E-mails provocations et Loups gris à Zeytinburnu (Istanbul).

Après l’attaque très meurtrière du PKK  (13 tués parmi les soldats)  à Silvan , il fallait s’attendre à ce genre de débordements et de provocations. Depuis plusieurs nuits le quartier de Zeytinburnu à Istanbul  est le théâtre de  violences entre des groupes d’ülkücü ( ultra  nationalistes ) turcs et sympathisants kurdes du BDP. Des violences qui n’ont rien de spontanées. Avant qu’elles n’explosent  la  fausse rumeur que des personnes du quartiers avaient été tuées (par des Kurdes) se propageaient par des E-mails envoyés sur des sites Web ou sur des comptes Facebook.  Des groupes n’attendant que ce signal, armés de pioches, de bâtons et de drapeaux , s’en sont pris  au bâtiment du BDP et à des commerces kurdes du quartier. Sans surprise, ils affichent le signe des Loups gris comme on peut le voir sur  cette vidéo.

Depuis plusieurs nuits, des nationalistes turcs auxquels se seraient associés des Albanais, des Afghans et des Tatars, selon Hürriyet, s’y confrontent avec des gençler kurdes et les forces de police. Au moins 70 commerces ou logements ont été , vandalisés, la plupart appartenant à des Kurdes et plus de 130 automobiles endommagées. Cinq personnes ont été blessées et un garçon de 19 ans est dans un état critique.

Le maire de l’arrondissement de Zeytinburnu qui a aussi reçu un de ces e-mails a appelé  la population à ne pas céder à  la provocation. Et Sirri Süreyya Önder, le député du groupe BDP et un artiste très populaire en Turquie,  a renoncé à un voyage à Van pour s’installer dans le quartier qui n’a sans doute pas été désigné par hasard par ceux qui voulaient qu’il s’enflamme. Dans cet arrondissement AKP, le MHP le parti d’extrême droite a eu un score (11.8) plus élevé que la moyenne du grand Istanbul (9.4 %) et surtout Sirri   Süreyya Önder y a obtenu 8.3 % des voix aux élections du 12 juin. C’est l’arrondissement d’Istanbul où le BDP a eu son meilleur score.

Si ces heurts  se répètent depuis plusieurs nuits, ils restent limités au quartier de Zeytinburnu. Ailleurs la population de la ville ne se laisse pas entrainer dans la violence  inter-ethnique vers laquelle certains aimeraient bien la plonger. Même si les esprits peuvent être très remontés contre le PKK depuis l’attaque de Silvan, la société se méfie des provocations de l’extrême droite.

Il faut dire qu’on commence à y être habitué et même à s’y attendre.  En tout cas ces provocations ne doivent étonner personne. C’est toujours le même modus vivendi. L’été dernier  des rumeurs tout aussi provoquées avaient été à l’origine d’émeutes inter ethniques dans les petites villes de Dörtyol et d’Inegöl, dans un contexte similaire d’attaques  du PKK.

Les 6 et 7 septembre 1955 déjà c’est une fausse rumeur  savamment orchestrée, prétendant que la maison d’Atatürk avait été l’objet d’un attentat à Salonique ,qui avait provoqué  deux jours de pogroms contre les Chrétiens (15 morts, plus de 4000 commerces détruits dont 60% étaient grecs etc..). La ville avait été la proie d’une folie furieuse  qui avait eu pour conséquence la fuite d’une partie de la population chrétienne d’Istanbul, notamment grecque qui était la principale visée.

Je suis assez persuadée que la ville conserve le traumatisme de  ces deux jours de violences ethniques et de la perte d’une partie de sa minorité chrétienne   Ce n’est pas par hasard que ceux du public qui avaient empêché la chanteuse kurde Aynur de chanter à un concert, ont ensuite  dansé sur les chansons grecques. Certains « vieux urbains » détestent les Kurdes (et la nouvelle bourgeoisie anatolienne) mais conservent la nostalgie d’une ville moins anatolienne et de ses commerçants  grecs ou arméniens.

Aux élections l’extrême droite  obtient des scores  plus faibles que dans bien d’autres pays européens ( 13 %) Mais les Loups gris  (ülkücü) restent toujours  présents dans le paysage politique et sont très violents en Turquie Dans les années 70, ils se confrontaient aux groupes de militants d’extrême gauche, et  ces mêmes groupes fomentaient les massacres d’Alévis de Malatya, Sivas ou Maras en 1978, qui avaient  été suivis de l’instauration de  l’Etat d’urgence, ou de Corum , 2 mois avant le Coup d’Etat.

Aujourd’hui le rituel reste le même, mais  ce sont surtout  avec les Kurdes proches du BDP qu’ils se confrontent et dans certaines universités de province cela dégénère assez régulièrement. Mais ça fait beaucoup de gens qui ne peuvent vraiment pas les voir. Et la population est quand-même mieux informée qu’en 1955, heureusement.

Et puis à force de se répéter ça devient trop prévisible. A chaque fois ce sont  les mêmes acteurs et presque le même scénario. Ce qui est nouveau  cette fois , c’est l’utilisation par la fachosphère   Loups gris  des médias sociaux  pour propager de fausses rumeurs et organiser les rassemblements. En septembre 1955 c’est une édition spéciale du journal Istanbul Express qui diffusait la fausse information.

 

Ailleurs aussi l’ambiance actuelle fait des victimes. Sur une route près de Samsun, sur la Mer Noire,  deux jeunes ouvriers agricoles  qui rentraient chez eux à pied  en pleine nuit, faute d’avoir trouvé un moyen de transport, ont été pris à tort pour deux PKK par une unité de gendarmerie. Gökhan Çetintaş, 16 ans  a été tué. Il avait reçu 500 balles dans le corps. L’été dernier, dans la région d’Hatay ce sont des villageois retraités qui avaient été  la cible d’un ball trap alors qu’ils récoltaient de la menthe dans la montagne.  Une seule  des cibles y avait échappé : il avait plongé dans une rivière.

Veto levé ! A Hakkari, les halay kurdes remplacent les coktails molotovs et les gaz lacrymogènes

veto-leve-21-avril.1303468400.jpg

La décision des juges du YSK de mettre son veto à la candidature de 12 candidats indépendants, dont 7 soutenus par le BDP, le parti kurde, avait presque fait l’unanimité contre elle. Elle avait provoqué la fureur des Kurdes bien sûr, faisant exploser plusieurs villes de l’Est du pays. Mais une fois n’est pas coutume, ce sont presque tous les autres partis politiques qui s’étaient élevés contre ce qui ressemblait un peu à un nouveau coup de force judiciaire contre le processus politique.

Le MHP, extrême droite, était bien seul à soutenir la décision des juges, qui ont du eux-mêmes se sentir bien peu soutenus. Il faut dire qu’ils avaient fait fort en interdisant notamment à deux députées BDP de se présenter aux prochaines élections législatives, Gultan Kisinak la vice présidente du BDP et Sebahat Tuncel députée d’Istanbul, ainsi qu’à Leyla Zana.

S’ils devaient bien s’attendre à la colère de la rue kurde et à son lot de victimes, de dérapages,(un manifestant de 19 ans tué par balle, de nombreux blessés)  de provocations et d’arrestations, ils ont peut-être été davantage surpris par le tollé de la classe politique et de l’ensemble des médias.

 

Les candidats exclus ont fait appel. Abdullah Gül a joué son rôle de président apaisant : » Bon, ils ont fourni les papiers manquants, maintenant ça va être bon ». Cela a pris  10 heures à la Cour pour délibérer, mais tout rentrait presque dans l’ordre. 6 des candidats kurdes peuvent se présenter. Le véto n’est maintenu que pour la candidature d’Isa Gürbüz (et cinq autres candidats indépendants).

Ouf. Il faut dire que le seuil de 10 % contraint le BDP, un parti resté essentiellement régionaliste, à  présenter des candidatures indépendantes. Or celles-ci sont déjà pénalisées par rapport aux listes. Ainsi en 2007, même si l’AKP y avait effectué une percée remarquable, les électeurs avaient été plus nombreux à voter pour un candidat indépendant que pour la liste AKP à Diyarbakir (4 élus pro kurde / 6 AKP) ou à Hakkari (1 élu pro kurde / contre 2 AKP). Le parti kurde est donc sous-représenté.

Or avec l’interdiction qui venaient de frapper ses candidats, le parti qui espère obtenir entre 25 et 30 sièges dans la prochaine assemblée, n’avait quasiment aucune chance d’obtenir les 20 sièges suffisants pour constituer un groupe.

Demirtas, le vice-président du parti menaçait donc d’appeler au boycott des élections. Et celui du référendum le 12 septembre dernier a montré qu’il aurait été suivi par des millions d’électeurs. Certes l’AKP et dans une moindre mesure le CHP y auraient gagné des sièges, mais quelle représentativité auraient eu leurs députés ? A Hakkari ou à Cizre plus de 90 % des électeurs avaient boycotté le référendum en septembre dernier ! Une situation particulièrement dangereuse alors que la nouvelle Assemblée devra élaborer une nouvelle constitution civile.

Le message lancé aux sympathisants du parti kurde était clair : « Ne venez pas à Ankara, rejoignez plutôt la montagne », c’est à dire la lutte armée du PKK,  comme le dénonçait  Cengiz Candar. Et il fallait s’attendre à ce qu’il soit entendu d’une jeunesse kurde exaspérée.

Le BDP pourra donc présenter ses candidats aux élections du 12 juin prochain. Ce qui prouve que dans un pays qui se démocratise, la désobéissance civile est une arme plus redoutable que les armes à feu. La menace de boycott a sans doute autant inquiété que les émeutes, même si ça a été très chaud et que le pays respire mieux…

 

diyarbakir-buldozer-2.1303496146.jpg

A Diyarbakir, les engins de la municipalité ont même été mobilisés contre les forces de l’ordre.

 

Il aura fallu cette grosse crise. Mais une telle réprobation de la décision du YSK est la preuve de la normalisation du parti kurde dans le jeu politique de Turquie. Tout le monde semble dorénavant conscient que ce n’est pas en l’ostracisant que la Turquie règlera sa question kurde. Peut-être que cela annonce la fin des sempiternelles dissolutions de ce parti, qui longtemps ne scandalisaient pas grand monde, il faut bien le dire. Depuis 2002, date de mon premier séjour à Hakkari, la mairie y a été HADEP, puis DEHAP, puis DTP et enfin BDP, et toujours dirigée par le parti pro kurde.

Or ce n’est qu’en participant pleinement à la vie politique du pays que le parti kurde peut espérer  sortir de son statut de parti régionaliste autour de ses mairies.

En juin dernier c’est l’armée turque qui s’inclinait face au pouvoir politique. Cette crise sonne peut-être la fin du pouvoir des juges. Et la classe politique va peut-être à son tour songer à prendre ses propres responsabilités en révisant cette fameuse législation anti terroriste (LAL) qui favorise tous les abus. En Turquie comme ailleurs ce sont les députés qui font les lois.

 

Quand la nouvelle de la levée du véto est arrivée à Yüksekova, les Halay kurdes (danses) y  ont remplacé les jets de pierres, de coktails molotovs et de gaz lacrymogènes dans la rue principale. C’est quand même mieux. Dans la province d’Hakkari la situation devenait franchement dangereuse. Outre que les émeutes y ont fait plusieurs blessés et de nombreuses arrestations, les choses risquaient de déraper comme l’été dernier, où la population s’inquiétait sérieusement.

 

 

 

 

 

Balade à Yüksekova – Partie 2 : jour d’émeute kurde pendant Ramadan.

magasins fermés - Yuksekova (photo anne guezengar)

Deux jours après mon arrivée à Yüksekova en août dernier, tous les magasins de la ville fermaient malgré Ramadan. 4 PKK avaient été abattus par l’armée. Le bruit courrait qu’il s’agissait d’un groupe qui quittait les zones de combats pour se replier sur Kandil avec l’annonce du cessez le feu du PKK. De nouvelles émeutes s’annonçaient.

 

Yuksekova enfants (photo anne guezengar) On prédisait dans le quartier que les affrontements habituels ne débuteraient que le soir, après la fin du jeûne. Le matin j’ai profité de ce répit pour aller photographier Yüksekova « ville morte » avec les enfants. En arrivant dans le centre, nous sommes tombés sur une bande de dizaines de gamins, criant des slogans à la gloire d’Apo, le leader du PKK. C’étaient les « petits ». Les plus âgés devaient avoir 12 ou 13 ans et les plus jeunes l’âge de fréquenter le jardin d’enfants. La vue de mon appareil photo les a mis en effervescence. Ils voulaient absolument être photographiés. Cette confiance m’a surprise. Mais ils doivent avoir l’habitude des journalistes. enfants jouant dans la rue à Yüksekova (photo anne guezengar)Certains sont venus papoter, curieux de savoir d’où je venais. Je n’avais pas l’intention de les photographier, mais j’ai fini par céder à leur demande, après avoir pris le conseil d’adultes, sans doute là pour les canaliser (et les empêcher de tout casser) et qui en tout cas ont réussi à les calmer, quand j’ai décidé la séance photos terminée..

 

 

000034.1292853148.JPG

 

Chez Suleyman toutes les femmes s’affairaient dès le matin à préparer le repas d’iftar pour lequel des dizaines d’invités étaient attendus. Les adolescentes étaient excitées par l’ambiance électrique, qui assombrissait par contre la mère de Suleyman. « Grand- mère te dit qu’elle a le cœur plein de douleurs (agit) » m’a traduit du kurde une des filles. Quand à la nuit tombée, après le repas d’iftar, une centaine de Gençler du quartier ont défilé devant la maison, partant à l’affrontement avec la police en chantant la marche des guérillas, elle a entonné un agit (élégie) kurde déchirant.

C’est la première fois qu’elle entrouvrait ainsi un peu son cœur devant moi. Elle est originaire de Geçitli. La plupart des victimes de l’attentat qui visera ce village quelques semaines plus tard sont des parents à elle.

 

magasins fermés, yûksekova (photo anne guezengar)

Suleyman a profité de ce congé forcé pour nous emmener faire une longue balade dans Yüksekova et pour me montrer le quartier où il a grandi et qui a bien changé depuis. Une grande partie de la ville se compose de gecekondus (quartiers informels), pour beaucoup peuplés de réfugiés ayant reconstitué par quartier une partie de leurs villages détruits dans les années 90. Si bien qu’elle a l’importance démographique d’une ville moyenne (une centaine de milliers d’habitants probablement), mais conserve une allure de bourgade semi rurale : petites maisons à courette, chemins de terre, haies de peupliers, poules baladeuses. On croise même quelques vaches faméliques flânant dans les rues . « Burasi Indistan » « Voici l’Inde », avait un jour plaisanté un frère de Suleyman.

 

Au milieu de ces gecekondus se dressent quelques colossales demeures – aussi vastes qu’un immeuble de plusieurs étages – propriétés de certaines des quelques non moins colossales fortunes que recèle cette ville, plaque tournante de tous les trafics imaginables et notamment de l’héroïne (toz). A Yüksekova comme ailleurs, les inégalités sont croissantes et de de plus en plus affichées. Possible que derrière les slogans des Gençler pointe aussi une révolte sociale qui ne dit pas son nom, face à l’arrogance de cette féodalité d’un genre nouveau.

 

Dans une rue des hommes déchargeaient des fûts d’essence de contrebande d’une camionnette. La frontière iranienne est à quelques kilomètres. Les jours d’émeutes, les commerces ferment, mais les petites affaires continuent…

 

Contrairement aux prévisions, les Gençler n’ont pas attendu la fin du jeûne pour se manifester. Sur le chemin du retour, le bruit sourd des heurts dans le centre ville nous parvenaient. Les passants qui en revenaient avaient les yeux rougis par les gaz lacrymogènes. Suleyman nous fit faire un détour mais impossible d’y échapper. Plus nous approchions de la route de Semdinli, la principale artère de la ville, plus les gaz épaississaient. Les enfants, étaient les plus tôt touchés. Mais bientôt tous étions tous en larmes. En bas d’une ruelle pentue, nous sommes tombés sur un barrage dressé par des adolescents aux visages masqués. Mon air piteux et larmoyant a du les émouvoir : ils m’ont entrouvert la porte d’un local « gel abla » (viens grande sœur)

Chapeau aux journalistes capables de photographier ou de filmer ces émeutes de près. Les yeux me brûlaient tellement que j’en aurais été incapable.

Nous ne nous sommes pas éternisés. Un peu loin, une habitante du quartier nous a apporté de l’eau pour soulager nos yeux. Mon statut de misafir (invitée) m’a valu d’être invitée à pénétrer dans la maison où on m’a conduite à la salle de bain.

 

Le soir tombait quand nous sommes arrivés à la maison de Suleyman, où une quarantaine d’invités étaient attendus pour le repas de fin de jeûne. Une foule refluait du centre-ville. La pause d’iftar s’annonçait.

graffiti à Yüksekova (photo anne guezengar)

Sur le mur il est écrit : l’autonomie ou rien

Ce n’était que partie remise. Le repas à peine terminé, les rues se remplissaient à nouveau de badauds et d’adolescents qui rejoignaient le centre ville. Une immense procession de voitures avançant au pas, feux de détresses allumés, a traversé la ville en faisant retentir les klaxons. Ce convoi de milliers de sympathisants accompagnaient le corps d’une combattante du PKK que sa famille était venue chercher. Quelques uns l’accompagneraient jusqu’au village de la province de Bitlis, à plusieurs centaines de kilomètres, où ses funérailles rassembleraient une dizaine de milliers de personnes le lendemain matin. Un nouveau cortège de sympathisants se formerait à Van et grossirait jusqu’à Bitlis.

 

A Yüksekova, les Gençler se confronteront avec les forces de l’ordre pendant une partie de la nuit. Le lendemain matin, on apprenait que les magasins ouvraient à nouveau. Les habitants de Yüksekova pourraient à nouveau s’approvisionner pour les grands repas d’iftar dans une ville où l’air était redevenu respirable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Balade à Yuksekova par jour d’émeutes kurdes : partie 1 – hautes températures.

 

graffiti à Yüksekova (photo anne guezengar)

Depuis les journées noires des fêtes de fin de ramadan et la colère qui avait explosé après l’attentat de Geçitli, en septembre les émeutes avaient cessé dans la province d’Hakkari sur la frontière entre la Turquie, l’Iran et l’Irak. Le cessez le feu décrété par le PKK jusqu’aux prochaines élections semblait avoir aussi annoncé une trêve de ce côté là.

 

Mais ces derniers jours c’est reparti de plus belle. Il faut dire que les circonstances sont réunies. D’abord Ruken Yetişmiş, madame le maire vient d’être arrêtée. Un tribunal d’Istanbul l’a condamnée à dix mois de prison pour cause de propagande pour le PKK qu’elle aurait faite lors d’un festival de musique…en 2004. Et le 5 décembre dernier elle a été envoyée à la prison de Bitlis, à plusieurs centaines de kilomètres de ses administrés. Elle y a rejoint les autres détenues politiques d’Hakkari. Au moins ses proches à elle pourront lui rendre des visites régulières : elle est originaire de cette province.

 

Évidemment ceux qui l’ont élue (à 93% des suffrages quand même !) ne trouvent pas du tout répréhensible de faire de la propagande pour le PKK… Au contraire. Les gençler – jeunesse – ont ressorti leurs frondes. Pierres et cocktails molotovs ont volé sur les véhicules blindés de la police.

 

A peine la municipalité décapitée de sa mairesse, voilà que lors d’un contrôle de police sur une route, le passager d’une voiture Sedat Karadağ, (33 ans) militant du mouvement de la jeunesse du BDP (le parti légal pro kurde) est gravement blessé. La version officielle est qu’il se serait tiré lui même dessus. Les 4 autres occupants de la voiture sont placés en garde à vue. Une histoire confuse. La ville explose de nouveau.

 

L’été dernier j’hésitais un peu à me rendre dans la province d’Hakkari comme à mon habitude. Mais il a suffit d’un appel de mon ami Suleyman le fleuriste pour me décider. Il faut dire qu’il avait vite laissé le téléphone à ses petites filles : « Anne abla sen gelecekmisin ?  » (grande soeur tu vas venir ?). Impossible de résister, d’autant que le PKK venait d’instaurer un cessez le feu pour la période de Ramadan et que les tensions s’ apaisaient.

 

A mon arrivée, Yüksekova était calme, elle paraissait un peu assoupie même en ce début de Ramadan. C’est le soir que la ville s’animait, ce qui changeait de ses habitudes – contrairement à Hakkari qui vit tard la nuit, les rues de Yüksekova se vident avec la fin du jour. Mais les tensions d’une année marquée par une centaine de journées d’émeutes y étaient palpables. Les vitres des écoles étaient brisés. Les murs s’étaient couverts de slogans signés des Gençler (jeunesse pro pkk) (GÖM) à la gloire d’Apo ou annonçant « le temps venu pour l’autonomie démocratique », comme sur le graffiti de la photo. Et les adolescents qui flânaient dans les rues m’ont semblé avoir adopté une démarche plus frimeuse. Comme si en devenant les héros de toute une génération (la province d’Hakkari est devenue LA province héroïque dans le cœur des jeunes de Diyarbakir), ils avaient renoncé en partie à l’allure altière propre aux habitants de ces montagnes, pour singer celle commune à pas mal d’ados des métropoles occidentales…

 

000030.1292435503.JPG

Sur la route de Semdinli, à proximité de leur maison, les enfants m’ont montré le trou laissé par une mine qui une dizaine de jours auparavant avait blessé une dizaine de soldats. Selon eux, 3 jours d’affrontements avec les forces de l’ordre avaient suivi dans leur quartier. Cela fait une dizaine d’années que je viens régulièrement voir mes amis dans la province. Je n’y avais jamais senti une telle tension. Beaucoup de ceux que j’y ai revus s’inquiétaient, se demandant vers quoi se précipitait leur ville.

 

000012.1292436966.JPG

Les émeutes d’une année semblaient s’être emparées des esprits..Un gosse du quartier m’ a montré ses coloriages. Il venait de consciencieusement colorier la grosse lune de la page de son livre . en rouge – jaune – vert. Les couleurs du drapeau kurde. Il avait 4 ou 5 ans ! D’autres gosses pas plus âgés que lui entonnaient des refrains révolutionnaires « dobra dobra partiye ! « . J’ai vu un de ces bouts de chou hurler en solo la marche des guérillas, repris en cœur par ses petites cousines… La taille du devrimci (révolutionnaire) faisait rire les passants. A Yüksekova ce sont les clips de Roj TV qui faisaient office de comptines l’été dernier.

A suivre


 

 

 

 

 

Les émeutes anti kurdes à Dörtyol (Hatay) ont un sérieux relent d’Etat profond

15399_2551_28072010_6.1280885806.jpg

Il y a quelques jours, je terminais un billet sur les émeutes et les confrontations ethniques à Inegöl (Bursa) et à Dörtyol (province d’Hatay)  en disant que des provocations comme l’attaque d’une voiture de police qui avait servi de déclencheur aux émeutes de Dörtyol, n’étaient pas facilement identifiables et qu’on pouvait tout aussi bien y voir la main de l’Etat profond que celle du PKK.

Et effectivement. Les premiers éléments de l’enquête révélés par certains médias – sont dignes  d’un thriller. Today’s Zaman rapporte que la voiture des attaquants (4 policiers tués), une volkwagen Passat appartenait à un élu local, Bestami Kılıç, membre du conseil municipal de la ville et du MHP (extrême droite). Il aurait été attaqué en sortant d’une mine qui lui appartient , par 5 hommes armés, qui lui avaient volé son véhicule et son téléphone mobile. Deux étaient vêtus de l’uniforme du PKK, qu’ils auraient troqué ensuite pour des costumes de ville – on se demande juste pourquoi ils ne l’ont pas fait plus tôt. Mais comme le PKK utilise généralement des techniques plus militaires (attaque à la roquette etc.) quand il s’en prend aux forces de l’ordre, dans ce coup aux allures davantage droit commun, il était peut-être utile de laisser une signature, comme le Z de Zorro…

 

80941.1280886175.jpgOr il s’avère que Bestami Kılıç , serait aussi informateur pour la gendarmerie. Et que s’il s’était rendu dans cette mine c’est qu’il y avait rendez vous avec 3 membres des services de renseignements de la gendarmerie (JITEM – qui officiellement n’existe pas, mais que les Kurdes connaissent bien!) . Ceux-ci  auraient quitté les lieux une demi heure avant le vol de la voiture…

Dès l’attaque du véhicule de police, des barrages ont été érigés sur toutes les routes. Le signalement de la Passat des attaquants avait été donné. Mais un mystérieux appel  a averti les policiers que 3 attaquants s’enfuyaient dans une Renault Broadway immatriculée 63 ZN 134 (63 est le numéro de Mardin, il y a donc  une forte probabilité que ses occupants soient  Kurdes). Pas de chance pour eux, le conducteur n’a pas de permis et ils avaient bu. En apercevant un barrage, le véhicule fait demi tour. D’autant plus suspect. Ils sont pris en chasse, se font tirer dessus, il y a un blessé. On imagine qu’en mettant la main sur des ivrognes, les policiers ont du immédiatement réaliser leur erreur. Ce n’est vraiment pas le genre du PKK, surtout en action commandée !

Mais plus le temps de rechercher la Passat, en ville la nouvelle des « terroristes arrêtés » s’est répandue à la vitesse d’une tornade et 5000 lyncheurs surexcités assiègent le commissariat. L’ordre est donné de porter renfort aux collègues. Mais comment la nouvelle a-t-elle pu se répandre si vite ? Les services spécialisés contre le terrorisme  ont  rapidement intercepté celui qui en serait le principal responsable, Ahmet Büyük, un sergent  de métier venu de Bingöl en permission chez ses parents . Il a été relâché. 

Une enquête conduite par le MIT révèle aussi que les pompiers municipaux alertés  par la police dès le début de l’incendie du bâtiment du BDP, le parti pro kurde, ont refusé d’éteindre le feu, provoqué par des émeutiers. Ils sont repartis en faisant le signe de la victoire. Le procureur aurait refusé de les inculper au motif que des Kurdes lançaient des slogans en faveur d’Ocalan. De même l’implication d’élus du MHP (extrême droite) qui auraient excité la foule, serait avérée.

 

madimak.1280880411.gif Le MIT  soupçonne qu’il y ait eu volonté de reproduire contre les Kurdes, les circonstances  de l’incendie de l’hôtel Madimak qui avait frappé les Alévis. Le 2 juillet 1993, à Sivas une foule haineuse avait assisté avec une délectation ponctuée de signes des Loups gris (fachistes) à l’incendie qu’elle avait provoqué et dans lequel 32 Alévis venus pour un congrès avaient péri. Dans les années 70 aussi, les violences (souvent nationalo) sunnites contre la minorité alévie se multipliaient. Le massacre de Maras avait fait plus de 110 morts en 1978, instaurant un terrain propice au coup d’Etat de 1980.

Mais alors que pour de ces précédents la complicité de la police est avérée, cela n’a pas été le cas à Dörtyol le 26 juillet, ni la veille à Inegöl. Les forces de police ont même subi des assauts des émeutiers lyncheurs d’une telle violence que certains ont pu regretter de ne pas avoir été plutôt  mutés à Hakkari.

Les ficelles sont tellement grosses que l’objectif principal n’est évidemment pas la discrétion, qui n’est d’ailleurs pas vraiment dans les habitudes des manipulations de l’état profond,  dont les acteurs profitent souvent d’une certaine mansuétude (quand ce n’est pas une mansuétude certaine) de la justice, même si depuis le début des grands procès Ergenekon c’est devenu moins vrai. Mais comme après l’affaire Susurluk (1995). Un banal accident de voiture dans laquelle les journalistes dépêchés sur le lieux ont découvert médusés les corps de Catli, un mafieux notoire  lié à l’extrême droite et recherché par Interpol, de sa petite amie, d’un haut responsable de la police et de Serhat Bucak, seul rescapé, un député kurde du DYP, grand argentier du parti de Tansu Ciller alors au pouvoir et dont une partie de la tribu  à Siverek est mis au service de la contre-guerilla. Le coffre de la voiture contenait des armes et une très forte somme d’argent.

 

susurluk.1280880599.jpg C’est à la suite de l’affaire  Susurluk, qui a mis au grand jour les liens entre extrême droite – grand banditisme- contre guerilla et une partie de l’establishment que  sera donné le nom d’Etat profond à ce qui est davantage un pouvoir parallèle qu’un pouvoir occulte. L’opinion publique scandalisée demandera que la lumière soit faite  par d’énormes manifestations à la bougie. Ce mouvement sera récupéré, avec l’aide de médias, en marches laïques contre le gouvernement Refah de Sebahattin Erbakan qui prépareront le coup d’Etat post-modern de 1997.

Le procès de Susurluk est très loin d’avoir débouché sur celui de l’Etat profond, mais il a été l’occasion d’un grand nombre de révélations que les médias ont relayées. C’est donc sans étonnement que la Turquie apprendra 10 ans plus tard celui de Semdinli (près de la frontière irakienne). Des gendarmes qui venaient de commettre un attentat contre la librairie Umut ( 1 mort) avaient été pris la main presque dans le sac par la population, sur ses gardes à la suite d’une série de provocations de même type à Yüksekova (mais sans victime). Le procès qui semblait parti de façon prometteuse, c’est finalement soldé par la mise à pied du procureur qui le conduisait.

 

liveimages_foto-haber_592_semdinlide-umut-kitabevinde-kesif_d09122154.1280880968.jpg L’affaire Semdinli a fortement  contribué à maintenir la défiance de l’opinion kurde vis à vis des institutions (devlet), malgré l’ouverture de grands procès contre ce qu’on nomme  maintenant Ergekon et la mise en examen d’un certain nombre de membres de la contre-guerilla responsables d’exactions contre la population kurde. Mais l’arrestation responsables a permis à une parole souvent étouffée jusque là par la crainte de représailles, de s’exprimer.

 

En appelant la population à garder son sang froid après les troubles de Dörtyol, Sadullah Erkin, le ministre de la justice AKP, a souligné que  l’objectif principal de ces provocations (d’où qu’elles viennent) est de semer un climat de confusion et d’insécurité à l’approche du référendum du 12 septembre prochain, qui doit enterriner des réformes constitutionnelles chargées en finir avec l’héritage du coup d’Etat de 1980. Une réforme a minima finalement, mais qui  si elle est adoptée mettrait la très indépendante armée turque sous le contrôle du pouvoir civil. Une mesure exigée  aussi bien sûr dans le processus de négociation pour intégrer l’UE.

 

Cette réforme constitutionnelle n’ayant concerné en rien la question kurde – il n’a même pas été question de baisser le fameux barrage des 10% des votes autorisant un parti à entrer au gouvernement – le BDP le parti kurde, appelle ses sympathisants à la boycotter…ce qui fait aussi l’affaire de ceux qui jetaient des pierres en faisant le signe du loup à Dörtyol

Le signal lancé par Abdullah d’Ocalan le leader du PKK  de sa prison d’Imrali, de laisser dorénavant parler ses commandants, qui l’avaient peut-être décidé tous seuls, mais qui en tout cas parlent depuis –  les attaques se sont multipliées ces dernières semaines – crée un cadre idéal pour semer encore davantage le trouble. Outre le fait que cette situation plonge des régions parmi celles qui en ont déjà le plus bavé dans une ambiance de plus en plus sombre. Certains gosses lanceurs de pierres de Yüksekova ne savent même plus qui est leur ennemi à force de jouer à la guerre contre les véhicules blindés. Les plus paumés s’en prennent maintenant régulièrement aux véhicules en provenance d’Iran . Et la semaine dernière un passager a été tué par un jet de pierre. Ce genre de dérives était largement prévisible.

 

En attendant que la classe politique turque et kurde se décident à prendre sérieusement la question kurde à bras le corps,  c’est Atilla Kiyat un amiral à la retraite, qui a rappelé, hier soir sur Haberturk , que les sombres atrocités – comme les  milliers de liquidations extra- judiciaires  qui se passaient entre 1993 et 1997 – les années les plus noires de la sale guerre dans l’est, étaient une politique d’état, et que chefs d’Etat, de gouvernement et hauts gradés de l’époque en portent la responsabilité (Je découvre dans cet excellent article de Jean François Pérouse, que Tansu Ciller mentait  alors sans vergogne à ces concitoyens, en affirmant que c’était le PKK qui vidait les villages ! ) En demandant comment certains pouvaient dormir tranquilles, le « pacha » a rappelé que les lieutenants ou les capitaines qui commettaient des atrocités à Cizre et ailleurs sont aujourd’hui généraux.

gl7ga7ag.1280881429.jpg

Il apporte ainsi  son soutien au bras de fer engagé entre l’armée et le chef du gouvernement, qui pour la première fois refuse d’avaliser les promotions décidées par le conseil suprême militaire (Yas).. qui a manifesté l’intention de promouvoir des généraux mis en examen pour  tentative de coup d’Etat.  Ainsi qu’en faveur du OUI au référendum du 12 septembre et à la démocratisation de son pays. Moins d’une heure plus tard de nombreux commentaires le remerciaient par des « helal olsun », dont je soupçonne beaucoup d’auteurs d’être kurdes.


Dörtyol et Inegöl – 2 petites villes turques sous haute tension ethnique

 

 

Inegöl s’est réveillée avec la gueule de bois, lundi dernier. Cette petite ville de la province de Bursa ne s’attendait pas à devenir le théâtre de la violence inter ethnique qui l’avait submergée durant toute la nuit.

Comme beaucoup de villes moyennes de l’Ouest, Inegöl s’est grossie ces dernières décennies de migrants venus des 4 coins du pays. Les relations entre Turcs et Kurdes n’y sont ni meilleures ni pires qu’ailleurs. Les Kurdes d’Inegöl votent eux aussi essentiellement AKP (pro gouvernemental), le parti qui dirige la municipalité. Le parti pro kurde n’y a obtenu que 250 voix sur un potentiel de 5000 électeurs aux dernières élections. Certes la ville n’est pas exempte d’une certaine xénophobie banalisée contre ces Kurdes à qui « on laisse tout faire » – salir les cages d’escalier par exemple. » Tiennent toutes les affaires » ou  » devraient se montrer heureux qu’on leur permette d’y gagner leur vie »… comme le traduisent les propos d’habitants rencontrés par un journaliste de Daily Hurriyet. Pas de quoi empêcher des relations cordiales avec son voisin ou de taper une partie de tavla entre commerçants voisins en attendant le client, ni pensait-on, de provoquer de graves violences inter-ethniques.

Pourtant dimanche tout a dérapé. S’il n’en est pas le responsable (il n’y aurait eu aucune provocation délibérée) la présence d’un concert organisé par le MHP l’a sans doute favorisé. A l’origine une querelle entre deux familles qui a dégénéré : 3 hommes sont blessés  par des coups de couteau dans un café de la ville. L’information que des Kurdes sont parmi les protagonistes s’enfle en rumeur qu’il s’agit de « terroristes du PKK » Un millier de personnes surexcitées, certains armés de fusil, encerclent l’hôpital, exigeant que les coupables soient pendus devant eux. Des Kurdes de la ville sont pris à partie. Des barrages sont dressés.La situation dégénère en affrontements entre Turcs et Kurdes. La police de la ville débordée doit appeler des renforts. Les heurts extrêmement violents entre émeutiers lyncheurs et policiers font 20 blessés parmi ces derniers. Des véhicules dont un véhicule de police sont brûlés, quelques commerces vandalisés. Le lendemain la petite ville est sous le feu des médias. Elle est médusée, personne ne s’attendait à ça.

 

 

Le soir même c’est à Dörtyöl , dans la province d’Hatay, une autre petite ville de 70 000 habitants qu’un scénario très similaire se reproduit. Dans cette ville, située au nord de la province, entre le port industriel d’Iskenderum, dont la base militaire a récemment été le théatre d’une attaque du PKK (7 appelés tués) et la ville d’Osmaniye, fief du MHP, le parti d’extrême droite, les confrontations ont été encore plus violentes. Et plusieurs jours après la tension reste vive dans tout le district.

On peut peut-être aussi relever que le district de Dörtyol et le port  d’Iskenderum sont à proximité du terminal pétrolier de Ceyhan. Ce qui explique peut-être en partie (je n’en sais rien) ces récentes attaques hors de la zone traditionnelle kurde des combats.

C’est le parti d’extrême droite qui tient la mairie de Dörtyol. Et comme partout ailleurs sur la côte méditerranéenne, une importante communauté kurde y vit. A une population installée, souvent issue des villages détruits par l’armée dans les années 90, s’ajoute les saisonniers employés dans l’agriculture ou le bâtiment. Contrairement à Inegöl, le parti kurde y est bien implanté. Les relations inter communautaires entre 2 courants politiques qui se détestent doivent y être plus conflictuelles que dans cette ville. .

 

Lundi soir une voiture de police est attaquée par des assaillants, 4 policiers sont tués. Cette attaque est attribué au PKK, qui multiplie ses attaques ces dernières semaines. Des policiers prennent en chasse une automobile prise à tort pour celle des assaillants. Un des occupants, un Kurde originaire de Mardin est blessé. Des barrages rendront impossible pendant plusieurs heures son transport à l’hôpital. En effet, la rumeur que les terroristes ont été arrêtés s’est immédiatement répandue. Une foule s’est massée devant le commissariat exigeant là encore qu’ils leur soient livrés pour être pendus. Là aussi des renforts doivent être appelés. La permanence du BDP, le parti kurde, est brûlée. Des commerces kurdes sont vandalisés. Des groupes kurdes répondent au signe du loup des émeutiers ülkücu (ultra nationalistes) par celui de la victoire kurde et des « biji Apo ». Quelques jours plus tard d’autres commerces kurdes sont vandalisées et plusieurs personnes blessées suite à une rumeur qu’Emine Ayna, une députée BDP (pro kurde) très radicale était présente dans le district. Un convoi conduit par le député BDP Demirtas, venu de Diyarbakir pour constater la situation n’a pas été autorisé à entrer dans la province où des renforts de police sont arrivés des provinces voisines pour renforcer les forces de l’ordre. 5 jours après le début des troubles le district reste sous tension.

 

violences xénophobes à Dörtyol

 

Cette violence inter ethnique dont les petites villes turques ne sont plus épargnées est symptomatique d’une facture en train de se creuser entre communautés, que les attaques du PKK, qui ne limitent plus à la région kurde, ne font qu’exacerber. Une fracture qui s’est élargie ces dernières années, sur fond de reprise de la lutte armée (en 2004 ) du PKK et d’instrumentalisation de la question kurde dans le cadre du conflit larvé entre courant autoritaire et courant démocrate. La politique en « danse orientale » afin de  satisfaire tantôt l’un, tantôt l’autre pour tenter d’atteindre ses objectifs du premier ministre Recep Tayyip Erdogan est  assez révélatrice de l’antagonisme entre ces 2 courants.

Peut-être  pas évident pour tous non plus, maintenant que tout le monde accepte qu’il y ait des Kurdes en Turquie, d’admettre qu’on puisse ne pas être turc et citoyen comme tout le monde. « Etre Turc n’est pas un concept ethnique mais de citoyenneté » me disait il y a peu un copain turc (enfin, une citoyenneté qui s’est quand- même acquise à coup d’interdiction de toute expression de la langue kurde et d’invention du concept de Turc des montagnes).

 

Je ne me souviens pas d’un tel courant d’animosité contre les Kurdes dans les années 90, alors que le conflit avec le PKK était bien plus virulent que ces dernières années. Les villageois kurdes qui fuyaient en masse leur région étaient alors indistinctement considérés comme victimes de la terreur (du PKK) . On ne cherchait pas trop à savoir si c’est le PKK qu’ils fuyaient ou leur village qui avait été détruit par l’armée – ce qu’ils préféraient sans doute ne pas trop clamer le cas échéant, sauf s’ils prenaient le chemin de l’exil. Le marquage par une croix de logements occupés par des Kurdes, évoqués dans le film Gunese Yolculuk (Voyage vers le soleil) de Sevim Ustaoglu, restaient l’apanage des bozkurt, des militants d’extrême droite. Une vieille habitude de désigner ainsi le logement d’ennemis de la nation grande turque (kurdes, chrétiens alévis, communistes etc..).

(ceux qui ne connaitraient pas ce charmant mouvement peuvent se faire idée avec cette vidéo de rap loup gelé. Et on trouve bien pire. Celle-ci est plutôt soft dans le genre)

 

Un habitant d’Inegöl qui n’aurait jamais cru de tels faits possibles dans sa ville, déclare dans Hurriyet avoir eu l’impression d’un retour à la fin des années 70, à la veille du coup d’état militaire du 12 Septembre 1980. Les confrontations (armées) entre les fachistes aux moustaches tombantes et les militants de gauche étaient alors régulières. Ces mêmes mouvements tenaient respectivement certains quartiers des villes, voire des districts entiers dans le pays. Une étudiante (sœur d’amis étudiants avec moi à l’université de Cologne) dont la famille m’avait reçue à Ankara lors de mon premier séjour en Turquie, nous avait montré, à ses amis américains et à moi ,l’endroit où les fachistes l’avaient kidnappée sur la route de son lycée. J’ai appris plus tard par d’autres amis d’Ankara que sa famille y était très connue. Un de ses frères, réfugié en Allemagne, devait aussi être connu comme étudiant militant de gauche par ses ravisseurs.

 

Certaines universités en Turquie n’ont jamais complètement cessé d’être le centre de tensions entre étudiants d’extrême droite et d’extrême gauche (souvent alévis) auxquels se sont ajoutés les mouvements kurdes. Leurs confrontations violentes débordent parfois hors des campus comme à Mugla sur la mer Egée, à Edirne ou à Antalya il y a quelques années.

C’est la hantise des étudiants de la ville kurde d’Hakkari d’être admis dans certaines universités de province réputées nationalistes. L’été dernier une jeune femme de Yüksekova m’avait parlé de sa sœur étudiante à Edirne (Thrace). Quand elle y était arrivée, à la rentrée précédente, le bruit s’était vite répandu qu’il y avait une « terroriste d’Hakkari  » parmi les étudiantes. Elle a été l’objet d’avertissements de la part d’étudiants nationalistes. Alertés par la même rumeur, d’autres étudiants kurdes sont partis à sa recherche et se sont chargés de sa protection. Ils ont pris l’habitude de venir la chercher pour se rendre à l’université ou pour faire ses achats en ville.

Les lycées non plus ne doivent pas être toujours à l’abri de ces tensions. Dans une famille qui m’avait reçue l’été dernier à Hakkari, le père avait envoyé son fils aîné étudier dans un lycée de Kayseri, dont un de ses amis de service militaire était le directeur. Il espérait qu’il y bénéficierait d’une meilleure scolarité qu’à Hakkari. Mais excédé des continuelles altercations provoquées par des « Hakkari = terroriste », celui-ci est rentré à la maison avant de l’achever.

 

Le nom d’Hakkari est extrêmement connoté, et il est probable que ces étudiants nationalistes fichent davantage la paix à un étudiant kurde d’Adiyaman ou de Kars, pour peu qu’il affiche davantage une appartenance à la mouvance musulmane par exemple. Et un Kurde MHP sera bienvenu. Possible d’ailleurs qu’il y ait quelques Kurdes d’extrême droite parmi les émeutiers de Dörtyol. Eux aussi détestent le PKK et ses sympathisants. Mais si dans cette ville le clivage politique entre le mouvement kurde et la droite nationaliste constitue un facteur de tension aggravant, les émeutes d’Inegöl montrent une fois de plus qu’il existe en Turquie un terrain propice au développement de violences ethniques. Une situation dans laquelle des liens encore suffisamment forts ont permis à la société d’éviter de sombrer jusqu’à maintenant, et que l’immense majorité des Turcs  comme des Kurdes ne souhaitent pas. Mais quelques allumettes pourraient suffire à la rendre explosive. Et si le PKK met à exécution ses menaces de s’en prendre à des objectifs civils dans ces régions de l’Ouest où vivent de très nombreux migrants Kurdes, ceux-ci risqueraient d’en être les premières victimes…

 

Une situation qui ferait aussi le jeu de ceux qui souhaitent le retour d’un état autoritaire qui viendrait rétablir l’ordre. Des provocations comme celle de l’attaque de la voiture de police qui a fait flamber le district de Dörtyol risquent d’être parfois difficilement identifiables entre résultant de la logique révolutionnaire d’une organisation armée qui refuse d’être écartée du règlement de la question kurde et action de groupes de la mouvance Etat profond – dit aussi Ergekon. Et ce d’autant plus que l’infiltration par des groupes ergenoncu de certaines branches du PKK est souvent soupçonnée. La contre guerilla, une des composante de cet Etat profond, a en tout cas largement eu le temps de le faire. Depuis les années 80….ça commence à faire un moment que ça dure.

 

 

 

 

 

 

Pendaisons de jeunes militants kurdes en Iran, colère à Yüksekova.

 

Dans la province frontalière d’Hakkari, à part les fonctionnaires turcs,  tout le monde a des cousins en Iran et en Irak. L’annonce de la pendaison de 5 jeunes kurdes accusés d’appartenir au PJAK, une branche iranienne du PKK, a donc secoué dans la région, où tout le monde avait entendu parler de mamosta (instituteur) Farzad Kamangar.

L’Iran pend un petit poisson , titrait le Washington Post en évoquant une lettre que  le prisonnier kurde avait écrite de la prison d’Evin.

Mercredi des marches de protestations ont été organisées partout dans la région kurde. Mais c’est à Yüksekova qu’elle a été la plus impressionnante. Des milliers de personnes avec à leurs têtes des personnalités politiques du BDP,mais aussi Esat Canan, se sont rendues en cortège jusqu’au poste frontière d’Esendere. Bien sûr celle-ci avait été fermée mais certains ont entrepris d’escalader la grille – des anciens tentaient bien de freiner cette ardeur –  et des jeunes s’en sont pris, comme d’habitude aux caméras de surveillance, comme on le voit sur la vidéo. Il me semble que la foule rassemblée près de la grille crie « Intikam » (vengeance)

Le lendemain matin, jeudi 13 mai, décrété jour de grève générale au Kurdistan iranien, des jeunes ont dressé des barricades dans plusieurs quartiers de la ville de Yüksekova (l’hôtel Oslo, est situé en plein coeur), ce qui a dégénéré en confrontations avec les forces de l’ordre. On voit sur la vidéo présentée avec l’article des Yüksekova haber,que  les magasins étaient fermés, probablement en signe de solidarité avec les voisins du Kurdistan iranien – (cela étant l’article ne le dit pas).

2 personnes ont été blessées et 9 ont placées en garde à vue – parmi ces dernières 7 mineurs. Le plus jeune, Hakan Ö., a…7 ans ! Les 6 autres ont 16, 15, 13 et 11 ans . A Kars où  8 personnes viennent aussi d’être placées en garde à vue, j’ignore pour quelle raison, la plus âgée a 80 ans. On se demande quand même quelles graves menaces pour l’ordre public peuvent représenter un gamin de 7 ans et un homme de 80 ans.

5 des personnes interpellées à Yüksekova ont été mises en examen – dont deux ont été immédiatement incarcérées à la prison d’Hakkari, un garçon de 20 ans et un autre de 16 ans- et 4 autres sont reparties libres. On peut imaginer que le gosse de 7 ans fait partie de ces derniers.



La colère d’Hakkari – intifada et élus kurdes

Alors que dans la ville de Diyarbakir les premières mobilisations se faisaient sans être accompagnées de violences urbaines (ou restées très circonscrites), après  les arrestations au sein de ses mairies et de ses  principales ONG ,  Hakkari, Yüksekova et Cizre ont réagi au quart de tour Dès le lendemain de la vague d’arrestations au sein du milieu pro kurde le jeudi 24 décembre, les mêmes scènes d’intifada se reproduisaient.

Après 3 semaines d’émeutes presque ininterrompues depuis fin novembre, ces villes s’étaient calmées après qu’Abdullah Ocalan, le leader du PKK emprisonné, ait fait comprendre qu’il était temps de s’arrêter en annonçant qu’une fenêtre avait été percée dans sa cellule et que la fermeture du DTP n’était pas la fin du monde. Mais le répit était de courte durée  Et cette fois, il n’y a pas eu besoin de signal d’Ocalan. Comme après les lynchages d’Izmir et de Canakkale, les colères sont sans doute spontanées.

A Hakkari, qui a pourtant conservé tous ses élus, le même scénario. se reproduit. Les commerces  ferment par protestation. Il ne doit pas y avoir besoin de beaucoup de pression dans des villes où les maires DTP/BDP ont été élus avec plus de 80% des voix. Et les gosses montent des barricades en attendant de  se confronter  avec les forces de l’ordre.

S’ils s’en prennent à certains symbôles de l’Etat (comme la statue d’Atatürk à Hakkari) – les jeunes émeutiers en respectent d’autres. Les écoles  par exemple – ce qui n’est pas un hasard. Les voitures des voisins n’ont pas brûlé pas non plus. Mais à Semdinli  des jeunes ont mis à sac la permanence de l’AKP lors des précédentes émeutes, ce qui  reflète  sans doute l’amertume de leurs parents vis à vis de  ce parti. Semdinli ville de « dindar » (religieux) avait apporté son plein de voix à l’AKP aux dernières législatives. Depuis il a  déçu. Et évidemment  l’attentat de Semdinli a laissé des traces. Que les coupables, des militaires, pris par les habitants de la ville la main dans le sac soient aujourd’hui en liberté, alors qu’ il y avait eu un mort  dans cette histoire et que tous les médias du pays en avaient fait leur une, on ne digère pas trop dans le coin.

Apparemment la règle de ce qui n’est pas vraiment un jeu est surtout d’atteindre les véhicules blindés, avec des pierres et de plus en plus avec des coktails molotovs. Comme ça  peut difficilement créer de graves dommages aux véhicules, l’objectif semble  avant tout de harceler et de narguer. Montrer de plus en plus violemment qu’on est en face.

Pourtant, le « nettoyer ça au karcher » n’est plus une métaphore. Au moins on voit les limites de son efficacité. Même après avoir pris de sacrées giclées, trempés jusqu’à l’os alors qu’il fait des températures pas vraiment printanières, ils reviennent encore. Jusqu’à ce que ça se calme;  ou que ça reprenne dans un autre quartier. Leurs mouvements montrent  certaines formes d’organisation. Ces gosses ont grandi  dans la guerre, pas dans une banlieue de grande métropole.

Mais ils partagent avec les émeutiers de nos banlieue le goût pour Internet et une culture du slogan,  ainsi que l’usage du téléphone portable pour communiquer rapidement entre eux.

Ils savent que s’ils sont pris ils passeront un sale quart d’heure en garde à vue et seront passibles de lourdes peines de prison. Quelque part ils jouent aux héros, à « ceux de la montagne, » qu’ils idéalisent  mais dont personne ne comprend bien les objectifs. Seulement malgré les F16 et les hélicoptères de combat, la guérilla PKK existe toujours. C’est sans doute parce qu’elle résiste aux F16  qu’ils l’admirent.

Rares sont ceux qui portent les forces de l’ordre dans leur coeur  à Hakkari. Ce doit être une vieille tradition  dans cette région de contrebande, mais ces 30 dernières années on a d’autres raisons de leur en vouloir. Les sympathies des habitants  penchent du côté des émeutiers, même si comme pour la montagne, on doit préférer que les siens n’y aillent pas. Maintenant, que ça soit à Paris ou à Hakkari, les gamins qui vont manifester demandent rarement l’autorisation à leurs parents. Et ces scènes de violence à répétition doivent commencer à inquiéter la population. Personne n’a envie de replonger dans l’ambiance des années 90.

D’autant qu’hier soir, un petit groupe (de très jeunes gamins  apparement d’après les images de la vidéo) a lancé des pierres sur  un autobus de voyageurs en provenance d’Iran. Si « le parti » comme on dit à Yüksekova a sans doute  encore quelque prise sur ces jeunes,  ils risquent de devenir de plus en plus incontrôlables. L’oppobre de la population, et en particulier du voisinage, devrait limiter  cette violence gratuite, mais des formes de violences juvéniles plus multiformes pourraient se développer.

Et dans ces villes où les mouvements de révoltes étaient intergénérationnels, l’investissement de la rue par ces gosses en colère, n’est peut-être pas sans risques, à terme, pour la collectivité elle-même.

 

C’est dans cette atmosphère tendue que mardi, le BDP, le parti qui remplace le DTP dissous s’ouvrait en grandes pompes à Hakkari. Je ne comprends pas le discours en kurde (à part  le  mot « bienvenue »,) de celui que je présume être le président de province du parti, mais celui du député Hamit Geylani ne fait pas vraiment dans le politiquement correct… Après un rappel des souffrances endurées par la province, la fidélité à Ocalan  est clairement revendiquée. La fête a dégénéré en « olay ».

Si l’objectif des arrestations du 24 décembre était de contraindre le BDP  à prendre des distances avec le PKK,  ça parait raté Mais ce n’était probablement pas l’objectif principal. Tout ça risque de ne pas favoriser la pacification du (difficile) dialogue entre les élus kurdes et le reste de la nation, qui comme le pense  Enver Sezgin, un intellectuel kurde,  est pourtant indispensables au règlement de la question kurde.

 

Mais Hakkari l’indisciplinée  est sans doute la ville la plus accueillante de Turquie. Et ce n’est pas seulement mon avis. J’avais demandé leurs coins favoris à des géologues turcs hébergés dans mon hôtel lors de mon premier séjour. 2 d’entre eux étaient d’Artvin, le troisième j’ai oublié. Pour ses habitants, c’était Hakkari leur préféré.