Osman Baydemir, le maire de Diyarbakir à la conquête d’Urfa

osman  baydemir candidat urfa 2014

Il y a quelques mois, lorsque j’avais annoncé à des copains kurdes de France qu’Osman Baydemir ne serait pas candidat à la mairie de Diyarbakir, ils avaient cru que je fabulais. Comment le très populaire maire de la plus grande municipalité kurde pourrait-il être ainsi écarté ? Inimaginable. Mais comme Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde venait de déclarer que le parti présenterait une candidate à Diyarbakir, il m’avait semblé assez évident que ce ne serait pas Osman Baydemir.

Effectivement, c’est Gülten Kisanak la candidate BDP à la mairie de Diyarbakir, le centre du mouvement kurde. Le BDP/HDP est le parti qui a déjà le plus d’élues et il joue à fond la carte de la parité, ce qui change des autres partis, toujours aussi machos. Une femme (originaire je crois de Bingöl) est aussi candidate à la municipalité d’Hakkari, où elle est déjà quasi assurée d’être élue, même si personne ne l’y connaît.

Le parti n’aime pas les notables, et le turn over est presque systématique à la tête des municipalités kurdes. Cela étant, il sait aussi se montrer pragmatique. Ainsi, Bekir Kaya, le maire de Van (qui a passé une partie de son mandat en prison, il est vrai ) est candidat à sa propre succession, comme cela avait le cas pour Osman Baydemir aux municipales de 2009. Difficile alors d’écarter un maire aussi adulé par le peuple.et qui avait réussi à séduire même des membres du parti pourtant opposés à l’origine à sa candidature : « J’étais en faveur d’un candidat plus politique. Mais je dois dire que c’est un bon maire », me disait l’un d’eux en 2009. La candidature de Gülten Kisanak doit sans doute lui convenir d’emblée.

J’avais provoqué l’enthousiasme de jeunes apocu, qui me déclaraient ne pas reconnaître Erdogan comme leur « basbakan » – le nôtre c’est Apo – en leur proposant « Et Osman Baydemir, comme chef de gouvernement ? » – « Ne kadar güzel ! » (comme ce serait bien!). Ils m’avaient révélé certains secrets de cette popularité : «Il sait parler au peuple. Et il n’hésite pas à se déplacer dans les quartiers pour  expliquer ce qui va changer, quand de nouveaux équipements sont programmés ».

Mais alors qu’il reste très populaire dans la diaspora, à Diyarbakir par contre son éclat a un peu pâli. Usure du pouvoir, en cette fin de second mandat, ou rumeurs sciemment distillées, difficile de savoir. Mais son départ n’a pas été une surprise. Et certains pensent que le parti a fait d’une pierre deux coups en l’envoyant briguer la mairie d’Urfa.

En effet, c’est la province frontalière d’Urfa que Baydemir doit cette fois conquérir. Et là, il ne suffit pas d’avoir été désigné par le parti pour l’emporter. Dans cette province multiculturelle à la population majoritairement kurde, mais aussi arabe et turque, le mouvement kurde est loin d’être aussi puissant que de la province voisine de Diyarbakir. Le poids des clans (asiret), et sans doute plus encore des confréries religieuses (tarikat) y est fort et le parti d’Erdogan, qui a obtenu 65 % des suffrages (17 % pour le BDP) aux législatives de 2011, avait présenté plusieurs cheikh sur sa liste.Mais Baydemir est sans doute la seule personnalité BDP à pouvoir réussir cette prouesse.

Son premier atout est d’abord sa gestion de la municipalité de Diyarbakir, bien meilleure que celle de ses prédécesseurs. Et au moins la province est épargnée du mauvais goût AKP, comme ce projet de parc d’attraction au doux nom d’Urfaland à Bozova (on se croirait au Kurdistan irakien!). Baydemir pour sa part a déclaré qu’Halfeti était à Urfa ce que Bodrum est à Mugla, et promet d’y développer le tourisme..sans promettre d’en faire un Halfetiland (ou un Apoland)

Urfaland Bozova çatak  AKP

Sa réputation d’élu proche du peuple, lui permet aussi de surfer sur l’image d’élus AKP corrompus. Pour sa première visite électorale, il s’est rendu à Balikligöl en utilisant..les transports en commun ! (ce qui lui aura permis au moins de vérifier que les municipalités AKP sont bien récompensées : les minibus de la ville sont flambants neufs. Et de faire la UNE dans les médias).

Baydemir emprunte l'autobus municipal Urfa

Baydemir, que l’on sait pratiquant, doit bien avoir des soutiens au sein des réseaux religieux.En tout cas il les a courtisés pendant sa campagne (des prières accompagnent alors les remerciements sur son compte Twitter)

Osman Baydemir rencontre les croyants Urfa

Surtout il dispose d’atouts qui avaient aussi permis à Esat Canan d’apporter son troisième député BDP à la province d’Hakkari, en ralliant au BDP des villages de clans korucus (protecteurs de village), en juin 2011. En effet, il ne bénéficie pas seulement de la confiance d’Öcalan, il entretient aussi d’excellentes relations avec Barzani, le président du Kurdistan irakien. Or, même dans les villages korucus on se sent souvent plus d’affinités avec l’héritier de Mustafa Barzani qu’avec l’Etat kémaliste. Et les cas de villages korucus ralliés au BDP se sont multipliés ces dernières années. Les jeunes villageois massacrés par les bombes de F16 en décembre 2011 venaient aussi de villages korucus.

Ainsi c’est de Siverek, que le candidat BDP a lancé sa campagne, avec une cérémonie réconciliant deux grandes familles du clan Izol, déchirées depuis la lutte fratricide entre villages pro et anti PKK (là aussi il y a eu des prières).

bdp-ve-izol-asireti-yemekte-bulustu

Certains affirment que  cette fois c’est le clan Bucak (divisé lui aussi) dans son entier qui aurait rallié le BDP…Une information non confirmée, mais les Urfa Haber  font régulièrement état de ralliement au BDP de clans kurdes, comme l’asiret Ciriç, de muhtars de village ou de membres de l’AKP, 

 Mais dans le reste de la province la population n’est pas uniquement  kurde. C’est donc un Kurdistan multiculturel où toutes les cultures auront leur place que prône le candidat BDP, qui s’est exprimé en arabe lors de meetings. Ainsi dans ses tenues, il a soigneusement évité les signes extérieurs trop évidents de kurdicité : quand il le porte, son pusi (étoffe à motifs kurdes) reste discret. Il lui préfère la cravate, ou comme le fait Erdogan, l’écharpe de l’équipe de football locale, verte et jaune, les couleurs du BDP (un coup de chance ou du destin). Sur la camionnette de propagande, son portrait apparaît à côté de celui de Leyla Akça sa colistière qui porte le sage  foulard islamique (sur l’image pendant la campagne à Suruç) Et on le voit souvent porter la main à  son cœur, la pose électorale d’Erdogan. ..A Urfa « Basbakan, c’est moi »…

Baydemir Haci Ahmet Kaya ziyaret

Osman Baydemir et sa colistière Suruç

 En tout cas celui-ci lui a peut-être fourni un bon coup de main en désignant ..le vali (préfet) de la ville, un terne technocrate turc originaire de Maras, comme candidat AKP. « Erdogan sait ce qui est bien pour Urfa », me disait aussi un de ses admirateurs. Mais on sentait que le candidat n’excitait pas son enthousiasme. Il votera pour Recep Tayyip Erdogan, comme le répète la chanson de propagande des camionnettes électorales AKP, sur laquelle l’image du candidat apparaît en second plan, dans l’ombre du leader, bien davantage que pour le vali. A Urfa, c’est encore plus vrai que dans le reste du pays, où le scrutin municipal a pris la forme d’un référendum pour ou contre Tayyip Erdogan.

Celalettin Güvenç AKP meeting Erdogan  Urfa.Là, le vali a le droit d’être sur la photo.

Mais le vrai candidat c’est lui, avec le soutien des deux chanteurs les plus célèbres de la région : Siwan Perver et Ibo.  Urfa élection Erdogan Siwan Perver Ibo

Fakibaba, l’actuel maire d’Urfa, espérait bien pouvoir briguer un troisième mandat pourtant. Il a été écarté. Il faut dire qu’après un premier mandat sous l’étiquette AKP, il avait eu le culot de se présenter en indépendant aux élections de 2009 et de battre à plate couture le candidat AKP. Après un passage par le Saadet Parti (religieux) il avait fini par revenir à l’AKP (c’est sans doute plus confortable, si on veut continuer à être une municipalité choyée par l’État), mais cela n’a pas suffit pour obtenir l’ investiture.

« Ben Siverkli, yani Urfaliyim »(je suis de Siverek, je suis d’Urfa) bref, moi je suis d’ici, a été le premier slogan de campagne du candidat Baydemir par opposition  à l' »étranger » de Maras, on ne peut plus candidat de l’état (un préfet!). Et une de ses premières visites a été pour le jovial quoique amer Fakibaba et qu’on reconnaît au premier coup d’œil comme originaire d’Urfa.

baydemir et Fakibaba photo Urfa Haber

Celalettin Güvenç, le candidat préfet, a bien fait quelques efforts pour paraître Siverekli lui aussi – quoiqu’en l’occurrence serait plutôt arabe de Harran – mais je ne sais pas s’ils l’ont trouvé convaincant à Urfa.

Celalettin Günes meeting en ampagne Urfa

Emre Uslu est allé jusqu’à affirmer dans Todays Zaman qu’Erdogan avait choisi son candidat dans le but d’offrir Urfa au BDP, province qu’il qualifie d’« acquise à l’AKP », faisant semblant d’oublier la victoire de Fakibaba devant le candidat AKP en 2009 ou que l’AKP n’est à la tête que d’une des autres municipalité (ilçe) de la province (Bozova). Le BDP et le SP (religieux) en administrent chacun 3, Harran est MHP (extrême droite), Halfeti, la terre natale d’Öcalan,  CHP et à Siverek c’est comme d’habitude un Bucak le maire, toujours sous l’étiquette DP, le parti de Tansu Ciller. Difficile de parler de province « acquise », malgré l’excellent score des dernières législatives.

Surtout on peut sérieusement douter que le chef du gouvernement soit prêt à abandonner une province aussi stratégique au BDP, même avec Baydemir à sa tête. La province possède une frontière de plusieurs centaines de kilomètres avec la Syrie. Elle est proche d’Alep et frontalière avec la région de Kobani et de Serekaniye des cantons de Rojava (Kurdistan syrien) qui viennent de déclarer leur autonomie sous la houlette du PYD (une branche du PKK) et région harcelée par ISIS, une faction pro Al Qaida, que la Turquie a longtemps été accusée de favoriser (ce ne serait plus le cas ces derniers mois). Et la province voisine de Mardin, qui présente la même caractéristique est quasi assurée de passer au BDP. Est-ce vraiment le rêve de l’AKP de voir se constituer un Kurdistan turc frontalier avec le Kurdistan syrien (Rojava), dirigés par 2 branches du PKK  ?

villes kurdes syrie

A ceux qui ne l’avait pas encore remarqué, la petite dernière d’une série de vidéos, digne celle-ci d’un scénario de la fameuse dizi (série) Kurtlar Valisi, et si scandaleuse que la Turquie a bloqué l’accès à You Tube, a montré l’importance du conflit syrien (et des nouveaux rapports de force dans toute la région) dans le turmoil intérieur turc.

Comme à Hatay, Gaziantep ou Mardin c’était impossible de l’ignorer à Urfa. On estime 200 000 le nombre de réfugiés syriens dans la province de 1,4 millions d’habitants, ce qui n’est pas sans bouleverser son équilibre socio-économique. Les réfugiés qui « acceptent d’être payés pour une bouchée de pain » font concurrence à la main d’œuvre locale (travail agricole saisonnier, hôtellerie, déjà peu payés). Les habitants d’Urfa se plaignent aussi des prix des loyers qui ont explosé. Autre conséquence, alors que comme partout ailleurs dans la région elle régressait, la polygamie est en recrudescence. Donner parfois de très jeunes filles en mariage comme kuma, peut malheureusement parfois être un comportement de survie pour les réfugiés (pas seulement en Turquie). Parallèlement les divorces ont explosé dans cette province (900 en 2013) où ils étaient exceptionnels.

L’équilibre ethnique de la province en est aussi vraisemblablement modifié. En tout cas, selon une enquête, les ¾ des 10 000 réfugiés recensés dans la ville seraient de langue arabe, contre ¼ de langue kurde. Heureusement, la question des réfugiés n’est pas devenue un enjeu électoral,mais on sait à Urfa que si le conflit s’envenime encore, le flux continuera.

Surtout, on y connaît les risques qu’il n’y déborde de la frontière : régulièrement des villageois frontaliers sont les victimes collatérales des heurts entre factions ennemies. La politique syrienne d’Erdogan risque de lui coûter cher dans la région. C’est peut-être ce qui explique le (relativement) peu d’affluence lors de son meeting, que ses supporters désertaient en masse pendant son discours, bannières repliées (au point que j’ai même cru qu’il avait préféré ne pas venir et faisait une vidéo conférence !), peut-être car ils connaissaient déjà par coeur son discours sur « les ennemis de la nation ».  On était bien loin des masses du  photomontage diffusés par les médias pro gouvernementaux.  Apparemment, l’affluence était bien supérieure pour Newroz. Mais  l’importance des foules aux fêtes ou meetings n’est pas un indicateur fiable de vote.

Une image du Newroz  de Bozova

newroz Borzova UrfaEt le scénario d’intervention envisagée de l’armée turque en Syrie, révélé par la vidéo du 28 mars ( pas authentifiée, mais les autorités parlent d’acte d’espionnage,) ça a du réjouir à Urfa ! Les 8 missiles balancés de Syrie par des agents des services secrets turcs dont il est question, c’est dans leurs champs qu’ils devraient tomber.

Les talents de diplomate de Baydemir lui ont permis par contre en décembre dernier d’avoir été le médiateur, avec Leyla Zana, d’un accord, certes à minima et temporairement sans lendemain ( les Kurdes étaient les grands absents de Genève II) entre le PYD syrien et le courant proche du PDK de Barzani. Une prouesse, tant les relations sont tendues entre les frères kurdes ennemis. Ce qui pourrait changer. En effet face aux assauts d’ISIS, le PYD vient de demander le soutien du PDK, que jusqu’alors il refusait d’accepter. Quand il se présente comme le parti de la paix (baris), ce n’est pas seulement du processus de paix (sureç) à quoi Baydemir fait allusion. La pacification entre mouvements kurdes c’est primordial pour l’avenir des territoires kurdes.

Bref, la grande municipalité (Büyüksehir) d’Urfa pourrait bien constituer une des grandes surprises des élections. Enfin, une surprise essentiellement pour l’extérieur de la région. La victoire du BDP ne me surprendrait pas. Elle pourrait s’ajouter à celles d’autres municipalités AKP que le BDP peut conquérir comme Mardin (Ahmet Türk s’y présente en indépendant, affilié BDP) , Bitlis,  ou Agri. Ce qui est déjà certain c’est que la campagne de Baydemir va y faire exploser le score du BDP (17, % au dernier scrutin) et s’il reste insuffisant pour conquérir la mairie, il aura déjà pris ses marques pour les prochaines législatives. Mais on n’en est pas là…Réponse le soir du 30 mars.

En attendant quelques images d’une campagne électorale intense :

Passage obligatoire à Balikligöl..quand on y nourrit les poissons, on prononce aussi un vœu.

Baydemir Urfa Balikli göl

Nombreuses visites aux commerçants du centre ville, qu’il faut convaincre que c’est la paix que sa victoire promet, pas les fermetures de commerces en signe de protestation (assez fréquentes dans les villes BDP). Et pour la mise en valeur du patrimoine historique même non islamique,  on peut faire confiance au maire de Diyarbakir.

Osman Baydemir Urfa vieux marché

Ici à des commerçants arabes du çarsi apparemment.

Baydemir Urfa commerçants arabes

Le candidat du peuple partage le repas du peuple (ici ouvriers du BTP)

Osman Baydemir ouvriers sofrasi Urfa…et n’hésite pas à mettre la main à la pâte, lui aussi : brochettes de foie (cigeri kebab), délicieuses servies avec des branches de persil et menthe fraîche comme à Urfa.

Osman Baydemir sis cigerin  Urfa

Le candidat AKP  son truc c’est le döner. Mais il faut reconnaître qu’il est quand-même moins doué dans le cabotinage. (à mon avis seul un Erdogan des premiers temps aurait été capable de  rivaliser avec Baydemir ).

Celattin Günes candidat AKP Urfa

Là, il en fait peut-être un peu trop. Mais cela va peut-être rallier à lui les soudeurs de la province. (ils sont nombreux sur les chantiers d’Istanbul et le BDP met des bus gracieusement à la disposition de ceux qui veulent rentrer pour voter).

Osman Baydemir Urfa soudeur

Dans la robe chipée à monsieur le président du barreau, l’avocat Baydemir est plus convaincant.

Osman Baydemir Urfa barosu.

Image de meeting à Halfeti …

Osman Baydemir Urfa Halfeti

…Le Bodrum d’Urfa (moi je préfère Halfeti).

Halfeti Bodrum d'Urfa Baydemir

Le 30 : journée électorale à Urfa

Les bagarres lors des scrutins sont coutumières à Urfa où la gâchette peut être facile. Mais cette année cela y va fort. On comprend que la vente d’alcool  soit interdite les jours de scrutin et  que celui-ci se termine tôt (16h dans l’Est).

A Hilvan 6 morts et 14 blessés pour une querelle de muhtars (chefs de village ou de mahalle – quartier.). Les 2 candidats muhtars ont été tués. De vieilles querelles entre familles probablement.

3 blessés à Karaköprü (agglomération d’Urfa)

4 blessés à Siverek  (heurts entre korucus et sympathisants BDP)

9 blessés à Birecik

Violences entre sympathisants AKP /BDP et SP à Eyyubiye (pendant le dépouillement)

Des victimes aussi à Hatay, Erzurum, Batman ou Igdir encore pour des histoires de muhtar.

Plus tôt dans la journée (10.30) Osman Baydemir votait à Urfa (dans les locaux du lycée Anadolu)

osman Baydemir bureau de vote Urfa

Résultats:

Aux premières estimations (40% de bulletins dépouillés), l’AKP est largement en tête à Urfa.(grande municipalité)

Le BDP en tête  dans  plusieurs municipalités (ilçe)Bozova, Birecik, Halfeti, Viransehir et  Suruç,

Ailleurs dans la région :

Hakkari : Dilek Hatipoglu (BDP) en tête sans surprise.

BDP en tête aussi à : BitlisMardin (Ahmet Türk, indépendant) Van, Diyarbakir, Siirt, Sirnak, Cizre, Batman, Tunceli, Agri, Igdir

AKP en tête à:  Adiyaman, Mus, Bingol .

Mais les estimations sont contradictoires selon les agences. C’est la guerre des chiffres.

Coupures d’électricités à Urfa comme dans beaucoup d’autres provinces de Turquie pendant le dépouillement !

 

Sous fond de bagarre au sein de l’Etat turc : cherche-t-on à exaspérer les Kurdes ?

Sebahat Tuncel

J’ai commis une erreur d’appréciation dans mon précédent billet. En effet, les villes kurdes sont restées calmes pour  le second anniversaire du massacre de Roboski (Uludere).Même Hakkari et Yüksekova sont simplement restées « villes mortes », c’est-à-dire que pas un commerce – boulangeries exceptées – n’a ouvert. Mais elles ne se sont pas embrasées.

Bien sûr dans ces deux villes, quelques  groupes de gençler se sont manifestés, allumant des feux dans leur quartier et entravant la circulation, recevant en échange quelques jets de gaz lacrymogènes. Un phénomène spontané, comme j’en ai déjà vu à Yüksekova (les voitures qui passent alors près du feu prennent la peine de klaxonner, c’est plus prudent de manifester son approbation) et  qui rappelle –  chants pro PKK en sus – les groupes de gamins de certaines de nos villes qui confortent leur sentiment de puissance en se baladant en bande, capuche rabattue sur le visage, le soir tombé.  Mais il n’y a  pas eu  d’affrontements  violents avec les forces de l’ordre.

Et ce n’est certainement pas du au hasard. Il est probable  que le parti kurde a tout fait pour éviter que cela ne dégénère. Ainsi à  Yüksekova il n’a pas appelé à manifester et à Hakkari, c’est la veille alors que les magasins étaient ouverts qu’avait lieu une manifestation.  La grande commémoration, c’est à Roboski même qu’elle a eu lieu.  Miran Encu, tante de Velat Encu (16 ans), une des victimes du massacre y a succombé d’une crise cardiaque.

Ceux qui suivent les événements de la région à travers les médias turcs peuvent avoir le regard un peu faussé. Mais il faut se rappeler comment l’arrivée de Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde,  comme député d’Hakkari avait déjà calmé le jeu. Il y a trois ans, les villes de la province étaient continuellement en ébullition, on  n’y comptait plus les journées « ville morte » et les affrontements avec les forces de l’ordre étaient presque quotidiens.  Les jeunes de Diyarbakir considéraient ceux d’Hakkari comme des héros (les médias pro kurdes aussi). Mais sur place c’était moins évident. En fait, plus personne ne savait d’où venait les ordres de fermer (transmis  aux commerçants par des gamins). Demirtas  avait  remis de l’ordre dans tout ça. Les villes de la province ont pu respirer (au propre comme au figuré ). Et c’est entre autre ce qui explique sa grande popularité à Hakkari.

 

2 morts yuksekova décembre 2013

Pourtant le moins qu’on puisse dire c’est que tout semble être fait pour exaspérer les Kurdes. D’abord 3 morts par balles des özel tim (équipes spéciales)  lors de deux manifestations à Yüksekova (province d’Hakkari, sur la frontière irakienne et à 2 pas des camps PKK de Qandil).  Deux (un homme et son neveu) le 6 décembre, le troisième quelques jours plus tard. Des affrontements ont même eu lieu dans  l’hôpital de la ville où un groupe attendait des nouvelles des deux premières victimes, affrontements si violents que l’hôpital, envahi par les gaz lacrymogènes,  a été vidé de ses patients.

Et ce n’était pas un « dégât collatéral », l’hôpital est situé  en pleine campagne à plusieurs kilomètres du centre ville (il a été construit sur les terres d’un député AKP…)

Yuksekova olay decembre 2013

Or si la province d’Hakkari est une habituée de la répression« façon Gezi » des manifs   ( disons plutôt  que le mouvement Gezi a été traité comme le sont les « manifestations illégales » kurdes) et qu’il y a donc eu de nombreux manifestants blessés et parfois tués ces dernières années dans la province, cela faisait plusieurs années  que les forces de l’ordre ne tiraient plus à balles réelles sur les manifestants à Hakkari. Mais le gouverneur de la province  a déclaré que les manifestants étaient armés et c’est passé comme une lettre à la poste…

Pourtant, alors que les confrontations avec les forces de l’ordre peuvent être violentes  à Yüksekova, quand y a-t-on vu des manifestants assez suicidaires pour y brandir des armes ?

Députés kurdes emprisonnés

Le 9 décembre,  Mustafa  Balbay, journaliste kémaliste et élu  député  CHP  qui croupissait en prison depuis plus de 4 ans dans le cadre du procès Ergenekon était remis en liberté à la suite d’une décision de la Cour constitutionnelle déclarant que son emprisonnement était une violation de son droit à être élu.   Mais quelque jours plus tard celle-ci était à nouveau refusée par le tribunal de Diyarbakir aux 5 élus kurdes incarcérés  dans le cadre du procès KCK, pourtant eux aussi en attente de jugement.

Le parti proteste avec virulence , mais la rue kurde ne s’embrase pas (à part à Yüksekova où ça bardait encore salement le 23 décembre)…

Mais le jour même où  la région commémorait le massacre de Roboski, massacre pour lequel la justice  a fait preuve de bien moins de diligence dans sa quête pour en  désigner les responsables (en réalité elle a étouffé l’affaire), la Cour suprême  vient de confirmer en appel la peine de 8 ans et 9 mois de prison pour « appartenance au PKK » dont avait écopé Sebahat Tuncel, députée du BDP (parti dont elle a démissionné pour rejoindre avec  Ertuğrul Kürkçü  et Sırrı Süreyya Önder, le HDP : un mouvement qui rassemble des partis  de gauche)  . Une peine qui risque de lui faire perdre sa place de députée et de la renvoyer en prison (d’où elle était sortie lorsqu’elle avait été élue députée d’Istanbul en 2007).

Si elle devait être démise de sa fonction de députée, je ne sais pas qui profiterait de sa place à l’Assemblée : un député AKP, comme à Diyarbakir après que Hatip Dicle ait été l’objet du même procédé, ou un député de l’opposition CHP ou MHP (qui accepterait ou non de « profiter de l’aubaine »)? En tout cas les députés du BDP qui avaient été contraints de se présenter en candidats indépendants n’ont pas de « suivant sur la liste » pour les remplacer , donc le groupe BDP perdrait encore un siège.

C’est une visite à Qandil en 2004, dans un camp du PKK qui lui vaut cette condamnation…alors qu’un processus de paix est engagé avec ce même PKK et que des visites, Qandil en a eu à la pelle depuis (et que normalement tout le monde devrait quand même se réjouir que les combattants des deux camps aient cessé de s’entretuer).

Mais le processus de paix a été engagé sans que la très controversée législation anti-terroriste n’ait été amendée. L’article 380 à la très vague formulation a permis de condamner Sebahat Tuncel (et bien d’autres)  pour  « soutien à une organisation terroriste dans l’objectif de commettre des crimes ». Maintenant la  « guérilla judiciaire » qui fait rage en Turquie  peut complètement faire dérailler le  processus du paix. D’autres députés kurdes ont eux aussi été condamnés et restent sous la menace de condamnations en appel. C’est le cas notamment d’Ahmet Türk ou d’Aysel Tugluk. Le couperet peut donc continuer de tomber sur le parti kurde.

Bref, alors que la justice remet en liberté un député CHP, non seulement elle refuse de faire de même pour les députés BDP emprisonnés, mais elle prend dans le même temps une décision qui risque d’envoyer une députée du mouvement kurde de plus en prison ! Et pas n’importe laquelle, Sebahat Tuncel est un « poids lourd » du parti (même si dans le parti il n’est pas vraiment de bon ton de parler de poids lourd, elle est quand-même très populaire près de l’électorat). De plus elle est Kurde alévie. Et s’il y a bien un segment de la population exaspéré par le gouvernement Erdogan (qui a tout fait pour cela), ce sont les Alévis.

Et tout ça le jour anniversaire du massacre de 34 civils kurdes dont la plupart n’avaient pas 20 ans, bombardés par des F16 à Roboski et dont certains auraient pu être sauvés si un hélicoptère ambulance avait été envoyé sur les lieux du massacre. Ce qui n’a pas été le cas.

Là, ce n’est même plus de deux poids deux mesures dont on peut parler…

C’est même tellement gros, que ce n’est pas sûr que cela suffise a embrasé la rue kurde qui quand même se méfie. Les Kurdes ont  l’habitude d’être instrumentalisés dès que des tensions se profilent dans le pays. Et depuis qu’il siège à l’Assemblée  (ce qui est tout nouveau), le parti kurde a su faire preuve de maturité. Le fait qu’il existe maintenant un Kurdistan irakien y est sans doute aussi pour beaucoup.  Dans les  tensions qui traversent le pays, le mouvement kurde pourrait préférer suivre l’exemple de son cousin syrien et jouer sa propre carte – comme il l’a fait lors du mouvement Gezi.

Mais il va falloir qu’il fasse preuve d’un sacré doigté s’il veut éviter que la région kurde soit happée  dans les tensions , car dans la tourmente actuelle vraiment tout semble fait pour pousser les Kurdes à bout.

Le 1er janvier : ajout

J’apprends que les avocats des 5 députés  kurdes du BDP incarcérés ont à leur tour déposé un recours devant la Cour Constitutionnelle. Je suis un peu étonnée qu’ils n’y aient pas songé plus tôt, mais sans doute était-ce une stratégie des avocats d’attendre ce qu’elle déciderait pour le député CHP Balbay.

Dans le même article d’Hürriyet Today’s  je découvre aussi qu’Engin Alan, député MHP (extrême droite) dont la cour suprême d’appel a confirmé en octobre dernier,  la sentence à 28 ans de prison dont il a écopé  dans le cadre du procès Balyoz (Ergenekon), risque de lui aussi de perdre son immunité parlementaire. Et ce serait imminent : en effet cette même cour se préparerait à demander la levée de son immunité. Et évidemment dans ce cas, ça m’étonnerait qu’il puisse y avoir 2 poids 2 mesures (cela ne marche pas dans tous les cas) . S’il perd son immunité, le tour de Sebahat Tuncel risquerait de suivre.

Le 2 janvier,2 députés du BDP Pervin Buldan et Sirri Sürreyya Önder  qui venaient de porter une lettre d’Öcalan, le leader emprisonné  du PKK à aux commandants militaires de Qandil, vont rencontrer les nouveaux ministres de l’intérieur et de la justice  (nommés dans le cadre du remaniement ministériel sous fond de scandale de corruption). La direction du KCK (branche urbaine du PKK)  n’ayant cette fois pas répondu par lettre, sa réponse à celle d’Öcalan n’a pas été rendue publique

.Efkan Ala, le nouveau ministre de l’intérieur est un proche d’Hakan Fidan, le chef des services secrets turcs (MIT) et principal artisan du processus de paix depuis les « négociations (alors secrètes) d’Oslo. Il a aussi  été le gouverneur de Diyarbakir entre 2004 et 2007 (c’est à dire pendant la semaine de violentes émeutes urbaines dont la répression avait fait plus d’une dizaine de morts, la plupart des mineurs et des centaines de blessés ).

Et la veille de la nouvelle année, ça a bardé près de Yüksekova.  3 jeunes du village de Yesilova  dans le district Semdinli (Hakkari) ont été gravement blessés lors d’une confrontation avec l’armée. Cela faisait une dizaine de jours que les habitants de ce village de contrebandiers bloquaient la route pour protester contre la construction d’une nouvelle caserne. Cette fois par contre les villes de la province ne se sont pas embrasées… Je persiste à penser que cela est significatif, même si ce calme est précaire.

 

 

Le centre d’Art Arkas fait revisiter Izmir et révèle Smyrne.

centre d'art Arkas Izmir

 

Quand Lucien Arkas était élève au lycée Saint Joseph d’Izmir, il était un des deux « élus » chargés de sonner la cloche qui annonçait la fin de la récréation. Une très lourde responsabilité  m’a dit le second élu, car ce n’était pas évident d’avoir l’œil sur l’heure quand on était plongé dans un match de volley : raison pour laquelle cet honneur était  réservé par les frères aux élèves  les plus méritants.

Aujourd’hui monsieur Arkas, armateur comme l’étaient son père et son grand-père,  est à la tête d’une holding qui compte dans le monde maritime. C’est aussi un collectionneur d’art amoureux de sa ville Izmir où sa famille venue de Marseille s’est implantée il y a trois siècles, quand Smyrne était un des ports les plus florissants du bassin méditerranéen. Et comme il ne voulait pas conserver ses trésors pour lui seul, il est aussi devenu mécène. En novembre 2011 Arkas-holding inaugurait un superbe espace d’exposition dans un des plus beaux bâtiments historiques de la ville, qui après l’incendie ravageur de 1922 ( les bulldozers des promoteurs dans les années 70 se sont chargés du reste) n’en conserve pas beaucoup. Le grand théâtre voisin n’avait pas eu cette chance et avait péri dans les flammes.

Un bâtiment que tous les Français qui ont vécu à Izmir, ou les voyageurs qui comme moi ont eu besoin de recourir aux services de leur consulat connaissent bien, puisque c’est une aile  du consulat honoraire de France qui a été concédée pour 20 ans au Centre d’Art Arkas. Je conseille  à tous ceux qui passent par la ville d’y faire une visite ne fusse que pour en admirer la restauration, et lorsqu’ il propose  une exposition de ne la manquer sous aucun prétexte si on s’intéresse à  la ville, à son histoire, à celle  de la Turquie et du bassin méditerranéen ou si on est passionné par les échanges. D’autant qu’il est aisé de s’y rendre, puisqu’il est situé sur le Kordon (front de mer), un passage obligé quand on est à Izmir, que l’on connaisse ou qu’on découvre la ville et que l’entrée est gratuite.

centre d'art Arkas Izmir

 

Plus je me rends  dans cette ville – et je m’y rends fréquemment, c’est plutôt Istanbul que je boude depuis qu’on y ferme les plus beaux cinémas de Beyoglu pour en faire des super marchés – plus je lui trouve de charme. Mais il faut reconnaître que  ces charmes contemporains paraissent bien pâles à côté du joyau dans son écrin de verdure  que les voyageurs découvraient quand leur navire pénétraient dans la baie aux siècles précédents

Ce sont ces regards occidentaux sur la ville de Smyrne  au 18ème et 19ème siècles que la dernière exposition du  Centre d’art Arkas propose  d’offrir aux visiteurs, par les gravures, peintures, récits de voyages et puis photos de voyageurs passionnés.  Une visite est une plongée dans une ville dont il ne subsiste  que des traces  et dont on découvre  les beautés et les  transformations au fil de l’exposition, comme la modernisation du port et la construction des quais entre 1867 et 1875, qui avait alors fortement mécontenté les riverains, car elle avait causé la destruction de leurs jardins ou l’arrivée du chemin fer qui apportait le tabac dans les manufactures de la ville qui ensuite l’exportaient. La ligne Aydin Izmir a été la première ligne de chemin de fer de l’Empire.

L’exposition est une  balade dans une ville commerçante, industrieuse et cosmopolite, où jusqu’à la chute de l’Empire Ottoman Turcs, Arméniens,  Grecs, Juifs Arméniens et Levantins se côtoyaient . Les capitulations  signées avec les puissances occidentales y avaient fait affluer les commerçants français , anglais ou hollandais (et les dessinateurs) Comme on le sait, c’est François 1er  qui avait signé avec Soliman le Magnifique ces fameuses capitulations qui avaient donné  aux marchands français le droit de commercer en terre d’Islam. On peut voir dans une extraordinaire gravure de 1699 à quoi pouvait ressembler une audience du Consul de France chez le Cadi.

On peut  aussi y trouver des échos de certains drames du passé. Une petite gravure est le témoin rarissime d’un tremblement de terre qui avait en partie détruit la ville en 1688. Une  piqûre de rappel à la ville où avait soufflé un vent  de panique il y a quelques années car une rumeur y annonçait un séisme imminent.

Les passionnés des cartes (pour ma part j’adore les vieux atlas) y découvriront aussi les premières tentatives de cartographes de cartographier l’Empire ottoman et sur lesquelles on peut lire le nom Kurdistan, un nom qui ne provoquait pas alors d’empoignades, comme l’Assemblée nationale turque en a été le théâtre récemment.

Ceux qui souhaitent voir l’exposition devront se dépêcher, elle se termine le 29 décembre. Ensuite  on pourra toujours se procurer le catalogue  que j’ai juste feuilleté.  Faute de place dans ma petite valise j’ai reporté cet achat à une prochaine visite( ce qui fera un prétexte pour y retourner en attendant le prochain événement) Et en attendant, il est possible de rendre une visite  virtuelle au centre d’Art Arkas sur le site du musée.

Quant au musée de pierre, on peut s’y rendre sans problème comme je l’ai fait avant de prendre un avion (ou à sa descente). Le musée est à deux pas de l’arrêt de bus (Efes) où passent les navettes entre la ville et l’aéroport.  Ceux qui ont plus de temps pourront en profiter pour se restaurer ou boire un verre  ensuite dans le restaurant du jardin du centre culturel français et découvrir son très romantique jardin. Il suffit de traverser la rue.

Smyrne aux 18ème et 19ème siècles. Regards occidentaux

25 septembre- 29 décembre 2013

10h – 18 h (nocturne jusqu’à 20h le jeudi).

Entrée gratuite.

Centre d’Art Arkas, 1380 sokak n° 1 (en face du centre culturel français d’Izmir et à proximité de la grande poste), Alsançak, Izmir.

 

 

 

Recep Tayyip Erdogan ne veut plus de cohabitation (entre étudiants) avant le mariage.

L’absence de polémiques qui a accueilli l’entrée de quatre femmes députées portant le foulard islamique à l’Assemblée aurait-t-elle frustré Tayyip Erdogan ? L’opposition CHP a en effet soigneusement évité de tomber dans le piège et de transformer ces 4 députées, jusque là incolores, en victimes des laïcs, alors que le chef de gouvernement AKP semble se mouvoir comme un poisson dans l’eau dans les tensions.

Son objectif est-il surtout d’embêter les étudiants du mouvement Gezi et d’exercer une surveillance encore plus étroite sur eux à un moment où le YÖK (haut conseil à l’éducation) vient d’adopter de nouvelles règles qui interdisent la distribution de tracts ou la pose d’affiches, sous peine d’exclusion de l’université ?  Ou estime-t-il que ses succès électoraux successifs ont fait de lui un nouveau « père »  (Ata) du pays et de sa population dont il doit surveiller les mœurs et  à laquelle sa propre famille, à laquelle il ne cesse de faire référence, doit  servir de modèle ?

Toujours est-il que la semaine dernière, ses considérations en matière de mœurs ont à nouveau provoqué un tollé. Prenant pour prétexte l’existence d’un important parc locatif non déclaré auquel les étudiants ont recours par manque de places en foyers universitaires – un réel problème avec l’augmentation massive du nombre d’étudiants – il s’en est pris avec virulence aux logements privés dans lesquels étudiants de sexes différents cohabitent.

Et dieu sait ce qu’ils font alors…..

Une cohabitation qu’il déclare contrainte par le manque de logements universitaires  et dont selon lui les voisins de ces logements  se plaindraient, tandis que les parents pleurent et demandent  : «  Que fait l’état ? ».  Comme l’ex président Nicolas Sarkozy, Recep Tayyip Erdogan raffole inventer un interlocuteur imaginaire qui lui demanderait d’agir. Cette fois ce sont « les parents »,  tous sensés partager sa morale personnelle –  comment de « vrais parents » pourraient-ils tolérer une chose pareille ! – et de tout aussi imaginaires « voisins » importunés ( sans doute voyeurs, pour observer ainsi ce qui se passe à l’intérieur de ces logements) .

Ce sont donc ces très improbables parents  qui le supplient de remette de l’ordre (moral) à cela. Sa réponse est immédiate et  il annonce que si nécessaire, il prendra des initiatives en matière légale. En attendant, les gouverneurs sont sommés d’être vigilants et de surveiller ce qui se passe dans les logements étudiants, privés et …universitaires.

Il paraît que même dans les cités universitaires il se passerait des choses que sa morale réprouve (!) Pourtant, à part quelques universités ultra privilégiées comme Bogazici à Istanbul, les cités universitaires ne proposent pas de chambres individuelles. Les étudiant(e) s sont au moins 4 par chambre et les sanitaires communs à l’étage  qui est non mixte,  et même tout le bâtiment (pour celles que je connais) Si on imagine d’éventuels garçons parvenant à s’infiltrer la nuit dans le bâtiment des filles, ce ne doit être drôlement difficile d’y dénicher un endroit quelque peu intime

L’été dernier j’ai passé une partie de la nuit à partager des verres de thé avec les 2 agents chargés de la sécurité (güvenlik) de la toute neuve cité universitaire de Dersim. Selon la « gardienne » des filles, ce n’est pas du tout un job « peinard ». Il y a des bagarres entre filles, pour des histoires aussi puériles que « vous dites du mal de nous ! » (étudiantes turques) quand d’autres filles parlent en kurde (paranoïa sans doute exacerbée si elles sont pestes), des descentes de police (à l’aube) etc…mais il n’a pas été question d’orgies qu’elle aurait du interrompre. Et même en plein festival, aucun homme ne s’est introduit dans le bâtiment des filles, pourtant contigüe. Or il y avait beaucoup d’étudiants venus de tout l’ouest du pays avec les bus des dernek alevis.  Cela ne doit pas  donc pas être dans leurs habitudes.

(La bagatelle à mon avis devait plutôt se passer sous les tentes. Mais il vaut mieux éviter que certains l’apprennent, ils risqueraient de faire interdire le camping pendant le festival de Dersim.

Muammer Güler, le ministre de l’intérieur a renchéri en affirmant que les logements  où les étudiants de sexes différents cohabitaient, servaient de…centres de recrutement pour les organisations terroristes !  Bref, il est urgent que l’État prennent la place de ces parents inconscients qui tolèrent  que leur fille vive avec son petit copain – ou des copains tout court, la vouant ainsi à devenir une poseuse de bombes.

La cohabitation entre étudiants de sexes différents reste sans doute moins courante à Istanbul qu’à Berlin. Mais c’est une situation qui n’a rien d’exceptionnelle et est de plus en plus tolérée, même si elle reste proscrite dans certains quartiers. Et même dans des petites villes provinciales comme Van, le temps n’est plus où les copains turcs qui nous rendaient visite dans la maison que nous louions dans un quartier (encore) populaire du centre d’Istanbul prenaient la peine de s’adresser en anglais à quelques voisines, pour éviter les plaintes près des propriétaires (personne ne se mêlait de ce que nous pouvions faire entre étrangers).

Et cela n’a rien de nouveau. Ömer, le héros de mon roman préféré « le Diable qui est en nous » – dont l’auteur (Sabahattin Ali)  est mort assassiné très probablement par l’état profond en 1948 –  un étudiant pauvre d’Istanbul , s’était installé avec sa petite amie, une cousine (je crois) venue de province, qui certes avait rompu tous ses liens avec sa famille, et dans un logement dont la loueuse est grecque. Mais cette cohabitation qui n’avait rien de chaste, mais n’a nullement  « fait la perte » de la jeune femme, puisqu’après avoir quitté son amant, elle épouse un jeune homme moins « tourmenté  » et « bien sous tout rapport », quoique sans doute bien trop peu fortuné pour prétendre devenir le gendre de Tayyip Erdogan.

Or il s’avère que s’il y a bien eu de nombreuses plaintes de voisinage contre des logements locatifs non déclarés dans la ville de Denizli (5000 places en logements universitaires pour 45 000 étudiants) , comme  le chef de gouvernement le déclarait pour appuyer sa démonstration, ce ne serait pas des étudiants cohabitant avec leur petite copine qui seraient l’objet de ses plaintes, selon le journal Radikal qui a enquêté depuis, mais des logements utilisés par des dealers ou pour la prostitution. On comprend que le voisinage n’apprécie pas beaucoup.  Et si l’Etat décide s’en prendre aux étudiants de la ville plutôt qu’aux trafiquants,  ils ne sont pas prêts d’avoir la paix.

Or dès le lendemain des déclarations de Recep Tayyip Erdogan, une étudiante d’Istanbul qui partage son logement avec son copain dans le quartier de Tophane a eu la mauvaise surprise d’apprendre  que la police était venue enquêter sur eux, posant des questions indispensables au maintien de l’ordre public comme s’ils rendaient souvent visite à leurs parents. Selon elle, même son propriétaire, un électeur de l’AKP qui la connaît depuis longtemps (cela fait cinq ans qu’elle loue son logement et il ça m’étonnerait qu’il croit au coup de la «  dangereuse  terroriste ») n’aurait pas du tout apprécié.

Les propos de Tayyip Erdogan ont-ils donné des idées à quelque voisin mauvais coucheur qui aurait estimé de son devoir de  dénoncer ce comportement asocial au commissariat voisin ?

La loi turque n’autorise pas l’Etat à interférer dans le domaine privé.  A part envoyer sa police enquêter sur des gens qui n’ont rien fait, au lieu de s’occuper des trafics de drogue ou des réseaux de prostitution, on voit mal comment il pourrait empêcher ces cohabitations estudiantines sans s’en prendre à toute la société. Les étudiants  sont dans leur immense majorité des citoyens adultes comme les autres.

Imagine-t-il pouvoir transformer tout étudiant en mineur légal ? Ou envisage-t-il que la législation contraigne tous les couples à vivre selon les règles qui régissent sa propre famille ? Ce qui serait le propre d’un état totalitaire…. même  si ceux qui le dirigent sont élus par le peuple.

Et ce qui embêterait même des électeurs AKP. J’en connais qui jusqu’ici n’ont rien trouvé de mal à cohabiter  tout à fait ouvertement avec leurs petites amies successives.

Sa  façon de se mêler de la façon dont vivent les gens ne fait même pas l’unanimité au sein de l’AKP.  Bülent Arinç le président de l’Assemblée a  émis de sévères réserves. (Cela étant, quitte à être mauvaise langue, je soupçonne que ça en arrange certains, qui ne voient pas d’un bon œil son rêve de devenir le président du pays.

Mais pointer une nouvelle fois du doigt ceux qui ne vivent pas comme devraient le faire « de bons croyants » ne peut que favoriser la polarisation d’une société qui l’est encore davantage depuis le mouvement Gezi. C’est peut-être une stratégie électorale. Mais les citoyens de Turquie vont peut-être finir par avoir envie de leaders qui les réconcilient. D’autant que le drame de la  la Syrie ne les rassurent pas .

Ou à défaut, des leaders qui  ne décident pas d’interférer comme ça dans leur vie privée.

Les Yüksekova Haber : un site d’information kurde en plein essor.

Les lecteurs réguliers de ce blog connaissent forcément le site des  Yüksekova Haber.   J’y puise régulièrement des informations que je transmets ensuite en français sur ce blog et je fais partie de la centaine de milliers de  visiteurs quotidiens, qui comme moi s’y baladent  ( 1 à 2 millions de clics  par jour).  Ce qu’ils ignorent peut-être c’est que les Yüksekova Haber ont aussi une version imprimée, il est vrai éditée en un nombre limité d’exemplaires (environ 500). En effet  pour ses lecteurs, les Yüksekova Haber c’est d’abord un site, que ceux qui s’intéressent de près à la province kurde d’Hakkari et à la question kurde en général fréquentent souvent plusieurs fois par jour.

C’est sur le site des Yüksekova Haber par exemple que j’ai visionné  début août   la vidéo    transmise par une agence kurde de Syrie proche du PYD  (ANHA) montrant des images d’un massacre de villageois kurdes à Tal Abyad , près d’Alep par le groupe Al Nusra, une branche locale d’Al Qaida, massacres passés inaperçus de la communauté internationale, mais qui ont produit une très  forte émotion  chez les Kurdes.  Plus  de 300 000 visiteurs ont visionné cette vidéo sur le site , qui ont laissé plus de 80 commentaires (yorum),  le dernier remontant à quelques heures… Et une fréquentation régulière du site suffit à faire saisir à quel point les Kurdes de Turquie ont le regard tourné vers cette partie du Kurdistan qu’on n’appelle plus que Rojava , où depuis un mois les combats font  rage entre les groupes islamistes radicaux et le PYD (la branche locale du PKK).

Ici une image de réfugiés de la région de Rojava qui fuient au  Kurdistan irakien en franchissant le pont flottant jeté sur le Tigre à Semalka . Depuis la toute récente  réouverture  de la frontière  (Kurdo-irakienne/syrienne), fermée depuis mai dernier par les autorités du Kurdistan irakien, ils seraient près de 30 000  à avoir trouvé refuge chez leur  voisin kurde.

 

C’est aussi par  le site des Yüksekova Haber que, comme des centaines de milliers d’internautes, j’avais appris  que les bombes lâché par les F16  que j’avais entendus décoller à Diyarbakir avaient massacré 34 civils kurdes à Uludere (Roboski).  Alors que les grands médias nationaux avaient attendu d’avoir le feu vert du gouvernement pour diffuser l’information, c’est-à-dire plus de 15 heures , les Yüksekova Haber l’avaient fait la nuit même des faits, dès qu’ils avaient été révélés  par l’agence de presse kurde Dicle. Ils ont été les premiers à en informer le public. Pas étonnant  donc que le site se soit constitué un lectorat fidèle !

Mais ce qui  fait aussi son attrait et surtout sa particularité,  c’est sa couverture des événements locaux (reportages écrits souvent accompagnés de vidéos). Je ne connais pas d’ autre média régional d’une telle qualité  en Turquie, que ce soit dans la région kurde ou ailleurs.  S’il en existe, je ne les ai pas encore dénichés. Un tour d’horizon des différents sites d’information  d’une métropole de l’importance d’Izmir, par exemple,  est presque attristant. Il ne faut pas s’étonner si on a souvent l’impression que la Turquie se limite à Istanbul…

Ainsi,  j’ai découvert  début juillet que mon ami Fahri  – un « vieux copain » d’ Hakkari, avait entrepris l’escalade du mont Sümbül ( 3467 mètres), ce qui n’est pas seulement une information d’ordre personnel, même si cela m’avait fait plaisir pour lui.  Cela signifie aussi que cet été – comme c’était prévisible avec le cessez le feu entre le PKK et l’armée turque (même si ce n’est pas dit de façon explicite en ce qui concerne cette dernière) – la situation est (relativement) calme dans la province. Il y a 2 ou 3 ans j’avais croisé deux alpinistes tchèques qui avaient fait le déplacement jusqu’à Hakkari  pour y découvrir que l’escalade qu’ils prévoyaient était interdite par les autorités. Et cela m’étonnerait beaucoup qu’elle ait été possible l’été dernier. Un été particulièrement brûlant dans la province.

Le site des Yüksekova Haber existe depuis 13 ans maintenant, profitant alors du courant de démocratisation induit par l’ouverture des négociations d’intégration avec  l’Union européenne.  Il a été le premier site Internet crée dans  la province d’Hakkari . Autant dire que ses fondateurs avaient su anticiper l’engouement pour ce média, qui caractérise la province comme le reste de la Turquie (où tous les moins de 35 ans ou presque ont un compte Facebook !). Outre les rédacteurs bénévoles – qui continuent à leur fournir des  articles, et de plus en plus régulièrement en kurde  –  ils n’étaient que deux journalistes alors : les deux frères  Erkan Capraz et son frère Necip, propriétaire du journal.

C’est en novembre 2005 avec le scandale de la librairie Umut, à Semdinli, que les Yüksekova Haber ont commencé à se faire connaître à  l’échelle nationale.  En effet, en apprenant ce qui se passait à Semdinli, (et profitant de la voiture d’Esat Canan alors député CHP de la province), Erkan Capraz s’était rendu sur les lieux et ce sont les images qu’il avait filmées qui le jour même étaient diffusées par les grandes chaînes de TV, dévoilant à l’opinion publique que des gendarmes (donc l’armée)  s’étaient amusés  à poser des bombes ( 2 morts) dans une librairie,  dans le but  d’attribuer l’attentat au PKK.

Mais ce sont surtout ces trois dernières années que le site a connu l’essor qui lui a permis de recruter une équipe de journalistes. Il faut dire que ces dernières années la région d’Hakkari est devenue le cœur de la révolte kurde et que l’actualité y est souvent brûlante. Maintenant, c’est un média qui emploie une dizaine de journalistes, dont des correspondants locaux à Hakkari, le chef-lieu de la province et à Semdinli. Et une vingtaine de bénévoles collaborent aussi régulièrement au journal. Les locaux de la rédaction est  un passage obligé pour tous les envoyés spéciaux qui se rendent dans la turbulente province et c’est devenu un site de référence pour tous ceux qui traitent  de la question kurde.

L’étoffement de l’équipe, permet maintenant aux Yüksekova Haber  d’envoyer ses propres envoyés spéciaux sur d’autres terrains et de ne plus se contenter alors uniquement de publier les dépêches des agences de presse kurdes.

 

Comme on s’y attend et comme  je l’avais déjà écrit dans un précédent billet, Erkan Capraz, le rédacteur en chef, a quelques démêlés lui aussi avec la justice turque, qui lui a attenté pas moins de cinq procès. Mais au moins, et comme c’est le cas d’autres médias « indépendants » ( alternatifs, serait plus juste – c’est naturellement un média orienté pro kurde ! A Yüksekova, cela ne peut d’ailleurs pas être autrement), comme la chaîne de TV IMC ou les journaux Bir Gün   et naturellement Bianet, on ne licencie pas à tour de bras,  comme c’est de plus en plus la mode dans les « grands médias », qui se débarrassent  de ceux  dont le ton n’est pas assez conciliant avec le gouvernement AKP. Au contraire de jeunes journalistes y apprennent leur métier !

Les lecteurs du site savent aussi que grâce à sa galerie de vidéos, c’est aussi le site des jeunes mariés d’Hakkari.  Et les mariages de la province sont les plus beaux du pays, du moins c’est mon avis. Celui d’Erkan Capraz l’été dernier était donc très beau aussi.

Et Paris pour destination d’un voyage de noces, c’était pas mal non plus…

 

 

 

 

 

Seker Bayrami ( fin de Ramadan) un peu tendu à Yüksekova.

Le 6 Août,  Ramadan touchait à sa fin. Malgré la nuit tombée annonçant la fin du jeûne  et la fraîcheur relative qui règne cette année dans la région, les çay bahçesi  (jardins à thé) des parcs de Diyarbakir, restaient à moitié vides. Où était passée la foule qui d’ordinaire s’y presse en période de Ramadan, une fois le repas d’iftar avalé ?

Soit on restait briquer la maison, où les premiers misafirs accomplissaient déjà leurs visites. C’était ainsi chez mes amis de Kayapinar. Les parents offraient le thé sur le balcon à leurs visiteurs, tandis que les filles de la famille nettoyaient la cuisine de fond en comble. Ailleurs on commençait déjà la préparation des börek.

Soit on faisait les courses de Seker Bayrami. «  Actuellement on travaille jusqu’à minuit » , m’avait confié quelques jours plus tôt un tailleur. «  Et pour les fêtes, on restera ouvert jusqu’au matin ». Les clients affluent qui veulent faire retoucher un des vêtements achetés pour l’occasion. A  Seker Bayram, comme pour Noël  en France, on offre des cadeaux, essentiellement des vêtements. Autrefois, c’était le jour où on achetait la paire de chaussures de l’année, dans les familles pas trop pauvres.

L’été dernier, j’étais à Yüksekova pour les fêtes. Ce n’était  pas très raisonnable comme destination pour les fêter. En effet, alors que la Turquie découvrait médusée (enfin le quidam, car cela n’avait certainement pas étonné ceux qui suivent d’un peu près la question kurde, ni tous ceux qui se rendent pour affaires au Kurdistan irakien), les drapeaux du PYD – le petit frère du PKK –  qui flottaient  sur Rojava, le Kurdistan syrien, à sa frontière  et des foules en liesse  brandissant le portrait d’Öcalan,  le PKK avait attaqué fort dans la région d’Hakkari.  Mais Rojina une des filles de Süleyman m’avait déjà passé un savon au téléphone « Anna abla, niye Noëlde gelmedin ? !!  » car je n’étais pas revenue pour  Noël (les enfants avaient aimé l’arbre de Noël dans le jardin enneigé). J’avais donc promis de venir fêter bayram avec eux.

Et puis si j’avais attendu que le calme règne dans la région avant d’y revenir, je n’y aurais plus mis les pieds depuis 2004. J’ai quand-même évité cette fois d’arriver un 15 août. Je n’ai donc pas subi la panique qui s’est emparée de la foule qui faisait des emplettes ou participait à la fête en rouge – vert – jaune  organisée pour commémorer le début de l’insurrection armée du PKK, lorsqu’une ses bombasi avait explosé cette nuit là. C’est une bombe qui comme son nom l’indique se contente de faire du bruit, mais évidemment quand elle explose, personne ne sait qu’il ne s’agit « que » d’une ses bombasi .

J’étais donc arrivée le 16 août. Et il n’était évidemment pas question de se balader un peu dans la région où des zones entières étaient  interdites. Les villageois qui y vivent pouvaient les quitter, mais alors ils ne pouvaient plus retourner dans leur village. J’ai même refusé la mort dans l’âme une invitation des footballeuses d’Hakkari à passer quelques jours avec elles.

On disait qu’à diverses reprises le PKK avait installé des checkpoint en pleine ville. Je n’ai pas été témoin de tels faits. Mais si ces checkpoint de « leurs guérillas » ne semblaient pas inquiéter  la population, tout le monde se demandait comment cela allait tourner. L’ambiance était telle, que Süleyman ne m’a pas laissée une seule fois sortir seule. Même pour aller faire une course à 100 mètres de là, un des enfants m’accompagnait systématiquement. Et j’accélérais le pas à chaque fois que je passais devant le poste de police, gardés par des policiers sur armés. Pas envie de me retrouver éventuelle victime collatérale.

Il nous a même réprimandées, quand la veille de la fête, on est allé faire des emplettes, avec sa femme et les filles de la maison, après le dernier repas d’iftar  : « Pourquoi vous ne les faites pas dans la journée ?  On ne sait pas ce qui peut se passer. Une bombe peut exploser à tout moment ! ».

Seulement, comme dans le reste du pays, les femmes avaient passé la journée entre grand ménage et fourneaux. Donc les courses, c’était pour la nuit.

Et nous n’étions pas les seules. Ce soir là  la rue principale  était la proie d’un embouteillage monstre. C’était la première fois que je voyais ça. Et comme partout ailleurs en Turquie, commerces, salons de coiffure, cafés et restaurants sont restés ouverts et envahis par la foule jusqu’au petit matin.

Les cireurs de chaussures n’ont pas chômé non plus.

Heureusement, ce ne sont pas des odeurs de poudre, mais des odeurs de grillades qui se répandaient dans le merkez cette nuit là.

…envahi par les petits commerçants de rue

Les filles avaient commencé par une halte chez la coiffeuse.

Le choix  de bijoux, c’était ensuite.

Évidemment, on n’est pas à Bodrum. Hewlêr, c’est le nom kurde d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien.

Cela étant, on n’est pas si dépaysé que cela non plus.

Les  cabines d’essayages, l’endroit idéal  pour discuter un brin  avec clientes et vendeuses, un peu surprises quand même de rencontrer une « fransiz » dans le magasin. Et qui se prêtent volontiers à une séance de pose.

Adorables les vendeuses, pourtant elles étaient épuisées. Au boulot depuis le  matin jusqu’à l’aube suivante, sans même de pause dîner « C’est Yüksekova, pas l’Europe ici ».

Pas de cadeaux de Noël, mais les cadeaux de seker bayrami.

Le lendemain, les enfants partent en tournée de maison en maison, où leur sont offerts des bonbons disposés à cet effet dans de grandes coupes. Objectif : être celle ou celui qui en récoltera le plus dans son petit sac.

En passant par la Sanat Sokak (la rue des arts) à Dersim, pendant le festival Munzur

Dans ce qui reste de l’ancienne province de Dersim (la porte d’argent) , renommée Tunceli (la main de bronze) par la République turque, ne vivent plus  que 86 000 habitants. Après les massacres et les déplacements forcés  de 1938 , puis les destructions de villages des années 90, ils sont sans doute au moins 10 fois plus nombreux à vivre dans d’autres villes du pays , dans le quartier de Gazi, par exemple  à Istanbul, d’où les premiers jours des protestations du mouvement Gezi, plus de 30 000 manifestants rejoignaient la place Taksim à 4 heures de marche de là, avant de continuer à protester dans leur quartier –  ou à l’étranger.  Et ce sont sans doute les citoyens les moins dociles  du pays.

A Dersim l’armée a détruit les villages en masse, mais elle n’a pas crée de villages korucu  – gardiens de villages – c’est dire !

Quand quelqu’un se présente comme  Dersimi , j’ajoute systématiquement  : Kurde, alévi, devrimci (révolutionnaire). Et jusqu’ici personne ne m’a contredit. Même les électeurs du CHP  constituent la  gauche de ce parti, comme la plupart des Kurdes alévis électeurs du CHP.

Ces petits tapis muraux  font partie des souvenirs proposés aux festivaliers  lors du festival Munzur . Aucun d’entre eux n’ignore qui sont les personnages représentés. Si vous êtes capables de les reconnaître, bienvenue à Dersim.

A gauche d’Ali, Sehid Riza, pendu malgré son grand âge (il avait 83 ans) en 1938. Les autorités turques n’ont jamais révélé l’endroit où son corps a été enterré.

Posé à même le sol, un portrait du chanteur kurde alévi Ahmet Kaya, dont je viens d’apprendre que la femme Gülten est originaire d’Ovacik. Mort et enterré  à Paris, peu après y avoir trouvé refuge, fuyant  une infâme campagne de presse. Le chanteur extrêmement populaire en Turquie avait commis le forfait d’annoncer qu’il préparait un nouvel album …en kurde ! Ce qui il y a moins de 15 ans de cela était apparu comme un acte haute trahison.

Les autres sont  3 icônes de la gauche révolutionnaire turque. A gauche de Sehid Riza , on reconnait le plus célèbre de tous,  le Che Guevara turc  :   Deniz Gezmis,(THKO, armée de libération turque) pendu en même temps que ses deux camarades Yusuf Aslan et Hüseyin İnan ,  à Ankara le  6 mai 1972.  Il avait 25 ans.

Sur le flanc de la colonne,  un portrait de  Mahir Cayan (,THKP-C ) camarade d’ Ertuğrul Kürkçü, député de la plate forme BDP de Dersim, tué lors d’une opération de police à Kizildere, dans la province de Tokat. Il avait 27 ans.

A gauche des portraits de Deniz Gezmis, celui  d’Ibrahim Kaypakkaya,(TKP-ML, TIKKO)  (un Alévi de Corum). Il est mort après des mois de torture en 1973, dans la prison de Diyarbakir et fait partie de ses martyrs. Il avait 24 ans.

Une balade dans la Sanat Sokak (la rue des arts) pendant le festival permet de comprendre qu’en Turquie – comme en France d’ailleurs  – l’extrême gauche a survécu aux années 70.  Elle était d’ailleurs bien présente à Taksim (et dans les rues du pays) pendant le mouvement Gezi.

 

Dersim avait protégé sa population arménienne en 1915 et  c’est sans doute la principale chose qui lui était reproché quand en 1938 la « main de bronze » de l’état s’était abattue sa population kurde alévie et arménienne.

Cette association des Arméniens du Dersim était venue d’Istanbul l’été dernier.