Les crimes d’honneur font le bonheur des gros racistes.

jeunes filles de Diyarbakir (photo anne guezengar)

Il arrive que certains lecteurs occasionnels, rares heureusement, ne se contentent pas d’utiliser la fonction commentaires pour exprimer leur désaccord, ou apporter un autre éclairage sur un billet de ce blog. Ils estiment avoir le droit de me dicter ce que je devrais écrire. Trop paresseux (ou incapables d’aligner 2 phrases à peu près correctes) sans doute, pour créer leur blog et se charger eux-mêmes de divulguer leur profonde réflexion.

Les lecteurs allergiques à la Turquie ayant, je présume, la sagesse de s’abstenir de lire ce blog, ce sont quelques lecteurs turco français que le mot « kurde » a le don de rendre irascibles qui manifestent ainsi leur autoritarisme.

L’un d’eux est une caricature du genre. Il n’a jamais mis dans la région kurde de son pays d’origine, ce qui ne l’empêche pas de prendre pour un grand spécialiste et de me donner des conseils sur ce que je devrais écrire, comme le montre cet extrait d’un de ces mails (qui répètent à peu près tous la même chose ).

Voici quelques sujets qui seraient intéressants :

  1. Le comportement des kurdes  » blancs « , ayant réussi économiquement (hommes d’affaires, politiciens) , vis-à-vis de ceux qui sont restés pauvres.

  2. Les mariages forcés.
  3. la pratique de la polygamie dans cette région.
  4. La violence faite aux femmes.
  5. Le système des « aga », des grands propriétaires terriens.
  6. Les vendettas.
  7. Les divorces dans les familles kurdes.

Passons sur le fait qu’évidemment je me contente d’écrire des billets, je ne traite pas des sujets ! Mais on peut déduire de cet inventaire, ce qu’il nomme « la réalité kurde »  et en dresser un  prototype comme dirait l’autre,  » du Kurde »

 

Selon ce brillant analyste, donc, s’il est pauvre, un Kurde est la proie de mauvais Kurdes exploiteurs du peuple et s’il est riche ou puissant, c’est soit un Kurde blanc, soit un Agha donc un exploiteur. Alors que la bourgeoisie d’affaires turque est par essence philanthrope. Un Turc est honnête (travailleur etc…) pas un Kurde. Les Aghas sont encore plus impitoyables que les Kurdes blancs, parce que plus traditionnels.

Exploiteur ou exploité, si sa fille regarde un garçon dans la rue, ou pire  parle à un garçon, la coutume kurde exige qu’un membre de sa famille la tue dans un crime d’honneur. Les rescapées seront forcées d’ épouser un homme qu’elles détestent. Si l’époux que leur père leur a imposé, n’est pas déjà marié et père de nombreux enfants avec lesquels elle devra cohabiter, c’est quelques années plus tard qu’ il prendra une kuma (concubine). S’il finit par divorcer, lassé de la battre tous les jours, ce sera selon des règles qui me restent mystérieuses, mais n’auraient rien à voir avec la législation turque. Le fait d’être né turc entraîne qu’on ne lève jamais la main sur sa femme, ni sur ses filles, ce qui n’empêche que certains couples turcs divorcent eux aussi, mais selon des règles différentes de celles appliquées par les Kurdes, puisque les motifs de séparation ne peuvent pas être les mêmes.

Mais attention, il faut absolument s’abstenir d’exprimer à un Kurde ce qu’on pense de lui, sous peine d’être l’objet d’une vendetta. Précaution qu’il doit certainement appliquer. Surtout s’il s’agit d’hommes. Je suis d’ailleurs convaincue qu’il userait d’un ton bien moins directif si mon blog était celui d’un homme, même non kurde.

(bien sûr on peut  remplacer turc par français, allemand, chinois, sud africain, ou par ce qu’on veut. )

Naturellement, quand il entend parler de violence faite à des femmes kurdes, il est très content.

« La situation de la femme, à l’est de la Turquie, est très difficile. Femmes battues et très étroitement surveillées, illettrisme, crimes d’honneur, mariages forcés, polygamie…  » déniché sur un blog, lui a beaucoup plu. Le EST et non PEUT être  difficile comme si c’était une réalité immuable et également partagée par toutes les femmes, voilà ce qui lui convenait tout à fait Là encore j’ai eu le droit à un mail pour me dire que d »autres que moi avaient compris ce qu’était la « réalité kurde. »

Je ne sais pas s’il a écouté le reportage qu’il recommande, mais cette réunion dans une petite ville ( entre Diyarbakir et Hakkari- près de la frontière syrienne !  On peut être journaliste et nul(le) en géographie) où les femmes viendraient en cachette, ne l’a pas intrigué.  Elle se passait où cette réunion? Dans une grotte ? Et les femmes qui y participaient avaient juré le secret, comme dans certaines confréries ? Parce que dans les petites villes kurdes, c’est comme dans les communautés turques de France, les dedikodu (cancans) vont bon train et tout le monde est « très étroitement surveillé » ! Et puis les hommes n’ont pas l’habitude de trop se mêler de ce que font les femmes entre elles. Une jeune fille de Diyarbakir affligée d’un mari très jaloux me disait dernièrement les larmes aux yeux, qu’il lui interdisait même d’aller au Newroz. Mais il ne lui interdisait quand même pas de rendre visite à l’ancienne voisine chez laquelle je l’avais rencontrée. Enfin bon, dans cette mystérieuse petite ville entre Diyarbakir et Hakkari près de la frontière syrienne, peut-être que les femmes se réunissent en cachette, sans que personne ne l’apprenne.

C’est surtout le titre du reportage, qui l’avait enchanté. Les crimes d’honneur, il adore. Pour peu que les médias évoquent un de ces sinistres faits divers, je n’échappe pas  au mail – pourquoi je n’en parle jamais des crimes d’honneur ! Même si je l’ai fait dans un article , en prenant quand même soin de me renseigner auprès d’un ami avocat qui connait bien la question, article cité depuis dans un article de Nilüfer Göle (ce qui fait plaisir, c’est quand même une sacrée référence). Quant à ces faits divers, je ne vois pas ce que j’apporterais de plus que ce qu’en disent les médias français ou un blog bien renseigné comme Ovipot , ne connaissant pas l’environnement de la victime et encore moins les circonstances exactes de son assassinat.

J’ai rencontré certes des femmes battues, comme celles qui s’expriment dans le reportage. Et certaines apprécient la trêve qu’un de mes séjours dans la famille constitue – on ne cogne pas devant les misafir quand-même. Mais ce n’est pas parce qu’un homme est violent avec sa femme, qu’il sera prêt à convoquer un conseil de famille pour décider des modalités de son assassinat parce que sa fille parle à des garçons dans la rue. Par contre, à part des avocats et des militantes associatives, je n’ai jamais rencontré personne dont l’entourage aurait été l’objet d’un tel crime (la « journaliste » du reportage non plus, ce qui prouve qu’on n’en rencontre pas tous les jours). Je ne connais pas les lycéennes de Batman, qui avaient lancé un mouvement spontané, dont tous les médias turcs et à leur suite la presse internationale avait parlé, pour dénoncer une vague de suicides chez leurs camarades. Suicides pour échapper à un mariage forcé, ou crimes d’honneur camouflés pour échapper à la justice ? Vraisemblablement les deux.

On oublie d’ailleurs souvent que des hommes peuvent  être victimes d’un crime d’honneur – C’est le couple qui est assassiné par les frères de la jeune femme dans le film YOL. Et qu’ils sont les principales victimes de ce que nous qualifierions de vendetta. Quant  aux  femmes battues que j’ai rencontrées en Turquie, (Kurdes comme Turques),  elles évoquent souvent des belles mères poussant leur jeune époux à corriger la gelin, C’est d’autant plus vrai, si le jeune couple cohabitait à l’origine avec la famille. Même si on peut aussi avoir une belle-mère adorable et un époux violent comme d’un époux doté d’une force de caractère suffisante pour résister aux manoeuvres d’une mère trop possessive.

 

Mais bon, les lycéennes de Batman n’appartiennent pas à la « réalité kurde » de ce grand défenseur des droits de la femme. Pas plus que le rejet de ces pratiques qui augmente dans l’opinion kurde ou la vitalité du résau associatif dans lequel les femmes sont très actives. Et il n’y a rien d’étonnant qu’il adhère à un discours qui présente les femmes de certaines sociétés uniquement soumises au pouvoir mâle plutôt qu’actrices de ces mêmes sociétés, que pour ma part je trouve très méprisant, même lorsqu’il est paré des meilleures intentions du monde, ce qui n’est bien sûr pas son cas.

Les délices d’apprendre l’assassinat d’une jeune fille kurde, il les partage avec ses semblables de nos terroirs, qui se répandent alors en commentaires ravis sur l’article qui leur révèle la bonne nouvelle. Faire entrer un pays (la Turquie) pareil dans l’Europe, ça ne va pas, non ! L’UE constitue un territoire où les femmes ne sont jamais assassinées, ça aussi c’est bien connu.  Ce qui vaut pour la Turquie valant pour tous les Musulmans, lui compris.

Ni lui, ni tous les autres gros racistes de son espèce n’expriment jamais la moindre compassion pour les victimes. Au contraire, ces crimes les réjouissent, puisqu’ils les confortent dans le sentiment que les autres sont mauvais, par essence. Alors que ce sont eux qui sont trop sots pour concevoir la complexité, la diversité et les mutations de sociétés ou de situations particulières.

 

Ce qui fait le plaisir de tenir un blog, c’est d’y écrire ce qu’on a envie, lorsqu’on en a envie. Et si ça ne convient pas à sa « réalité kurde » que je parle de mariages d’amour à Yüksekova  des footballeuses d’Hakkari, des femmes ouvrières Tekel, des plantations de tabac de Bulam, de la libération de Kendal, du perroquet de Suleyman le fleuriste, ou des étudiantes de Gaziosmanpasa,  je  rappelle que YOL,  ce sont mes routes et  que  je l’em……!

 

 

Et pour finir sur une chanson : Keçe Kurdan, d’ Aynur,une femme forcément soumise kurde, en concert avec les Kardes Türküler.

 

 

 

 

 

 

 

Crime d’honneur en Turquie, vous êtes sûr ?

Un fait divers terrible vient de se produire à  Adana. Un homme a  tué 8 personnes par balles : ses parents, son frère et sa belle-sœur, sa sœur et ses trois enfants. On ignore les motifs du crime. Une dépêche AFP rapportant les faits est reproduite dans quelques journaux.

Elle ajoute qu' »Adana, abrite une importante communauté kurde qui pratiquent (sic) les soi-disant « crimes d’honneur », crimes commis contre des personnes qui sont accusées par les familles d’atteinte à leur honneur« 

En voilà une information factuelle ! Il y a aussi des Américains à Adana. Mais on voit vers quel beau syllogisme son auteur veut nous entraîner.

Des Kurdes vivent à Adana.

Les Kurdes « pratiquent les crimes d’honneur ».

Un homme y a massacré une partie de sa famille.

Déduction (qui coule naturellement de source) : le meurtrier est Kurde et il s’agit d’un crime d’honneur.

SAUF… que s’il arrive que des gens soient assassinés, en Turquie, dans ce qui s’appelle des « kan davasi » (prix du sang), pour des questions d’honneur (namus), plus souvent des hommes que des femmes d’ailleurs, Kurdes ou non kurdes, ce genre de crime comporte aussi des règles. Un crime d’honneur ne s’en prend  pas aux enfants. Ni à ses vieux parents.

A défaut de connaître les motifs d’un geste aussi atroce, la presse turque est bien moins laconique. Pourtant elle juge inutile de rappeler la présence d’une importante communauté kurde à Adana.

Après avoir accompli son geste, le meurtrier a tenté de mettre fin à ses jours. Ancien officier de l’armée turque, il avait déjà fait une tentative de suicide après avoir été exclu de ses rangs pour avoir épousé une femme étrangère. C’est un médecin de l’hôpital où sa sœur travaillait comme infirmière qui a alerté la police, inquiet de son absence et de l’impossibilité de joindre qui que ce soit  à son domicile ce jour là. Voilà pour ce qui est établi.

Ni Kurdes forcément féodaux, ni de femme infidèle dans tout ça. Juste un homme apparemment dépressif qui, semble-t-il, aurait « pété les plombs ». Un fait divers tragique, mais banal. Des tragédies comme celle-ci  les tribunaux en jugent régulièrement aux quatre coins du monde et  de France. Mais évidemment, l’assaisonner de Kurdes aux traditions féodales et de crime d’honneur le rend autrement plus exotique.

Article sur les crimes d’honneur en Turquie.