Facebook censure le parti kurde (BDP) à cause du mot Kurdistan

 

On savait Facebook plus prompt à censurer l’image d’un coude, confondu par les puritains censeurs avec un bout de sein qui dépassait d’une baignoire ou une oeuvre d’art  trop déshabillée,  qu’une vidéo d’une décapitation.  Mais beaucoup devait ignorer comme moi que le réseau social était aussi allergique au mot « Kurdistan ».

Enfin, c’est surtout au Parti kurde (BDP) qu’il a l’air d’en vouloir ces derniers temps. Au point qu’une délégation du parti accompagnée d’avocats et d’experts Internet  a même rencontré à Londres Richard Allan, le grand manitou de Facebook Europe en septembre dernier. Le compte Facebook du parti (genelmerkez) venait d’être fermé pour cause de… contenu pornographique !

Certes je ne fais pas partie de 180 000 d' »amis » qui suivaient ce compte (et pour cause je ne suis « ami » avec personne) mais franchement imaginer du « contenu pornographique » sur une page du BDP ??? Mais qu’est-ce qui avait bien pu leur faire penser  à un bout de sein ?

On aurait pu penser qu’après cette entrevue, les choses allaient s’arranger. Et effectivement, ensuite Facebook n’a plus trouvé de « contenu pornographique » sur le compte du BDP . Ouf.

….Mais ils ont déniché  un mot qui heurte profondément les sensibilités. Imaginez : Kurdistan ! On trouvait le mot Kurdistan sur la page facebook du parti kurde ! Du coup le compte de la branche BDP d’Istanbul était fermé le 24 octobre dernier. Et quelques jours plus tard, c’était le compte officiel du parti  qui était à nouveau clôturé.

Et bien, il risque d’en disparaître des comptes Facebook si le mot Kurdistan est devenu contraire à leur déontologie.

Facebook aurait-il été submergé de plaintes, raison qui suffit à clôturer un compte comme l’expliquait cet été Erkan Saka (université Bilgi) à Bianet, après  la fermeture de comptes comme ceux des  Yüksekova Haber et d’ Ötekilerin Postası  ?  Ou est-ce comme le dénonce Selahattin Demirtas, le président du BDP, le fruit  d’une excellente  coopération avec le gouvernement AKP dont le réseau social souhaiterait s’attirer les bonnes grâces car il a l’objectif d’ouvrir un bureau en Turquie, où le nombre de comptes Facebook est impressionnant (et les perspectives de nouveaux profits en publicité le sont aussi). Ou les deux à la fois, peut-être…

Lors de l’entrevue qu’il avait eu la délégation BDP, le responsable Facebook Europe avait reconnu que Facebook censurait activement les pages des politiciens Kurdes (Altan Tan ou Sirri Süreyya Önder en ont fait l’expérience ). Alors qu’un processus de paix est engagé avec le PKK – même s’il n’est pas très bien engagé – on croit rêver.

Apparemment, rien n’a changé depuis l’entrevue à Londres de Septembre dernier. Mais en attendant  que les mouvements dans le collimateur créent un  réseau social indépendant (et qui devienne populaire) , le BDP a ouvert un nouveau compte…sans le mot Kurdistan dans son image de profil ! Ailleurs, je ne sais pas. Et de toute façon, il n’a été ouvert que le 29 octobre.   Seulement les mêmes risquent bien de se plaindre à nouveau. Si ça marche si bien, pourquoi se priver ?

Mais si ça continue comme ça, Facebook ne va pas tarder à devenir  un réseau social où les « amis » n’échangeront plus que des recettes de cuisine et des photos des enfants en vacances – de préférence au ski, on voit de ces choses sur les plages.  A moins qu’ils ne choisissent de faire la promotion des autorités en place…

Quant au BDP, il a aussi un compte Twitter qui fonctionne correctement.

Sabotage : Pas de drapeau turc au Newroz de Diyarbakir !

L’annonce de la fin du conflit armé, la  « fraternité turco kurde » et même l’éloge de « la bannière  musulmane » sous laquelle elle se serait épanouie avant la naissance de la  République (ça c’est plus nouveau) proclamé  par le message d’Öcalan  devant une immense foule en liesse lors du Newroz à Diyarbakir,  n’ont pas suffit. Certes, tout le monde ou presque  se réjouit.

Mais la fête était trop belle sans doute !  Il fallait bien trouver un couac. On l’a trouvé.

Il n’y avait pas de drapeau turc pour « Nevroz »  ! Un acte de sabotage du BDP, le parti du mouvement  kurde,  contre le processus de paix a déclaré  Recep Tayyip Erdogan.  Rien que cela !  Il est possible que  lors des rencontres à Imrali le BDP avait été prié de l’afficher ce drapeau et qu’il n’ en ait fait qu’à sa tête. De là à le qualifier de saboteur.

Le président Gül a renchéri, à l’unisson cette fois  avec son principal concurrent  à la course à la présidentielle. Processus de paix ou non, l’AKP  n’a pas envie d’abandonner cette question  ô  combien sensible à l’opposition.

Car la palme va au CHP qui  n’a pas l’air de beaucoup se réjouir de la fin annoncée des combats entre jeunes citoyen(ne)s d’un même pays, qui ont quand même fait plus de 45000 morts depuis 30 ans que le conflit perdure – des morts essentiellement kurdes, il est vrai (8000 victimes au sein des forces de sécurité au sein desquelles il y a aussi des Kurdes). Le parti kémaliste a choisi de rester silencieux pendant deux jours, avant de déclarer soutenir avec réserve le processus de paix. Et c’est par un immense drapeau turc brandi sur la façade du bâtiment  du CHP à Ankara que le message d’Öcalan était accueilli jeudi soir. Visiblement, l’annonce de paix faisait courir un grand danger à la  République.

Drapeau turc que le président du CHP Kemal Kiliçdaroglu affichait sur son compte Twitter, assorti d’un court extrait  de l’hymne national turc :

« çatma, kurban olayım, çehreni  hey nazlı hilal!’

« Ô croissant chéri, ne t’emporte pas, je peux donner ma vie pour toi. »

S’il annonçait ainsi qu’il était prêt à s’engager dans les commandos et à laisser sa peau  dans les montagnes d’Hakkari, c’est un peu tard. Il avait 29 ans pour le faire. Mais Karayilan vient de déclarer le cessez le feu annoncé par Öcalan. Et en Août les combattants du PKK devraient quitter le territoire turc a confirmé vendredi Selahttin Demirtas, le co-président du BDP.

Cela m’étonnerait que le gazouillis de Kiliçdaroglu ait beaucoup plu aux rares députés kurdes du CHP, comme Sezgin Tanrikulu ou Hüseyin Aygun, qui se revendique il est vrai  alévi zaza plutôt  que kurde, mais qui peut difficilement être qualifié de kémaliste pur et dur. Un de mes amis alévi, jusque là inconditionnel de Kiliçdaroglu,  était furieux. « Un parti qui se prétend social démocrate et est dirigé par un Alévi (forcément démocrate jusqu’alors ) devrait être  en avance sur l’AKP  avec la question kurde,  pas freiner comme ça ! ».

Quant au  MHP,  c’est au sein de l’Assemblée Nationale qu’il l’a brandi.  Pour l’extrême droite les pourparlers avec le « chef terroriste », qualifié de « tueurs d’enfants » équivaut évidemment à une trahison. Il n’y a qu’une seule méthode qui vaille :  « éradiquer le PKK » . Qu’importe si ça fait 29 ans que l’armée turque n’y arrive pas.


Le problème, c’est que le drapeau turc n’a jamais été affiché pendant les fêtes de Newroz rappelle sèchement Aysel Tugluk. En effet cette fête qui annonce le nouvel an kurde, iranien, azéri… est devenu en Turquie  un temps fort des mobilisations kurdes. La fête où tout le monde dans des villes comme Diyarbakir ou Hakkari – même les sympathisants AKP – affiche sa kurdité avec allégresse  et à laquelle il était risqué de prendre part dans les années 90.  Peut-être qu’il a fallu une couverture médiatique exceptionnelle, pour que le reste du pays se rende enfin compte que c’était une fête en rouge, vert, jaune, celles du drapeau kurde dont on peut apprendre l’histoire sur le blog de Sandrine Alexis.

Et la député ajoute que les Kurdes n’ont aucun problème avec le drapeau national qu’ils respectent.  Esat Canan, qui se veut plus conciliant, regrette son absence un tel jour et  parle d’oubli (il était aussi oublié dans sa ville de Yüksekova )  Et Nursel Aydoğan, députée de Diyarbakir aurait même assuré « que le peuple kurde n’a jamais eu aucun problème avec le  principe d’un « seul drapeau »( tek  bayrak)  qu’il a adopté depuis le début de la République », ce qui a peut-être fait  grincer quelques dents au sein du mouvement kurde, tant le slogan « Un seul Etat, un seul peuple, un seul drapeau » (Tek devlet, tek millet, tek bayrak)  est synonyme de « On vous prévient les Kurdes ! ». Mais dans l’allégresse générale, c’est peut-être passé sans que personne ne le relève.

Le drapeau turc  n’est à l’honneur que  dans le Nevroz officiel organisé depuis les années 90 par les autorité pour tenter de turquifier ce fichu Newroz, tentative ratée – quand on visionne la vidéo on comprend pourquoi ! Un resmi Nevroz où le drapeau turc est bien affiché,  qui débute  avec l’hymne national turc et durant lequel des officiels sautent maladroitement par-dessus  un petit feu, tandis qu’un public de fonctionnaires turcs coincé sur des chaises applaudit en semblant s’ennuyer  à mort.

 

Et où l’année dernière, des petits cadeaux (des cigarettes sans doute, selon un copain kurde) étaient distribués aux villageois korucus de Semdinli (Hakkari)  conviés à la cérémonie, comme on le voit sur la vidéo.

Processus de paix aidant, les autorités ont renoncé semble-t-il  à  leur  Nevroz officiel sans W.  Un tel renoncement  valait peut-être un coup de sang pour le drapeau. Il fallait peut-être surtout  donner une réponse au choc des images. Le rouge, vert, jaune des festivités, le public turc des chaînes de TV commence à s’y faire. Mais les immenses effigie d’Öcalan  le « tueur d’enfants » – ont pu choquer certaines sensibilités.

Cette crise du drapeau, aussi minime semble t’elle face aux enjeux qui se dessinent augure des difficultés auquel le processus de paix va être confronté. Entre un mouvement kurde qui ne sera sans doute pas prêt à toutes les concessions et le nationalisme de l’opinion publique turque auquel il faudra aussi donner des gages, ça promet au moins en « coups de gueule »  du chef de gouvernement.

Les modalité du retrait des combattants du PKK du territoire turc doit être un casse-tête. En 1999 alors qu’ils se repliaient, obéissant à l’ordre d’un Öcalan humilié après son rapt au Kenya,  ils s’étaient fait massacrer par l’armée (500 tués dans leurs rangs). Erdogan a promis que cela ne se reproduirait pas. Mais cela sera sans doute  difficile d’éviter des scènes de fraternisation avec des populations sympathisantes sur le chemin du repli. Or, la foule acclamant les quelques guérillas rentrant en Turquie par le poste d’Habur dans le cadre de l’ouverture démocratique (Acilim) avait crée un tel choc dans l’opinion que le processus avait été interrompu. A quelques mois de l’élection présidentielle Erdogan n’a certainement pas envie de reproduire la même expérience. On comprend qu’il aurait préféré que la date du retrait soit fixée au 16 juin.

Mais ce sera en Août. Or le 15 août est une date symbolique pour le PKK. Celle qui marque le début de son insurrection (après toute les précédentes insurrections kurdes)

Quant aux provocations en tout genre, ça commence déjà. A Silivri dans la banlieue d’Istanbul des ülkücü (ultra nationalistes) viennent de s’en prendre  violemment à 7 maçons kurdes qui bossaient sur un chantier.

 

Le seul député CHP d’Adiyaman rejoint l’AKP : ses électeurs alévis doivent être ravis.

La province d’Adiyaman n’avait qu’un député CHP (opposition kémaliste) .  Les 4 autres étaient AKP. Le parti de Recep Tayyip Erdogan y avait emporté 67 % des suffrages aux élections législatives de 2011  ! Un beau score . Et dorénavant  la province  qui, au début des années 2000 encore était dirigée par le CHP, n’est  plus représentée que par  des députés pro gouvernementaux.

5 députés sur 5 ! A ma connaissance c’est le seul cas en Turquie où le parti gouvernemental domine ainsi de façon exclusive.

Une prouesse acquise grâce à la bonne volonté de Salih Firat,   le seul député CHP, qui  vient de retourner sa veste et de rejoindre l’AKP. Sans demander l’avis de ses électeurs bien sûr. Or le député, lui même  sunnite, devait largement son élection aux voix alévies de la province. Et ce n’est certainement pas  « les Alévis sont musulmans et le seul lieu de culte des musulmans est la mosquée » répété dernièrement par Recep Tayyip Erdogan qui a pu les faire changer d’avis ces derniers temps.

Chacun sait en Turquie que les Alévis ne fréquentent pas les mosquées. Avec leur urbanisation et surtout depuis l’émigration vers l’Europe, leur lieu de culte est la cemevi. (maison du cem) Au village,  ils n’en avaient pas de spécifique. Et ça m’étonnerait que les Sunnites religieux  apprécieraient beaucoup  qu’ils accomplissent leurs rituels, partagés par les hommes et les femmes non séparés, à l’intérieur d’une mosquée ! Cela risquerait même de se terminer très mal dans certains coins si certains avaient la mauvaise idée de prendre le chef du gouvernement au mot   !

Ce qui n’ont aucune idée des rituels alévis pourront se faire une idée en visionnant la première séquence du beau film Umuda Yolculuk – Voyage vers l’Espoir – de Xavier Koller

 

Il y a quelques mois le député d’Adiyaman avait défrayé la chronique en démissionnant de son parti en protestation   aux propos très controversés de Birgül Ayman Güler une députée de son parti. La députée d’Izmir  – une kémaliste pure et dure –  estimait qu’on ne devait pas mettre sur un pied d’égalité la nation kurde et la nation turque..  Mais prudemment, il avait choisi de siéger sous l’étiquette « indépendant » après cette démission fracassante.

Ce n’était qu’une étape. Comme le craignaient les Alévis d’Adiyaman qui avaient voté pour lui, il n’a pas tardé à porter leurs voix au parti dominant. Et aujourd’hui la démission  du député kurde semble davantage être le résultat d’une cuisine locale qu’un acte de protestation sincère.

Ce n’est pas le premier élu qui se comporte comme s’il était propriétaire des voix qui l’ont élu et change de parti après les élections . C’est même assez banal en Turquie. Il y a quelque temps  une mairie AKP touchée par la grâce (selon les sympathisants BDP qui m’en parlaient) est  passée  au BDP, sans que les électeurs n’aient été consultés par les urnes non plus.

Cela étant je me demande comment  Salih Firat va expliquer cette nouvelle étiquette à ses électeurs alévis (et sunnites allergiques à l’AKP, ça existe aussi)   d’Adiyaman ! Il va peut-être éviter de les croiser dans les rues d’Adiyaman  ou faire comme Oya Eronat, élue à Diyarbakir par les voix « fauchées » aux électeurs d’Hatip Dicle (BDP) : s’installer à Ankara et  éviter soigneusement de se rendre dans sa circonscription. Au moins pour un temps.

 

29 octobre : fête nationale turque et gaz lacrymogènes.

Des manifestants copieusement arrosés de coups de matraque, de jets de flotte des camions à eau et asphyxiés par des nuages  de gaz lacrymogènes – qualifiés d’inoffensifs car « naturels » par le ministre de l’intérieur Idris Naim Sahin – rien de plus banal en Turquie.C’est le traitement auquel ont systématiquement  droit les  Alévis – voulant commémorer les massacres de Maras ou protestant contre la clôture du procès des assassins de l’incendie de l’hôtel Madimak (Sivas, 1993) –  les mouvements ouvriers – des ouvriers des chantiers navals de la mort de Tuzla, les dizaines de milliers d’employés Tekel licenciés ou même les pompiers en grève, les mouvements écologistes etc..  Et bien évidemment les Kurdes, qui ont la fâcheuse habitude de manifester alors que l’autorisation  leur est quasi systématiquement  refusée.

Comme le 14 juillet dernier à Diyarbakir , où la répression d’ un meeting interdit a fait au moins une centaine de blessés. Certains témoins estimaient leur nombre à 200 . Difficile de savoir :  ceux qui sont  blessés lors de manifestation évitent dans la mesure du possible de  se rendre dans les hôpitaux publics, de crainte d’y être dénoncés aux autorités.  Mais on m’a parlé de manifestants s’écroulant à terre, suffocants sous les gaz le 14 juillet dernier.

Comme d’habitude, les élus du BDP avaient été la cible des jets de gaz : la députée Pelvin Buldan avait été gravement blessée à la jambe par une bonbonne qui ne l’avait pas loupée. D’ autres l’avaient été plus légèrement.  Le lendemain, tandis que la plupart des médias parlaient de « manifestation non autorisée »  le journal Radikal titrait  à la UNE « Est-ce ainsi qu’on va résoudre la question kurde ? » (ce qui n’empêchait pas le quotidien « de gauche » du groupe Dogan, de virer quelques semaines plus tard Yildirim Türker, un  éditorialiste  trop sensible à cette même  question kurde).

Mais il est moins courant de voir ces mêmes méthodes employées contre des manifestants brandissant des drapeaux turcs et des portraits d’Atatürk. C’est pourtant ce qui est arrivé à deux pas du défilé militaire, ce jour de fête nationale. Mais cette fois, c’est le CHP et une centaine d’associations kémalistes qui avaient décidé de braver l’interdiction de manifester devant le premier parlement de la République de Turquie. (aujourd’hui transformé en musée). Leur façon de fêter la naissance de la République.  Mais statue et effigies  d’Atatürk ou  drapeaux turcs n’y ont rien fait. Une manifestation non autorisée devient une provocation  et les manifestants ont eu le droit (en un peu plus soft quand même  si j’en juge les images) au traitement réservé aux manifestants de Diyarbakir ou d’Hakkari..

Kemal Kiliçdaroglu le président du CHP, le parti fondé par Atatürk avait choisi de déserter le défilé militaire pour rejoindre  les rangs des manifestants.  Certains témoignages affirment qu’il aurait été lui aussi la cible de jets de gaz et qu’il y aurait eu des échanges peu courtois entre certains de ses gardes du corps et des policiers…comme s’il n’était qu’un vulgaire député de l’opposition kurde.

Alper kafa, le président d’une des associations organisatrices de la manifestation, contacté par CNN,  déplorait que les autorités usent d’une telle violence  contre des citoyens qui défilaient pacifiquement et contre des cortèges où se trouvaient des « enfants et des personnes âgées ». (On a du apprécier à Diyarbakir :  les Kurdes sont régulièrement accusés de mettre « les enfants et les personnes âgées devant » )

Le chef de gouvernement  Recep Tayyip Erdogan déclarait que cette manifestation n’était que la réaction des déçus de 2007, quand le vieil « etablishement » avait échoué à faire annuler l’élection du président Gül pour cause de tenue « non laique » de son épouse et à  interdire l’AKP.

Peut-être, mais en attendant, certains éditorialistes comme Murat Yetkin soulignent que les  tensions montent   dans la Turquie d’Erdogan…Et il est peu probable  que les gaz lacrymogènes, même parfaitement naturels,  soient très efficaces pour  les faire baisser. Ce qui ne doit pas être l’objectif d’ailleurs

Des tensions qui n’épargnent pas le sommet de l’Etat : le lendemain de la manifestation, les médias s’interrogeaient sur l’identité de celui qui aurait ordonné à la police de retirer les barrières qui interdisaient l’accès au mausolée Atatürk que les manifestants ont ensuite rejoint.  Est-ce le président Gül qui affirme de plus en plus sa différence et  montre parfois son agacement face aux « méthodes musclées » du gouvernement AKP ?

Et le lendemain, mardi 30 octobre, c’est à Diyarbakir, Istanbul (Okmeydan), Van, Sirnak, Hakkari etc…que des manifestations de soutien aux centaines de  grévistes de la faim qui de leur prison appellent –  depuis cinquante jours pour certains –  à la fin des conditions d’isolement  de leur leader Ocalan, dégénéraient.

Bilan :  122 gardes à vue et 7 arrestations rapportent les Yüksekova Haber.

Alévis de Dersim, Corum, Malatya, Maras, Sivas , Gazi, et les prières des mères des « martyrs ».

Je soupçonne un peu Recep Tayyip Erdogan de considérer la scène politique comme un terrain de football, où il serait le capitaine d’une équipe préférant  gagner à tout prix au beau jeu. Il doit être ravi du coup qu’il vient d’asséner au camp adverse, le parti républicain du peuple (CHP) en s’excusant au nom de l’État turc,  pour les  terribles massacres commis  dans la province kurde alévie  de Dersim, turquifiée  en Tunceli (Main de Bronze) pour glorifier les massacres  et la déportation de dizaine de milliers de civils en 1937- 38, une époque où le CHP était le parti unique en Turquie.

Que le chef du gouvernement de Turquie soit sincère ou non en prononçant ces excuses n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui est sûr c’est qu’ en attrapant ainsi  au vol  la balle lancée par Hüseyin Aygun,  député CHP de Dersim – qui déclarait tout haut ce que  les kémalistes ne  sont  pas  tous  prêts à reconnaitre,  à savoir qu’Atatürk était responsable de ces massacres –   il était assuré de déstabiliser Kemal Kiliçdaroglu, le président du CHP, lui même dersimî et dont des dizaines de membres de la famille ont été victimes de ces massacres.

Premier Alévi à diriger un grand parti en Turquie, son autorité à la tête du parti d’Atatürk reste fragile, d’autant que son prédécesseur Deniz Baykal avait été éliminé dans des conditions obscures( pour ne pas dire mafieuses). Si le déstabiliser davantage était  le principal but recherché, il a  été atteint (pas de surprise!). Voilà Kemal Kiliçdaroglu, pour éviter – ou retarder ? –  l’implosion de son parti,  à nouveau contraint de donner l’impression de relativiser ces massacres, alors même qu’ils font partie de  l’histoire de sa propre famille. Or on sait à quel point ces massacres appartiennent à la mémoire collective dersimî.

 

C’est déjà la posture que celui qui n’était encore  que l’homme « qui monte »  au CHP avait adopté il y a exactement deux ans, lorsque  Onur Oymen ,  un autre député CHP, avait été, bien malgré lui, le premier à  briser le tabou officiel des massacres du Dersim.  Cet ultra kémaliste avait en effet provoqué un tollé, en réclamant que l’on conserve  l’esprit qui prévalait à l’époque, dans la lutte actuelle contre le PKK. En arguant qu’Atatürk s’en fichait complètement  du chagrin des mères dont les enfants étaient tués à Dersim, il reconnaissait de fait  sa responsabilité  dans cette répression , alors que pour éviter d’écorner la statue du père de la nation turque, beaucoup  préféraient faire endosser  à Ismet Inonü (son successeur) l’entière paternité de ces exactions.

Seulement, Atatürk ou non,  l’opinion publique avait été choquée par des propos d’une telle inhumanité et les médias s’étaient chargés d’expliquer  ce qui s’était passé à Dersim entre 1937 et 1937. à tous ceux qui l’ignoraient encore plus ou moins . Le  tabou tombait. Kiliçdaroglu, après  avoir demandé la démission d’Onur Oymen, s’était plié à la discipline de parti et s’était rétracté, tandis que les représentants du CHP démissionnaient en masse à Tunceli. Mais ce n’était que partie remise et le député de Bursa  avait fait partie de la première charrette exclue des instances dirigeantes du CHP, quand Kiliçdaroglu en avait pris la tête !

Cette fois encore le CHP donne l’impression d être incapable de faire l’aggiornamento qui le transformerait en  parti d’opposition moderne et réellement social démocrate, ce qui exige de pouvoir se confronter avec  sa propre histoire.  Et sur son blog Sami Kiliç a beau jeu de relever la schizophrénie des Alévis, base de l’électorat CHP, adorateurs selon lui de leur bourreau, en oubliant juste un peu d’en rechercher les causes et surtout de remarquer qu’il n’y a pas que les Alévis a être frappés de schizophrénie en Turquie.

S’excuser pour les fautes commises par les autres, ce n’est quand même pas trop difficile. Jacques Chirac avait  peut-être eu l’impression de « se grandir » quand il avait officiellement  reconnu l’implication de l’État français  dans l’holocauste juif, ce que les Français savaient dans leur écrasante majorité, romanciers, cinéastes et  manuels scolaires  ne l’ayant heureusement pas attendu . Par contre, sauf si ça m’a échappé, il n’a jamais publiquement regretté « les bruits et les odeurs  » (insupportables, du voisin arabe).

Et dernièrement sur une grande radio nationale , Valérie Pécresse, une ministre issue de son mouvement assurait sans la moindre gêne,  ignorer ce qui s’était passé le 21 octobre 1961 à Paris ! Quand on sait que c’est Maurice Papon, ancien préfet Vichyssois qui était le préfet de Paris responsable de la terrifiante répression contre une manifestation pacifique (orchestré par le FLN)  d’Algériens protestant contre le couvre feu qui leur était imposé, c’est effarant. Personnellement je finis par me demander si ces grandes repentances ne préfigurent pas parfois  une future amnésie. Faute avouée, leçon oubliée…Quant à Chirac,  on se souviendra sans doute davantage de son vote contre la peine de mort, à contrario de l’opinion dominante au sein de son parti comme  acte de  vrai courage politique.

 

Tayyip Erdogan de son côté  n’a  quand même pas pris  trop de risques, en s’excusant au nom de l’Etat, pour des exactions commises par les fondateurs du CHP ! Et il ne faut pas s’étonner  non plus, si les Dersimî qui se sont tant réjouis de l’arrivée de Kiliçdaroglu aux manettes du CHP se sentent légèrement  instrumentalisés par les uns et les autres  dans l’histoire. D’autant qu’ils n’ont pas été consultés dans l’affaire. Et que ces excuses n’ont pas été précédés de grands gestes symboliques à même de  rétablir un peu de justice. Comme restituer les corps des « meneurs » pendus malgré leur grand âge (Sehid Riza avait 89 ans!)  à leur famille (le lieu où ils ont été enterrés est resté secret jusqu’à ce jour)…Or même en admettant qu’ Erdogan aurait  le pouvoir de les retrouver , il hésiterait peut-être un peu , puisque bien sûr, tous ces chefs des grandes rebellions kurdes (alévies ou sunnites) sont devenus des héros pour tous les sympathisants du PKK et plus largement du BDP le parti légal  kurde, ennemi « à abattre » lui aussi.

Alors que les funérailles de simples combattants du PKK sont suivies par des dizaines de milliers de personnes, on imagine l’événement rouge – vert- jaune que serait le retour des corps de Sehid Riza et des siens !

Évidemment, ce ne serait pas tout à fait la même chose si dans la foulée, le chef du gouvernement AKP  s’excusait au nom de la République , pour les massacres  d’Alévis de  Malatya (avril 1978), de Maras (décembre 1978), de Corum (mai 1980),  de Sivas (juillet 1993) ou de Gazi à Istanbul dont le maire se nommait…Tayyip Erdogan, un maire pas franchement favorable à l’époque  à la construction de Cemevi (lieu de culte alévi)  dans sa municipalité  (mars 1995,). Des massacres, pour lesquels les principaux responsables n’ont jamais été vraiment inquiétés, mais dont il est établi  qu’ils n’auraient pas été possible sans la complicité des forces de l’ordre.

Certes, comme le rappelle Sami Kiliç,  Bülent Ecevit ( CHP) était aux manettes lors des massacres de Malatya et de Maras. Et Erdal Inönü (en fait à la tête du  SPD, le parti social démocrate)  –  peut-être l’ homme politique le plus honnête de l’histoire de la République turque – lors de celui de Sivas.  Mais de là à les en  rendre responsables ! L’objectif des massacres d’Alévis de la fin des années 70, à la suite desquels l’Etat d’urgence avait été déclaré sur une partie du pays,   étaient plutôt  de créer un climat de tensions propice  au Coup d’État militaire de 1980. et à la chute d’Ecevit très populaire à l’époque chez les ouvriers.  Un coup d’État, qui avait signifié l’alliance du glaive et du minaret, comme ceux qui voient  dans l’armée turque  le plus sûr garant de la laïcité oublient trop souvent. Une amnésie dont  l’AKP aussi est frappée. L’ennemi à abattre alors étaient  les 3 K de  Kurdes, Kizilbas (Alévis), Komunist…Bref Dersim était l’ennemi parfait, à nouveau ! …et  la mosquée l’alliée  trouvée.

Une des mesures prises par les militaires avaient été d’imposer des cours de religion (sunnite évidemment! )  dans les écoles de la République, dont seuls les quelques rares Chrétiens qui les fréquentent avaient été dispensés. Surtout pas les Alévis. (et dans le quartier alévi de ma copine Zeynep à Malatya, la mosquée où personne n’entre jamais prier, mais dont l’appel hurlé à la prière me réveille chaque matin en sursaut, est un souvenir du  Coup d’Etat….)

 

C’est plutôt la main de l’Etat profond (derin devlet) et de son allié, l’extrême droite turque,  que l’on trouve derrière les  massacres  d’Alévis des dernières décennies. Cela étant si le CHP est tiraillé entre un courant social démocrate et un  courant ultra kémaliste autoritaire, le mouvement musulman  ne l’est pas moins entre un courant musulman démocrate et un courant islamo nationaliste tout aussi autoritaire,  dont les idéaux ne diffèrent pas beaucoup de ceux qui massacraient les Alévis à Maras (ou les laissaient faire) , ou hurlaient de plaisir en regardant les participants à une rencontre  alévie (Pir Sultan Abdal)  brûler vivants dans l’incendie criminel  de  l’hôtel Madimak à Sivas. 37 personnes sont mortes dans l’incendie de l’hôtel Madimak (intellectuels, artistes, ou jeunes danseurs et danseuses de Semah). Le plus jeune Koray Kaya avait 12 ans.

 

Les adeptes de la synthèse turco sunnite, ne se limitent pas aux  ultra kémalistes. Ce serait trop simple.  Or c’est à ce deuxième courant que Tayyip Erdogan donne de plus en plus de  gages ces derniers temps. Et pas sûr qu’aller remuer ce qui s’est passé à Sivas, Maras, ou Malatya, provinces que les Alévis ont fui en masse dans les années 70 – 80 et  où l’AKP fait des scores très élevés, serait aussi aisé que  dénoncer les massacres du Dersim. En tout cas  le 2 juillet dernier le gouverneur de  Sivas  avait interdit toute commémoration de l’assassinat collectif  et  des manifestants qui voulaient accrocher une bannière sur l’hôtel  Madimak ont été repoussés par la police à coups de gaz lacrymogènes. (… police qui 17 ans plus tôt laissait faire les assassins et ceux qui les acclamaient en faisant le signe du loup). Pour éviter de déranger  les braves gens, probablement.

D’ailleurs même lorsque Tayyip Erdogan   avait adopté  une posture de grand réconciliateur de la nation déchirée, comme il l’avait fait en rappelant que les larmes des mères( de combattants tués) de  Tokat sont les mêmes que celles des mères d’Hakkari, il n’avait pas pu s’empêcher d’ajouter que leurs prières sont les mêmes. Oubliant  le chagrin des mères alévies, dont les prières ne sont pas celles des sunnites., ce qui n’est pas tout à fait un hasard.

Même chose d’ailleurs  du côté de l’armée « rempart de la laïcité » : /2009/09/15/pas-de-funerailles-alevies-quand-on-meurt-en-soldat/

L’été dernier je demandais à un ami alévi de Malatya, si des Sunnites aussi s’approvisionnaient dans son épicerie. Il m’avait répondu que c’était rare : « Nous, Kurdes et Alévis,  ils nous détestent. C’est comme ça depuis 4 siècles et ça sera toujours comme ça« .  Il noircissait évidemment le tableau, mais la méfiance des Alévis vis à vis du mouvement musulman  a des causes profondes, que des excuses pour les massacres de Dersim surtout comme elles ont été présentées, ne suffiront sûrement pas à apaiser.

Possible que comme le pensent  certains éditorialistes, elles  ne sont qu’un commencement qui  annoncent un changement radical de la conception de la nation – et que  la prochaine constitution devrait entériner. L’accès  aux archives militaires  de l’époque (qui devrait être suivi d’autres)  qui va certainement être facilité pour les chercheurs ,  va permettre en tout cas aux citoyens du pays de s’approprier leur histoire et d’ en finir peut-être  avec une histoire officielle , ses « brigands », ses « traitres »,  « ses ennemis perfides » et ses tabous. Une histoire officielle déjà bien battue en brèche, sinon Erdogan n’aurait jamais pu présenter les excuses de l’État  pour les exactions commises à Dersim.

Une  chose est sûre, plus encore peut-être que la question kurde, la question alévie est au cœur de la question d’identité en  Turquie. Et c’est une  question qui  ne traverse pas que le pays, mais toute la région.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le parti kurde bien moins macho que les partis turcs.

24 hommes, 1 femme dans le nouveau gouvernement AKP !  a titré  Bianet. Contre 2 dans le précédent.  Au moins l’AKP atteint un score qu’il  ne peut plus diviser par 2. Et que lui octroie-t-on  comme ministère à madame Fatma Şahin ? Celui des Affaires  familiales et sociales bien sûr. Ces messieurs n’allaient quand même pas demander à un homme de s’occuper de ces trucs là.

Quant à la nouvelle Assemblée, ce n’est pas folichon non plus. Le costume cravate y domine largement (d’autant que depuis l’ouverture  le BDP boycotte).

On est loin de la parité réclamée par des associations féministes comme Ka-der, analyse un article d’Ovipot, qui estime que depuis la politique très volontariste en la matière d’Atatürk, on ne peut vraiment pas parler de « modèle turc » et qu »‘à l’évidence les partis politiques turcs sont peu sensibles à ce dossier des femmes en politique ».

Je suis très loin d’être une spécialiste certes, mais  je suis un peu la vie politique de Turquie. Pourtant  je suis incapable de nommer une seule femme politique AKP ou MHP. Au  CHP je ne connais que Canan Aritman dont l’influence au sein du parti ne doit pas être énorme – espérons le. Et à ma connaissance la seule grande municipalité (IL) tenue par une élue CHP (le parti d’Ataturk quand même) est celle d’Aydin sur la mer Egée, qui reste une ville d’importance assez relative.

Par contre on ne peut pas dire que  le BDP, le parti kurde (devenu kurdo- turco-syriaque ces derniers temps) soit  peu sensible à la question des femmes en politique.  Et si le modèle turc n’est pas à recommander,  on peut peut-être parler par contre de modèle kurde (qui pourrait peut-être  finir par inspirer la France, qui sait)14  des 19 femmes maires du pays appartiennent au parti kurde (élues sous l’étiquette DTP) et la seconde grande municipalité (IL) ayant à sa tête  une femme est Tunceli, dont la mairesse est BDP. Le parti kurde  a  11 femmes  sur les 36 députés élus (mais un, Hatip Dicle a été invalidé par le YSK  ) soit  près du tiers . Ce  n’est pas  encore la parité, mais c’est nettement mieux que les autres partis.

L’AKP  a 45 femmes  sur 326  députés(46 depuis qu‘Oya Eronat a pris le siège laissé vacant par l’invalidation de Hatip Dicle), le CHP 19 sur 135  et le MHP … 3 sur 56.  14 % de femmes,   c’est mieux que dans la précédente Assemblée (9,1 %), et  surtout qu’en 2002 (4.4 %). Mais 78 femmes députées ce n’est  toujours pas terrible. C’est même pire qu’en France (107 – et seulement 71 en 2002) ce qui n’est vraiment pas un compliment. L’AKP a  le même nombre de députées que l’UMP de Sarkozy – je ne sais pas si ça va leur faire plaisir de l’apprendre. Mais j’espère  que ceux qui relèvent régulièrement  que le BDP ne représente  « que » 3 millions d’électeurs ont aussi remarqué qu’1 femme  élue députée sur 7 est BDP. (Mais en réalité ça m’étonnerait  qu’ils l’aient remarqué).

La parité est par ailleurs  scrupuleusement respectée à la tête du parti avec l’instauration d’une co-présidence systématiquement mixte (actuellement Hamit Geylani/ Filiz Kocali). C’est la même chose  pour le duo Ahmet Türk /Aysel Tugluk à la tête du DTK.

Et le moins qu’on puisse dire est que  les femmes du  BDP ne sont pas des potiches qu’on relègue aux affaires familiales. Aysel Tugluk, Leyla Zana,  Sebahat Tuncel, Emine Ayna, Gülten Kisanak etc.. on les apprécie ou non, mais on les entend et  au moins on connait leur nom. Alors que jusqu’ici qui connaissait madame Fatma Şahin pourtant parlementaire depuis 2002 nous révèle Ovipot ?

Ka-der qui avait écorché les partis politiques aux dernières municipales avait épargné le parti kurde auquel il peut difficilement être reproché de ne pas avoir une politique volontariste en la matière. Présenter une femme  ( de Tatvan ) comme candidate à la municipalité de Yüksekova en Mars 2009 n’était pas  vraiment une évidence, mais  n’a pas constitué de handicap non plus. Ruken Yetiskin y  a été élue avec 93 % des voix.  Difficile de mieux faire. Un homme aurait probablement obtenu le même score, ce qui prouve que le problème ne vient pas des électeurs… A moins qu’on soit moins macho à Yüksekova ou à Urfa  – dont la municipalité de Viransehir est aussi tenue par une femme BDP, Leyla Güven – que sur la Mer Egée. Je  me garderai de trancher. Mais la seule femme ministre AKP, c’est à Gaziantep qu’ils sont allés la chercher. Une ville qui n’est pas vraiment à l’ouest du pays.

D’ailleurs si lors de la campagne 2011 les drapeaux kurdes étaient brandis et même à profusion dans les meetings du parti kurde, ce n’était pas le cas en 2007. Les candidats indépendants se présentaient alors au sein  du  mouvement Umut (Espoir). La  couleur de leur drapeau qu’on peut  voir sur la vidéo,  ce n’est pas celle du mouvement féministe par hasard ?

Sur la vingtaine de député(e)e du parti kurde  à entrer pour la première fois à l’Assemblée depuis le début des années 90, 8 étaient des femmes en juillet 2007. Comme quoi la couleur des drapeaux, ce n’était pas juste un coup de comm’.

Je ne sais pas si le BDP est « nationaliste », « marxiste-stalinien », ou si sa principale obsession est de  » créer  des tensions » (comme  le répètent certains chroniqueurs pro AKP). Mais une chose est certaine, il n’est pas conservateur. Et pour le moment, c’est bien le seul.

Sebahat Tuncel et Sirri Süreyya Önder avaient pris part  à la Gay Pride d’Istanbul le 26 juin, avant de rejoindre une manifestation de soutien à Hatip Dicle à Sisli, où ils ont été la cible de gaz lacrymogènes lancés par la police –  pas tout à fait considérés comme des élus de la nation peut-être les députés BDP ? En tous cas heureusement qu’ils sont là pour préserver l’héritage « féministe » d’Atatürk.

 

Personne n’a sauvé l’Assemblée de Turquie, et voilà le football frappé à son tour

 

Les médias ont largement couvert l’événement. La crise parlementaire n’a pas pu être résolue avant la séance d’ouverture de la nouvelle assemblée et le 28 juin 2011 restera une des dates historiques de la République turque.  Près du tiers des députés étaient « portés absents ».  Comme ils l’avaient annoncé, les  30  élus du BDP (en liberté) ont donc boycotté la séance d’ouverture et avaient choisi de se réunir à Diyarbakir, la plus grande ville kurde du pays. Un choix hautement symbolique.  Le  CHP de  Kemal Kiliçdaroglu suivait l’exemple, tout en montrant sa différence. Ses députés n’ont pas boycotté, mais ils ont refusé de prêter serment, sauf un parce qu’en tant que doyen il avait la charge d’ouvrir l’Assemblée.  Ce qui revient au même,  sauf qu’ils étaient bien à Ankara.

Et ironie de l’histoire, quand on pense au  mal que Tayyip Erdogan s’est donné pour éliminer le MHP de cette Assemblée, les députés d’extrême droite étaient les seuls  à prêter serment avec ceux de l’AKP !

Pourtant le soir du 12 juin, quand les résultats étaient connus, tout le monde pouvait se montrer satisfait. L’AKP avait obtenu un score historique, le CHP avait progressé, et le MHP avait résisté. Quant aux Kurdes et à leurs alliés du bloc ils étaient les seuls dont la satisfaction n’était ternie d’aucune ombre  : malgré le barrage des 10 % qui les handicapent, ils avaient presque doublé le nombre de leurs députés (36 )

Recep Tayyip Erdogan n’avait pas réussi à gagner la majorité (et encore moins la majorité qualifiée) des sièges qui lui aurait permis d’élaborer tranquillement la nouvelle Constitution avec l’aide de la société civile, comme il avait dit en avoir l’intention. Il  prenait acte de la volonté du pays de ne pas lui laisser les mains trop libres en annonçant  qu’il rechercherait le consensus. Pour  prouver sa bonne volonté, il allumait le calumet de paix en s’excusant auprès de ceux qu’il aurait pu blesser pendant sa campagne (il n’y était pas allé le dos de la cuillère, il faut dire !) et dans la foulée renonçait à 14 plaintes qu’il avait déposées contre le leader du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, celui du MHP Devlet Bahçeli et plusieurs journalistes dont Ahmet Altan qui n’avait pas du tout l’intention de s’excuser pendant le procès qui avait déjà débuté. Le contraire aurait été étonnant de la part de l’éditorialiste de Taraf.

Les oppositions avaient accepté le calumet, du bout des lèvres certes, mais l’avaient accepté quand-même, tout en promettant qu’elles avaient bien l’intention de dire leur mot lors de l’ élaboration de cette Constitution (logique). Et on pouvait penser que les noms d’oiseaux cesseraient de voler après une campagne très imaginative en la matière. Bref, ça s’annonçait plutôt pas mal pour l’élaboration de la nouvelle Constitution, d’autant que la nouvelle orientation sociale démocrate du CHP conduite par Kiliçdaroglu promettait de porter les débats sur le terrain de la question démocratique. Évidemment on pouvait  (et on peut encore ) se demander si le CHP n’allait pas imploser entre courant social démocrate et courant kémaliste dur.

Sauf que la justice a décidé une fois de plus d’y mettre les grains de sable qui ont tout fait dérailler. Le Haut conseil électoral décidait d’annuler l’élection d’Hatip Dicle (les émeutes et les victimes d’Avril ne leur avaient pas apparemment pas suffit), et une série de tribunaux refusaient la libération de 9 députés que les électeurs avaient choisi d’élire, même si la justice les avaient envoyés en prison préventive en attendant de les déclarer ou non coupables des délits dont ils sont accusés.

Au moins du côté de la justice, le consensus était clair pour empêcher les députés emprisonnés de sortir prêter serment. Et la confirmation de la  condamnation par une Cour d’Appel de Hatip Dicle pour « propagande pour une organisation terroriste » 4 jours avant les élections, tombait très bien aussi. Que les dirigeants du BDP qui n’ont pas au moins un procès sur le dos dans le cadre de la législation anti terroriste  se lèvent ! Ils ne doivent pas être nombreux. Ahmet Türk et Ayse Tugluk, pour ne citer qu’eux, ont été condamnés à des peines faramineuses.  Heureusement que les procès ont l’habitude de traîner, parce que des gens qui ont un « dossier » (procès) sur le dos, qu’ils soient militants, journalistes ou simples manifestants il y en a un paquet (ils ne sont pas tous en prison, re-heureusement).

Par contre entre l’AKP et les oppositions plus question de consensus. Ces décisions de justice ont  servi de révélateur : pour régler les problèmes, on compte davantage sur  les  rapports de force que sur le compromis  en Turquie, un peu comme en France. C’est juste un peu pire…Et à nouveau tout le monde se dispute et rejette la faute de la crise sur le voisin.

Mais Tayyip Erdogan, furieux naturellement, a beau dire que l’Assemblée fera son boulot sans les absents, il va bien falloir la résoudre cette crise parlementaire. On imagine mal toute une législature avec une Assemblée uniquement AKP/MHP…(quoique je n’ose plus trop m’avancer).

En tout cas, Kemal Kiliçdaroglu a annoncé que l’élection de Cemil Ciçek, le candidat AKP,  comme Président de l’Assemblée serait une bonne nouvelle. Le ministre d’État est réputé pour ses qualités de négociateur. Naturellement ni le CHP, ni le BDP ne prennent part au vote. Il sera forcément élu au troisième tour.

Quant au  président Abdullah Gül, plus conciliant lui aussi comme d’habitude, il a reçu Ahmet Türk et Serafettin Elçi, deux élus BDP.  Et il a reconnu avec eux que ces décisions de justice posent problème. Un son de cloche à nouveau différent de celui du chef du gouvernement, qui clamait que le BDP a récolté ce qu’il cherchait  Il n’avait qu’à pas présenter Dicle. Et puis l’AKP n’avait pas boycotté l’Assemblée quand sa propre élection avait été invalidée en 2002. Une accusation qui lui a valu la réponse acérée de Sirri Süreyya Önder, qu’on entend beaucoup ces derniers temps (c’est vrai qu’il est député  BDP d’Istanbul ce qui est pratique pour les TV).

Tayyip Erdogan oublie juste de rappeler que la place qu’il avait laissée vacante en 2002 avait été occupée par le suivant de sa propre liste alors que madame Oya Eronal, de la liste AKP n’a pas trainé pour prendre celle laissée par le député BDP.  Et ce barrage de 10 % qui contraint le BDP à présenter des candidats indépendants, il tenait beaucoup à le conserver.

Et naturellement, si le BDP en rencontrant le président Gül montre qu’il est en quête de solution par le dialogue, le PKK de son côté tient ses promesses. Il a renoncé au cessez le feu déclaré en Août dernier. Du moins c’est ce qu’il semble  : il y a presque chaque jour des soldats tués.

 

Et pour tout arranger, voilà que  la justice fait encore la UNE en Turquie. Mais cette fois c’est à nouveau le milieu du football qui est touché. Aziz Yildirim président du club Fenerbahçe, (champion de Turquie 2011) arrêté et de nombreuses interpellations dans le cadre d’une enquête sur des matchs truqués, rien que ça .Voilà au moins ce qui doit passionner tout le monde en Turquie. Ouf, Besiktas n’a pas l’air d’être mis en cause.

Il y en a qui vont jusqu’à  affirmer que Fenerbahçe est victime d’une machination politique  et de » l’Etat policier »(ben voyons). Aie, est-ce que les clubs mis en cause vont se mettre à leur tour à boycotter  les stades ?

 

 

 

Qui va sauver l’Assemblée de Turquie après le véto des juges contre Hatip Dicle ?

Décidément le haut conseil électoral (YSK) a le don de provoquer des crises. En avril dernier, il avait refusé de valider la candidature de 12 candidats, dont 7 soutenus par le BDP (le parti kurde) . Avant qu’il ne revienne en partie sur sa décision,  il y avait eu un tué, plusieurs blessés et de très nombreuses arrestations  dans des émeutes réprimées sans ménagement. Et le BDP avait  menacé alors de boycotter le scrutin si ses candidats  ne pouvaient plus se présenter.

Il  fallait donc s’attendre à  ce que les autres députés du groupe (enfin les 30 sur 36 qui sont en liberté)   décident  de boycotter l’ouverture de l’Assemblée et la cérémonie du serment du 28 juin prochain, après l’invalidation de l’élection d’Hatip Dicle, par ce même YSK. Une décision « motivée » par le fait  que l’élu BDP de Diyarbakir  a été condamné pour « propagande pour une organisation terroriste ». La cour d’appel avait  confirmé ce jugement…4 jours avant les élections. Auparavant l’ YSK avait validé sa candidature.

Si le BDP  persiste dans cette décision, cela va créer un sacré bazar. En effet, cela voudra dire que  plus de 5% des sièges resteront vacants., ce qui devrait entraîner  de nouvelles élections locales. En attendant, ça pourrait bouillonner  dans les villes et les quartiers kurdes. Et Demirtas, député BDP d’Hakkari, a  prévenu que cela  risquait de remettre en cause la prolongation du  cessez le feu du PKK annoncée par Öcalan. Certains n’ont  d’ailleurs pas attendu le signal d’Imrali : 2 policiers ont été tués dans la province de Tunceli

Cette fois même Devlet  Bahceli, le leader du MHP (extrême droite) est furieux contre la décision prise par le YSK qu’ il accuse de créer de très dangereuses tensions.

Depuis un tribunal d’Istanbul vient de refuser la remise en liberté du général Engin Alan en  prison préventive parce qu’il est suspecté d’avoir pris part à une tentative de coup d’État et qui venait  d’être élu à Istanbul sous l’étiquette MHP. Un autre tribunal avait refusé celles du  journaliste de Cumhurriyet Mustafa Balbay et du  cardiologue  Mehmet Haberal, incarcérés en attente de leur jugement dans le cadre du procès Ergenekon. Ils ne pourront donc pas prêter serment le 28 juin prochain.

Sebahat Tuncel, députée BDP d’Istanbul, était elle aussi en prison quand elle avait été élue pour la première fois en 2007.  Elle avait été libérée. Autant dire que la volonté du peuple dépend du bon vouloir (et de l’opinion) de simples juges.

5 autres députés BDP, dont Ibrahim Ayhan, élu à Urfa, incarcérés dans le cadre des grands procès du KCK attendent de connaître leur sort.

 

Ce n’est pas la première fois qu’une invalidation par le  YSK fait du tapage. En 2002 il  avait invalidé l’élection de … Tayyip Erdogan à Siirt, parce qu’il  avait été  condamné et  emprisonné  4 mois pour avoir récité un poème.  C’est Abdullah Gül qui avait dirigé pendant quelques mois le premier gouvernement AKP, le temps que l’Assemblée  modifie la loi (avec le soutien du CHP)  et que Tayyip Erdogan soit à nouveau élu à Siirt.

Pour tenter de calmer la crise Bülent Ariç, le président de l’Assemblée, préconise  que la même solution que celle appliquée alors pour Tayyip Erdogan le soit  dans le cas d’Hatip Dicle. Il demande au BDP de renoncer au boycott pour choisir  de  régler cette crise  au sein du Parlement. Sezgin Tanrikulu, un avocat kurde  de Diyarbakir et nouveau député CHP d’Istanbul, promet aussi  le soutien de son parti pour voter l’amendement à la Constitution indispensable pour débloquer la situation.

Le problème, c’est qu’avec ce fichu  barrage de 10 % qui contraint le BDP à présenter des candidats indépendants s’il veut avoir des élus, on n’est plus vraiment dans le cas de figure de  Tayyip Erdogan en 2002. En effet, après l’invalidation de son élection , c’est le candidat suivant sur la liste AKP qui avait été déclaré élu. Or, faute de candidat suivant, le siège d’Hatip Dicle a été attribué à … une candidate AKP.

Et quelle candidate ! Difficile d’imaginer qu’un parti qui maîtrise autant les techniques  de  communication  ait  attribuée complètement par hasard la place de sixième sur sa liste à Oya Eronat . Une femme de Diyarbakir dont le fils de 17 ans a été tué dans un attentat du PKK qui avait atterré la ville (et les proches du poseur de bombe qui l’auraient dénoncé m’y avait-on dit . Il avait été très vite arrêté en tout cas. Les TAK qui sévissent à l’Ouest le sont rarement par contre).  L’AKP devait bien se douter  que le BDP obtiendrait le même score qu’aux municipales et n’y aurait sans doute que 5 élus. On ne gagne pas Diyarbakir en faisant une campagne destinée à racoler les voix de l’extrême droite.  Et l’invalidation de l’élection de Hatip Dicle par le YSK, sans être certaine était envisageable .

Le profil de mère éprouvée de la nouvelle députée  AKP  permet d’éclipser la façon peu démocratique de son élection. Ou en tout cas de mieux  faire passer la pilule sur les infos TV turques. Comme on peut le voir sur cette vidéo.

 

Et  pour la rue BDP, déjà très remontée contre l’AKP  (ces derniers temps je n’ entendais plus comme en 2007,  de sympathisants du BDP assurer qu’ils trouveraient que  Tayyip Erdogan est un très bon chef de gouvernement …s’ils étaient Turcs) le YSK roule pour l’AKP.

A Kayapinar, qui fait partie de  la « zone officieuse » attribuée par son parti à Hatip Dicle,  ses électeurs doivent être excédés. En Décembre 2009  déjà c’est le maire qu’ils venaient d’élire qui comme pas mal d’autres était flanqué en prison ( et l’AKP n’y était pas pour rien) Maintenant leur député est invalidé. Difficile dans ces conditions d’estimer   son vote  pris en considération. Avec moins du tiers des suffrages, les députés AKP  sont maintenant majoritaires à Diyarbakir ( 6 AKP contre 5 BDP malgré près de 65 % des suffrages)

Et difficile pour les élus BDP de se montrer confiants en la main tendue par Arinç.  D’autant que la position de l’AKP reste ambigüe. Certains, comme Bozdağ, y claironnent que le cas de Dicle n’est pas comparable à celui d’Erdogan en 2002. En gros l’invalidation de ce dernier avait été une mesure injuste. Mais pour le député kurde, c’est la justice qui a tranché. Une posture qui donne raison à des amis kurdes, qui ajoutaient aussi que l’AKP était démocrate…pour lui-même seulement.

Et Erdogan, qui a donné l’exemple en se présentant à des élections alors qu’il savait que sa candidature serait invalidée, se tait. Pour le moment du moins.

Des élus du bloc BDP  demandent  à ce que pour résoudre la crise Oya  Eronat renonce à son mandat.  Son  parti demandera – t- il  à celle qui se présente candidate de la paix de se retirer ? Ce serait en tout cas la meilleure façon de restaurer la confiance, qui permettrait d’entrevoir un déblocage de la crise.

Hatip Dicle a fait appel. Mais sans élément nouveau qui pourraient justifier le changement d’une décision prise à l’unanimité de l’YSK, ce serait étonnant que sa requête aboutisse.

Après la dissolution du DTP, le précédent parti kurde. en novembre 2009, c’est Abdullah Ocalan qui avait calmé tout le monde, alors que la rue kurde risquait d’exploser, en décrétant qu’une dissolution n’était pas la fin du monde. Les députés du nouveau parti BDP avaient repris le chemin de l’Assemblée. Mais il a déjà montré sa volonté d’apaisement, en annonçant le prolongement du cessez le feu, signifiant que  l’élaboration d’une nouvelle Constitution ouvrait la voie à un règlement politique de la question kurde  Alors que Karayilan à Kandil menace de rompre le cessez le feu, Öcalan pour sa part a fait savoir qu’il soutient le BDP dans sa décision de boycott si le véto contre Hatip Dicle était maintenu.

Avec sa trentaine de députés (en liberté) le mouvement kurde (turco-syriaque) dispose cette fois d’une arme plus efficace que les kalachnikovs du PKK. D’autant que le CHP évoque aussi un boycott comme une éventualité pour soutenir ses propres élus incarcérés. Sans doute davantage pour accentuer la pression que comme une menace réelle. Il ne manque plus que le MHP soit atteint à son tour  par la contagion et elle sera chouette la séance d’ouverture de la nouvelle Assemblée. Que des députés AKP. Les journalistes étrangers contraints de changer de poncif : Erdogan ne leur évoquera  plus Poutine, mais Brejnev.

 

Cette fois c’est sans doute  Tayyip Erdogan, qui vient d’être élu avec près de 50 % des suffrages, devenu chef de gouvernement malgré le véto du YSK, qui est le seul à pouvoir résoudre cette crise. Enfin seul… peut-être avec l’aide d’Oya Eronat, cette mère kurde qui se présente candidate pour la paix et qui pourrait devenir un  symbole de réconciliation si elle acceptait de renoncer  à son mandat de députée.

Et celle peut-être aussi  du président Abdullah Gül dont l’intervention avait contribué à régler la crise en avril dernier.

Pour  le moment après les violences d’Istanbul mercredi, tout le monde semble vouloir tenter de calmer la rue. A Diyarbakir, des milliers de personnes ont manifesté jeudi jusqu’à Kayapinar, sans que cela ne dégénère. Cette fois la manifestation avait probablement été autorisée. C’est généralement quand elles sont interdites – et bloquées par des forces de l’ordre qui ne font pas dans la dentelle – que ça chauffe.

 

A Yüksekova ce même jeudi les magasins sont restés fermés en signe de protestation (comme dans d’autres villes kurdes). Mais apparemment aucune manifestation d’ampleur n’avait été organisée. Seuls quelques dizaines de gençler se sont adonnés à leur sport préféré.  Un enfant de 8 ans a été blessé. A Cizre, aussi des gençler survoltés se sont manifestés. Des véhicules ont brûlé. Mais comme à Yüksekova, ça paraît pour le moment limité à de petits groupes.

 

Et d’ici le mardi 28 juin bien des choses peuvent se passer, dans le sens de l’apaisement, ou du durcissement de la  crise. Crise dont la Turquie qui a assez de souci sur sa frontière avec la Syrie  n’a pas vraiment besoin.

Je suis  plutôt optimiste et je parie un flacon de Chanel n° 5 qu’une solution va être trouvée d’ici là.  Depuis qu’un jour j’ai traversé la frontière irakienne en pleine crise Turco – Kurdistani – Erdogan et Barzani s’échangeait des  noms d’oiseaux et des volées de bois vert (bonjour l’ambiance à la frontière) – j’ai souvent remarqué que plus on faisait de bruit, moins il y avait de casse dans le coin.  En général, c’est plutôt quand on ne s’y attend pas que ça pète.

C’est sans doute une interprétation très personnelle. Mais au moins,  maintenant, tout le monde, de l’AKP aux BDP en passant par le CHP et le MHP, semble convaincu  que des institutions plus démocratiques ne seraient pas plus mal.

Tayyip Erdogan peut se réjouir, il a  son consensus avant même que les nouveaux députés aient prêté serment.

 

Ajout : Le président Abdullah Gül, puis Tayyip Erdogan viennent de s’exprimer. Ils demandent à tous les députés (qui le peuvent) de rejoindre l’Assemblée .  Erdogan appelle à une nouvelle Constitution et une réforme de la législation (dommage que l’AKP n’y ait pas pensé plus tôt). Gül s’est pour sa part montré critique vis à vis des décisions de justice qui viennent d’interdire à des élus de siéger.  Mais le parti kurde dont l’histoire se confond avec celle de ses interdictions estiment que ce n’est pas suffisant pour renoncer au boycott.

Question : Que va décider Oya Eronat ? Elle reste discrète sur son intention de prêter ou non serment le 28 juin prochain, comme 6ème député(e) AKP de Diyarbakir, « élue » avec les 78 220 voix d’Hatip Dicle.  Mais pour le moment il n’est pas question qu’elle y renonce.

Ajout 26 juin : Samedi soir, le tribunal de Diyarbakir a refusé la libération d’Hatip Dicle et  de 3 autres députés  BDP :  Selma Irmak et Faysal Sarıyıldız (élus à Sirnak) et Kemal Aktaş (Van) . Et aujourd’hui c’est sans surprise celle d’Ibrahim Ayhan (Urfa) et de Gülser Yıldırım (Mardin) qui ont été refusées.

Donc même si le BDP renonçait à boycotter l’Assemblée, il n’y aurait plus que 30 députés au lieu de 36…

Ça promet de beaux jours dans certaines villes kurdes où il y a déjà eu plusieurs blessés, dont un homme de 56 ans dans un état grave à Nusaybin (province de Mardin). A Diyarbakir, Altan Tan, un des députés BDP de l’ouverture, a appelé à ne pas saluer les députés AKP, bref à leur rendre la rue hostile, pour protester contre le siège « gagné » par Oya  Erdonat.  Bonjour l’ambiance. Espérons qu’à Diyarbakir on continuera quand même à se saluer entre cousins ou collègues de travail, même quand les bulletins de vote ont été différents.

Aujourd’hui, dimanche, la police s’en est prise à des députés BDP qui participaient à une manifestation à Sisli. Sirri Süreyya Önder est furieux (vidéo). Ce n’est pas la première fois que ça arrive, mais comme  il est turc et que rares sont ceux qui suspectent  le cinéaste d’être un « terroriste », peut -être que certains vont finir par trouver que ce n’est pas très normal de viser des élus du peuple avec des jets de gaz lacrymogènes. Résultat, ça barde à Istanbul (vidéo) et les marchands de gaz lacrymogènes doivent continuer à se frotter les mains. 10 blessés et 23 interpellations.

Aucun des 9  candidats élus alors qu’ils étaient  en prison préventive dans le cadre des procès du KCK , Ergenekon ou Sledgehammer ne sont donc  autorisés à prêter serment le jour de l’ouverture de la nouvelle Assemblée. Les tribunaux ont décidé qu’ils restaient tous en prison.

Le CHP et le  MHP protestent. Le MHP a annoncé que ses députés assisteraient cependant à la séance d’ouverture de l’Assemblée. Kiliçdaroglu prévient que le CHP n’avait pas encore pris de décision, mais que les 550 députés élus devaient tous  y assister. Le CHP pourrait donc lui aussi la boycotter.

Mehmet Simsek le Ministre des finances AKP n’a pas convaincu Batman

 

Pour cette campagne électorale, les ministres kurdes  du gouvernement AKP  avaient été envoyés au charbon dans leurs provinces d’origine. A Batman, c’est Mehmet Simsek, le Ministre des Finances,  qui conduisait la liste AKP.  Mais dans la province, cette stratégie n’a pas été couronnée de succès. La liste AKP n’y a obtenu que 36.9 des suffrages. En recul de 10 points par rapport à 2007 (46.4).  L’AKP y conserve le même score qu’ aux municipales de 2009, comme à Diyarbakir ou à Hakkari.

L’AKP conserve cependant 2 élus dans la province.

Les 2 élus BDP y recueillent  pour leur part : 26 % des voix pour Ayla Akat Ata et 25.8% pour Bengi Yildiz.

20 personnes, dont des membres du parti kurde y ont été placées en garde à vue, ce mercredi 15 juin, date de l’ultimatum posé par Abdullah Ocalan, le leader du PKK.

A Batman  le  CHP  double presque son score par rapport à 2007. (6.7 % contre 3.6). La liste CHP était conduite par Faris Özdemir, ancien député DYP, mais surtout neveu de Salih Özdemir. L’ancien président du HEP de la province, et son frère, ancien président de  l’IDH avaient été tués cet été par une mine posée par le PKK. Il est probable que cette progression consiste en un vote de protestation.   Mais les 14 398 voix qu’il a recueillies sont insuffisantes. Il n’a pas été élu.

Aljazeera et les enjeux des élections du 12 juin en Turquie

Pour saisir les enjeux des élections du 12 juin prochain en Turquie, Aljazeera International est certainement la meilleure  source d’information. Le journal qatar leur consacre un dossier spécial très complet. Il est vrai que ces dernières années les relations entre la Turquie et leurs voisins arabes se sont considérablement développées et qu’elle est devenue un acteur incontournable dans la région.

Personne n’en doute. Le parti musulman conservateur sera le vainqueur, le soir du 12 Juin et Recep Tayyip Erdogan conduira  le prochain gouvernement  pour la troisième fois consécutive. Sa popularité ne faiblit pas. Il faut dire que depuis son arrivée au pouvoir, le PIB/habitant est passé de 3500 à 10 080 $ par habitant. Cette année, le taux de croissance économique  du pays a encore atteint 8,9 %. Celui-ci a à peine été  ébranlé par la crise financière mondiale, alors que l’AKP  était arrivé au pouvoir dans un pays qui commençait à peine à se relever de la terrible crise de 2001 et souffrait depuis des années d’une inflation chronique. Ce qui signifiait l’incapacité d’accéder au crédit  pour tous les bas revenus (depuis les Turcs se sont rattrapés en devenant des champions de la carte de crédit et adorent consommer sans modération). Avec son dynamisme économique et une présence de plus en plus visible sur la scène internationale, la Turquie est dorénavant une puissance émergente qui a retrouvé confiance en elle.

Et les sympathisants de l’AKP vouent  à son leader une confiance aveugle. Un article d’Aljezeera rapporte que sur une note allant  de 1 à 10, ils lui attribuent 9 pour son intégrité et 9.30 pour sa compétence.  Même les sympathisants du CHP, le principal parti d’opposition, lui reconnaissent une compétence exceptionnelles en lui attribuant la note de 8. C’est  en son intégrité qu’il ont nettement moins confiance par contre. Ils ne  lui donnent que   0.8/10 ! Autant dire à des années lumières de lui vouer une confiance aveugle.

Mais si le chef du prochain gouvernement est déjà connu, la prochaine Assemblée doit s’atteler à l’élaboration d’une nouvelle Constitution qui remplacera celle héritée du coup d’État militaire de 1980. Et c’est là que se tient le principal enjeu  de cette élection.

L’objectif de l’AKP n’est pas seulement d’obtenir un nombre de députés suffisants pour être assuré de constituer le prochain gouvernement. Celui de Tayyip Erdogan est que son parti y dispose   des 363 sièges lui donnant la majorité des 2/3 qui lui éviterait de devoir obtenir  le consensus des autres partis pour l’élaboration de cette Constitution. Ce qui n’est envisageable que  si le MHP, le parti d’extrême droite, absent de l’Assemblée élue  en 2002, mais de retour en 2007, recueille moins des 10 % de suffrages nécessaires pour y entrer.

Un consensus entre les différents partis  promet certes d’être de ne pas être facile  à obtenir  avec un MHP dont « la raison d’être est de bloquer toute solution à la question kurde ». D’autant qu’avec  le soutien de députés  CHP restés  proches de la vieille garde ultra kémaliste,  il aurait la possibilité de faire blocage.  De son côté Erdogan qui promet de collaborer avec les représentants de la société civile pour  élaborer  cette Constitution, s’est assuré du soutien indéfectible des députés AKP. Les listes présentées par son parti, rajeunies et féminisées, sont constituées de candidats archi fidèles à son leader. On comprend donc l’énergie qu’il a mise pendant sa campagne à tenter de détourner les voix nationalistes vers son parti

L’éventualité d’une prochaine Assemblée aux ordres du chef de gouvernement est évidemment  le cauchemar des ultra nationalistes. Mais elle  n’est pas faite non plus pour rassurer tous ceux que ses tendances autoritaires inquiètent et qui craignent que l’AKP n’élabore  une  nouvelle Constitution, certes civile,  mais qui serait celle  d’un  homme fort. D’autant que si le président Gül semble y être opposé, Erdogan est tenté par un régime  présidentiel.

Même s’il doit y renoncer et que la Turquie de demain  échappe  au « super Président » à la française, une nouvelle Constitution estampillée AKP, n’échapperait pas, une  fois de plus, à la question de sa légitimité.

Ce d’autant plus que ce fameux  barrage, qui exige qu’un parti doit obtenir au moins 10% des suffrages pour être représenté à l’Assemblée, est très controversé.

 

Notamment par Kemal Kiliçdaroglu,  le nouveau président d’un  CHP qui   semble bien  décidé à ne plus   laisser à l’AKP le privilège d’être le « principal parti démocratique » du pays. Il lui sera difficile d’atteindre les 30 % de suffrages, selon les derniers sondages, mais il  est assuré d’avoir plus de succès qu’avec son prédécesseur (  20% des suffrages en 2007). Son nouveau visage, social démocrate, favorable aux libertés pour les minorités,  a crée l’événement de la campagne. La plupart des grands médias internationaux s’y sont intéressés. Ce n’est plus  une opposition réactionnaire qui s’affrontera au parti musulman conservateur (normalement). Ce qui devrait changer les choses…

 

Le  BDP, le parti kurde, qui s’est ouvert  à la diversité, notamment à la gauche turque, n’a pas l’intention non plus de rester  à l’écart du règlement de la question kurde. Le nombre de ses représentants devrait augmenter (avec une trentaine de députés ,mais  une surprise est possible). Et le mouvement kurde a annoncé qu’il se ferait entendre dès le lendemain des élections.

Pour sa part le  MHP affaibli par la révélation  de vidéos compromettantes et par le ton adopté dans sa campagne par Tayyip Erdogan (  qui y a mis le paquet contre le parti kurde, ce que les nationalistes adorent)  semble résister juste au-dessus de la barre des 10 % . Trop juste pour anticiper sur sa présence  ou non à l’Assemblée. Même si elle paraît probable, il faut  attendre le verdict des urnes.

En tenant un meeting à Diyarbakir, le MHP avait-il l’espoir de remonter sa côte en  provoquant des heurts violents  avec les jeunes kurdes  pro PKK  ? Si c’était l’objectif,  c’est raté (comme je l’avais pressenti). Karayilan aurait donné l’ordre de laisser les sympathisants du parti ultra nationaliste faire  le signe du loup en toute tranquillité  dans la plus grande ville kurde du pays. Le PKK n’a pas  eu envie de lui donner ce coup main (à lui ou à l’AKP) .Et à un ordre de Karayilan les gençler kurdes obéissent.

 

Le vainqueur des élections du 12 juin ne sera certes pas une surprise.  Son enjeu  est ailleurs. C’est celui du visage de l’ Assemblée  qui sera  chargée d’élaborer la Constitution, grâce à laquelle la Turquie devrait se donner des institutions  plus démocratiques et  radicalement tourner  le dos à ses tendances autoritaires

Il ne faut donc pas s’étonner qu’Aljeezera, le média des révolutions arabes se passionne pour  les élections du 12 juin en Turquie.  Dans une région en pleine effervescence leur enjeu doit difficilement laisser indifférent les peuples qui veulent en finir avec les régimes autoritaires.