Demirtas : un leader pour les médias – Et un leader pour les Alévis enTurquie ?

Demirtasvictoire Le Guardian à l’instart de nombreux médias occidentaux vient de publier un long portrait de Demirtas. La couverture médiatique intense dont le charismatique leader kurde bénéficie depuis qu’il s’est révélé le  tombeur de l’indéboulonnable Erdogan à l’élection du 7 juin dernier est naturellement une très bonne nouvelle pour les Kurdes de Turquie.
Depuis cette date des centaines de leurs militants et 20 co maires de ville petites ou moyennes (qui pour certaines venaient de se déclarer autogérées) sont allés peupler les prisons turques il est vrai.Ils peuvent cependant espérer que la Turquie hésitera peut-être davantage sous de tels projecteurs d’y envoyer les maires des grandes villes kurdes comme Van ou Batman, des sections entières du parti kurde, des militants de son réseau associatif ou des dizaines de journalistes kurdes, comme cela s’était passé lors des grandes rafles du KCK en 2010, sans que cela n’émeuve énormément..

Ils peuvent d’autant l’espérer qu’à cet engouement pour Demirtas et son mouvement s’ajoute le fait que les combattants kurdes toutes fractions confondues y compris les YPG, la branche jumelle du PKK en Syrie, sont devenus les plus sûrs alliés des États-Unis en guerre contre les jihadistes en Syrie et en Irak. Il ne faut pas oublier que c’est avant tout ce statut d’alliés de l’Occident lors de la première guerre du Golfe en 1992 qui avait permis aux Kurdes d’Irak de sortir de l’indifférence dont ils étaient l’objet puis de construire leur (difficile dans un premier temps) autonomie sous les auspices occidentaux. Le tour est venu de la fraction kurde de Turquie. Et si celle-ci n’avait pas eu de mal à convaincre ces mêmes Occidentaux d’inscrire le PKK sur une liste d’organisations terroristes de ce fait interdites, elle a bien moins d’espoir cette fois de réussir à y faire admettre les YPG et le PYD, même s’il s’agit d’organisations sœurs.
Il est vrai aussi que cette volonté affichée par Erdogan ,qui a axé toute sa campagne sur la « menace terroriste PKK/YPG/PYD » ,est sans doute davantage une posture électorale qu’une réelle ambition (sauf s’il a perdu complètement pied avec la réalité et le premier ministre lessivé par 6 mois de campagne avec lui)
Cela dit en Turquie tout le monde a compris ce qu’Erdogan veut dire quand il va jusqu’à accuser l’Ambassade américaine d’avoir organisé la campagne électorale du HDP, s’attirant une fois plus  une réplique humoristique bien balancée dont Demirtas a le secret, suivie d’un démenti excédé de l’ambassade. Mais le fait est que la nuit où l’aviation américaine effectuait son premier bombardement sur Kobane (et plus tard y larguait des armes) pour soutenir les YPG qui résistaient depuis des semaines à armes inégales contre l’État Islamique  le vent a tourné pour le mouvement kurde de Turquie qui de son côté n’a jamais été aussi uni. Et cela a de quoi inquiéter en Turquie.

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Autant dire que les Kurdes de Turquie vont continuer à intéresser les médias occidentaux. Le fait qu’ils aient avec Demirtas un leader dont le charme et l’esprit ne doivent rien aux agences de communication et  serait  de plus « la seule personnalité politique de Turquie qui pourrait être à sa place dans n’importe quelle capitale européenne » selon l’article du Guardian,ne peut que renforcer cet intérêt.

Cet article évite la manie  de faire de Demirtas « l’incarnation de Gezi ». Il est vrai que la nouvelle guerre -pour ne pas dire jihad! – lancée contre les Kurdes depuis l’attentat de l’État islamique à Suruç qui a tué 34 sympathisants du HDP pour la plupart Kurdes alévis et militants du ESP (un parti de  la gauche radicale membre de la coalition HDP)  a quand même éclipsé les grandes mobilisations de l’été 2012.

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Mais qu’est-ce qu’on l’a lu et entendu que« la victoire du HDP de Demirtas était  celle de Gezi »en juin dernier.Apparemment, certains l’avaient beaucoup vu haranguer la foule sur la place Taksim ce printemps là. J’avoue que je l’ai loupé. Certes Sirri Sureyya Önder député d’Istanbul du parti kurde (BDP)qu’il co dirigeait y était dès les premières heures de la révolte, faisant barrage de son corps aux bulldozers décidés à arracher les arbres du petit parc. On pouvait penser qu’il en deviendrait un des porte drapeau. Mais cela n’a pas été vraiment le cas.
C’est surtout grâce à l’intelligence politique d’Öcalan (peut-être bien conseillé) qui de sa prison dans l’île d’Imrali envoyait son salut à Gezi, que le mouvement kurde et le drapeau du parti ne sont pas restés complètement en dehors de l’histoire. Mais pas plus le mouvement kurde que les mineurs ou les ouvriers du bâtiment ou des ateliers de textile n’étaient des acteurs de Gezi, même si les Kurdes étaient bien présents – et les Kurdes alévis en masse – dans les manifestations,faisant office de « pare-choc » aux milliers d’étudiants ou aux architectes, moins familiers qu’eux des violences policières
Qui peut d’ailleurs croire qu’un hôtel de luxe d’Istanbul aurait accepté de servir de refuge à des ouvriers ou des Kurdes pourchassés par des forces de l’ordre déchaînées? Je doute même qu’une mosquée d’Istanbul l’aurait fait..
Mais quand les foules exprimaient leur colère dans les villes de l’Ouest du pays, celles de l’est kurdes restaient si sages que des Tomas (camions à eau) ont même pu être expédiés depuis Diyarbakir pour mater « les brigands de l’ouest » . Le parti kurde se gardait bien d’entrer dans la danse et de mettre la région en ébullition alors qu’un processus de paix entre le PKK et l’État turc venait juste d’être entamé.

Seule la province alévie de Dersim fief de la gauche radicale s’était mobilisée, dans ce qui a été entre autre une révolte alévie. Les 7 tués du printemps turc étaient d’ailleurs tous alévis. Dès 2002 les Alévis avaient  formé l’opposition la plus réfractaire à l’AKP pro sunnite. Mais depuis qu’Erdogan a décidé qu’il libérerait les Sunnites syriens du joug du tyran alaouite, ils ont même commencé à se sentir menacés, non sans quelques bonnes raisons. « Pour Erdogan les Alévis sont des ennemis» résumait l’un d’eux.
Les Kurdes alévis, base des partis d’extrême gauche dont certains étaient déjà les alliés du parti kurde au sein de la plate forme BDP, nationalistes kurdes ou même sympathisants CHP étaient probablement les principaux destinataires du  salut qu’Öcalan envoyait à Gezi. Le parti des minorités ne devait à aucun prix les perdre et si possible, il devait gagner ceux qui n’étaient pas déjà acquis.

Le 7 juin dernier de nombreux Alévis, surtout kurdes mais pas seulement  délaissaient le  CHP  pour voter pour  HDP, poursuivant un mouvement entamer lors de la présidentielle de l’été 2014.

Ainsi Dersim, le fief de Kemal Kiliçdaroglu le leader du CHP envoyait deux députés HDP remplacer ses traditionnels députés CHP, parfois issus  de l’extrême  gauche

Salih-Firat-Tayyip-Erdogan

A Adiyaman (province mixte à majorité kurde où vit une assez importante minorité kurde alévie) c’est carrément le président du CHP, ancien maire de la ville jusqu’à ce qu’il en soit détrôné par AKP en 2004, qui ralliait officiellement le HDP à quelques semaines des élections. Et pour la première fois un député HDP était élu dans cette province exclusivement AKP depuis que Salih Firat le dernier député CHP qui lui restait (un sunnite disaient les mauvaises langues alévies de la ville) ralliait l’AKP, en omettant d’avertir ceux qui l’élisaient de son projet « Il doit être devenu très riche » me disait ensuite un de ses électeurs kurde alévi naturellement furieux.
Dans cette province le candidat pro kurde ne récoltait que de 6.5 % des voix aux législatives de 2011, Demirtas faisait grimper le score à 15.6 à la présidentielle de 2014 et le HDP récoltait 22.7 le 7 juin.
Le CHP qui ne perdait qu’un point (de 16.6 à 15.5%) entre les législatives et la présidentielle chutait à 11 % en juin et n’avait aucun député.
AKP quant à lui passait de 67.4 % des suffrages à 58.2 % envoyant toujours 4 députés d’Adiyaman sur 5 à Ankara, mais Salih Firat y est peut-être sur un siège éjectable. La publicité que l’Etat islamique a fait pour la ville d’Adiyaman d’où sont originaires les trois jihadistes responsables des trois attentats qui ont ensanglanté le pays depuis le 5 juin dernier (à Diyarbakir 5 tués, à Suruç 34 et à Ankara 102 tués) ne doit pas y faire les affaires de AKP.

On remarque la même progression du vote HDP dans des provinces (Gaziantep 15.2 % pour HDP contre 5.5 en 2011) districts (Pazarcik dans la province de Maras : 22.7 contre 3 % en 2011) ou dans les quartiers de grandes métropoles comme le fief CHP de Sisli à Istanbul (26 % contre 4 % en 2011) où se concentrent de fortes minorités alévies.

Quelques drapeaux turcs (à l’effigie d’Ataturk!) ont peut-être donné le coup de pouce nécessaire. Mais c’est bien davantage grâce au talent de Demirtas et au choix de candidats alévis à même de les séduire dans les têtes des listes HDP à Istanbul ou à Izmir les Kurdes -et certainement aussi de nombreux Turcs -alévis votaient en masse pour le HDP au détriment du CHP. A force de se focaliser sur Demirtas on oublie un peu vite les autres candidats. Or de toute évidence les listes HDP ont été très soigneusement élaborées. Certaines d’ailleurs, comme à Urfa ont été remaniées pour l’élection du 1 novembre, quitte à faire quelques petites entorses à la sacro sainte parité.

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Erdogan qui n’avait de cesse de brandir son Coran en kurde et d’accuser le HDP d’être un parti de « mécréants » n’est parvenu qu’à le rendre plus populaire près des Alévis. Cela a eu le même effet sur les Kurdes sunnites. A commencer par les plus religieux parmi eux qui n’ont pas beaucoup apprécié qu’il leur donne des leçons de la sorte. Dans le genre dindar (bigot) beaucoup ont préféré Altan Tan (HDP)

Si comme tout le monde l’a bien remarqué AKP a perdu une large fange de son électorat kurde (sunnite) considéré à mon avis à tort ou du moins avec  une certaine exagération comme les Kurdes les plus pieux, cela a aussi été le cas pour le CHP, même si c’est dans une moindre mesure. Surtout comme cette perte a été compensée par un apport de voix venues elle aussi de l’AKP elle a été moins visible. Mais pour ma part plus que jamais je continue à penser que le HDP est avant tout le parti des Kurdes et des minorités en Turquie.
Depuis il y a eu l’attentat de l’État islamique à Suruç. Et en Turquie tout le monde l’a compris : outre le HDP (et la gauche radicale) il visait les Kurdes alévis, victimes de nombreux massacres avant et depuis la naissance de la République. Le dernier d’une longue série était l’incendie de l’hôtel Madimak dans lequel 33 Alévis ont péri brûlés en juillet 1992. Or cela Erdogan et Davutoglu ont obstinément refusé de le reconnaître. Ils ont délibérément choisi au contraire de prétendre que l’unique cible de ces attentats était l’unité du pays et leurs auteurs le résultat d’une inimaginable collusion entre l’État islamique, l’extrême gauche, le PKK, le PYD kurde de Syrie et les services secrets (sous entendus alaouites) d’Assad.
Entendre : les Kurdes (PKK/PYD) + Alévis (extrême gauche, Assad) ces éternels dangers pour l’unité du pays conçue comme la synthèse turco sunnite chère aux nationalistes turcs (Vatan Bozulmak) sont les coupables et non les victimes de cette série d’attentats, dont le plus meurtrier de l’histoire de pays.
Autant dire que les Alévis ont de bonnes raisons de se sentir menacés dans une Turquie dirigée par un parti AKP qui semble bien s’être mué en parti ultra nationaliste-sunnite depuis qu’Erdogan en est le seul maître.

« Pour défendre la cause alévie, un leader sunnite ouvert aux alévis serait bien mieux placé en Turquie qu’un leader alévi » estimait bien avant ces attentats une jeune femme turque alévie, plutôt sympathisante CHP (c’était après les élections municipales d’avril 2014) Lequel entre Kiliçdaroglu (alévi) et Demirtas (sunnite ouvert aux alévis) les électeurs alévis estimeront le mieux à même de les représenter ? Une seule chose est sûre, le taux d’abstention sera ultra faible le dimanche 1 novembre parmi les Alévis de Turquie.

 

Yavuz Sultan Selim : un sultan cruel avec les Alévis, un pont impitoyable pour la forêt.

J’avais été effarée quand a été révélé le nom donné au futur 3ème pont sur le Bosphore, un des « crazy » projets de Recep Tayyip Erdogan : Yavuz Sultan Selim, dit aussi  le Cruel. Pour les 15 à 20 millions d’Alévis de Turquie, ce nom ne pouvait être pris que comme une provocation. Une de plus, car le moins qu’on puisse dire est qu’elles se succèdent ces derniers mois.  En effet le premier Sultan Calife est honni des Alévis de Turquie dont il a ordonné le massacre en masse, autant car ces Kizilbas (têtes rouges) étaient des « hérétiques », que car l’Empire perse safavide avait tendance à soutenir leurs révoltes, jusqu’à ce que  l’Empire ottoman remporte la victoire à la bataille de Tchaldiran (1514). Le cruel conquérant  aurait même déclarer que  «  tuer 1 Kizilbas (Tête rouge) vaut tuer 70 Chrétiens ». J’ignore s’il a vraiment dit cela (à vrai dire j’en doute un peu), mais je le tiens de Chrétiens qui vivent en Anatolie et savent donc ce qu’en baver veut dire …En tout cas c’est une croyance qui en dit long.

La réaction ne s’est pas fait attendre : c’était le début de la révolte de Gezi à laquelle les Alévis  participaient en masse. « Dès le premier soir nous étions plusieurs dizaines de milliers à nous rendre  de Gazi  (Gaziosmanpasa) à Taksim à pied (plusieurs heures de marche). Nous l’avons fait quatre nuits de suite. Et les semaines suivantes, c’est dans le quartier que la mobilisation a continué « , me disait cet été un dersimî de Gazi.  Ce n’est pas un hasard si les 6 tués de Gezi sont tous soit Alévis soit Alaouites de la province d’Antakya.

Si le Sultan Selim a été cruel avec les Alévis, c’est de la forêt de Belgrade, le poumon vert d’Istanbul, que le pont qui porte son nom et les 164 km d’autoroute qui y vont y conduire est le massacreur.  Les traces de ces déchirures sont déjà visibles. Today’s Zaman vient de publier une série de photos aériennes qui en disent long (on peut aussi suivre le chantier en images sur ce site). Les clichés ont déjà plus d’un mois, mais selon l’article, le journal a du attendre pour les publier : photographier les travaux était…interdit ! Interdire de photographier une route et un pont, comme s’il s’agissait de bases militaires ?!! Dommage que le long et très documenté article ne dise pas quel motif a « justifié » cette interdiction (apparemment levée), ni qui l’a prononcée.

J’avoue que je n’ai pas pu regarder ces derniers temps les chaînes de TV turques, mais elles ont du être rares à montrer de telles images.  Une (rapide) recherche « vidéo » n’a rien donné en tout cas. Rien d’étonnant :  la plupart des propriétaires de chaînes ont aussi des (gros) intérêts dans le BTP. Or la première vocation de cette politique de grands travaux serait de booster le secteur, principal moteur de la croissance turque rapporte Today’s Zaman.

Un modèle de croissance qui risque d’être payé très cher. Selon le ministère des eaux et forêts, ce sont près de 400 000 arbres qui vont être arrachés. Une évaluation qui pourrait être sous-estimée et à laquelle il faut ajouter le million d’arbres qui vont être arracher pour la construction du futur aéroport, ce qui ne sera évidemment pas sans conséquence sur l’écoulement des eaux (demander donc aux habitants de Morlaix combien d’inondations ils ont subi après la destruction des haies et le bétonnage des environs…). Quant au trafic engendré il risque bien de polluer les nappes phréatiques. Sans parler des migrations des oiseaux qui vont être gravement perturbées (mais que pèsent des oiseaux face aux avancées de « la civilisation » bétonnée.)  Bref, on est très loin de penser « développement durable » …

Et bien sûr personne ne croit aux promesses que ce qui restera de la zone boisée restera inconstructible.  Toutes les nouvelles autoroutes  sont rapidement devenues les principaux  axes d’urbanisation de la mégalopole. C’est donc la survie même du seul poumon vert de la capitale économique qui est en jeu.

S’opposer à cette nouvelle « route de la soie » comme la nomme ses promoteurs est-il seulement concevable ? » Pour la construction d’ une route, j’irais même jusqu’à faire détruitre une mosquée  » vient de déclarer le chef du gouvernement. Une réponse à ceux qui tentent de tirer le plus fort qu’ils peuvent la sonnette d’alarme (comme l’Union des chambres des ingénieurs et des architectes, TMMOB, dans le collimateur des autorités depuis le mouvement  Gezi)  et à  la mobilisation depuis la rentrée de  la prestigieuse université ÖDTÜ à Ankara , dont l’espace boisé doit être en partie détruit par un projet d’autoroute.

La municipalité AKP a même envoyé ses agents municipaux arracher les premiers arbres en pleine nuit. Du coup c’est en pleine nuit que ça a chauffé entre opposants et forces de l’ordre venues prêter main forte aux bulldozers. (vidéo ici).2388 arbres  (qui auraient du être déracinés pour être replantés ailleurs) ont été coupés  la nuit du 18 octobre.

Le recteur de l’université (qui n’avait pas été averti !) lui même s’est mis en colère et a déclaré que cet arrachage est illégal (un procès est en cours), tandis que  pour calmer la furieur des étudiants, la municipalité décidait …de suspendre les liaisons d’autobus qui conduisent à l’université. Melih Göksek, le maire d’Ankara n’a apparemment pas encore compris que le mouvement Gezi savait marcher. Mais bon, ça doit quand-même embêter tous ceux qui empruntent ces lignes pour se rendre ou rentrer du boulot.

J’ose quand même espérer que le chef du gouvernement mettrait son véto à la destruction d’une mosquée historique, mais il ajoute qu’il « en ferait construire une nouvelle  ailleurs » ( Ouf ). Veut-il dire qu’il envisage aussi de « reconstruire » plus loin la forêt de Belgrade ?

Les « çapulcular » de Dersim paient l’addition devant les tribunaux.(TAN, juin 1938)

En attendant, il qualifie ceux qui s’opposent à la construction des routes  de « brigands contemporains ».  Or de  brigands  (soyguncular) et de çapulcular (maraudeurs), c’est  ainsi qu’étaient qualifiés par la République kémaliste  et ses organes de presse, les Alévis de Dersim en 1938, c’est à dire quand ils se faisaient massacrer ( 40 000 morts), entre autre par Sabiha Gökcen, la fille adoptive d’Atatürk et première femme pilote du pays,  dont tous les voyageurs qui passent par Istanbul connaissent le nom :  il a été donné à son second aéroport international, inauguré en février 1998. Süleyman Demirel était alors le président du pays, Mesut Yilmaz le chef de gouvernement et…Recep Tayyip Erdogan le maire d’Istanbul qui n’avait peut-être pas été consulté alors, il est vrai, mais qui poursuit les bonnes vieilles traditions « républicaines ».

 

 

En passant par la Sanat Sokak (la rue des arts) à Dersim, pendant le festival Munzur

Dans ce qui reste de l’ancienne province de Dersim (la porte d’argent) , renommée Tunceli (la main de bronze) par la République turque, ne vivent plus  que 86 000 habitants. Après les massacres et les déplacements forcés  de 1938 , puis les destructions de villages des années 90, ils sont sans doute au moins 10 fois plus nombreux à vivre dans d’autres villes du pays , dans le quartier de Gazi, par exemple  à Istanbul, d’où les premiers jours des protestations du mouvement Gezi, plus de 30 000 manifestants rejoignaient la place Taksim à 4 heures de marche de là, avant de continuer à protester dans leur quartier –  ou à l’étranger.  Et ce sont sans doute les citoyens les moins dociles  du pays.

A Dersim l’armée a détruit les villages en masse, mais elle n’a pas crée de villages korucu  – gardiens de villages – c’est dire !

Quand quelqu’un se présente comme  Dersimi , j’ajoute systématiquement  : Kurde, alévi, devrimci (révolutionnaire). Et jusqu’ici personne ne m’a contredit. Même les électeurs du CHP  constituent la  gauche de ce parti, comme la plupart des Kurdes alévis électeurs du CHP.

Ces petits tapis muraux  font partie des souvenirs proposés aux festivaliers  lors du festival Munzur . Aucun d’entre eux n’ignore qui sont les personnages représentés. Si vous êtes capables de les reconnaître, bienvenue à Dersim.

A gauche d’Ali, Sehid Riza, pendu malgré son grand âge (il avait 83 ans) en 1938. Les autorités turques n’ont jamais révélé l’endroit où son corps a été enterré.

Posé à même le sol, un portrait du chanteur kurde alévi Ahmet Kaya, dont je viens d’apprendre que la femme Gülten est originaire d’Ovacik. Mort et enterré  à Paris, peu après y avoir trouvé refuge, fuyant  une infâme campagne de presse. Le chanteur extrêmement populaire en Turquie avait commis le forfait d’annoncer qu’il préparait un nouvel album …en kurde ! Ce qui il y a moins de 15 ans de cela était apparu comme un acte haute trahison.

Les autres sont  3 icônes de la gauche révolutionnaire turque. A gauche de Sehid Riza , on reconnait le plus célèbre de tous,  le Che Guevara turc  :   Deniz Gezmis,(THKO, armée de libération turque) pendu en même temps que ses deux camarades Yusuf Aslan et Hüseyin İnan ,  à Ankara le  6 mai 1972.  Il avait 25 ans.

Sur le flanc de la colonne,  un portrait de  Mahir Cayan (,THKP-C ) camarade d’ Ertuğrul Kürkçü, député de la plate forme BDP de Dersim, tué lors d’une opération de police à Kizildere, dans la province de Tokat. Il avait 27 ans.

A gauche des portraits de Deniz Gezmis, celui  d’Ibrahim Kaypakkaya,(TKP-ML, TIKKO)  (un Alévi de Corum). Il est mort après des mois de torture en 1973, dans la prison de Diyarbakir et fait partie de ses martyrs. Il avait 24 ans.

Une balade dans la Sanat Sokak (la rue des arts) pendant le festival permet de comprendre qu’en Turquie – comme en France d’ailleurs  – l’extrême gauche a survécu aux années 70.  Elle était d’ailleurs bien présente à Taksim (et dans les rues du pays) pendant le mouvement Gezi.

 

Dersim avait protégé sa population arménienne en 1915 et  c’est sans doute la principale chose qui lui était reproché quand en 1938 la « main de bronze » de l’état s’était abattue sa population kurde alévie et arménienne.

Cette association des Arméniens du Dersim était venue d’Istanbul l’été dernier.

 

 

Après-midi d’été sur le Munzur : Ovacik (Dersim)

Comme en Polynésie, en Turquie le plaisir des eaux douces l’emporte sur celui de la mer. On se baigne dans les eaux de Munzur. Mais surtout c’est  l’occasion de grands  pique niques –  grillades en famille. Tous mes amis originaires de Turquie – qu’ils aient grandi à Istanbul ou en Anatolie –  qui l’ont vue, aiment  cette image.

Une image d’un après midi  serein, malgré les convois militaires qui traversaient le village au retour d’opérations l’été dernier – un été suivi d’un automne qui avait été  le plus meurtrier depuis que le  PKK avait mis fin au cessez le feu qu’il observait depuis l’arrestation d’Öcalan (entre 1999 et 2004).

Le processus de paix est certes mal en point, mais  depuis qu’il a été entamé on ne  s’entretue plus entre combattants des deux camps – au moins sur le territoire de Turquie –  pour la  première fois depuis le début de ce conflit.

Et c’est demain que  la 13 ème édition du  festival Munzur commence.

Et voilà le programme pour Ovacik

Sur la route du festival de Munzur : feribot pour Pertek

Avant la construction du barrage Keban, les voyageurs qui se rendaient d’Elazig à Dersim (Tunceli) empruntait un pont pour traverser l’Euphrate à Pertek.

 

Mais désormais une  partie de la vallée est noyée par un immense lac de retenu. Et c’est par feribot qu’on accède à Pertek et que de là on rejoint Dersim.J’adore ces pauses dans  le rythme d’un voyage que constituent ces passages par feribot, même si j’aurais préféré le vieux pont.  Tous les passagers montés à Elazig et qui se rendaient eux aussi au festival Munzur étaient descendus. Ceux qui le désiraient,  pouvaient siroter un verre de thé dans une des paillotes de l’embarcadère.  On était en plein Ramadan, mais aucun de mes compagnons de route ne devaient jeûner, même s’il n’y a pas que des Alévis à se rendre au festival de Munzur.

Il n’y avait pas que de jolies  festivalières non plus sur notre feribot.

J’avoue que la présence de cevik kuvvet et de leur Toma ( ces camions à eau, devenus célèbres surtout depuis qu’ils ne se contentent plus d’asperger les Kurdes), n’était pas très rassurante. Il faut rappeler que l’été dernier a été particulièrement « brûlant » à l’Est de l’Euphrate. Et une dizaine de jours plus tôt, la  répression d’un meeting rigoureusement interdit le 14 juillet  à Diyarbakir n’avait pas été plus douce que celle subie par les manifestants de Gezi un an plus tard . Des députés BDP – de préférence des femmes –   avaient été blessé(e)s.  Mais cela n’avait pas tellement  ému le pays. Pourtant les manifestants de Diyarbakir n’étaient pas bien violents non plus.  Le parti, comme on appelle le BDP à Istanbul, avait strictement interdit les coktails molotovs. Et les gençler avaient obéi, même si les pierres avaient volées (ce ne sont quand-même pas des adeptes de la « non violence »)

Heureusement, à part sur le feribot où on ne pouvait pas les louper, la présence policière  est restée discrète pendant le festival. Si discrète que je n’y ai pas vu l’ombre d’un uniforme.

 

Sur le feribot, les policiers n’avaient rien d’ agressif – comme tout le monde ils regardaient le  paysage –  mais  les passagers qui semblaient ne pas remarquer leur présence,   se tenaient quand-même  à distance respectueuse. J’ai choisi de faire comme eux et ne pas approcher non plus de la rembarre pour photographier le vieux  Kale (château) de Pertek devenu un îlot  depuis la construction du barrage.

Cette année le 13ème festival de Munzur aura lieu du jeudi 25 au  dimanche 28 juillet. On peut trouver le programme des concerts ICI. Et il y a des festivités dans les différentes ilçe. (« micro » sous préfectures) où cela doit être encore plus sympa. Je n’ai pas trouvé par contre le programme des expos,  des conférences ou des excursions dans les yayla (alpages) ou sur des sites  sacrés alévis. En fait on découvre tout ça sur place et la destination n’est pas vraiment faite pour les adeptes du voyage organisé

Figures de femmes kurdes : Le 8 mars à Dersim.

Comme je le disais dans un précédent billet, en Turquie  la journée de la femme kurde a duré  toute une semaine. Il fallait sans doute  ça pour tenter de convaincre les sympathisant(e)s du mouvement kurde qu’un processus de paix était bien enclenché.

Depuis la divulgation du message de paix  d’Öcalan pendant la  fête du Newroz, il est probable  que l’état d’esprit ait changé, pour peu que  les  F16 aient  cessé leurs décollages incessants de Diyarbakir. Les jours qui avaient suivi la très médiatisée seconde visite des députés BDP à Öcalan dans sa prison d’Imrali, c’était infernal. En plein orage sur la ville, on ne pouvait pas distinguer le vacarme des F16 qui revenaient de lâcher leurs bombes sur Qandil de celui de la foudre. Cela n’aidait pas vraiment à voir approcher la paix.

Entre ceux qui estimaient que le leader du PKK avait « vendu le Kurdistan » (des nationalistes kurdes non apocu) et « son peuple » qui le considère infaillible mais déclarait n’avoir aucune confiance en Recep Tayyip Erdogan,  s’il y avait sans doute des Kurdes optimistes sur cette paix annoncée,  je n’en  ai pas rencontrés en ce début du mois de mars. Et il faudra sans doute  davantage que le message  d’Öcalan  pour  qu’une certaine confiance  s’installe.

La semaine kurde de la femme, deux semaines avant Newroz était donc l’occasion pour commencer à chauffer les sympathisants  avant la  » révélation « – déjà largement éventée – annoncée pour Newroz. Les femmes ont de l’influence au sein de leur famille et de leur quartier.  L’occasion sans doute aussi de montrer au gouvernement AKP que la mobilisation kurde ne faiblit pas.

Cette année exceptionnellement la manifestation du 8 mars était organisée à Dersim (Tunceli) , en hommage à  Sakine Cansiz, une des trois militantes kurdes assassinées à Paris, une des fondatrices du PKK, qui rejoindra la guérilla après avoir été terriblement  torturée dans la prison de Diyarbakir    Des dizaines de bus la plupart affrétés par le BDP ont afflué vers la petite capitale de province.

A Diyarbakir le départ était prévu à 6 heures. La route allait être longue. Il a fallu faire un détour important car le convoi était trop important pour emprunter le feribot de . A Dersim j’ai  compté au moins une vingtaine de véhicules autobus et quelques minibus de Diyarbakir. Ils en partaient de tous les arrondissements.  D’autres venaient de Batman,  Mardin, Sirnak, Van, dont j’ai reconnu les femmes aux longues manches nouées de leurs robes kurdes.

Heureusement, c’est à 7 heures qu’a eu lieu le départ. A 6 heures on se réveillait chez les étudiantes qui m’accueillaient.  C’était sympa de retourner à Dersim, où j’avais fait sa connaissance,  avec Selda, l’étudiante dont j’avais raconté les démêlés avec la justice dans un précédent billet.  Finalement, elle a été acquittée avec tous ceux qui avaient été arrêtés dans cette rafle (mais ils avaient tous été virés de leur fac. Et lorsque la clinique où une des étudiantes avait ensuite trouvé du boulot  a appris qu’elle avait fait de la prison, elle a perdu son emploi, acquittée ou non).

Elles avaient réservé des places dans le bus du KESK, un syndicat de fonctionnaires dont les rangs ont été décimés par les arrestations.  A l’aller il y avait de l’ambiance dans les bus et dans certains minibus on dansait même des halay !

Peu avant d’arriver le convoi a été arrêté pour un contrôle routier.  Il y aurait eu excès de vitesse.   Pendant les pourparlers avec les chauffeurs les filles se sont lancés dans un halay endiablé (chanté en kurde évidemment). J’ai un peu eu l’impression que c’était leur façon de narguer les policiers.

 

Dès l’arrivée à Dersim on a rejoint la manifestation qui venait de commencer. Là aussi il y avait de l’ambiance avec les youyous  et les couleurs qui réchauffaient l’hiver retrouvé (plusieurs degrés de moins qu’à Diyarbakir).

 

Au premier rang, marchaient  des mères de victimes du massacre d’Uludere qui avaient fait le trajet depuis Sirnak.  Elles  attendent toujours les excuses de l’Etat et que les responsables soient traînés devant un tribunal. Aucune famille des 34 petits contrebandiers massacrés  n’a accepté de toucher à la compensation financière qui leur a été versée.

 

« Jîn Jîyan  Azadi »( Liberté pour le corps des femmes) était le slogan de la manifestation.

 

« Sakine,  Leyla, Fidan  » , les prénoms de 3 militantes kurdes assassinées à Paris.  » Fin des opérations politiques ! » ( c’est à dire des grandes rafles d’arrestations). La « fin des opérations militaires » est aussi un slogan, bien sûr.

 

« Libérez les (syndicalistes du ) KESK emprisonnés ». Les filles de Kayapinar (Diyarbakir) se sont pomponnées pour la manifestation.

 

Les étudiantes de Dicle Universitesi aussi. La veille c’était  brushing pour toutes.  Les couleurs kurdes  attendront  Newroz…

 

Mais le vert jaune rouge étaient bien là..notamment chez leurs aînées.

 

Et  la vente de foulards aux couleurs kurdes  était une excellente  affaire !

 

Tunceli « la main de bronze » est le nom turquifié de Dersim..qui était en argent.

« 

A Dersim (Tunceli) on  est bien dans une ville alévie. Sur la place principale, le portrait d’Ali (gendre et cousin du prophète)

 

Et une ville martyre. Les Baris Anneler (Mères de la paix) ont élu domicile sous la statue de Seyit Riza, pendu à l’âge de 83 ans pour l’exemple, lors de la féroce répression de 1937.  Ces femmes sont toutes aussi des mères de « sehit » (PKK tués) et de toutes les manifestations (les gaz lacrymogènes et les coups de matraque, elles connaissent). Elles sont très sollicitées pour les photos : sur celle-ci on distingue  une intruse.

L’une d’elle brandit un drapeau à l’effigie d’Öcalan. Ils se faisaient rares à Dersim, mais maintenant que le leader du PKK est devenu un interlocuteur officiel du gouvernement on les porte à visage découvert.

 

Cette dame est une dersimî comme le montre sa coiffe.

 

Cette dame aussi. Ses filles étudient à Diyarbakir et sont amies avec Selda. Un de ses frères vit à Paris.

 

 

La plus petite manifestante : « Ne touche pas à mon corps ».

 

Les hommes de Tunceli assistent un peu en retrait à la scène.

Madame le maire de la ville fera un discours en zazaki que les étudiantes de langue kurmanci ne comprendront pas.  Puis Gültan Kisanak, la vice présidente du BDP et Aysel Tugluk prendront le micro pour parler de la bonne nouvelle qui  s’annonce. Des discours que les filles avaient écouté les jours précédents à Diyarbakir. On en profite pour aller se réchauffer d’ un thé avant d’ aller faire une  balade.

 

Beaucoup de flâneuses ce jour là sur le bord du fleuve. La mobilisation kurdo-féministe n’est pas une raison pour oublier de faire sa prière pour ces femmes sunnites.  La cité alévie n’est pas habituée à une scène pareille.

 

Les cafés de l’été ont disparu  des bords du Munzur. Le décor est moins riant, mais ça n’empêche pas les innombrables séances photos.

 

Les étudiantes comme les femmes plus âgées adorent poser…puis admirer leur image

En fond sonore les oratrices. Je ne sais pas comment elles ne cassent pas leurs voix à déclamer comme elles le font.  Un art oratoire appris dès l’enfance dans les cours des écoles, où chaque matin des écoliers méritants hurlent la bonne parole d’Atatürk.

 

On était de retour pour le concert. Comme ce sera le cas aussi à Newroz, où Niyazi Koyuncu (le frère de Kazim) a chanté, la fraternité kurdo- laze est célébrée par les artistes. A Dersim c’est la chanteuse  Ayşenur Kolivar qui était la voix de la Mer Noire. Une femme montera sur le podium pour la ceindre avec un foulard aux couleurs kurdes sous les acclamations de la foule.

 

La dame qui est assise sur le podium est une  des Baris Anneler (les mères de la paix). Après son discours , elle n’est plus descendue du podium.

 

Après son excellente prestation, Ayşenur Kolivar  a gentiment posé avec ses admiratrices après avoir croulée sous leurs  embrassades.

 

La chanteuse kurde Rojda lui a succédé. Pendant le concert, les halay. En arrière plan un café de Dersim dont le propriétaire aussi est supporter du  club de Besiktas(çarsi). Rien d’étonnant dans cette ville d’extrême gauche.

 

Les garçons en profitent pour rejoindre les filles. Ils devaient en mourir d’envie depuis un moment..

 

En fin d’après-midi , la foule se rend en pèlerinage sur la tombe de Sakine Cansiz en entonnant des youyous. « Ce n’est pas loin » m’avait dit une femme  Dersimi. Les distances; c’est relatif…

 

 

En chemin on fait une pause à la Cemevi. Le lieu de culte alévi a sans doute eu rarement autant de visites de Sunnites à la fois. Un thé y est préparé pour les visiteuses.

 

Comme nous sommes arrivées parmi les dernières, nous avons pu voir la tombe de Sakine Cansiz, illuminée de bougies (rituel alévi). Pas facile pour autant de prendre les photos. Toutes sont floues. Des femmes y font des prières, sunnites, alévies, qu’importe.

Pendant le trajet du retour vers Diyarbakir, fini  les chansons. Tout le monde dort.

Ne pas reproduire ce billet sans mon autorisation SVP.

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Deux journées sous hautes tensions en Turquie pour les funérailles des femmes kurdes assassinées à Paris.

C’est mercredi 16 janvier que les corps des trois femmes activistes  kurdes, exécutées à Paris de plusieurs balles dans la tête  dans les discrets locaux du centre d’ ’information du Kurdistan,  rue  Lafayette, s’envoleront pour la Turquie après une cérémonie organisée à Villiers le Bel. Les corps seront d’abord conduits à Diyarbakir où le BDP organisera une cérémonie funéraire. Et  jeudi auront lieu les funérailles de Sakine Cansiz à Dersim (Tunceli), de Fidan Dogan à Elbistan (Maras) et de Leyla  Söylemez à Mersin, une ville de la Méditerranée,  où vit une importante population kurde, et parmi celle-ci  de nombreux réfugiés intérieurs ayant du fuir dans les grandes métropoles de l’ouest  après la destruction de leurs villages par l’armée turque et  pour la plupart sympathisants du PKK.

Ce triple assassinat  a provoqué un choc chez  les sympathisants du mouvement kurde – pas uniquement pro PKK .  On n’est plus dans les années 90 où les assassinats de militants kurdes ou d’extrême gauche n’avaient rien d’exceptionnels  dans les pays d’accueil des réfugiés. En France il me semble que le dernier assassinat ayant fait du bruit au sein des communautés venues de Turquie  est celui de Pasa Güven, leader du mouvement d’extrême gauche Dev-Sol qu’il venait de dissoudre, assassiné au printemps 1994 dans une rue du quartier St Denis, dans le 10 ème arrondissement de Paris  aussi. Un assassinat jamais élucidé.  Il était  kurde alévi, comme Sakine Cansiz et Fidan Dogan (Leyla Söylemez était quant à elle yézidie).

Et cette fois non seulement Sakine Cansiz  qui était sans doute la cible principale est  une figure historique  cofondatrice du PKK en 1978 et ancienne guérilla,  très respectée des militants,  mais les trois victimes sont des femmes. J’ai du mal à croire que les deux autres femmes assassinées n’auraient été que des sortes de victimes collatérales, ayant juste  eu la malchance de se trouver près de Sakine Cansiz au mauvais moment. Difficile d’imaginer que  Fidan Dogan au moins  n’était pas visée elle aussi, alors que le crime a eu lieu dans les locaux de l’association dont elle était la représentante en France.

Il me semble bien qu’une telle exécution constitue une première , ou en tout cas un fait rarissime. Ce alors que les femmes sont très présentes au sein du  PKK (un tiers des membres), qu’elles ont été nombreuses a avoir été tuées les armes à la main, voire en se transformant en bombe vivante ou, comme Sakine Cansiz et la députée  BDP  Gülten Kisanak, à avoir été  très durement torturées dans les prisons turques, notamment après le coup d’état de 1980,.  En Turquie où il y a eu des milliers  d’ exécutions extra judiciaires  dans les années 90 et où le PKK a aussi éliminé de nombreux « traîtres », dont Mehmet Sener (en 1991), le  fiancé de Sakine Cansiz (un assassinat auquel les services secrets syriens auraient prêté main forte)  les liquidations de femmes ne sont pas vraiment dans les mœurs.

Les sympathisants de l’organisation sont très fiers du courage des femmes du PKK. J’ai parfois déçu des sympathisants apocu en Turquie en leur apprenant qu’il n’y avait pas que dans le PKK que l’ on trouvait des femmes combattantes. En effet la forte implication des femmes dans le mouvement et surtout dans la lutte armée est considéré comme « une marque de fabrique ».  L’assassinat de femmes activistes kurdes à Paris – où elles étaient sensées être en sécurité a donc provoqué un choc immense.

Après la mobilisation samedi à Paris des Kurdes de la diaspora, il faut  s’attendre une mobilisation énorme mercredi à Diyarbakir, puis jeudi pour les funérailles de ces trois femmes. Lesfoules seront  sans doute aussi importantes, si ce n’est plus,  que celles qui avaient accueilli à Habur, la  frontière irakienne, puis à Diyarbakir la poignée de  combattants PKK descendus de Kandil  et autorisés à rentrer en Turquie  dans le cadre de l’ouverture kurde initiée par le gouvernement AKP durant l’été 2009. Une mobilisation qui avait crée un tel choc dans l’opinion publique et un tel tollé dans l’opposition notamment CHP, alors dirigé par Deniz Baykal, qu’elle avait mis fin à cette politique d’ouverture.

Le triple assassinat de Paris a eu lieu alors  que Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement AKP  venait d’annoncer l’amorce de discussions avec Öcalan, sorti en novembre dernier de l’isolement dont il était l’objet depuis plus d’un an pour mettre fin à une grève de la faim de ses sympathisants dans les prisons turques, juste à temps pour éviter que cette grève fasse des morts et que la rue kurde explose, ce qui dans le contexte de recrudescence des actions du PKK aurait été très dangereux.

L’annonce que  leur leader devenait un acteur d’un processus destiné à aboutir à une paix, ne pouvait  que provoquer l’enthousiasme des sympathisants de son mouvement. C’est déjà ce qu’ils  attendaient de  l’acilim (ouverture kurde) de l’été 2009. «  Tout le monde va s’asseoir à la même table pour discuter »c’est ce que j’ entendais dans les mariages d’Hakkari ou les cafés de Diyarbakir cet été là.  Mais négocier avec Öcalan, l’ennemi public numéro un, dont l’arrestation à la suite de son enlèvement  au Kenya en 1999 n’avait pourtant rien eu d’héroïque, avait été saluée comme  un événement  historique, était encore synonyme de pactiser avec le diable  pour une large  partie de l’opinion turque.

Mais en trois ans les choses ont bien changé. L’année dernière, la révélation  qu’il y avait eu des négociations secrètes entre le MIT, les services secrets turcs  et le PKK à Oslo, avant les élections de 2011,  n’a pas scandalisé l’opinion.  Et faire du leader du PKK un acteur dans un processus destiné à en finir avec un conflit qui dure depuis 30 ans et a repris de la virulence, dans un contexte international très tendu (Syrie, Irak, Iran),  depuis la fin de ces négociations fait presque  consensus. Le CHP dirigé par le dersimi Kemal Kiliçdaroglu soutient cette fois le processus (même si je doute que ce soit le cas de l’ensemble de ses sympathisants).  Seule l’extrême droite a exprimé son désaccord.  Même si on n’en est qu’au début de ce qui sera probablement un long processus semé d’embûches, il s’agit d’un véritable tournant historique.

J’ignore évidemment si ce triple assassinat est directement lié  à l’ouverture des discussions avec Imrali. Si c’est le cas, il a été rapidement organisé pour un assassinat d’un tel professionnalisme.  Peut-être l’a-t-elle  juste précipité. L’enquête, si elle aboutit – ce qu’il faut espérer – le dira. Mais il est certain que son objectif était de mettre la pagaille en Turquie et peut-être aussi  en France où vivent 250 000 Kurdes et qui n’est pas exempte de confrontations entre jeunes nationalistes kurdes et Turcs. Et sur ce point tout le monde est d’accord en Turquie. Et il n’est donc pas question d’interrompre le processus de paix amorcé. Au contraire.

La manifestation de protestation des sympathisants du mouvement kirde samedi à Paris n’a donné lieu à aucun débordement. En Turquie  aussi tout le monde, gouvernement comme BDP  a intérêt à ce que les manifestations ne dégénèrent pas en émeutes. Mais le risque de provocations en tous genre  est  élevé. Même s’il est probable que les organisateurs et probablement aussi  les forces de l’ordre (du moins il faut l’espérer) veilleront à tout faire pour  les éviter, la Turquie s’apprête à vivre deux journées sous haute tension.

Mais cela aurait été sans doute bien pire si les discussions avec Öcalan n’avaient pas  été entamées . La Turquie aurait pu craindre alors de violentes émeutes urbaines et une recrudescence d’actions violentes,peut-être des commandos  de femmes de PJAK, que le cessez le feu entre le PKK et l’Iran ont détourné du théâtre iranien. Il y a quelques mois 15 femmes PKK (sans doute PJAK) étaient tuées à Bitlis. Et à Paris c’est une de leurs icônes qui a été assassinée de plusieurs balles en pleine tête.