L’armée de l’imam mis en ligne sur le Web est bien le livre d’Ahmet Sik

 imam'in ordusu

Les 102 000 internautes qui ont déclaré être en possession du manuscrit saisi la semaine dernière par la justice turque sur la page facebook « Moi aussi j’ai le livre d’Ahmet Türk », ne bluffent plus. Depuis quelques heures il est disponible  sur Internet. Et ce serait bien le vrai.

 Aydin Ergan, journaliste à Agos – le journal fondé par le journaliste arménien Hrant Dink –  qui avait lu le manuscrit confirme qu’il s’agit bien du même. Et sur son  compte twitter Yonca Sik, la femme du journaliste a accueilli la nouvelle par un « Vive la désobéissance civile », ce que les médias interprètent comme une confirmation de la véracité du document.

 

 L’objectif était peut-être de court-circuiter un mystérieux site « Imam’in ordusu » (l’armée de l’Imam) qui  annonçait depuis le week-end dernier qu’il publierait le manuscrit à la date du 11 avril, et qui pour sa part  a aujourd’hui disparu- il se déclare victime de hakers. Les internautes restaient réservés, ils n’étaient que 6000 à avoir rejoint sa page facebook, elle aussi disparue.

De son côté le site Zaman.fr, annonce que la justice accuserait le journaliste d’avoir écrit son livre sur ordre d’Ergenekon. La preuve tiendrait dans le nombre de pages. Tout ça n’est pas très clair (enfin à moi, ça ne l’est pas). Cela risque surtout d’être insuffisant comme explications pour convaincre  ceux qui connaissent Ahmet Sik, que le journaliste de gauche, pacifiste, ouvert aux minorités etc..ait pu obéir à des ordres émanant des copains ultranationalistes d’un Kerinçsiz ou d’un Veli Küçük !

Mais les « théories du complot » dont les Turcs de toutes tendances politiques raffolent, a l’avantage de permettre de s’affranchir du doute. C’est donc normal qu’il y en ait pour ne pas trouver ça bizarre.    

Au moins maintenant les Turcs pourront juger par eux-même du contenu de ce fameux bouquin, que la justice accuse d’ avoir été écrit dans l’objectif de favoriser un climat propice à un coup d’Etat.

En tout cas, L’armée de l’imam restera sans doute dans les annales comme étant le premier bestseller publié gratuitement en ligne. Il ne s’agirait cependant que d’une ébauche, l’auteur devrait donc publier l’oeuvre achevée quand il sera libéré. Ce qui promet 2 bestseller pour un seul livre. Pour ce qui est de la première version, elle se diffuserait à vitesse grand V via les mails et twitter.

Mais le feuilleton n’est sans doute pas terminé…

L’armée de l’Imam – les internautes turcs narguent la censure sur facebook

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En 2 jours, plus de 65000 internautes turcs ont rejoint une page facebook    pour y déclarer  » Moi aussi je possède le livre d’Ahmet Sik « (Ahmet Sik’in Kitabi Bende de Var). Pourtant L’armée de l’Imam, le livre en question, une enquête du journaliste sur l’influence du mouvement de l’imam Fethullah Gülen, n’a pas encore été publié. Mais s’il rassemble déjà autant de fans prétendant le posséder, ce n’est pas une opération de marketing de sa maison d’édition. C’est la réponse d’internautes en colère contre la justice turque, qui vient de déclarer complices d’une organisation criminelle,  tous ceux qui auraient le manuscrit en leur possession, et refuseraient de le lui remettre. 

Jeudi dernier, le procureur Zekeriya Öz, a fait saisir tous les manuscrits dont la justice, qui en possèdait déjà un exemplaire, avait connaissance. Des policiers ont fait une descente à la rédaction du quotidien de gauche Radikal, à la maison d’édition Ithaki et au bureau de l’avocat du journaliste. Les ordinateurs ont été fouillés, les fichiers contenant le manuscrit copiés puis détruits. La femme du journaliste et tous ceux qui possèderaient une copie du manuscrit sont sommés de le remettre à la justice, sous peine d’être inculpés de complicité avec le réseau Ergenekon, un réseau accusé de comploter pour renverser le gouvernement.

La police va avoir du boulot si elle doit aller fouiller les ordinateurs de tous les internautes qui s’accusent spontanément. Et la justice découvre que la censure, qui faisait partie des habitudes jusque dans les années 90, n’est plus considérée comme « acceptable aujourd’hui. D’autant que la saisie d’un manuscrit qui n’était même pas sous presse, est quand-même une première.  

Quant à l’auteur, cela fait maintenant trois semaines qu’il est en prison, sans qu’on sache davantage ce qui a justifié son incarcération. Et ce n’est pas cette saisie sur l’ordinateur d’un de ses amis journaliste auquel il avait demandé de relire le manuscrit, de son avocat et d’un éventuel éditeur, qui suffit à convaincre qu’il participait à un complot avec une bande de criminels. Difficile par contre pour le procureur de continuer à affirmer que l’inculpation des journalistes n’a rien à voir avec leur métier.

On se demande bien ce que peut contenir ce manuscrit, dont la publication risquerait de favoriser un coup d’Etat et dont la possession suffit à faire de son possesseur un complice du réseau Ergenekon. Mais il  est probable que ce bouquin finira pas être publié. Et du coup, qu’il s’agisse d’une investigation sérieuse ou d’un ramassis de sottises, sa promotion est faite. Le procureur Zekeriya Öz s’en est chargé.

Mais que va faire la justice face à ces internautes séditieux ? Va-t-elle fermer l’accès à Facebook après celui de Blogspot, pour les faire taire ? Cela risquerait d’être mal perçu dans un pays dingue de facebook. Même si les internautes y sont tous devenus champions dans l’art de détourner la censure sur Internet, ils commencent à en avoir ras le bol.

Si elle avait mis autant d’énergie ces dernières années à tenter de démêler l’affaire Dink, des Chrétiens de Malatya et de Trabzon, ou l’affaire Semdinli, qu’elle met à traquer un simple manuscrit, « susceptible d’apporter un support moral et de redonner de la motivation aux membres d’Ergenekon », le procès d’Ergenekon et de l’état profond, qui avait soulevé tant d’espoirs en Turquie, aurait sans doute bien avancé. Et dans ces affaires, c’est d’assassinats qu’il s’agit.

Il n’y a que la bonne conduite du procès Ergenekon qui puisse démoraliser les membres de ce réseau. Mais le tour qu’il prend  ne doit pas tellement y contribuer.

Ajout du 31 mars (3 jours plus tard).

Plus de 100 000 internautes ont désormais rejoint la page facebook « Moi aussi j’ai le livre d’Ahmet Sik ».

Mardi, le procureur Zekeriya Öz, était promu au Conseil supérieur de la magistrautre (HSYK), à la surprise de l’intéressé qui n’avait demandé aucune mutation.  Un nouveau procureur devrait être chargé de l’affaire Ergenekon. La veille, le président Abdullah Gül déplorait le tour que prenait cette affaire, vraiment pas géniale de plus pour l’image de la Turquie, relevant lui aussi, qu’elle faisait une  excellente promotion du livre par contre. Nous sommes bien d’accord, monsieur le Président.