En Turquie le monastère Mor Gabriel (Deyrulumur) n’est pas un occupant .

 

« La Turquie est le pays des Syriaques et le monastère de Mor Gabriel n’est pas un occupant » C’est avec cet appel  que plusieurs centaines personnalités de Turquie lançaient le mois dernier  une nouvelle campagne pour soutenir Mor Gabriel, le plus ancien monastère de Turquie toujours « vivant » (3 moines, 11 religieuses et une vingtaine de novices y vivent)  et la « seconde  Jérusalem »  des Chrétiens syriaques. Le site  «  Nous avons grandi ensemble » (Beraber Büyüdük Bu Ülkede) dont le titre rappelle  une chanson populaire (Beraber Yürüldük bu Yollar) chantée en public par le premier ministre Recep Tayyip Erdogan  est destiné à recueillir les signatures de la pétition qu’ils ont initiée  (près de 15000 signatures à ce jour) . Il est uniquement en turc, mais je conseille  même à  ceux qui ne comprennent pas cette langue de le visiter.  On y trouve  de superbes images du monastère.

Un lieu et une présence  qui témoignent de plus de 1600 d’histoire et auquel la Turquie devrait tenir comme à un de ses trésors. Le ministère du tourisme l’a bien compris qui  dorénavant signale le monastère  par d’immenses panneaux sur les routes de la région de Midyat (province de Mardin) où il est situé. De là à considérer les moines syriaques comme des citoyens comme les autres et à ce que les biens d’une fondation chrétienne syriaque jouisse des mêmes garanties que ceux des fondations musulmanes sunnites ,  il y a une marge.

En effet, malgré ces nouveaux panneaux de signalisation, l’antique monastère est bien loin d’être l’objet de la sollicitude de l’Etat turc. Le 13 juin dernier la 20ème chambre de la  cour suprême d’Ankara a tranché en appel dans le conflit qui oppose depuis 2008 le Trésor turc et les moines du monastère syriaque Mor Gabriel (Deyrulumur), rapporte Today’s Zaman. Prenant le contre-pied du jugement rendu par un tribunal de Mardin,  elle a donné raison à l’Etat turc, aux fonctionnaires du cadastre qui avaient décrété que les terres du monastère ne lui appartenaient pas  et à la convoitise de 3  villages kurdes voisins. Pour en arriver à cette conclusion, la Cour a malencontreusement « égaré » des documents  prouvant de façon irréfutable que les moines sont bien  propriétaires de leur terre.

Ce que tout le monde sait d’ailleurs. C’est en 397 après JC que le monastère Mor Gabriel a été fondé. Et personne n’ignore dans la région de Midyat que les 28 hectares de terres que le Trésor veut saisir sont les siennes depuis au moins aussi longtemps que les mémoires familiales s’en souviennent.

Les  moines ont  apporté  les preuves que le monastère avait été  enregistré à la direction générale des fondations en 1937 et que depuis cette date il a très scrupuleusement réglé les impôts qu’il devait en tant que propriétaire, ce qui ne doit pas être le cas de beaucoup de familles de grands propriétaires terriens de la région. Il est vrai que ces derniers n’ont pas toujours  eu besoin d’être aussi irréprochables pour pouvoir y survivre. Mais qu’importe puisque ces documents ont été « égarés ».

Les juges de la 20ème chambre ont donc décrété que spolier les biens de citoyens chrétiens était toujours  tout à fait normal.

C’est en 2008, lors de la mise à jour du cadastre exigé par l’UE,  que le convoitise des villages de Yayvantepe, Çandarlı et Eğlence, qui vivaient jusque là en bon voisinage avec le monastère s’est déclarée. Il faut dire que dans cette région, c’est une habitude qui a perduré jusqu’à ces dernières décennies de mettre la main sur les biens d’autrui. Alors que les Syriaques ne forment plus qu’une petite communauté d’environ 20 000 personnes en Turquie  ( 2.5 millions  dans le monde), dans la région de Tur Abdin (Midyat), le cœur de leur communauté, ils ne sont plus qu’environ 3500 contre  130 000 au début des années 60.

Parmi ceux qui ont fui dans un autre pays, beaucoup  ont été déchus de leur nationalité et leurs biens ont été confisqués par l’Etat.  Dans les années 90  à celles des Chrétiens qui fuyaient le conflit entre l’Etat et la rébellion kurde du PKK, ce sont ajoutées les terres de villageois kurdes, cette fois chassés de force de leur village par l’armée, qui ont souvent récompensé des korucus (gardiens de village) armés et rétribués par l’état. Les tribunaux  doivent y crouler sous les procès pour des histoires de terre. Dernièrement  Baskin Oran dénombrait 300 procès rien que contre la poignée de Syriaques qui y vivent encore. C’est dire comme leurs biens sont convoités.

Le fait que  Süleyman Celebi , agha (chef clanique) de deux des 3 villages qui ont décidé de mettre la main sur les terres du monastère était alors député AKP (ce qui n’est plus le cas depuis les élections de 2011), n’est probablement pas étranger à la diligence mise par les fonctionnaires du cadastre. Quant on est député et qu’on apporte les voix de son asiret (clan) et de ses villages korucus  à l’Etat et au parti dominant, c’est quand même pour en tirer quelques avantages. Et les villageois n’ont  certainement pas eu cette idée tous seuls , même si depuis leurs relations avec le monastère se sont dégradées. Les rumeurs les plus folles s’étant mises  à courir contre les moines,  accusés par exemple de tenter de convertir les enfants des villages  (comme si c’était l’habitude des Chrétiens d’Orient de convertir leurs voisins musulmans ! )

Jamais des fonctionnaires du cadastre n’auraient eu l’idée de mettre la main sur les biens d’une fondation musulmane. Et ces fonctionnaires  ont un ministre qui les a laissés agir. Rien n’obligeait non plus le Trésor à faire appel du premier  jugement favorable  au monastère ( par un  tribunal local qui n’avait pas « égaré » les documents). A Ankara on ne peut pas ignorer ce qui se passait dans cette province éloignée de l’Est du pays. Dès les débuts de l’affaire l’indignation a dépassé les frontières.

Mais la cour suprême  a finalement décidé de cautionner ce vol, ce tandis qu’au même moment  « le gouvernement s’active à  restituer leurs biens spoliés aux communautés grecque orthodoxe et bulgare » (restitution qui représente une belle somme !)  souligne Cengiz Aktar, un des intellectuels turcs à l’origine de la nouvelle pétition.  Des biens spoliés à ces communautés  dans les années 60, à Istanbul principalement et à une époque où les villageois sunnites du Tur Abdin étaient fortement incités par les autorités à harceler leurs voisins syriaques.  Autant dire que la politique de l’AKP envers les minorités chrétiennes du pays manque  de cohérence et que le sort des Chrétiens du pays reste dépendant de tolérances plus ou moins larges selon les circonstances.

Il a eu un an le 3 juillet dernier, avait lieu à Adiyaman la première  réouverture d’une église syriaque depuis la naissance de la République, l’église Mor Petrus Mor Gabriel. Cette fois l’opiniâtre Métropolite avait eu le soutien de Egemen Bagis (le négociateur du gouvernement AKP près de l’UE), et n’avait pas été en proie à la cupidité  de quelques villages du clan d’un obscur député.

L’année dernière aussi tous les médias applaudissaient l’élection d’Erol Dora, premier élu chrétien syriaque de toute l’histoire de la République et premier député chrétien tout court depuis un demi siècle…en outre  avocat du monastère. Il a été élu  à Mardin, candidat indépendant soutenu par le BDP, le parti pro kurde,  l’AKP pas plus que le CHP ne s’étant empressés d’ouvrir leurs listes  à un candidat chrétien, en retard sur ce plan là sur l’opinion publique.

Mais dans cette province, l’ardeur mise par les autorités  à  spolier le Monastère Mor Gabriel ne peut qu’être interprétée comme un message contre les Syriaques  et  conforter ceux qui pensent que voler les biens des Chrétiens est normal.

«  Ces dernières années des signes encourageants avaient été adressés aux Syriaques et certains commençaient à rentrer dans la région de Tur Abdin. Mais le verdict de la Cour montre que ce pays ne veut pas des Syriaques » conclut Tuma Celik, propriétaire du premier journal syriaque de Turquie  Sabro (Espoir en araméen) , fondé il y a quelques mois.

En Turquie beaucoup ignorent l’existence du monastère Mor Gabriel et à fortiori le harcèlement judiciaire dont il est  victime. Parmi ceux à qui j’en ai parlé ces dernières semaines, ils étaient rares en tout cas, même dans l’Est du pays, à en avoir entendu parler. Mais il n’en est certainement pas de même pour la communauté chrétienne syriaque de Syrie. C’est à Damas que le Patriarche syriaque  de Midyat a été exilé en 1930 et c’est toujours là que vit l’actuel Patriarche. Une communauté syriaque qui, dans la tourmente que traverse le pays, ne doit pas être rassurée par les relations  étroites entre la rébellion syrienne et une Turquie qui se montre si peu empressée d’en finir définitivement  avec de tristes habitudes.

Et il est peu probable que le fait  qu’en dernier recours la cour européenne des droits de l’homme  finira sans doute encore  par donner raison aux moines suffise à les rassurer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le patriarche grec orthodoxe reçu par le Parlement de Turquie : une visite historique.

Lundi 20 février, Bartholomé, le patriarche œcuménique  grec orthodoxe, était reçu par la commission chargée de la réforme de  la Constitution à la grande Assemblée turque. Il était accompagné de Kuryakos Ergün, qui dirige le Monastère syriaque de Mor Gabriel et d’autres représentants de la minorité araméenne. C’est la première fois de l’histoire de la République turque  que des représentants des églises chrétiennes  de Turquie étaient invités à s’exprimer devant une commission  de l’Assemblée turque.Autant dire qu’il s’agit d’un événement historique.

C’est dans le cadre des travaux sur la réforme de la Constitution, qu’ils étaient  invités à exprimer les doléances des minorités chrétiennes, qui espèrent ne plus être des citoyens de seconde classe avec la prochaine Constitution. Une rencontre que le patriarche grec a déclaré chargée  d’espoir pour l’avenir, rapporte le journal Hurriyet.

Les représentants chrétiens ont exprimé le souhait qu’à l’avenir les citoyens chrétiens de Turquie bénéficient des mêmes droits que les Musulmans et que plus rien ne leur interdira d’accéder aux hauts postes de l’administration, qui pour le moment sont fermés aux non musulmans par un barrage de verre : il n’y a aucun juge ni aucun procureur chrétien en Turquie….et un seul député chrétien (Erol Dora, BDP), ce qui n’est pas tout à fait un hasard.

Ils ont aussi demandé que leurs églises et leurs établissements scolaires bénéficient des mêmes soutiens  que les établissements des fondations  musulmanes.. En effet, à la différence des établissements musulmans sunnites,  les établissements des fondations  chrétiennes ne bénéficient d’aucun soutien financier. Et plus grave encore, les multiples tracasseries auxquels les moines du grand monastère Mor Gabriel sont confrontés, montre que leurs propriétés sont toujours menacées.

L’été dernier, une équipe municipale a « malencontreusement » détruit la chapelle du cimetière arménien de Malatya. La municipalité AKP – qui a du faire se taper sur les doigts – avait exprimé ses excuses et  a décidé de la reconstruire. N’empêche qu’il est  difficile d’imaginer qu’une équipe municipale commette le même type de bévue dans un cimetière musulman.

Un des problèmes le plus criant est celui de la formation du clergé. En effet,  le séminaire grec  orthodoxe de l’ïle d’ Heybeliada (Halki)  est fermé depuis 1971. Une fermeture dramatique pour l’église. Et une situation qui devrait émouvoir les Turcs sunnites  vivant à l’étranger et qui à juste titre se réjouissent, quand là où ils vivent, ils sont autorisés à construire une mosquée. Or comme le rappelle Kuryakos Ergun « ça fait 6000 ans que nous sommes là. Nous ne sommes pas des visiteurs  dans ce pays ».

Et c’est ici que « nous sommes nés, que nous payons nos impôts, que nous faisons notre service militaire  et que nous votons » souligne le patriarche Bartholomé. Des impôts qui comme ceux des Alévis d’ailleurs, servent aussi à rétribuer les imams sunnites officiels.

Des représentants de la minorité arménienne et de la minorité juive doivent aussi être entendus par la commission.

Ceux qui lisent le turc, pourront en apprendre davantage sur cette entrevue par  un article plus détaillé du journal Radikal.

 

 

 

A Adiyaman des milliers de Chrétiens syriaques renouent avec leur histoire

Moins d’un mois après  l‘élection d’Erol Dora comme député  de Mardin, le premier député syriaque depuis le début de la République de Turquie, le dimanche 3 juillet a de nouveau été un grand jour pour les 25 000 Chrétiens syriaques de Turquie  et pour ceux de la diaspora, ainsi que pour les Arméniens de la région d’Adiyaman qui y partagent  les mêmes offices que les Syriaques  (en l’occurrence orthodoxes).

Dans le Diocèse d’Adiyaman, jadis un centre syriaque important, Chrétiens syriaques et arméniens forment une petite communauté de quelques centaines de personnes ( mais peut-être davantage) Ils sont environ 150 à Adiyaman, et seraient deux fois plus nombreux dans la petite ville de Kâhta.

Mais ce dimanche 3 juillet , ils étaient des milliers à se rendre dans cette ville de l’Est du pays, venus de Malatya, d’Urfa, de Mersin, d’Antioche (Hatay) ou d’Istanbul, mais aussi de toute l’Europe et même des Etats -Unis (et sans doute des pays voisins Irak et Syrie). Certains revenaient  pour la première fois dans une région qu’ils avaient quittée cinquante ans auparavant. Ils y assistaient à la première messe  célébrée conjointement par le métropolite d’Adiyaman Melki Ürek (ordonné en 2006) et celui d’Istanbul Yusuf Cetin, dans l’église Mor Petrus Mor Paulus, dont la restauration vient de s’achever et qui était fermée depuis le début de la République.

Les métropolites d’Alep, d’Izmir, d’Ankara étaient aussi présents selon les Urfa Haber qui consacrent un article à l’événement. Le gouverneur (Vali), le maire AKP, le chef de la police  d’Adiyaman, le consul européen d’Adana, et des représentants de la société civile assistaient aussi à l’office.

 

Il faut dire que l’événement est d’importance. C’est  la première réouverture d’une église syriaque métropolitaine depuis la fin  de l’Empire Ottoman.

 

C’est grâce à l’opiniâtreté de Melki Ürek qu’elle a été possible. En effet, cela fait 9 ans que le métropolite d’Adiyaman se débat contre la bureaucratie turque pour obtenir l’autorisation de restaurer la superbe église Mor Petrus Mor Gabriel. Une restauration qui a enfin pu débuter il y a dix huit mois, grâce au soutien de Egemen  Bagis, le négociateur du gouvernement turc pour l’Europe, et à la politique d’ouverture démocratique initiée par le gouvernement AKP. C’est l’adoption en 2008 de l’article 5737 qui régule les biens des fondations non musulmanes qui a permis de débloquer la situation. En effet, dans les années 90  les biens de l’église syriaque qui jusqu’alors appartenaient à la communauté syriaque étaient  devenues propriétés de la direction générale des fondations.

J’avoue ne pas y connaître grand chose sur ces histoires de biens des communautés chrétiennes (ou alévies ). Mais ce qui est certain c’est que ces toutes dernières années, les restaurations d’églises se multiplient dans la région ( à Malatya, à Diyarbakir, à Nusaybin… et bien sûr sur l’île d’Ahktamar dont l’église a fini par retrouver sa croix.). Et  c’est indéniablement un phénomène nouveau.

Il y a quelques années j’avais visité une très belle église syriaque récemment restaurée à Urfa. Mais elle était transformée en musée et en centre culturel. Alors qu’à Adiyaman Mor Petrus Mor Paulus est ouverte au culte, ce qui signifie la renaissance d’une communauté, aussi peu nombreuse soit-elle (cela étant les originaires d’Adiyaman continuent peut-être à former une communauté dans l’émigration, à Istanbul et  à l’étranger…où il est probable que certains conservent des liens avec d’ anciens voisins sunnites ou alévis d’ailleurs).

Lors de la première législature AKP, Ahmet Necjet Sezer, le très kémaliste Président turc bloquait toute initiative en faveur des biens des communautés chrétiennes.

Tout est loin d’être réglé pour autant, comme le montrent  les procédures auxquelles sont confrontés les moines du grand monastère de Mor Gabriel dans la région de Tur Abdin, ( province de Mardin). Et ce n’est pas le seul exemple. La question  des libertés  des minorités, religieuses ou linguistiques – qui pour le moment ne restent que des tolérances qui petit à petit s’élargissent – devraient être au centre des débats lors de l’élaboration de la nouvelle Constitution.

Mais en attendant que les députés se mettent à la tâche – et commencent par résoudre la grave crise parlementaire qui affecte le parlement, boycotté par le tiers des députés, dont ceux du BDP, le parti d’Erol Dora, le député syriaque – c’est la société qui renoue avec un passé plus ou moins enfoui. Évidement  ça  déplait à certains, comme  aux TIT (brigades de la revanche turque) qui menacent à nouveau ces derniers temps, ce qui inquiète Orhan Kemal Cengiz dans Today’s Zaman.

Et qui sait, peut-être qu’un jour prochain, Hakkari à son tour accueillera ses exilés syriaques (surtout des Nestoriens je crois) et arméniens, qui vivaient encore dans la province au début des années 60.

Erol Dora premier député chrétien syriaque depuis la fondation de la République turque

 

Le 12 juin 2011 a été  un grand jour pour les Chrétiens  Syriaques de Turquie. L’avocat Erol Dora a été élu député de Mardin. Il sera le premier Chrétien syriaque à siéger  à l’  Assemblée  depuis la fondation de la République.  Entre 1923 et 1964,  il y a eu une vingtaine de députés Arméniens en Turquie. Mais jamais aucun Syriaque. J’en ignore la cause qui doit tenir à des caractéristiques propres à cette communauté jadis importante, mais qui ne compte plus que 15000 personnes. Les Arméniens de Turquie sont environ 60 000 et les Grecs ne forment plus qu’une micro communauté d’environ 7000 personnes.

Le seul candidat chrétien de cette élection était soutenu par le BDP, comme je l’annonçais dans un précédent billet. Aucun des autres partis, pas plus le CHP que l’AKP n’a jugé indispensable que des  Chrétiens  participent à l’élaboration d’une nouvelle Constitution, où il devrait être beaucoup question des minorités pourtant. Ahmet Türk, l’ancien président du parti a voté pour lui dans un village du district de Derik. Il est originaire de la province de Mardin où il a été lui aussi élu comme  les trois candidats présentés par le BDP .

Erol Dora, qui vit à Istanbul,  est né dans le village d’Hassana, dans la région de Cizre –  la même région que  la famille de Mar Zakka Ier Iwas patriarche Syriaque, qui a récemment effectué le voyage de Damas à Ankara pour y plaider la cause du monastère de Mar Gabriel.  En tout cas c’est ce qu’il dit dans l’entretien qu’il a donné à la Gazette de Kiziltepe . Et je lui fais davantage  confiance qu’à certains articles de la  presse française. Tous les Assyro Chaldéens ne sont pas originaires de Tur Abdin.

Polyglotte, comme la plupart des Chrétiens d’Orient, il parle syriaque (araméen) turc, anglais, un peu arménien.. Et le kurde, qu’il a utilisé dans sa campagne, comme lors de ce meeting à Nusaybin, sur la frontière syrienne,  aux couleurs et au ton très  kurdes. Son engagement  pro européen y  fait  moins réagir  la foule que l’évocation de l’étudiant kurde tué par la police à Bismil en avril dernier,  lors d’une manifestation  contre l’interdiction qui avait frappé plusieurs candidats du bloc BDP. l faut dire que les esprits étaient tendus. Le meeting suivait de peu les funérailles d’un  PKK originaire de la ville,  tué dans une opération militaire.

Il place  le discours qu’il continue en turc, sous le signe de  la fraternité entre Kurdes, Syriaques, Turcs,  Arabes et – je crois – Yézidis, qui ne doivent plus être  bien nombreux dans la région où vit aussi une population arabe.  Une fraternité qui n’est pas un vain mot dans cette ville où il y a un an le  monastère Mor Yakub,  avait été vandalisé,  au grand dam de la mairesse BDP de la ville, persuadée que les vandales venaient d’ailleurs. J’ignore s’ils ont été retrouvés, et surtout  s’il y a eu réelle volonté de les retrouver.

En tout cas les habitants de cette ville qui ont voté pour lui, ont donné une belle réponse à ceux qui espéraient terrifier les quelques milliers de Chrétiens qui vivent encore dans la région.

L’élection de leur avocat est  certainement une bonne nouvelle aussi pour les moines du monastère de Mor Gabriel , harcelés par une série de procédures judiciaires. Harceler  un endroit pareil ! J’ai été saisie à deux reprises de véritables  « chocs » en Turquie.  Le premier c’était à ma descente du train à la gare de Sirkeci, à une époque  la Turquie n’était pas une destination de tourisme de masse. Le second  a été en découvrant Mor Gabriel, le 15 Août 1993. C’est en pénétrant dans ce lieu où régnait une telle sérénité que j’ai reçu  « le choc de l’Est ».  Quand un pays possède un tel héritage spirituel – ce n’est pas de « belles églises musées qui feront venir les touristes  » qu’il s’agit –  comment peut-il l’abandonner à la convoitise de gardiens de village (korucus)  cupides, assurés de la complicité de fonctionnaires racistes – ou simplement assez stupides pour ne penser qu’à s’assurer les votes d’un village acquis à l’État.

D’autant que la Turquie va sans doute devoir régler un jour cette  question  de biens usurpés par des gardiens de villages – que ce soient ceux des Chrétiens qui ont déserté en masse la région depuis les années 70, ou des Kurdes  (mais aussi des Syriaques ) chassés de leurs villages, dans les années 90  parce qu’ils étaient accusés de soutenir le PKK . Ce qui promet de ne pas être une partie de plaisir… En attendant, la solidarité  – ou à défaut le sentiment de subir la même injustice –  entre Kurdes sympathisants du BDP et Chrétiens syriaques  a des raisons d’être dans la région de Mardin.

Je ne sais pas où il votait et s’il a pu lui donner sa voix,  mais je suis certaine que l’élection d’Erol Dora a fait plaisir à Orhan Miroglu, ancien membre du parti kurde, journaliste à Taraf et originaire de Mydiat. Et ce quelque soit ses relations avec ses amis du parti, qu’on n’a pas beaucoup entendus , quand  il  avait reçu des menaces de mort du PKK. après une coup de sang d’Öcalan, furieux qu’il ne soit pas assez dans la ligne.

Avec d’autres comme Baskin Oran, il avait  été à l’initiative  d’une pétition pour sauver Mor Gabriel.

La façon dont les autorités – et notamment la police – encourageaient les Musulmans  de sa région à harceler les Chrétiens dans les années 70 (comme les Alévis dans d’autres régions) étaient le sujet de la conversation d’un dîner à Diyarbakir  avec lui, Mehmet Uzun , Canip Yildirim et quelques autres. Comme les Alévis, beaucoup de Syriaques avaient pris la route de l’exil qui se confondait alors avec celle des migrations de travail  et en a conduit beaucoup vers Sarcelles.

D’autres sont partis pour l’Allemagne, comme la famille de ma voisine d’un vol Istanbul – Diyarbakir, qui se rendait dans son village pour les fêtes de Pâques. On avait du y colorer les œufs, de la même façon que ceux que les enfants du propriétaire des copains Tatvanli  qui me recevaient à Erbil, étaient venus nous offrir.

Pour d’autres la destination a été Istanbul. Cette migration multi culturelle des originaires de Mardin est le sujet de la thèse de Fadime Deli  et d’ un article publié dans Turquie : les mille visages, un ouvrage collectif dirigé par Isabelle Rigoni.

C’est grâce à cette journée à Diyarbakir d’ailleurs que j’ai visité Mydiat, un jour où je revenais encore du Kurdistan irakien. J’avais montré aux autres passagers du taxi – indispensable pour traverser cette frontière pas vraiment comme les autres – le petit album  de photos  prises lors cette journée et que le soldat du poste de contrôle avait déniché dans mon sac. Les photos de Mehmet Uzun avaient fait tellement plaisir à un passager de Batman, qu’il avait proposé de me montrer Mydiat. Comme je rêvais depuis longtemps de voir cette ville, j’ai accepté de faire ce détour.

Dans un des minibus qui nous où y conduisaient, deux villageoises qui jusqu’alors discutaient en kurde avec les autres passagers s’étaient adressées à moi en turc  » Vous êtes chrétienne ? Nous aussi nous sommes chrétiennes ». Elles avaient un frère en France, mais ignoraient si c’était à Sarcelles. J’ai bien regretté de ne pas avoir le temps de m’arrêter boire le thé qu’elles nous proposaient dans leur village aux belles maison de pierres.

Elles  ont sûrement  apporté leur voix à Erol Dora, candidat pour toute la Province  et pour toute la Turquie, (et qui a encore confiance en l’Europe)  comme il le souligne  dans l’entretien donné à la Gazette de Kiziltepe. Le premier député chrétien depuis un demi siècle en Turquie.

Le député BDP   appelle à ce que la prochaine  Constitution renonce à toute référence ethnique et à un changement de la définition de citoyenneté, qui stipule que  toute personne ayant  un lien de citoyenneté avec la Turquie est turque, qu’elle soit turque, kurde, arabe, arménienne, syriaque, rom  etc… Et à  la suite du  Coup d’État de 1980, l’identité musulmane (sunnite) de la nation turque a été renforcée (synthèse turco- sunnite). Cela avait correspondu avec  une période difficile  pour les Chrétiens de la province.

Évidemment, les courants nationalistes turcs  risquent de ne pas être d’accord. Comme ce lecteur d’Haber Türk qui demande   » ce que signifie tous les peuples. En Turquie il n’y a que le peuple turc (…)  comme il n’y a que le peuple américain en Amérique« …et qui n’a pas dû souvent se rendre aux États-Unis.

 

Ici un reportage de CNN Turquie  pendant sa campagne multilingue à Mardin.

Et on peut voir des images de la fête à Mydiat le soir du 12 juin,  sur le Mydiat Habur.

 

Rectificatif : Ce n’est pas Erol Dora, mais Gülseren  Yildirim qui était la candidate BDP de Nusaybin où elle a obtenu 75 % des voix. Dans ce district 1453  voix (3.5%) sont cependant allées à Erol Dora (surtout des voix syriaques je présume). Même chose à Mydiat, où il a obtenu 512 voix (1.6%)

Il a obtenu 28 % des suffrages (17 800 voix)  à Mardin – centre , 71 %  (18 395 voix) à  Derik et 41.4 % (5054 voix) à Savur, districts dont il était le candidat.

 

 

 

 

Le brave théologien laïc et l’assassinat des missionnaires de Malatya.

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En Turquie, il est rare que les choses soient simples. Et certains éditorialistes s’y inquiètent du contexte dans lequel le procureur Zekeriya Öz vient d’être dessaisi du dossier Ergenekon. En effet le procureur qui venait d’envoyer les journalistes Ahmet Sik et Nedim Sener en prison, provoquant un tollé bien au-delà de la Turquie, venait aussi  d’impliquer le réseau Ergenekon dans l’ assassinat  des missionnaires de la maison d’édition Zirve à Malatya. Cela fait longtemps que les familles des victimes attendaient ça.

Plusieurs personnalités viennent d’avoir leur domicile perquisitionné. Parmi elle, le professeur de théologie Zekeriya Beyaz, qui a clamé que lui aussi  était justement en train d’écrire un bouquin sur le mouvement  de l’imam Fethullah Gülen. Info que certains médias turcs, mais aussi français,(là aussi) se sont empressés de reprendre, faisant de ce brave professeur un simple théologien laïc, opposant un peu virulent au gouvernement AKP et une victime (de plus) de ces fameux fetuhllaci. Bref, un copain d’Ahmet Sik, puisque comme ce dernier, il s’intéressait de près aux réseaux fethullah.

Ils oublient juste de préciser qu’à moins que le journaliste de gauche ait une double vie qu’absolument rien ne révélait à ses proches, il est très peu probable que Beyaz hoca compte Ahmet Sik parmi ses intimes. Pas le genre à participer aux funérailles de Hrant Dink ou à sensibiliser sur les victimes civiles kurdes des mines dans l’est du pays, le bon professeur.

Parmi ceux qu’il ne dédaignait pas fréquenter, il se pourrait  plutôt qu’il y ait  quelques membres du JITEM par contre. Prononcez le nom JITEM à des Kurdes d’Hakkari, ils auront plein d’histoires sordides à vous raconter sur ces services spéciaux parallèles, fondés, dans le cadre de la contre guérilla contre le PKK, par le commandant de gendarmerie Veli Küçük, un des principaux accusés du procès Ergenekon. Son arrestation en 2007 n’avait surpris personne en Turquie. Depuis l’accident de Susurluk en 1996, il y est de notoriété publique que le JITEM fait partie de l’Etat profond.

Si depuis le choc de l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink et la foule qui suivait ses funérailles à Istanbul, ces discours se sont calmés (et le brave théologien aussi par la même occasion), des médias peu regardant sur l’éthique journalistique s’en donnaient à cœur joie pour distiller la haine contre les Chrétiens avant la série d’assassinats qui les a visés en2006-2007.  Ögun Samast, l’assassin de Hrant Dink rappelle aux juges qu’il lisait dans les journaux que Hrant Dink était un traître. De quoi conditionner un gamin de 17 ans auquel on demande de tirer sur un Arménien pour nettoyer la patrie. (Possible que ses avocats aient choisi d’adopter cette défense devant un tribunal pour enfants certes, mais peut-être moins complaisant que le précédent juge qui vient d’être dessaisi de l’affaire).

Zekeriya Beyaz n’était pas le dernier à participer à cette hystérie. Voilà ce que le brave théologien laïc disait des Turcs convertis à la religion chrétienne sur une chaîne de TV en 2005, rapporte le journaliste Orhan Kemal Cengiz qui suit de très près le procès de Malatya :

« La République de Turquie est l’objet d’une attaque. Dans chaque province, dans chaque district, 3, 5, 10 églises se sont créées. Et dans ces églises, il n’y a pas un, deux, trois ou dix Turcs comme ceux-ci, mais de nombreux Turcs qui se révèlent être des prêtres. Ces gens sont en train de miner la République de Turquie de l’intérieur… Ce sont les ennemis des Turcs. Pour eux les Musulmans et les Turcs sont des valets de Satan. (…) Ces gens ont leurs racines à l’extérieur de la Turquie. Il y a une cinquième opération lancée contre la Turquie. Il y a une opération psychologique. Il y a une opération destinée à nous soumettre, à nous détruire de l’intérieur. Il sont en train de détruire notre identité nationale. Ils continuent à spolier notre peuple. Ils considèrent notre peuple comme des valets de Satan, des infidèles, des mécréants. Mais les véritables mécréants, les véritables infidèles, les véritables valets de Satan, ce sont ceux qui narguent les Turcs, et en tout premier lieu  ces renégats convertis au christianisme ».

On peut lire aussi un bel échantillon de cette prose paranoiaque sur une page facebook des « fanatiques de Zekeriya Beyaz hoca », qui ne compte heureusement que…18 membres !

Il m’a plutôt l’air d’un pur produit de la synthèse turco-sunnite, l’idéologie des loups gris – et celle prônée par le coup d’état militaire de 1980 – ce brave Beyaz. Et si depuis 2007, il a cessé de brandir la menace de l’invasion chrétienne dans les médias, ça pourrait bien  être  parce que le procès Ergenekon l’aurait rendu prudent. J’ai un peu de mal à croire que c’est en découvrant Voltaire ou les écrits de Hrant Dink, qu’un type qui tenait des propos aussi haineux ce serait soudainement converti à l’esprit des Lumières et à la tolérance.

Ce profil ne suffit certes pas à lui seul à  en faire un coupable du triple assassinat d’avril 2007 à Malatya , mais rend le  Blanc professeur moins sympathique que celui  de  pauvre victime d’un puissant mouvement religieux, quand-même. Et il  explique sans doute davantage qu’il soit dans le collimateur de la justice.  Mais les raccourcis simplistes sont tellement tentants aussi…

J’ignore si ses « recherches » sur le mouvement Gülen intéressaient beaucoup les enquêteurs. Mais si c’est du même tonneau que sa prose sur le complot des missionnaires chrétiens, ça doit être un ramassis de sottises délirantes.

Parmi les autres personnalités dont le domicile a été perquisitionné, il y a aussi un certain professeur Cöhce, qui officie à l’université Inönü de Malatya et contre lequel un groupe d’étudiants kurdes a porté plainte en début d’année. Il avait un peu trop tendance à montrer qu’il ne goûtait guère la présence d’étudiants originaires d’Hakkari ou de Sirnak dans les amphis, et leur conseillait plutôt de rejoindre « la montagne », à ces Kurdes qui selon lui ne sont qu’une branche du peuple turc. Il n’aime pas les Alévis et les Arméniens non plus, dit l’article.

D’adorables professeurs de théologie comme on voit. Ils ont été laissés en liberté.

 

 

La maison d’enfance de Hrant Dink à Malatya (4 ans déjà depuis son assassinat)

malatya quartier de Hrant Dink photo anne guezengar 

Pour l’anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink, voici  un billet que j’avais mis en ligne il y a quelque temps, sur les lieux où il avait vécu ses premières années à Malatya. C’est le moment aussi de rappeler que malgré le temps écoulé, sa famille, ses amis et tous ceux qui le soutiennent attendent toujours que la justice fasse la  lumière sur cet assassinat.  

 Au train où avance son procès, Ogün Samast, son assassin,  risque d’être libéré dans un an. Il a bénéficié d’une récente modification de la législation qui  a permis d’adoucir le sort des mineurs kurdes mis en examen pour « soutien à une organisation terroriste »  et souvent incarcérés après avoir  pris part  à des manifestations violentes. Dorénavant, un mineur ne peut plus être incarcéré plus de cinq ans sans jugement.  Or, Ogün Samast avait 17 ans quand il a tiré sur Hrant Dink, le 19 janvier 2007, dans une rue du quartier de Sisli, devant le siège de son journal Agos. Et il est désormais jugé par un tribunal pour enfants.

Surtout à ce jour seuls quelques lampistes sont jugés pour ce crime. Les avocats de la famille Dink, soutenus par Reporters sans Frontière réclament en vain que la Cour examine les liens entre des prévenus de l’affaire  Ergenekon (une organisation clandestine sise au sein de l’Etat, accusée d’avoir formenté des complots contre le gouvernement AKP) et les assassins. Orhan Kemal Cengiz, journaliste et avocat des familles des missionnaires  évangélistes de Malatya assassinés peu après Dink (encore par de très jeunes hommes!), met en cause  le manque de culture démocratique au sein de la justice turque. La plupart des juges en Turquie  se sentent  davantage chargés de protéger l’Etat contre ses citoyens – que de défendre ceux-ci. De nombreux articles de la presse turque dénoncent aussi le manque de volonté politique de faire avancer les choses. Et en septembre dernier, la Cour européenne des droits de l’homme condamnait la Turquie.

Depuis les arrestations au sein de l’organisation Ergenekon, les assassinats ciblés contre des Chrétiens ont cessé en Turquie. Et Hrant Dink est devenu un symbôle pour tous ceux qui attendent un acilim (ouverture démocratique) de la justice en Turquie.  Le président du tribunal chargé du procès vient d’être limogé, un rapport demandé par le ministère de la justice ayant établi que le précédent aurait des liens avec…des membres d’Ergenekon ! Et Kemal Kiliçdaroglu, le nouveau président du CHP (opposition ) demande que justice soit faite. Ce qui change de son prédécesseur.

 De quoi donner peut-être un peu d’espoir que la lumière soit faite sur cet assassinat trop programmé et sur les autres assassinats politiques restés « inexpliqués ». A commencer par celui de mon écrivain turc préféré, Sabahattin Ali, mort assassiné en…1948. Aujourd’hui sa famille à lui aussi était devant le journal Agos à Sisli.    

(……)

L’été qui a suivi l’assassinat de Hrant Dink, je suis allée comme d’habitude voir mes amis à Malatya. Je pensais bien qu’Arméniens et Alévis devaient y  vivre dans les mêmes quartiers.  Je ne me trompais pas. Un des voisins de Zeynep, alévi comme elle, qui arrivait de l’Est de la  France pour passer l’été « au pays », m’a bientôt appris qu’il avait vécu dans la même rue que « Hrant Dink, le journaliste arménien que des fascistes ont assassiné en Janvier ». Zeynep connaissait aussi bien ce quartier pour y avoir vécu  elle aussi quand elle était arrivée du village avec son mari et son premier enfant. Dès le lendemain nous nous y rendions avec Zeynep.

 

J’avoue que je craignais un peu d’indisposer le voisinage. Peu de temps auparavant des missionnaires chrétiens évangéliques avaient été assassinés dans des circonstances effroyables à Malatya.  Je pense que si j’avais été  seule, j’aurais renoncé à m’y rendre cet été là, par crainte de me montrer trop indiscrète.  Mais avec Zeynep qui connaissait le quartier et les « siens » c’était différent. C’était même d’autant plus touchant d’aller à la fois sur les traces de Dink et sur celles de l’histoire d’une amie. Dans le quartier, nous avons croisé quelques unes de ses anciennes voisines qui étaient contentes de la revoir là.

 

Malatya la rue  de Hrant Dink photo anne guezengar

 

Malatya, la capitale des abricots est une grande ville prospère. Mais Çavuşoğlu  est un quartier  un peu excentré, qui n’a pas du beaucoup changer depuis l’époque où Hrant Dink y vivait enfant avec sa famille, avant  que sa mère ne parte pour Istanbul où ses trois enfants seront confiés à l’orphelinat arménien. J’ignore si nous avons eu de la chance ou si tous les habitants de la rue nous auraient fait le même accueil, mais dans la rue nous avons croisé un groupe de femmes qui se sont empressées de nous montrer la maison où Hrant avait vu le jour. C’est une petite maison blanche, toute simple dont voici l’image :

Malatya maison de Hrant Dink photo anne guezengar

 

C’était des gens qui résidaient là depuis très longtemps. Le mari de la plus âgée d’entre elles avait d’ailleurs bien connu le père de Hrant, le tailleur Hashim, qui aimait trop les jeux d’argent. Et elle avait sans doute  une certaine « autorité » dans le quartier, parce qu’elle n’a pas hésité à frapper à la porte de la maison pour que je puisse aussi en photographier l’intérieur. J’ai eu beau dire que ce n’était pas la peine – j’imagine que ceux qui y vivent maintenant n’apprécient pas forcément d’être dérangés par des inconnus et ce d’autant plus que la période était plutôt tendue – c’est elle qui prenait les choses en main.  Ses habitants nous ont laissées entrer dans la cour mais j’ai eu le sentiment que ceux qui nous ouvraient ainsi leur porte n’étaient pas franchement emballés de le faire. Je me suis donc dépêché de prendre quelques photos de la cour en évitant de photographier ceux qui y vivaient (je ne sais pas si j’ai bien fait ou si ça les a blessés)

 

Malatya maison de Hrant Dink photo anne guezengar

Cela étant c’était vraiment émouvant de découvrir cette cour qui elle non plus n’a pas du beaucoup changer depuis l’époque où  Hrant Dink enfant y vivait avec ses deux frères.

 

Cette femme nous a ensuite invitées à prendre un thé chez elle,  en compagnie de sa fille, de son mari et de ses petits enfants, dans la jolie cour de sa maison.  La fraîcheur de ces cours intérieures est un bienfait en août à Malatya. Nous avons parlé de choses et d’autres, d’Haci Bektas où je devais me rendre peu après, de la rue qui serait toujours arménienne et de l’église murée, parce que le toit s’effondrait et que certains entraient « y faire des cochonneries » (pislik).

 

église arménienne Toshoron à Malatya

 

église arménienne Toshoron à Malatya photo anne guezengar

 

église arménienne Toshoron à Malatya photo anne guezengar

Nos hôtes  étaient très vraisemblablement eux-mêmes  arméniens. Mais à aucun moment ils ne l’ont dit. C’est vrai que je ne leur ai pas demandé non plus – c’est le genre de questions que je ne pose que quand je connais la réponse avec certitude. Mais quand nous sommes reparties, Zeynep n’était pas contente. « Je leur ai bien dit que j’étais alévie, pourquoi ils n’ont pas dit qu’ils étaient arméniens ? Les Alévis et les Arméniens se sont toujours bien entendus ».

Je pense que depuis l’assassinat des missionnaires, ils étaient tout simplement très inquiets et qu’ils préféraient se faire le plus discrets possible.

 

Une fondation musulmane a décidé de prendre en charge la rénovation de l’église  Toshoron. Je suppose que c’est en concertation avec la petite communauté arménienne de Malatya,  et que pour eux c’est une bonne nouvelle.  C’en est  aussi  une pour la ville de Malatya qui commencerait aini à renouer avec un passé qu’elle avait enfoui.

En attendant que la justice  décide de démêler les liens entre cette série de meutres inquiétants,  comme le demande la défense de Hrant Dink, c’est aussi le signe d’un climat moins sombre que celui évoqué par un article d’Ovipot à l’époque de l’assassinat des missionnaires, il y a deux ans et demi.

(ne pas reproduire ce billet sans mon autorisation svp).

 

église arménienne Toshoron à Malatya photo anne guezengar

 

Un chanteur ultra nationaliste acquitté, une journaliste turque condamnée.

 

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Le mois dernier, un tribunal d’Istanbul a acquitté le chanteur Ismail Türüt et son parolier Arif Şirin. Ils étaient accusés d’apologie de crime, en l’occurence l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink, et d’incitation à la haine pour le tube chanté par l’un et écrit par l’autre « Plan, ne faites pas de plan » (plan yapmayin plan)

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Hakan Öztekin qui avait produit et distribué un  clip  terrifiant de la chanson a été condamné à une peine  d’un an et demi  de prison. Mais le chanteur et le parolier affirment que le clip aurait été produit sans leur accord et que la mise en images de leur chanson n’aurait rien à voir avec leurs intentions . En attendant on trouve sans difficultés sur Internet (accessibles au moins de France, de Turquie  j’ignore s’il faut bidouiller pour cela) une floppée  de clips de cette chanson, tout aussi explicites, où se mêlent images bucoliques de paysages de la Mer Noire, imagerie Loups gris , portraits d’Ogun Samast, l’assassin de Hrant Dink , clichés du corps de sa victime gisant sous un drap blanc et du cortège suivant ses funérailles ainsi que du père Santoro, assassiné à Trabzon.

Liberté d’expression pour les artistes qui se  sont bien gardés de nommer Hrant Dink dans leur chanson ? Seulement il y a quelques mois, Perihan Magden, journaliste au quotidien  Radikal, qui  avaiit qualifié Ismaïl Türüt et son parolier de fascistes dans les colonnes de son journal a , elle par contre,  été condamnée à une peine de 6 mois d’emprisonnement commuée en 3 480 TL (1550 euros environ) d’amende pour insultes et diffamation. Dans un entretien qu’elle avait accordé au journal arméno-turc Agos,  la journaliste estime qu’ils se seraient débrouillés pour que leur plainte soit reçue par le tribunal de Beykoz à Istanbul. D’autres tribunaux auraient sans doute été moins enclins à  estimer les deux personnages « diffamés » par ses propos.

Le chanteur et son parolier se sentent-ils aussi insultés par les références aux Loups gris qui regorgent dans tous les clips de leur chanson accessibles sur Internet?  En tout cas , c’est  leur signe de ralliement que fait le chanteur sur le cliché pris lors d’un concert.

Clips tellement nullissimes d’ailleurs, que  ceux qui  ne comprennent pas le turc peuvent croire que certains font l’éloge du PKK, évoqué lui aussi dans la chanson, parmi tous les « traitres « et les « hypocrites » contre lesquels la région de la Mer noire  « résisterait » selon le chanteur et son parolier.

ismail_turut1.1264858614.jpgJe ne sais pas si c’était Ismail Türüt le chanteur invité à un dïner- concert auquel le fils d’une de mes amies turques avait assisté à l’invitation de quelques copains. Mais l’adolescent n’avait pas vraiment apprécié ce dîner : « A un moment, ils (des convives) se sont levés en piquant des cris de loups. Ils sont malades ces types là ». En tout cas Arif Sirin (alias Ozan Arif) a donné un concert à Bruxelles le 19 janvier dernier . La veille de l’anniversaire de l’assassinat de Hrant Dink. 50 spectateurs dans la salle, il n’a pas attiré les foules turques de la ville apparemment.

Je doute que les habitants de la Mer Noire apprécient à l’unanimité la publicité faite à leur région par cette chanson.  On y retrouve l’habituelle réthorique des « traitres à la patrie »  et l’obsession de l »‘hypocrisie occidentale », caractéristique de l’idéologie ultra nationaliste, qui séduit un certain public, notamment de jeunes laissés pour compte de la croissance du pays, friands de clips vidéos et de slogans simplistes  et violents. Comme Ogun Samast qui était venu de Trabzon pour assassiner Hrant Dink.

Ceux qui de ce côté-ci de l’Europe manient  les slogans,  eux aussi simplistes, contre la Turquie, ont-ils conscience que c’est la paranoia de ce courant que leur posture alimente là bas ? En tout cas, ceux qui y sont allergiques, – et sans doute aussi les majorités plus ou moins silencieuses,  pourraient finir par le faire payer à ceux qui croient leur plaire, en flirtant trop ostensiblement avec ces courants.

affiche loups gris

Ne faites pas de plan

Ne venez pas sur la Mer Noire

Les coups en traître, les mensonges, l’hypocrisie

Pas de ça sur la Mer Noire.

Les plans (complots) des Ricains ou des Russes

Pas de ça sur la Mer Noire

Le fouet du séparatisme ne claque pas sur la Mer Noire

Cessez de faire sonner les cloches

Les gens qui se promènent

En étant Arméniens ( Comme l’immense cortège ayant suivi les funérailles de Dink)

On n’avale pas ça sur la Mer Noire.

Ils ont dit cela ce jour là. Ceci aujourd’hui.

On n’arrête pas les Fatih et les Yasin ( parmi les principaux suspects arrêtés après l’assassinat de Dink se trouve Yasin Hayal)

Sur la Mer Noire.

On porte gloire et honneur

Dans un cœur ardent

Personne ne vend sa patrie

Sur la Mer Noire.

Celui qui vend sa patrie

Cesse immédiatement ce boulot.

Le soleil turc et islamique 

Ne se couche jamais sur la Mer Noire.

Aussi longtemps que nous serons là

Même si votre oncle est Bush

Vous ne valez pas plus de 50 kurus (20 centimes d’euro)

Nous avons compris que vous êtes amers

Et que vous voulez vous venger

Mais vous n’êtes pas assez forts pour semer le trouble sur la Mer Noire.

(comme on le voit, une douce chanson, juste destinée à mettre en garde les habitants de la mer noire contre les noirs complots ourdis par de perfides ennemis, comme l’a déclaré un des avocats des chanteurs..)

Melisa Boz : les infos en arménien sur SU-TV.

Melisa Boz, infos en arménien - SU TV

Melisa Boz a 25 ans, sa famille est originaire de Sivas, elle est Arménienne de  Turquie et c’est la première speakrine du pays à présenter des informations en arménien.  C’est sur la  chaîne alévie Su-TV (qui proposait déjà des infos en kurde), entre 20 heures et 20 heures 30, qu’elle présente en arménien les infos sur la Turquie en général, mais aussi sur la communauté arménienne du pays et sur l’Arménie qu’elle connait bien. Elle a étudié plusieurs années à Erevan.

C’est elle la responsable du programme qu’elle présente.

Elle avait été l’interprêtre de l’équipe arménienne  lors du match de football Turquie-Arménie à Bursa. Selon Today’s zaman  elle a été ravie de la façon dont l’événement s’était déroulé ainsi que des relations nouées entre les policiers turcs chargés de leur sécurité avec les  joueurs arméniens. » Les policiers ont lié amitié avec les joueurs et leur staff. Ils ont  joué au backgammon ensemble (…) Les joueurs arméniens  auraient  beaucoup aimé la Turquie. « Ce jour là, j’ai été fière de mon pays ».

Melisa est représentative d’une génération de jeunes Arméniens de Turquie, attachés à leur pays et qui ont décidé d’y afficher librement leur identité.

« Nos ainés ont ouvert la voie » dit-elle en évoquant Hrant Dink et son journal bilingue turco arménien Agos. Evidemment ceux qui appartiennent au courant ayant assassiné le journaliste restent toujours allergiques à la diversité culturelle du pays, et certains l’ont fait savoir, mais la jeune speackrine et la chaîne refusent de se laisser intimider.

Et les choses changent. Il y a 20 ans sa mère ne pouvait pas écouter de chants arméniens. Et Melisa a de l’espoir dans l’ouverture démocratique annoncée.


Hrant Dink : » On ne fait pas de mal aux colombes ».

« Nous sommes deux peuples malades », disait Hrant Dink, » le peuple arménien est malade, le peuple turc est malade. Qui peut les guérir? Les parlementaires français? Le Sénat américain? Non.  Seuls les Turcs peuvent soigner les Arméniens, et seuls les Arméniens peuvent soigner les Turcs. Il n’existe pas d’autres remèdes ».

C’est pour avoir écrit des lignes en ce sens, que Hrant Dink sera condamné par un tribunal d’Istanbul pour insulte à la nation turque,  en vertu de l’article 301 et vilipendé par des médias déchaînés, avant d’être assassiné devant le siège de son journal Agos.

Mais dans le  dernier texte qu’il avait envoyé au journal Radikal quelques jours avant son assassinat, Hrant Dink explique lui même le processus qui y conduira.

Il se savait en danger, avait peur,  mais il lui était impossible de partir : « dans ce pays les gens ne font pas de mal aux colombes » écrivait-il. Malheureusement, ce sont souvent les colombes que les salauds assassinent. Martin Luther King, Gandhi ,Yitzhak Rabin, sont tous morts assassinés.

En Turquie, Uğur Mumcu, Ahmet Taner Kışlalı , Abdi İpekçi, Çetin Emeç, Muammer Aksoy, Bahriye Üçok,  Cihan Hayirsevener (assassiné en décembre dernier) pour ne  citer qu’eux, n’étaient pas des fascistes appelant au meutre non plus. Et aucun éditeur ne leur a jamais proposé de pont d’or pour raconter leur vie, comme cela aurait été fait à  Mehmet Ali Ağca, le militant d’extrême droite qui avait assassiné le journaliste de Milliyet Abdi Ipekçi puis tenté d’assassiner le pape. Il vient d’être libéré après 29 années passées derrière les barreaux, dont seulement 10 pour l’assassinat d’Abdi Ipekci (et malgré une évasion qui l’avait conduit à Rome).

Mais il est plus facile de les tuer que de les faire taire.

Plusieurs ouvrages vont permettre aux lecteurs français de mieux faire connaissance avec les écrits de Hrant Dink.

Deux peuples proches, deux voisins lointains  (éditions Actes Sud),  un ouvrage préfacé par son collaborateur au journal Agos et ami proche, Etyen Mahçupyan.

Et à paraître en février :

Chroniques de Hrant Dink ( Galaade éditions) et que  Marie-Michèle  Martinet, traductrice de ces chroniques avec Haldun Bayrı, évoque sur son blog.

A Paris (mairie du 9 ème ) le  27 janvier, à 19 heures,

conférence : Hrant Dink, une voix toujours vivante

en  présence de Rakel Dink, la femme de Hrant, présidente de la fondation internationale Hrant Dink.

suivie d’un débat- Quelle liberté d’expression en Turquie après Hrant Dink?

(programme et adresse  plus détaillés ici)

Justice pour Hrant Dink (adalet istiyoruz)

hrant dink 19 janvier

Nous connaissons les assassins.

Nous réclamons justice pour Hrant Dink, disent ces affiches.

Ca va faire  trois ans déjà. C’était  le 19 janvier 2007, qu’Ogun Samast, un garçon de 17 ans débarquait de  Trabzon, pour  assassiner  Hrant Dink , journaliste arménien, devant le siège de son journal Agos à Sisli.

Trois ans plus tard, le procès de ses assassins est toujours en cours et bien des zones d’ombres subsistent sur les véritables commanditaires du crime. Vouloir tenter de les soulever peut coûter cher, comme le sait le journaliste  Nedim Sener  en procès pour avoir publié un ouvrage intitulé « l’assassinat de Dink et les mensonges des renseignements ». Accusé d’avoir rendu publiques « des informations confidentielles », « tenté d’influencer le bon déroulement de la procédure judiciaire », « offensé » un officier de police et trois officiers supérieurs du renseignement, et d’avoir exposé ces derniers aux « attaques d’organisations terroristes », comme le rapporte l’article de Reporters sans frontières, il serait passible d’une peine de 32 ans de prison.

A Istanbul les  avocats de la famille Dink viennent de révéler que lorsqu’il a commis ce meutre, Ogun Samast , le jeune assassin était surveillé par les services de police.

On peut visionner en ligne le documentaire du 19 janvier au 19 janvier  (19 ocak’tan 19 ocak) réalisé par Umit Kivanç, sous – titré en anglais, qui  fait le point sur ces trois années écoulées.

Et sur ce site des amis de Hrant Dink    ( en anglais et en turc), on trouve – entre autres –  une liste (non exhaustive ) d’événements organisés cette semaine,  en Turquie et ailleurs dans le monde (France, Allemagne, Grande Bretagne et Etats-Unis) , en hommage à Hrant DinK.

Ne bir haram yedi ne cana kıydı
Ekmek kadar temiz su gibi aydın
Hiç kimse duymadan hükümler giydi
Yiğidim aslanım burda yatıyor
Il n'avait commis aucun crime, aucune faute
Il était propre comme le pain, pur comme l'eau
Sans que personne n'entende, il a été condamné
Mon brave lion repose ici
(Zulfu Livaneli)