De Taksim à Sao Paolo : révoltes, football brésilien et supporters turcs

Je l’avais bien dit que c’était en Amérique latine (ou en Chine) qu’on trouverait sans doute  les mouvements les plus proches de celui de Gezi Park en Turquie. Ce qui est étonnant, c’est plutôt que personne ne semblait le remarquer.  Quelques jours plus tard, les Brésiliens paraissent en tout cas me donner raison ! C’est vrai que le Brésil n’est pas la Turquie et que ce n’est pas contre un gouvernement  de  plus en plus autoritaire et de plus en plus moraliste – donc pas du tout corrompu, évidemment –  que des jeunes Brésiliens manifestent dans les rues, souvent pour la première fois eux aussi.

Mais difficile de ne pas y voir un écho à la colère qui explosait à Istanbul , même si cette fois c’est  un ticket de bus dont le prix augmentait, qui a mis le feu à la forêt. Un feu face auquel les autorités brésiliennes semblent elles aussi dépassées, sans que cette stupéfaction n’y engendre  de délires paranoïaques, toutefois. La manie de voir des complots et des  traîtres  partout reste une caractéristique turque, un trait souvent commun entre les « enfants d’Atatürk » et les « petits enfants des Ottomans » (ainsi que Tayyip Erdogan désignait la foule de ses sympathisants  rassemblée à Istanbul, dimanche dernier).  Seuls les Kurdes qui savent bien qui a détruit leur village sont plus souvent  préservés de cette maladie du complot.

Avec le droit à des transports en commun à prix accessible , c’est le droit à la liberté de circuler dans l’espace public qui est revendiqué.  Difficile de ne pas voir la même fronde contre l’ultralibéralisme, qui même « adouci » par des mesures en faveur des milieux populaires, s’imprime très autoritairement dans les espaces urbains.

Dans le mouvement Gezi (qui n’a quand même pas rassemblé que des gosses de petits bourgeois) comme dans d’autres colères d’Istanbul, je sens poindre en filigrane, une révolte des condamnés aux immeubles Toki contre les gates communities, ces résidences fermées, gardées par une guérite de gardiens, plus discrètement  armés qu’au Brésil ou qu’à Erbil , où classes ultra privilégiées au luxe insolent- sécularisé et de plus en plus  « islamique »-  ou nouvelles classes moyennes qui en ont les moyens, s’enferment « entre soi ». Le développement effréné de ces gates communities qui s’accaparent et mitent l’espace public, transforme le visage de cette ville ouverte qu’était Istanbul.

La capitale économique de la Turquie tend à ressembler aux grandes métropoles brésiliennes -le goût pour le style néo ottoman et pour les vieilles casernes en supplément.  Même si le rêve des urbanistes municipaux semble davantage de faire d’Istanbul une nouvelle Dubai ottomane, qu’une  Rio sur le Bosphore aux mille minarets (même géants).

Beaucoup des Turcs de France ou d’ailleurs en Europe apprécient de s’offrir  un appartement  dans une de ces résidences fermées, surtout si elle bénéficie d’une piscine.  Il faut dire que l’AKP n’a pas jugé utile d’offrir beaucoup  de piscines publiques  à « son peuple ». Ses municipalités préfèrent laisser faire le marché.  Pour le « peuple », le « çay bahçe » (jardin public avec salons de thé) et le parking au pied de l’immeuble Toki, où les gamins peuvent jouer au football (la cour de l’école désertée après les cours fait aussi un bon terrain de foot)  suffisent  bien.

Au Brésil pays où le football est quasi une religion, les travaux pharaoniques pour organiser la grande célébration du Mondial, les aménagements qui ont détruit des quartiers (pas de ceux où les riches se barricadent, qu’on se rassure !)  les dépenses folles et la corruption qu’ils ont engendrées, ont fini par provoquer la colère de Brésiliens même dingues du football. Si bien qu’ après  la fraternisation des ultras de clubs de football aussi irréductiblement ennemis que Galatasaray et Fenerbahçe, enterrant la hache de guerre pour rejoindre ensemble la place Taksim, je sens aussi s’amorcer  une solidarité footballistique  Turquie -Brésil.

Carsi, le  club de supporters de Besiktas l’avait contraint  à rendre une coupe controversée !  Peut-être qu’on  les verra  rejoindre les supporters brésiliens en colère, apprendre à  danser la samba  et filer sur les traces du Che, maintenant que leurs leaders ont été remis en liberté.

 

En attendant Kadir Topbas, le maire d’Istanbul qui a vite envoyé les employés municipaux planter des fleurs et …des arbres dans Gezi Park « nettoyé de ses occupants » et  « rendu au peuple » (comme  Erdogan  l’a annoncé dans son meeting), a d’ailleurs promis que plus aucun projet ne serait mis en œuvre sans consultation de la population : pas même la construction d’un arrêt de bus (là  je soupçonne la crainte d’un complot brésilien).  Les arbres de la colline de Camlica, que Recep Tayyip Erdogan voulait aussi arracher pour construire sa mosquée géante  sont donc sans doute sauvés aussi, au moins jusqu’aux élections municipales de mars prochain. Cela fera  faire des économies en gaz lacrymogène.  Et  en tonnes d’eau, qui auraient pu finir par manquer pour remplir les belles  piscines des « gates communities » et des belles villas privées.

 

 

Taksim interdit : football et Gezigaz

 

Au rythme où ça va, le cœur d’Istanbul pourra bientôt remporter la palme de capitale européenne du mauvais goût .  Les balades dans le quartier Taksim – Beyoglu promettent d’y devenir  sympas dans un proche avenir . Savourer à la tombée de la nuit,  un verre de thé, ou mieux de ayran (un boisson à base de yaourt) , promue boisson nationale par le chef du gouvernement, après avoir fait  son shopping dans une ancienne caserne ottomane reconstruite et reconvertie en centre commercial géant (de plus), ce sera délicieux et ne  pourra que  laisser un  souvenir inoubliable à   tous ceux que les fastes de l’ancienne capitale ottomane font  rêver.

En prime le touriste aventureux pourra  même  avoir la chance  de se faire offrir gracieusement une bonne rasade de gaz lacrymogène (garanti naturel).  En effet cette charmante  coutume  locale, pourrait bien  se développer les mois viennent avec l’incroyable décision prise par le Vali (préfet) d’interdire pendant un an toute manifestation sur la place de Taksim et la rue Istiklal (je renvoie à l’excellent blog OVIPOT pour davantage d’explications).

Hier soir en tout cas, il était conseillé de se munir d’un demi citron ou mieux d’un  masque à gaz si on passait  à Taksim. Comme on le voit sur l’image et sur celles du site d’Erkan Saka , de violents activistes (quelques centaines apparemment ) s’y étaient rassemblés pour protester contre la destruction programmée du Gezi Park , un des rarissimes espaces verts ayant « survécu » dans  ce quartier, jadis très verdoyant.

 

La riposte a été immédiate :  rasades de gaz lacrymogènes pour tout ce joli monde…Evidemment le gaz étant un produit plutôt volatile, ceux qui passaient dans les parages ont pu aussi en profiter . Et en rien de temps  Gezipark devenait Gezigaz (parc de la promenade/ promenade du gaz)

Cette fois, le gaz semble avoir été  envoyé par une sorte de  tuyau sur les manifestants.. Moins de risques de le voir exploser en pleine figure d’un manifestant, mais être arrosé comme ça ne  doit pas être terrible pour ceux qui ont le cœur un peu fragile.

 

 

En tout cas  comme tout le monde l’avait plus ou moins compris, les chantiers de la place Taksim n’avaient été  qu’un prétexte pour interdire la place à la manifestation du 1 er mai.   5 jours plus tard, c’est sur cette place si périlleuse que  le 5 mai les supporters de Galatasaray  fêtaient sur cette place  la victoire de leur club, sans crainte d’y être arrosés par les jets de flotte de camions à eau destinés à protéger leur sécurité.

La nuit du 5 mai , à Taksim c’était comme ça (Pour ceux qui n’y connaissent rien au football, les feux  ne sont pas des gaz lacrymogènes qui s’enflamment)

 

Il est vrai que les supporters de football sont réputés en Turquie  pour leur  discipline de fer et leur calme zen –  rien à voir avec ceux du PSG . Une semaine plus tard, un supporter de Fernerbahce était poignardé après le derby Ferner/ Galatasaray. Au même moment, les supporters de Fener défilaient sur l’avenue Istiklal !

 

Mais personne n’est tombé dans un trou.(Si  les cevik kuvvet (forces anti émeutes) avaient chargées…. je n’ose trop imaginer ce que ça aurait donné… il y a aurait peut-être eu remake du Mavi Marmara versus football)

Petit rappel, le 1er mai c’était ça  (la place – les quartiers voisins par contre avaient un faux airs d’Alep)

Si je comprends bien donc, pour pouvoir manifester son mécontentement sur l’Istiklal , il ne reste donc  qu’un moyen : soutenir Besiktas et rejoindre le club de supporters de Carsi !

Je croyais pourtant  que depuis que des militants turcs du Mavi Marmara avaient assommé des soldats de Tsahal qui débarquaient imprudemment sur le navire (qu’ils savaient évidemment sans armes !), le monde entier avait compris que les militants n’étaient pas du genre à se laisser intimider par des démonstrations de  force en Turquie. Islamistes, syndicalistes, défenseurs de la laïcité ou de la liberté de siroter son raki en terrasse, journalistes,  nationalistes kurdes,  mères de disparues ou Tekel en colère, ils partagent tous  au moins ce point commun.

Cela m’étonnerait donc  beaucoup, que les organisateurs de manifs en tous genre renoncent à ces lieux hautement symboliques que sont Taksim et l’avenue Istiklal  et acceptent d’ aller discrètement exprimé leur désaccord dans les rues de Kadiköy, sur la rive asiatique du Bosphore.

Ce qui promet de faire le bonheur dans les 365 jours à venir des importateurs de gaz lacrymogène. A moins que les autorités décident d’alléger les stocks  de Diyarbakir et d’Hakkari, où ils sont moins utiles qu’ils ont été, par ces temps de processus de paix…

Et pourquoi ne  pas transférer quelques équipes d’Özel tim à Istanbul ? Après avoir cassé  du manifestant à Diyarbakir, ils pourraient peut-être utilement être  reconvertis en zélés  gardiens de la paix des touristes  à Taksim..

Je renvoie ceux qui ne connaissent pas ces fameuses équipes  spéciales de la police, et même ceux qui croient les connaître, à ce passionnant billet d’Etienne Copeaux.

 

 

 

 

Match Besiktas – Tel Aviv : Tous les hommes sont frères annonce ÇARSI

Avec  la tension  entre leurs deux Etats, qui a atteint un pic depuis l’expulsion de l’ambassadeur israélien d’Ankara,  le match entre le club turc de Besiktas  et le Maccabi de Tel Aviv, ce soir jeudi 15 septembre  est évidemment un match à hauts risques. Mais pas question de céder au racisme a annoncé Çarşı, le club de supporters de Besiktas par la voix de son président Alen Makaryan . Le club y perdrait son âme s’il oubliait que tous les hommes sont frères. C’est donc dans un stade pacifique que les joueurs des deux clubs devraient pouvoir se confronter ce soir à Istanbul dans le cadre de  l’UEFA, Europa league.

En réponse à ce message apaisant, les  fans du Maccabi ont décidé d’apporter avec eux des confiseries qu’ils offriront en signe de paix aux supporters de Besiktas. Quant à ceux ci, ils songent à  distribuer des douceurs turques, loukoums ou baklavas, aux supporters du camp adverse, qui auraient acheté 150 billets, pour peu que les services de sécurité les y autorisent. Ce qui n’est pas encore certain.

Avec les matchs Turquie /Arménie, la Turquie où les passions footballistiques  virent pourtant régulièrement en affrontements violents entre supporters, avait inauguré la diplomatie du football. Mais cette fois  il ne s’agit plus d’une « affaire d’État » soutenue par les autorités.  Fondé avec un esprit de résistance,  dans l’ambiance du  coup d’Etat de 1980, Çarşı  est au contraire le club « rebelle » par excellence, habitué aux slogans subversifs.  Cet appel à la « raison » et à l’amitié entre les peuples  bien caractéristique de Çarşı est affiché à la UNE du site Internet  de ce club de supporters pas comme les autres (on peut voir une capture d’écran ICI).. Il faut espérer qu’il sera aussi entendu des autres supporters du club et que celui ci sera fidèle à sa réputation de club le plus fair play de Turquie…Il n’y aura pas que les membres de Çarşı  dans les tribunes. et il est possible que des groupes liés aux activistes du Mavi Marmara se glissent dans le public.  Mais on peut compter sur eux pour éviter que des tensions entre États ne virent en affrontements racistes ou en slogans haineux dans le stade Inönü.

Forza Besiktas, bien sûr, et surtout belle soirée de football à tous les supporters. Histoire aussi de tirer un trait sur un match jamais joué entre  Besiktas déjà, contre le club de Hapoel de Tel Aviv, qui devait se dérouler en septembre – décidemment – 1986, dans un contexte international si tendu  que le club israélien avait choisi de ne pas se déplacer à Istanbul. Cette fois, les joueurs de Tel Aviv sont arrivés hier soir à Istanbul.

Ajout du 16 septembre

5 – 1 pour Besiktas. Et le quotidien israélien  Haaretz, ne félicite pas les joueurs de Tel Aviv. C’est le moins qu’on puisse dire  Les tensions « avant match » (un groupe de  de manifestants, très encadrés par les forces de l’ordre,  brandissant des portraits des 9 victimes du Mavi Marmara et des drapeaux palestiniens et lançant des slogans favorables au Hamas ou au Hezbollah,   se sont rassemblés  aux abords du stade) ne pouvant en aucun cas,  selon l’article, expliquer cette cuisante défaite…Besiktas était meilleur et les supporters de  çarsi avaient  donc toutes les raisons de se réjouir de la réussite de cette soirée.

J’ignore s’ils ont pu recevoir les confiseries des quelques supporters de Maccabi qui avaient fait le déplacement, ni s’ils ont pu leur offrir des loukoums…

 

Beşiktaş a rendu sa coupe, vive ÇArşı ses super supporters

Çarşı je le adore !  C’est le club  de supporters le plus fair play au monde. En tous cas ces supporters de Beşiktaş sont les  plus fair play de Turquie. Et il ne doit pas y en avoir beaucoup comme ça ailleurs. C’est bien pour ça que  Beşiktaş (l’équipe du peuple) est mon équipe depuis des années.

Pas question avec des supporters pareils de plaisanter avec d’éventuels matchs truqués, ni d’hurler au complot de l’Etat policier, comme un des dirigeants d’un autre grand  club d’Istanbul,que pour éviter toute mesquinerie  je ne nommerai pas,  l’a fait.

Et pas question non plus  pour le club de les mécontenter davantage. Çarşı exige que l’innocence de l’entraîneur Tayfur Havutçu, ou des dirigeants Serdal Adalı – qui vient de démissionner – et  Ahmet Ateş  arrêtés jeudi dernier soit d’abord prouvée. Pour le moment ils  sont   suspectés d’avoir magouillé avec un joueur de BB Istanbul, qui aurait été prié de ne pas faire  de prouesses lors d’un match. Le club n’a pas tergiversé et  a rendu la coupe Ziraat de Turquie gagnée en mai dernier, sans attendre que les instances footballistiques le lui demandent (ou que les inculpés soient innocentés).

Il faut dire que  n’est pas un club de supporters comme les autres. Fondé en 1982, quand toute opposition était muselée en Turquie, c’est un club de supporters engagés qui revendiquent pêle-mêle Atatürk (qui aurait été un supporter du club), le Che et le A d’anarchie. Un joyeux bazar très « gauche turque ».  Aux slogans footballistiques s’ajoutent les slogans des causes qu’ils défendent, anti racistes,  écologiques ou sociales comme  l’ouverture démocratique lors d’un match contre Diyarbakirspor, ou l’opposition à la construction du  barrage d’Hasankeyf…

…ou la grande grève des ouvriers Tekel.

Évidemment le premier mai, ils sont dans le défilé. « Beşiktaş Çarşı Faşizme karşı ! » ( Besiktas Carsi, contre (karsi) le fascisme)

Là , c’est pour les curieux qui veulent savoir quel chant résonnait dans les tribunes de Besiktas lors d’un match contre Fenerbahçe.

Et ils fêtent aussi les amoureux…

Comme le reste du pays, Çarşı pleure aussi les 13 soldats (dont 10 appelés) tués à Silvan lors d’une opération contre le PKK,  mais ajoute  sur son site ne pas vouloir mourir (ölmek) mais vivre (yasamak) pour la patrie.

Et là son appel du 13 juillet  à faire le ménage dans le club de Besiktas (en turc). Un appel qui a été entendu, puisque le club choisissait de rendre la coupe.

Les supporters des clubs réputés nationalistes les détestent. Je laisse deviner le nom du club en face ce jour là …(toujours pour éviter les mesquineries).

Bon, je reconnais que je ne suis toujours pas allée voir de match – mais ça viendra ! En tout cas qu’il gagne ou qu’il perde mon soutien à Beşiktaş est sans faille (enfin tant qu’il ne triche pas) Et ça c’est bien l’esprit Çarşı . Et en attendant de voir un match, j’ai déjà le tee-shirt, trouvé dans une boutique à …Beşiktaş bien sûr.

Et pour une fois que je fais un peu de pub, promis elle n’est pas intéressée.

Le livreur de Pinar piégé par la presse sur le pont Galata

La première fois que j’ai été accueillie au gecekondu de Pazariçi, à la fin des années 80,  Süleyman, le mari d’une des femmes de la maison était chauffeur livreur pour le groupe PINAR, ce qui en turc signifie rivière et non pas vin et est une célèbre marque de produits laitiers. En mon honneur, il nous avait emmenées faire un tour d’Istanbul dans sa camionnette de livreur, sa femme, deux  sœurs de celle-ci  Sevim et Nimet qui était encore lycéenne,  et moi.

Nous étions toutes les 4 serrées à côté du chauffeur; les 3 sœurs se trémoussant orientales sur de la musique arabesk. Il a pourtant réussi à nous conduire de Pazariçi  (Gaziosmanpasa,) qui domine Eyyup sur la rive européenne jusqu’au café de Camlica sur l’autre rive du Bosphore, ce qui est quand même une prouesse de chauffeur.

Comme à peu près tous les Turcs, c’est aussi un passionné de football. Et  les Karadenizli sont souvent d’un tempérament démonstratif – Süleyman est originaire de Rize, comme le chef du gouvernement, Tayyip Erdogan.  Un jour où je revenais au gecekondu, j’ai trouvé sa femme en larmes. Süleyman aussi avait les yeux rouges et tous les autres occupants de la pièce  tiraient des mines affligées. Un malheur était arrivé. On m’a montré le responsable de ce malheur : le journal Hürriyet.

Süleyman  n’avait vraiment pas eu de bol. Et en même temps c’était bien lui. La veille la Turquie avait remporté je ne sais quel match. Et en UNE le journal avait publié une grande photo couleur du pont  Galata  (c’était encore l’ancien pont alors) envahi par une foule de supporters en délire, avec en plein au centre de l’image, la camionnette de Süleyman dont l’avant avait à moitié disparu sous un immense drapeau turc. Impossible de la louper.

 

 

Le büyük patron (ou big boss) non plus ne l’avait pas loupée. Et il n’avait pas du tout apprécié la publicité gratuite faite à la marque. Le jour même Süleyman était viré.

 

 

Quand j’ai quitté Istanbul quelques jours plus tard, j’en étais malade pour eux. C’était « la crise »comme ça l’était presque toujours alors en Turquie – le miracle économique turc ne date que de ces dernières années. Mais je connaissais encore mal l’art de rebondir des Turcs. Pas d’Agence pour l’Emploi ou autre Office du Travail en Turquie, mais des réseaux de relations familiales, hemseri, confrériques, politiques etc… pouvant venir à la rescousse. Quand je suis revenue Süleyman avait depuis longtemps retrouvé un emploi. Il travaillait comme chauffeur d’un autre « big boss » (bir kapitalist), dont la luxueuse voiture noire était elle aussi souvent garée dans la rue du gecekondu. Personne ne se serait permis d’y toucher. Et je suis certaine qu’elle n’a jamais servi à célébrer une victoire de football. Ses journées de travail sont devenues plus longues et il travaillait souvent 7 jours sur 7, mais c’est un job qui lui a permis de voyager. C’est à cette époque qu’il a vu l’Italie.

Plus tard c’est lui qui a quitté cet emploi, lorsqu’il a trouvé un emploi de mécanicien « çok çok iyi « (très très bien). Une de ses belles-sœurs avait fait entre-temps un « très beau mariage »: elle avait quitté le gecekondu pour un beau duplex dont la grande terrasse  donne sur le Bosphore et les relations de son mari ont fourni des emplois à une bonne partie de la famille.

Sa femme supporte l’équipe de Fenerbahçe. Lui je crois que c’est Besiktas son équipe (comme moi). Enfin j’espère que je ne me trompe pas …parce que si c’est Fenerbahçe qui risque de perdre son titre de champion et d’être rétrogradé  en seconde division, ou Trabzonspor, dont le président vient à son tour d’être arrêté,  rien ne doit plus aller.  (quoique pour Besiktas ce ne soit pas terrible non plus avec la détention de son entraineur Tayfur Havutçu et de son vice président Serdar Adalı ). C’est pire qu’une affaire d’État cette histoire de matchs truqués : sûrement le plus grand complot auquel la République turque  n’a jamais été confrontée.

Personne n’a sauvé l’Assemblée de Turquie, et voilà le football frappé à son tour

 

Les médias ont largement couvert l’événement. La crise parlementaire n’a pas pu être résolue avant la séance d’ouverture de la nouvelle assemblée et le 28 juin 2011 restera une des dates historiques de la République turque.  Près du tiers des députés étaient « portés absents ».  Comme ils l’avaient annoncé, les  30  élus du BDP (en liberté) ont donc boycotté la séance d’ouverture et avaient choisi de se réunir à Diyarbakir, la plus grande ville kurde du pays. Un choix hautement symbolique.  Le  CHP de  Kemal Kiliçdaroglu suivait l’exemple, tout en montrant sa différence. Ses députés n’ont pas boycotté, mais ils ont refusé de prêter serment, sauf un parce qu’en tant que doyen il avait la charge d’ouvrir l’Assemblée.  Ce qui revient au même,  sauf qu’ils étaient bien à Ankara.

Et ironie de l’histoire, quand on pense au  mal que Tayyip Erdogan s’est donné pour éliminer le MHP de cette Assemblée, les députés d’extrême droite étaient les seuls  à prêter serment avec ceux de l’AKP !

Pourtant le soir du 12 juin, quand les résultats étaient connus, tout le monde pouvait se montrer satisfait. L’AKP avait obtenu un score historique, le CHP avait progressé, et le MHP avait résisté. Quant aux Kurdes et à leurs alliés du bloc ils étaient les seuls dont la satisfaction n’était ternie d’aucune ombre  : malgré le barrage des 10 % qui les handicapent, ils avaient presque doublé le nombre de leurs députés (36 )

Recep Tayyip Erdogan n’avait pas réussi à gagner la majorité (et encore moins la majorité qualifiée) des sièges qui lui aurait permis d’élaborer tranquillement la nouvelle Constitution avec l’aide de la société civile, comme il avait dit en avoir l’intention. Il  prenait acte de la volonté du pays de ne pas lui laisser les mains trop libres en annonçant  qu’il rechercherait le consensus. Pour  prouver sa bonne volonté, il allumait le calumet de paix en s’excusant auprès de ceux qu’il aurait pu blesser pendant sa campagne (il n’y était pas allé le dos de la cuillère, il faut dire !) et dans la foulée renonçait à 14 plaintes qu’il avait déposées contre le leader du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, celui du MHP Devlet Bahçeli et plusieurs journalistes dont Ahmet Altan qui n’avait pas du tout l’intention de s’excuser pendant le procès qui avait déjà débuté. Le contraire aurait été étonnant de la part de l’éditorialiste de Taraf.

Les oppositions avaient accepté le calumet, du bout des lèvres certes, mais l’avaient accepté quand-même, tout en promettant qu’elles avaient bien l’intention de dire leur mot lors de l’ élaboration de cette Constitution (logique). Et on pouvait penser que les noms d’oiseaux cesseraient de voler après une campagne très imaginative en la matière. Bref, ça s’annonçait plutôt pas mal pour l’élaboration de la nouvelle Constitution, d’autant que la nouvelle orientation sociale démocrate du CHP conduite par Kiliçdaroglu promettait de porter les débats sur le terrain de la question démocratique. Évidemment on pouvait  (et on peut encore ) se demander si le CHP n’allait pas imploser entre courant social démocrate et courant kémaliste dur.

Sauf que la justice a décidé une fois de plus d’y mettre les grains de sable qui ont tout fait dérailler. Le Haut conseil électoral décidait d’annuler l’élection d’Hatip Dicle (les émeutes et les victimes d’Avril ne leur avaient pas apparemment pas suffit), et une série de tribunaux refusaient la libération de 9 députés que les électeurs avaient choisi d’élire, même si la justice les avaient envoyés en prison préventive en attendant de les déclarer ou non coupables des délits dont ils sont accusés.

Au moins du côté de la justice, le consensus était clair pour empêcher les députés emprisonnés de sortir prêter serment. Et la confirmation de la  condamnation par une Cour d’Appel de Hatip Dicle pour « propagande pour une organisation terroriste » 4 jours avant les élections, tombait très bien aussi. Que les dirigeants du BDP qui n’ont pas au moins un procès sur le dos dans le cadre de la législation anti terroriste  se lèvent ! Ils ne doivent pas être nombreux. Ahmet Türk et Ayse Tugluk, pour ne citer qu’eux, ont été condamnés à des peines faramineuses.  Heureusement que les procès ont l’habitude de traîner, parce que des gens qui ont un « dossier » (procès) sur le dos, qu’ils soient militants, journalistes ou simples manifestants il y en a un paquet (ils ne sont pas tous en prison, re-heureusement).

Par contre entre l’AKP et les oppositions plus question de consensus. Ces décisions de justice ont  servi de révélateur : pour régler les problèmes, on compte davantage sur  les  rapports de force que sur le compromis  en Turquie, un peu comme en France. C’est juste un peu pire…Et à nouveau tout le monde se dispute et rejette la faute de la crise sur le voisin.

Mais Tayyip Erdogan, furieux naturellement, a beau dire que l’Assemblée fera son boulot sans les absents, il va bien falloir la résoudre cette crise parlementaire. On imagine mal toute une législature avec une Assemblée uniquement AKP/MHP…(quoique je n’ose plus trop m’avancer).

En tout cas, Kemal Kiliçdaroglu a annoncé que l’élection de Cemil Ciçek, le candidat AKP,  comme Président de l’Assemblée serait une bonne nouvelle. Le ministre d’État est réputé pour ses qualités de négociateur. Naturellement ni le CHP, ni le BDP ne prennent part au vote. Il sera forcément élu au troisième tour.

Quant au  président Abdullah Gül, plus conciliant lui aussi comme d’habitude, il a reçu Ahmet Türk et Serafettin Elçi, deux élus BDP.  Et il a reconnu avec eux que ces décisions de justice posent problème. Un son de cloche à nouveau différent de celui du chef du gouvernement, qui clamait que le BDP a récolté ce qu’il cherchait  Il n’avait qu’à pas présenter Dicle. Et puis l’AKP n’avait pas boycotté l’Assemblée quand sa propre élection avait été invalidée en 2002. Une accusation qui lui a valu la réponse acérée de Sirri Süreyya Önder, qu’on entend beaucoup ces derniers temps (c’est vrai qu’il est député  BDP d’Istanbul ce qui est pratique pour les TV).

Tayyip Erdogan oublie juste de rappeler que la place qu’il avait laissée vacante en 2002 avait été occupée par le suivant de sa propre liste alors que madame Oya Eronal, de la liste AKP n’a pas trainé pour prendre celle laissée par le député BDP.  Et ce barrage de 10 % qui contraint le BDP à présenter des candidats indépendants, il tenait beaucoup à le conserver.

Et naturellement, si le BDP en rencontrant le président Gül montre qu’il est en quête de solution par le dialogue, le PKK de son côté tient ses promesses. Il a renoncé au cessez le feu déclaré en Août dernier. Du moins c’est ce qu’il semble  : il y a presque chaque jour des soldats tués.

 

Et pour tout arranger, voilà que  la justice fait encore la UNE en Turquie. Mais cette fois c’est à nouveau le milieu du football qui est touché. Aziz Yildirim président du club Fenerbahçe, (champion de Turquie 2011) arrêté et de nombreuses interpellations dans le cadre d’une enquête sur des matchs truqués, rien que ça .Voilà au moins ce qui doit passionner tout le monde en Turquie. Ouf, Besiktas n’a pas l’air d’être mis en cause.

Il y en a qui vont jusqu’à  affirmer que Fenerbahçe est victime d’une machination politique  et de » l’Etat policier »(ben voyons). Aie, est-ce que les clubs mis en cause vont se mettre à leur tour à boycotter  les stades ?

 

 

 

Le très prévisible « crazy project » d’Erdogan pour Diyarbakir.

Un nouvel aéroport, un nouveau barrage (à Silvan !), une nouvelle autoroute d’Urfa à la frontière irakienne, deux nouveaux hôpitaux, des aires de loisirs. Et surtout un nouveau stade de football, de 30 000 places.  Tayyip Erdogan a révélé ce matin  son « crazy project » pour Diyarbakir …enfin si on peut appeler « crazy » un projet qui va faire le bonheur des entrepreneurs du BTP , comme les « crazy project pour Istanbul et Ankara, mais  ne révèle plus vraiment  de surprise.

Diyarbakir, porte de Mardin

 

Comme je l’avais prédit dans mon précédent billet – parce que c’était prévisible, pas parce que je l’aurais lu dans le marc de café – les belles murailles en basalte vont faire l’objet de toute la sollicitude du gouvernement Comme je le prévoyais aussi, les habitants de Diyarbakir ne sont pas vraiment concernés. C’est bien pour les touristes, pas pour eux, que les murailles de leur ville seront restaurées.

En meeting l’après midi à Diyarbakir, Tayyip Erdogan a évoqué le passé de la vieille ville dans son discours . Mais pas un mot sur son héritage chrétien qu’Abdhullah Demirbas, le maire de Sur, pourtant revendique, comme beaucoup d’autres habitants . Seul le passé musulman de la cité  est glorifié. Le chef du gouvernement ignore-t-il qu’on n’y  restaure pas seulement la belle mosquée  Ulu Cami, mais aussi  la grande église arménienne de Surp Giragos ? Ce serait dommage.

Eglise en restauration Diyarbakir

La restauration du  splendide konak Cemil Pasa aussi a commencé.  Sur ce projet là au moins municipalité et Etat coopèrent (ouf!)

Les villageois déracinés qui ont élu domicile dans la cité historique, et dont les logements illégaux (gecekondu) seront détruits,  iront  peupler les cités nouvelles que TOKI (un organisme gouvernemental) va construire pour eux. Et pas seulement.pour eux. 1770 immeubles devraient être construits. Je ne sais pas si ça leur fait ou non plaisir. Et je ne m’avancerais  pas pour eux

Je ne sais pas quel nom a été choisi pour ces nouveaux quartiers . Après « Ville Jour »(Güney Kent) de la future ville nouvelle d’Ankara, Ville Soleil (Günes Kent)  pourrait ne pas déplaire à certains.

Il n’est pas encore dévoilé  où ils se seront construits. Ni s’ils le seront en concertation avec la municipalité (quand même élue par ses habitants, même si elle ne plait pas à tout le monde). Il faut espérer  que ce ne sera pas sur le mont  KIRKLAR qui domine la ceinture verte des jardins maraîchers d’Hevsel, auquel  un amoureux de sa ville, l’écrivain kurde  Seymus Diken consacre un chapître dans son récit DIYARBAKIR (Collection Turquoise – un ouvrage dont je recommande vivement la lecture )…même si les  relogés y auraient une vue imprenable sur la porte de Mardin et sur leur ancien quartier.

diyarbakir les jardins d'Hevsel

 

En tout cas, pour payer les nouveaux loyers de ces logements neufs, ils devraient trouver sans problème de l’embauche sur un chantier. Celui de leur futur logement ou un autre.

Un nouvel aéroport, international et uniquement civil cette fois, sera construit. Il en est question depuis un moment et  ne constitue donc pas vraiment une surprise. On ne dit pas non plus si les annonces s’y feraient aussi en kurde pour tous ces ignares (cahil) qui ne parlent pas turc et même pas anglais. Je conseille une petite escale à Papeete – dans un aéroport de l’aviation civile française – à ceux qui sont persuadés qu’on n’entend QUE le français et l’anglais dans tous les aéroports français. Tayyip Erdogan, pour sa part n’est pas allergique à la langue kurde et ne devrait à priori pas y mettre de véto, si le projet était un jour dans l’air..

L’autoroute Urfa – Habur, n’est pas vraiment une surprise non plus. En fait c’est  le prolongement logique  des travaux d’agrandissement du poste frontière et du tronçon  Silopi-Habur. Comme l’aéroport; elle consacre l’importance des échanges entre Diyarbakir et le Kurdistan irakien – et sans doute le reste de l’Irak si j’en juge le nombre de copains qui ont des chantiers à Bagdad.  Espérons que son tracé  ne traverse pas les terres Izol à Siverek (ou que les relations entre le député exclu de la liste AKP et son ancien parti s’améliorent d’ici là).

La population devrait aussi se sentir concernée par la construction de deux hôpitaux. Je ne sais pas si  est prévue la création d’une faculté de médecine de qualité pour former ceux qui y prodigueront des soins. L’hôpital tout neuf de Yüksekova a aussi besoin de bons médecins.

Pas plus étonnante la promesse d’un  nouveau stade de football, quand on connait le goût du premier  Ministre pour ce sport. Et qu’on a vu le gigantisme du stade de football d’Urfa, dont franchement je suis incapable de dire s’il lui arrive d’être à moitié rempli. Qu’il n’y ait pas de « projets fous  » de médiathèque ou de centres de recherche n’est pas une surprise non  plus.

La marche vers le progrès noiera bien Hasankeyf sous les eaux du Tigre. Et les habitants de Silvan vont être contents d’apprendre qu’eux aussi auront leur barrage. Mais comme ils râlent tout le temps dans le district de la famille  d’Abdullah Öcalan, ce qu’ils en pensent ne présente sans doute pas beaucoup d’intérêt.

Vidéo du crazy project AKP – Diyarbakir 2023

Finalement à voir la vidéo, on se demande si c’est bien utile de conserver une municipalité à Diyarbakir, puisque le gouvernement central semble avoir tout prévu. Ça tombe bien car une partie de la municipalité a été envoyée en prison ces derniers mois.

Un « crazy project » qui ne devrait pas mécontenter l’électorat de Diyarbakir  déjà acquis.à l’AKP. Et qui ne doit pas surprendre non plus ceux qui n’attendaient rien de cette visite et l’ont montré en boudant. Certains  (il n’y avait pas vraiment de mot d’ordre selon le Daily Hürriyet) avaient fermé les volets de leurs commerces  – à Baglar essentiellement, peut-être par crainte de troubles avec des groupes de jeunes énervés – dans une ville tellement quadrillée par les forces de l’ordre qu’on dirait une ville en état de siège.

jour de protestation à Diyarbakir

jour de protestations à Diyarbakir

Une ambiance très différente de celle qui régnait à Diyarbakir  le jour  du meeting de Tayyip Erdogan lors de la campagne pour les élections municipales, en février 2009. J’y étais ce jour là. J’avais été un peu surprise d’ailleurs que tous les magasins soient restés ouverts. La ville était très calme et n’avait pas de faux  air d’état de siège.

J’avais suivi le meeting sur l’écran de TV d’une coiffeuse chez laquelle je me faisais faire un brushing. Une électrice de l’AKP. Sa mère aimait tellement son premier Ministre,  qu’elle était au meeting. Un grand jour. A près de 70 ans ,c’était la première fois qu’elle se rendait à un meeting politique Je présume qu’elle y avait été entraînée par des voisines, mais elle ne se sentait sûrement pas menacée par le reste du voisinage. Ni par des « brigands » qui menaceraient tous ceux qui ne fréquentent pas les mêmes meetings qu’eux. Et si l’ambiance lui a plu, il est probable qu’elle y est retournée aujourd’hui, avec ses copines. (ces derniers temps on lit des choses surprenantes dans la presse turque pro gouvernementale..)

 

Un jeune de Diyarbakir, qui n’allait sûrement pas voter AKP, près duquel j’avais exprimé un certain étonnement de trouver la ville si peu hostile le jour d’un meeting d’Erdogan  m’avait expliqué  -: »On a choisi de manifester deux jours plus tôt. Aujourd’hui, qu’il parle. C’est la démocratie« . Le mot  avait l’air de lui plaire. Aux élections le parti kurde – que dans son discours le premier Ministre a qualifié de « terroriste » et de « fachiste« –  avait remporté toutes les mairies de la ville avec 65,5 % des suffrages (contre 47 % aux législatives de 2007) .

L’AKP –  41% des suffrages 2 ans plus tôt –  ne récoltait plus que  à 31 % des suffrages aux élections municipales de 2009. Le 12 septembre dernier ils étaient  65% à suivre les consignes de boycott du parti kurde à Diyarbakir.

Pour qu’il n’y ait pas de jaloux, Izmir aussi à son  » cilgin projesi » .J’ignore aussi s’il a été conçu avec sa municipalité CHP, dont une cinquantaine de ses membres viennent d’être mis en examen , (quoique si eux aussi sont  des « brigands » ) …

… enfin pas de jaloux, c’est vite dit. Tokat et Agri vont peut-être réclamer elles aussi leur « crazy project » et un  stade de football aussi beau que celui d’Urfa.

 

Sur la frontière irakienne, les footballeuses d’Hakkari toujours aussi mordues.

 

 000016.1303135870.JPG

Lorsque j’avais fait leur connaissance, il y a presque 3 ans, la fédération de football de Turquie rechignait à intégrer la jeune équipe de footballeuses d’Hakkari dans le championnat de la ligue, craignant que les autres équipes féminines hésitent à se déplacer dans cette province kurde enclavée, à la lisière des frontières irakienne et iranienne, et dans les montagnes de laquelle ça barde souvent entre armée et rebellion du PKK. Depuis ça a bien changé. La UNE d’Hurriyet quelques semaines après mon passage, à la suite d’un coup de fil que j’y avais donné, a peut-être contribué à accélérer les choses.

000011.1303144674.JPG

J’ignore encore quel est leur classement dans le championnat où elles jouent en division 4, mais elles ont l’air de bien s’en tirer. Le 4 avril dernier elles l’ont emporté 2-1 contre l’équipe d’Erzurum.

footballeuses-erzurum-contre-hakkaribmp-2.1303137995.jpg

 Cette fois Hakkari jouait à domicile, mais au match aller, elles l’avaient déjà emporté 2-0 contre Erzurum. La ville symbole du nationalisme turc ( la tenue rouge et blanc est celle du drapeau turc) battue à plate couture  par l’équipe de la ville symbole du nationalisme kurde…qui heureusement a choisi le blanc/bordeaux de préférence au rouge – vert- jaune du drapeau kurde. Cela devait être suffisamment ardent comme ça sur le terrain par moment.

footballeuse-derzurum.1303137901.jpg

 Les footballeuses d’Erzurum se sont pris 2 cartons rouges et une de leurs joueuses a quitté le match sur un brancard. Evidemment, le football n’a rien à voir comme activité avec la broderie… très pratiquée par les filles et les femmes en Turquie.

Cela doit motiver les filles ces succès. Elles ont vraiment envie de remporter le championnat. D’abord parce qu’elles adorent le football. Mais aussi pour montrer qui elles sont au reste de la Turquie qui trop souvent méprise leur province, estiment-elles. Je les comprends. Il a fallu que je déniche cette équipe pour que certains copains turcs finissent par admettre que les femmes d’Hakkari ne correspondaient pas tout à fait aux clichés qu’ils en avaient (soumises, subissant tout un tas de crimes d’honneur que seul mon « regard orientaliste » avait loupé etc..).

Kader l’une des filles de l’équipe a été sélectionnée par l’équipe nationale de football féminin. C’est la seconde joueuse de l’équipe avec Emine à rejoindre la milli takim. Cela doit faire plaisir à Cemile leur entraineuse. Et bien plus que ça d’ailleurs. C’est elle qui à 19 ans décidait de fonder cette équipe et c’est un peu leur grande soeur à toutes. Pour ses filles, dont certaines sont à peine plus jeunes qu’elle, elle rêve de promotion par le football. Évidemment intégrer l’équipe nationale signifie des entrainements de qualité à Istanbul, mais aussi des contacts et peut-être la chance d’être repérée par une équipe plus argentée qui en échange d’un transfert se chargera de sa scolarité. Le niveau des lycées est faible à Hakkari.

C’est ainsi qu’Emine avait pu étudier quelques années au lycée sport études de Malatya lorsqu’elle était partie jouer avec l’équipe de la ville. Elle y était devenue amie avec Berivan, la fille de ma copine Zeynep, mordue de football elle aussi.  Elles le sont restées, même s’il n’y a plus d’équipe féminine de football à Malatya. Elles communiquent grâce à leurs pages Facebook bien sûr.

Presque tous les pères des joueuses d’Hakkari sont « serbest » c’est à dire sans emploi, ayant tout perdu, village, maison, récoltes et troupeaux lorsque leurs villages ont été détruits à l’époque où  les joueuses étaient encore des bébés. Le petit coup de projecteur médiatique leur ont permis de trouver des sponsors (merci Hürriyet) et maintenant elles sont bien équipées.

 Leur joie de vivre a du faire plaisir à leurs sponsors. Sur la photo, Hatice, surnommée Messi,une des plus jeunes de l’équipe et la plus prometteuse des joueuses. De dos son papa, grand supporter de sa fille qui l’accompagne à tous les entrainements.

000001.1303136086.JPG

Et pour prouver que les choses ont vraiment changé, un symposium de football féminin se déroulait à Hakkari, vendredi dernier. Puisque les équipes ont prouvé qu’un déplacement à Hakkari ne présentait pas d’autres risques que celui de perdre un match (qui ne se jouent pas en pleine montagne !), il était logique que des dirigeants  décident de montrer l’exemple.

panel-ligue-de-football-feminin-de-turquie-hakkari.1303138110.jpg

Voici des images d’un match contre l’équipe de Gaziantep (1-1) sur un terrain vraiment pas évident (complètement verglacé) avec les commentaires bilingue  en kurde et en turc d’un supporter enthousiaste, qui égrenne les prénoms des filles : Canan, Kader, Cemile …

http://www.dailymotion.com/video/xgan9k_hakkari-de-iki-dilli-mac-anlatymy_sport

Pour finir celles d’un match mémorable, que ni à Hakkari ni à Tarsus, dans la province de Mersin on n’oubliera de sitôt.  Tarsus avait pris une pluie de buts : 24 buts à …0 ! Les pauvres joueuses de la plaine avaient du se dire que c’était dur la montagne, ce 27 février 2010.

Je n’y comprends pas grand chose au football, mais je trouve qu’il y en a qui ont l’air un peu plus toniques que les autres, non sur la vidéo de CNN Turquie ?

Les filles de Tarsus se souviendront de ce déplacement : sur la route du retour, entre Hakkari et Cukurca leur minibus a été l’objet d’un contrôle de gendarmerie. Je ne sais pas ce qui a été reproché à leur chauffeur (je crois comprendre qu’il lui manquait un papier) , mais il a été flanqué en garde à vue. Les joueuses ont été accueillies pour la nuit à la maison des professeurs (ögrentmenevi) de Cukurca. Mais déjà qu’elles ne devaient pas avoir trop le moral, ça n’a pas du arranger les choses. Heureusement, le lendemain matin leur chauffeur était ressorti et pouvait les conduire à la maison …

Et je profite de mon blog pour relayer leur appel. L’équipe de footballeuses d’Hakkari aimerait bien faire un jumelage avec une équipe de footballeuses de France (ou d’ailleurs, de Suisse par exemple).

Süleyman le fleuriste philanthrope de Yüksekova (et le footballeur tahitien)

Suleyman fleuriste de Yüksekova (photo anne guezengar)

J’ai un peu l’impression que la concurrence entre le réseau associatif pro kurde, laique (le BDP est un parti de gauche) et religieux (de la mouvance AKP ou confrérique) fait partie des facteurs contribuant à la vitalité du réseau associatif et d’entraide dans des villes comme Diyarbakir. Je ne crois pas qu’on trouve l’équivalent dans l’ouest de la Turquie de la vitalité associative de cette ville et, sans doute à un degré moindre, de la région kurde en général.

Un peu comme en Bretagne ou en Vendée, où la densité  des salles de cinéma de certaines villes est un héritage de la concurrence acharnée entre réseaux laïcs et catholiques. Ces cinémas étaient à l’origine des cinéma associatifs et le réseau des cinémas laïques était doublé de celui des cinémas catholiques. Même chose pour les associations culturelles ou sportives. A une époque chaque quartier avait son club catho et son club laique ! Il me semble que le FC Nantes est né de la jonction de 2 de ces clubs de quartier, pendant l’Occupation (naissance qui sent un peu le souffre d’ailleurs). Si un sympathisant des Canaris me lit, pour peu qu’il en reste, ce qui limite encore plus la probabilité, qu’il me corrige si je me trompe.

 

Je soutenais le FC Nantes quand Marama Vahirua y jouait, ce joueur tahitien qui mettait un but dès qu’il entrait sur le terrain. Des copains turcs ont d’ailleurs vu quelle grande connaisseuse de foot j’étais, quand j’avais assuré qu’il le ferait avant le match Galatasaray-FC Nantes. Mais je n’ai pas eu l’occasion de lancer la mode des FAAITO ‘ITO !!! au stade de la Beaujoire. Ni les « Allez mon chéri !!  » Courage mon amour !!  » des supportrices de Fareara, le club de pirogues (va’a) de l’île de Huanine, le seul club dont j’ai été supportrice en vérité. Mais alors une vraie. Je ne le loupais aucune course et je les ai supportés jusqu’à Hawai’i pour la course de Molokai! Il faut dire que franchir la passe de Bora Bora sur le thonier des supporters de Fareara lors de la grande course d’Hawaiki Nui Va’a entre les îles sous le Vent, c’est autre chose que d’hurler dans des gradins.

 

 

D’ailleurs pour éviter de nouvelles débâcles à l’équipe nationale, je suggère que la Fédération française de football s’inspire des coutumes des supporters de pirogues  : Outre les encouragements tendres et passionnés, les couronnes de fleurs de tiare odorante dans les cheveux et autour du cou, des hommes comme pour les femmes, d’autres attendant au frais dans une glacière (à côté des caisses de bière) que les vahine couronnent les rameurs à l’arrivée et des danseuses de tamure les vainqueurs (je conseille d’ouvrir le lien aux amateurs de beaux déhanchements! Je l’ai choisi en y reconnaissant le rire d’une copine, ça doit être une des ses danseuses). Quant aux sons de la course, ils sont  en réalité bien plus rythmés que la chanson de bringue tahitienne (ça c’est pour  après) de la vidéo.  Je ne sais pas si les Tahitiens de Brest avaient déjà lancé la mode des FAAITO’ ITO lors des matchs à Lorient…

 

A défaut de footballeur tahitien, on retrouve cette concurrence laïcs/ religieux acharnée à Yüksekova. C’était en réponse aux bourses offertes à des étudiant(e)s méritant(e)s par le réseau musulman, que le journal les Yüksekova Haber avait lancé sur son site, des appels à des donateurs de bourses pour étudiants. D’ailleurs merci Internet, une généreuse donnatrice kurde vivant en France a ainsi parrainé 3 étudiants.

Quant à mon ami Süleyman le fleuriste, qui n’est pas franchement religieux (les copains viennent se jeter une bière le soir dans sa boutique), c’est une association caritative à lui tout seul. Le jour de l’inauguration d’une nouvelle boutique – il a tenu un temps une boutique de fleurs associée d’un café – il avait installée une caisse de solidarité à l’entrée. Et annoncé la couleur : pas de cadeaux, des sous pour les étudiants ! Il faut dire que pour un fleuriste, les grandes couronnes de fleurs offertes à l’occasion font un peu double emploi. L’affiche sur laquelle il avait écrit que c’était une honte que Yüksekova soit la dernière sur la liste des villes pour ses succès à l’ÖSS, le concours d’entrée à l’université, et qu’il fallait y remédier en aidant les étudiants pauvres à payer les cours de la dershane, est restée affichée tout le temps où il a eu cette boutique.

 

Suleyman, fleuriste de Yüksekova (photo anne guezengar) Plus récemment, il a organisé une quête dans toute la galerie marchande dans laquelle il vend ses fleurs, pour la vendeuse de la boutique voisine, une jeune fille qui voulait étudier à l’université et travaillait l’été pour s’offrir les cours de bachotage, indispensables pour avoir une chance de réussir le concours d’entrée. Mais ses 150 ytl de salaire mensuel lui permettaient juste de payer quelques semaines de cours à la dershane. Comme Süleyman connait tout le monde, il s’est montré directif : Toi, tu donnes 100 (ylt). Toi tu es riche, tu donnes 300 ! (150 euros)

C’est tout un livre, ou un film qu’il mériterait qu’on lui consacre. « Süleyman le fleuriste kurde de Yûksekova », ça changerait des registres habituels des héros de la montagne, des femmes kurdes « dont la situation est très difficile »ou des Aghas porteurs de puchi.

 

irfan-toreci.1244935187.jpg Et puisqu’il est question d’étudiants, j’ai fait l’été dernier la connaissance d’un des enseignants de la dershane où un étudiant « berger » infirme avait préparé l’ÖSS qu’il avait brillamment réussi. Je n’ai pas eu à chercher loin, c’est le petit frère de Süleyman. Il m’a confirmé que ses enseignants étaient loin d’être ravis de l’image misérabiliste et archaïque de la région donnée par la cape de berger divulguée dans les médias – faire porter, en plein été ! la cape des bergers de la région à l’étudiant avait été l’idée lumineuse d’un journaliste local. La petite soeur de leur étudiant, serait elle aussi est très brillante. Espérons qu’un des très généreux donateurs qui s’étaient manifestés après les reportages dont il avait fait l’objet (je crois qu’il bénéficie notamment d’une bourse Sabanci), acceptera de parrainer sa soeur sans qu’elle ait besoin de s’attifer en bergère pour cela.

 

Quant à la dershane dont d’autres étudiants avaient eux aussi réussi a intégrer des universités prestigieuses, comme Bogazici, elle a fermé. Trop d’impayés. Les enseignants qui se démenaient pour la réussite de leurs étudiants n’étaient plus payés. Je ne serais pas étonnée que ça arrive fréquemment et qu’il y ait un turn over important dans le secteur des dershane.

Le site Erkan’s field diary – Hidrellez et Beşiktaş

Erkan's Field Diary

J’ai un peu de mal à en traduire le nom en français. Le journal de la zone Erkan peut-être ? Quoi qu’il en soit, le site Erkan’s field diary est un excellent site turc en anglais, très représentatif d’une jeunesse turque  décontractée et super calée. Erkan, dont j’ai cru comprendre qu’il vient de fêter ses 34 ans, est assistant au département communication de la très libérale et innovante université Bilgi, à Istanbul. Il s’intéresse au journalisme bien sûr, a fait des études d’anthropologie, étudié pendant 3 ans à Houston et est né à Trabzon. Et ce qui ne gâche alors vraiment rien, c’est un supporter de Beşiktaş

Cela va sans dire, on le trouve en lien sur mon blog, et je fais partie de ses 859 701 visiteurs.

 

Le graphisme du site est très beau. Sa consultation en est très aisée .Le ton est décontracté et l’information sérieuse.

Chaque jour on y trouve une excellente revue de presse en anglais introduite par de brefs commentaires personnels et une très bonne UNE.  Un panorama de l’actualité politique et aussi de nombreuses informations sur la vie culturelle.

C’est là que j’ai découvert Fairuz Derin Bulut (Fairuz nuage profond ! Et  quand je dis que la Saison de la Turquie aurait pu être délirante. On aurait mieux fait d’organiser une Saison Bilgi.)

 

J’y ai aussi appris  que le 5 Mai aura lieu à Istanbul le festival ‘Hidrellez , qui annonce le printemps en Anatolie. D’ailleurs je me suis toujours demandé pourquoi  avoir eu besoin d’inventer un « nevroz » turquifié et en général rasant à mourir, alors qu’il suffisait de ressusciter Hidrellez  pour que tout le monde fasse la fête – et le grand ménage pour accueilir Hizir – à peu près en même temps.

La musique « Metal » dans les bars, ce n’est pas trop mon truc. A part  Férec, mais je préférerais les entendre en plein air. Par contre pour la photo, je crois qu’on s’accorde avec Erkan. J’adore Fatih Pinar (en lien sur mon blog), et Merve Tekeoglu, dont il nous livre quelques portraits , j’aime  beaucoup aussi. Comme pour le moment, seuls les  arkadas de Merve sur Facebook peuvent les admirer, c’est seulement sur le site d’Erkan qu’on peut les découvrir en attendant une expo, un site ou de rejoindre la bande d’amis de Merve Tekeoglu sur Facebook.

Et des tas d’autres choses : comme les centres d’interêts universitaires d’Erkan, les habitudes d’Erkan, la Turquie en Europe d’Erkan, bref « all about Erkan ».

 

besiktasParmi les habitudes d’Erkan, ses lectures et ses sorties. Et évidemment le football , avec, encore plus évidemment,  Besiktas, champion de la sympathie. Ce ne serait que le 3ème club de Turquie pour le nombre de ses supporters, mais c’est celui qui engendre le plus de sympathie  parmi ceux des autres clubs. (Yasasin Beşiktaş   et  viva Che Guevara !)

J’adore Erkan au service militaire, et particulièrement le billet où il raconte l’horreur d’être coincé dans une caserne le soir où Besiktas était sacré champion. Là on compatit vraiment.

Tekel

Cela étant dit, il faudra que j’aille supporter un de leurs  matchs un jour, avec mon badge « Tekel kazanancak, Ölmek var – Dönmek yok » en guise de drapeau.