Le brave théologien laïc et l’assassinat des missionnaires de Malatya.

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En Turquie, il est rare que les choses soient simples. Et certains éditorialistes s’y inquiètent du contexte dans lequel le procureur Zekeriya Öz vient d’être dessaisi du dossier Ergenekon. En effet le procureur qui venait d’envoyer les journalistes Ahmet Sik et Nedim Sener en prison, provoquant un tollé bien au-delà de la Turquie, venait aussi  d’impliquer le réseau Ergenekon dans l’ assassinat  des missionnaires de la maison d’édition Zirve à Malatya. Cela fait longtemps que les familles des victimes attendaient ça.

Plusieurs personnalités viennent d’avoir leur domicile perquisitionné. Parmi elle, le professeur de théologie Zekeriya Beyaz, qui a clamé que lui aussi  était justement en train d’écrire un bouquin sur le mouvement  de l’imam Fethullah Gülen. Info que certains médias turcs, mais aussi français,(là aussi) se sont empressés de reprendre, faisant de ce brave professeur un simple théologien laïc, opposant un peu virulent au gouvernement AKP et une victime (de plus) de ces fameux fetuhllaci. Bref, un copain d’Ahmet Sik, puisque comme ce dernier, il s’intéressait de près aux réseaux fethullah.

Ils oublient juste de préciser qu’à moins que le journaliste de gauche ait une double vie qu’absolument rien ne révélait à ses proches, il est très peu probable que Beyaz hoca compte Ahmet Sik parmi ses intimes. Pas le genre à participer aux funérailles de Hrant Dink ou à sensibiliser sur les victimes civiles kurdes des mines dans l’est du pays, le bon professeur.

Parmi ceux qu’il ne dédaignait pas fréquenter, il se pourrait  plutôt qu’il y ait  quelques membres du JITEM par contre. Prononcez le nom JITEM à des Kurdes d’Hakkari, ils auront plein d’histoires sordides à vous raconter sur ces services spéciaux parallèles, fondés, dans le cadre de la contre guérilla contre le PKK, par le commandant de gendarmerie Veli Küçük, un des principaux accusés du procès Ergenekon. Son arrestation en 2007 n’avait surpris personne en Turquie. Depuis l’accident de Susurluk en 1996, il y est de notoriété publique que le JITEM fait partie de l’Etat profond.

Si depuis le choc de l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink et la foule qui suivait ses funérailles à Istanbul, ces discours se sont calmés (et le brave théologien aussi par la même occasion), des médias peu regardant sur l’éthique journalistique s’en donnaient à cœur joie pour distiller la haine contre les Chrétiens avant la série d’assassinats qui les a visés en2006-2007.  Ögun Samast, l’assassin de Hrant Dink rappelle aux juges qu’il lisait dans les journaux que Hrant Dink était un traître. De quoi conditionner un gamin de 17 ans auquel on demande de tirer sur un Arménien pour nettoyer la patrie. (Possible que ses avocats aient choisi d’adopter cette défense devant un tribunal pour enfants certes, mais peut-être moins complaisant que le précédent juge qui vient d’être dessaisi de l’affaire).

Zekeriya Beyaz n’était pas le dernier à participer à cette hystérie. Voilà ce que le brave théologien laïc disait des Turcs convertis à la religion chrétienne sur une chaîne de TV en 2005, rapporte le journaliste Orhan Kemal Cengiz qui suit de très près le procès de Malatya :

« La République de Turquie est l’objet d’une attaque. Dans chaque province, dans chaque district, 3, 5, 10 églises se sont créées. Et dans ces églises, il n’y a pas un, deux, trois ou dix Turcs comme ceux-ci, mais de nombreux Turcs qui se révèlent être des prêtres. Ces gens sont en train de miner la République de Turquie de l’intérieur… Ce sont les ennemis des Turcs. Pour eux les Musulmans et les Turcs sont des valets de Satan. (…) Ces gens ont leurs racines à l’extérieur de la Turquie. Il y a une cinquième opération lancée contre la Turquie. Il y a une opération psychologique. Il y a une opération destinée à nous soumettre, à nous détruire de l’intérieur. Il sont en train de détruire notre identité nationale. Ils continuent à spolier notre peuple. Ils considèrent notre peuple comme des valets de Satan, des infidèles, des mécréants. Mais les véritables mécréants, les véritables infidèles, les véritables valets de Satan, ce sont ceux qui narguent les Turcs, et en tout premier lieu  ces renégats convertis au christianisme ».

On peut lire aussi un bel échantillon de cette prose paranoiaque sur une page facebook des « fanatiques de Zekeriya Beyaz hoca », qui ne compte heureusement que…18 membres !

Il m’a plutôt l’air d’un pur produit de la synthèse turco-sunnite, l’idéologie des loups gris – et celle prônée par le coup d’état militaire de 1980 – ce brave Beyaz. Et si depuis 2007, il a cessé de brandir la menace de l’invasion chrétienne dans les médias, ça pourrait bien  être  parce que le procès Ergenekon l’aurait rendu prudent. J’ai un peu de mal à croire que c’est en découvrant Voltaire ou les écrits de Hrant Dink, qu’un type qui tenait des propos aussi haineux ce serait soudainement converti à l’esprit des Lumières et à la tolérance.

Ce profil ne suffit certes pas à lui seul à  en faire un coupable du triple assassinat d’avril 2007 à Malatya , mais rend le  Blanc professeur moins sympathique que celui  de  pauvre victime d’un puissant mouvement religieux, quand-même. Et il  explique sans doute davantage qu’il soit dans le collimateur de la justice.  Mais les raccourcis simplistes sont tellement tentants aussi…

J’ignore si ses « recherches » sur le mouvement Gülen intéressaient beaucoup les enquêteurs. Mais si c’est du même tonneau que sa prose sur le complot des missionnaires chrétiens, ça doit être un ramassis de sottises délirantes.

Parmi les autres personnalités dont le domicile a été perquisitionné, il y a aussi un certain professeur Cöhce, qui officie à l’université Inönü de Malatya et contre lequel un groupe d’étudiants kurdes a porté plainte en début d’année. Il avait un peu trop tendance à montrer qu’il ne goûtait guère la présence d’étudiants originaires d’Hakkari ou de Sirnak dans les amphis, et leur conseillait plutôt de rejoindre « la montagne », à ces Kurdes qui selon lui ne sont qu’une branche du peuple turc. Il n’aime pas les Alévis et les Arméniens non plus, dit l’article.

D’adorables professeurs de théologie comme on voit. Ils ont été laissés en liberté.

 

 

Nedim Sener : Ergenekon, Fethullah Gülen, Hanefi Avci, prémonitions et quelques explications .

 

Sur cette vidéo, mise en ligne sur Youtube en septembre dernier, l’extrait d’un entretien entre Nedim Sener – journaliste d’investigation turc dont l’arrestation dans le cadre du procès Ergenekon a provoqué l’émoi en Turquie – et Cüneyt Özdemir, un de ses confrère de CNN Türk. Dans cet extrait ils évoquent le mouvement de Fethullah Gülen, peut-être à l’occasion de l’arrestation d’Hanefi Avci. Leurs propos montrent bien en tous les cas le climat délétère qui règne en Turquie autour de ces questions. Et ils résonnent aujourd’hui de façon prémonitoire.

En apprenant l’arrestation de Nedim Sener et d’Ahmet Sik, Cüneyt Özdemir aurait déclaré : « Cela fait vingt ans que je suis journaliste, et hier pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de cesser ce métier. J’y songe encore ». Pourtant il venait juste de réaliser une interview du fils de kadhafi qui l’a rendu célèbre bien au-delà de la Turquie.

Pour ceux qui ne comprennent pas le turc, traduction.(merci mille fois à un lecteur de ce blog pour son aide ).

« Nedim Sener : Je voudrais t’avertir que pour toi aussi il y a danger. Ce n’est pas parce que tu as interviewé Fetullah Gülen que tu dois te sentir protégé (sourire)

 

Cüneyt Özdemir : De toute façon je ne fais confiance à aucune interview.

 

NS : Je plaisantais.

 

C Ö : Cette plaisanterie peut-être mal interprétée. En tant que journaliste je peux très bien rencontrer Fethullah Gülen, ou n’importe qui d’autre. C’est mon métier et je dis ça sans rire. Comme tu le sais, actuellement le métier de journaliste est particulièrement difficile. On a besoin de journalistes indépendants (en Turquie). Mais selon les questions que tu poses, on te balance brutalement dans un camp ou un autre. On te catalogue ergenekoncu, fethullahci, hanefici …

On a connu ce genre de situation au moment de l’affaire Susurluk (1996) ou (du coup d’état post moderne) du 28 février (1997).

 

NS : J’avais dit à un célèbre journaliste que je souhaitais rester neutre. Ni pour eux, ni contre. Il m’a répondu que je n’avais pas le choix. Soit tu les aimes, soit tu es contre eux. Eux le prendront comme ça. Cela m’a effrayé.

 

CÖ : Eux c’est eux. Nous, nous essayerons de ne  pas faire de discrimination. J’espère que nous y parviendrons « .

 

Voici un petit bréviaire à l’attention de ceux qui ont un peu du mal à suivre :

 

Ergenkoncu : Ceux qui appartiennent, au réseau dit Ergenekon (et ses variantes, dit aussi état profond), ou qui le soutiennent. Les membres de ce réseau sont accusés d’avoir comploté pour créer les conditions favorables à un coup d’état militaire contre le gouvernement AKP. Le procès des présumés comploteurs a débuté en 2007 après la découverte d’une cache d’armes. Mais c’est le magazine d’investigation Nokta, où Ahmet Sik était rédacteur, qui avait révélé son existence plusieurs années auparavant..non sans risques puisque le journal avait du fermer (dans la surprenante quasi indifférence de la plupart de ses confrères).

 

Nedim Sener quant à lui, a révélé le rôle du réseau Ergenekon dans l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink, dans les ouvrages qu’il a consacré à cette affaire. 2 policiers qu’il avait mis en cause, dont Ramazan Akyürek, le chef de la police de Trabzon, avaient porté plainte contre lui. Mais il a finalement été acquitté et ce sont ces policiers qui viennent d’être inculpés, ainsi qu’une trentaine d’autres. Le coup de poing sur la table de la CEDH, qui a condamné la Turquie pour ses manquements dans le procès Hrant Dink, n’y serait pas pour rien. La famille de Hrant Dink lui a manifesté son soutien.

 

Quant à l’état profond (derin devlet), c’est à la suite de l’accident de Susurluk, qui avait révélé les liens entre mafia, contre guérilla et gouvernement de Tansu Ciller, que les médias ont donné ce nom aux réseaux au-dessus des lois, nichés au sein de l’Etat.

 

Si ces deux journalistes sont aujourd’hui en prison, c’est parce que le procureur Zekeriya Öz les accuse d’être eux-même  membres de ce fameux réseau Ergenekon ! Un réseau soupçonné de meurtres et de complot terroriste quand-même. Le procureur affirme avoir des indices irréfutables, mais pour le moment, tout le monde ignore lesquels, à commencer par les inculpés et leurs avocats.

 

Fethullahci : membre de la cemaat (communauté) de l’imam Fethullah Gülen (hoca efendi pour ses disciples), penseur musulman turc qui ambitionne de réconcilier Islam et modernité. C’est un énorme mouvement rassemblant plusieurs millions de personnes, associations, hommes d’affaires, intellectuels,  qui se sentent proches de ses idées. Ils possèdent un empire  médiatique (journaux, dont le quotidien de qualité Zaman, et chaînes de télévision) et sont à la tête d’ un réseau d’établissements scolaires (les collèges Isik) qui a essaimé dans le monde entier. Les fethullah sont souvent accusés d’infiltrer l’Etat, notamment le secteur de l’éducation et la police.

Je présume qu’on peut appartenir à la cemaat de Gülen tout en étant membre d’une confrérie traditionnelle – tarikat. D’ailleurs il me semble que Said Nursi, « inspirateur » de Gülen était naksibendi.

Fethullah Gülen vit aux Etats Unis. Il a entretenu des relations avec de nombreux hommes politiques turcs (pas seulement AKP).

A ceux que ce mouvement intéresse, je recommande l’entretien de Bayram Balci, mis en ligne sur l’excellent site religioscopie.

 

Ahmet Sik était en train d’écrire un livre qu’il aurait songé à intituler « l’armée de l’imam », selon Bianet. Nedim Sener avait publié « Fethullah Gülen et la communauté Gülen dans les documents Ergenekon ».

 

Hanefici : Ceux qui adhèrent complètement aux thèses d’Hanefi Avci, un ancien chef de la police d’Eskisehir, qui s’est illustré dans la lutte contre l’extrême gauche. Il fait partie de ceux qui accusent les Fethullah d’avoir noyauté la police. Le livre qu’il a écrit à ce sujet est immédiatement devenu un best-seller en Turquie. Il y révèle qu’ils y seraient à l’origine des révélations des complots Ergenekon et ses avatars. Mais il les accuse d’en avoir monté certains de toutes pièces, à l’aide notamment d’écoutes téléphoniques douteuses.

Il a été arrêté en septembre dernier. Lui, c’est  d’être membre d’une organisation d’extrême gauche, terroriste évidemment, dont il a été accusé. Une accusation qui paraît fantaisiste même à certains intellectuels, comme Hasan Cemal, qui mettent pourtant en doute le sérieux de certaines des  thèses défendues dans le best-seller d’Avci.

 

Selon les comptes rendus des premiers interrogatoires parus dans la presse, Ahmet Sik et Nedim Sener étaient sur écoutes téléphoniques (ce dont ils se doutaient). De quoi conforter la légendaire paranoïa en Turquie (ceux qui connaissent le pays sauront ce que je veux dire) ! Les premiers interrogatoires du procureur ÖZ se fonderaient sur des documents saisis à ODA TV et sur ces fameuses écoutes. Selon lui Nedim Sener aurait collaboré au livre d’Hanefi Avci. Ouvrage que celui-ci affirme n’avoir découvert qu’au moment de sa publication, en même temps que tout le monde. (enfin presque tout le monde sans doute, vu le climat de suspicion qui règne). Mais de toute façon, on ne voit  pas bien où serait le problème. Hanefi Avci est accusé d’être membre d’une organisation terroriste d’extrême gauche. Son bouquin n’a pas été interdit. Et n’a a priori  rien à voir avec cette inculpation, qui a juste suivi de peu sa publication… 

Plus amusant, le procureur aurait demandé à  Sener pourquoi il avait confié à un membre du CHP – toujours par téléphone – avoir  nettoyé son ordinateur, s’il n’avait rien d’illégal à se reprocher. Etonnante question posée à un journaliste, dont (théoriquement) c’est à la fois un droit et un devoir de protéger ses sources.

Izmet Berkan, l’ancien rédacteur en chef du journal Radikal, a révélé depuis dans Hürriyet, que Nedim Sener lui aurait un jour dit vouloir jeter son ordinateur dans la mer. Ce à quoi il lui aurait répondu que ça ne suffisait pas. Il devait d’abord écraser son disque dur, puis le couper en petits morceaux avant de jeter le tout à la mer.(il aurait sans doute mieux fait aussi d’utiliser des pigeons voyageurs pour communiquer…)

 

Bref, des interrogatoires qui posent question, titre le Daily Hurriyet. Ainsi un exemplaire de l’ouvrage qu’Ahmet Sik était en train d’écrire aurait été trouvé sur un ordinateur saisi à ODA TV. « Peut-être pourriez vous m’expliquer ce qu’il y faisait », aurait répondu le journaliste au procureur qui l’interrogeait. Surprenant en effet qu’un journaliste confirmé comme Ahmet Sik, habitué aux investigations ultra sensibles, ait pu confier un manuscrit en cours d’écriture à des confrères que dans sa sphère  on considère comme des « fachos de gauche » (ulusalci et démocrates de gauche n’appartiennent pas au même « monde »), dans le collimateur de la justice qui plus est. Et de toute façon, ce n’est pas ce qui suffirait à en faire un dangereux comploteur, quand- même.

En tout les cas , Nedim Sener avait toutes les raisons d’être « effrayé » comme il le confiait sur un ton léger, lors de cet entretien prémonitoire sur CNN, notamment par le climat détestable dénoncé par Cüneyt Özdemir. Climat que l’arrestation des deux journalistes, dans le cadre du procès Ergenekon, ne contribue évidemment pas  à apaiser.  

 

NB :  Deniz Baykal et une certaine histoire de vidéo compromettante  reviennent  aussi sur le tapis dans les interrogatoires de ces jours ci Mais ça suffit peut-être  comme ça, les embrouilles de ce vilain polar alla turca, aux faux air de Tchécolosvaquie des années 70,

 

Les émeutes anti kurdes à Dörtyol (Hatay) ont un sérieux relent d’Etat profond

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Il y a quelques jours, je terminais un billet sur les émeutes et les confrontations ethniques à Inegöl (Bursa) et à Dörtyol (province d’Hatay)  en disant que des provocations comme l’attaque d’une voiture de police qui avait servi de déclencheur aux émeutes de Dörtyol, n’étaient pas facilement identifiables et qu’on pouvait tout aussi bien y voir la main de l’Etat profond que celle du PKK.

Et effectivement. Les premiers éléments de l’enquête révélés par certains médias – sont dignes  d’un thriller. Today’s Zaman rapporte que la voiture des attaquants (4 policiers tués), une volkwagen Passat appartenait à un élu local, Bestami Kılıç, membre du conseil municipal de la ville et du MHP (extrême droite). Il aurait été attaqué en sortant d’une mine qui lui appartient , par 5 hommes armés, qui lui avaient volé son véhicule et son téléphone mobile. Deux étaient vêtus de l’uniforme du PKK, qu’ils auraient troqué ensuite pour des costumes de ville – on se demande juste pourquoi ils ne l’ont pas fait plus tôt. Mais comme le PKK utilise généralement des techniques plus militaires (attaque à la roquette etc.) quand il s’en prend aux forces de l’ordre, dans ce coup aux allures davantage droit commun, il était peut-être utile de laisser une signature, comme le Z de Zorro…

 

80941.1280886175.jpgOr il s’avère que Bestami Kılıç , serait aussi informateur pour la gendarmerie. Et que s’il s’était rendu dans cette mine c’est qu’il y avait rendez vous avec 3 membres des services de renseignements de la gendarmerie (JITEM – qui officiellement n’existe pas, mais que les Kurdes connaissent bien!) . Ceux-ci  auraient quitté les lieux une demi heure avant le vol de la voiture…

Dès l’attaque du véhicule de police, des barrages ont été érigés sur toutes les routes. Le signalement de la Passat des attaquants avait été donné. Mais un mystérieux appel  a averti les policiers que 3 attaquants s’enfuyaient dans une Renault Broadway immatriculée 63 ZN 134 (63 est le numéro de Mardin, il y a donc  une forte probabilité que ses occupants soient  Kurdes). Pas de chance pour eux, le conducteur n’a pas de permis et ils avaient bu. En apercevant un barrage, le véhicule fait demi tour. D’autant plus suspect. Ils sont pris en chasse, se font tirer dessus, il y a un blessé. On imagine qu’en mettant la main sur des ivrognes, les policiers ont du immédiatement réaliser leur erreur. Ce n’est vraiment pas le genre du PKK, surtout en action commandée !

Mais plus le temps de rechercher la Passat, en ville la nouvelle des « terroristes arrêtés » s’est répandue à la vitesse d’une tornade et 5000 lyncheurs surexcités assiègent le commissariat. L’ordre est donné de porter renfort aux collègues. Mais comment la nouvelle a-t-elle pu se répandre si vite ? Les services spécialisés contre le terrorisme  ont  rapidement intercepté celui qui en serait le principal responsable, Ahmet Büyük, un sergent  de métier venu de Bingöl en permission chez ses parents . Il a été relâché. 

Une enquête conduite par le MIT révèle aussi que les pompiers municipaux alertés  par la police dès le début de l’incendie du bâtiment du BDP, le parti pro kurde, ont refusé d’éteindre le feu, provoqué par des émeutiers. Ils sont repartis en faisant le signe de la victoire. Le procureur aurait refusé de les inculper au motif que des Kurdes lançaient des slogans en faveur d’Ocalan. De même l’implication d’élus du MHP (extrême droite) qui auraient excité la foule, serait avérée.

 

madimak.1280880411.gif Le MIT  soupçonne qu’il y ait eu volonté de reproduire contre les Kurdes, les circonstances  de l’incendie de l’hôtel Madimak qui avait frappé les Alévis. Le 2 juillet 1993, à Sivas une foule haineuse avait assisté avec une délectation ponctuée de signes des Loups gris (fachistes) à l’incendie qu’elle avait provoqué et dans lequel 32 Alévis venus pour un congrès avaient péri. Dans les années 70 aussi, les violences (souvent nationalo) sunnites contre la minorité alévie se multipliaient. Le massacre de Maras avait fait plus de 110 morts en 1978, instaurant un terrain propice au coup d’Etat de 1980.

Mais alors que pour de ces précédents la complicité de la police est avérée, cela n’a pas été le cas à Dörtyol le 26 juillet, ni la veille à Inegöl. Les forces de police ont même subi des assauts des émeutiers lyncheurs d’une telle violence que certains ont pu regretter de ne pas avoir été plutôt  mutés à Hakkari.

Les ficelles sont tellement grosses que l’objectif principal n’est évidemment pas la discrétion, qui n’est d’ailleurs pas vraiment dans les habitudes des manipulations de l’état profond,  dont les acteurs profitent souvent d’une certaine mansuétude (quand ce n’est pas une mansuétude certaine) de la justice, même si depuis le début des grands procès Ergenekon c’est devenu moins vrai. Mais comme après l’affaire Susurluk (1995). Un banal accident de voiture dans laquelle les journalistes dépêchés sur le lieux ont découvert médusés les corps de Catli, un mafieux notoire  lié à l’extrême droite et recherché par Interpol, de sa petite amie, d’un haut responsable de la police et de Serhat Bucak, seul rescapé, un député kurde du DYP, grand argentier du parti de Tansu Ciller alors au pouvoir et dont une partie de la tribu  à Siverek est mis au service de la contre-guerilla. Le coffre de la voiture contenait des armes et une très forte somme d’argent.

 

susurluk.1280880599.jpg C’est à la suite de l’affaire  Susurluk, qui a mis au grand jour les liens entre extrême droite – grand banditisme- contre guerilla et une partie de l’establishment que  sera donné le nom d’Etat profond à ce qui est davantage un pouvoir parallèle qu’un pouvoir occulte. L’opinion publique scandalisée demandera que la lumière soit faite  par d’énormes manifestations à la bougie. Ce mouvement sera récupéré, avec l’aide de médias, en marches laïques contre le gouvernement Refah de Sebahattin Erbakan qui prépareront le coup d’Etat post-modern de 1997.

Le procès de Susurluk est très loin d’avoir débouché sur celui de l’Etat profond, mais il a été l’occasion d’un grand nombre de révélations que les médias ont relayées. C’est donc sans étonnement que la Turquie apprendra 10 ans plus tard celui de Semdinli (près de la frontière irakienne). Des gendarmes qui venaient de commettre un attentat contre la librairie Umut ( 1 mort) avaient été pris la main presque dans le sac par la population, sur ses gardes à la suite d’une série de provocations de même type à Yüksekova (mais sans victime). Le procès qui semblait parti de façon prometteuse, c’est finalement soldé par la mise à pied du procureur qui le conduisait.

 

liveimages_foto-haber_592_semdinlide-umut-kitabevinde-kesif_d09122154.1280880968.jpg L’affaire Semdinli a fortement  contribué à maintenir la défiance de l’opinion kurde vis à vis des institutions (devlet), malgré l’ouverture de grands procès contre ce qu’on nomme  maintenant Ergekon et la mise en examen d’un certain nombre de membres de la contre-guerilla responsables d’exactions contre la population kurde. Mais l’arrestation responsables a permis à une parole souvent étouffée jusque là par la crainte de représailles, de s’exprimer.

 

En appelant la population à garder son sang froid après les troubles de Dörtyol, Sadullah Erkin, le ministre de la justice AKP, a souligné que  l’objectif principal de ces provocations (d’où qu’elles viennent) est de semer un climat de confusion et d’insécurité à l’approche du référendum du 12 septembre prochain, qui doit enterriner des réformes constitutionnelles chargées en finir avec l’héritage du coup d’Etat de 1980. Une réforme a minima finalement, mais qui  si elle est adoptée mettrait la très indépendante armée turque sous le contrôle du pouvoir civil. Une mesure exigée  aussi bien sûr dans le processus de négociation pour intégrer l’UE.

 

Cette réforme constitutionnelle n’ayant concerné en rien la question kurde – il n’a même pas été question de baisser le fameux barrage des 10% des votes autorisant un parti à entrer au gouvernement – le BDP le parti kurde, appelle ses sympathisants à la boycotter…ce qui fait aussi l’affaire de ceux qui jetaient des pierres en faisant le signe du loup à Dörtyol

Le signal lancé par Abdullah d’Ocalan le leader du PKK  de sa prison d’Imrali, de laisser dorénavant parler ses commandants, qui l’avaient peut-être décidé tous seuls, mais qui en tout cas parlent depuis –  les attaques se sont multipliées ces dernières semaines – crée un cadre idéal pour semer encore davantage le trouble. Outre le fait que cette situation plonge des régions parmi celles qui en ont déjà le plus bavé dans une ambiance de plus en plus sombre. Certains gosses lanceurs de pierres de Yüksekova ne savent même plus qui est leur ennemi à force de jouer à la guerre contre les véhicules blindés. Les plus paumés s’en prennent maintenant régulièrement aux véhicules en provenance d’Iran . Et la semaine dernière un passager a été tué par un jet de pierre. Ce genre de dérives était largement prévisible.

 

En attendant que la classe politique turque et kurde se décident à prendre sérieusement la question kurde à bras le corps,  c’est Atilla Kiyat un amiral à la retraite, qui a rappelé, hier soir sur Haberturk , que les sombres atrocités – comme les  milliers de liquidations extra- judiciaires  qui se passaient entre 1993 et 1997 – les années les plus noires de la sale guerre dans l’est, étaient une politique d’état, et que chefs d’Etat, de gouvernement et hauts gradés de l’époque en portent la responsabilité (Je découvre dans cet excellent article de Jean François Pérouse, que Tansu Ciller mentait  alors sans vergogne à ces concitoyens, en affirmant que c’était le PKK qui vidait les villages ! ) En demandant comment certains pouvaient dormir tranquilles, le « pacha » a rappelé que les lieutenants ou les capitaines qui commettaient des atrocités à Cizre et ailleurs sont aujourd’hui généraux.

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Il apporte ainsi  son soutien au bras de fer engagé entre l’armée et le chef du gouvernement, qui pour la première fois refuse d’avaliser les promotions décidées par le conseil suprême militaire (Yas).. qui a manifesté l’intention de promouvoir des généraux mis en examen pour  tentative de coup d’Etat.  Ainsi qu’en faveur du OUI au référendum du 12 septembre et à la démocratisation de son pays. Moins d’une heure plus tard de nombreux commentaires le remerciaient par des « helal olsun », dont je soupçonne beaucoup d’auteurs d’être kurdes.