Demirtas : un leader pour les médias – Et un leader pour les Alévis enTurquie ?

Demirtasvictoire Le Guardian à l’instart de nombreux médias occidentaux vient de publier un long portrait de Demirtas. La couverture médiatique intense dont le charismatique leader kurde bénéficie depuis qu’il s’est révélé le  tombeur de l’indéboulonnable Erdogan à l’élection du 7 juin dernier est naturellement une très bonne nouvelle pour les Kurdes de Turquie.
Depuis cette date des centaines de leurs militants et 20 co maires de ville petites ou moyennes (qui pour certaines venaient de se déclarer autogérées) sont allés peupler les prisons turques il est vrai.Ils peuvent cependant espérer que la Turquie hésitera peut-être davantage sous de tels projecteurs d’y envoyer les maires des grandes villes kurdes comme Van ou Batman, des sections entières du parti kurde, des militants de son réseau associatif ou des dizaines de journalistes kurdes, comme cela s’était passé lors des grandes rafles du KCK en 2010, sans que cela n’émeuve énormément..

Ils peuvent d’autant l’espérer qu’à cet engouement pour Demirtas et son mouvement s’ajoute le fait que les combattants kurdes toutes fractions confondues y compris les YPG, la branche jumelle du PKK en Syrie, sont devenus les plus sûrs alliés des États-Unis en guerre contre les jihadistes en Syrie et en Irak. Il ne faut pas oublier que c’est avant tout ce statut d’alliés de l’Occident lors de la première guerre du Golfe en 1992 qui avait permis aux Kurdes d’Irak de sortir de l’indifférence dont ils étaient l’objet puis de construire leur (difficile dans un premier temps) autonomie sous les auspices occidentaux. Le tour est venu de la fraction kurde de Turquie. Et si celle-ci n’avait pas eu de mal à convaincre ces mêmes Occidentaux d’inscrire le PKK sur une liste d’organisations terroristes de ce fait interdites, elle a bien moins d’espoir cette fois de réussir à y faire admettre les YPG et le PYD, même s’il s’agit d’organisations sœurs.
Il est vrai aussi que cette volonté affichée par Erdogan ,qui a axé toute sa campagne sur la « menace terroriste PKK/YPG/PYD » ,est sans doute davantage une posture électorale qu’une réelle ambition (sauf s’il a perdu complètement pied avec la réalité et le premier ministre lessivé par 6 mois de campagne avec lui)
Cela dit en Turquie tout le monde a compris ce qu’Erdogan veut dire quand il va jusqu’à accuser l’Ambassade américaine d’avoir organisé la campagne électorale du HDP, s’attirant une fois plus  une réplique humoristique bien balancée dont Demirtas a le secret, suivie d’un démenti excédé de l’ambassade. Mais le fait est que la nuit où l’aviation américaine effectuait son premier bombardement sur Kobane (et plus tard y larguait des armes) pour soutenir les YPG qui résistaient depuis des semaines à armes inégales contre l’État Islamique  le vent a tourné pour le mouvement kurde de Turquie qui de son côté n’a jamais été aussi uni. Et cela a de quoi inquiéter en Turquie.

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Autant dire que les Kurdes de Turquie vont continuer à intéresser les médias occidentaux. Le fait qu’ils aient avec Demirtas un leader dont le charme et l’esprit ne doivent rien aux agences de communication et  serait  de plus « la seule personnalité politique de Turquie qui pourrait être à sa place dans n’importe quelle capitale européenne » selon l’article du Guardian,ne peut que renforcer cet intérêt.

Cet article évite la manie  de faire de Demirtas « l’incarnation de Gezi ». Il est vrai que la nouvelle guerre -pour ne pas dire jihad! – lancée contre les Kurdes depuis l’attentat de l’État islamique à Suruç qui a tué 34 sympathisants du HDP pour la plupart Kurdes alévis et militants du ESP (un parti de  la gauche radicale membre de la coalition HDP)  a quand même éclipsé les grandes mobilisations de l’été 2012.

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Mais qu’est-ce qu’on l’a lu et entendu que« la victoire du HDP de Demirtas était  celle de Gezi »en juin dernier.Apparemment, certains l’avaient beaucoup vu haranguer la foule sur la place Taksim ce printemps là. J’avoue que je l’ai loupé. Certes Sirri Sureyya Önder député d’Istanbul du parti kurde (BDP)qu’il co dirigeait y était dès les premières heures de la révolte, faisant barrage de son corps aux bulldozers décidés à arracher les arbres du petit parc. On pouvait penser qu’il en deviendrait un des porte drapeau. Mais cela n’a pas été vraiment le cas.
C’est surtout grâce à l’intelligence politique d’Öcalan (peut-être bien conseillé) qui de sa prison dans l’île d’Imrali envoyait son salut à Gezi, que le mouvement kurde et le drapeau du parti ne sont pas restés complètement en dehors de l’histoire. Mais pas plus le mouvement kurde que les mineurs ou les ouvriers du bâtiment ou des ateliers de textile n’étaient des acteurs de Gezi, même si les Kurdes étaient bien présents – et les Kurdes alévis en masse – dans les manifestations,faisant office de « pare-choc » aux milliers d’étudiants ou aux architectes, moins familiers qu’eux des violences policières
Qui peut d’ailleurs croire qu’un hôtel de luxe d’Istanbul aurait accepté de servir de refuge à des ouvriers ou des Kurdes pourchassés par des forces de l’ordre déchaînées? Je doute même qu’une mosquée d’Istanbul l’aurait fait..
Mais quand les foules exprimaient leur colère dans les villes de l’Ouest du pays, celles de l’est kurdes restaient si sages que des Tomas (camions à eau) ont même pu être expédiés depuis Diyarbakir pour mater « les brigands de l’ouest » . Le parti kurde se gardait bien d’entrer dans la danse et de mettre la région en ébullition alors qu’un processus de paix entre le PKK et l’État turc venait juste d’être entamé.

Seule la province alévie de Dersim fief de la gauche radicale s’était mobilisée, dans ce qui a été entre autre une révolte alévie. Les 7 tués du printemps turc étaient d’ailleurs tous alévis. Dès 2002 les Alévis avaient  formé l’opposition la plus réfractaire à l’AKP pro sunnite. Mais depuis qu’Erdogan a décidé qu’il libérerait les Sunnites syriens du joug du tyran alaouite, ils ont même commencé à se sentir menacés, non sans quelques bonnes raisons. « Pour Erdogan les Alévis sont des ennemis» résumait l’un d’eux.
Les Kurdes alévis, base des partis d’extrême gauche dont certains étaient déjà les alliés du parti kurde au sein de la plate forme BDP, nationalistes kurdes ou même sympathisants CHP étaient probablement les principaux destinataires du  salut qu’Öcalan envoyait à Gezi. Le parti des minorités ne devait à aucun prix les perdre et si possible, il devait gagner ceux qui n’étaient pas déjà acquis.

Le 7 juin dernier de nombreux Alévis, surtout kurdes mais pas seulement  délaissaient le  CHP  pour voter pour  HDP, poursuivant un mouvement entamer lors de la présidentielle de l’été 2014.

Ainsi Dersim, le fief de Kemal Kiliçdaroglu le leader du CHP envoyait deux députés HDP remplacer ses traditionnels députés CHP, parfois issus  de l’extrême  gauche

Salih-Firat-Tayyip-Erdogan

A Adiyaman (province mixte à majorité kurde où vit une assez importante minorité kurde alévie) c’est carrément le président du CHP, ancien maire de la ville jusqu’à ce qu’il en soit détrôné par AKP en 2004, qui ralliait officiellement le HDP à quelques semaines des élections. Et pour la première fois un député HDP était élu dans cette province exclusivement AKP depuis que Salih Firat le dernier député CHP qui lui restait (un sunnite disaient les mauvaises langues alévies de la ville) ralliait l’AKP, en omettant d’avertir ceux qui l’élisaient de son projet « Il doit être devenu très riche » me disait ensuite un de ses électeurs kurde alévi naturellement furieux.
Dans cette province le candidat pro kurde ne récoltait que de 6.5 % des voix aux législatives de 2011, Demirtas faisait grimper le score à 15.6 à la présidentielle de 2014 et le HDP récoltait 22.7 le 7 juin.
Le CHP qui ne perdait qu’un point (de 16.6 à 15.5%) entre les législatives et la présidentielle chutait à 11 % en juin et n’avait aucun député.
AKP quant à lui passait de 67.4 % des suffrages à 58.2 % envoyant toujours 4 députés d’Adiyaman sur 5 à Ankara, mais Salih Firat y est peut-être sur un siège éjectable. La publicité que l’Etat islamique a fait pour la ville d’Adiyaman d’où sont originaires les trois jihadistes responsables des trois attentats qui ont ensanglanté le pays depuis le 5 juin dernier (à Diyarbakir 5 tués, à Suruç 34 et à Ankara 102 tués) ne doit pas y faire les affaires de AKP.

On remarque la même progression du vote HDP dans des provinces (Gaziantep 15.2 % pour HDP contre 5.5 en 2011) districts (Pazarcik dans la province de Maras : 22.7 contre 3 % en 2011) ou dans les quartiers de grandes métropoles comme le fief CHP de Sisli à Istanbul (26 % contre 4 % en 2011) où se concentrent de fortes minorités alévies.

Quelques drapeaux turcs (à l’effigie d’Ataturk!) ont peut-être donné le coup de pouce nécessaire. Mais c’est bien davantage grâce au talent de Demirtas et au choix de candidats alévis à même de les séduire dans les têtes des listes HDP à Istanbul ou à Izmir les Kurdes -et certainement aussi de nombreux Turcs -alévis votaient en masse pour le HDP au détriment du CHP. A force de se focaliser sur Demirtas on oublie un peu vite les autres candidats. Or de toute évidence les listes HDP ont été très soigneusement élaborées. Certaines d’ailleurs, comme à Urfa ont été remaniées pour l’élection du 1 novembre, quitte à faire quelques petites entorses à la sacro sainte parité.

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Erdogan qui n’avait de cesse de brandir son Coran en kurde et d’accuser le HDP d’être un parti de « mécréants » n’est parvenu qu’à le rendre plus populaire près des Alévis. Cela a eu le même effet sur les Kurdes sunnites. A commencer par les plus religieux parmi eux qui n’ont pas beaucoup apprécié qu’il leur donne des leçons de la sorte. Dans le genre dindar (bigot) beaucoup ont préféré Altan Tan (HDP)

Si comme tout le monde l’a bien remarqué AKP a perdu une large fange de son électorat kurde (sunnite) considéré à mon avis à tort ou du moins avec  une certaine exagération comme les Kurdes les plus pieux, cela a aussi été le cas pour le CHP, même si c’est dans une moindre mesure. Surtout comme cette perte a été compensée par un apport de voix venues elle aussi de l’AKP elle a été moins visible. Mais pour ma part plus que jamais je continue à penser que le HDP est avant tout le parti des Kurdes et des minorités en Turquie.
Depuis il y a eu l’attentat de l’État islamique à Suruç. Et en Turquie tout le monde l’a compris : outre le HDP (et la gauche radicale) il visait les Kurdes alévis, victimes de nombreux massacres avant et depuis la naissance de la République. Le dernier d’une longue série était l’incendie de l’hôtel Madimak dans lequel 33 Alévis ont péri brûlés en juillet 1992. Or cela Erdogan et Davutoglu ont obstinément refusé de le reconnaître. Ils ont délibérément choisi au contraire de prétendre que l’unique cible de ces attentats était l’unité du pays et leurs auteurs le résultat d’une inimaginable collusion entre l’État islamique, l’extrême gauche, le PKK, le PYD kurde de Syrie et les services secrets (sous entendus alaouites) d’Assad.
Entendre : les Kurdes (PKK/PYD) + Alévis (extrême gauche, Assad) ces éternels dangers pour l’unité du pays conçue comme la synthèse turco sunnite chère aux nationalistes turcs (Vatan Bozulmak) sont les coupables et non les victimes de cette série d’attentats, dont le plus meurtrier de l’histoire de pays.
Autant dire que les Alévis ont de bonnes raisons de se sentir menacés dans une Turquie dirigée par un parti AKP qui semble bien s’être mué en parti ultra nationaliste-sunnite depuis qu’Erdogan en est le seul maître.

« Pour défendre la cause alévie, un leader sunnite ouvert aux alévis serait bien mieux placé en Turquie qu’un leader alévi » estimait bien avant ces attentats une jeune femme turque alévie, plutôt sympathisante CHP (c’était après les élections municipales d’avril 2014) Lequel entre Kiliçdaroglu (alévi) et Demirtas (sunnite ouvert aux alévis) les électeurs alévis estimeront le mieux à même de les représenter ? Une seule chose est sûre, le taux d’abstention sera ultra faible le dimanche 1 novembre parmi les Alévis de Turquie.

 

C’est Urfa qui accueillait les routiers otages de l’EIIL alors que près de là les djihadistes se déchaînent (Kobanê)

Routiers TIR arrivée Urfa

Le 3 juillet a été un beau jour pour Celahattin Güvenç le nouveau maire AKP d’Urfa, Et  pas seulement car venait d’être officialisée, deux jours plus tôt, la candidature de Recep Tayyip Erdogan à la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire de la République turque. Ce soir là, toutes les chaînes de télévision turques étaient braquées sur Urfa.  C’est là qu’atterrissait l’avion de la THY qui ramenait les 31 routiers retenus en otage depuis le 9 juin près de Mossoul, par des jihadistes d’ ISIS/ EIIL (ou par des tribus alliées).

Outre probablement une rançon (qui s’élèverait à 50 000 $ par camion) et peut-être d’autres arrangements, les ravisseurs ont aussi mis la main sur les 28 camions citernes et sur leur cargaison en mazout. Un joli butin, alors que les affrontements qui font rage pour le contrôle de la raffinerie de Baji qui ravitaille le Nord du pays a provoqué une grave pénurie d’essence. A Mossoul, c’est ISIS/ EIIL qui dorénavant contrôle sa distribution. Et leurs véhicules ne sont pas du genre à consommer du 4 litres/100.

Les chauffeurs routiers auraient été enlevés car leur firme (une firme de Gaziantep) n’aurait pas versé sa taxe habituelle aux rebelles jihadistes selon des témoignages de routiers. Cet enlèvement a sans doute aussi un lien avec l’enlèvement du personnel du consulat turc de Mossoul le surlendemain, même s’il s’agit peut-être de groupes de ravisseurs différents. On peut au moins s’interroger sur le fait qu’après cet « avertissement », les autorités turques n’aient pas décidé d’évacuer au moins les femmes et les 3 enfants de leur consulat. Mais la libération des routiers est peut-être de bon augure en ce qui les concerne.

camion citerne Irak

 J’espérais qu’aucun routier n’avait perdu son gagne pain dans cette éprouvante expérience Un camion citerne étant encore plus onéreux qu’un semi-remorque, je pensais qu’il n’y avait pas d’indépendants parmi eux. Je me trompais. Hanifi Aslan, un père de 6 enfants était ce qu’on peut appeler un « faux indépendant » (routiers propriétaires de leur camion, contractuels pour une grosse firme). Ce routier d’Urfa avait épargné pendant 25 ans pour devenir propriétaire du camion sur lequel les jihadistes ont mis la main. Et il s’est probablement endetté pour le faire.  J’ignore s’il est prévu de le dédommager, mais il n’en est question nulle part. Et il y en a sans doute d’autres comme lui.

H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion
H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion

Ces routiers de l’international (GR – grande route dans le langage routier) sont bien peu rémunérés (environ 1000 euros) pour le métier de dingue qu’ils font. Un boulot très dangereux en plus : 80 d’entre eux ont été tués sur les routes irakiennes depuis l’invasion américaine. Je parlerai peut-être de leurs conditions de travail dans un prochain billet – l’avantage de ne pas voyager comme un(e) privilégié(e), c’est qu’on rencontre d’autres voyageurs dont des routiers. Mais il suffit de voir les images qui ont été divulguées de leurs familles pour comprendre que l’or noir c’est pour d’autres, pas pour ceux qui risquent leur peau et usent leur santé à le transporter.

routiers TIR otages Mossoul  retrouvailles famillesRoutiers TIR otages ISIS retrouvailles familles photo Evrensel

Les infos du soir du 3 juillet montraient les images émouvantes des retrouvailles avec les familles qui les attendaient en compagnie de Monsieur le maire d’Urfa sur le tarmac de l’aéroport. Celles-ci n’étaient sans doute pas toutes là d’ailleurs. En apprenant leur libération, beaucoup avaient fait le trajet jusqu’au poste frontière de Silopi ( à 6 heures de route d’Urfa) pensant qu’ils arriveraient par là, ce qui semblait logique, d’autant que certains routiers sont originaires de la province frontalière de Sirnak (les autres sont surtout d’Urfa et de Mardin), comme la majorité des chauffeurs de TIR qui font le trajet avec l’Irak.

Mais après une première étape au camp de réfugiés pro PKK de Marmur, les ex otages ont été conduits à Erbil où un avion de la THY spécialement affrété les a conduits à Urfa après une escale à Ankara.

Les familles avaient sans doute été d’abord averties de leur libération par les routiers eux-mêmes. Certains ont communiqué régulièrement pendant leur détention avec leurs proches via leurs téléphones portables, très certainement avec l’accord tacite de leurs ravisseurs (même si le « discours officiel » affirme le contraire). C’est par les médias turcs que j’étais au courant de ces échanges téléphoniques. Les ravisseurs devaient donc l’être aussi.

Cette tolérance devait participer à une stratégie de communication, qui va de pair avec les témoignages d’ex-otages qui affirment avoir été plutôt bien traités malgré des conditions de détention très éprouvantes. Suite à des bombardements(ou peut-être à des changements de ravisseurs) leur lieu de détention a changé plusieurs fois et les températures pouvaient dépasser les 50 degrés, alors que les conditions sanitaires étaient plus que précaires (ça m’étonnerait qu’il y avaient des douches dans ces lieux de détention). Un routier a du être hospitalisé le jour de sa libération, à la suite d’une crise cardiaque.

Mais ils ont vite su que leurs vies n’étaient pas menacées, leur ravisseurs leur ayant affirmé qu’ils ne feraient aucun mal à d’autres « Musulmans », ce qu’il faut traduire par Sunnites. Heureusement qu’il n’y avait pas d’Alévis ou d’Alaouites parmi eux, quand on sait le sort que ces bons musulmans réservent aux Shiites dans la province de Ninive : plus de 200 Turkmènes shiites y auraient été massacrés en un mois. 200 000 ont fui la province.

Leurs ravisseurs ont tenté de les distraire par des lectures du Coran. Mais les cigarettes des fumeurs n’ont pas été confisquées, selon un routier témoignant pour Siverek.com Et heureusement ils auraient été dispensés du jeûne de Ramadan à cause des températures. Cela étant, après cette expérience ceux qui témoignent n’ont pas l’air d’être très enthousiastes pour repartir pour l’Irak. On les comprend.

 Routiers TIR otages repas Urfa

Ce n’est certainement pas pour raccourcir le temps de trajet des routiers originaires d’Urfa que le retour en avion a été privilégié : pour ceux originaires de Mardin et surtout de Silopi , cela l’a rallongé. Ils ont du reprendre la route, heureusement après s’être restaurés d’un copieux repas d’iftar (rupture de jeûne) pour arriver chez eux peu avant le lever du jour.

Celahattin Güvenç maire AKP d'Urfa accueille les routiers ex otages
Celahattin Güvenç maire AKP d’Urfa accueille les routiers ex otages de l’EIIL

Ce choix répondait peut-être aussi à d’autres impératifs, mais il est probable que l’accueil des ex otages sur le territoire turc par une mairie AKP a été privilégié. Or la mairie de Silopi ( et de la province de Sirnak) est BDP (pro kurde). De plus sur un tarmac il est plus aisé de contrôler le comité d’accueil : les caméras ont pu ainsi s’attarder sur un tayyipci de l’assistance qui manifestait bruyamment son enthousiasme et sa reconnaissance pour Recep Tayyip Erdogan et qui aurait peut-être été plus difficile à dénicher à Silopi où le BDP l’a emporté avec 80 % des suffrages. Et puis avec le maire marasli d’Urfa les médias ont pu continuer à parler de « routiers turcs », alors qu’ils doivent tous être Kurdes ou Arabes.

Urfa frontière Suruç ISIS EIIL
Urfa frontière syriene (Kobanê) ;en 2 jours plus de 3000 tirs de mortiers. Début juillet 2014

Espérons pour les routiers d’Urfa libérés qu’ils ne résident pas sur une zone frontalière avec la Syrie, notamment dans le district de Suruç, s’ils veulent prendre un peu de distance avec l’ambiance de Mossoul. L’image donne une idée du climat sur cette frontière.

De l’autre côté l’ l’EIIL/ ISIS se déchaîne depuis le 2 juillet contre le canton kurde syrien de Kobanê (Rojava). Et depuis qu’elle a mis la main sur l’armement de l’armée irakienne à Mossoul, l’organisation islamiste est bien mieux armée. Le danger est tel que les différentes factions kurdes rivales (YPG et KNC) combattraient cette fois ensemble. Des dizaines de combattants kurdes des YPG (dont au moins un jeune originaire d’Urfa/Suruç et une jeune femme de Erzurum/ Karayazi) ont été tués en une semaine. L’EIIL aussi aurait subi de lourdes pertes. Des villageois ont été massacrés. Des villages se sont vidés de leurs habitants qui ont fui pour le chef lieu (120 000 habitants) ou vers la Turquie . Enfin ceux qui n’ont pas pris les armes. 9 de ces gros bourgs sont maintenant occupés par l’EIIL/ISIS

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Villageois de Siverek en quête d’eau.

Espérons aussi pour eux qu’ils ne font pas partie des administrés de la province (à Siverek par exemple) comme ceux d’autres provinces (comme à Silopi) qui ont eu la bonne surprise de découvrir que TEDAS, la compagnie d’électricité (privatisée depuis un an) responsable de nombreuses coupures dans toute la région la nuit électorale du 30 mars, venait de leur couper l’eau et l’électricité pour Ramadan. Ce qui là encore pourrait leur rappeler leurs conditions de détention : à Urfa aussi les chaleurs sont caniculaires en juillet.

On est assez loin de la belle image de la Turquie idéalisée par les reklam de Ramadan, que j’avais présentée dans un billet, il y a quelque  temps déjà.

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Le maire AKP d’Urfa en compagnie de familles des routiers libérés (3 juillet 2014)

Pour monsieur le maire d’Urfa la nuit du 3 juillet et l’accueil des routiers a été une trêve bienfaisante. Mais cela  gronde dans sa province (les commerçants d’Urfa privés d’électricités sont ravis). Heureusement la chaîne de TV pro gouvernementale qui divulguait les belles images de retrouvailles s’était bien gardé de profiter de l’occasion pour donner la parole à ses administrés mécontents ou inquiets.

Avoir ces braves combattants jihadistes comme voisins, ce doit être de moins en moins rassurant. Et ISIS/EIIL contrôle déjà la frontière à Akçakale (province d’Urfa) et à Karkamis dans la province voisine de Gaziantep. Les postes frontières sont fermées, mais les déplacements clandestins  ne seraient pas  interrompus selon des journalistes présents sur place. La frontière reste de fait ouverte aussi pour les YPG : des blessés sont soignés à l’hôpital de Suruç. Mais si  Kobanê tombe,  c’est presque toute la frontière syrienne avec la province d’Urfa qui sera entre les mains de l’EIIL .

Urfa : la colère d’Osman Baydemir, état d’urgence à Ceylanpinar

viransehir permanence AKP en flammesCe n’est pas le calme après la tempête, en Turquie. Aux fortes tensions de la campagne électorale succèdent celles des lendemains d’élection où accusations de fraude et contestations des résultats se sont multipliées. A Istanbul et surtout Ankara où le résultat est très serré entre AKP et CHP, le dépouillement s’est poursuivi pendant plusieurs jours.

Avec ces lendemains d’élection, les médias qui s’étaient focalisés pendant la campagne sur le « vote de confiance » à Tayyip Erdogan et les deux principales métropoles du pays, semblent réaliser que les enjeux sont aussi locaux dans une élection municipale. Fraude ou non, cela n’aurait sans doute pas changé grand chose au score général (44 % pour l’AKP). Par contre, cela a pu donner un petit coup main pour faire tomber certaines municipalités dans l’escarcelle AKP, là où des résultats étaient serrés.

Alors que la confiance n’était déjà pas au rendez-vous, les coupures d’électricité qui ont plongé une partie du pays dans l’obscurité lors du dépouillement n’ont évidemment pas arrangé les choses.

Taner Yildiz le chat est entré

Dès le 1er avril Taner Yildiz, le ministre de l’énergie avait déniché les coupables de ces actes de sabotage. Mais c’est à croire que son intention était de lancer la mode du poisson d’avril en Turquie, même si c’est à un autre animal que son nom risque de rester associé: il révélait en effet qu’un chat aurait pénétré par effraction dans les transformateurs, à la même heure, dans la moitié des provinces du pays. Un gang de chats drôlement bien organisé.

Les coupures ont été si nombreuses qu’il fallait bien fournir une explication et difficile d’accuser un état parallèle ou l’action malveillante d’une puissance étrangère, alors que l’AKP est le principal vainqueur de ces élections. Ceux qui ne demandent qu’à croire l’ont sans doute avalée (en évitant de trop penser à ce qu’ils avalent).

Il a encore quelques années ce sont les partis qu’on interdisait en Turquie, le parti kurde surtout. En 2008 une procédure avait même été lancée pour interdire l’AKP, sans que cela ne chagrine beaucoup l’électorat kémaliste. Depuis une réforme constitutionnelle a rendu la démarche moins aisée. Mais cette vieille habitude d’interdire les partis de « traîtres » explique sans doute qu’un ministre puisse balancer cette histoire de chat sans que son propre électorat ne s’émeuve aussi.

Qui a coupé l'électricité  30 mars 2014 Turquie Birgün

Naturellement les médias d’opposition et les réseaux sociaux, toujours aussi malveillants, se sont déchaînés. Le journal BirGün a révélé les noms des compagnies d’électricité dont les transformateurs auraient été l’objet une invasion le 30 mars au soir. La compagnie MERAM à Istanbul (où la rive européenne avait été plongée dans l’obscurité) propriété du groupe Cengiz Alarko, heureuse bénéficiaire de gros marchés publics comme celui du troisième aéroport d’Istanbul, fait partie du lot. Ahmet Cengiz, son PDG a été mis en examen dans les affaires de corruption qui ont frappé le milieu AKP depuis le 17 décembre. Il n’a peut-être pas fait exprès de laisser la porte ouverte aux chats, mais une victoire AKP à Istanbul doit arranger ses petites affaires.

A Hasankeyf, dans la province de Mardin, la bourgade a été plongée dans l’obscurité juste en fin de dépouillement, alors que le BDP devançait l’AKP de quelques voix. Après une plongée dans l’obscurité, le résultat était inversé. Un hasard, alors que la construction d’un barrage hydroélectrique doit noyer ce qui est un des plus beaux sites archéologiques du Kurdistan turc est déjà entamée.

En bleu gris les municipalités BDP
En bleu gris les municipalités BDP

Le BDP, le parti kurde, qui n’intéressait pas beaucoup pendant la campagne, est aussi le grand vainqueur de cette élection. Apparemment, c’est lui qui récolte le plus les dividendes du processus de paix. Il ne se contente pas de conforter ses positions en conservant les 8 provinces qu’il dirigeait déjà : Diyarbakir, Tunceli, Igdir, Batman, Van, Siirt Sirnak, Hakkari. Il a aussi conquis 3 provinces AKP : Mardin Bitlis et Agri, ainsi que de nombreux districts. Toutes les provinces frontalières avec l’Iran et l’Irak (et avec leurs territoires kurdes) sont désormais entre les mains du parti kurde. Et la province de Mardin est frontalière avec la Syrie (et certains districts de Rojava, les districts kurdes syriens autonomes). Heureusement, que le parti kurde n’a pas emporté Urfa !

Est-ce ce qui tracasse le gouvernement AKP ? En tout cas il n’a pas l’intention de céder Agri, où le résultat a été serré (250 voix d’écart). La commission électorale locale a autorisé 15 fois le recompte des voix, et à chaque fois le BDP en est sorti vainqueur (même si bizarrement, l’écart s’est amenuisé entre chaque recompte, à l’avantage de l’AKP). On peut peut-être croire à Rize ou Maras que c’est une bonne façon de relancer le processus de paix, mais à Agri, c’est la colère. Et ça ne devrait pas s’arranger : le scrutin vient d’être annulé. Retour aux urnes le 1 juin.En attendant bonjour l’ambiance.

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A Ahlat (Bitlis), il a suffit de recompter les voix 4 fois pour faire passer la victoire du BDP à l’AKP ! 

Pas de recompte des voix par contre quand c’est le BDP qui conteste une victoire AKP, comme à Gevas (Van),  Hasankeyf (Batman) ou Birecik et Ceylanpinar dans la province d’Urfa. Du coup les victoires ont été célébrées dans toute la région, mais la rue s’y embrase aussi.

Ceylanpinar protestations avril 2014

Et c’est à Urfa que ça barde le plus fort. Osman Baydemir, le candidat BDP n’a finalement emporté que 30 % des suffrages contre le gouverneur Celahattin Güvenç (61%) Certes, il a doublé les résultats du BDP, mais je m’attendais à ce qu’au minimum il frôle les 40 %.

De toute évidence, l’AKP a mis le paquet pour assurer son emprise sur la province. Un gouverneur-candidat, aussi peu charismatique soit-il, ne présente pas seulement l’avantage d’assurer d’être un maire fidèle serviteur de l’État. Il a aussi à sa disposition les moyens de cet État, ce qui peut être utile, entre autre quand on cherche à se faire des alliés.

A l’échelle des districts, le résultat est éloquent : le parti kurde a réussi à conquérir Halfeti et Bozova (qui était la seule municipalité AKP) et il conserve Viransehir (où les voix ont aussi été recomptées à la demande de l’AKP) ainsi que Suruç. Mais l’AKP qui ne dirigeait qu’une municipalité de district a remporté tous les autres. Les autres partis comme le SP (qui dirigeait 3 municipalités) ont été laminés. Siverek, la citadelle Bucak est tombée: le maire sortant Ali Murat Bucak (Parti Démocrate) n’obtenait  que 29 % des voix.

Şanlıurfa_districts

Et surtout le district de Ceylanpinar a dorénavant une municipalité AKP, ce qui ne peut que faire l’affaire des autorités. Le district kurdo (2/3) -arabe (1/3)  situé sur la frontière syrienne est mitoyen du district kurde syrien  de Serekaniye.

Mais Ismail Arslan, le maire sortant BDP accuse l’AKP de fraude électorale massive, (annulations et destructions de bulletins favorables au BDP, et même votes d’étrangers. C’est une rumeur qui court en Turquie que des réfugiés syriens auraient obtenu la nationalité turque afin de prêter main-forte à l’AKP. J’ignore jusqu’à quel point elle est fondée, mais ce n’est sûrement pas le rêve de la grande masse des réfugiés de devenir l’enjeu de querelles intérieures.)

Urfa Ceylanpinar AKP mendereatilla

Le BDP accuse le maire élu Menderes Atilla d’être proche de la fraction syrienne Al Nusra, affiliée à El Qaida. Le maire dément et assure que tous ses amis syriens sont des braves résistants de  l’ASL. Et  il faut dire que  le combattant syrien de la photo a une tête de méchant tellement parfaite, que cela en  devient presque suspect.

menderes atilla chanteur syrienCe chanteur syrien en visite à Urfa serait lui aussi un membre d’Al Nusra selon les médias.

Le riche homme d’affaires arabe  est un transfuge du Parti Démocrate sous l’étiquette duquel il était déjà candidat pour la municipalité en 2009 (il avait obtenu 36 % des voix, contre 44 % pour le BDP, loin devant l’AKP- 14%) Et le parti de Tansu Ciller est connu pour être celui des coups foireux  et, dans l’est du pays pour ses liens avec la contre guérilla. Son frère aîné Mehmet Atilla a été maire du district entre 1983 et 1994.

Et comme dans toutes les guerres, il y a aussi des profiteurs de guerre dans ce conflit. Même si les beaux textiles venus discrètement de Syrie ont disparu du marché d’Urfa, des activités de contrebande bien plus lucratives doivent être florissantes.

Ceylanpinar Atilla Menderes garde rapprochée

Combattants d’Al Nusra comme l’affirment certains médias ou gros bras de çete de Ceylanpinar  le nouveau maire s’y balade avec des types armés :  des korucus (protecteurs de village)  selon  des  sites kurdes.

Dès l’annonce des résultats, la colère des sympathisants du parti kurde explosait Et depuis une semaine l’état d’urgence est instauré à Ceylanpinar  où les journalistes ne sont pas les bienvenus :  le journal Evrensel fait état de plusieurs garde à vue.  Les élus du BDP non plus.

ceylanpinar Atilla Menderes sacrifice chameau

Atilla Menderes a fêté sa victoire en sacrifiant un chameau devant la mairie, ce qui n’est pas vraiment une coutume républicaine. Pas de quoi non plus instaurer  un climat plus serein, d’autant que cela barde fort juste de l’autre côté de la frontière entre combattants djihadistes  et YPG kurdes.

Urfa Birecik protestations  enfant blessé

Colère de la rue aussi à Viransehir et à Birecik. Un garçon de 15 ans y a perdu un œil, comme d’habitude à cause d’une grenade lacrymogène lancée malencontreusement à tir tendu.

Viransehir permanence AKP détruite avril 2014

Les permanences AKP sont particulièrement visées. Celle de Viransehir a été 2 fois la proie des flammes.

Baydemir colère Urfa image Urfa Haber

Osman Baydemir est resté discret (au moins médiatiquement) pendant plusieurs jours. Mais quand l’avocat s’est remis à parler, c’est un véritable réquisitoire qu’il a prononcé pour dénoncer la fraude, massive selon lui, à Urfa et «les pires élections de toute l’histoire de la République. « Et de toute la Turquie, c’est à Urfa qu’elles ont été les pires (karanlik = obscures) a-t-il ajouté. «Le soir des élections, la province a été plongée dans l’obscurité pendant 5 heures. Et ceux qui ont coupé l’électricité ne sont pas des chats à quatre pattes, mais des animaux à deux pattes ! ». « Les sacs de scrutin ont été ouverts dans tous les bureaux de vote. Au moins 60 % des urnes sont arrivées descellées. Pas un seul bureau de vote n’a été épargné par la fraude. » « C’est la police qui a transporté une grande partie des sacs électoraux. A Urfa, de A jusqu’à Z, l’État avec sa puissance a été au service d’un seul camp ».

Virahsehir bulletins électoraux BDP brûlésUrfa bulletin de vote trafiqué

Ces bulletins électoraux en faveur du BDP ont-ils été brûlés à Viransehir ou à Ceylanpinar? Certitude : cela s’est passé dans la province d’Urfa.

« On veut faire d’Urfa l’arrière cour de la Syrie, mais la guerre en Syrie n’est pas notre guerre. » a poursuivi Baydemir. Et alors que le BDP s’était bien gardé d’utiliser comme arme électorale l’armada de vidéos compromettantes pour le pouvoir balancées sur You Tube, il rebondit sur la dernière vidéo mise en ligne pour avertir : « Si un missile tombe sur les terres de cette province, ce n’est pas le régime syrien qu’il faudra accuser, mais le ministre Faruk Celik (député d’Urfa) et le Secrétaire du MIT (services secrets turcs) », c’est à dire Hakan Fidan, qui est aussi le principal artisan du processus de paix.

On saura dans les semaines à venir ce qu’il va advenir de ce processus de paix. Ce qui est certain c’est que la question kurde va être à nouveau au cœur de l’actualité de Turquie. Les Kurdes exigent que des négociations officielles soient instaurées, (voir les propos de Pervin Buldan sur IMC le 4 avril dernier) La sulfureuse question syrienne aussi. Mais elles sont liées, comme le montre la situation à Ceylanpinar.

En attendant le BDP a déposé un recours en annulation du scrutin de Ceylanpinar et de Birecik (ainsi que d’Hasankeyf). Réponse attendue de la haute commission électorale ( YSK ) le 10 avril.

Outre le scrutin d’Agri  la commission  a annulé celui de Güroymak (Bitlis ) remporté par le BDP et de Yalova (6 voix d’avance pour le CHP) sur la mer de Marmara, toujours à la demande de l’AKP. Par contre elle vient de rejeter définitivement le recours déposé par le CHP pour Ankara. Si elle accède aux demandes du BDP, ce sera une surprise et une grande première en Turquie.

Le 10 :  la demande d’annulation du scrutin de Ceylanpinar est rejetée.

 

 

Osman Baydemir, le maire de Diyarbakir à la conquête d’Urfa

osman  baydemir candidat urfa 2014

Il y a quelques mois, lorsque j’avais annoncé à des copains kurdes de France qu’Osman Baydemir ne serait pas candidat à la mairie de Diyarbakir, ils avaient cru que je fabulais. Comment le très populaire maire de la plus grande municipalité kurde pourrait-il être ainsi écarté ? Inimaginable. Mais comme Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde venait de déclarer que le parti présenterait une candidate à Diyarbakir, il m’avait semblé assez évident que ce ne serait pas Osman Baydemir.

Effectivement, c’est Gülten Kisanak la candidate BDP à la mairie de Diyarbakir, le centre du mouvement kurde. Le BDP/HDP est le parti qui a déjà le plus d’élues et il joue à fond la carte de la parité, ce qui change des autres partis, toujours aussi machos. Une femme (originaire je crois de Bingöl) est aussi candidate à la municipalité d’Hakkari, où elle est déjà quasi assurée d’être élue, même si personne ne l’y connaît.

Le parti n’aime pas les notables, et le turn over est presque systématique à la tête des municipalités kurdes. Cela étant, il sait aussi se montrer pragmatique. Ainsi, Bekir Kaya, le maire de Van (qui a passé une partie de son mandat en prison, il est vrai ) est candidat à sa propre succession, comme cela avait le cas pour Osman Baydemir aux municipales de 2009. Difficile alors d’écarter un maire aussi adulé par le peuple.et qui avait réussi à séduire même des membres du parti pourtant opposés à l’origine à sa candidature : « J’étais en faveur d’un candidat plus politique. Mais je dois dire que c’est un bon maire », me disait l’un d’eux en 2009. La candidature de Gülten Kisanak doit sans doute lui convenir d’emblée.

J’avais provoqué l’enthousiasme de jeunes apocu, qui me déclaraient ne pas reconnaître Erdogan comme leur « basbakan » – le nôtre c’est Apo – en leur proposant « Et Osman Baydemir, comme chef de gouvernement ? » – « Ne kadar güzel ! » (comme ce serait bien!). Ils m’avaient révélé certains secrets de cette popularité : «Il sait parler au peuple. Et il n’hésite pas à se déplacer dans les quartiers pour  expliquer ce qui va changer, quand de nouveaux équipements sont programmés ».

Mais alors qu’il reste très populaire dans la diaspora, à Diyarbakir par contre son éclat a un peu pâli. Usure du pouvoir, en cette fin de second mandat, ou rumeurs sciemment distillées, difficile de savoir. Mais son départ n’a pas été une surprise. Et certains pensent que le parti a fait d’une pierre deux coups en l’envoyant briguer la mairie d’Urfa.

En effet, c’est la province frontalière d’Urfa que Baydemir doit cette fois conquérir. Et là, il ne suffit pas d’avoir été désigné par le parti pour l’emporter. Dans cette province multiculturelle à la population majoritairement kurde, mais aussi arabe et turque, le mouvement kurde est loin d’être aussi puissant que de la province voisine de Diyarbakir. Le poids des clans (asiret), et sans doute plus encore des confréries religieuses (tarikat) y est fort et le parti d’Erdogan, qui a obtenu 65 % des suffrages (17 % pour le BDP) aux législatives de 2011, avait présenté plusieurs cheikh sur sa liste.Mais Baydemir est sans doute la seule personnalité BDP à pouvoir réussir cette prouesse.

Son premier atout est d’abord sa gestion de la municipalité de Diyarbakir, bien meilleure que celle de ses prédécesseurs. Et au moins la province est épargnée du mauvais goût AKP, comme ce projet de parc d’attraction au doux nom d’Urfaland à Bozova (on se croirait au Kurdistan irakien!). Baydemir pour sa part a déclaré qu’Halfeti était à Urfa ce que Bodrum est à Mugla, et promet d’y développer le tourisme..sans promettre d’en faire un Halfetiland (ou un Apoland)

Urfaland Bozova çatak  AKP

Sa réputation d’élu proche du peuple, lui permet aussi de surfer sur l’image d’élus AKP corrompus. Pour sa première visite électorale, il s’est rendu à Balikligöl en utilisant..les transports en commun ! (ce qui lui aura permis au moins de vérifier que les municipalités AKP sont bien récompensées : les minibus de la ville sont flambants neufs. Et de faire la UNE dans les médias).

Baydemir emprunte l'autobus municipal Urfa

Baydemir, que l’on sait pratiquant, doit bien avoir des soutiens au sein des réseaux religieux.En tout cas il les a courtisés pendant sa campagne (des prières accompagnent alors les remerciements sur son compte Twitter)

Osman Baydemir rencontre les croyants Urfa

Surtout il dispose d’atouts qui avaient aussi permis à Esat Canan d’apporter son troisième député BDP à la province d’Hakkari, en ralliant au BDP des villages de clans korucus (protecteurs de village), en juin 2011. En effet, il ne bénéficie pas seulement de la confiance d’Öcalan, il entretient aussi d’excellentes relations avec Barzani, le président du Kurdistan irakien. Or, même dans les villages korucus on se sent souvent plus d’affinités avec l’héritier de Mustafa Barzani qu’avec l’Etat kémaliste. Et les cas de villages korucus ralliés au BDP se sont multipliés ces dernières années. Les jeunes villageois massacrés par les bombes de F16 en décembre 2011 venaient aussi de villages korucus.

Ainsi c’est de Siverek, que le candidat BDP a lancé sa campagne, avec une cérémonie réconciliant deux grandes familles du clan Izol, déchirées depuis la lutte fratricide entre villages pro et anti PKK (là aussi il y a eu des prières).

bdp-ve-izol-asireti-yemekte-bulustu

Certains affirment que  cette fois c’est le clan Bucak (divisé lui aussi) dans son entier qui aurait rallié le BDP…Une information non confirmée, mais les Urfa Haber  font régulièrement état de ralliement au BDP de clans kurdes, comme l’asiret Ciriç, de muhtars de village ou de membres de l’AKP, 

 Mais dans le reste de la province la population n’est pas uniquement  kurde. C’est donc un Kurdistan multiculturel où toutes les cultures auront leur place que prône le candidat BDP, qui s’est exprimé en arabe lors de meetings. Ainsi dans ses tenues, il a soigneusement évité les signes extérieurs trop évidents de kurdicité : quand il le porte, son pusi (étoffe à motifs kurdes) reste discret. Il lui préfère la cravate, ou comme le fait Erdogan, l’écharpe de l’équipe de football locale, verte et jaune, les couleurs du BDP (un coup de chance ou du destin). Sur la camionnette de propagande, son portrait apparaît à côté de celui de Leyla Akça sa colistière qui porte le sage  foulard islamique (sur l’image pendant la campagne à Suruç) Et on le voit souvent porter la main à  son cœur, la pose électorale d’Erdogan. ..A Urfa « Basbakan, c’est moi »…

Baydemir Haci Ahmet Kaya ziyaret

Osman Baydemir et sa colistière Suruç

 En tout cas celui-ci lui a peut-être fourni un bon coup de main en désignant ..le vali (préfet) de la ville, un terne technocrate turc originaire de Maras, comme candidat AKP. « Erdogan sait ce qui est bien pour Urfa », me disait aussi un de ses admirateurs. Mais on sentait que le candidat n’excitait pas son enthousiasme. Il votera pour Recep Tayyip Erdogan, comme le répète la chanson de propagande des camionnettes électorales AKP, sur laquelle l’image du candidat apparaît en second plan, dans l’ombre du leader, bien davantage que pour le vali. A Urfa, c’est encore plus vrai que dans le reste du pays, où le scrutin municipal a pris la forme d’un référendum pour ou contre Tayyip Erdogan.

Celalettin Güvenç AKP meeting Erdogan  Urfa.Là, le vali a le droit d’être sur la photo.

Mais le vrai candidat c’est lui, avec le soutien des deux chanteurs les plus célèbres de la région : Siwan Perver et Ibo.  Urfa élection Erdogan Siwan Perver Ibo

Fakibaba, l’actuel maire d’Urfa, espérait bien pouvoir briguer un troisième mandat pourtant. Il a été écarté. Il faut dire qu’après un premier mandat sous l’étiquette AKP, il avait eu le culot de se présenter en indépendant aux élections de 2009 et de battre à plate couture le candidat AKP. Après un passage par le Saadet Parti (religieux) il avait fini par revenir à l’AKP (c’est sans doute plus confortable, si on veut continuer à être une municipalité choyée par l’État), mais cela n’a pas suffit pour obtenir l’ investiture.

« Ben Siverkli, yani Urfaliyim »(je suis de Siverek, je suis d’Urfa) bref, moi je suis d’ici, a été le premier slogan de campagne du candidat Baydemir par opposition  à l' »étranger » de Maras, on ne peut plus candidat de l’état (un préfet!). Et une de ses premières visites a été pour le jovial quoique amer Fakibaba et qu’on reconnaît au premier coup d’œil comme originaire d’Urfa.

baydemir et Fakibaba photo Urfa Haber

Celalettin Güvenç, le candidat préfet, a bien fait quelques efforts pour paraître Siverekli lui aussi – quoiqu’en l’occurrence serait plutôt arabe de Harran – mais je ne sais pas s’ils l’ont trouvé convaincant à Urfa.

Celalettin Günes meeting en ampagne Urfa

Emre Uslu est allé jusqu’à affirmer dans Todays Zaman qu’Erdogan avait choisi son candidat dans le but d’offrir Urfa au BDP, province qu’il qualifie d’« acquise à l’AKP », faisant semblant d’oublier la victoire de Fakibaba devant le candidat AKP en 2009 ou que l’AKP n’est à la tête que d’une des autres municipalité (ilçe) de la province (Bozova). Le BDP et le SP (religieux) en administrent chacun 3, Harran est MHP (extrême droite), Halfeti, la terre natale d’Öcalan,  CHP et à Siverek c’est comme d’habitude un Bucak le maire, toujours sous l’étiquette DP, le parti de Tansu Ciller. Difficile de parler de province « acquise », malgré l’excellent score des dernières législatives.

Surtout on peut sérieusement douter que le chef du gouvernement soit prêt à abandonner une province aussi stratégique au BDP, même avec Baydemir à sa tête. La province possède une frontière de plusieurs centaines de kilomètres avec la Syrie. Elle est proche d’Alep et frontalière avec la région de Kobani et de Serekaniye des cantons de Rojava (Kurdistan syrien) qui viennent de déclarer leur autonomie sous la houlette du PYD (une branche du PKK) et région harcelée par ISIS, une faction pro Al Qaida, que la Turquie a longtemps été accusée de favoriser (ce ne serait plus le cas ces derniers mois). Et la province voisine de Mardin, qui présente la même caractéristique est quasi assurée de passer au BDP. Est-ce vraiment le rêve de l’AKP de voir se constituer un Kurdistan turc frontalier avec le Kurdistan syrien (Rojava), dirigés par 2 branches du PKK  ?

villes kurdes syrie

A ceux qui ne l’avait pas encore remarqué, la petite dernière d’une série de vidéos, digne celle-ci d’un scénario de la fameuse dizi (série) Kurtlar Valisi, et si scandaleuse que la Turquie a bloqué l’accès à You Tube, a montré l’importance du conflit syrien (et des nouveaux rapports de force dans toute la région) dans le turmoil intérieur turc.

Comme à Hatay, Gaziantep ou Mardin c’était impossible de l’ignorer à Urfa. On estime 200 000 le nombre de réfugiés syriens dans la province de 1,4 millions d’habitants, ce qui n’est pas sans bouleverser son équilibre socio-économique. Les réfugiés qui « acceptent d’être payés pour une bouchée de pain » font concurrence à la main d’œuvre locale (travail agricole saisonnier, hôtellerie, déjà peu payés). Les habitants d’Urfa se plaignent aussi des prix des loyers qui ont explosé. Autre conséquence, alors que comme partout ailleurs dans la région elle régressait, la polygamie est en recrudescence. Donner parfois de très jeunes filles en mariage comme kuma, peut malheureusement parfois être un comportement de survie pour les réfugiés (pas seulement en Turquie). Parallèlement les divorces ont explosé dans cette province (900 en 2013) où ils étaient exceptionnels.

L’équilibre ethnique de la province en est aussi vraisemblablement modifié. En tout cas, selon une enquête, les ¾ des 10 000 réfugiés recensés dans la ville seraient de langue arabe, contre ¼ de langue kurde. Heureusement, la question des réfugiés n’est pas devenue un enjeu électoral,mais on sait à Urfa que si le conflit s’envenime encore, le flux continuera.

Surtout, on y connaît les risques qu’il n’y déborde de la frontière : régulièrement des villageois frontaliers sont les victimes collatérales des heurts entre factions ennemies. La politique syrienne d’Erdogan risque de lui coûter cher dans la région. C’est peut-être ce qui explique le (relativement) peu d’affluence lors de son meeting, que ses supporters désertaient en masse pendant son discours, bannières repliées (au point que j’ai même cru qu’il avait préféré ne pas venir et faisait une vidéo conférence !), peut-être car ils connaissaient déjà par coeur son discours sur « les ennemis de la nation ».  On était bien loin des masses du  photomontage diffusés par les médias pro gouvernementaux.  Apparemment, l’affluence était bien supérieure pour Newroz. Mais  l’importance des foules aux fêtes ou meetings n’est pas un indicateur fiable de vote.

Une image du Newroz  de Bozova

newroz Borzova UrfaEt le scénario d’intervention envisagée de l’armée turque en Syrie, révélé par la vidéo du 28 mars ( pas authentifiée, mais les autorités parlent d’acte d’espionnage,) ça a du réjouir à Urfa ! Les 8 missiles balancés de Syrie par des agents des services secrets turcs dont il est question, c’est dans leurs champs qu’ils devraient tomber.

Les talents de diplomate de Baydemir lui ont permis par contre en décembre dernier d’avoir été le médiateur, avec Leyla Zana, d’un accord, certes à minima et temporairement sans lendemain ( les Kurdes étaient les grands absents de Genève II) entre le PYD syrien et le courant proche du PDK de Barzani. Une prouesse, tant les relations sont tendues entre les frères kurdes ennemis. Ce qui pourrait changer. En effet face aux assauts d’ISIS, le PYD vient de demander le soutien du PDK, que jusqu’alors il refusait d’accepter. Quand il se présente comme le parti de la paix (baris), ce n’est pas seulement du processus de paix (sureç) à quoi Baydemir fait allusion. La pacification entre mouvements kurdes c’est primordial pour l’avenir des territoires kurdes.

Bref, la grande municipalité (Büyüksehir) d’Urfa pourrait bien constituer une des grandes surprises des élections. Enfin, une surprise essentiellement pour l’extérieur de la région. La victoire du BDP ne me surprendrait pas. Elle pourrait s’ajouter à celles d’autres municipalités AKP que le BDP peut conquérir comme Mardin (Ahmet Türk s’y présente en indépendant, affilié BDP) , Bitlis,  ou Agri. Ce qui est déjà certain c’est que la campagne de Baydemir va y faire exploser le score du BDP (17, % au dernier scrutin) et s’il reste insuffisant pour conquérir la mairie, il aura déjà pris ses marques pour les prochaines législatives. Mais on n’en est pas là…Réponse le soir du 30 mars.

En attendant quelques images d’une campagne électorale intense :

Passage obligatoire à Balikligöl..quand on y nourrit les poissons, on prononce aussi un vœu.

Baydemir Urfa Balikli göl

Nombreuses visites aux commerçants du centre ville, qu’il faut convaincre que c’est la paix que sa victoire promet, pas les fermetures de commerces en signe de protestation (assez fréquentes dans les villes BDP). Et pour la mise en valeur du patrimoine historique même non islamique,  on peut faire confiance au maire de Diyarbakir.

Osman Baydemir Urfa vieux marché

Ici à des commerçants arabes du çarsi apparemment.

Baydemir Urfa commerçants arabes

Le candidat du peuple partage le repas du peuple (ici ouvriers du BTP)

Osman Baydemir ouvriers sofrasi Urfa…et n’hésite pas à mettre la main à la pâte, lui aussi : brochettes de foie (cigeri kebab), délicieuses servies avec des branches de persil et menthe fraîche comme à Urfa.

Osman Baydemir sis cigerin  Urfa

Le candidat AKP  son truc c’est le döner. Mais il faut reconnaître qu’il est quand-même moins doué dans le cabotinage. (à mon avis seul un Erdogan des premiers temps aurait été capable de  rivaliser avec Baydemir ).

Celattin Günes candidat AKP Urfa

Là, il en fait peut-être un peu trop. Mais cela va peut-être rallier à lui les soudeurs de la province. (ils sont nombreux sur les chantiers d’Istanbul et le BDP met des bus gracieusement à la disposition de ceux qui veulent rentrer pour voter).

Osman Baydemir Urfa soudeur

Dans la robe chipée à monsieur le président du barreau, l’avocat Baydemir est plus convaincant.

Osman Baydemir Urfa barosu.

Image de meeting à Halfeti …

Osman Baydemir Urfa Halfeti

…Le Bodrum d’Urfa (moi je préfère Halfeti).

Halfeti Bodrum d'Urfa Baydemir

Le 30 : journée électorale à Urfa

Les bagarres lors des scrutins sont coutumières à Urfa où la gâchette peut être facile. Mais cette année cela y va fort. On comprend que la vente d’alcool  soit interdite les jours de scrutin et  que celui-ci se termine tôt (16h dans l’Est).

A Hilvan 6 morts et 14 blessés pour une querelle de muhtars (chefs de village ou de mahalle – quartier.). Les 2 candidats muhtars ont été tués. De vieilles querelles entre familles probablement.

3 blessés à Karaköprü (agglomération d’Urfa)

4 blessés à Siverek  (heurts entre korucus et sympathisants BDP)

9 blessés à Birecik

Violences entre sympathisants AKP /BDP et SP à Eyyubiye (pendant le dépouillement)

Des victimes aussi à Hatay, Erzurum, Batman ou Igdir encore pour des histoires de muhtar.

Plus tôt dans la journée (10.30) Osman Baydemir votait à Urfa (dans les locaux du lycée Anadolu)

osman Baydemir bureau de vote Urfa

Résultats:

Aux premières estimations (40% de bulletins dépouillés), l’AKP est largement en tête à Urfa.(grande municipalité)

Le BDP en tête  dans  plusieurs municipalités (ilçe)Bozova, Birecik, Halfeti, Viransehir et  Suruç,

Ailleurs dans la région :

Hakkari : Dilek Hatipoglu (BDP) en tête sans surprise.

BDP en tête aussi à : BitlisMardin (Ahmet Türk, indépendant) Van, Diyarbakir, Siirt, Sirnak, Cizre, Batman, Tunceli, Agri, Igdir

AKP en tête à:  Adiyaman, Mus, Bingol .

Mais les estimations sont contradictoires selon les agences. C’est la guerre des chiffres.

Coupures d’électricités à Urfa comme dans beaucoup d’autres provinces de Turquie pendant le dépouillement !

 

Censure drastique d’Internet et protection des familles et « enfants de » en Turquie

Censure Internet turquie 6 février

Dans la soirée du 5 février, la Turquie a franchi un pas de plus dans la restriction du droit de ses citoyens à être informés, créant l’émotion tant en Turquie qu’à l’extérieur du pays. Comme les médias l’ont abondamment relayés, le parlement durcissait drastiquement sa législation sur le contrôle d’Internet et donnait au gouvernement un pouvoir de censure semblable à celui de pays aussi démocratiques que l’Iran, la Chine ou l’Arabie Saoudite.

Internet n’a jamais été un espace de totale liberté en Turquie. A l’époque où je débutais mon blog, j’ajoutais systématiquement le lien vers la vidéo à destination des lecteurs de Turquie, si mon billet comportait une vidéo de la plateforme You Tube. L’accès de celle-ci leur a été interdit pendant plusieurs années. Un obscur tribunal avait pris cette décision à la suite de plaintes concernant quelques vidéos insultantes pour Atatürk. Plus tard Viméo et Blogger avaient subi le même sort. Mais les internautes de Turquie étaient tous devenus des experts dans l’art de contourner la censure en utilisant des proxys.

censure Internet turquie

Mais si l’amendement à la loi déjà existante est ratifié par le président Gül, il ne leur sera plus possible de la contourner aussi facilement . En effet, le système de censure devrait être beaucoup plus efficace et bloquera directement les URL ou l’adresse IP. L’internaute ne saura même plus que la page recherchée existe, car elle aura disparu des moteurs de recherche (actuellement il tombe sur un  avis d’interdiction)

Surtout les sites et les pages censurés ne le seront plus à la suite d’une décision de justice (pourtant déjà experte dans l’art de manier le ciseau), il s’agira d’une décision administrative, qui pourra être prise dans les 4 heures. Le TIB, une agence au sein du ministère des Transports et Télécommunications se transformera  un grand inquisiteur. Son directeur ne sera responsable que devant le premier ministre…et c’est un membre du MIT, les services secrets turcs,qui vient d’en prendre la direction.

Pour faire court, n’importe quel site pourra être censuré sur simple volonté du gouvernement. Il ne s’agira pas seulement de bloquer des sites pédopornographique, comme la loi le permettait  déjà au  TIB.

Les internautes quant à eux seront placés sur étroite surveillance : les serveurs d’accès devront conserver pendant 2 ans toutes les données les concernant, traces de navigation et e-mails. Données qu’ils seront contraints de fournir au TIB sur simple demande. Bienvenue dans l’univers de Big Brother.

Au pays des 33 millions de comptes Facebook et où Twitter fait aussi un tabac, de telles mesures font l’effet d’un brutal retour dans les années de censure militaire.

 

Il faut dire qu’avec le contrôle sur les médias de masse exercé par l’AKP, Internet est devenue une des principales sources d’information, voire la principale, pour beaucoup  en Turquie. C’est aussi sur des sites Internet comme T 24 que se sont réfugiés de nombreux journalistes limogés des journaux qui les employaient : « Nous ne regardons jamais les journaux TV, nous avons nos sites Internet », me disait cet été dans une petite ville d’Anatolie, un couple avec lequel j’évoquais l‘attentat très meurtrier de Reyhanli, un attentat qui aurait tué 51 « de nos frères sunnites » avait déploré Recep Tayyip Erdogan, qui ne semblait pas s’étonner qu’une voiture piégée sache faire le tri entre Sunnites et Alaouites dans une petite ville où la population est à moitié alaouite.

Seuls les médias proches du pouvoir avaient alors été autorisés à se rendre sur les lieux.. Raison de plus pour qu’une large part de l’opinion mette en doute la version officielle attribuant cet attentat à un obscur groupuscule d’extrême gauche dont les membres sont principalement alaouites. D’autant que le groupe de hackers RedHack n’avait pas tardé à diffuser des révélations dérangeantes pour les autorités, reprises dans de nombreux médias, notamment en anglais, comme Bianet.

Yes we ban RTE

Depuis la révolte de Gezi au printemps dernier, Recep Tayyip Erdogan ne cachait pas qu’il avait les réseaux sociaux dans le collimateur. Mais ce sont les révélations de corruption qui ne cessent de se multiplier depuis le 17 décembre dernier, atteignant sa propre famille, qui ont précipité les choses. Le groupe AKP à l’origine de ces amendements a beau comprendre une proportion de femmes bien supérieur à leur représentation au sein de l’AKP (11 sur 27 députés) personne n’est dupe sur leur volonté de protéger «  vie privée », « familles » et « enfants ».

video censuree turquie

En tout cas les premiers sites censurés après le vote de la loi, semblent montrer quelles familles et quels enfants il s’agit de protéger : des vidéos divulguant une conversation téléphonique entre Sümeyye, une des filles d’Erdogan et le magnat du bâtiment Latif Topbas, contre lequel ont été lancées des investigation dans des affaires de corruption présumée, viennent en effet d’être censurées, révèle Erkan Saka sur son blog. J’ignore si toutes l’ont été : on en compte par dizaines.

On notera au passage, que les téléphones portables ont l’air aussi d’être l’objet d’une active surveillance…(pas seulement ceux  des milieux kurdes )

Sumeyye fille et conseillère de Recep Tayyip Erdogan

J’en profite pour informer Christine Okrent qui affirmait aujourd’hui dans l’émission « Affaires Etrangères », la Turquie la fin du miracle, (très intéressante au demeurant) sur France Culture, que seuls « les fils » des membres de l’AKP (notamment Bilal Erdogan) étaient visés par les affaires de corruption, que les femmes des familles « machos »sont rarement des potiches. Ce rôle est plutôt dévolu aux belles-filles. Sümeyye est à Tayyip Erdogan ce que Claude Chirac était à son père. Quant à Emine Erdogan, systématiquement présente aux côtés de son mari, elle serait aussi une femme d’affaires avisée.

Urla villa photo Radikal

Et selon les médias turcs, elles auraient toutes les deux été les heureuses bénéficiaires de très luxueuses villas dans la petite station balnéaires d’Urla, dans la presqu’île de Cesme près d’Izmir, en échange d’une levée du classement du site en zone protégée interdite à la construction. Des universitaires auraient été « récompensés » pour avoir cautionné ce déclassement. Quant au Vali (gouverneur) d’Izmir qui s’y serait alors opposé,  sa récompense aurait été une affectation à Diyarbakir. Dans la conversation de la vidéo, Sümeyye Erdogan exprime son souhait d’aménagements pour les villas.  L’opposition CHP a porté l’affaire devant le Parlement.

Mais à quoi cela sert-il de bloquer les investigations en cours en mutant des milliers de policiers et les procureurs trop curieux si les pièces des dossiers sont présentées à la vue de tous, se propagent et sont commentés sur Internet à vitesse grand V via les comptes Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux ?

Aux dernières nouvelles, les 8 villas incriminées devraient être détruites. Peut-être que les mosaïques romaines menacées par un projet de centre commercial du groupe BIM  (à qui appartient le terrain), dans la banlieue d’Izmir vont aussi être sauvées. C’est monsieur Topbas qui est en bandeau sur la photo…encore…

Atif Topbas mosaiques BIM  photo Zaman

Mais on peut quand même se demander si tous ces braves « enfants de » et leurs richissimes amis auraient pu faire tout ce qu’ils voulaient pendant si longtemps si certains s’étaient « réveillés » plus tôt. Il y a une époque, pas bien lointaine, où on prenait plutôt la défense de la « famille », quand d’autres pointaient du doigt leur immense enrichissement personnel, dans des médias aujourd’hui très critiques. Même si la rumeur, affirmant que dans les belles villas de la famille Erdogan à Usküdar les robinets étaient en or massif, était certainement fantaisiste, Samanyolu-haber aurait  pu déjà remarquer par exemple que ces très luxueuses constructions pouvaient être le signe qu’enrichissement familial et pouvoir étaient liés. Ce que tout le monde avait  déjà remarqué  en Turquie, mais bien peu de médias.

Les leaders de l’opposition et les opposants à la drastique censure Internet en appellent au  président Gül. Va-t-il apposer un véto à cette loi si controversée ? Il doit être bien embêté : en effet, s’il loupe rarement une occasion d’exprimer sa différence avec les méthodes et les propos musclés de son ancien ami Tayyip, il ne s’est jamais opposé jusque là frontalement à lui, de crainte peut-être de faire exploser le parti qu’ils avaient fondé avec Bülent Arinç. Mais même l’UE vient de mettre en garde les autorités turques. Il va donc sans doute, comme dans d’autres cas, faire traîner sa décision jusqu’aux limites légales. Mais il devra bien trancher ce choix cornélien.

Et en attendant, les internautes de Turquie ont décidé de manifester une nouvelle fois leur colère. Ce soir les TOMA vont donc aussi être de sortie dans les grandes villes du pays.

Taksim 8 février

En effet, ils sont bien de sortie.

Taksim 8 février. Erkan Saka

On peut suivre la manifestation à Istanbul sur le compte Twitter d’Erkan Saka, à qui j’ai emprunté cette image, ou sur son compte Facebook Internetime dokunma

Autres images de la manifestation du 9 février  ICI

  Et sur celui  de Toma  voici la petite histoire qui accompagne cette image :

-« ALO FATIH (allusion à  Fatih Saraç, propriétaire de la chaîne Haber Türk, dont le téléphone aussi était écouté)

–  Monsieur…

En bande passante (journal TV) on écrit : » A Taksim, le peuple est pris d’affection pour les Toma »

– Vos  désirs sont des ordres, monsieur « 

Jeu dangereux à Lice – Diyarbakir : parti de Dieu (Hüda-par) versus nationalistes Kurdes.

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Les périodes de campagne électorale sont rarement exemptes de violences dans la région kurde. Dans la province de Hakkari notamment, les permanences de L’AKP sont régulièrement dynamitées (heureusement de nuit, quand les bâtiments sont vides). Il est probable qu’en cette période de cessez le feu sous fond de processus de paix elles soient davantage épargnées. Le parti gouvernemental devrait de son côté soigneusement éviter de contrarier l’électorat apocu.

 

C’est une période aussi où les esprits s’échauffent vite. Dernièrement à Van une visite électorale aux commerçants du centre-ville du candidat AKP a dégénéré : dans la Sanat sokak, (une rue où se trouvent de nombreuses terrasses de café) son comité a été hué et caillassé par des sympathisants BDP et a du se réfugier dans la permanence du parti toute proche. Cette violente altercation n’a pas fait de victime, mais aurait pu salement se terminer lorsque des coups de feu ont éclaté. Tirés en l’air par la police selon certains médias, par un « tireur non identifié »selon d’autres. Cela m’étonnerait qu’à Van on n’ait pas une petite idée de leur provenance. Cette rue est très fréquentée.

 vidéo ICI

Il faut dire qu’Osman Nuri Gülaçar le candidat AKP de Van est très controversé. Des sympathisants BDP m’en ont parlé comme un ancien du Hizbullah, une organisation islamiste sunnite honnie des sympathisants du PKK, dont la branche armée est responsable de centaines d’assassinats dans les milieux pro kurdes ( et pas seulement parmi eux) dans les années 90. Ce qui est certain c’est qu’en 1999 il a été arrêté lors d’une rafle contre une cellule d’Al Qaida et a passé plusieurs mois en prison avant d’être acquitté.  De plus des drapeaux du Hizbullah, qui vient de refaire son apparition sur la scène politique en fondant le parti Hüda-par,« parti de dieu » en kurde, ont été brandis lors de meetings AKP à Van.

akp miting Van hizbullah

J’ignore quelle cuisine locale (voire transnationale dans cette province frontalière avec l’Iran)  a conduit au choix d’un tel candidat AKP dans une province qui n’a jamais été une place forte du Hizbullah, à la différence de Batman, Bingöl ou Diyarbakir, d’autant qu’il se présente contre le maire sortant BDP qui ne manque pas de popularité. « L’AKP l’a fait emprisonné, car il ne supportait pas un maire BDP compétent à Van » en avait déduit un de ses sympathisants quand il avait été victime d’une des rafles contre le KCK. Et cela m’étonnerait que les logements TOKI construits en hâte pour les sinistrés du tremblement de terre fassent la différence.

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Si son profil a de quoi attiser les tensions, rien de plus normal cependant qu’un candidat AKP fasse la tournée des commerçants du centre ville de Van où le parti d’Erdogan a des sympathisants : « Tayyip çok iyi » me déclarait l’un d’eux, nullement affecté apparemment par les révélations de corruption à grande échelle qui venaient de frapper le gouvernement AKP. Il faut dire qu’à Van, les petits trafics avec l’Iran font partie de l’économie locale.

 On peut s’interroger par contre sur ce qui a conduit le candidat d’Hüda-par à faire campagne près des commerçants de Lice, le 29 janvier dernier. Le« Hizbullah nouveau » (qui déclare avoir renoncé à toute forme de violence) n’a pas ouvert de permanence dans ce district de Diyarbakir, cœur du mouvement kurde : c’est là que s’est développé à la fin des années 70 le mouvement du PKK et que des décennies plus tôt était partie la révolte kurde de Seir Saïd, dans la République de Turquie naissante. Dans les années 90 le district l’a payé cher en villages vidés par l’armée. Comme Sirnak, la petite sous-préfecture avait même été bombardée en 1993. Le procès de ce crime de guerre vient d’être délocalisé de Diyarbakir à Eskisehir…à la demande des accusés comme d’habitude.

 

Aux élections le score du BDP à Lice atteint celui de Yüksekova dans la province d’Hakkari (province où Huda Par s’est bien gardé aussi d’ouvrir des permanences) : il dépasse 90%. Les 6% atteints par l’AKP ont du être obtenus grâce aux bulletins de vote des forces de l’ordre et de quelques fonctionnaires extérieurs à la région. Autant dire que le Hizbullah, même nouveau, y est exécré. Résultat : cette visite s’est soldée par une quinzaine de blessés, dont deux sérieux. Certes il faut se méfier de la couverture des événements par des médias soit pro PKK, soit islamistes. Mais il est difficile de croire Huda-par quand il affirme avoir reçu un accueil favorable des commerçants de Lice et que seuls des gençler (membres du mouvement de la jeunesse du parti, en réalité davantage liés au PKK qu’au BDP et très radicaux) s’en seraient violemment pris à eux. Les médias kurdes eux rapportent qu’au contraire, l’échange avec les commerçants aurait été vif et aurait vite dégénéré, ce qui me paraît plus plausible.

Le comité – qui venait de participer à l’inauguration d’un bureau de propagande dans le district voisin de Kulp –  était venu en force à Lice. Le convoi était composé d’une quarantaine de véhicules, dont une partie serait venue de villages korucus (gardiens de village) voisins. Et s’il est difficile de saisir qui a « dégainé » le premier, les militants islamistes avaient semble-t-il eux aussi de quoi en découdre (bâtons, couteaux..) comme lorsqu‘ils avaient débarqué à l’université de Dicle (place forte du mouvement kurde) au printemps dernier. C’est en tout cas ce qu’affirme le BDP.  Si l’on en juge aux blessés (qui ne seraient pas uniquement des militants d’Huda-Par) cette visite semble bien avoir dégénérée en bagarre entre deux groupes. Et même si ceux-ci se sont acharnés sur plusieurs véhicules du convoi, dont trois ont fini en flammes, les gençler n’étaient visiblement pas les seuls à participer à la rixe. 

Ces images de lynchage n’ont rien de glorieux, mais Huda Par devait certainement s’attendre à un tel accueil à Lice. N’importe qui connaissant un peu la région l’aurait prévu.

 vidéo (longue) ICI.

Les deux partis s’accusent mutuellement. Mais selon les Yüksekova Haber, le sous-préfet (kaymakam) de Lice aurait déclaré s’interroger sur ce qui a motivé la campagne d’un parti qui ne possède aucune permanence à Lice, visite dont il affirme ne pas avoir été informé. Cette fois, à la différence de ce qui s’était passé à l’université de Dicle, les forces de l’ordre ne s’en sont pas pris aux sympathisants BDP, ce qui a sans doute évité que les troubles prennent de l’ampleur.

Il est clair qu’en se manifestant ainsi à Lice, Hüda-Par, qui se présente dorénavant comme un parti islamiste pro kurde, défie le BDP. Il fait aussi parler de lui et prouve ainsi qu’il est à nouveau bien présent dans le paysage politique de la région, d’où il avait disparu après l’arrestation d’Öcalan. En 2000, le dirigeant de l’organisation qui avait bénéficié du soutien d’une partie de l’Etat (dit « profond ») contre « les terroristes du PKK » mais qui commençait à déranger, était tué par la police à Beykoz (Istanbul), les principaux dirigeants et des milliers de militants étaient arrêtés. Depuis, sa branche Menzil s’était contenté de maintenir un réseau associatif  ultra religieux : la commémoration de la naissance du prophète, organisée depuis 2010, attire plus de cent mille de personnes, qu’on aurait sans doute tort de considérer en bloc comme  sa base électorale potentielle : « Mes parents soutiennent le BDP. Mais ils y sont allés car ils sont très croyants », me disait une jeune femme de Diyarbakir.

C’est il y a un an, en décembre 2012, que le « parti de dieu » est devenu un parti politique, se donnant pour l’occasion un nom kurde, Hüda-Par. Quelques mois plus tard le processus de paix à peine «officialisé» par le discours d’Öcalan lu au Newroz de Diyarbakir, des militants débarquaient à l’université Dicle (autre place forte du PKK) où ils se confrontaient avec les étudiants nationalistes kurdes. Les gaz lacrymogènes avaient alors été balancés par hélicoptère sur ces derniers.

Ces jours là, dans leur lycée populaire des élèves étaient venus vêtus d’un salwar (pantalon kurde) noir, signe distinctif du Hizbullah et cela avait bardé dans la cour de récréation entre eux et des lycéens apocus, m’avait alors raconté des jeunes de Diyarbakir. Si le but de la descente à Dicle était de redevenir visible, c’était apparemment  gagné.

« Dans l’Est, le pouvoir est à ceux qui ont la force. Le PKK a cessé le feu, le Hizbullah montre la sienne » résumait un ami kurde.

Depuis les événements de Dicle en avril dernier, militants de Hüda-Par et apocus se sont affrontés à Cizre et surtout à Batman, ancien fief du Hizbullah, en novembre dernier, où un sympathisant BDP a été tué par balles par un militant de Hüda-par, arrêté depuis. Et les gençler s’en prennent  régulièrement aux permanences du parti islamiste à titre de « représailles ».

Aux souvenirs violents des années 90, s’ajoute en effet la situation au Kurdistan syrien, Rojava, où les groupes armés proches du PKK, les YPG, se confrontent avec des groupes islamistes affiliés à El Qaida (Al Nostra et surtout ISIS). Or, les médias turcs ont révélé l’existence de circuits de recrutement de combattants pour la rébellion sunnite à Bitlis, Bingöl, Diyarbakir, Batman et surtout Adiyaman d’où plus de 200 jeunes auraient rejoint la rébellion syrienne. Hüda-par a beau affirmé qu’il n’y est pour rien et qu’il est favorable à un règlement politique du conflit, il en faudrait davantage pour convaincre les gençler.

Certes on est loin pour le moment de la situation de quasi guerre civile qui prévalait dans les années 90 dans des villes kurdes comme Batman, Diyarbakir ou Bingöl. Mais avec le lancement de la campagne électorale, les tensions pourraient se multiplier entre ces deux partis qui se détestent, d’autant que les fortes turbulences que traverse le pays ne sont sans doute pas complètement étrangères à tout ça.

Et à Van encore , dans le district de Gevas, les permanences de l’AKP et de Huda -Par viennent d’être la cible de coktails molotovs.

Facebook censure le parti kurde (BDP) à cause du mot Kurdistan

 

On savait Facebook plus prompt à censurer l’image d’un coude, confondu par les puritains censeurs avec un bout de sein qui dépassait d’une baignoire ou une oeuvre d’art  trop déshabillée,  qu’une vidéo d’une décapitation.  Mais beaucoup devait ignorer comme moi que le réseau social était aussi allergique au mot « Kurdistan ».

Enfin, c’est surtout au Parti kurde (BDP) qu’il a l’air d’en vouloir ces derniers temps. Au point qu’une délégation du parti accompagnée d’avocats et d’experts Internet  a même rencontré à Londres Richard Allan, le grand manitou de Facebook Europe en septembre dernier. Le compte Facebook du parti (genelmerkez) venait d’être fermé pour cause de… contenu pornographique !

Certes je ne fais pas partie de 180 000 d' »amis » qui suivaient ce compte (et pour cause je ne suis « ami » avec personne) mais franchement imaginer du « contenu pornographique » sur une page du BDP ??? Mais qu’est-ce qui avait bien pu leur faire penser  à un bout de sein ?

On aurait pu penser qu’après cette entrevue, les choses allaient s’arranger. Et effectivement, ensuite Facebook n’a plus trouvé de « contenu pornographique » sur le compte du BDP . Ouf.

….Mais ils ont déniché  un mot qui heurte profondément les sensibilités. Imaginez : Kurdistan ! On trouvait le mot Kurdistan sur la page facebook du parti kurde ! Du coup le compte de la branche BDP d’Istanbul était fermé le 24 octobre dernier. Et quelques jours plus tard, c’était le compte officiel du parti  qui était à nouveau clôturé.

Et bien, il risque d’en disparaître des comptes Facebook si le mot Kurdistan est devenu contraire à leur déontologie.

Facebook aurait-il été submergé de plaintes, raison qui suffit à clôturer un compte comme l’expliquait cet été Erkan Saka (université Bilgi) à Bianet, après  la fermeture de comptes comme ceux des  Yüksekova Haber et d’ Ötekilerin Postası  ?  Ou est-ce comme le dénonce Selahattin Demirtas, le président du BDP, le fruit  d’une excellente  coopération avec le gouvernement AKP dont le réseau social souhaiterait s’attirer les bonnes grâces car il a l’objectif d’ouvrir un bureau en Turquie, où le nombre de comptes Facebook est impressionnant (et les perspectives de nouveaux profits en publicité le sont aussi). Ou les deux à la fois, peut-être…

Lors de l’entrevue qu’il avait eu la délégation BDP, le responsable Facebook Europe avait reconnu que Facebook censurait activement les pages des politiciens Kurdes (Altan Tan ou Sirri Süreyya Önder en ont fait l’expérience ). Alors qu’un processus de paix est engagé avec le PKK – même s’il n’est pas très bien engagé – on croit rêver.

Apparemment, rien n’a changé depuis l’entrevue à Londres de Septembre dernier. Mais en attendant  que les mouvements dans le collimateur créent un  réseau social indépendant (et qui devienne populaire) , le BDP a ouvert un nouveau compte…sans le mot Kurdistan dans son image de profil ! Ailleurs, je ne sais pas. Et de toute façon, il n’a été ouvert que le 29 octobre.   Seulement les mêmes risquent bien de se plaindre à nouveau. Si ça marche si bien, pourquoi se priver ?

Mais si ça continue comme ça, Facebook ne va pas tarder à devenir  un réseau social où les « amis » n’échangeront plus que des recettes de cuisine et des photos des enfants en vacances – de préférence au ski, on voit de ces choses sur les plages.  A moins qu’ils ne choisissent de faire la promotion des autorités en place…

Quant au BDP, il a aussi un compte Twitter qui fonctionne correctement.