Selahattin Demirtas : nouveau leader de la gauche en Turquie et « super leader » des Kurdes

Demirtas nouveau leader de gauche

Comme le soulignent  des analystes turcs comme Nilüfer Göle ou Samim Akgönül , si Tayyip Erdogan  a été élu au premier tour à la présidentielle, l’autre vainqueur de cette élection est bien Selahattin Demirtas (HDP) qui  avec très peu de moyens a réussi à  convaincre 10 % des électeurs. Un bond de  50% par rapport aux suffrages que récoltait son parti le HDP/BDP  aux élections  provinciales du 30 mars dernier.

Melda Onur, députée CHP d‘Eskisehir,  vient de le qualifier de  nouveau  leader de la gauche. Et il est vrai que  celui qui se présentait comme le candidat de « tous les opprimés » pas seulement celui des Kurdes et des minorités sympathisants du BDP,  a su séduire bien au-delà de l’électorat traditionnel du parti kurde. Il a même  obtenu  14 % des suffrages dans les îles d’Istanbul  ( pour 9.2 et 220 000 voix supplémentaires dans  l’ensemble de la mégapole ) où on n’a pas l’air d’être des fervents de Recep Tayyip  Erdogan ( 28% des voix). En 2011 le BDP n’y obtenait que 5.3. Et je ne pense pas que les îles aient accueilli une importante  vague migratoire kurde depuis.

Une part des 1 million de voix supplémentaires par rapport au 30 mars (4 millions/3 millions)  est certainement  à attribuer aux  Turcs de gauche, qui pour la première fois ont voté pour un candidat  kurde HDP/BDP. Un phénomène qui ne fait que se confirmer d’ailleurs. En  2011 déjà des électeurs turcs de gauche désespérés par le CHP ou déçus par l’AKP que certains avaient rallié en 2007 (et sans doute une bonne part de la minorité chrétienne) avaient déjà choisi de voter  BDP. Dans les villes de l’ouest du pays,  les relations  entre associations kurdes  du réseau BDP et les autres acteurs de la société civile,  et surtout la candidature à Istanbul du très populaire Sirri Sürreyya Önder y avaient largement contribué (il fallait quand même qu’il y ait un Turc dans cette histoire d’amour – dirait un copain kurde qui naturellement exagère… )

Mais quelle part représentent-ils vraiment dans cette progression impressionnante, surtout en un laps de temps si court ( 5 mois) ? C’est en effet  dans les villes de l’Ouest et de la Méditerranée,  plus à gauche, certes, mais surtout  où les Kurdes sont nombreux à vivre,  qu’il vient de faire  les percées les plus significatives, comme à Istanbul, Mersin, AdanaIzmir et je n’oublie pas cette fois Gaziantep. Le parti kurde (HDP) y  est implanté de longue date, mais  avait du mal à s’imposer face aux puissants réseaux AKP.   Le  vote kurde n’y explique certainement pas à lui seul le score que Demirtas y  obtient (et qui sauf à Adana et Antep  n’y atteint pas 10%) Mais il est probable quand-même, que comme à Mus (province qui en mars dernier encore élisait un maire AKP et a voté cette fois à 62 % Demirtas),  de nombreux électeurs kurdes de l’AKP – et du  CHP pour les Kurdes alévis – y  aient choisi cette fois de  donner  leur voix à Selahattin Demirtas.

La province  de gauche Eskisehir quant à elle  n’a pas beaucoup contribué à l’émergence du nouveau leader de gauche : seuls 2.5% des électeurs y  ont voté  Demirtas  Peut-être par fidélité à son maire, que les militants du CHP avait plébiscité pour être leur candidat à la présidentielle…Mais il est probable aussi que le profil du candidat de la gauche n’y ait pas trop plu.

Hopa sur la Mer Noire, d’où était originaire le chanteur laze Kazim Koyuncu continue à résister au César de Kasimpasa. Elle a donné 4.5% de ses voix au candidat kurde. Une véritable  anomalie dans cette région où Recep Tayyip Erdogan (Rizeli de Kasimpasa) est plébiscité  : 80% des voix à Rize ou à Bayburt où seuls… 0.75% des électeurs ont voté pour ce PKK de Selahattin Demirtas.

Selahattin Demirtas, président du HDP
Selahattin Demirtas, Diyarbakir

Mais c’est surtout dans les 11  provinces kurdes déjà acquises au BDP ( pour 10 d’entre elles), qu’il a fait exploser les scores déjà très honorables que son parti y avait obtenu en mars dernier. Dans 7 provinces, il obtient plus de 60 % des voix,  confirmant que le parti kurde est le principal bénéficiaire du processus de paix. Celui-ci a contribué à une « réconciliation » entre Kurdes, qui avaient été  déchirés par des années de sale guerre. Un phénomène qui était déjà bien entamé, mais que cessez le feu et promesse de paix ont accéléré.  Une « réconciliation » déjà réalisée  à Yüksekova où cela fait belle lurette que même les villages korucu (gardiens de villages utilisés comme supplétifs par l’armée) votent massivement pour le parti kurde. Ou à Roboski ( Uludere ) où ils  n’avaient  pas attendu le massacre de 33 petits  contrebandiers par les F16 de l’armée turque pour le faire.

Zeydan rallie le BDP Hakkari 2
La famille Zeydan (clan Piyanis) rallie le BDP Hakkari 3 décembre 2013

En décembre dernier à Hakkari, la ville qui avait élu Selahattin Demirtas comme député en 2011,  c’est la famille du longtemps indéboulonnable député CHP,  DYP puis AKP Mustafa Zeydan  (décédé il y a peu), et avec elle son asiret  (clan) des Piynaşi, qui déclarait son ralliement au BDP dans une cérémonie solennelle à laquelle participaient les maires de toutes les communes de la province et assistaient des milliers de personnes.  Le nouveau « chef  » du clan y a souligné que c’est l’appel à faire la paix  lancé par Abdullah Öcalan qui a motivé cette décision. Elle avait commencé par une cérémonie funéraire (mevlit)  donnée en souvenir de 2 membres de la famille,  tués dans le PKK. L’événement  était d’une telle importance qu’il a donné lieu à 120 commentaires sur larticle des Yüksekova Haber.

Cette » réconciliation » entre Kurdes, auquel « le Parti »  a largement contribué (et bien sûr l’AKP, qui est parvenu à imposer un cessez le feu bilatéral à l’armée et à mettre  Öcalan au centre du processus de paix)  a permis au BDP de conquérir des places fortes AKP comme Mardin ou Agri. puis à Selahattin Demirtas de s’y imposer largement.

La guerre que les jihadistes font aux Kurdes d’Irak et de Syrie et à laquelle prennent part de nombreux combattants kurdes de Turquie et d’Iran ainsi que la tragédie des Chrétiens et surtout des Kurdes yézidis au Sinjar dont le sort est encore pire, vient  encore de renforcer cette fraternité. A mon avis, la possibilité de maintenir ce bon résultat lors des prochains scrutin et, surtout   de le faire progresser au-dessus de la barre des 10% (qui permettrait à l’HDP de se présenter en tant que parti et d’au moins tripler son nombre de députés) dépendra sans doute encore  davantage de la façon dont évolueront les relations entre factions kurdes en Irak et en Syrie que de la gauche turque.

Les résultats du 10 Août montrent aussi que le parti kurde ne se  limite plus à être  « un parti régionaliste », comme le qualifiait à juste titre Jean François Pérouse il y a une dizaine d’années, dans un article d’une revue dont j’ai oublié le nom.  Il devient un parti d’envergure nationale. Ou du moins de l’espace national où les Kurdes  sont implantés depuis les grandes migrations des années 80-90. Il a  fallu pour cela  qu’il sorte d’abord  de la semi clandestinité où les interdits successifs l’ont longtemps contraint  à rester  et qu’il soit  intégré dans le jeu politique national.

C »est une réforme constitutionnelle  de l’AKP, rendant plus ardue la dissolution d’un parti, qui l’a permis. Elle était surtout destinée il est vrai  à défendre le parti gouvernemental  après les menaces qu’avaient  fait peser sur lui les attaques de la Cour Constitutionnelle en 2007 . Le parti kurde en a profité. Et les grandes rafles d’élus et de cadres BDP (ainsi que de nombreux syndicalistes trop souvent oubliés) destinées à le laminer,qui ont suivi deux ans plus tard  n’ont  réussi qu’à souder davantage son électorat. « Et à  favoriser le renouvellement des cadres » ajoutait un ami kurde qui connait bien le sujet.

Le barrage de 10% qui avait été instauré pour empêcher le parti islamiste et surtout  le parti kurde d’entrer  au Parlement,  n’a jamais été supprimé par contre.  L’AKP espérait bien qu’aux élections de  2011 il constituerait aussi un barrage contre le MHP, ce qui lui aurait permis  d’obtenir les 2/3 de députés nécessaires pour élaborer une nouvelle Constitution maison. Pari raté : le parti d’extrême droite avait obtenu plus de 10% des suffrages.

Les Kurdes de leur côté  avaient renoncé  à leurs alliances improductives (pour les uns comme les autres)  avec des partis de la gauche turque et choisissaient de présenter des candidats indépendants. Il a fallu  qu’ils apprennent à s’organiser et à discipliner leur électorat (et surtout leurs candidats, qui lors de la première expérience avaient parfois eu tendance à aller à « la pêche aux voix » dans le pré carré du voisin). Mais après un semi échec en 2007, 36 députés étaient élus à l’Assemblée de 2011. Le mouvement  avait commencé à devenir celui des Kurdes,  des minorités et de la gauche turque, en présentant quelques députés issus de mouvements kurdes non  PKK, comme Şerafettin Elci ; de la gauche turque  comme Ertuğrul Kürkçü et  Sirri Surreyya Önder, ou  Erol Dora, le premier député chrétien syriaque à siéger dans une Assemblée depuis la fondation de la République turque.

Des élus en prison préventive  n’ont pas été autorisés à y  siéger, et une condamnation opportune avait donné le siège remporté haut la main par Hatip Dicle à Diyarbakir à une députée AKP. Mais la voix du mouvement kurde  pouvait commencer à se faire entendre à Ankara,  au cœur de la République .

Au moins autant qu’une ouverture à la gauche turque, c’est ce double mouvement de réconciliation entre Kurdes et d’ouverture  à  l’espace national où les Kurdes sont implantés,  qu’a sans doute su incarner et porter  Selahattin Demirtas.

S’il est sans doute  devenu le nouveau  leader de la gauche en Turquie, ce qui reste à confirmer, il est en tout cas bien  devenu le « super leader » des Kurdes (et des minorités).

J’ignore si c’était ou non le candidat favori de l’autre leader des Kurdes, Abdullah Öcalan ou  si ce choix lui a été imposé par « le Parti » (et Qandil), où beaucoup craignaient que le HDP ne devienne un parti turco kurde (c’est à dire dominé par la gauche turque). Ce qui est certain c’est que le parti kurde, au sein duquel pendant longtemps la (très) stricte discipline de parti primait  sur les individualités et où  la seule personnalité autorisée à  s’affirmer  (à rayonner plutôt) était son fondateur  Abdullah Öcalan,  devient un parti moderne. Cette évolution est  la conséquence logique de  la sortie du parti kurde de la semi clandestinité.

Est-ce que « le patron des Kurdes », comme disait une gamine de Rennes,  qui n’a pas de dauphin (et ni femme, ni neveu pour le seconder) acceptera ce partage de leadership ?  Après tout la  bi-présidence est devenue un mode de gouvernance au sein du BDP. D’ordinaire avec un(e) représentant(e) des deux sexes, mais il peut bien y avoir quelques entorses. (Possible par contre  qu’il aurait préféré  partager la tâche avec un(e) « moins kurde » que lui  ).

Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van
Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van

Et au  sein d’une  génération, qui comme Selahattin Demirtas,  était encore enfant lors du coup d’Etat de 1980 et à peine adolescent en 1984,  d’autres  personnalités fortes émergent et  s’affirment à la tête de certaines grandes municipalités, comme Bekir Kaya à Van.

 

« Au BDP, on vote pour le parti, si le parti te présentait, tu serais élue » me disait une copine de Diyarbakir avant les élections du 30 Mars. A Hakkari,  j’avais peut-être  une petite chance d’être élue (ce sera peut-être différent aux prochaines municipales). Mais à Van, j’aurais sûrement fait les beaux jours du candidat AKP.  Comme ça au moins la ville de Van est bien gérée.

Selaahttin Demirtas,  député de Hakkari
Selahttin Demirtas, député de Hakkari

Cette génération qui a commencé à militer en pleine  guerre sale ,  est souvent plus méfiante vis à vis de la gauche turque. Non sans quelque raison. C’est tout juste si  certains intellectuels de gauche turcs « pro kurdes » ne les qualifiaient pas de « vendus à l’ AKP » et de fossoyeurs de la démocratie,  il y a quelques semaines encore.

Peu  après la désignation de Demirtas comme candidat du HDP à la présidentielle, la journaliste turque « pro kurde »  Nuray Mert le qualifiait de « candidat faible », qui selon elle aurait été imposé à Öcalan par l’AKP Elle ne dit pas si Riza Turmen (député CHP d’Izmir)  était  le « candidat fort » qu’Apo  aurait préféré . Elle, c’est probable. Mais les Kurdes de Mus auraient certainement  continué à voter Erdogan.

 

 

 

 

Selahattin Demirtas : la force tranquille des Kurdes –

demirtas en familleLa première élection du président de la Turquie au suffrage universel ne m’a vraiment pas passionnée. Avant tout  car je n’aime pas la personnalisation du pouvoir  qui accompagne ce mode de scrutin. Pas plus en France qu’en Turquie. Je trouve bien plus saine la démocratie allemande.

Résultats   : Erdogan : 51.8 %;  Ihsanoglu : 38.4% , Demirtas 9.8 %.

% de votants : 74%.


Recep Tayyip Erdogan l’emporte donc cette fois encore.  Il devient  comme maintes fois annoncé le douzième Président de la République de Turquie.  Mais on ne peut pas parler de plébiscite pour le premier à l’être au suffrage universel.  Et c’est naturellement Selahattin Demirtas qui a crée la surprise. Enfin, pas pour moi. Je m’attendais à ce qu’il atteigne (presque) les 10%.

Les sondages les plus favorables créditaient à Demirtas  9% des suffrages. La plupart ne lui accordaient pas 8%.  Il frôle le fameux barrage  des 10 %,  alors qu’ aux élections du 30 mars dernier, son parti le HDP  obtenait  6.5 % des suffrages.. Près d’1 électeur sur 10 a voté pour lui   à Istanbul -13 % dans la circonscription de Beyoglu.  Il a été le candidat d’une partie de Gezi. Comme d’ une partie de la gauche turque, des Alévis et des Chrétiens dont beaucoup étaient déjà électeurs, militants ou élu(e)s du BDP.

Yusuf Yerkel s'acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma
Yusuf Yerkel s’acharne sur un mineur protestant après la catastrophe de Soma

C’est sans surprise Ihsanoglu ( 50 % ) qui l’emporte dans le bassin minier de Soma. Mais Erdogan y récolte quand-même 47 % des suffrages. Mieux qu’aux élections municipales du 30 mars dernier où l’AKP avait emporté la mairie avec 43% des suffrages (le second parti avait été le MHP). Bon, des conseillers peuvent se défouler sur  des mineurs en colère après une catastrophe minière (301 tués  ), bien muselés par des militaires. Cela ne scandalise pas tant que cela. Les réseaux AKP n’ont sans doute pas chômé non plus dans ce district ensuite. Par contre au moins dix mineurs sont morts dans les mines de Turquie depuis.Dans l’indifférence habituelle. L’émotion, aussi sincère et forte soit-elle ne remplacera pas de bons syndicats.

Il n’y a pas que moi que cette élection « historique » n’a pas passionné. 27 % des électeurs ont boudé les urnes, ce qui est inhabituel dans un pays où on  rate rarement un rendez vous électoral. Il y a quelques années encore il faut dire, l’absence « d’esprit civique » était passible d’une amende assez élevée. Ce n’est plus le cas. Et visiblement, à la différence de 2007, une partie de l’électorat a choisi  cette fois de ne pas interrompre ses vacances post Ramadan pour remplir son devoir électoral.

Il faut dire que  les citoyens de Turquie ont déjà donné le 30 mars dernier, lors d’une élection municipale et provinciale transformée en plébiscite par Recep Tayyip Erdogan. Leur forte mobilisation s’était soldée par une déception pour l’opposition CHP,  qui avait sauvé Izmir (ce qui n’était pas gagné avant Gezi et le dévoilement des affaires de corruption), mais n’avait pu  gagner les 2 grandes places fortes AKP Istanbul et Ankara. Certes  le parti gouvernemental dispose de moyens bien supérieurs à ceux de  ses opposants. Mais  le CHP a le don pour les campagnes ratées…et les candidats boiteux. Et l’alliance, comme  le candidat commun présenté par le  CHP/MHP (extrême droite) n’avait pas de quoi enthousiasmer. Si elle veut pouvoir gagner des élections, il va quand-même falloir que l’opposition CHP se décide à présenter des candidats et un projet crédibles.

Avec 6 fois moins de moyens qu’Ihsanoglu et 50 fois moins qu’Erdogan, Demirtas parvient bien à progresser. Mais dans un pays où la majorité de la population a moins de 30 ans, présenter un candidat comme Ihsanoglu face à l »animal politique qu’est Erdogan, franchement…

Selahattin Demirtas incarne quand-même  davantage la modernité. Quant à l’AKP, si elle n’a rien de mieux à offrir qu’un Yusuf Yerel aux dents longues et aux coups de pieds faciles  comme jeune garde montante,   la nouvelle génération AKP ne promet pas pour sa part une modernité très rassurante.

Carte des résultats électoraux 10 août 2014
Carte des résultats électoraux 10 août 2014
carte des résultats électoraux 30 mars 2014 turquie
Carte des résultats électoraux du 30 mars 2014 Turquie.

L’élection du 30 mars avait déjà constitué  une belle victoire pour l’opposition kurde par contre. Dans les provinces kurdes, c’est le BDP  qui avait été le principale bénéficiaire du processus de paix. Outre 3 nouvelles provinces (Mardin, Bitlis et Mardin), il avait emporté de nombreux districts (ilçe), comme Erçis dans la province de Van.

Pourtant l’AKP n’avait pas lésiné sur les moyens lorsque cette ville (AKP) avait été l’épicentre d un fort séisme en novembre 2011. Le maire BDP de Van, elle aussi durement frappée,  avait même été laissé à l’écart de la cellule de crise. Mais il faut croire que la population n’a pas plébiscité TOKI, qui s’est chargé  de la reconstruction.  A Van, la seule personne qui m’ait dit du bien de ces fameux logements TOKI, est un chauffeur de taxi qui n’en avait pas bénéficié.

Selahattin Demirtas, l’ancien vice-président du BDP, et le candidat HDP  de cette première élection n’est pas seulement celui de l’opposition kurde . Il l’a assez répété pendant sa campagne. Il était le candidat de la Turquie de gauche. Et les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour lui ne sont pas tous  kurdes.  Mais c’est aussi le candidat des Kurdes (enfin de l’électorat BDP ). Certains Turcs de gauche le regrettaient  qui auraient préféré que le  candidat  HDP soit issu d’un autre mouvement , ce qui aurait probablement eu pour résultat de déboussoler l’électorat BDP. Et de signer le déclin du mouvement kurde.

Et ce qu’aurait aimé le DHKP-c dont des militants comme d’autres énervés d’extrême droite s’en sont pris à des stands électoraux de Demirtas pendant la campagne, je n’en sais rien.

Mais qu’un candidat kurde, issu de la branche politique du PKK , soit un des 3 candidats à la première élection présidentielle en Turquie sans que cela ne provoque de tollé général, en dit long  sur les changements qui s’opèrent  en Turquie.  Et  le score qu’il obtient est important  Pour que la gauche ait une voix qui puisse peser. Et  pour pouvoir peser dans les négociations du processus de paix.

Certains accusent les Kurdes d’être prêts à soutenir Recep Tayyip Erdogan dans son projet de système présidentiel (en échange d’un régime de semi-liberté pour Öcalan)  mais si un régime présidentiel à l’américaine, c’est à dire dans le cadre d’un système fédéral, leur conviendrait sans doute,  j’ai un peu de mal à les croire prêts à soutenir un président bonapartiste.

En tout cas s’il y en a un que les résultats du scrutin doit satisfaire, c’est bien Demirtas.  En cas de second tout, ‘il n’aurait probablement  pas donné de consigne de vote, laissant le choix à son électorat BDP  de voter Erdogan (Ihsanoglu n’ayant aucune chance) ou de s’abstenir. Mais l’élection au premier tour  d’Erdogan avec une faible majorité était certainement  le meilleur scénario envisageable en prévision des négociations à venir. Et au moins plus aucune « voix de gauche »  ne peut accuser les Kurdes/BDP de  traitres à la démocratie…

« Voter pour moi, c’est voter Barzani » avait déclaré Erdogan lors de son meeting à Diyarbakir. Barzani, pour sa part, n’a pas l’habitude de donner de consignes de vote aux électeurs kurdes de Turquie. Et après le 30 mars, il avait salué les victoires de l’AKP ET du BDP.  Mais ses relations houleuses avec le PYD syrien avaient été une des  raisons d’un (relatif) recul du BDP dans certaines provinces comme  Hakkari  où il n’avait récolté « que »  65% des suffrages, contre 81% aux précédents scrutins. Un résultat qui pouvait encore faire rêver le CHP.

Seulement  ce ne sont pas les forces spéciales turques qui actuellement viennent en aide aux peshmergas de Barzani. Ce sont les gerilla du PKK et les PYD syriens qui sont venus à leur  rescousse contre l’État islamique. Les soldats turcs, par contre ont fait le coup de feu il y a quelques semaines à peine contre un groupe de guérillas PKK  qui tentaient de franchir la frontière syrienne, alors qu’ ils venaient de prêter main forte aux Kurdes syriens qui s’affrontent contre les mêmes jihadistes (les PKK se déplaçaient peut-être d’un canton à l’autre). Contre des  contrebandiers avait d’abord déclaré le gouverneur d’Urfa , des YPG a ensuite rectifié Erdogan. Mais armée comme commandement de Qandil ont tenu  au moins le même discours.

Quelques jours avant l’union sacrée des combattants kurdes contre l’Emirat islamique, que certes Erdogan pouvait difficilement anticiper, ça tombait  mal de tenter la carte Barzani.

Et si une partie des électeurs  ont  préféré rester sur les plages ou en villégiature  dans le  village d’origine,  dans les provinces kurdes, on n’a pas déserté les urnes, par contre.

Résultats  dans les provinces kurdes : le raz de marée Demirtas

Les 4 millions d’électeurs qui ont voté pour Demirtas ne sont certes pas tous Kurdes. Mais dans les provinces kurdes il fait un tabac.  A part à Bitlis où Erdogan l’emporte cette fois, les résultats de  Demirtas confortent  largement  l’ancrage du BDP dans les provinces emportées aux élections provinciales du 30 mars. Mais s’il perd Bitlis, il gagne par contre la province de Mus. Et dans toutes les  autres provinces, les scores dépassent allègrement ceux obtenus lors  de l’élection du  30 mars.  Dans 7 des 11 provinces où il l’emporte, c’est avec plus de  60% des voix.

Selahattin Demirtas confirme qu’il est bien devenu un leader incontesté avec lequel il va falloir compter.  Un phénomène plutôt nouveau pour le BDP kurde, la branche mère du HDP, dont le seul  leader est (ou devait être?) Öcalan. Un leader sans dauphin jusqu’ici il est vrai.

Un candidat soutenu par l’extrême droite n’avait évidemment aucune chance près de l’électorat kurde . A l’exception de  la province de Tunceli, les scores d’Ihanoglu n’atteignent même pas 4%. Les malheureuses voix qu’il y récolte  doivent venir des forces armées et de fonctionnaires.

 

Hakkari : Demirtas : 81.5 % (Erdogan 16.5 % -Ihsanoglu 2 %)

Sans surprise, Demirtas est plébiscité dans la province dont il est, ou plutôt était,  le très populaire député. Il obtient même  63 % des voix dans la circonscription de Semdinli, près d’un électorat réputé « dindar » (religieux) et surtout pro barzaniste.

92 %  à Yûksekova ! J’en connais un qui va être content.  Il trouvait les 86 % du 30 mars, un recul inquiétant. Seules Lice et Baskale  réussissent à faire encore mieux avec 95%. Encore un petit effort et il n’y aura même plus besoin de voter dans ces bastions.

Diyarbakir: Demirtas : 63 % (Erdogan  35.8 % – Ihsanoglu 2.2 %) – Barzani – qui n’était d’ailleurs pas candidat- est donc en net recul par rapport au 30 mars (de près de 10 points)

Agri : Demirtas : 61.5%  (Erdogan 32.2 %) Il faut espérer qu’ils ne vont pas de nouveau recompter 14 fois les résultats ! C’est même mieux que le 1er juin. L’AKP avait eu la bonne idée de demander l’annulation du premier scrutin…pour  se prendre une raclée.

Mardin :  Demirtas 61 %  (Erdogan 36.7, Ihsanoglu 2.5). Ahmet Turk y avait remporté la mairie précédemment AKP avec 52% des voix.

Bitlis : Demirtas 43.6, (Erdogan 52.2,  Ihsanoglu 4.2) .

Bitlis  province conquise par le BDP  le 30 mars dernier, a donc  cette fois voté majoritairement Erdogan. Par ilçe les résultats montrent même des résultats inverses au 30 mars : au  merkez (ville de Bitlis) ou à Hizan où le BDP l’avait emporté, cette fois  Erdogan est en tête. Par contre à Tatvan dont la mairie était passée AKP, c’est Demirtas qui l’emporte. Comme quoi la personnalité du (candidat) maire avait plus d’importance qu’on ne  le prétendait d’Ankara ou d’Istanbul. Mais  d’autres facteurs liés aux sociétés et aux réseaux locaux doivent aussi expliquer ce mystère.

Tunceli (Dersim): Demirtas 52, 5% (  Erdogan 14.5%,  Ihsanoglu 33%).

Demirtas l’emporte donc chez Kiliçdaroglu,  le président du CHP, et avec 10 points de plus que le maire BDP, élu en mars dernier.  Mais une (assez  forte) minorité de  Kurdes/Zaza  alévis a voté pour le candidat CHP/ MHP.  A Bulam (Pinarbasi ) une kasaba alévie  de la province d’Adiyaman où Demirtas l’emporte avec 60% des voix, Ihsanoglu récolte 25% des suffrages.

Van : Demirtas 55%  (Erdogan 42.3, Ihsanoglu 2.8)

Sirnak : Demirtas 83.2 % (Erdogan 14.8%, Ihsanoglu 2).

Demirtas y fait l’unanimité.  Encore mieux qu’à Hakkari. Sirnak est la province où il a obtenu son meilleur résultat. A Uludere, il frôle les 90%.   En mars le maire BDP de Sirnak, Sehat Kadirhan , avait été élu avec 60% des voix.

Siirt  (chez madame Emine Erdogan) : Demirtas 54%      (Erdogan 42.5 , Ihsanoglu 3.4).  4 points de plus qu’en mars pour Demirtas  dans la province qui avait élu le député Tayyip Erdogan en 2002.

Batman : Demirtas 60 %   ( Erdogan 38.5 % , Ihsanoglu 2 ). 5 points de plus que le candidat BDP le  30 mars,  alors que les électeurs de Huda-Par (ex Hizbullah) – 8% des voix le 30 mars-  ont certainement voté  Erdogan.

Igdir : Demirtas 45.3%  ( Erdogan 28 %,  Ihsanoglu 26.1 %).

Mus : Demirtas 62 % (Erdogan 34 %Ihsanoglu 3.2). Là c’est la grosse surprise.  L’AKP l’avait emporté dans cette province en  30 mars dernier.

Ailleurs dans la région :

Demirtas obtient 33% des voix à Kars et 30.5 %  à Bingöl (65%  Erdogan) – où il améliore les résultats du BDP de 5 points –  et  23%  à Ardahan

A Urfa il obtient 26 % des voix (68.5% Erdogan) et l’emporte à  Ceylanpinar, Suruç et Halfeti. Il réussit moins bien qu’Osman Baydemir qui avait récolté 30 % des voix aux élections municipales de Mars. Harran a voté à 95% pour Tayyip Erdogan . Je présume  le record en Turquie.  Au  moins dans ce district arabe (ex MHP) d’Urfa, la politique syrienne de l’AKP doit être appréciée.

Sans surprise c’est à Elazig et à Adiyaman qu’Erdogan remporte ses plus grands succès dans la région (près  de 70%). Demirtas y obtient respectivement 10.8% et 15.3% des voix.

Les percées ailleurs en Turquie :

Demirtas remporte plus de 9% des suffrages à  Istanbul , 10.5 % à Adana ,  8% à Mersin (où vivent de nombreux Kurdes mais où existe aussi une vieille tradition d’extrême gauche) et  7% à  Izmir. Il fait aussi une percée à Manisa  ( 5.5 %) et à Antalya (où sans surprise Ihsanoglu l’emporte). avec 5.3 % suffrages contre 2.5 % aux précédentes élections, sans doute surtout  près des Kurdes nombreux à y vivre, mais qui y votent majoritairement AKP (ou CHP pour les Alévis)

Il n’obtient que 3.7 % des voix à Ankara, et 2.3 dans la province de gauche Eskisehir. Et sans surprise dans le reste de l’Anatolie pro AKP , il reste quasi invisible. La palme allant à Bayburt : 0.75 qui a plébiscité Erdogan (80.2). Sur la mer Noire,  le bastion de gauche Hopa continue « à résister à l’envahisseur » et  au Sesar de  Kasimpasa : il donne 4.3 à Demirtas (une anomalie dans cette région)

Autre province AKP, Maras donne 4.5 % de voix à Demirtas. 7.8 à Elbistan, dont les Kurdes alévis qui y vivaient doivent être 10 fois plus nombreux à Istanbul et dans l’UE, notamment en France. Le district qui lui a donné le plus de voix, sans surprise est Pazarcik : 18.5%.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Urfa : la colère d’Osman Baydemir, état d’urgence à Ceylanpinar

viransehir permanence AKP en flammesCe n’est pas le calme après la tempête, en Turquie. Aux fortes tensions de la campagne électorale succèdent celles des lendemains d’élection où accusations de fraude et contestations des résultats se sont multipliées. A Istanbul et surtout Ankara où le résultat est très serré entre AKP et CHP, le dépouillement s’est poursuivi pendant plusieurs jours.

Avec ces lendemains d’élection, les médias qui s’étaient focalisés pendant la campagne sur le « vote de confiance » à Tayyip Erdogan et les deux principales métropoles du pays, semblent réaliser que les enjeux sont aussi locaux dans une élection municipale. Fraude ou non, cela n’aurait sans doute pas changé grand chose au score général (44 % pour l’AKP). Par contre, cela a pu donner un petit coup main pour faire tomber certaines municipalités dans l’escarcelle AKP, là où des résultats étaient serrés.

Alors que la confiance n’était déjà pas au rendez-vous, les coupures d’électricité qui ont plongé une partie du pays dans l’obscurité lors du dépouillement n’ont évidemment pas arrangé les choses.

Taner Yildiz le chat est entré

Dès le 1er avril Taner Yildiz, le ministre de l’énergie avait déniché les coupables de ces actes de sabotage. Mais c’est à croire que son intention était de lancer la mode du poisson d’avril en Turquie, même si c’est à un autre animal que son nom risque de rester associé: il révélait en effet qu’un chat aurait pénétré par effraction dans les transformateurs, à la même heure, dans la moitié des provinces du pays. Un gang de chats drôlement bien organisé.

Les coupures ont été si nombreuses qu’il fallait bien fournir une explication et difficile d’accuser un état parallèle ou l’action malveillante d’une puissance étrangère, alors que l’AKP est le principal vainqueur de ces élections. Ceux qui ne demandent qu’à croire l’ont sans doute avalée (en évitant de trop penser à ce qu’ils avalent).

Il a encore quelques années ce sont les partis qu’on interdisait en Turquie, le parti kurde surtout. En 2008 une procédure avait même été lancée pour interdire l’AKP, sans que cela ne chagrine beaucoup l’électorat kémaliste. Depuis une réforme constitutionnelle a rendu la démarche moins aisée. Mais cette vieille habitude d’interdire les partis de « traîtres » explique sans doute qu’un ministre puisse balancer cette histoire de chat sans que son propre électorat ne s’émeuve aussi.

Qui a coupé l'électricité  30 mars 2014 Turquie Birgün

Naturellement les médias d’opposition et les réseaux sociaux, toujours aussi malveillants, se sont déchaînés. Le journal BirGün a révélé les noms des compagnies d’électricité dont les transformateurs auraient été l’objet une invasion le 30 mars au soir. La compagnie MERAM à Istanbul (où la rive européenne avait été plongée dans l’obscurité) propriété du groupe Cengiz Alarko, heureuse bénéficiaire de gros marchés publics comme celui du troisième aéroport d’Istanbul, fait partie du lot. Ahmet Cengiz, son PDG a été mis en examen dans les affaires de corruption qui ont frappé le milieu AKP depuis le 17 décembre. Il n’a peut-être pas fait exprès de laisser la porte ouverte aux chats, mais une victoire AKP à Istanbul doit arranger ses petites affaires.

A Hasankeyf, dans la province de Mardin, la bourgade a été plongée dans l’obscurité juste en fin de dépouillement, alors que le BDP devançait l’AKP de quelques voix. Après une plongée dans l’obscurité, le résultat était inversé. Un hasard, alors que la construction d’un barrage hydroélectrique doit noyer ce qui est un des plus beaux sites archéologiques du Kurdistan turc est déjà entamée.

En bleu gris les municipalités BDP
En bleu gris les municipalités BDP

Le BDP, le parti kurde, qui n’intéressait pas beaucoup pendant la campagne, est aussi le grand vainqueur de cette élection. Apparemment, c’est lui qui récolte le plus les dividendes du processus de paix. Il ne se contente pas de conforter ses positions en conservant les 8 provinces qu’il dirigeait déjà : Diyarbakir, Tunceli, Igdir, Batman, Van, Siirt Sirnak, Hakkari. Il a aussi conquis 3 provinces AKP : Mardin Bitlis et Agri, ainsi que de nombreux districts. Toutes les provinces frontalières avec l’Iran et l’Irak (et avec leurs territoires kurdes) sont désormais entre les mains du parti kurde. Et la province de Mardin est frontalière avec la Syrie (et certains districts de Rojava, les districts kurdes syriens autonomes). Heureusement, que le parti kurde n’a pas emporté Urfa !

Est-ce ce qui tracasse le gouvernement AKP ? En tout cas il n’a pas l’intention de céder Agri, où le résultat a été serré (250 voix d’écart). La commission électorale locale a autorisé 15 fois le recompte des voix, et à chaque fois le BDP en est sorti vainqueur (même si bizarrement, l’écart s’est amenuisé entre chaque recompte, à l’avantage de l’AKP). On peut peut-être croire à Rize ou Maras que c’est une bonne façon de relancer le processus de paix, mais à Agri, c’est la colère. Et ça ne devrait pas s’arranger : le scrutin vient d’être annulé. Retour aux urnes le 1 juin.En attendant bonjour l’ambiance.

agri-ohal-bolgesi-oldu

A Ahlat (Bitlis), il a suffit de recompter les voix 4 fois pour faire passer la victoire du BDP à l’AKP ! 

Pas de recompte des voix par contre quand c’est le BDP qui conteste une victoire AKP, comme à Gevas (Van),  Hasankeyf (Batman) ou Birecik et Ceylanpinar dans la province d’Urfa. Du coup les victoires ont été célébrées dans toute la région, mais la rue s’y embrase aussi.

Ceylanpinar protestations avril 2014

Et c’est à Urfa que ça barde le plus fort. Osman Baydemir, le candidat BDP n’a finalement emporté que 30 % des suffrages contre le gouverneur Celahattin Güvenç (61%) Certes, il a doublé les résultats du BDP, mais je m’attendais à ce qu’au minimum il frôle les 40 %.

De toute évidence, l’AKP a mis le paquet pour assurer son emprise sur la province. Un gouverneur-candidat, aussi peu charismatique soit-il, ne présente pas seulement l’avantage d’assurer d’être un maire fidèle serviteur de l’État. Il a aussi à sa disposition les moyens de cet État, ce qui peut être utile, entre autre quand on cherche à se faire des alliés.

A l’échelle des districts, le résultat est éloquent : le parti kurde a réussi à conquérir Halfeti et Bozova (qui était la seule municipalité AKP) et il conserve Viransehir (où les voix ont aussi été recomptées à la demande de l’AKP) ainsi que Suruç. Mais l’AKP qui ne dirigeait qu’une municipalité de district a remporté tous les autres. Les autres partis comme le SP (qui dirigeait 3 municipalités) ont été laminés. Siverek, la citadelle Bucak est tombée: le maire sortant Ali Murat Bucak (Parti Démocrate) n’obtenait  que 29 % des voix.

Şanlıurfa_districts

Et surtout le district de Ceylanpinar a dorénavant une municipalité AKP, ce qui ne peut que faire l’affaire des autorités. Le district kurdo (2/3) -arabe (1/3)  situé sur la frontière syrienne est mitoyen du district kurde syrien  de Serekaniye.

Mais Ismail Arslan, le maire sortant BDP accuse l’AKP de fraude électorale massive, (annulations et destructions de bulletins favorables au BDP, et même votes d’étrangers. C’est une rumeur qui court en Turquie que des réfugiés syriens auraient obtenu la nationalité turque afin de prêter main-forte à l’AKP. J’ignore jusqu’à quel point elle est fondée, mais ce n’est sûrement pas le rêve de la grande masse des réfugiés de devenir l’enjeu de querelles intérieures.)

Urfa Ceylanpinar AKP mendereatilla

Le BDP accuse le maire élu Menderes Atilla d’être proche de la fraction syrienne Al Nusra, affiliée à El Qaida. Le maire dément et assure que tous ses amis syriens sont des braves résistants de  l’ASL. Et  il faut dire que  le combattant syrien de la photo a une tête de méchant tellement parfaite, que cela en  devient presque suspect.

menderes atilla chanteur syrienCe chanteur syrien en visite à Urfa serait lui aussi un membre d’Al Nusra selon les médias.

Le riche homme d’affaires arabe  est un transfuge du Parti Démocrate sous l’étiquette duquel il était déjà candidat pour la municipalité en 2009 (il avait obtenu 36 % des voix, contre 44 % pour le BDP, loin devant l’AKP- 14%) Et le parti de Tansu Ciller est connu pour être celui des coups foireux  et, dans l’est du pays pour ses liens avec la contre guérilla. Son frère aîné Mehmet Atilla a été maire du district entre 1983 et 1994.

Et comme dans toutes les guerres, il y a aussi des profiteurs de guerre dans ce conflit. Même si les beaux textiles venus discrètement de Syrie ont disparu du marché d’Urfa, des activités de contrebande bien plus lucratives doivent être florissantes.

Ceylanpinar Atilla Menderes garde rapprochée

Combattants d’Al Nusra comme l’affirment certains médias ou gros bras de çete de Ceylanpinar  le nouveau maire s’y balade avec des types armés :  des korucus (protecteurs de village)  selon  des  sites kurdes.

Dès l’annonce des résultats, la colère des sympathisants du parti kurde explosait Et depuis une semaine l’état d’urgence est instauré à Ceylanpinar  où les journalistes ne sont pas les bienvenus :  le journal Evrensel fait état de plusieurs garde à vue.  Les élus du BDP non plus.

ceylanpinar Atilla Menderes sacrifice chameau

Atilla Menderes a fêté sa victoire en sacrifiant un chameau devant la mairie, ce qui n’est pas vraiment une coutume républicaine. Pas de quoi non plus instaurer  un climat plus serein, d’autant que cela barde fort juste de l’autre côté de la frontière entre combattants djihadistes  et YPG kurdes.

Urfa Birecik protestations  enfant blessé

Colère de la rue aussi à Viransehir et à Birecik. Un garçon de 15 ans y a perdu un œil, comme d’habitude à cause d’une grenade lacrymogène lancée malencontreusement à tir tendu.

Viransehir permanence AKP détruite avril 2014

Les permanences AKP sont particulièrement visées. Celle de Viransehir a été 2 fois la proie des flammes.

Baydemir colère Urfa image Urfa Haber

Osman Baydemir est resté discret (au moins médiatiquement) pendant plusieurs jours. Mais quand l’avocat s’est remis à parler, c’est un véritable réquisitoire qu’il a prononcé pour dénoncer la fraude, massive selon lui, à Urfa et «les pires élections de toute l’histoire de la République. « Et de toute la Turquie, c’est à Urfa qu’elles ont été les pires (karanlik = obscures) a-t-il ajouté. «Le soir des élections, la province a été plongée dans l’obscurité pendant 5 heures. Et ceux qui ont coupé l’électricité ne sont pas des chats à quatre pattes, mais des animaux à deux pattes ! ». « Les sacs de scrutin ont été ouverts dans tous les bureaux de vote. Au moins 60 % des urnes sont arrivées descellées. Pas un seul bureau de vote n’a été épargné par la fraude. » « C’est la police qui a transporté une grande partie des sacs électoraux. A Urfa, de A jusqu’à Z, l’État avec sa puissance a été au service d’un seul camp ».

Virahsehir bulletins électoraux BDP brûlésUrfa bulletin de vote trafiqué

Ces bulletins électoraux en faveur du BDP ont-ils été brûlés à Viransehir ou à Ceylanpinar? Certitude : cela s’est passé dans la province d’Urfa.

« On veut faire d’Urfa l’arrière cour de la Syrie, mais la guerre en Syrie n’est pas notre guerre. » a poursuivi Baydemir. Et alors que le BDP s’était bien gardé d’utiliser comme arme électorale l’armada de vidéos compromettantes pour le pouvoir balancées sur You Tube, il rebondit sur la dernière vidéo mise en ligne pour avertir : « Si un missile tombe sur les terres de cette province, ce n’est pas le régime syrien qu’il faudra accuser, mais le ministre Faruk Celik (député d’Urfa) et le Secrétaire du MIT (services secrets turcs) », c’est à dire Hakan Fidan, qui est aussi le principal artisan du processus de paix.

On saura dans les semaines à venir ce qu’il va advenir de ce processus de paix. Ce qui est certain c’est que la question kurde va être à nouveau au cœur de l’actualité de Turquie. Les Kurdes exigent que des négociations officielles soient instaurées, (voir les propos de Pervin Buldan sur IMC le 4 avril dernier) La sulfureuse question syrienne aussi. Mais elles sont liées, comme le montre la situation à Ceylanpinar.

En attendant le BDP a déposé un recours en annulation du scrutin de Ceylanpinar et de Birecik (ainsi que d’Hasankeyf). Réponse attendue de la haute commission électorale ( YSK ) le 10 avril.

Outre le scrutin d’Agri  la commission  a annulé celui de Güroymak (Bitlis ) remporté par le BDP et de Yalova (6 voix d’avance pour le CHP) sur la mer de Marmara, toujours à la demande de l’AKP. Par contre elle vient de rejeter définitivement le recours déposé par le CHP pour Ankara. Si elle accède aux demandes du BDP, ce sera une surprise et une grande première en Turquie.

Le 10 :  la demande d’annulation du scrutin de Ceylanpinar est rejetée.

 

 

Osman Baydemir, le maire de Diyarbakir à la conquête d’Urfa

osman  baydemir candidat urfa 2014

Il y a quelques mois, lorsque j’avais annoncé à des copains kurdes de France qu’Osman Baydemir ne serait pas candidat à la mairie de Diyarbakir, ils avaient cru que je fabulais. Comment le très populaire maire de la plus grande municipalité kurde pourrait-il être ainsi écarté ? Inimaginable. Mais comme Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde venait de déclarer que le parti présenterait une candidate à Diyarbakir, il m’avait semblé assez évident que ce ne serait pas Osman Baydemir.

Effectivement, c’est Gülten Kisanak la candidate BDP à la mairie de Diyarbakir, le centre du mouvement kurde. Le BDP/HDP est le parti qui a déjà le plus d’élues et il joue à fond la carte de la parité, ce qui change des autres partis, toujours aussi machos. Une femme (originaire je crois de Bingöl) est aussi candidate à la municipalité d’Hakkari, où elle est déjà quasi assurée d’être élue, même si personne ne l’y connaît.

Le parti n’aime pas les notables, et le turn over est presque systématique à la tête des municipalités kurdes. Cela étant, il sait aussi se montrer pragmatique. Ainsi, Bekir Kaya, le maire de Van (qui a passé une partie de son mandat en prison, il est vrai ) est candidat à sa propre succession, comme cela avait le cas pour Osman Baydemir aux municipales de 2009. Difficile alors d’écarter un maire aussi adulé par le peuple.et qui avait réussi à séduire même des membres du parti pourtant opposés à l’origine à sa candidature : « J’étais en faveur d’un candidat plus politique. Mais je dois dire que c’est un bon maire », me disait l’un d’eux en 2009. La candidature de Gülten Kisanak doit sans doute lui convenir d’emblée.

J’avais provoqué l’enthousiasme de jeunes apocu, qui me déclaraient ne pas reconnaître Erdogan comme leur « basbakan » – le nôtre c’est Apo – en leur proposant « Et Osman Baydemir, comme chef de gouvernement ? » – « Ne kadar güzel ! » (comme ce serait bien!). Ils m’avaient révélé certains secrets de cette popularité : «Il sait parler au peuple. Et il n’hésite pas à se déplacer dans les quartiers pour  expliquer ce qui va changer, quand de nouveaux équipements sont programmés ».

Mais alors qu’il reste très populaire dans la diaspora, à Diyarbakir par contre son éclat a un peu pâli. Usure du pouvoir, en cette fin de second mandat, ou rumeurs sciemment distillées, difficile de savoir. Mais son départ n’a pas été une surprise. Et certains pensent que le parti a fait d’une pierre deux coups en l’envoyant briguer la mairie d’Urfa.

En effet, c’est la province frontalière d’Urfa que Baydemir doit cette fois conquérir. Et là, il ne suffit pas d’avoir été désigné par le parti pour l’emporter. Dans cette province multiculturelle à la population majoritairement kurde, mais aussi arabe et turque, le mouvement kurde est loin d’être aussi puissant que de la province voisine de Diyarbakir. Le poids des clans (asiret), et sans doute plus encore des confréries religieuses (tarikat) y est fort et le parti d’Erdogan, qui a obtenu 65 % des suffrages (17 % pour le BDP) aux législatives de 2011, avait présenté plusieurs cheikh sur sa liste.Mais Baydemir est sans doute la seule personnalité BDP à pouvoir réussir cette prouesse.

Son premier atout est d’abord sa gestion de la municipalité de Diyarbakir, bien meilleure que celle de ses prédécesseurs. Et au moins la province est épargnée du mauvais goût AKP, comme ce projet de parc d’attraction au doux nom d’Urfaland à Bozova (on se croirait au Kurdistan irakien!). Baydemir pour sa part a déclaré qu’Halfeti était à Urfa ce que Bodrum est à Mugla, et promet d’y développer le tourisme..sans promettre d’en faire un Halfetiland (ou un Apoland)

Urfaland Bozova çatak  AKP

Sa réputation d’élu proche du peuple, lui permet aussi de surfer sur l’image d’élus AKP corrompus. Pour sa première visite électorale, il s’est rendu à Balikligöl en utilisant..les transports en commun ! (ce qui lui aura permis au moins de vérifier que les municipalités AKP sont bien récompensées : les minibus de la ville sont flambants neufs. Et de faire la UNE dans les médias).

Baydemir emprunte l'autobus municipal Urfa

Baydemir, que l’on sait pratiquant, doit bien avoir des soutiens au sein des réseaux religieux.En tout cas il les a courtisés pendant sa campagne (des prières accompagnent alors les remerciements sur son compte Twitter)

Osman Baydemir rencontre les croyants Urfa

Surtout il dispose d’atouts qui avaient aussi permis à Esat Canan d’apporter son troisième député BDP à la province d’Hakkari, en ralliant au BDP des villages de clans korucus (protecteurs de village), en juin 2011. En effet, il ne bénéficie pas seulement de la confiance d’Öcalan, il entretient aussi d’excellentes relations avec Barzani, le président du Kurdistan irakien. Or, même dans les villages korucus on se sent souvent plus d’affinités avec l’héritier de Mustafa Barzani qu’avec l’Etat kémaliste. Et les cas de villages korucus ralliés au BDP se sont multipliés ces dernières années. Les jeunes villageois massacrés par les bombes de F16 en décembre 2011 venaient aussi de villages korucus.

Ainsi c’est de Siverek, que le candidat BDP a lancé sa campagne, avec une cérémonie réconciliant deux grandes familles du clan Izol, déchirées depuis la lutte fratricide entre villages pro et anti PKK (là aussi il y a eu des prières).

bdp-ve-izol-asireti-yemekte-bulustu

Certains affirment que  cette fois c’est le clan Bucak (divisé lui aussi) dans son entier qui aurait rallié le BDP…Une information non confirmée, mais les Urfa Haber  font régulièrement état de ralliement au BDP de clans kurdes, comme l’asiret Ciriç, de muhtars de village ou de membres de l’AKP, 

 Mais dans le reste de la province la population n’est pas uniquement  kurde. C’est donc un Kurdistan multiculturel où toutes les cultures auront leur place que prône le candidat BDP, qui s’est exprimé en arabe lors de meetings. Ainsi dans ses tenues, il a soigneusement évité les signes extérieurs trop évidents de kurdicité : quand il le porte, son pusi (étoffe à motifs kurdes) reste discret. Il lui préfère la cravate, ou comme le fait Erdogan, l’écharpe de l’équipe de football locale, verte et jaune, les couleurs du BDP (un coup de chance ou du destin). Sur la camionnette de propagande, son portrait apparaît à côté de celui de Leyla Akça sa colistière qui porte le sage  foulard islamique (sur l’image pendant la campagne à Suruç) Et on le voit souvent porter la main à  son cœur, la pose électorale d’Erdogan. ..A Urfa « Basbakan, c’est moi »…

Baydemir Haci Ahmet Kaya ziyaret

Osman Baydemir et sa colistière Suruç

 En tout cas celui-ci lui a peut-être fourni un bon coup de main en désignant ..le vali (préfet) de la ville, un terne technocrate turc originaire de Maras, comme candidat AKP. « Erdogan sait ce qui est bien pour Urfa », me disait aussi un de ses admirateurs. Mais on sentait que le candidat n’excitait pas son enthousiasme. Il votera pour Recep Tayyip Erdogan, comme le répète la chanson de propagande des camionnettes électorales AKP, sur laquelle l’image du candidat apparaît en second plan, dans l’ombre du leader, bien davantage que pour le vali. A Urfa, c’est encore plus vrai que dans le reste du pays, où le scrutin municipal a pris la forme d’un référendum pour ou contre Tayyip Erdogan.

Celalettin Güvenç AKP meeting Erdogan  Urfa.Là, le vali a le droit d’être sur la photo.

Mais le vrai candidat c’est lui, avec le soutien des deux chanteurs les plus célèbres de la région : Siwan Perver et Ibo.  Urfa élection Erdogan Siwan Perver Ibo

Fakibaba, l’actuel maire d’Urfa, espérait bien pouvoir briguer un troisième mandat pourtant. Il a été écarté. Il faut dire qu’après un premier mandat sous l’étiquette AKP, il avait eu le culot de se présenter en indépendant aux élections de 2009 et de battre à plate couture le candidat AKP. Après un passage par le Saadet Parti (religieux) il avait fini par revenir à l’AKP (c’est sans doute plus confortable, si on veut continuer à être une municipalité choyée par l’État), mais cela n’a pas suffit pour obtenir l’ investiture.

« Ben Siverkli, yani Urfaliyim »(je suis de Siverek, je suis d’Urfa) bref, moi je suis d’ici, a été le premier slogan de campagne du candidat Baydemir par opposition  à l' »étranger » de Maras, on ne peut plus candidat de l’état (un préfet!). Et une de ses premières visites a été pour le jovial quoique amer Fakibaba et qu’on reconnaît au premier coup d’œil comme originaire d’Urfa.

baydemir et Fakibaba photo Urfa Haber

Celalettin Güvenç, le candidat préfet, a bien fait quelques efforts pour paraître Siverekli lui aussi – quoiqu’en l’occurrence serait plutôt arabe de Harran – mais je ne sais pas s’ils l’ont trouvé convaincant à Urfa.

Celalettin Günes meeting en ampagne Urfa

Emre Uslu est allé jusqu’à affirmer dans Todays Zaman qu’Erdogan avait choisi son candidat dans le but d’offrir Urfa au BDP, province qu’il qualifie d’« acquise à l’AKP », faisant semblant d’oublier la victoire de Fakibaba devant le candidat AKP en 2009 ou que l’AKP n’est à la tête que d’une des autres municipalité (ilçe) de la province (Bozova). Le BDP et le SP (religieux) en administrent chacun 3, Harran est MHP (extrême droite), Halfeti, la terre natale d’Öcalan,  CHP et à Siverek c’est comme d’habitude un Bucak le maire, toujours sous l’étiquette DP, le parti de Tansu Ciller. Difficile de parler de province « acquise », malgré l’excellent score des dernières législatives.

Surtout on peut sérieusement douter que le chef du gouvernement soit prêt à abandonner une province aussi stratégique au BDP, même avec Baydemir à sa tête. La province possède une frontière de plusieurs centaines de kilomètres avec la Syrie. Elle est proche d’Alep et frontalière avec la région de Kobani et de Serekaniye des cantons de Rojava (Kurdistan syrien) qui viennent de déclarer leur autonomie sous la houlette du PYD (une branche du PKK) et région harcelée par ISIS, une faction pro Al Qaida, que la Turquie a longtemps été accusée de favoriser (ce ne serait plus le cas ces derniers mois). Et la province voisine de Mardin, qui présente la même caractéristique est quasi assurée de passer au BDP. Est-ce vraiment le rêve de l’AKP de voir se constituer un Kurdistan turc frontalier avec le Kurdistan syrien (Rojava), dirigés par 2 branches du PKK  ?

villes kurdes syrie

A ceux qui ne l’avait pas encore remarqué, la petite dernière d’une série de vidéos, digne celle-ci d’un scénario de la fameuse dizi (série) Kurtlar Valisi, et si scandaleuse que la Turquie a bloqué l’accès à You Tube, a montré l’importance du conflit syrien (et des nouveaux rapports de force dans toute la région) dans le turmoil intérieur turc.

Comme à Hatay, Gaziantep ou Mardin c’était impossible de l’ignorer à Urfa. On estime 200 000 le nombre de réfugiés syriens dans la province de 1,4 millions d’habitants, ce qui n’est pas sans bouleverser son équilibre socio-économique. Les réfugiés qui « acceptent d’être payés pour une bouchée de pain » font concurrence à la main d’œuvre locale (travail agricole saisonnier, hôtellerie, déjà peu payés). Les habitants d’Urfa se plaignent aussi des prix des loyers qui ont explosé. Autre conséquence, alors que comme partout ailleurs dans la région elle régressait, la polygamie est en recrudescence. Donner parfois de très jeunes filles en mariage comme kuma, peut malheureusement parfois être un comportement de survie pour les réfugiés (pas seulement en Turquie). Parallèlement les divorces ont explosé dans cette province (900 en 2013) où ils étaient exceptionnels.

L’équilibre ethnique de la province en est aussi vraisemblablement modifié. En tout cas, selon une enquête, les ¾ des 10 000 réfugiés recensés dans la ville seraient de langue arabe, contre ¼ de langue kurde. Heureusement, la question des réfugiés n’est pas devenue un enjeu électoral,mais on sait à Urfa que si le conflit s’envenime encore, le flux continuera.

Surtout, on y connaît les risques qu’il n’y déborde de la frontière : régulièrement des villageois frontaliers sont les victimes collatérales des heurts entre factions ennemies. La politique syrienne d’Erdogan risque de lui coûter cher dans la région. C’est peut-être ce qui explique le (relativement) peu d’affluence lors de son meeting, que ses supporters désertaient en masse pendant son discours, bannières repliées (au point que j’ai même cru qu’il avait préféré ne pas venir et faisait une vidéo conférence !), peut-être car ils connaissaient déjà par coeur son discours sur « les ennemis de la nation ».  On était bien loin des masses du  photomontage diffusés par les médias pro gouvernementaux.  Apparemment, l’affluence était bien supérieure pour Newroz. Mais  l’importance des foules aux fêtes ou meetings n’est pas un indicateur fiable de vote.

Une image du Newroz  de Bozova

newroz Borzova UrfaEt le scénario d’intervention envisagée de l’armée turque en Syrie, révélé par la vidéo du 28 mars ( pas authentifiée, mais les autorités parlent d’acte d’espionnage,) ça a du réjouir à Urfa ! Les 8 missiles balancés de Syrie par des agents des services secrets turcs dont il est question, c’est dans leurs champs qu’ils devraient tomber.

Les talents de diplomate de Baydemir lui ont permis par contre en décembre dernier d’avoir été le médiateur, avec Leyla Zana, d’un accord, certes à minima et temporairement sans lendemain ( les Kurdes étaient les grands absents de Genève II) entre le PYD syrien et le courant proche du PDK de Barzani. Une prouesse, tant les relations sont tendues entre les frères kurdes ennemis. Ce qui pourrait changer. En effet face aux assauts d’ISIS, le PYD vient de demander le soutien du PDK, que jusqu’alors il refusait d’accepter. Quand il se présente comme le parti de la paix (baris), ce n’est pas seulement du processus de paix (sureç) à quoi Baydemir fait allusion. La pacification entre mouvements kurdes c’est primordial pour l’avenir des territoires kurdes.

Bref, la grande municipalité (Büyüksehir) d’Urfa pourrait bien constituer une des grandes surprises des élections. Enfin, une surprise essentiellement pour l’extérieur de la région. La victoire du BDP ne me surprendrait pas. Elle pourrait s’ajouter à celles d’autres municipalités AKP que le BDP peut conquérir comme Mardin (Ahmet Türk s’y présente en indépendant, affilié BDP) , Bitlis,  ou Agri. Ce qui est déjà certain c’est que la campagne de Baydemir va y faire exploser le score du BDP (17, % au dernier scrutin) et s’il reste insuffisant pour conquérir la mairie, il aura déjà pris ses marques pour les prochaines législatives. Mais on n’en est pas là…Réponse le soir du 30 mars.

En attendant quelques images d’une campagne électorale intense :

Passage obligatoire à Balikligöl..quand on y nourrit les poissons, on prononce aussi un vœu.

Baydemir Urfa Balikli göl

Nombreuses visites aux commerçants du centre ville, qu’il faut convaincre que c’est la paix que sa victoire promet, pas les fermetures de commerces en signe de protestation (assez fréquentes dans les villes BDP). Et pour la mise en valeur du patrimoine historique même non islamique,  on peut faire confiance au maire de Diyarbakir.

Osman Baydemir Urfa vieux marché

Ici à des commerçants arabes du çarsi apparemment.

Baydemir Urfa commerçants arabes

Le candidat du peuple partage le repas du peuple (ici ouvriers du BTP)

Osman Baydemir ouvriers sofrasi Urfa…et n’hésite pas à mettre la main à la pâte, lui aussi : brochettes de foie (cigeri kebab), délicieuses servies avec des branches de persil et menthe fraîche comme à Urfa.

Osman Baydemir sis cigerin  Urfa

Le candidat AKP  son truc c’est le döner. Mais il faut reconnaître qu’il est quand-même moins doué dans le cabotinage. (à mon avis seul un Erdogan des premiers temps aurait été capable de  rivaliser avec Baydemir ).

Celattin Günes candidat AKP Urfa

Là, il en fait peut-être un peu trop. Mais cela va peut-être rallier à lui les soudeurs de la province. (ils sont nombreux sur les chantiers d’Istanbul et le BDP met des bus gracieusement à la disposition de ceux qui veulent rentrer pour voter).

Osman Baydemir Urfa soudeur

Dans la robe chipée à monsieur le président du barreau, l’avocat Baydemir est plus convaincant.

Osman Baydemir Urfa barosu.

Image de meeting à Halfeti …

Osman Baydemir Urfa Halfeti

…Le Bodrum d’Urfa (moi je préfère Halfeti).

Halfeti Bodrum d'Urfa Baydemir

Le 30 : journée électorale à Urfa

Les bagarres lors des scrutins sont coutumières à Urfa où la gâchette peut être facile. Mais cette année cela y va fort. On comprend que la vente d’alcool  soit interdite les jours de scrutin et  que celui-ci se termine tôt (16h dans l’Est).

A Hilvan 6 morts et 14 blessés pour une querelle de muhtars (chefs de village ou de mahalle – quartier.). Les 2 candidats muhtars ont été tués. De vieilles querelles entre familles probablement.

3 blessés à Karaköprü (agglomération d’Urfa)

4 blessés à Siverek  (heurts entre korucus et sympathisants BDP)

9 blessés à Birecik

Violences entre sympathisants AKP /BDP et SP à Eyyubiye (pendant le dépouillement)

Des victimes aussi à Hatay, Erzurum, Batman ou Igdir encore pour des histoires de muhtar.

Plus tôt dans la journée (10.30) Osman Baydemir votait à Urfa (dans les locaux du lycée Anadolu)

osman Baydemir bureau de vote Urfa

Résultats:

Aux premières estimations (40% de bulletins dépouillés), l’AKP est largement en tête à Urfa.(grande municipalité)

Le BDP en tête  dans  plusieurs municipalités (ilçe)Bozova, Birecik, Halfeti, Viransehir et  Suruç,

Ailleurs dans la région :

Hakkari : Dilek Hatipoglu (BDP) en tête sans surprise.

BDP en tête aussi à : BitlisMardin (Ahmet Türk, indépendant) Van, Diyarbakir, Siirt, Sirnak, Cizre, Batman, Tunceli, Agri, Igdir

AKP en tête à:  Adiyaman, Mus, Bingol .

Mais les estimations sont contradictoires selon les agences. C’est la guerre des chiffres.

Coupures d’électricités à Urfa comme dans beaucoup d’autres provinces de Turquie pendant le dépouillement !

 

Ibrahim Tatlises candidat à Urfa (mais pas AKP). Pourvu qu’il soit prudent cette fois

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Il est vraiment incroyable cet IBO. Alors qu’il y un mois Urfa pleurait en apprenant qu’il avait reçu une balle de kalachnikov dans la tête, voilà qu’il y annonce sa candidature aux élections législatives du 12 Juin prochain.

Comme malgré toute la prévenance dont Tayyip Erdogan a fait preuve envers la star nationale (il a téléphoné plusieurs fois et lui a rendu visite sur son lit d’hôpital), l’AKP n’a pas voulu de lui sur sa liste, c’est en candidat vrai indépendant qu’il se présente. Je précise que dans cette région, les vrais indépendants ne se distinguent pas de faux, mais des candidats des partis kurdes – qui cette fois ont décidé de faire alliance, ce qui change un peu. Le barrage de 10 % au moins des votes sur l’ensemble du pays pour pouvoir entrer à l’assemblée, leur interdit de présenter des listes de parti. Ils doivent donc présenter des candidats indépendants, s’ils veulent espérer avoir des élus.

Est-ce que les admirateurs d’Ibo à Urfa  lui feront le plaisir de voter pour lui ? (et de narguer Ankara en choisissant un député qui leur plait, et non ceux choisis en haut lieu).   Il a l’air de vraiment y tenir à être de nouveau député d’Urfa. A moins que ça ne soit d’être député tout court.

S’il est élu, espérons  qu’il sera raisonnable cette fois. La dernière fois, il avait fêté sa victoire en tirant des coups de flingue en l’air, ce qui est une façon assez courante d’exprimer une grande joie  à Urfa – et pas seulement là – mais n’est pas très prudent. La passion de l’Euro 2008, avait tué une femme qui dormait sur la terrasse de sa maison  à Siverek. C’est vrai que c’était quelque chose ces fins de match…mais quand même.

Les journées de scrutin font aussi régulièrement des victimes à Urfa. Et  il ne s’agit plus de coups de feu en l’air. Ce sont plutôt des électeurs qui tirent et se font tirer dessus, les candidats sont généralement épargnés. N’empêche qu’il vaudrait mieux qu’il évite de trop traîner à proximité des urnes.

Une balle dans la tête, cela suffit comme ça. D’autant qu’il sera encore convalescent. Depuis quelques jours,  il est à Murnau, en Allemagne, où il se fait soigner des suites de sa blessure. Espérons que le bon air bavarois lui sera profitable.  Dans deux mois exactement il va falloir qu’il soit sur pied pour pouvoir aller voter à Urfa et y faire si possible quelques jours de campagne électorale.

Les candidats indépendants pourraient constituer une liste à Urfa ! 9 candidats se présentent sous l’étiquette (dogru) bagimsiz dans la province, qui est actuellement représentée par 9 députés AKP et 1 BDP à la Grande Assemblée. Parmi eux, 2 membres de clans importants (Asiret) de Siverek :  Zülfikar İzol, un député AKP éconduit de la prochaine liste par Ankara et Ahmet Ersin Bucak, frère de l’ancien député Sedat Bucak, seul rescapé de l’accident de Susurluk. De son côté le BDP y  présente   2 candidats indépendants.  

Ce qui est certain, c’est que ses heimseri d’Urfa seront  heureux d’y revoir l’enfant du pays. 

 Urfaya kim geldi ?

Siverek aussi est dans la province d’Urfa…Hay gidi (qui continue rapidement en kurde)

Les danseuses n’ont pas franchement le look de Siverek, où  j’ignore s’il existe quelque discret gazino, fréquenté uniquement par les hommes, comme dans d’autres petites villes de la région…D’ailleurs si je le savais, je ne le dirais pas. Ca ne fait pas partie des adresses que je donne.

https://dailymotion.com/video/xg9psq_ybrahym-tatlises-syverek-asmasiyam-hay-gydy_music

 

Et pour finir, une image que j’aime beaucoup parmi toutes celles qui ont été publiées du chanteur à la voix d’or ces dernières semaines. Ibo, jeune maçon malicieux débarquant d’Urfa, y pose avec ses copains dans une de ces « chambres de célibataires », logement classique des ouvriers anatoliens,  à Istanbul.

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