Mouvement Gezi ou le temps « des purges », après les journalistes : les proviseurs de lycée !

Après le mouvement Gezi, le gouvernement turc n’a décidément pas choisi d’apaiser. Au contraire, comme beaucoup le craignaient, plusieurs mois après les premières arrestations et les premiers limogeages de journalistes, le temps de rendre des comptes est venu. La semaine dernière, c’est à TRT, la TV nationale qu’une investigation était lancée pour trier le bon grain (pro-gouvernemental) de l’ivraie (trop sympathisante de Gezi).

C’est le moment aussi qu’a choisi Bram Vermeulen , un correspondant de la presse néerlandaise, connu pour son professionnalisme selon ses confrères, pour révéler qu’il avait découvert  en passant un contrôle de la police des frontières,  qu’il était « blacklisté » puis que son accréditation ne serait pas renouvelée. A partir de janvier il ne pourra plus travailler en Turquie.  Le motif ne lui a pas été révélé; mais outre Gezi, il a couvert plusieurs sujets sensibles dont un reportage sur le DHKP-c qui avait menacé les troupes néerlandaises stationnées dans le sud de la Turquie . Il a aussi rencontré le PKK à Qandil, mais maintenant tout le monde y va.  La dernière journaliste a avoir eu son accréditation retirée était Aliza Marcus, que ceux qui s’intéressent à la question kurde connaissent bien. Un reportage sur les destructions de villages avait déplu aux autorités . C’était en 1995. On pensait cette époque révolue.

Cet été un photo reporter italien free lance se retrouvait carrément en prison. Un procès a été ouvert contre lui. Quand le procureur lui a appris qu’il était passible d’une peine allant jusqu’à 7 ans  de prison, il a demandé si c’était une plaisanterie. La main mise sur les médias, on sait ce que c’est en Italie après le règne de Berlusconi, mais à ce point là….Il a pu rentrer dans son pays, mais a promis de revenir pour son procès.

Des plaisanteries qui sont sans doute une façon d’avertir les correspondants étrangers sur les rédactions desquels les autorités ne peuvent évidemment pas faire pression. Mais  ce n’est pas ce qui va améliorer l’image de la Turquie dans leurs pays. Alors que ses relations avec l’UE s’améliorent et que les négociations d’adhésion repartent doucement, c’est une bonne idée !

Quant à Fuat Yildirim, l’imam de la mosquée de Besiktas, qui avait refusé de  corroborer les rumeurs prétendant que les manifestants qui avaient trouvé refuge dans sa mosquée transformée en hôpital de campagne y auraient bu de l’alcool, ça fait déjà un bail qu’il a été muté dans un quartier moins exposé.

 

Aujourd’hui un article d’Hürriyet révèle que des investigations ont été lancés contre plus de cent proviseurs de lycée d’Ankara. Motif : ils auraient « couvert » les élèves qui avaient participé au mouvement Gezi ,voire les avaient incités. Déjà 2 d’entre eux ont été rétrogradés et renvoyés devant les classes et 5 autres ont été mutés (sans doute  dans des lycées moins prestigieux ou dans des provinces moins convoitées). A une époque c’était  Hakkari le Landerneau de Turquie, où on mutait les fonctionnaires trop indisciplinés. Résultat des générations d’élèves ont été instruits par des « rouges ». Étonnez vous ensuite qu’on se qualifie de ville  « solcu » (de gauche) à Hakkari.

Les inspecteurs de la direction régionale de l’Éducation affirment que ces investigations avaient lieu sous la pression de parents, qui auraient été nombreux à se plaindre que les lycées aient autorisé les élèves à manifester. Hum… j’attends qu’un(e) journaliste complaisant avec le pouvoir (ce n’est pas ce qui manque non plus) les dénichent, ces fameux parents. C’est  plutôt des violences de la police que se plaignaient les parents, notamment ceux dont les gosses ont été blessés, parfois très gravement. Quand ils ne participaient pas eux-mêmes au mouvement. Parmi ceux qui chaque soir tapaient sur les casseroles ( sans tenir compte des élèves qui préparaient le concours d’entrée à l’université, dénonçait Recep Tayyip Erdogan dans son discours de  Kazlıçeşme),  il devait bien en avoir qui avaient des gosses en âge d’aller au lycée.

Je n’imagine même pas que des parents pro AKP aient eu l’idée de se plaindre aux autorités que leurs gosses soient allés manifester. Cela  équivaudrait à les dénoncer. Or on ne sait jamais ce que ça peut coûter une dénonciation pareille. Le rêve des parents de lycéens, c’est que leurs gosses intègrent l’université d’où des milliers d’étudiants ont été exclus car ils n’étaient pas assez sages. Quels parents prendraient un tel risque ? Quelques (rares) fanatique de l’ordre établi, peut-être, que les journaux TV n’ont pas encore réussi à dénicher.

Mais de toute façon cela m’étonnerait beaucoup que les élèves aient demandé la permission à leur directeur avant d’aller manifester.

Je suspecte davantage ces proviseurs d’être un peu récalcitrants. D’avoir refusé par exemple de donner aux autorités la liste des élèves absents pour « mouvement Gezi », ou des profs grévistes ou sympathisants du mouvement. Ou bien, ce qui n’est pas antinomique, d’être proches du CHP ou du syndicat enseignant  Egitim Sen (de gauche). A Rize, sur la Mer Noire,  des investigations viennent aussi d’être lancées contre une soixantaine de personnes, syndicalistes d’Egitim Sen ou personnalités du CHP, justement.

On oublie un peu trop souvent que le mouvement syndical en a pris plein la figure ces derniers temps lui aussi. Des centaines de syndicalistes, d’Egitim –Sen et de KESK  , le syndicat de fonctionnaires notamment, sont poursuivis ou en prison, accusés d’appartenir au KCK (pas pour leurs activités syndicales, naturellement). Il est vrai que dans les provinces kurdes, la gauche est proche du BDP. Peut-être une façon comme une autre de mettre l’administration au pas….

Salut d’Amed (Diyarbakir) à la résistance de Gezi Park. (Egitim Sen, syndicat enseignant)

 

20 000 personnes ont été accusés d’appartenance à un mouvement terroristes en 4 ans ! Et 8000 jetées en prison en un an en vertu des lois « anti-terroristes », qui pour la grande majorité d’entre elles n’ont jamais participé à aucune action violente. Or bien des gens qui avaient aimé les grandes rafles contre le KCK pourraient découvrir que leur tour d’être « des renégats » arrive . Pour les autres, ça continue, tout simplement.

Le 31 octobre (ajout) : excellente nouvelle, Bram Vermeulen a annoncé sur son compte Twitter que les restrictions à son encontre avaient été levées. Le ministre de l’intérieur a déclaré au rapporteur de l’UE qu’il y avait eu un malentendu.

 

4 morts et 7500 blessés en Turquie depuis le début du mouvement Gezi Park ( Bilan ville par ville).

Alors que Recep Tayyip Erdogan vient de lancer un ultimatum au mouvement de protestation qui refuse de s’éteindre en Turquie, le bilan des victimes est très  lourd. Quand les forces anti émeutes lancent les gaz lacrymogènes à tirs tendus, c’est bien pour  faire des victimes, parfois ciblées (comme cela a été le cas du député BDP Sirri Sürreyya Önder, blessé quelques jours après s’être interposé devant des bulldozers venus détruire les arbres du parc ou de journalistes).

Morts  : 4 (dont un policier qui a chuté d’un pont)

Blessés  déclarés (tous ne l’ont pas été ) : 7478  dont  59 dans un état particulièrement grave.

 

  • 10 personnes au moins ont perdu un œil.

Voici un bilan ville par ville fourni par TTB (Association médicale de Turquie).  Il donne une idée de l’ampleur de la protestation. En effet, si la place Taksim à Istanbul  est sous les feux des médias, il est plus difficile de suivre ce qui se passe ailleurs.  Ainsi les confrontations sont quasi quotidiennes dans le quartier de Gazi (Istanbul) ou à Ankara. Des mouvements ont eu lieu dans 77 provinces. Il y a eu des  violences policières et des blessés dans  13  d’entre elles  :

Istanbul : 1 mort, 4345 blessés

Ankara : 1 mort, 1328  blessés

Izmir : 800 blessés

Eskisehir : 300 blessés

Antakya  Hatay –( Antioche)  : 1 mort (tué par balles), 161 blessés.

Balikesir : 155 blessés

Adana  :  1 mort (1 policier tombé d’un pont), 152 blessés, dont un enfant de 10 ans, gravement blessé.

Antalya : 150 blessés

Mugla  :  50 blessés

Mersin : 17 blessés

Kocaeli : 10 blessés

Rize : 8 blessés.

Bursa : 2 blessés.

Étrangement, puisque leur hiérarchie affirme qu’il n’y a aucun lien, 7 policiers se sont suicidés depuis le début des événements. L’un car son frère a raté le concours de police, d’autres avaient des problèmes familiaux …. C’est vrai que s’il s’agit de Cevik Kuvvet ayant fait leurs classes sur les manifestants kurdes de l’Est du pays,  ils devraient être aguerris. Mais ils ont peut-être  moins l’habitude de s’en prendre à de blondes jeunes filles brandissant le drapeau turc et – sauf ceux qui ont passé 2 ans à Hakkari –  que ça dure aussi longtemps.

Possible aussi que la vague de protestations  serve de révélateur à un problème plus chronique   que la  hiérarchie policière  préférait garder « discret ». (Un réflexe qu’on n’a jamais en France, bien sûr ! ).

Comme je l’avais annoncé  le 29 mai déjà, le  jour où un policier  aspergeait de gaz lacrymogène  une jolie femme brune en robe rouge au Gezi Park, les forces de police ont reçu des renforts de Diyarbakir. Ce soir aux Haber,  dans un reportage sur les manifestations à Antalya, j’ai vu un camion à eau sur lequel était inscrit : Diyarbakir –  Cevik Kuvvet (forces anti émeutes) !

2448 personnes ont été mises en garde à vue depuis le début du mouvement ajoute Bianet . Parmi elles 73 avocats (et non 50 comme je l’avais d’abord lu ).

Ajout du 20 juin : selon TTB, le nombre de blessés s’élèvent dorénavant à 7832 dont 59 dans un état très sérieux.

29 octobre : fête nationale turque et gaz lacrymogènes.

Des manifestants copieusement arrosés de coups de matraque, de jets de flotte des camions à eau et asphyxiés par des nuages  de gaz lacrymogènes – qualifiés d’inoffensifs car « naturels » par le ministre de l’intérieur Idris Naim Sahin – rien de plus banal en Turquie.C’est le traitement auquel ont systématiquement  droit les  Alévis – voulant commémorer les massacres de Maras ou protestant contre la clôture du procès des assassins de l’incendie de l’hôtel Madimak (Sivas, 1993) –  les mouvements ouvriers – des ouvriers des chantiers navals de la mort de Tuzla, les dizaines de milliers d’employés Tekel licenciés ou même les pompiers en grève, les mouvements écologistes etc..  Et bien évidemment les Kurdes, qui ont la fâcheuse habitude de manifester alors que l’autorisation  leur est quasi systématiquement  refusée.

Comme le 14 juillet dernier à Diyarbakir , où la répression d’ un meeting interdit a fait au moins une centaine de blessés. Certains témoins estimaient leur nombre à 200 . Difficile de savoir :  ceux qui sont  blessés lors de manifestation évitent dans la mesure du possible de  se rendre dans les hôpitaux publics, de crainte d’y être dénoncés aux autorités.  Mais on m’a parlé de manifestants s’écroulant à terre, suffocants sous les gaz le 14 juillet dernier.

Comme d’habitude, les élus du BDP avaient été la cible des jets de gaz : la députée Pelvin Buldan avait été gravement blessée à la jambe par une bonbonne qui ne l’avait pas loupée. D’ autres l’avaient été plus légèrement.  Le lendemain, tandis que la plupart des médias parlaient de « manifestation non autorisée »  le journal Radikal titrait  à la UNE « Est-ce ainsi qu’on va résoudre la question kurde ? » (ce qui n’empêchait pas le quotidien « de gauche » du groupe Dogan, de virer quelques semaines plus tard Yildirim Türker, un  éditorialiste  trop sensible à cette même  question kurde).

Mais il est moins courant de voir ces mêmes méthodes employées contre des manifestants brandissant des drapeaux turcs et des portraits d’Atatürk. C’est pourtant ce qui est arrivé à deux pas du défilé militaire, ce jour de fête nationale. Mais cette fois, c’est le CHP et une centaine d’associations kémalistes qui avaient décidé de braver l’interdiction de manifester devant le premier parlement de la République de Turquie. (aujourd’hui transformé en musée). Leur façon de fêter la naissance de la République.  Mais statue et effigies  d’Atatürk ou  drapeaux turcs n’y ont rien fait. Une manifestation non autorisée devient une provocation  et les manifestants ont eu le droit (en un peu plus soft quand même  si j’en juge les images) au traitement réservé aux manifestants de Diyarbakir ou d’Hakkari..

Kemal Kiliçdaroglu le président du CHP, le parti fondé par Atatürk avait choisi de déserter le défilé militaire pour rejoindre  les rangs des manifestants.  Certains témoignages affirment qu’il aurait été lui aussi la cible de jets de gaz et qu’il y aurait eu des échanges peu courtois entre certains de ses gardes du corps et des policiers…comme s’il n’était qu’un vulgaire député de l’opposition kurde.

Alper kafa, le président d’une des associations organisatrices de la manifestation, contacté par CNN,  déplorait que les autorités usent d’une telle violence  contre des citoyens qui défilaient pacifiquement et contre des cortèges où se trouvaient des « enfants et des personnes âgées ». (On a du apprécier à Diyarbakir :  les Kurdes sont régulièrement accusés de mettre « les enfants et les personnes âgées devant » )

Le chef de gouvernement  Recep Tayyip Erdogan déclarait que cette manifestation n’était que la réaction des déçus de 2007, quand le vieil « etablishement » avait échoué à faire annuler l’élection du président Gül pour cause de tenue « non laique » de son épouse et à  interdire l’AKP.

Peut-être, mais en attendant, certains éditorialistes comme Murat Yetkin soulignent que les  tensions montent   dans la Turquie d’Erdogan…Et il est peu probable  que les gaz lacrymogènes, même parfaitement naturels,  soient très efficaces pour  les faire baisser. Ce qui ne doit pas être l’objectif d’ailleurs

Des tensions qui n’épargnent pas le sommet de l’Etat : le lendemain de la manifestation, les médias s’interrogeaient sur l’identité de celui qui aurait ordonné à la police de retirer les barrières qui interdisaient l’accès au mausolée Atatürk que les manifestants ont ensuite rejoint.  Est-ce le président Gül qui affirme de plus en plus sa différence et  montre parfois son agacement face aux « méthodes musclées » du gouvernement AKP ?

Et le lendemain, mardi 30 octobre, c’est à Diyarbakir, Istanbul (Okmeydan), Van, Sirnak, Hakkari etc…que des manifestations de soutien aux centaines de  grévistes de la faim qui de leur prison appellent –  depuis cinquante jours pour certains –  à la fin des conditions d’isolement  de leur leader Ocalan, dégénéraient.

Bilan :  122 gardes à vue et 7 arrestations rapportent les Yüksekova Haber.