En passant par la Sanat Sokak (la rue des arts) à Dersim, pendant le festival Munzur

Dans ce qui reste de l’ancienne province de Dersim (la porte d’argent) , renommée Tunceli (la main de bronze) par la République turque, ne vivent plus  que 86 000 habitants. Après les massacres et les déplacements forcés  de 1938 , puis les destructions de villages des années 90, ils sont sans doute au moins 10 fois plus nombreux à vivre dans d’autres villes du pays , dans le quartier de Gazi, par exemple  à Istanbul, d’où les premiers jours des protestations du mouvement Gezi, plus de 30 000 manifestants rejoignaient la place Taksim à 4 heures de marche de là, avant de continuer à protester dans leur quartier –  ou à l’étranger.  Et ce sont sans doute les citoyens les moins dociles  du pays.

A Dersim l’armée a détruit les villages en masse, mais elle n’a pas crée de villages korucu  – gardiens de villages – c’est dire !

Quand quelqu’un se présente comme  Dersimi , j’ajoute systématiquement  : Kurde, alévi, devrimci (révolutionnaire). Et jusqu’ici personne ne m’a contredit. Même les électeurs du CHP  constituent la  gauche de ce parti, comme la plupart des Kurdes alévis électeurs du CHP.

Ces petits tapis muraux  font partie des souvenirs proposés aux festivaliers  lors du festival Munzur . Aucun d’entre eux n’ignore qui sont les personnages représentés. Si vous êtes capables de les reconnaître, bienvenue à Dersim.

A gauche d’Ali, Sehid Riza, pendu malgré son grand âge (il avait 83 ans) en 1938. Les autorités turques n’ont jamais révélé l’endroit où son corps a été enterré.

Posé à même le sol, un portrait du chanteur kurde alévi Ahmet Kaya, dont je viens d’apprendre que la femme Gülten est originaire d’Ovacik. Mort et enterré  à Paris, peu après y avoir trouvé refuge, fuyant  une infâme campagne de presse. Le chanteur extrêmement populaire en Turquie avait commis le forfait d’annoncer qu’il préparait un nouvel album …en kurde ! Ce qui il y a moins de 15 ans de cela était apparu comme un acte haute trahison.

Les autres sont  3 icônes de la gauche révolutionnaire turque. A gauche de Sehid Riza , on reconnait le plus célèbre de tous,  le Che Guevara turc  :   Deniz Gezmis,(THKO, armée de libération turque) pendu en même temps que ses deux camarades Yusuf Aslan et Hüseyin İnan ,  à Ankara le  6 mai 1972.  Il avait 25 ans.

Sur le flanc de la colonne,  un portrait de  Mahir Cayan (,THKP-C ) camarade d’ Ertuğrul Kürkçü, député de la plate forme BDP de Dersim, tué lors d’une opération de police à Kizildere, dans la province de Tokat. Il avait 27 ans.

A gauche des portraits de Deniz Gezmis, celui  d’Ibrahim Kaypakkaya,(TKP-ML, TIKKO)  (un Alévi de Corum). Il est mort après des mois de torture en 1973, dans la prison de Diyarbakir et fait partie de ses martyrs. Il avait 24 ans.

Une balade dans la Sanat Sokak (la rue des arts) pendant le festival permet de comprendre qu’en Turquie – comme en France d’ailleurs  – l’extrême gauche a survécu aux années 70.  Elle était d’ailleurs bien présente à Taksim (et dans les rues du pays) pendant le mouvement Gezi.

 

Dersim avait protégé sa population arménienne en 1915 et  c’est sans doute la principale chose qui lui était reproché quand en 1938 la « main de bronze » de l’état s’était abattue sa population kurde alévie et arménienne.

Cette association des Arméniens du Dersim était venue d’Istanbul l’été dernier.

 

 

Des rues de Malatya honorent Hrant Dink et Ahmet Kaya

La municipalité AKP de Malatya a décidé de donner des noms identifiables aux 2400 rues de la ville. Il faut dire que la bureaucratie qui a mis tant de zèle à supprimer les noms de lieu (villages, rivières et même rues) non « ethniquement purs » a manqué cruellement d’imagination quand il s’est agi de les renommer ou d’en nommer d’autres. Ainsi il y aurait à Malatya des douzaines de  « rue de l’école » : la 1ère rue de l’école, la 2nd rue de l’école etc..etc..confiait le maire Ahmet Çakır au journal Bianet.

Comme dans les autres villes de Turquie, j’ignore si les rues où vivent mes amis à Malatya portent un nom et si c’est le cas lesquels. Au taxi on indique le nom de quartier et un repère (près de la mosquée – où personne n’entre –  par exemple).  Cela devrait donc  changer.

La ville va en profiter pour honorer ses artistes et ses écrivains. C’est ainsi que la rue où Hrant Dink est né, dans une petite maison semi-rurale  qui existe toujours dans le quartier de Çavuşoğlu,  va désormais porter son nom. A ma connaissance ce sera aussi la première rue du pays à porter le nom du journaliste arménien assassiné devant la porte de son journal Agos, il y a six ans maintenant.

Une autre rue devrait porter le nom d’Ahmet Kaya, le grand chanteur kurde qui malgré son immense popularité avait du s’exiler en France en 1999 à la suite d’une odieuse campagne de presse lancée contre lui, car il venait d’annoncer que dans son prochain album il allait chanter en kurde.  Il est mort peu après à Paris, où il repose comme le cinéaste Yilmaz Güney, comme lui au cimetière du Père Lachaise.

La chanteuse alévie Belkis Akkale aura aussi sa rue.

Ainsi que l’inoubliable  Kemal Sunal !

La chanteuse Aynur et Lalihan (102 ans): deux dangereuses terroristes kurdes démasquées.

Bonjour l’ambiance au festival de jazz d’Istanbul. De grands amoureux de leur patrie en danger y ont démasqué l‘ennemie à abattre : la chanteuse kurde Aynur Dogan. Rendus hystériques lorsqu’elle a entamé une chanson d’amour en kurde,  c’est avec le plus grand courage qu’ils l’ont huée, exigeant qu’elle chante en turc,  et matraquée de bouteilles de flotte  pour finir par obtenir ce qu’ils voulaient. Malgré les applaudissements de ceux que ce comportement a scandalisé :  Aynur a du quitter la scène. Les 13 soldats tués en opération à Silvan étaient vengés.

Et comme ça ne leur avait pas suffit, ils  ont ensuite fêté leur glorieuse victoire en entonnant l’İstiklal Marşı, l’hymne national turc pendant la prestation de la chanteuse espagnole Buika.

C’est pourtant un public « okumus » qui a fait des études et se prétend volontiers « éclairé » (aydin) celui des amateurs de jazz, surtout dans ce quartier huppé de Nisantasi. Mais ces valeureux vengeurs  sont à mille lieux lumières de l’esprit qui anime ce festival dont le  concert Mujeres de Agua de la chanteuse kurde Aynur, espagnole Buika,  israélienne Rita et  grecque Glykeria  devait incarner  une preuve que la culture est un trait d’union entre les peuples. C’est aussi un public sensé être « éduqué », pas de vulgaires supporters de Bursaspor, qu’ils doivent sans doute mépriser.

Il y a 12 ans, les mêmes imbéciles matraquaient Ahmet Kaya à coups de lancers de fourchettes,  une autre des plus grande voix de la chanson de Turquie, lors d’une soirée de gala qui le sacrait meilleur chanteur turc. Son crime ? Avoir annoncé que son prochain album serait en kurde. Cette annonce avait été suivie d’une campagne si ignoble dans les médias qu’il avait du s’exiler à Paris où il est mort peu après. Il repose au père Lachaise, comme le cinéaste, kurde lui aussi et de gauche comme lui,  Yilmaz Güney. Celui dont j’avais tellement aimé les films que j’ai choisi le titre de l’un d’eux comme nom de ce blog (un nom auquel je tiens).

Sur cette vidéo de ses funérailles, on voit Mehmet Uzun, dont le crime était d’avoir écrit en kurde.

Heureusement que ces grands patriotes ont les artistes kurdes auxquels s’en prendre pour exprimer leur amour  pour le petit peuple dont les fils tombent au combat depuis 27 ans. Parce que ce ne sont ni eux, ni leurs fils,  ni les amis de ceux-ci qui risquent d’y laisser leur peau. Ils doivent tous faire des études ces « Turcs Blancs » comme les qualifie Cüneyt Özdemir dans Radikal en ajoutant fascistes – dans une très onéreuse université privée au besoin – et les étudiants accomplissent au choix un service court (quelques mois), ou servent comme officiers voire comme enseignants, mais rarement dans les komando. Par contre 2 des frères de mon meilleur ami d’Hakkari y ont risqué leur peau contre leurs anciens copains de classe. Mais c’est sûrement pas le genre de famille qu’ils doivent fréquenter, qu’elles soient kurdes, turques, arabes, lazes ou tout ça à la fois.

Et aux mères des appelés kurdes tombés en opération, ils vont leur balancer des bouteilles de flotte aussi, si elles ont le malheur de chanter un agit en kurde pour exprimer leur chagrin, ces grands patriotes ?

http://www.dailymotion.com/video/xjy3v9_16-temmuz-2011-sehit-komando-vefa-celik-topraga-verildi_news

 A Germencik  dans la province d’Aydin, d’autres décervelés s’en sont bien pris à une soixantaine d’ouvriers kurdes qui construisent d’un hôtel thermal à Bozkoy. Parmi les deux ouvriers qui leur sont tombés entre les mains et sur lesquels ils se sont acharnés, il y avait le cousin d’un des appelés tués qui s’apprêtait à se rendre à ses funérailles révèle Taraf. Mais tout le monde le sait en Turquie, que plein de Kurdes ont été tués dans les komando  (et qu’ils n’étaient pas tous AKP ) et qu’une fois de plus il y avait des Kurdes parmi les soldats tués. Agri, Urfa, ce n’est pas sur la mer Egée ! Et les médias ont assez insisté sur la douleur des familles (  il y  avait des agit à Agri comme on le voit sur la vidéo ! Et bien peu de drapeaux pour des funérailles de sehit …) Ces funérailles nationales sont juste l’occasion rêvée d’exprimer le racisme des glorieux assaillants, dont on peut admirer la bravoure sur la vidéo ICI.

Iront-ils jusqu’à pousser leur fibre patriotique en  renonçant à leurs vacances à Bodrum pour filer sur les bords du lac de Van ?  Un procureur vient d’y dénicher une autre dangereuse terroriste. Et il mérite d’être félicité pour son zèle. Lalihan Akbay a 102 ans. Et selon son fils elle n’entend presque plus, ne parle presque plus, oublie immédiatement tout ce qu’elle dit et ne doit pas souvent sortir de chez elle.  C’est lors d’ une cérémonie religieuse organisée pour son fils, tué comme PKK  en..1985 qu’elle a enfin été démasquée. Un journaliste l’y aurait interrogée. Elle n’a pas du dire grand chose la pauvre, mais ça a été suffisant à la justice  pour l’inculper de propagande pour une organisation terroriste. Le tribunal va-t-il exiger qu’elle reconnaisse que son fils était un dangereux terroriste pour l’autoriser à  se recueillir sur sa tombe ? (au fait, comment ça se dit en kurde ? 102 ans c’est peut-être un peu tard pour exiger d’elle qu’elle apprenne le turc).

En tout cas, ça m’étonnerait beaucoup que les grands mélomanes patriotes du concert  d’Istanbul soient curieux de comprendre pour quelles raisons son fils avait choisi de rejoindre le PKK au lieu de songer à une carrière et à se chercher une charmante fiancée qui convienne aussi à ses parents,  comme le font tous les fils bien. En 1985 c’était rigoureusement interdit de chanter en kurde, ce qui devait tout à fait leur convenir. La patrie était sauvée.

 

Dans la lettre ouverte qu’elle a envoyée ensuite, Aynur se dit extrêmement bouleversée – il y a de quoi. Mais  elle dit conserver son optimisme et  avoir été très touchée par les acclamations de sympathie qui tentaient de couvrir les hurlements hystériques des haineux. Elle assure qu’elle est persuadée qu’en réalité ce sont les plus nombreux dans le pays.

En tout cas c’est une sacrée optimiste, parce que ce ne sont pas les leaders des  partis  qui montrent l’exemple. On dirait que le pays entre en guerre alors que ça fait 27 ans que ce conflit dure et que le seul qui ait tenté d’y mettre sérieusement fin, Turgut Ozal dont le portrait ornait la chambre des garçons quand mon meilleur ami d’Hakkari était encore célibataire, n’a pas vécu longtemps ensuite.

Mais elle a sans doute raison de l’être . Ce ne sont pas forcément ceux qui font le plus de bruit les plus représentatifs de l’opinion. Et en tout cas, le journal Hürriyet qui avait pris la tête d’une croisade contre Ahmet Kaya (et de bien d’autres) ne recommence pas cette fois. La presse parle plutôt de honte.  Reste à voir si les chaînes de télévision populaires  vont  soutenir  une voix magnifique  et  qui ne  crie pas vengeance, en faisant d’elle la vedette de leurs prochaines émissions de variétés.

Et l’article du journal Bianet de conclure que les plus grandes difficultés pour résoudre la question  kurde sont bien plus à l’ouest, au sein de cette mentalité que dans l’Est du pays.

Comme je suis assez fière d’avoir fait connaitre  Aynur à des amis lors d’une soirée kurdo – franco- turque, cette chanson  devrait leur rappeler quelques souvenirs.

http://www.dailymotion.com/video/x57xcc_kardey-turkuler-aynur-doyan-kece-ku_music

PS: et comme le racisme m’est absolument insupportable, d’où qu’ils vienne,  j’ai décidé de voter Ecologiste aux prochaines élections. Je n’ai rien contre le défilé du 14 juillet, auquel je n »ai jamais assisté, même quand les copains légionnaires  (assez bons pour mourir pour la France, à la Légion étrangère !) avec lesquels j’avais regardé la victoire française lors du match France-Brésil étaient de corvée  à Papeete. Et un défilé « citoyens » bof…j’irais pas non plus.  Mais puisque la droite française qui ne sait plus quoi inventer pour tomber toujours plus bas, estime qu’elle n’est pas assez française, je voterai Eva Joly. Et si elle était franco algérienne, je voterais encore plus pour elle.

Ajout du 22 juillet.

Ici des images de la manifestation à Taksim organisée après l’appel des artistes « faisons taire les armes, pas les chansons », en soutien à Aynur.

Par contre le quartier plus périphérique de Zeytinburnu a été le théâtre de  violences entre nationalistes turcs et sympathisants kurdes du BDP, ce qui est bien moins réjouissant.

Et ICI une vidéo du concert bien plus complète. C’est effarant !

Ajout du 22 août :  cette vidéo recommandée par un (tardif) commentaire de Me .d’un autre  concert où Aynur chante en kurde avec les chanteuses turques Sertab Erener et Aysenur Kolivar. A la guitare Demir Demirkan.