Le seul député CHP d’Adiyaman rejoint l’AKP : ses électeurs alévis doivent être ravis.

La province d’Adiyaman n’avait qu’un député CHP (opposition kémaliste) .  Les 4 autres étaient AKP. Le parti de Recep Tayyip Erdogan y avait emporté 67 % des suffrages aux élections législatives de 2011  ! Un beau score . Et dorénavant  la province  qui, au début des années 2000 encore était dirigée par le CHP, n’est  plus représentée que par  des députés pro gouvernementaux.

5 députés sur 5 ! A ma connaissance c’est le seul cas en Turquie où le parti gouvernemental domine ainsi de façon exclusive.

Une prouesse acquise grâce à la bonne volonté de Salih Firat,   le seul député CHP, qui  vient de retourner sa veste et de rejoindre l’AKP. Sans demander l’avis de ses électeurs bien sûr. Or le député, lui même  sunnite, devait largement son élection aux voix alévies de la province. Et ce n’est certainement pas  « les Alévis sont musulmans et le seul lieu de culte des musulmans est la mosquée » répété dernièrement par Recep Tayyip Erdogan qui a pu les faire changer d’avis ces derniers temps.

Chacun sait en Turquie que les Alévis ne fréquentent pas les mosquées. Avec leur urbanisation et surtout depuis l’émigration vers l’Europe, leur lieu de culte est la cemevi. (maison du cem) Au village,  ils n’en avaient pas de spécifique. Et ça m’étonnerait que les Sunnites religieux  apprécieraient beaucoup  qu’ils accomplissent leurs rituels, partagés par les hommes et les femmes non séparés, à l’intérieur d’une mosquée ! Cela risquerait même de se terminer très mal dans certains coins si certains avaient la mauvaise idée de prendre le chef du gouvernement au mot   !

Ce qui n’ont aucune idée des rituels alévis pourront se faire une idée en visionnant la première séquence du beau film Umuda Yolculuk – Voyage vers l’Espoir – de Xavier Koller

 

Il y a quelques mois le député d’Adiyaman avait défrayé la chronique en démissionnant de son parti en protestation   aux propos très controversés de Birgül Ayman Güler une députée de son parti. La députée d’Izmir  – une kémaliste pure et dure –  estimait qu’on ne devait pas mettre sur un pied d’égalité la nation kurde et la nation turque..  Mais prudemment, il avait choisi de siéger sous l’étiquette « indépendant » après cette démission fracassante.

Ce n’était qu’une étape. Comme le craignaient les Alévis d’Adiyaman qui avaient voté pour lui, il n’a pas tardé à porter leurs voix au parti dominant. Et aujourd’hui la démission  du député kurde semble davantage être le résultat d’une cuisine locale qu’un acte de protestation sincère.

Ce n’est pas le premier élu qui se comporte comme s’il était propriétaire des voix qui l’ont élu et change de parti après les élections . C’est même assez banal en Turquie. Il y a quelque temps  une mairie AKP touchée par la grâce (selon les sympathisants BDP qui m’en parlaient) est  passée  au BDP, sans que les électeurs n’aient été consultés par les urnes non plus.

Cela étant je me demande comment  Salih Firat va expliquer cette nouvelle étiquette à ses électeurs alévis (et sunnites allergiques à l’AKP, ça existe aussi)   d’Adiyaman ! Il va peut-être éviter de les croiser dans les rues d’Adiyaman  ou faire comme Oya Eronat, élue à Diyarbakir par les voix « fauchées » aux électeurs d’Hatip Dicle (BDP) : s’installer à Ankara et  éviter soigneusement de se rendre dans sa circonscription. Au moins pour un temps.

 

A Adiyaman des milliers de Chrétiens syriaques renouent avec leur histoire

Moins d’un mois après  l‘élection d’Erol Dora comme député  de Mardin, le premier député syriaque depuis le début de la République de Turquie, le dimanche 3 juillet a de nouveau été un grand jour pour les 25 000 Chrétiens syriaques de Turquie  et pour ceux de la diaspora, ainsi que pour les Arméniens de la région d’Adiyaman qui y partagent  les mêmes offices que les Syriaques  (en l’occurrence orthodoxes).

Dans le Diocèse d’Adiyaman, jadis un centre syriaque important, Chrétiens syriaques et arméniens forment une petite communauté de quelques centaines de personnes ( mais peut-être davantage) Ils sont environ 150 à Adiyaman, et seraient deux fois plus nombreux dans la petite ville de Kâhta.

Mais ce dimanche 3 juillet , ils étaient des milliers à se rendre dans cette ville de l’Est du pays, venus de Malatya, d’Urfa, de Mersin, d’Antioche (Hatay) ou d’Istanbul, mais aussi de toute l’Europe et même des Etats -Unis (et sans doute des pays voisins Irak et Syrie). Certains revenaient  pour la première fois dans une région qu’ils avaient quittée cinquante ans auparavant. Ils y assistaient à la première messe  célébrée conjointement par le métropolite d’Adiyaman Melki Ürek (ordonné en 2006) et celui d’Istanbul Yusuf Cetin, dans l’église Mor Petrus Mor Paulus, dont la restauration vient de s’achever et qui était fermée depuis le début de la République.

Les métropolites d’Alep, d’Izmir, d’Ankara étaient aussi présents selon les Urfa Haber qui consacrent un article à l’événement. Le gouverneur (Vali), le maire AKP, le chef de la police  d’Adiyaman, le consul européen d’Adana, et des représentants de la société civile assistaient aussi à l’office.

 

Il faut dire que l’événement est d’importance. C’est  la première réouverture d’une église syriaque métropolitaine depuis la fin  de l’Empire Ottoman.

 

C’est grâce à l’opiniâtreté de Melki Ürek qu’elle a été possible. En effet, cela fait 9 ans que le métropolite d’Adiyaman se débat contre la bureaucratie turque pour obtenir l’autorisation de restaurer la superbe église Mor Petrus Mor Gabriel. Une restauration qui a enfin pu débuter il y a dix huit mois, grâce au soutien de Egemen  Bagis, le négociateur du gouvernement turc pour l’Europe, et à la politique d’ouverture démocratique initiée par le gouvernement AKP. C’est l’adoption en 2008 de l’article 5737 qui régule les biens des fondations non musulmanes qui a permis de débloquer la situation. En effet, dans les années 90  les biens de l’église syriaque qui jusqu’alors appartenaient à la communauté syriaque étaient  devenues propriétés de la direction générale des fondations.

J’avoue ne pas y connaître grand chose sur ces histoires de biens des communautés chrétiennes (ou alévies ). Mais ce qui est certain c’est que ces toutes dernières années, les restaurations d’églises se multiplient dans la région ( à Malatya, à Diyarbakir, à Nusaybin… et bien sûr sur l’île d’Ahktamar dont l’église a fini par retrouver sa croix.). Et  c’est indéniablement un phénomène nouveau.

Il y a quelques années j’avais visité une très belle église syriaque récemment restaurée à Urfa. Mais elle était transformée en musée et en centre culturel. Alors qu’à Adiyaman Mor Petrus Mor Paulus est ouverte au culte, ce qui signifie la renaissance d’une communauté, aussi peu nombreuse soit-elle (cela étant les originaires d’Adiyaman continuent peut-être à former une communauté dans l’émigration, à Istanbul et  à l’étranger…où il est probable que certains conservent des liens avec d’ anciens voisins sunnites ou alévis d’ailleurs).

Lors de la première législature AKP, Ahmet Necjet Sezer, le très kémaliste Président turc bloquait toute initiative en faveur des biens des communautés chrétiennes.

Tout est loin d’être réglé pour autant, comme le montrent  les procédures auxquelles sont confrontés les moines du grand monastère de Mor Gabriel dans la région de Tur Abdin, ( province de Mardin). Et ce n’est pas le seul exemple. La question  des libertés  des minorités, religieuses ou linguistiques – qui pour le moment ne restent que des tolérances qui petit à petit s’élargissent – devraient être au centre des débats lors de l’élaboration de la nouvelle Constitution.

Mais en attendant que les députés se mettent à la tâche – et commencent par résoudre la grave crise parlementaire qui affecte le parlement, boycotté par le tiers des députés, dont ceux du BDP, le parti d’Erol Dora, le député syriaque – c’est la société qui renoue avec un passé plus ou moins enfoui. Évidement  ça  déplait à certains, comme  aux TIT (brigades de la revanche turque) qui menacent à nouveau ces derniers temps, ce qui inquiète Orhan Kemal Cengiz dans Today’s Zaman.

Et qui sait, peut-être qu’un jour prochain, Hakkari à son tour accueillera ses exilés syriaques (surtout des Nestoriens je crois) et arméniens, qui vivaient encore dans la province au début des années 60.

La danse du loup et des moutons (Diyarbakir – Adiyaman)

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

Le dernek de Bulam (Adiyaman, çelikhan)  possède une troupe folklorique qui a donné elle aussi une prestation à l’occasion du Senlik de Zerban, le 9 Août dernier.

La danse du loup et des moutons qu’ils ont présenté est de Diyarbakir. Mais les costumes sont d’Adiyaman.

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

En attendant que la danse commence…

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

Les musiciens…

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

D’abord les filles. J’avais cru qu’il s’agissait de bergères. En fait ce sont les brebis.

Pour ceux qui trouveraient que ça détonne sur la photo, je n’allais pas garder les baskets hors champ, pour faire davantage couleur locale.

J’avais trouvé immonde le procédé  de documentaristes qui avaient fait retirer sa montre à un jeune et très beau tahitien, qui se faisait tatouer de façon traditionnelle (il en bavait!) à l’occasion d’un festival de tatouages sur l’ïle de Raiatea. Apparemment la montre ne cadrait pas avec l’image du « bel indigène polynésien ».

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

Les garçons, avec en tête du groupe, le loup.

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

Il se distingue du groupe.

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

Voilà encore le loup. Un superbe danseur, non seulement par sa grâce et son agilité.

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Mais son visage rayonne, même quand ceux de ses partenaires commencent à marquer la fatigue (il fait très chaud). Les autres dansent, il est habité par la danse.

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

Voici le loup aux prises avec le berger.

la danse du loup et des moutons - Bulam 9 août 2009. photo anne guezengar

Leur lutte prend des formes assez acrobatiques.

Bien sûr à la fin c’est le berger qui l’emporte.

senlik à Bulam (photo anne guezengar)

Grâce aux téléphones portables notamment, beaucoup d’amateurs pour photographier les danseurs. D’autres ont fiilmé toute la prestation. Il ne faut pas se fier aux apparences. Ce n’est pas parce qu’on porte un costume traditionnel  de villageois et que devant sa maison on a peut-être un tas de tourbe destinée à  se chauffer l’hiver, qu’on ne maitrise pas, comme ailleurs, la technologie « high tech »…

 

 

Jeunes Gitanes démarchant à Bulam (Adiyaman)

petites gitanes Bulan (photo anne guezengar)

Ces deux jeunes gitanes venaient de grimper à pied la piste qui conduit au village. La plus grande porte sur l’épaule un ballot rempli de linge de maison (draps, nappes etc..) qu’elle propose aux femmes des villages traversés.  Beyaz teze est trop pauvre pour pouvoir se laisser tenter. Elle leur offre quelques feuilles de thé dans un morceau de papier plié que la petite glisse dans sa jupe. Elle est aussi chargée d’un bidon de plastique dans lequel elle dépose les morceaux de sucre qu’on leur a donnés dans d’autres maisons où elles sont passées.

Quelques heures plus tôt, près de la source et du turbe, des garçons de la kasaba auraient manqué de respect à la plus grande. Une voisine, qui était aussi là bas, pour un pique nique en famille, leur apprend qu’elle les avait remis à leur place. Elle est chaleureusement remerciée.

petites gitanes Bulan (photo anne guezengar)

Evidemment, une vraie étrangère au village, j’étais un objet de curiosité. La petite surtout m’observait de ses grands yeux noirs que je trouvais magnifiques.

« Ne kadar güzelsin! » (que tu es belle !).

Les blondes aux yeux clairs sont plutôt une rareté dans ces montagnes. Mais un tel cri du cœur fait plaisir.

La culture du tabac et 3 générations à Bulam (Adiyaman)

Séchage du tabac , Bulam (photo anne guezengar)

En été, les parents de mon amie se lèvent très tôt, avant que l’aube soit levée, pour aller récolter le tabac. Ils remonteront des champs pour prendre le petit déjeuner, à 10 heures passées.

Quand le soleil de l’après-midi commence à décliner et que l’air se rafraichit un peu, ils s’installent au pied de la maison pour lier le tabac, feuille par feuille, sur une ficelle. Ensuite, ces longues guirlandes vertes sont suspendues pour le séchage à l’arrière de la maison.

Pendant les mois d’été, beaucoup de villageois reviennent de la ville où dorénavant ils vivent (Adiyaman, Adana et Mersin surtout) pour la récolte du tabac dans les champs qu’ils ont conservés. C’est assez fréquent que seules les femmes viennent s’en charger avec leurs grands enfants ou des frères, les maris restant travailler à la ville.

Séchage du tabac , Bulan (photo anne guezengar)

Tous les villageois fument des cigarettes roulées avec leur propre tabac au goût parfumé, sans ajout de goudron et de produits conservateurs. La mère et la grand mère de mon amie roulent aussi les leurs.

Comme dans chaque foyer, même aussi modeste que celui des parents de ma copine : l’antenne parabolique. Une bloggeuse qui rapportait le bref séjour touristique qu’elle venait de faire dans la région kurde, s’horrifiait sur son blog de toutes ces antennes qui, selon elle, « polluaient le paysage » de la vieille ville de Mardin et dont elle « aurait largement pu se passer ». Peut-être aurait-il suffit qu’elle franchisse le seuil de quelques maisons pour qu’elle comprenne qu’une ville est faite d’abord pour ses habitants. La première fois qu’il m’avait reçue, le père de mon amie avait allumé pour moi DEM-TV , une chaîne alévie accessible uniquement par satellite, qui diffusait un clip en kurde. « bak, Kürtçe söylüyor » (regarde, ça chante en kurde) m’avait-il dit, les yeux brillants de plaisir.

Ca m’étonne un peu, cependant, qu’on puisse vivre en Turquie sans avoir remarqué que même de simples chansons en kurde ne sont pas très fréquentes sur les chaïnes herziennes,même si c’est de moins en moins vrai, et en ignorant qu’il n’y a pas si longtemps, c’était une interdiction qui pouvait jeter en prison ceux qui l’outrepassaient. J’ai des mères d’amis, ne parlant que kurde, qui depuis des années ne regardent que Roj-TV et ses clips à la gloire des « héros » et « martyrs »  de la montagne kurde (PKK). Ce sont leurs enfants, qui zappent aussi sur les chaînes turques. Cela n’a pas empêché certaines de ces femmes de voter pour le parti de Tayip Erdogan, parce que c’est un bon musulman, aux élections législatives de 2007 (et pas forcément tous leurs enfants). Au village alévi personne n’a voté AKP par contre. Seules des familles sunnites de Bulam, la kasaba, dans la vallée l’ont fait. Les votes des alévis de Bulam se sont partagés entre DTP (le parti pro kurde) et CHP (le parti kémaliste). L’été dernier, la municipalité était DSP (sociale démocrate) et le maire alévi. J’ignore encore s’il a été reconduit en mars dernier.

Quant au père de mon amie, qui parle bien mieux le kurde que le turc, même s’il est sincèrement heureux d’entendre sa langue à la télévision, sa chaine préférée reste Dugun tv . Il peut regarder pendant des heures les films de mariage diffusés à longueur de journée par cette chaîne, accessible, elle aussi, par satellite.

Séchage du tabac , Bulan (photo anne guezengar)

Mon amie m’avait souvent dit que son père était très gentil. Mais à ce point, s’en est émouvant. A l’instant même où on le rencontre, on sait que « quand il vous regarde, il n’a rien derrière la tête« , pour reprendre l’expression d’une copine turque, quand elle évoque ceux qui ne recherchent jamais un intérêt personnel dans leurs rapports humains. C’est sa femme, Beyaz teze (tante la Blanche), comme tous les villageois l’appellent, qui décide dans le foyer. Lui, je crois que c’est un rêveur. Il parle peu, sans être du tout un taciturne. Il aime aller faire les courses chez le bakkal (épicier). Pour cela il faut descendre au bourg, à plusieurs kilomètres, puis remonter. Trajet qu’il accomplit seul, à pied et très vite.

Beyaz teze porte la coiffe traditionnelle des femmes de Bulam depuis son mariage. Les jeunes filles (kiz) ne la portaient pas. Cette coiffe est fabriquée à Urfa. C’est dans son vieux marché couvert qu’on se la procure. Elle se compose d’un socle en cuivre, qu’on orne de foulards tressés.

Elle fait partie des dernières femmes à la porter. Même au village, les femmes de la génération suivante l’ont abandonnée. Et presque toutes celles qui vivent dans les villes y ont renoncé. L’été précédent, sa soeur, installée à Adiyaman, était cependant ravie de la remettre le temps de quelques photos.

Tasliköy - Bulan- (Adiyaman) (photo anne guezengar)

Mon amie, quant à elle, ne porte le foulard villageois que lorsqu’elle se rend au village de ses parents ou de ses beaux-parents. Dans le quartier alévi de Malatya où elle vit, quasiment toutes les femmes vont tête nue. A Malatya, ville très conservatrice, c’est à l’importance des femmes non « couvertes » qu’on peut repérer les quartiers alévis (et chrétiens, mais ces deux communautés vivent dans les mêmes quartiers).

C’est une des rares femmes que je connaisse en Turquie qui ne regarde jamais la télévision. Quand les enfants sont absents de la maison, elle met de la musique. Des chansons kurdes ou des türkü surtout. Lors de mon premier séjour chez eux, elle et son mari avaient même téléphoné à une radio alévie de Malatya et j’ai eu ma chanson , avec une dédicace à mon intention, sur les ondes. « La glacière arrivera jeudi sur le Taporo, dites à tatie d’aller la chercher » en moins, ça m’a un peu rappelé l’émission « allo, les îles » que j’adorais écouter sur radio Tahiti. Mais je n’y avais jamais eu de dédicace à mon intention.

Tasliköy - Bulan- (Adiyaman) (photo anne guezengar)

Elle était déjà mariée et bientôt mère de famile quand elle avait l’âge de sa fille. Celle-ci fréquente le lycée, comme son frère ainé. Mais elle préfère de beaucoup le football où elle excelle. Repérée par la fédération, elle se rend régulièrement à Istanbul, que sa grand-mère n’a jamais vue, reçue dans des familles de footballeuses qui aimeraient bien qu’elle intégre leur club et proposent de se charger de sa scolarité. Mais son père trouve qu’elle est encore trop jeune pour vivre loin de sa famille. Elle venait d’être suspendue pour deux matchs pour s’être emportée contre un arbitre. Avec l’âne de son grand-père, elle sait que ça ne sert à rien, là non plus, de s’énerver. Il n’a pas tardé à repartir et dans la direction désirée cette fois.

Turquie : Géographie officielle et géographie réelle (conseils aux voyageurs)

Siverek

Quand on voyage en Anatolie en s’écartant des grandes routes ou des itinéraires touristiques, il vaut mieux avoir toujours à l’esprit qu’il y existe deux cartes : la carte officielle, que ceux qui y vivent ne connaissent pas forcément  et la carte réelle.

L’été dernier, j’ai rejoint une amie qui  passait quelques jours au village de ses parents, un hameau kurde alévi niché dans la montagne d’Adiyaman. Je l’y avais déjà accompagnée l’été précédent, sans avoir eu alors besoin de me préoccuper de la façon de s’y rendre.

Siverek (photo anne guezengar)

C’est dans ce genre de situation que le téléphone portable peut montrer son utilité. J’ai contacté mon amie alors que j’étais dans le  minibus qui m’amenait de Siverek et elle m’a expliqué le trajet  à suivre.  » Tu vas jusqu’à la gare routière d’Adiyaman, d’où tu dois prendre un  minibus jusqu’à Bulam, la kasaba (bourg). De là téléphone. Nous trouverons quelqu’un pour te conduire au village « . En m’entendant répéter le nom de Bulam au téléphone, un passager qui allait à Adiyaman s’est improvisé mon guide. Se rendre au village était donc à priori un jeu d’enfant, quoique l’éditorial d’Ahmet Altan publié ce jour là dans le quotidien  Taraf, que ce dernier lisait, aurait pu me mettre la puce à l’oreille. Il s’intitulait « Berfin » , un nom kurde de fleur et un prénom toujours interdit.

près de Bulam (photo anne guezengar)

Une crevaison à l’entrée d’Adiyaman, et le minibus qui desservait Bulam venait de partir. J’ai du me résoudre à attendre celui qui conduisait à Celikhan, la kasaba voisine où je trouverais un « servis » qui s’y rendrait. A un moment, en chemin, il me semble reconnaître la route menant au village et le carrefour où l’été précédent nous avions attendu avec mon amie, nos sacs pour le WE et toutes les provisions que nous apportions à ses parents, qu’un  « servis » ou un voisin motorisé s’arrête. Ce qui n’avait pas tardé à se produire. Pour quelques TL le conducteur d’un side-car coloré nous avaient amenées jusqu’au seuil de la maison, un peu à l’étroit avec tout notre chargement (j’avais refusé la proposition de grimper dernière le chauffeur, préférant éviter une première arrivée au village agrippée à un villageois, fût-il un cousin éloigné de mon amie) mais en ayant tout le loisir d’admirer le paysage. La piste qui monte au village était un peu raide, mais la vue panoramique sur la vallée et les plantations de tabac était superbe. Et puis de notre véhicule, on pouvait profiter du début de fraîcheur que l’altitude apportait.

Bulan, Tasliköy (photo anne)

Mais en lisant le nom de Pinarbasi  inscrit sur le panneau indicatif, j’ai renoncé à demander au chauffeur de me laisser descendre à ce croisement. Ma mémoire des lieux devait me trahir. J’ai donc fait le détour par Celikhan, d’où quelques heures plus tard je reviendrais sur mes pas… pour finalement emprunter la route que j’avais en fait bien reconnue ! Pinarbasi était le nom officiel de Bulam, héritage de la volonté de turquifier le pays en lui faisant perdre sa mémoire kurde, chrétienne et plus généralement  » non turque « . Mais il n’existe que pour quelques bureaucrates qui n’y ont pour la plupart jamais mis les pieds. Ni ses habitants ni tous ceux que j’avais croisés en chemin, ne l’ont adopté.  Avoir oublié qu’en Anatolie il faut avoir deux cartes dans la tête, la carte officielle à laquelle il vaut mieux éviter de trop se fier et la carte réelle, celle de ceux qui y vivent, m’avait coûté une petite errance avant d’atteindre le village de mon amie.

Un malentendu à mettre sur le compte de mon manque de présence d’esprit ce jour là. Quelque temps plus tôt en effet, j’avais passé quelques jours dans un village du district de  Yüksekova (Gever) près de la frontière turco irano irakienne . Comme j’envisageais de me rendre en ville pour y faire quelques courses, l’ami dans la famille duquel j’étais reçue m’avait mise en garde  »  Pour revenir, ne cherche surtout pas un minibus conduisant au village de Karli (le nom inscrit sur le panneau communal). A Yüksekova, personne ne saura de quel village il s’agit !  » C’est celui de Befircan, connu de tous, qui m’avait permis de trouver sans difficultés le minibus qui m’y avait ramenée.

J’aurais donc du me souvenir que dans cette région il valait mieux se méfier des panneaux sensés vous indiquer où vous êtes.

Quelle que soit l’origine de l’ancien nom du village, il est fréquent que ceux hérités de la turquisation n’aient aucun sens  pour ses habitants. Lors d’un réveillon de premier de l’an avec la communauté alévie Askale de ma ville  – et leurs cousins de Francfort –  où les albums photos de leurs villages de la vallée de la Karasu d’où je revenais, avaient crée l’attraction, personne ne parlait de Sazliköy mais toujours de Liç dont les images sous les premières neiges que je rapportais avaient été vues et revues par certains convives. Au cours  de cette soirée, les vieilles plaisanteries fusaient, qui qualifiaient les Liç (de la vallée) de « sauvages » et les Pinargaban (ancienne étape sur la route de la soie) de  « prétentieux » et s’étaient transmises jusqu’aux jeunes de la troisième génération.

Mais c’est sans doute à Izmir, sur la mer Egée, que la bureaucratie a donné la plus belle preuve de sa créativité. Les anciens noms de rue ont été remplacés par des numéros. Un ami m’apprend que les habitants originaires de Karsiyaka , l’ancien quartier levantin de la ville, s’obstinent toujours à parler de la Kilise sokak (rue de l’église), de l’Arabacilar sokagi (rue des cochers) ou de la Rayegan hanim sokagi.

karsiyaka

Une décision administrative peut changer de façon autoritaire le nom d’un village, d’un cours d’eau ou d’une rue, elle  n’a  pas le pouvoir de le faire disparaître, si ceux qui sont ooncernés n’en ont pas décidé eux-mêmes. Réussir à rendre tout un village amnésique est une opération assez improbable.

A la fin des années 80, j’avais rencontré dans un camp de  réfugiés d’Edirne, près de la frontière turco bulgare, quelques uns de ces milliers de Turcs de Bulgarie qui  fuyaient leur pays pour échapper à la politique de bulgarisation qu’il menait à l’époque. Une femme nommée Fatma, m’avait montré sa carte d’identité et le nouveau nom, Anna, qui lui avait été attribué et que bien sûr, elle ne pouvait pas reconnaître comme le sien. Pour elle, comme pour tous ceux qui la connaissaient, et même pour moi qui venais de faire sa connaissance, elle restait évidemment Fatma. J’étais plutôt embêtée que ce soit mon prénom qu’on lui ait été ainsi refilé d’office.

Les lieux aussi sont vivants et leurs noms porteurs d’une identité, d’une mémoire et de mille histoires pour ceux qui y  vivent, y ont vécu ou y sont passés, voire même ne les connaissent qu’à travers les récits familiaux, comme la plupart des jeunes Liç avec lesquels j’avais réveillonné. La décision de changer le nom de leur village, de leurs cours d’eau ou de leur rue n’a pu être vécue que comme une brutalité, inhérente à toute volonté de dépossession, par ceux qui y vivaient.

On évoque ces derniers temps en Turquie la possibilité de redonner leur ancien nom aux villages qui en feraient la demande. Une telle mesure constituerait un pas important vers l’apaisement avec la région kurde, même si ses villages ne sont pas les seuls concernés. Surtout elle permettrait au pays de faire surgir au grand jour un pan de l’incroyable richesse qu’il avait cru devoir et pouvoir oublier. Par la même occasion c’est sa poésie qu’il se réapprorierait – les bureaucrates manquant cruellement de fantaisie.

Et en faisant correspondre sa géographie officielle avec sa géographie réelle, elle arrangerait bien les géographes. Il faut dire que les mêmes géniaux inventeurs du concept les Kurdes sont en fait des Turc des montagnes devaient être un peu fâchés avec la géographie pour avoir cru, qu’entre le Tigre et l’Euphrate, la plaine mésopotamienne était un relief de montagne.