Censure drastique d’Internet et protection des familles et « enfants de » en Turquie

Censure Internet turquie 6 février

Dans la soirée du 5 février, la Turquie a franchi un pas de plus dans la restriction du droit de ses citoyens à être informés, créant l’émotion tant en Turquie qu’à l’extérieur du pays. Comme les médias l’ont abondamment relayés, le parlement durcissait drastiquement sa législation sur le contrôle d’Internet et donnait au gouvernement un pouvoir de censure semblable à celui de pays aussi démocratiques que l’Iran, la Chine ou l’Arabie Saoudite.

Internet n’a jamais été un espace de totale liberté en Turquie. A l’époque où je débutais mon blog, j’ajoutais systématiquement le lien vers la vidéo à destination des lecteurs de Turquie, si mon billet comportait une vidéo de la plateforme You Tube. L’accès de celle-ci leur a été interdit pendant plusieurs années. Un obscur tribunal avait pris cette décision à la suite de plaintes concernant quelques vidéos insultantes pour Atatürk. Plus tard Viméo et Blogger avaient subi le même sort. Mais les internautes de Turquie étaient tous devenus des experts dans l’art de contourner la censure en utilisant des proxys.

censure Internet turquie

Mais si l’amendement à la loi déjà existante est ratifié par le président Gül, il ne leur sera plus possible de la contourner aussi facilement . En effet, le système de censure devrait être beaucoup plus efficace et bloquera directement les URL ou l’adresse IP. L’internaute ne saura même plus que la page recherchée existe, car elle aura disparu des moteurs de recherche (actuellement il tombe sur un  avis d’interdiction)

Surtout les sites et les pages censurés ne le seront plus à la suite d’une décision de justice (pourtant déjà experte dans l’art de manier le ciseau), il s’agira d’une décision administrative, qui pourra être prise dans les 4 heures. Le TIB, une agence au sein du ministère des Transports et Télécommunications se transformera  un grand inquisiteur. Son directeur ne sera responsable que devant le premier ministre…et c’est un membre du MIT, les services secrets turcs,qui vient d’en prendre la direction.

Pour faire court, n’importe quel site pourra être censuré sur simple volonté du gouvernement. Il ne s’agira pas seulement de bloquer des sites pédopornographique, comme la loi le permettait  déjà au  TIB.

Les internautes quant à eux seront placés sur étroite surveillance : les serveurs d’accès devront conserver pendant 2 ans toutes les données les concernant, traces de navigation et e-mails. Données qu’ils seront contraints de fournir au TIB sur simple demande. Bienvenue dans l’univers de Big Brother.

Au pays des 33 millions de comptes Facebook et où Twitter fait aussi un tabac, de telles mesures font l’effet d’un brutal retour dans les années de censure militaire.

 

Il faut dire qu’avec le contrôle sur les médias de masse exercé par l’AKP, Internet est devenue une des principales sources d’information, voire la principale, pour beaucoup  en Turquie. C’est aussi sur des sites Internet comme T 24 que se sont réfugiés de nombreux journalistes limogés des journaux qui les employaient : « Nous ne regardons jamais les journaux TV, nous avons nos sites Internet », me disait cet été dans une petite ville d’Anatolie, un couple avec lequel j’évoquais l‘attentat très meurtrier de Reyhanli, un attentat qui aurait tué 51 « de nos frères sunnites » avait déploré Recep Tayyip Erdogan, qui ne semblait pas s’étonner qu’une voiture piégée sache faire le tri entre Sunnites et Alaouites dans une petite ville où la population est à moitié alaouite.

Seuls les médias proches du pouvoir avaient alors été autorisés à se rendre sur les lieux.. Raison de plus pour qu’une large part de l’opinion mette en doute la version officielle attribuant cet attentat à un obscur groupuscule d’extrême gauche dont les membres sont principalement alaouites. D’autant que le groupe de hackers RedHack n’avait pas tardé à diffuser des révélations dérangeantes pour les autorités, reprises dans de nombreux médias, notamment en anglais, comme Bianet.

Yes we ban RTE

Depuis la révolte de Gezi au printemps dernier, Recep Tayyip Erdogan ne cachait pas qu’il avait les réseaux sociaux dans le collimateur. Mais ce sont les révélations de corruption qui ne cessent de se multiplier depuis le 17 décembre dernier, atteignant sa propre famille, qui ont précipité les choses. Le groupe AKP à l’origine de ces amendements a beau comprendre une proportion de femmes bien supérieur à leur représentation au sein de l’AKP (11 sur 27 députés) personne n’est dupe sur leur volonté de protéger «  vie privée », « familles » et « enfants ».

video censuree turquie

En tout cas les premiers sites censurés après le vote de la loi, semblent montrer quelles familles et quels enfants il s’agit de protéger : des vidéos divulguant une conversation téléphonique entre Sümeyye, une des filles d’Erdogan et le magnat du bâtiment Latif Topbas, contre lequel ont été lancées des investigation dans des affaires de corruption présumée, viennent en effet d’être censurées, révèle Erkan Saka sur son blog. J’ignore si toutes l’ont été : on en compte par dizaines.

On notera au passage, que les téléphones portables ont l’air aussi d’être l’objet d’une active surveillance…(pas seulement ceux  des milieux kurdes )

Sumeyye fille et conseillère de Recep Tayyip Erdogan

J’en profite pour informer Christine Okrent qui affirmait aujourd’hui dans l’émission « Affaires Etrangères », la Turquie la fin du miracle, (très intéressante au demeurant) sur France Culture, que seuls « les fils » des membres de l’AKP (notamment Bilal Erdogan) étaient visés par les affaires de corruption, que les femmes des familles « machos »sont rarement des potiches. Ce rôle est plutôt dévolu aux belles-filles. Sümeyye est à Tayyip Erdogan ce que Claude Chirac était à son père. Quant à Emine Erdogan, systématiquement présente aux côtés de son mari, elle serait aussi une femme d’affaires avisée.

Urla villa photo Radikal

Et selon les médias turcs, elles auraient toutes les deux été les heureuses bénéficiaires de très luxueuses villas dans la petite station balnéaires d’Urla, dans la presqu’île de Cesme près d’Izmir, en échange d’une levée du classement du site en zone protégée interdite à la construction. Des universitaires auraient été « récompensés » pour avoir cautionné ce déclassement. Quant au Vali (gouverneur) d’Izmir qui s’y serait alors opposé,  sa récompense aurait été une affectation à Diyarbakir. Dans la conversation de la vidéo, Sümeyye Erdogan exprime son souhait d’aménagements pour les villas.  L’opposition CHP a porté l’affaire devant le Parlement.

Mais à quoi cela sert-il de bloquer les investigations en cours en mutant des milliers de policiers et les procureurs trop curieux si les pièces des dossiers sont présentées à la vue de tous, se propagent et sont commentés sur Internet à vitesse grand V via les comptes Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux ?

Aux dernières nouvelles, les 8 villas incriminées devraient être détruites. Peut-être que les mosaïques romaines menacées par un projet de centre commercial du groupe BIM  (à qui appartient le terrain), dans la banlieue d’Izmir vont aussi être sauvées. C’est monsieur Topbas qui est en bandeau sur la photo…encore…

Atif Topbas mosaiques BIM  photo Zaman

Mais on peut quand même se demander si tous ces braves « enfants de » et leurs richissimes amis auraient pu faire tout ce qu’ils voulaient pendant si longtemps si certains s’étaient « réveillés » plus tôt. Il y a une époque, pas bien lointaine, où on prenait plutôt la défense de la « famille », quand d’autres pointaient du doigt leur immense enrichissement personnel, dans des médias aujourd’hui très critiques. Même si la rumeur, affirmant que dans les belles villas de la famille Erdogan à Usküdar les robinets étaient en or massif, était certainement fantaisiste, Samanyolu-haber aurait  pu déjà remarquer par exemple que ces très luxueuses constructions pouvaient être le signe qu’enrichissement familial et pouvoir étaient liés. Ce que tout le monde avait  déjà remarqué  en Turquie, mais bien peu de médias.

Les leaders de l’opposition et les opposants à la drastique censure Internet en appellent au  président Gül. Va-t-il apposer un véto à cette loi si controversée ? Il doit être bien embêté : en effet, s’il loupe rarement une occasion d’exprimer sa différence avec les méthodes et les propos musclés de son ancien ami Tayyip, il ne s’est jamais opposé jusque là frontalement à lui, de crainte peut-être de faire exploser le parti qu’ils avaient fondé avec Bülent Arinç. Mais même l’UE vient de mettre en garde les autorités turques. Il va donc sans doute, comme dans d’autres cas, faire traîner sa décision jusqu’aux limites légales. Mais il devra bien trancher ce choix cornélien.

Et en attendant, les internautes de Turquie ont décidé de manifester une nouvelle fois leur colère. Ce soir les TOMA vont donc aussi être de sortie dans les grandes villes du pays.

Taksim 8 février

En effet, ils sont bien de sortie.

Taksim 8 février. Erkan Saka

On peut suivre la manifestation à Istanbul sur le compte Twitter d’Erkan Saka, à qui j’ai emprunté cette image, ou sur son compte Facebook Internetime dokunma

Autres images de la manifestation du 9 février  ICI

  Et sur celui  de Toma  voici la petite histoire qui accompagne cette image :

-« ALO FATIH (allusion à  Fatih Saraç, propriétaire de la chaîne Haber Türk, dont le téléphone aussi était écouté)

–  Monsieur…

En bande passante (journal TV) on écrit : » A Taksim, le peuple est pris d’affection pour les Toma »

– Vos  désirs sont des ordres, monsieur « 

Kurban Bayram (fêtes du Sacrifice) : Le voyage du président Gül à la Mecque… et autres destinations

 

Comme les Musulmans du monde entier, ceux de Turquie célèbrent actuellement Kurban Bayrami (la fête du Sacrifice), la plus grande fête religieuse de l’Islam.  Les grandes métropoles se vident, beaucoup profitant  de ces congés ( entre 3 et 9 jours) pour voyager.

C’est ce que fait le Président Abdullah Gül qui a choisi de se rendre en pèlerinage à la Mecque avec son épouse.  Il est ainsi le premier Président de la République de Turquie à effectuer le pèlerinage pendant son mandat. Türgut Ozal l’avait fait, mais alors qu’il était chef de gouvernement.

Évidemment, le voyage du chef de l’état s’accomplit dans des conditions différentes de celles des groupes de pèlerins, que l’on croise dans les aéroports , qui affichent leur dénuement et effacent leurs différences sociales : nus pieds dans des sandales et en toge blanche pour les hommes, longue robe et voile blancs pour les femmes.  Quant aux conditions d »hébergement ce ne devrait pas être mal non plus.  Le couple présidentiel est en effet invité par le  roi Abdallah d’Arabie Saoudite en personne. Il faut dire qu’Abdullah Gül connaît bien le royaume où il a travaillé comme économiste pour la banque islamique de Développement.

Le couple présidentiel  se déplace en (bonne) compagnie : Le Président des affaires religieuses (Diyanet), le Ministre des sciences et des technologie et la députée Meral Akşener font aussi  le pèlerinage . Mercredi  16 octobre, ils ont  échangé leurs vœux avec d’autres pèlerins turcs.

Le président Abdüllah Gül en pèlerinage à la Mecque

Mais tout  déplacement présidentiel, y compris  un pèlerinage et un séjour privé chez le souverain du pays est aussi  un acte politique. Et le président turc a profité de l’occasion  pour  rencontrer  d’autres leaders musulmans : le président du Pakistan, celui du Kazakhstan et le premier ministre de Jordanie.

La plus grande fête religieuse de l’Islam n’est pas une période polémiques (c’est même la trêve ). Cela étant dit,  je ne suis pas certaine que le pèlerinage présidentiel ravisse le très croyant chef de gouvernement, Recep Tayyip Erdogan qui n’a pas abandonné son rêve de devenir le premier président d’un (futur) nouveau régime (semi) présidentiel de Turquie,  projet que les amis de l’actuel président ne voient pas d’un bon œil.  Or un tel voyage est évidemment un coup de projecteur supplémentaire sur le consensuel Abdullah Gül , qui  régulièrement ne manque pas de se distinguer de positions  « à poigne » de « Tayyip« , comme on appelle  en Turquie le chef du gouvernement (qu’on l’adore ou le déteste)

Il est possible (mais j’avoue que ce n’est que spéculation) que l’invitation royale ne soit pas sans lien avec la situation régionale, et notamment avec  celle de l’ Egypte.   Jusqu’ici le gouvernement turc  a une position intransigeante  et refuse de reconnaître les  autorités égyptiennes mises en place après le coup d’État de juillet, continuant de reconnaître  le gouvernement Morsi comme le seul légitime. Son renversement  n’avait  pas  déplu par contre aux autorités saoudiennes qui ne portent pas les Frères Musulmans dans leur cœur.  Or dès le début de la crise égyptienne, Abdullah Gül a eu une position  plus nuancée que le chef du gouvernement.   Fin septembre  à l’ONU il  appelait à la reprise du processus de démocratisation en Egypte, à des élections libres et à la libération de Morsi. Mais il  n’était  pas question de son rétablissement à la tête du gouvernement dans ce discours.  De là à voir dans cette visite  l’amorce d’un futur rétablissement des relations diplomatiques entre les deux États, ce serait beaucoup s’avancer. ..

 

Quand certains s’envolaient pour le pèlerinage, des millions d’autres ont pris la route des vacances rendant  visite à la famille  ou en direction des plages, qui retrouvent une allure estivale !

(Oh la la  ! Les grandes chaînes de TV si soucieuses de ne pas déplaire aux messieurs du gouvernement ont-elles osé montrer de telles images ? Où ont-elles prudemment choisi de cacher ces seins que certains ne sauraient voir ?…)

 

 

 

 

Kurban Bayram, vacances sur la côte méditerranéenne.

Et surtout , quelque soit le lieu et la façon dont il est célébré ,  hepimizin kurban bayrami kutlu olsun !

Le président Gül à Rize : encore un complot ?

Tandis que Recep Tayyip Erdogan de retour du Maghreb perdait patience et faisait tomber le poids de sa colère  sur le mouvement Gezi Park, ce qui signifie lancer  à nouveau les forces de police à l’attaque, avec une violence qui laisse le monde entier ébahi, le président Gül, lui,  en profitait pour aller faire une balade ….sur la Mer Noire !

Et c’est de Rize, qu’il a lancé un appel au dialogue – Ce alors   qu’Erdogan s’apprêtait justement à rencontrer une délégation (j’ignore comment elle a été  choisie ) du mouvement Gezi Park.  Rize, autant dire le fief de son compagnon de route depuis la fondation de l’AKP, devenu rival pour la présidentielle.

Il l’a fait sur un ton posé, sans insulter personne, ni voir dans ce mouvement un complot de l’étranger, des vendeurs de bière de Taksim, du taux d’intérêt,  des profiteurs de la chute du cours de la bourse (qui n’a pas apprécié la colère du premier ministre, apparemment). Il n’a pas non plus entendu parler de profanateurs de mosquée.

Il n’a pas non plus pris  les manifestants pour des débiles mentaux en qualifiant  les occupants de  Gezi Park de « ces enfants que nous aimons » ( à la différence de  ces méchants » groupes marginaux » )  … mais qu’il est temps que « leurs parents rappellent à la maison« , comme l’a fait Mutlu, le gouverneur d’Istanbul, quelques heures avant que ces braves enfants  soient chassés de Gezi Park à coups  de matraque et de gaz lacrymogène.

Bref,  il s’est montré une nouvelle fois comme  celui qui tient à  apaiser les tensions, ce qui doit en rassurer pas mal en Turquie , et ce  qui est quand même le rôle de celui qui est à la tête d’un État.

Non sans envoyer une flèche bien aiguisée, en désignant comme principal responsable de  tous ces événements, la violence employée dès le premier jour contre le petit nombre de personnes qui  occupaient Gezi Park – ce que tout le monde a immédiatement compris  a-t-il ajouté.

Il y a quelques semaines, madame Gül affirmait en parlant du cinéma Emek,  voué lui aussi à devenir un centre commercial, que certains aiment le « neuf », mais qu’elle trouve, elle,  que l’ancien est beau. Peut-être préfère -t-elle aussi les arbres aux casernes et aux centres commerciaux ?…

Bref, cette fois c’est des plantations de thé de Rize que semble venir le dernier complot.

 

Taksim, 3 clichés et Baden Baden …pardon Rabat.

J’ai choisi trois clichés sur le site d’Erkan Saka pour illustrer ces journées de protestations en Turquie.  Celle-ci est pour ceux qui ont du mal (ou ne veulent pas) imaginer ce qu’arroser de gaz lacrymogène signifie.

 

Pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais…Dimanche 2 juin, quand CNN (international) montrait les images des protestations, CNN Turquie tentait d’adoucir les moeurs en proposant un reportage sur…les pingouins.  (merci à la lectrice qui m’avait envoyé le cliché).

 

Je ne sais pas si ce manifestant est Kurde mais le V de la victoire en Turquie,  se traduit par biji APO (vive Öcalan ) et  est (enfin était jusqu’à  peu) considéré par la justice comme étant  « de la propagande pour un mouvement terroriste ». Faire le signe de la victoire était donc passible d’une peine de prison.

 

Première  victoire pour le mouvement : alors que Recep Tayyip a quitté la scène turque pour Baden Baden, pardon Rabat (où sa majesté le Roi du Maroc ne l’a pas reçu), le président Gül (qui a bien l’intention de le rester en 2014) joue comme à son habitude l’apaisement. Et aujourd’hui, après l’avoir rencontré, c’est  le vice premier ministre Bülent Arinç qui  a présenté les excuses au nom du gouvernement pour la violence de la répression de ces jours derniers. (deux morts , au moins 1500 blessés et au moins autant de gardes à vue) , ce qui n’est pas dans ses habitudes  – comme les familles des 34 civils d’Uludere  massacrés par « erreur » par les F16 de l’armée le savent.

Le président turc a aussi eu une entrevue avec Sirri Surreyya Önder,sorti de l’hôpital.

Mais c’est un peu tard pour réussir à calmer les choses. Et si depuis dimanche les forces de l’ordre se font plus discrètes à Taksim, ça continue de  barder ailleurs (un des deux morts a été tué par balles à Antakya, Antioche ! sur la frontière syrienne – tiens donc)

Espérons qu’une des conséquences de ce mouvement ne sera pas  des couacs dans le processus de paix avec le PKK….. Ce n’est évidemment pas l’enjeu , mais on ne sait jamais.

La plupart des  villes kurdes du pays sont restés à l’écart de ce mouvement. Et en ce qui concerne les municipalités BDP, ce n’est évidemment pas par sympathie pour Recep Tayyip Erdogan que leurs sympathisants ne descendent pas dans la rue.

Ce n’est pas par crainte non plus  des gaz lacrymogènes et des jets de flotte des camions à eau. Cette ambiance, ils ont l’habitude  à Diyarbakir ou à Hakkari.

 

 

 

Monsieur le Président, je voudrais vous embrasser (Tunceli)

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Pour voir la video

Depuis la visite de Turgut Ozal en 1990, aucun chef d’Etat turc ne s’était rendu dans la province de Tunceli. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas un fief AKP. La seule province du pays où la population alévie est très largement majoritaire, est kurde, alévie et de gauche non nationaliste, avec même une forte tendance extrême gauche. C’est le symbole même des trois K (Kurt, Kizilbas, Kommunist) abhorés par le coup d’Etat militaire de 1980.

La municipalité est DTP (pro-kurde). Jusqu’aux dernières élections municipales en Avril 2009, Tunceli –  de son nom non turquifié Dersim, comme le rappellent des banderoles d’accueil –  était la seule municipalité conséquente  à être dirigée par une femme en Turquie. Elle l’est toujours et depuis d’autres, surtout DTP, ont suivi son exemple.

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Pourtant, l’accueil que vient d’y recevoir Abdullah Gül a de quoi faire pâlir d’envie certains.

 Verbatim de la vidéo.

 Un écolier dans la foule :

–>Monsieur le Président! Monsieur le Président !

–>Monsieur le Président, je voudrais vous embrasser. Est-ce que je peux venir?  

(Il franchit le cordon de sécurité, suivi de quelques camarades)

–>Je peux vous embrasser ? »

(Il lui baise la main puis lui saute au cou.) Le gamin se lance ensuite dans un discours que je  n’arrive pas à entendre, mais qu’un commentaire nous décrypte. Merci à son auteur

« En fait, le petit gosse dit au Président, sauf erreur de ma part bien sur:

– il y a un sujet sur lequel nous ne voulons pas d’argent Monsieur le Président. Nous ne voulons pas de barrages pour le Munzur. Nous ne voulons pas qu’il soit porté atteinte à la nature.

Et il termine par un slogan: » que soient brisés les bras qui touchent au Munzur! »

C’est bien un petit Dersimli , ce gamin ! Gül lui demande de se calmer un peu, mais visiblement son enthousiasme et sa sincérité  lui plaisent  bien. Une interprétation est toujours risquée, mais il reconnait peut-être là une graine de vrai politique dans cet enthousiasme (certains arrivent  ensuite à dominer leur sincérité…)

 

 

C’est quand même plus sympa que des « Touche moi pas, tu me salis » -« casse toi pauvre c…  » et  autres gracieusetés.

 

Gül à Tunceli (novembre 2009)

Gül à Tunceli (novembre 2009)

 

A Tunceli , le  président turc a été  reçu dans une cemevi (maison du cem) où il a assisté à un semah, une danse rituelle alévie. Surtout il y a allumé une bougie, ce qui est encore plus porteur de sens, quand on sait ce que la bougie, qu’un veilleur éteignait si un danger s’annonçait (venant de villages sunnites voisins, furieux d’apprendre la tenue d’un cem) trimballait de fantasmes, il y a encore peu, chez certains Sunnites persuadés que les rites alévis s’accompagnaient de séquences de fornication collective.

Au début des années 90 encore, la mère d’un copain de l’île de Bozcaada, sur la mer Egée, avait poussé un « Hi hi hi , Aleviler !  » épouvanté quand je lui avais dit avoir des amis alévis en France.

A la même l’époque, le 2 juillet 1993 , à Sivas, une foule haineuse avait assisté avec une délectation de loups gris à l’incendie criminel de l’hôtel Madimak dans lequel 37 participants à une rencontre alévie ont péri. Les principaux responsables de cet acte criminel ont été jugés, mais le rôle des services de police de la ville dans cette affaire  n’a jamais été éclairci. Et les associations alévis réclament vainement que l’hôtel soit transformé en musée et que la rôtisserie (voir vidéo) qui la jouxte soit fermée.

(URL de la vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=yMgmr6UuLe4 pour ceux qui doivent bidouiller contre la censure)

 

 

Depuis les choses ont quand même pas mal changé, et les Alévis n’en sont plus à préférer cacher leur appartenance quand ils vivent dans des zones où ils sont très minoritaires. Une amie originaire de Diyarbakir me racontait que lorsqu’elle était enfant, ses parents lui avaient bien recommandé de ne jamais révéler à ses camarades de classe qu’elle était alévie. Les municipalités n’interdisent plus non plus l’ouverture de cemevi, comme l’avait fait la municipalité Refah d’Istanbul dirigé alors par… Recep Tayyip Erdogan, l’actuel chef de gouvernement, déclenchant alors des émeutes qui avaient fait 17 victimes dans le quartier de Gazi.

 

Aujourd’hui on court moins le risque de  paraître (éventuellement) suspect  à ses nouveaux voisins turcs en se déclarant Alévi originaire de Sivas,  que (sunnite) d’Hakkari. A moins de tomber sur quelques illuminés, comme cette commerçante d’Istanbul, dont la famille  vient  d’Erzincan,  qui me certifiait dernièrement  qu’il n’y avait jamais eu d’Alévis dans cette ville. Elle ne la  ne connaissait visiblement pas. Rien d’étonnant puisqu’elle ne va jamais à l’Est, où selon elle, les Kurdes (sic) y massacrent des passagers d’autobus, des instituteurs et « même des bébés ! » avec le soutien des USA, de l’Europe; voire de la terre entière. Autant dire que je ne m’étais pas éternisée dans la boutique.

 

Cela étant face au sunnisme, qui n’est pas  religion d’Etat – la Turquie est laïque –  mais qu’on peut qualifier de  religion nationale , l’alévisme  n’est toujours qu’une religion mieux  tolérée qu’elle ne l’était. Et pour des raisons qui tiennent de la relation entre Etat et religion, mais aussi aux caractéristiques de l’alévisme (les Alévis sont aussi peu unis que les Musulmans de France) elle peine à trouver sa place.

La visite du Président Gül à Tunceli est déjà analysée par certains comme une reconnaissance officielle des cemevi. Toujours est-il que choisir Tunceli et le Dersim, région marquée par son « alévité » mais qui est aussi le cœur de la grande révolte kurde de 1937, pour relancer l’ouverture démocratique en direction des Alévis était un symbole fort. Il a aussi insisté sur les diversités qui font la richesse d’un pays. Message reçu,  même si comme le souligne le responsable local de l’association Pir Sultan Abdal, un symbole doit être suivi d’actes, en rappelant que le Président Demirel avait assisté aux festivités d’Haci Bektas en Août 1997, sans que ça n’ait débouché sur des avancées concrêtes.

Gül à Tunceli (novembre 2009)

La liesse de la population s’est  donc accompagné de revendications , demandant la reconnaissance des cemevi comme lieu de culte  (elles ont le statut d’associations culturelles), mais aussi  l’arrêt du projet hydraulique qui doit noyer la superbe vallée de Munzur (ça a commencé ), le retour des cendres de Seyit Riza – excécuté à l’âge de 85 ans – et des autres responsables de la révolte de 1937 ou  la libération de Yusuf Kaplan, un prisonnier politique âgé de 86 ans. Ou pour demander du travail : le taux de sous emploi est très élevé dans la région.

 

 

N’empêche, l’accueil fait au Président  par la ville la plus contestataire du pays, et parmi les plus hostiles au parti dont il est issu, pourrait donner quelques idées à ceux qui s’imaginent pouvoir adoucir les fractures, réelles ou supposées; de notre pays en chargeant un ministère de vous forger une identité nationale.

 

Gül à Tunceli (novembre 2009)

 

NB : renseignements pris, un des deux réalisateurs du documentaire iki dil bir bavul est originaire de Tunceli. L’autre est turc.