en avait endommagé d’autres,  fragilisant la mosquée historique Hüseyin Aga,  sans que cela n’ait eu l’air de beaucoup l’émouvoir. Alors un cinéma…

Istanbul, capitale économique d’une Turquie en pleine croissance économique est plus que jamais  le royaume des spéculateurs.

 

Le critique de cinéma Attila Dorsay, n’a pas attendu de savoir si l’appel de Costa-Gavra serait entendu. Dans sa dernière chronique pour le journal Sabah, il annonçait qu’il cesserait dorénavant d’écrire pour protester contre la fermeture de l’Emek et la violence policière.  Il avait averti il y a deux ans déjà qu’il cesserait d’écrire si l’Emek était démoli. Promesse tenue.

Heureusement, l’essentiel de son lectorat ne doit pas être constitué des consommateurs ciblés par le nouveau « projet Emek ». Et il ne fait pas non plus partie du comité des sages. Et puis  ça ne fera qu’un journaliste de plus à cesser d’écrire dans les médias turcs d’où les meilleures plumes sont virées à tour de bras par les temps qui courent. Cela faisait plus de 40 ans que le célèbre critique partageait sa passion avec ses lecteurs.

La dernière fois que j’ai assisté au festival du film d’Istanbul, c’était au cinéma Emek, l’année de sa fermeture. Depuis, je n’ai plus le même désir de m’y rendre.  Et  c’est plutôt au premier festival étudiant  du film organisé à Diyarbakir,  le lendemain de Newroz, que je regrette de ne pas avoir pu assister. Selda fait partie de la dizaine d’étudiants organisateurs et à eux seuls l’enthousiasme des organisateurs et les lieux choisis pour les projections donnaient envie d’y assister. D’autant que Yol faisait partie de la programmation.

 

Sa première édition était placée sous le signe de la paix (baris).  J’espère que le public aura bien profité de ce répit. La fête du cinéma à peine terminée, c’est un climat  qui avait bien peu de chose à voir avec une promesse de paix qui régnait sur le campus.

Au même moment, le 14 avril  à Istanbul, le cinéma Emek était acclamé par le public lors de la cérémonie de clôture de la 32ème édition du festival international du film d’Istanbul.

 

(ne pas reproduire  ce billet dans son intégralité  sans mon accord ).

 

Figures de femmes kurdes : Le 8 mars à Dersim.

Comme je le disais dans un précédent billet, en Turquie  la journée de la femme kurde a duré  toute une semaine. Il fallait sans doute  ça pour tenter de convaincre les sympathisant(e)s du mouvement kurde qu’un processus de paix était bien enclenché.

Depuis la divulgation du message de paix  d’Öcalan pendant la  fête du Newroz, il est probable  que l’état d’esprit ait changé, pour peu que  les  F16 aient  cessé leurs décollages incessants de Diyarbakir. Les jours qui avaient suivi la très médiatisée seconde visite des députés BDP à Öcalan dans sa prison d’Imrali, c’était infernal. En plein orage sur la ville, on ne pouvait pas distinguer le vacarme des F16 qui revenaient de lâcher leurs bombes sur Qandil de celui de la foudre. Cela n’aidait pas vraiment à voir approcher la paix.

Entre ceux qui estimaient que le leader du PKK avait « vendu le Kurdistan » (des nationalistes kurdes non apocu) et « son peuple » qui le considère infaillible mais déclarait n’avoir aucune confiance en Recep Tayyip Erdogan,  s’il y avait sans doute des Kurdes optimistes sur cette paix annoncée,  je n’en  ai pas rencontrés en ce début du mois de mars. Et il faudra sans doute  davantage que le message  d’Öcalan  pour  qu’une certaine confiance  s’installe.

La semaine kurde de la femme, deux semaines avant Newroz était donc l’occasion pour commencer à chauffer les sympathisants  avant la  » révélation « – déjà largement éventée – annoncée pour Newroz. Les femmes ont de l’influence au sein de leur famille et de leur quartier.  L’occasion sans doute aussi de montrer au gouvernement AKP que la mobilisation kurde ne faiblit pas.

Cette année exceptionnellement la manifestation du 8 mars était organisée à Dersim (Tunceli) , en hommage à  Sakine Cansiz, une des trois militantes kurdes assassinées à Paris, une des fondatrices du PKK, qui rejoindra la guérilla après avoir été terriblement  torturée dans la prison de Diyarbakir    Des dizaines de bus la plupart affrétés par le BDP ont afflué vers la petite capitale de province.

A Diyarbakir le départ était prévu à 6 heures. La route allait être longue. Il a fallu faire un détour important car le convoi était trop important pour emprunter le feribot de . A Dersim j’ai  compté au moins une vingtaine de véhicules autobus et quelques minibus de Diyarbakir. Ils en partaient de tous les arrondissements.  D’autres venaient de Batman,  Mardin, Sirnak, Van, dont j’ai reconnu les femmes aux longues manches nouées de leurs robes kurdes.

Heureusement, c’est à 7 heures qu’a eu lieu le départ. A 6 heures on se réveillait chez les étudiantes qui m’accueillaient.  C’était sympa de retourner à Dersim, où j’avais fait sa connaissance,  avec Selda, l’étudiante dont j’avais raconté les démêlés avec la justice dans un précédent billet.  Finalement, elle a été acquittée avec tous ceux qui avaient été arrêtés dans cette rafle (mais ils avaient tous été virés de leur fac. Et lorsque la clinique où une des étudiantes avait ensuite trouvé du boulot  a appris qu’elle avait fait de la prison, elle a perdu son emploi, acquittée ou non).

Elles avaient réservé des places dans le bus du KESK, un syndicat de fonctionnaires dont les rangs ont été décimés par les arrestations.  A l’aller il y avait de l’ambiance dans les bus et dans certains minibus on dansait même des halay !

Peu avant d’arriver le convoi a été arrêté pour un contrôle routier.  Il y aurait eu excès de vitesse.   Pendant les pourparlers avec les chauffeurs les filles se sont lancés dans un halay endiablé (chanté en kurde évidemment). J’ai un peu eu l’impression que c’était leur façon de narguer les policiers.

 

Dès l’arrivée à Dersim on a rejoint la manifestation qui venait de commencer. Là aussi il y avait de l’ambiance avec les youyous  et les couleurs qui réchauffaient l’hiver retrouvé (plusieurs degrés de moins qu’à Diyarbakir).

 

Au premier rang, marchaient  des mères de victimes du massacre d’Uludere qui avaient fait le trajet depuis Sirnak.  Elles  attendent toujours les excuses de l’Etat et que les responsables soient traînés devant un tribunal. Aucune famille des 34 petits contrebandiers massacrés  n’a accepté de toucher à la compensation financière qui leur a été versée.

 

« Jîn Jîyan  Azadi »( Liberté pour le corps des femmes) était le slogan de la manifestation.

 

« Sakine,  Leyla, Fidan  » , les prénoms de 3 militantes kurdes assassinées à Paris.  » Fin des opérations politiques ! » ( c’est à dire des grandes rafles d’arrestations). La « fin des opérations militaires » est aussi un slogan, bien sûr.

 

« Libérez les (syndicalistes du ) KESK emprisonnés ». Les filles de Kayapinar (Diyarbakir) se sont pomponnées pour la manifestation.

 

Les étudiantes de Dicle Universitesi aussi. La veille c’était  brushing pour toutes.  Les couleurs kurdes  attendront  Newroz…

 

Mais le vert jaune rouge étaient bien là..notamment chez leurs aînées.

 

Et  la vente de foulards aux couleurs kurdes  était une excellente  affaire !

 

Tunceli « la main de bronze » est le nom turquifié de Dersim..qui était en argent.

« 

A Dersim (Tunceli) on  est bien dans une ville alévie. Sur la place principale, le portrait d’Ali (gendre et cousin du prophète)

 

Et une ville martyre. Les Baris Anneler (Mères de la paix) ont élu domicile sous la statue de Seyit Riza, pendu à l’âge de 83 ans pour l’exemple, lors de la féroce répression de 1937.  Ces femmes sont toutes aussi des mères de « sehit » (PKK tués) et de toutes les manifestations (les gaz lacrymogènes et les coups de matraque, elles connaissent). Elles sont très sollicitées pour les photos : sur celle-ci on distingue  une intruse.

L’une d’elle brandit un drapeau à l’effigie d’Öcalan. Ils se faisaient rares à Dersim, mais maintenant que le leader du PKK est devenu un interlocuteur officiel du gouvernement on les porte à visage découvert.

 

Cette dame est une dersimî comme le montre sa coiffe.

 

Cette dame aussi. Ses filles étudient à Diyarbakir et sont amies avec Selda. Un de ses frères vit à Paris.

 

 

La plus petite manifestante : « Ne touche pas à mon corps ».

 

Les hommes de Tunceli assistent un peu en retrait à la scène.

Madame le maire de la ville fera un discours en zazaki que les étudiantes de langue kurmanci ne comprendront pas.  Puis Gültan Kisanak, la vice présidente du BDP et Aysel Tugluk prendront le micro pour parler de la bonne nouvelle qui  s’annonce. Des discours que les filles avaient écouté les jours précédents à Diyarbakir. On en profite pour aller se réchauffer d’ un thé avant d’ aller faire une  balade.

 

Beaucoup de flâneuses ce jour là sur le bord du fleuve. La mobilisation kurdo-féministe n’est pas une raison pour oublier de faire sa prière pour ces femmes sunnites.  La cité alévie n’est pas habituée à une scène pareille.

 

Les cafés de l’été ont disparu  des bords du Munzur. Le décor est moins riant, mais ça n’empêche pas les innombrables séances photos.

 

Les étudiantes comme les femmes plus âgées adorent poser…puis admirer leur image

En fond sonore les oratrices. Je ne sais pas comment elles ne cassent pas leurs voix à déclamer comme elles le font.  Un art oratoire appris dès l’enfance dans les cours des écoles, où chaque matin des écoliers méritants hurlent la bonne parole d’Atatürk.

 

On était de retour pour le concert. Comme ce sera le cas aussi à Newroz, où Niyazi Koyuncu (le frère de Kazim) a chanté, la fraternité kurdo- laze est célébrée par les artistes. A Dersim c’est la chanteuse  Ayşenur Kolivar qui était la voix de la Mer Noire. Une femme montera sur le podium pour la ceindre avec un foulard aux couleurs kurdes sous les acclamations de la foule.

 

La dame qui est assise sur le podium est une  des Baris Anneler (les mères de la paix). Après son discours , elle n’est plus descendue du podium.

 

Après son excellente prestation, Ayşenur Kolivar  a gentiment posé avec ses admiratrices après avoir croulée sous leurs  embrassades.

 

La chanteuse kurde Rojda lui a succédé. Pendant le concert, les halay. En arrière plan un café de Dersim dont le propriétaire aussi est supporter du  club de Besiktas(çarsi). Rien d’étonnant dans cette ville d’extrême gauche.

 

Les garçons en profitent pour rejoindre les filles. Ils devaient en mourir d’envie depuis un moment..

 

En fin d’après-midi , la foule se rend en pèlerinage sur la tombe de Sakine Cansiz en entonnant des youyous. « Ce n’est pas loin » m’avait dit une femme  Dersimi. Les distances; c’est relatif…

 

 

En chemin on fait une pause à la Cemevi. Le lieu de culte alévi a sans doute eu rarement autant de visites de Sunnites à la fois. Un thé y est préparé pour les visiteuses.

 

Comme nous sommes arrivées parmi les dernières, nous avons pu voir la tombe de Sakine Cansiz, illuminée de bougies (rituel alévi). Pas facile pour autant de prendre les photos. Toutes sont floues. Des femmes y font des prières, sunnites, alévies, qu’importe.

Pendant le trajet du retour vers Diyarbakir, fini  les chansons. Tout le monde dort.

Ne pas reproduire ce billet sans mon autorisation SVP.

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A Izmir, Yasemin écrit avec passion les légendes kurdes de Tatvan (village de Çorsin)

Lac de Van (photo anne guezengar)

Elle vient d’envoyer son manuscrit à la maison d’édition kurde Avesta. Un travail d’écriture qui lui a pris des années. Mais Yasemin ne voulait pas que les légendes  qu’un de ses oncles racontait et que tous écoutaient avec avidité quand elle était enfant dans son village de Çorsîn  (un village kurde du lac de Van dont le vrai nom – je ne connais pas son nom turquifié –  révèle l’origine arménienne) disparaissent avec sa génération. Personne ne raconte plus ces légendes. La télévision a  fait taire les conteurs. Et la plupart des villageois de Çorsîn ont quitté Tatvan, pour Izmir, Istanbul ou un pays d’exil.

Le village de pierre a été rasé par l’armée turque en 1995, en même temps que les villages voisins d’Axkûs et d’Axeta.  Un autobus d’une firme de Van avait été stoppé, vidé de ses passagers et  brûlé par le PKK  sur la route qui les bordent. Personne n’a jamais su si ceux qui s’étaient chargés de cet « avertissement » venaient de ces villages . Mais ceux-ci  avaient la réputation de ne pas être dociles. Dans les années 70 déjà, leurs jeunes étaient qualifiés de « Komutist » et ça chauffait parfois avec ceux de certains villages voisins. Ils ont payé pour le bus.

A Buca, un quartier d’Izmir, où nous assistions à un mariage de la communauté villageoise, le dernier en cette veille de Ramadan,  Yasemin m’a montré ses petites cousines, de jolies adolescentes qui dansaient les halay kurdes. « On les a recueillies à Izmir quelques jours après la destruction du village. Elles étaient presque des bébés, leurs chaussettes étaient toutes crottées de leur fuite ». Depuis quelques années les villages sont à nouveau libres d’accès, C0rsin a été reconstruit et certains s’y sont réinstallés. Mais des femmes m’ont raconté  sa destruction avec une colère toujours intacte.

Yasemin l’avait déjà quitté alors. Elle n’avait que 14 ans quand sa mère a décidé de la marier avec un cousin qui vivait à Izmir. Une décision qu’aujourd’hui elle ne comprend toujours pas, alors qu’elle était la fille adorée d’une tribu de garçons (sa seule sœur était encore toute petite). Les mariages sont surtout une affaire de femmes.  Son père ne s’en était pas mêlé.

C’était un imam éclairé (son frère en parlait  comme d’ « un imam démocrate » quand j’avais fait sa connaissance au Kurdistan irakien) – selon elle car c’était à la medrese de Tatvan qu’il avait été formé. Il avait ensuite suivi  les cours d’un imam hatip (lycée professionnel religieux d’Etat) pour devenir fonctionnaire . Un imam fonctionnaire plus fidèle à Mustafa Barzani qui le connaissait personnellement qu’à la République kémaliste. Un Tatvanli rencontré à Paris m’avait  dit que c’était lui qui leur avait appris qu’ils étaient kurdes quand il était encore enfant.  Dans les années 70 il était proche du DDKO.  Plus tard il est devenu membre de l’institut kurde d’Istanbul. Et je crois qu’il a collaboré  à la traduction du Coran en kurde.

Il était aussi très libéral avec les principes religieux Aucun de ses  enfants, qui  parlent de leur père avec une  immense admiration, ne jeûne pendant Ramadan. Cet été dans  la famille seule une gelin…alévie l’observait .  Je ne le connais malheureusement que par les grandes photos qui ornent les murs du salon de sa femme . Il est mort renversé par une voiture l’été où j’avais fait connaissance d’un des frères de Yasemin à Erbil.

Elle était scolarisée comme ses frères et comme eux elle fréquentait régulièrement le cinéma de Tatvan. Son départ d’un village kurde de l’Est du pays  pour le gecekondu de Gültepe, dans la grande métropole égéenne, a été tout le contraire d’une émancipation. « Au village il y avait une culture villageoise. Ma belle famille l’avait perdue sans avoir pour autant acquis la culture urbaine. Je me suis retrouvée dans un milieu sans culture du tout. J’étais très sociable et je riais beaucoup. Ma belle-mère m’interdisait de sourire aux invités. Cela ne se faisait pas. D’autant que j’étais très jolie et que ça me plaisait de l’être ».  Elle est devenue une  gelin obéissante et comme sa belle-famille a oublié le kurde. Dans les années 80, qui avaient complètement interdit la langue kurde, il était très  fortement déconseillé  aux migrants d’afficher leur kurdité dans les villes de l’ouest.  Un autre Tatvanli me disait que son père était mort de trouille quand il avait décidé d’apprendre la langue que celui-ci  avait évité de  transmettre à ses enfants.

Elle a perdu son mari quand elle était encore très jeune et a ensuite élevé seule ses deux fils. Pas tout à fait seule cependant, puisque ses beaux parents et la famille de son beau –frère vivaient à l’étage supérieur. Et entretemps sa famille à elle  s’était aussi installée à Izmir, à deux pas de leur maison.  Son imam de père a tout de suite été accepté  de ses voisins turcs. Et il est vite  devenu  très populaire chez les Mardinli de Kadifekale, le joli quartier kurde, aujourd’hui en voie de destruction, qui surplombe la baie d’Izmir.

Après le décès de son mari, elle a repris un cursus scolaire interrompu en « açik okul » (par correspondance) et a atteint le niveau de fin de lycée. Et surtout elle a décidé de se réapproprier sa langue. Aujourd’hui elle enseigne le kurde à Kurdi- Der, dont les fenêtres ont vue sur l’Agora romaine d’Izmir.

C’est en kurde qu’elle a écrit les légendes, telles que l’oncle les racontait à Tatvan et qu’elle les  écoutait avec fascination quand elle était petite.:« De toutes mes cousines, c’est moi qui m’en souviens le mieux ». Mais toute la mémoire familiale a été mobilisée pour préciser tel ou tel détail, ce qui  a occupé bien des après-midi où les cousines se retrouvent pour boire le thé .  Des réunions durant lesquelles on se fait un point d’honneur à ne parler que kurde maintenant. Celle de sa belle-mère a  aussi été mise à contribution, qui sur la fin de sa vie passait de plus en plus de temps « en bas » chez sa gelin, avec laquelle elle prenait plaisir à faire revivre ses souvenirs.

C’est la nuit, qu’elle a écrit ces légendes. Ses journées sont consacrées aux petits enfants, comme celles de beaucoup de (jeunes) grand-mères en Turquie. Ses deux belles-filles sont salariées et les crèches sont très chères en Turquie. Le week-end, quand les enfants restent chez leurs parents, elle file au centre ville  donner ses cours de kurde. Ne restait que le calme de la nuit profonde pour écrire.

Elle a passé des heures et des heures à reconstituer sur son ordinateur une dizaine de très longues légendes. Les écrivant, puis les ciselant, encore et encore,  ajoutant un détail, sans cesse en quête du mot juste. Une quête partagée avec son professeur de kurde, avec lequel elle échange par mail.

Fin Août, quand je l’ai quittée, elle venait juste d’en achever la rédaction . Mais elle voulait encore faire quelques ultimes corrections. Toujours aussi minutieuses. C’est seulement fin octobre, après que son professeur de kurde ait déclaré ses « textes  magnifiques », qu’elle a envoyé le manuscrit à Avesta.

La maison d’édition lui avait assuré depuis longtemps que ces légendes seraient publiées, mais elle voulait lui envoyer un texte parfait.  Avec les histoires qui ont enchanté son enfance, elle  veut  aussi transmettre son amour pour sa langue, telle  qu’on la parle à Tatvan. «  J’ai choisi d’écrire, car ce que je fais va durer. Et si je ne le fais pas, qui le fera ?  ». Mais elle en parle avec un tel plaisir que ça m’étonnerait que son travail d’écriture s’achève avec la publication de ces légendes.

Pour les photos du village, il faudra attendre un peu. Impossible d’être à la fois à Corsîn, dans un village de la montagne d’Adiyaman et à Yüksekova pour les fêtes de Kurban Bayram. Mais un jour, promis….

Restera-t-il un maire BDP en liberté …et un sympathisant AKP à Diyarbakir ? ( Arrestation du maire de Siirt)

« Dans cette pièce nous avons tous voté Hatip Dicle. Nos neuf voix ont été volées » me disait un habitant de Kayapinar, un arrondissement de Diyarbakir, peu après le dernières élections législatives. Hatip Dicle, le candidat du parti pro kurde (BDP) l’avait largement emporté. Mais son élection avait été invalidée et ses voix « données » à une  candidate AKP, Oya Eronat (qui n’a pas du rendre souvent visite à ses électeurs depuis).Le maire de Kayapinar  est  lui aussi en prison, arrêté en même temps qu’Hatip Dicle et une cinquantaine d’autres élus, cadres du parti et présidents d’association proches du mouvement kurde, lors de la première grande rafle contre le KCK, le jour de Noël 2009.

Difficile pour un habitant de Kayapinar de penser que son vote est pris en considération.

Depuis les arrestations se sont multipliées. «Ca favorise le renouvellement des cadres au sein du parti » ironisait un de ses sympathisants. Mais cela crée  un drôle de climat dans la région, où il n’est pas rare que Recep Tayyip Erdogan soit désormais comparé à la très détestée Tansu Ciller, qui dirigeait la Turquie dans les années 90,  des années noires pour les Kurdes. Après les élections de 2007, quand l’AKP jouait la carte démocratique, j’entendais assez régulièrement des électeurs du parti kurde reconnaître  que le chef de gouvernement AKP était « très bien pour les Turcs » (même s’il ne l’était pas pour les Kurdes selon eux) , ce qui était quand-même une façon de lui reconnaître des qualités. Les grandes opérations contre le KCK y a mis fin.  L’ électorat AKP aussi a chuté : depuis 2007, chaque élection a montré son recul dans la région. Tout le monde reconnait que si le barrage de 10 % n’avait pas contraint le parti kurde à présenter des candidats indépendants, c’est entre 60 et 75 députés BDP qui auraient été élus en juin 2011 , au lieu  36 ( une trentaine siégeant, les autres sont incarcérés).

Cet  été lorsque le père d’amis de Van avait déclaré qu’il était  sympathisant de Tayyip Erdogan, j’étais toute contente de rencontrer ce qui m’a paru être devenu un « oiseau rare » dans le coin.  Il n’avait cependant convaincu ni sa femme, ni ses enfants et se gardait bien de déclarer ses sympathies hors du cadre familial. C’est dire à quel point son environnement ne doit pas les partager. J’ai cru comprendre que ce sont surtout les méthodes du PKK que réprouvait ce monsieur, qui avait aimé  le concept de « kardeslik » (fraternité) prôné par l’AKP. Mais il détestait le ministre de l’intérieur Idriss Naim Sahin qui « déteste les Kurdes » et le massacre de Roboski (Uludere) lui restait au travers de la gorge.

La ville sinistrée de Van aussi a perdu son maire. Bekir Kaya a été arrêté dans le cadre des opérations contre le KCK en Juin dernier. « La suite logique de la compétition entre l’AKP et le BDP lors du séisme de Van. L’AKP  a voulu  éliminer un maire compétent pour qu’un tocard le remplace et que la population sinistrée soit exaspérée », estimait un Vanli. Je ne sais pas si c’est  le but de la manœuvre, mais les  quelques bénéficiaires d’appartements Toki que j’ai rencontrés n’ étaient pas ravis de la solution qui leur  avait été offerte par l’Etat (la personnalisation du pouvoir est devenue telle en Turquie qu’ils  disaient «  par Basbakan » (le chef de gouvernement).  Quitte à devoir payer un nouveau logement, ceux qui possèdent un terrain auraient préféré qu’on leur facilite l’accès au crédit.

Évidemment quelques rencontres ne font pas une opinion générale. Mais la reconquête de la mairie de Van par l’AKP n’est pas gagnée d’avance.

Et voilà que le maire de Siirt Selim Sadak vient à son tour d’être arrêté  en même temps que 73 personnes, ce week-end dans sa résidence à Diyarbakir. Une arrestation qui survient dans une période particulièrement tumultueuse pour l’AKP, où course à la présidentielle aidant, l’ambiance  doit ressembler à celle qui devait régner au sein de l’UMP bien avant sa défaite électorale.

En tout cas rien ne va plus avec les Kurdes de l’AKP, qui avaient déjà exprimé leur colère après le massacre de Roboski. C’est la pagaille à Diyarbakir, où Halit Atvan président de la section AKP vient de démissionner, peut-être à la demande de Tayyip Erdogan  qui n’avait pas apprécié l’entretien qu’il a accordé au journal Taraf. Il faut dire qu’il y critiquait son parti et reconnaissait que dans sa circonscription même les électeurs pieux votaient majoritairement BDP ( J’y ai entendu un des députés BDP de Van déclarer dans un discours que les Kurdes étaient de « fervents musulmans ». Inimaginable il y a quelques années pour un parti de gauche ) La présidente de la branche féminine du parti a elle aussi donné sa démission.

De son côté  Galip Ensarioglu, député AKP de Diyarbakir, mène la fronde au sein de l’Assemblée. Il  vient  de déclarer qu’il refuserait de voter la levée de l’immunité de 10 députés BDP à laquelle  le chef de gouvernement vient de se déclarer favorable. Des députés qui cet été avaient embrassé un combattant du PKK ayant  stoppé leur convoi, alors qu’ils rendaient dans des villages du district de Semdinli où de violents combats opposaient le PKK et les forces armées…devant des caméras de télévision.  Les images avaient naturellement provoquées un choc dans l’opinion turque, ce qui était sans doute le but. Le matin des faits j’avais vu leur convoi traverser  Yüksekova et j’avoue que j’avais été interloquée en découvrant ces images, même si avec l’ambiance qui régnait dans le coin, elles n’étaient pas vraiment surprenantes.

Des milliers de gens sont emprisonnées en Turquie pour bien moins que ça. Mais si la levée de l’immunité de ces députés en satisferait sans doute beaucoup à l’ouest , elle anéantirait toute possibilité de résolution politique de la question kurde, comme en 1994, quand celles de Leyla Zana et de ses compagnons (dont Hatip Dicle) avaient été levées. Le président Gül, lui aussi entré en campagne,  s’est déclaré opposé à cette mesure. Galip Ensarioglu et ses amis ont là un soutien de poids.

Le député qui avait dénoncé il y a quelques mois les arrestations en masse des membres du BDP dans un article accordé au journal kurde Rudaw ne doit certainement pas se réjouir de l’arrestation de Selim Sadak et de 80 membres du BDP.  Et il est très peu probable que la décision d’un tribunal administratif, en juillet dernier, de faire interdire  les noms kurdes données par la municipalité  à des parcs et à  des bâtiments de la ville – cet été  19 places  étaient devenues  « sans nom » à Diyarbakir-   ait beaucoup plu à ses électeurs.  Le centre culturel  Cegerxwîn  a ainsi perdu son nom. Ce grand poète kurde évoqué par Recep Tayyip Erdogan à l’occasion d’un discours devant l’Assemblée  qui avait arraché des larmes à certains députés n’était pourtant un chef du PKK ! Sinon voici la liste des noms interdits :  Zembilfiroş Park, 33 Kurşun Park, Derwişî Ewdî Park, Nefel Park, Daraşîn Park, Bêzar Park, Ciwan Park, Sosin Park, Jiyanan Azad Park, Aşîti Park, Yek Gûlan Park, Beybun Park, Şilan Park, Roşna Park, Rojbîn Park, Rojda Park, Berfin Park, Gülistan Park and Roşan Park…

Pas plus que n’a du leur plaire la décision  du YÖK de restreindre le nombre d’étudiants autorisés à étudier dans le tout jeune département de kurdologie de l’université Dicle ou à l’universite Artuklu de Mardin, une nouvelle université multilingue et un projet auquel le chef du gouvernement tenait pourtant beaucoup.

Mais les effets les plus désastreux sont certainement ceux causés par le peu d’empressement des autorités à faire la lumière sur les circonstances dans lesquelles 34 petits contrebandiers kurdes ont été massacrés par des F16 de l’armée, le 28 décembre dernier, à Roboski (Uludere) . Près d’un an plus tard les familles réclament toujours justice.

 

Si ça continue à ce rythme il n’y aura bientôt plus un seul maire  BDP en liberté dans la région.  Mais  restera-t-il encore des  Kurdes à Diyarbakir pour y défendre la politique  de l’AKP  ?

 

Ajout du 12 : Selim Sadak a finalement été remis en liberté après avoir été interrogé par un procureur.