Massacre de civils à Uludere (Roboski) : 2 ans et les familles attendent toujours justice.

roboski Uludere victimes

C’est dans la nuit du  28 décembre 2011 qu’une série de F16 décollaient de Diyarbakir pour aller bombarder un convoi de petits contrebandiers  kurdes qui venaient de traverser la frontière les tuant presque tous dans une série de frappes.  2 ans plus tard, seuls quelques  fanatiques peuvent encore croire qu’ils aient été tués par erreur (et seuls ceux qui veulent le croire pensent qu’ils trafiquaient pour le PKK).Mais  les familles des 34 victimes attendent toujours que justice soit rendue et aucune d’elles, même celles qui ont ensuite reçu la visite de madame Erdogan, venue se recueillir sur les tombes de leurs proches (familles « triées sur le volet » dit-on, c’est-à-dire non sympathisantes du BDP, le parti kurde) – n’a accepté de toucher à l’indemnisation que l’état turc leur a versée en guise d’excuses. Excuses qu’il n’a pas juger utile de donner.

La commission parlementaire chargée d’enquêter sur l’affaire n’a pas jugé utile non plus de trop creuser, au point que les députés BDP et CHP qui la composaient avaient préféré la déserter avant qu’elle donne ses conclusions. Quant à la justice, elle a choisi de se déclarer incompétente et elle a renvoyé le dossier à…un tribunal militaire.  Autant dire tous semblent s’être mis d’accord pour étouffer ce qui a été le plus grand massacre de civils des dernières décennies en Turquie.

Et pour ceux qui comprennent le turc, le documentaire d’Ümit Irvanç (ne pleure pas maman, je suis dans un bel endroit)

Ce refus de faire la lumière sur ce massacre, comme celui de libérer les nombreuses personnes emprisonnées dans le cadre des grandes opérations contre le KCK y est pour beaucoup dans le manque d’optimisme que les Kurdes ont manifesté pour le processus de paix , processus auquel la plupart de mes interlocuteurs  ne croient guère et la récente visite de Massoud  Barzani aux côtés de Recep Tayyip Erdogan à Diyarbakir n’y a rien changé.

Comme l’an passé, ce second anniversaire est marqué par des manifestations dans toute la région kurde. Une région où les armes des combattants se sont tues depuis le début de ce qu’on nomme « sürec », le processus de paix dont personne n’a jamais  très bien su où il allait (aujourd’hui n’en parlons pas) – heureusement en période électorale personne n’a envie de briser le cessez le feu instauré –  mais non exempte de tensions. Ces dernières semaines, trois personnes ont été tuées par les balles des Özel tim (équipes spéciales)  lors de manifestations à Yüksekova, déclarée « ville morte » (aucun commerce n’a ouvert) pendant plusieurs jours. Naturellement les gaz lacrymogènes l’ont a nouveau régulièrement submergée .   Difficile de n’y voir qu’un hasard alors que le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est fragilisé par une série de révélations fracassantes. Et le nouveau refus par le tribunal de Diyarbakir de libérer les derniers élus kurdes emprisonnés  n’arrange pas les choses.

Le  28 décembre risque donc d’être une journée encore chaude dans la région – notamment dans des villes comme Diyarbakir, Yüksekova (où les magasins resteront fermés ce jour là) , Cizre et bien sûr Sirnak.

 

manset uludere Roboski Zaman

Cette période plus que délicate pour le gouvernement AKP sera-t-elle davantage propice à plus de lumière sur cette terrible affaire   ? En tout cas  nombreux sont ceux qui n’imaginent pas qu’une telle opération ait été possible sans l’accord du chef de gouvernement. Et l’influent journal Zaman – l’organe de presse du mouvement fetullahci (la Cemaat) en guerre ouverte contre le gouvernement  est le premier à faire la UNE sur ces familles qui attendent depuis deux ans que justice soit faite.

Mais à vrai dire, impossible de prédire ce qui sortira de la confusion ambiante.

Actuellement c’est à Taksim (où Sirri Surreyya Önder et Ertugrul Kürkçü avaient appelé à la mobilisation), à Izmir,   à Ankara ( des milliers de personnes rejoignent le bâtiment de l’AKP ) et dans toute la Turquie où on manifeste contre la corruption  que ça chauffe. Mais si le mouvement Gezi repart – comme il fallait s’y attendre –  cela m’étonnerait que cette fois les TOMA de Diyarbakir soient envoyés à Istanbul et Ankara.

 

Vous détestez Taubira ? Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, devrait vous plaire.

Une bien jolie semaine celle qui vient de s’écouler. En France on a vu  la droite française se déchaîner contre Christiane Taubira, la ministre de la justice du nouveau gouvernement socialiste.  Des propos qu’elle n’a jamais tenus circulant même sur les comptes Twitter d’anciens ministres. Ceux qui faisaient enfler la rumeur s’étant   empressés de croire à  une «  info » bidonnée.

Serait-ce  parce que la ministre  guyanaise, lointaine descendante d’esclaves africains  a la peau bien sombre, qu’il allait de soi qu’elle avait pu manifester de la compréhension pour ceux qui auraient brûlé des drapeaux français, le soir de la victoire socialiste aux présidentielles ? Seulement les drapeaux  n’avaient été brûlés que dans leur imagination. C’est dire l’état de leurs inconscients qui auraient bien besoin d’être décolonisés.

Idris Naim Sahin, le ministre turc de l’intérieur, que personne dans son pays ne suspecte de laxisme ni de communautarisme,  ne  devrait pas  leur déplaire .

Tandis qu’ils s’acharnaient  sur Christiane Taubira, son confrère turc de l’intérieur  était invité sur une grande chaîne de TV à  donner  sa version dans une controverse sur les circonstances du massacre d’Uludere. Le 28 décembre dernier, 34 petits contrebandiers kurdes y étaient tués par des F16 de l’armée  qui les auraient pris pour un groupe de combattants du PKK candidats au suicide collectif (jamais les  F16 n’ont tué autant de PKK en une seule opération.). 34  civils qui pourraient  avoir été les victimes d’un « grand jeu » qui se joue dans la région. Le gouvernement AKP a reconnu une bavure – une des plus meurtrières depuis le début du conflit –  et a adressé ses condoléances aux familles, auxquelles il décidait d’accorder la même compensation que celles réservées aux victimes du terrorisme. Une première pour celles  d’une bavure militaire.

Des enquêtes ont été ouvertes. Mais il n’a pas été question de demander des comptes à l’état major  d’où se décident toutes les opérations transfrontalières. Ce dernier désigne les services de renseignements turcs (sans avancer de preuves jusqu’ici), mais des sources américaines viennent de révéler que l’opération aurait eu lieu à la réception d’images incomplètes fournies par un predator US.

Et  hors de question de présenter des excuses  au nom de l’état turc, pour le ministre de l’intérieur qui ne voit vraiment pas ce qui pose problème. Ces garçons (dont le plus jeune avait 13 ans)  étaient  coupables.  Coupables d’avoir traversé la frontière. Tellement  coupables qu’ils  auraient été  traînés devant un tribunal  s’ils avaient survécus, la marchandise qu’ils transportaient étant destinée au PKK. Du  groupe de contrebandiers, un seul a survécu qu’aucun procureur n’a fait arrêter . Mais qu’importe ce détail, quand on décide de  transformer des victimes en coupables, pour lesquels le ministre a même  créé  le  concept promis à un bel avenir  de « light militant ». Avaient-ils «  le sang impur » eux aussi, comme  il assure que le serait  celui des militants PKK « non light  » ?

De tels propos  ont ulcéré jusque dans les rangs  de l’AKP où Sahin  ne compte pas que des soutiens.  Prenant la tête de la fronde  Hüseyin Celik,  député AKP d’Urfa  les a qualifiés d’inhumains  et contraires à la position de l’AKP . « Le fait que le  PKK se finance avec la contrebande ne fait pas  de ces garçons des « extras » du PKK. Ils  ne cherchaient que leur subsistance , même si c’était de façon  illégale. Et rien ne prouve le contraire.». Rappelant aussi que dans cette région déshéritée, la contrebande avec l’Irak est  tolérée depuis longtemps .

Le ministre de l’intérieur, qui a commencé sa carrière comme kaymakam (sous préfet) à Cizre,  sur cette frontière,  dans les sinistres années 80, quand pour préserver l’unité de la patrie  les Kurdes ne devaient pas exister, ne peut évidemment pas l’ignorer. Il ne peut pas non plus  être une des rares personnes en Turquie  à ne pas savoir que  les trafics en tous genres  ont aussi contribué à financer la contre-guérilla dans les années 90. Contre guérilla dont les villages korucu (gardiens de village) comme ceux des villageois massacrés à Uludere étaient un des rouages. Et qu’il n’y a pas que le PKK à profiter grassement de la contrebande. Quant à ceux qui ont été réduits en charpie par les bombes, ce n’étaient que de tous petits trafiquants – des « fourmis » diraient les sociologues –  la plupart  n’avaient pas encore 20 ans et les 50 TL (22 euros) qu’ils allaient gagner devaient permettre à certains de régler leurs fournitures scolaires.  Quelque chose de  banal dans la région.

J’avais profité d’une attente au poste frontière d’Ibrahim Khalil pour discuter avec un groupe de femmes kurdes de Cizre. Elles s’étaient cotisées pour louer un taxi et aller faire « des petites affaires de pauvres » : acheter du thé, du sucre et des cigarettes  au Kurdistan irakien  qu’elles revendraient avec un petit bénéfice  à leur retour.  Voilà aussi les  fameuses «  marchandises  destinées au PKK » que les garçons d’Uludere transportaient.

« Personne n’a le droit de démoraliser ceux qui défendent l’unité de la patrie. Ceux qui tentent de le faire commettent une trahison » rétorquait Sahin, en  se  gardant bien  de nommer « les traîtres » , devant une assemblée de futurs préfets à Sakarya. Il semble qu’il n’ait pas évoqué non plus ceux et celles qui sont allés se recueillir et pleurer sur les tombes des « light militant »  massacrés à Uludere , comme l’a fait Emine Erdogan, l’épouse  du premier ministre.

Le ministre a l’habitude de faire scandale. Mais cette fois il  a franchi les limites  du supportable y compris pour ceux qui au sein de l’AKP devaient ronger leur frein depuis des mois. Et  24 traitres , essentiellement des députés kurdes AKP qui savent que la plupart  de leurs électeurs kurdes exècrent davantage l’Etat profond qu’ils  ne  détestent le PKK, ont joint leurs voix à celles de l’opposition CHP pour réclamer sa démission. On regarde aussi Sahin à la TV à Sirnak ou Mardin et les élus AKP doivent s’y sentir un peu mal à l’aise. ( ils doivent aussi s’y sentir menacés :  1 élu a été tué et un autre enlevé ces dernières semaines. Le PKK semblant aussi renouer avec les  « vieilles méthodes » ces derniers temps)

Erdogan a dit ne pas  cautionner les propos inhumains de son ministre,  qui contredisent ouvertement la position officielle, aussi ambigüe  celle-ci soit-elle , mais le conserve à  son poste.  Le débat est clos, peut-être. Et à Uludere ils devront s’en satisfaire. Les polémiques risqueraient de faire le jeu du PKK, paraît-il.   En tout cas le scandale d’Uludere a révélé au grand jour la béance qui s’est creusée entre  durs  et  modérés  au sein de l’AKP et achevé de mettre à mal la réputation  d’un parti  uni  comme un seul homme derrière son chef .

La fronde parlementaire  a aussi frappé  la  commission  chargée d’enquêter sur les circonstances du massacre. Dénonçant les blocages  mis par son  président, Ayun Sefer Ustun (AKP),  les députés CHP conduits par l’avocat de Diyarbakir  Sezgin Tanrikulu, ont choisi  de déserter la dernière  réunion, tout en promettant de ne pas lâcher jusqu’à ce que  la vérité ait éclaté. Or , les images filmées par des drones turcs avant l’opération ne pouvaient tromper aucun spécialiste. Il était clair qu’il s’agissait de civils. Alors pourquoi Uludere ?

A Uludere par contre, l’enquête ne rencontre pas d’obstacle. Les familles des victimes y  seraient même régulièrement convoquées par les autorités….. dans le cadre de poursuites déclenchées après le caillassage du kaymakam (sous préfet), qui – peut-être  parce qu’il s’agit de villages korucus qu’il connaissait bien – pensait  que les condoléances qu’il venait présenter, y seraient accueillies par des effusions.  Il  voulait sans doute  aussi  éviter que les Kurdes du BDP y occupent  seuls le terrain.

Mais l’accueil du représentant de l’Etat par les frères et les cousins de ceux que les avions de guerre du même Etat venaient de réduire en charpie avait été bien différent de celui escompté. Il est même incompréhensible que les autorités n’aient pas anticipé ces mouvements de colère après un tel carnage. (on voit que ce n’étaient pas les corps de leurs gosses qui avaient été ramenés !)   Le sous- préfet  avait affirmé aux médias que ceux qui l’avait accueilli par des jets de pierres venaient d’ailleurs. Pourtant c’est bien des cousins des victimes qui ont été ensuite placés en garde à vue.  Des «  light militant » sans doute eux aussi.

Est-ce qu’insulter les familles des victimes et traîner leurs frères et leurs cousins devant des tribunaux va calmer une région où le massacre d’Uludere a occasionné un traumatisme sans doute équivalent à celui qu’a été le massacre  de Sivas pour les  Alévis.  On peut en douter.  Et si cela  m’étonnerait  que les journalistes se soient précipités dans les villages korucus de la frontière pour y enquêter sur la façon dont les propos du Ministre de l’Intérieur y ont été reçus,  on peut l’imaginer sans trop peine.

Mais qu’importe de démoraliser ces supplétifs de l’armée, sans lesquels les opérations terrestres seraient bien compromises (de toute évidence  les petits appelés qui s’étaient paumés en pleine nuit à Daglica dans la montagne d’Hakkari avant de se faire massacrer par le PKK, il y a quelques années, n’avaient pas de korucus pour les guider). Ce ne sont que des coupables potentiels.  Comme les autres.…Les autres Kurdes bien sûr.

 

Uludere : les images filmées par les drones montraient que les F16 bombardaient des civils.

Les images filmées par les drones  corroborent les  témoignages des   villageois d’Uludere et des 2 seuls survivants du massacre par des F16 de l’armée turque, de 34 petits contrebandiers , le 28 décembre dernier.  C’est ce qu’ont constaté les membres de la commission parlementaire en charge  des Droits de l’homme, après avoir  visionné le 4 heures sur les 9 heures filmées par ces drones, rapporte les journaux  Bianet et Today’s Zaman.

Enfin les membres de cette commission qui se sont exprimés. La plupart des  députés AKP ont choisi de ne pas le faire,  arguant de la confidentialité de l’enquête. Parmi ceux-ci, seul Sener qui dirige  la sous commission  Uludere  l’a fait en estimant qu’il était difficile de voir que les groupes bombardés étaient  de simples contrebandiers, il  préfère attendre d’avoir l’ensemble des données pour tirer les premières conclusions. Sinon même Attilla Kaya, député MHP (extrême droite) trouve étrange « que des membres de l’organisation terroriste se transforment  en cible aussi parfaite ».

Les députés de l’opposition CHP et BDP , parmi lesquels figurent entre autre Hüseyin Aygun, un avocat député CHP de Tunceli et Ertugul Kürkçü, député BDP  de Mersin et ancien compagnon de Deniz Gezmis (pendu après le 12 mars 1972))   estiment quant à eux  que les 4 heures visionnées montrent très clairement que les groupes que les F16 allaient bombarder. à 4 reprises entre 21 h 40 et 22 h 30 étaient des villageois qui se livraient à un banal et très peu discret trafic de contrebande.

Voici la chronologie des événements rapportée par Malik Özdemir, député (CHP) de Sivas.

–  17 heures 20 : côté irakien, 4 camions arrivent dans la vallée des rivières Haftanin et Kutalma à proximité de la frontière turque. (les députés relèveront la présence de 8 camions en tout)

18 heures 20 : premières images des villageois. Un groupe de contrebandiers rejoint les camions.

18 heures 55 : arrivée du 3ème groupe de villageois.

19 heures 16 : le premier groupe a fait le plein de marchandises et reprend la route vers la frontière turque.

19 heures 40 : le groupe atteint la frontière turque. Ils attendent à proximité de la frontière jusqu’à 21heures 24, ce qui prouve qu’il y avait des tirs d’artillerie pendant ce laps de temps.

– 21 heures 36, Un drone désigne une cible aux avions par un jet de laser. Premier bombardement

21 heures 43 : second bombardement.

22 heures 04 : troisième bombardement.

22 heures 24 : un groupe de villageois qui suivait est à son tour bombardé (quatrième bombardement)

– 22 heures 45 : des villageois  quittent précipitamment le village pour rejoindre la scène du massacre.

23 heures : Les villageois arrivent sur les lieux.

Ces membres de la commission  indiquent qu’ils n’ont pas eu besoin de  recourir aux spécialistes de ce type d’images, présents lors du visionnage, pour voir qu’il s’agissait de contrebandiers. Selon leurs témoignages, les mules chargées de marchandises sont visibles  à l’ œil nu.  A un moment, un groupe de contrebandiers traversent une rivière en file indienne sur un pont et il est même possible de les compter, ainsi que  leurs mules qui sont plus nombreuses que les hommes.

La façon dont ces garçons communiquent avec le village, la façon dont ils se déplacent groupés et lourdement chargés,  tout   indique qu’il s’agit de civils, déclarent-ils.  Pour ma part j’ai réalisé à quel point le lieu du massacre était proche du village. Qui peut sérieusement croire que plusieurs dizaines de combattants du PKK  (ou un haut commandant  du PKK infiltré au sein d’un groupe de contrebandiers et dont aucun informateur sur place n’aurait pu certifier la présence)  auraient gentiment  attendu  pendant près de deux heures, que l’artillerie se calme pour entrer en Turquie en choisissant de le faire  à 15 mn de villages korucus, ces gardiens de villages rétribués pour se battre contre le PKK . Villages  avec lesquels ils communiquaient par  téléphones portables – des communications faciles à intercepter. Il y a suffisamment de gens en prison pour le savoir en Turquie !

Il serait surprenant que des combattants du PKK qui s’infiltrent s’amusent à communiquer avec des villages  (qui plus est korucus ) par téléphones portables, ou à envoyer des messages à leurs petites copines ( une habitude partagée par les ados de Bordeaux , de Berlin avec  ceux Sirnak/Uludere – en tout cas c’est comme ça aussi à Hakkari. J’imagine donc que certains d’entre eux l’ont fait pendant les deux heures d’attente). Et difficile aussi d’imaginer que ces communications transfrontalières n’aient pas été repérées.

La commission relève aussi que les images montrent qu’après  le premier bombardement, les garçons  se sont tous regroupés, un réflexe de protection qui a fait d’eux une cible parfaite. Des combattants entraînés comme ceux du PKK se seraient au contraire dispersés pour augmenter leur chance de survie (je présume que c’est aussi ce qu’on apprend aux recrues dans les armées régulières..). Ce réflexe vraiment étonnant pour de supposés combattants aguerris n’a pas fait cesser les bombardements.

 

Est-ce que beaucoup d’élus AKP de la région pensent sincèrement que ce  groupe de contrebandiers pouvait être  aisément confondu avec un groupe de PKK ? Certains sont sans doute  inquiets. Les villages de korucus (gardiens de village) comme ceux de Roboski et de Bujeh d’où ils étaient originaires  votent généralement AKP, même si ce n’est pas systématique. Le district d’Uludere a pour sa part voté très massivement BDP (pro kurde) en juin dernier – comme beaucoup de districts entre Hakkari et Nusaybin ( province de Mardin sur la frontière syrienne). J’ignore ce qu’il en a été dans les villages de Roboski et de Bujeh, mais avec ce massacre,  les villages korucus doivent être sous le choc.

En tout cas,  « ceux qui disent être incapables de voir que ceux qui étaient visés étaient des villageois se livrant à de la contrebande,  doivent reconnaître qu’il sont tout aussi incapables de dire qu’il s’agit de combattants du PKK », conclut  le député de Sivas.

La commission  a demandé à visionner des images de véritables combattants du PKK filmées par des drones pour pouvoir  comparer avec celles des villageois d’Uludere. Ils ont aussi demandé des éclaircissements aux 3 spécialistes de l’industrie électronique militaire (ASELSAN) et au 2 officiers de l’état major  présents ce 15 février. Notamment pour quelles raisons, dans quelles circonstances et après avoir pris quels renseignements et près de qui, l’ordre de cette opération  a été donnée à Ankara. En effet, c’est Ankara – c’est-à-dire l’état major et le gouvernement –  et non le commandement régional ; qui dirige les opérations quand elles sont transfrontalières, comme c’était le cas puisque les contrebandiers avaient été contraints d’attendre plusieurs heures de l’autre côté de la frontière par des opérations terrestres. Ils n’ont obtenu aucune réponse indique Bianet.

Ces officiers  venaient auparavant d’être interrogés par le procureur de Diyarbakir, qui est chargé d’une enquête judiciaire. De son côté l’armée a ouvert une enquête sur le rôle de la gendarmerie dans la région.

Est-ce que toutes ces enquêtes permettront de lever le voile sur les circonstances qui ont transformé ces 34 garçons en cible trop parfaite pour les F16 ? Après l’ attentat de Semdinli fomenté par des membres de la gendarmerie contre la librairie Umut (un chauffeur de taxi qui passait avait été tué), en novembre 2OO5, j’assurais à mes amis d’Hakkari (bien plus sceptiques que moi)  que les choses changeaient en Turquie avec la démocratisation et la marche vers l’UE. Et que cette fois les circonstances de ce qui faisait la une des médias, avaient bien plus de chance d’être éclaircies et ses commanditaires punis.

Les premiers temps, le déroulement de l’enquête m’avait donné complètement raison. Puis le procureur chargé de l’enquête avait été limogé… Il a enfin fini par être réintégré dans ses fonctions. Les poseurs de bombes qui, à la différence de gosses lanceurs de pierre arrêtés depuis par la police  dans la même petite ville, attendaient la fin de leur procès en liberté, viennent d’ être condamnés. Ce qui est un progrès comparé aux périodes précédentes.  Mais comme dans le procès Hrant Dink, seuls ceux qui avaient été pris la main dans le sac ont été condamnés. Aucune trace de complot … malgré le nombre élevé  de ceux qui sont emprisonnés parce qu’ils sont suspectés d’avoir comploté contre le gouvernement. Le journal Radikal parle du » syndrome – il y une organisation, mais on n’a pas pu la trouver ».

Ce qui est certain, c’est que le massacre des 34  petits contrebandiers d’Uludere (la plupart n’avaient pas 20 ans et le plus jeune 13 ans) a choqué la région de façon sans doute encore plus  profonde que le scandale de Semdinli,. Les images de leurs funérailles seront certainement omniprésentes dans les festivités du prochain Newroz.  Il est probable qu’on y trouvera aussi un écho de ce qui se passe au sein  de la minorité kurde de Syrie. Évolution  qui inquiète la Turquie et qui n’est peut-être  pas complètement étrangère  au  massacre de ces  petits contrebandiers. Moins que jamais il n’est possible de tenter de comprendre les soubresauts  de la question kurde en Turquie sans avoir un œil sur la vie politique intérieure turque et l’autre  sur les pays voisins (Syrie, Irak, Iran).

 

 

Massacre d’Uludere : Je vais te présenter ces morts que tu as assassinés – lettre de Welat Encü

Les F16, qui partaient  lâcher leurs bombes sur un groupe de jeunes contrebandiers kurdes, les tuant presque tous, la nuit du 28 décembre, faisaient un bruit épouvantable. Il était 21 heures environ, dans la cuisine de Kayapinar à Diyarbakir, nous discutons avec  Gülistan, qui révise une leçon  pour une matière qu’elle déteste parce que ça ne parle que d’armée et de guerre . «  Les avions de guerre décollent de nuit ?… Quel vacarme ! » « Nous sommes habitués »…

Le lendemain c’est l’horreur en découvrant le carnage. 35 garçons qui revenaient dans leurs villages, avec la marchandise qu’ils étaient allés chercher à la frontière irakienne, comme ils avaient l’habitude de le faire  en empruntant le chemin emprunté avant eux par leurs pères et leurs grands pères. 30 ans de conflit dans la région n’a jamais fait cesser la contrebande. Au contraire. Et les autorités la tolère, surtout quand c’est la principale ressource de villages korucu. Ces villages où des villageois ont été armés et reçoivent une petite solde d’environ 500 $, en principe  pour défendre leur village contre le PKK. Dans les faits, c’est devenu un job de supplétif militaire.  Ce  sont généralement des korucus qui connaissent ces montagnes comme leur poche, qui  guident les soldats lors des opérations militaires.

La plupart de ceux qui ont été tués dans la nuit du 28 décembre étaient cousins et   n’avaient pas encore  20 ans. Le plus petit en avait 12 et sans doute qu’il s’était réjoui de partir avec les « abi » (les grands).  Ils avaient détourné leur chemin parce que du village, on les avait  avertis par téléphone portable que l’armée bloquait celui qu’ils avaient l’habitude de prendre. Et ce serait l’armée elle-même qui leur aurait donné l’ordre de rebrousser chemin, selon Servet Encü (31 ans), qui a eu la vie sauve pour avoir plongé dans les eaux glacées d’une rivière en contrebas. Mais ils n’avaient aucune raison de paniquer et ils ont du être aussi effarés qu’épouvantés  en réalisant que c’était eux que les F16 venaient bombarder, à quelques kilomètres de leur village. L’attaque d’un premier F16 a décimé la moitié du groupe, celle d’un second a massacré les autres,  rapporte Servet Encü. Des blessés ont agonisé. Tous ont du vivre l’ enfer.

Comment ceux qui ont désigné aux F16 ce groupe repéré par des drones ont-ils pu les confondre avec des combattants du PKK ? Comment l’armée pouvait-elle ignorer qu’un groupe de contrebandiers de leurs villages de korucus étaient sur un chemin qui leur est habituel cette nuit là ? TSK  n’a rien pourtant d’une armée étrangère découvrant un terrain inconnu, comme les Américains en Irak. Ca fait des décennies qu’elle est omniprésente dans le coin.

Est-ce que les combattants du PKK communiquent par téléphone portable ? Est-ce leur habitude  de franchir la frontière à 50, avec des mules chargées  qui ralentissent la marche, à proximité de villages korucus, alors que l’armée est sur le qui vive ? Et est-ce qu’un  commandant de PKK aussi recherché que Fehman Huseyin aurait choisi de se déplacer au sein d’un groupe aussi peu discret ? ( sa présence annoncée pourrait avoir déclenché l’opération).  En tout cas le groupe de PKK qui avaient été massacrés à  Semdinli lorsqu’ils se repliaient côté irakien, quand leur organisation avait décrété un cessez le feu à l’occasion du ramadan de l’été 2009, se déplaçait à 5. Et à Yüksekova où je me trouvais, il se disait qu’ils avaient été dénoncés. Ils n’avaient pas été repérés par des drones.Pour le moins, il y a eu très  graves négligences dans l’opération du 28 décembre.

Les autorités turques ont promis une enquête impartiale. Et pour la première fois, les familles de victimes de ce qui est qualifié d’erreur regrettable vont être indemnisées, au même titre que celles des bombes terroristes (23 000 euros environ ) – Barzani, pour sa part leur a déjà envoyé presque le double ( 40 000 $) du Kurdistan irakien.  Mais dans la région rares doivent être ceux qui croient  à une simple « erreur » d’ évaluation.  Et il est difficile d’y avoir confiance en l’indépendance de la justice quand les forces de l’ordre sont mises en cause. D’autant que si le gouvernement et l’état major ont présenté leurs condoléances aux familles, il n’est pas  question d’excuses officielles. Et que ça chauffe entre Tayyip Erdogan et Mehmet Baransu , qui accuse les services secrets dans les colonnes de Taraf.

Les images de ces morts que les villageois (pas l’armée, qui s’est chargée de nettoyer les lieux ensuite ) ont ramené à l’aube ont fait la UNE des médias. Des morts qui  n’auraient peut-être  fait qu’un entrefilet annonçant  « 35  terroristes du PKK  tués» dans les médias turcs des années 90, mais dont il est devenu impossible de tenter de dissimuler l’identité dans la Turquie d’aujourd’hui. Les caméras des correspondants locaux, étaient là lorsque les villageois ont ramené les corps enroulés dans des couvertures.

J’ai cherché à connaître leur visage et je viens seulement d’en découvrir une image, et d’une dizaine d’entre eux « seulement ». Je peux certes m’imaginer le visage des autres,  imaginer le village de Roboski que personne sans doute ne désigne sous le nom turquifié d’Ortasu, sa petite école,  le servis que les lycéens empruntaient  tous les matins pour se rendre au lycée,  le tas de tourbe devant les maisons, le poêle qui chauffait chez eux,  dans la pièce principale où tout le monde se regroupe l’hiver et où la TV est toujours allumée,  les grands halay qu’ils dansaient lors des mariages, où parait-il,  tout le monde danse exactement au même rythme, comme à Hakkari,   leur petite amie dont ils inondaient de messages amoureux le téléphone portable.  Mais seuls leurs proches connaissent leurs véritables  visages.

Tous ces garçons possédaient des téléphones portables, leurs copains aussi.  Et comme tous les jeunes ils adorent se photographier les uns les autres. Cela n’aurait sans doute pas été difficile de se procurer leurs portraits aux journalistes qui se sont rendus à Uludere couvrir les funérailles ou la visite du leader du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, qui a du s’y rendre en voiture de Van , parce qu’il n’avait pas été autorisé à emprunter un hélicoptère.

Lorsque des soldats sont tués, personne en Turquie n’ignore à quoi ces garçons ressemblaient. Même chose côté kurde avec les combattant(e)s tué(e)s. Mais apparemment   ceux dont les corps déchirés par les bombes  sont revenus au village roulés dans des couvertures  ne sont restés que « des contrebandiers kurdes » tués «  par  erreur »   ou au contraire désignés  aux F16;  et dont certains  pensent qu’ils l’avaient cherché, en se baladant dans des coins où des combattants du PKK peuvent aussi se balader. Ceux qui depuis 30 ans que cette « sale guerre » existe n’ont jamais eu envie de tenter de comprendre ses réalités.

Dans une lettre mise en ligne dans les Yüksekova Haber, Welat Encü, le frère aîné de Serhat Encü a décidé de les présenter à ceux qu’il désigne comme leurs assassins. Depuis le carnage du 28 décembre,  au moins 6 autres de ces cousins ont été arrêtés ( au moins 6 Encü en tout cas) à la suite des révoltes qui ont explosé, à Sirnak comme ailleurs et qui comme d’habitude se sont conclues par leur lot habituel d’arrestations et de procès à venir.

Voici sa lettre que j’ai tentée de traduire.

« Dans l’obscurité de la nuit, le froid , la boue et la peur de la mort, pas un d’entre eux n’avaient renoncé à prendre le chemin qui les mènerait vers la mort. Parce qu’ils y étaient obligés. L’un pour apporter une aide matérielle à sa famille, l’autre pour se procurer son argent de poche pour l’école, un autre, orphelin pour nourrir sa famille, un autre encore   devait passer un examen universitaire, il allait gagner l’argent du voyage , ils sont partis mais ne sont pas revenus. Ô âmes sans scrupules,  dépouillées de toute humanité. Ô assassins aux  mains ensanglantées,  A toi qui les as assassinés,  je vais te  présenter mes jeunes frères massacrés.

Serhat Ençü : avait 17 ans. Son père est trop âgé pour pouvoir travailler. Il y était allé pour pouvoir envoyer de l’argent à  deux grands  frères  étudiants.

Cemal Ençü : avait 16 ans. Il  était élève en dernière classe de lycée et y était allé pour se procurer son argent de poche pour l’école et payer les dettes de la cantine.

Amza Encü, avait  21 ans. Il venait de terminer son service militaire. Il y était allé pour venir en aide à sa famille.

Serafettin Encü, avait 16 ans. Il était élève en dernière classe de lycée. Sa mère est morte  il y a cinq ans et il ne voulait pas prendre l’argent de son père. Il y était allé pour se procurer lui-même son argent de poche.

Bedran Encü :  avait 14 ans. Il était élève en classe de collège. C’était le plus âgé des garçons de la famille et son père lui avait confié  la responsabilité des plus jeunes. Aide-nous,  mon fils, avait-il dit  et il y était allé avec ses frères.

Sivan Encü : avait 16 ans. Il y était allé pour aider sa mère que son père a quitté.

Aslan Encü : avait 17 ans. Son père est âgé. Il y a six ans son frère a été blessé par une mine.  Il y était allé pour aider à payer les frais d’hôpital.

Calal Encü : avait 18 ans. Par fierté il ne voulait pas accepter d’argent de poche venant de son père ou de ses frères aînés.

Hüseyin Encü : avait 19 ans. C’était le garçon le plus âgé de la famille. Il devait partir cette année faire son service militaire. Son père avait des dettes. C’est pour l’aider qu’il y était allé.

Selam Encü : avait 22 ans. Nous étions dans la même classe au lycée. Il venait de terminer l’université. Il devait passer un examen et c’est pour payer le voyage qu’il y était allé.

Fadil Encü : avait 19 ans. C’était le garçon de plus âgé de la famille. D’autres de mes frères y vont , avait-il dit.  Joyeux et insouciants,  ils s’étaient mis en  route ensemble.

Ô assassins aux mains ensanglantées ayant perdu toute humanité !  20  de mes 24 autres frères n’avaient pas encore 20 ans et tous y étaient allés dans le but de gagner 50 TL ( 22 euros). Ils rapportaient (chacun)  deux bidons contenant 30 kg de thé et deux sacs de sucre. C’est pour ça que vous les avez assassinés en les bombardant avec vos avions de guerre. Ils n’avaient  pas mérité d’être attaqués avec une  telle brutalité.   Ô âmes sans scrupules !  Depuis des années ce peuple est broyé. Ses maisons ont perdu  jeunes et  petits, assassinés dans un endroit où la justice n’existe pas. Ils n’ont pas le pouvoir de vous demander des comptes. C’est à Allah que  j’en réfère de la blessure suprême que vous avez infligée. »

Welat  Encü, frère aîné de Serhat Encü.

 

 

 

Contrebande : mourir entre les frontières Turco- irano- irakienne.

chevaux en garde à vue Baskale

Partout où il y a des frontières, la contrebande est un gagne pain, souvent dangereux.  Les  contrebandiers de Van et Hakkari ne diffèrent  pas de ceux de Uludere ( Sirnak)  où 35 d’entre eux viennent d’être tués par des F16. La plupart n’avaient pas 20 ans , le plus jeune  en avait 12. Originaires du même village, ils étaient presque tous cousins. L’horreur au village.

Je publie  donc à nouveau ce billet, mis en ligne le 4 juin 2009 …un hommage à ceux qui se jouent des frontières.

Le voici :

Le 4 mai dernier, 74 chevaux ont été placés en garde à vue  à Baskale, entre Van et Hakkari. Ils transportaient clandestinement 15 tonnes d’essence depuis l’Iran tout proche. J’ignore quelles sont les modalités d’une garde à vue de chevaux et ce que sera le destin de ces pauvres animaux s’ils sont mis en examen, mais il s’agissait d’une grosse prise.

On ne trouve pas beaucoup de stations d’essence déclarées dans le coin. Et ce sont surtout les autobus qui s’y arrêtent. Les conducteurs de véhicules automobiles et les routiers s’approvisionnent  plus souvent dans une  « station clandestine » (la cour de pas mal de maisons) bien meilleur marché. On vous y fait le plein à l’aide d’un tuyau rudimentaire. J’ai même vu  mon minibus se détourner de la route principale pour aller faire le plein directement à un camion citerne garé dans un hameau. Ce n’est pas toujours sans risques. Un autre de ces minibus n’a pas réussi à nous conduire de Tatvan jusqu’à Van. Le chauffeur s’était plaint en plaisantant de la mauvaise qualité des marques françaises – son beau véhicule  Renault était tout neuf –  avant de reconnaître en riant que les problèmes venaient plus probablement de la  « kaçak benzin » en provenance d’Iran qu’il avait mise dans le réservoir.

Il faut dire que le litre d’essence est terriblement cher en Turquie. Ailleurs, quand on a des moyens limités, soit on évite d’utiliser la belle voiture qui montre le personnage important que vous êtes, soit on se débrouille autrement. J’avais été un peu surprise et pas très rassurée à Malatya de voir un ami installer une bonbonne de gaz – de celles qu’on utilise pour les gazinières – dans le coffre de la voiture. On allait rouler au gaz (sur des routes de montagne!). Je ne suis pas sûre que ces installations soient très conformes, mais ça a l’air de marcher parfois. Nous n’avons pas explosé en route.

Évidemment dans un coin où le nombre des forces de l’ordre est plus ou moins égal à celui des habitants, ce commerce hors taxes bénéficiait d’une certaine tolérance des autorités, jusque à l’arrestation de ces chevaux en tout cas. Difficile d’imaginer qu’elles soient les seules à ne pas l’avoir remarqué (et à ne pas en  profiter elles aussi).

Il semble que ça soit devenu moins toléré ces derniers temps, ce qui risque aussi d’asphyxier complètement une région où on ne trouve pas beaucoup d’emplois déclarés et dont l’agriculture a été en partie dévastée. Depuis des années de nombreux alpages sont interdits. Sans compter tous les villages rasés pour empêcher la guérilla du PKK de s’y ravitailler. Et avec la crise, les hommes ne trouvent plus non plus à s’embaucher sur les chantiers de l’ouest du pays.

Yakub isik, tué par soldats iraniens

Ce trafic procure de confortables revenus à certains. Mais c’est aussi une activité à risques pour beaucoup de gagne-petits. Il n’y a pas que dans le superbe film du réalisateur kurde iranien Bahman Ghobadi « Un temps pour l’ivresse des chevaux » – je l’ai vu au moins trois fois  – que les contrebandiers risquent leur peau. Il y a quelques jours un garçon de 18 ans s’est fait descendre par des soldats iraniens qui patrouillaient sur la frontière. » Bir ölüm daha », un tué de plus, dit le titre des Yüksekova Haber.

On risque aussi la prison. A Cukurca, un officier et un sous-officier se sont aussi fait prendre la main dans le sac. Parfois on y échappe en allant s’installer de l’autre côté de la frontière avec toute sa famille, dans le village de cousins. Les mariages avec des femmes kurdes iraniennes ou irakiennes sont courants. Et vice et versa, des femmes d’Hakkari ont épousé des gars de l’autre côté. Les conjoints appartiennent généralement aux mêmes clans.

Lors d’une kîna gecesi (nuit du henné) à Hakkari, un oncle ou le grand père de la fiancée avait raconté aux amis qui m’avaient entraînée au mariage, quelques unes de ses aventures d’ancien contrebandier et ses longues marches à pied à travers la montagne, jusqu’en Irak. Comme il parlait en kurde, je n’ai malheureusement pas compris. Il ne s’agit pas de cautionner les mafias et les gros trafics internationaux en tout genre, mais j’aime bien  les gars qui se jouent des frontières et de la réglementation. Il y a un goût pour la  liberté là dedans. Ils sont nombreux ceux qui ont du  la leur à des contrebandiers, qu’ils soient des Pyrénées ou des montagnes du Hakkarî.

La contrebande est une tradition dans cette région de hautes montagnes où 3 frontières  se chevauchent. Avant que la guerre des années 90 ne la ravage et réduise le cheptel, on la faisait  franchir en douce à des troupeaux de moutons qu’on allait vendre sur les grands marchés que la frontière, créée dans les années 1920, lors de la naissance de la République de Turquie, avait placés côté irakien. Ces trafics de moutons étaient la principale ressource de la région. Pendant les années de guerre, des troupeaux entiers pouvaient disparaître au cours d’une nuit. Un coup, c’était le PKK qui fauchait celui d’un clan ennemi ; un coup, c’était les autres qui fauchaient celui d’un village ou d’un agha (chef de clan) pro PKK. Mais la destination était la même. Les moutons se retrouvaient en Irak.

un temps pour l'ivresse des chevaux