Alévis : Meurtre à la cemevi d’Okmeydani et la mémoire du massacre de Gazi.

Okmeydani ugur Kurt 22 mai

« Cela fait un an qu’on avale (yiyoruz) des gaz lacrymogènes. Depuis Gezi ça n’a pas cessé », me disait une habitante du quartier rencontrée en mars dernier à la cemevi – le lieu de culte des Alévis – du quartier populaire d’Okmeydani où la famille de Berkin Elvan (14 ans) donnait le premier de la série de repas traditionnels de deuil. C’était deux jours après les funérailles du garçon gravement blessé par une grenade de gaz lacrymogène qu’il avait reçue en pleine tête 9 mois auparavant, alors qu’il allait chercher du pain. Les funérailles de l’enfant, devenu un emblème des violences policières et de l’impunité dont bénéficient ceux qui en abusent, avaient été suivies par une foule de centaines de milliers de personnes.

Berkin Elvan Okmeydani

Elles avaient dégénéré en violents affrontements avec les forces de l’ordre, lorsque celles-ci avaient chargé sur les manifestants, après la sépulture comme lors des grandes funérailles des combattants du PKK dans l’est du pays. A Okmeydani les heurts avaient duré une partie de la nuit.

Et il y avait eu un tué. Burakcan Karamanoglu, 22 ans, d’une famille pro AKP originaire de Giresun sur la Mer Noire, comme Tayyip Erdogan qui a aussi passé une partie de sa jeunesse dans ce quartier, était tué par balles, sans doute lors d’une rixe entre groupes nationalistes et d’extrême gauche (1 mort/3 blessés). Le DHKP-C a revendiqué le meurtre dont les circonstances exactes sont restées obscures.

Les pères des deux garçons choisissaient la fraternité. Ils se téléphonaient pour échanger leurs condoléances et déclaraient publiquement « adopter » dans le chagrin le fils de l’autre. De son côté Tayyip Erdogan décidait de jouer la division en désignant bonne et mauvaise victime. Peut-être une réminiscence de sa jeunesse. Dans les années 70, quand il était membre actif d’un mouvement étudiant très anti-communiste dont il a été le directeur culturel (le Milli Turk Tarikat Birligi, MTTB) et de son groupe « action » les Akıncılar, les altercations violentes entre bandes islamo nationalistes et « communistes »  alévis devaient être encore plus fréquentes à Okmeydani. Le lendemain lors d’un meeting électoral, il saluait la mémoire de « notre fils  Burakcan », tandis que le petit Berkin était  un terroriste  dont il allait jusqu’à faire huer la mère (qui l’avait désigné comme assassin de son fils).

Berkin était le 8ème tué mouvement Gezi. Tous étaient alévis. Et il ne doit pas se trouver beaucoup d’Alévis pour penser que c’est un hasard, même s’ils étaient très nombreux à participer au mouvement.

massacre de Gazi mars 1995

Depuis la semaine dernière, les tensions ont encore monté d’un cran à Ökmeydani, et aussi à Gazi ou à Sarigazi (Umraniye) autres quartiers  alévis, marquée par la mémoire des massacres de Gazi en mars 1995, moins de deux ans après celui de Sivas. Dans ce quartier situé de l’autre côté de la Corne d’Or une série de fusillades perpétuées simultanément par des hommes débarquant de taxis dans 4 cafés alévis avait tué Halil Kaya un Dede (religieux alevi) et blessé 5 autres personnes. La répression des manifestations qui avaient suivi avait fait 22 morts et au moins 300 blessés à Gazi et à Umraniye, sur la rive asiatique du Bosphore, et 6 blessés dans le quartier de Kizilay à Ankara. Les Özel Tim et l’armée étaient intervenus. Certains sont morts sous la torture, en prison.

Inutile d’ajouter que le procès a été délocalisé (à Trabzon) et a été une farce. Seuls 2  policiers ont été condamnés à une peine légère. Les responsables, que tout le monde connaissait,continuaient une belle carrière. Ce n’est que plus tard que certains ont été emprisonnés pour un temps, dans le cadre du procès Ergenekon comme : Mehmet Agar,le chef général de la police (libéré en avril 2013), Osman Gürbüz (JITEM) suspecté d’être le principal instigateur du massacre (libéré en octobre 2011) ou le général Veli Kuçuk (JITEM) (libéré en décembre 2014, comme beaucoup d’autres braves gens). Tansu Ciller, chef du gouvernement, n’a jamais été inquiétée.

Un reportage aux images impressionnantes qui permettent de comprendre en partie pourquoi une culture de la résistance s’est transmise dans ces quartiers alévis et pourquoi les organisations d’extrême gauche comme le Halk Cephesi (proche du DHKP-C, interdit) y conservent toujours un certain soutien populaire ICI.

okmeydani cemevi Ugur kurt

La mémoire de Gazi ne pouvait que se réveiller, jeudi 22 mai dans les rues alévies d’ Okmeydani. Ce jour là Ugur Yilmaz, 30 ans, un employé municipal de Beyoglu, s’était rendu à des funérailles à la cemevi, car la défunte était originaire du même village de la province de Sivas que lui. Il était 11 heures du matin et il attendait dans la cour, lorsque qu’une pétarade a éclaté et qu’il s’écroulait, frappé en pleine tête par une balle tirée par un policier ont déclaré les nombreux témoins. L’arme a été identifiée depuis par les enquêteurs, qui n’ont encore arrêté personne. Et alors qu’on s’affairait près du blessé, une grenade de gaz lacrymogène était lancée sur la cour, la noyant sous le gaz.

okmeydani-véhicule blindé en flammes

A quelques rues de là, la police intervenait avec des akrep, véhicules blindés aussi familiers dans le décor que les TOMA, contre un petit groupe de lycéens (Dev liselleri) qui manifestaient contre le drame de Soma en demandant justice pour Berkin Elvan, lorsqu’un groupe masqué a surgi, bombardant les blindés de cocktails molotov. Un des véhicules a pris flamme. Une fusillade a suivi.

Est-ce des policiers du véhicule en flammes qui pris de panique auraient ouvert le feu comme des fous sur des fuyards? Dans ce cas c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu davantage de victimes dans une rue aussi passante. Des témoins parlent d’un tireur visant la cemevi et affirment que tout était calme à ses abords. Un flic excédé qui aurait voulu faire payer le quartier ? Ou une provocation délibérée, comme certains naturellement  le pensent ?

Ce qui est certain, c’est qu’un meurtre dans la cemevi ne pouvait qu’allumer encore davantage le feu dans les rues alévies d’Okmeydani

okmeydani nuit émeutes

A nouveau, il ne fallait pas compter sur Recep Tayyip Erdogan pour tenter de l’étouffer. Il a préféré montrer son agacement « Va-t-on commémorer ainsi tous les morts de Turquie ? Berkin Elvan est mort, on n’en parle plus » , en s’étonnant de « la patience des policiers ». Sans manifester beaucoup d’émotion pour la victime, tuée alors qu’elle participait à des funérailles dans un lieu de culte. Mais une cemevi, est-elle seulement un lieu de culte ? « Le lieu de culte commun à tous les Musulmans c’est la mosquée » a-t-il déjà déclaré.

ökmeydani Uğur Kurt'

Il a fini quand-même par appeler le père de la victime pour lui présenter ses condoléances , trois jours après le drame. Le fait que la famille ait demandé à ce qu’on ne crie pas de slogans pendant les funérailles (pas de drap rouge des sympathisants d’extrême gauche non plus sur le cercueil) et la colère de la sœur du défunt contre ceux qui ne respectaient pas ce souhait : « Abrutis (serefsiz) ! Cela s’est passé sous vos yeux. S’il n’y avait pas eu d’action (eylem), mon frère ne serait pas mort » y ont probablement contribué. Un cri de colère qui l’a bien arrangé : «  La sœur de la victime elle-même a désigné les coupables » a-t-il ensuite traduit. Cela promet pour la justice réclamée par la famille, qui même si elle ne sympathise pas avec l’extrême-gauche, ne semble guère faire confiance à celle de son pays.

Ayhan Yilmaz Okmeydani 23 mai

Le quartier s’est immédiatement embrasé, faisant une nouvelle victime. La nuit suivante, un homme de 42 ans, originaire de Giresun lui aussi, était tué par un engin explosif artisanal ou par une grenade de gaz de lacrymogène. Ses funérailles sont les seules à avoir eu lieu dans l’intimité, et  les quelques portraits de lui fournis par les médias disent qu’il était revenu traumatisé par les tortures qu’il avait vues -ou par ses copains tombés- lors de son service militaire (on en déduit que c’était en zone kurde dans les années de sale guerre). Il vivait chez sa mère à Talatpasa (autre mahalle d’Ökmeydani à 4 km de là) et vivait de petits boulots.

C’est probablement un hasard. Mais 2 tués sunnites succédant dans les heures qui suivaient aux 2 morts alévis. alors que dans ce quartier les confrontations se succèdent depuis un an, c’est quand-même troublant. Il doit y avoir de bons garde-fous dans le quartier pour que cela n’ait pas dégénéré entre civils.

ökmeydani Kim.

Plus questionnant encore, ces types cagoulés de rouge (marque du DHKP-c) et armés qui ont pris possession du quartier (scènes dont le quartier de Sarigazi a aussi été le théâtre) la nuit suivante, après que des affiches du mouvement appellent « le peuple à prendre les armes », et qui se volatilisaient au petit matin (voir reportage en images ICI). Quel était le but de cette démonstration de force ? Sont-ils manipulés par le MIT (les services secrets turcs) comme certains le soupçonnent et comme Kiliçdaroglu le président du CHP (lui même alévi du Dersim) les accuse. Par d’autres ?

Okmeydani affiche 23 mai

Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues, se contentant de bloquer le quartier, ce qui évitait le carnage…et leur laissait quartier libre pour pavaner devant les objectifs des journalistes. Parfait en tous les cas pour donner une image effrayante du quartier. Parfait aussi à quelques jours de l‘anniversaire du mouvement Gezi pour « prouver » la dangerosité des « groupes marginaux », comme le discours officiel les désignent, qui avait légitimé la brutalité de la répression du mouvement (8 morts côté manifestants/ 1 policer tombé d’un pont)  Et en profiter pour délégitimer un peu la colère des Alévis contre le gouvernement AKP par la même occasion.

okmeydani-nda-hava-destekli-operasyon-

Des images qui préparaient aussi l’opinion à l’opération musclée qui allait suivre à Okmeydani, le lundi suivant, à l’aube. L’opération qui mobilisait 1500 policiers, dont des Özel Tim (forces spéciales) et plusieurs hélicoptères, offrait à l’opinion publique des images du quartier dignes de celles de ses séries TV préférées.  Des armes, des cocktails molotov et des ordinateurs étaient saisis. 38 personnes étaient arrêtées, dont 5 mineurs. 12 d’entre elles sont soupçonnées d’être membres du DHKP-c, tous les autres seraient membres du mouvement des jeunesses kurdes (pro PKK).

Il y a certainement quelques champions du cocktail molotov et du tir à la fronde de moins depuis dans le quartier.

alévis manifestation Adana 25 mai

La veille, par contre les forces de l’ordre avaient quand-même évité d’intervenir contre les manifestations alévies qui se déroulaient un peu partout en Turquie, comme le jour précédent à Cologne, où ils étaient des dizaines de milliers convergeant de toute l’Europe à montrer leur colère à Tayyip Erdogan qui y donnait son premier meeting électoral. Une colère que le coup de fil à la famille d’Ugur Kurt et la diligence que les autorités ont mise, cette fois, à trouver l’arme qui l’a tué (mais sans arrêter le tireur) ne suffira sûrement pas à calmer.

Les massacres de Sivas et de Gazi ont eu lieu dans le contexte du conflit alors très violent et des exactions de la contre guérilla dans les régions kurdes de l’Est du pays, un conflit actuellement apaisé. Mais l’onde de choc produite par le conflit syrien secoue aussi la Turquie à travers ses composantes sunnites/alévis-alaouites/kurdes. Si l’AKP a fait quelques  tentatives d’ouverture vers les Alévis en début de mandat,  Recep Tayyip Erdogan – dont le parti ne compte qu’un seul député alévi, quand le Parti Démocrate de Menderes dont il se revendique l’héritier en avait des dizaines – n’hésite plus  à envoyer des messages outrageants pour les Alévis (un cinquième de la population). Dernièrement encore, il accusait le président allemand Gauck, dont le discours devant les étudiants de l’université ÖDTÜ lui avait déplu,  de « se comporter  en pasteur », et d’être manipulé par « une secte athéiste » (ce qui désignait les Alévis d’Allemagne). Des termes qui sont loin d’être anodins dans sa bouche.

Lorsque  Gezi a éclaté,  le nom donné au très controversé 3ème pont sur le Bosphore , Yavuz Sultan Selim venait d’être révélé : vainqueur de la Perse shiite et artisan de l’alliance avec les émirats kurdes, mais massacreur des « têtes rouges » (kizilbas, alévis).  L’identité de la  « nouvelle Turquie » de Recep Tayyip Erdogan reconnaît ses Kurdes, mais elle est plus ostensiblement sunnite. L’Etat aussi : aucun Alévi parmi les vali (gouverneurs de province). 1 seul chef de police de province.

Et la guerre aujourd’hui est aussi économique. Elle marque déjà profondément le tissu urbain du cœur de la ville, où les anciens gecekondu voisins disparaissent à vitesse grand V, remplacés par d’arrogants immeubles de luxe qui font la fortune de leurs promoteurs. « Gazi est le dernier gecekondu qu’ils oseront détruire. Ce serait la guerre  », m’affirmait cet été un de ses habitants. Et Okmeydani , si bien placé au cœur de la ville et pour lequel il existe un si beau projet immobilier

Et la population n’avait pas attendu Gezi pour protester. Cette vidéo permet aussi une petite balade dans le quartier pour ceux qui ne le connaissent pas.

Et justement voilà que quelques jours après tout ces événements,  la municipalité de Beygolu décide de classer  1,6 million m2 à Okmeydani ( les quartiers de Fetihtepe, Kaptanpaşa, Keçecipiri, Piripaşa et Piyalepaşa) « zone à risque »sismique.   5600 bâtiments sont promis à la destruction. Et ressort pour les médias le beau projet de « champs élysée » d’Istanbul, appelé à remplacer ce « repaire de terroristes » (décidément la ville monde va devenir de plus en plus moche).

Le quartier de la cemevi qui est situé sur la municipalité de Sisli (CHP) devrait échapper à cette mesure, ainsi que celui d’Izzetpasa où j’ai vécu quelques mois.

Pour ceux qui maîtrisent le turc une analyse de l’avocat Ali Coskun sur IMC TV ICI

Okmeydan classé zone à risque sismique destruction

Guère étonnant que dans ce contexte les mémoires, les colères et les suspicions soient à vif.

Grup Yorum interdit de séjour à Harbiye (Istanbul)

Heureusement qu’il n’était pas question de liberté d’expression dans le » paquet démocratique » présenté le 30 septembre dernier par  Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement AKP. Sinon on aurait pu penser que la « grande municipalité » d’Istanbul avait loupé l’appel ou pire, était entrée en dissidence.

En effet, pour bien montrer aux habitants de la mégapole dont une partie avait exprimé son exaspération avec le mouvement Gezi  que l’heure était à la démocratisation, la municipalité n’a rien trouvé de mieux que d’interdire au dernier moment un concert que le Grup Yorum devait donner samedi 12 octobre sur la scène d’Acikhava  à Harbiye, une scène qui a pourtant déjà accueilli le groupe mythique.

interdiction Grup Yorum par la municipalité d’ Istanbul

Les motifs donnés à  cette interdiction sont plutôt étranges relève le journal Radikal. Le concert aurait en effet pu être un facteur « de division, de destruction et est politiquement orienté ».

C’est certain que le genre du groupe n’est pas l’eau de rose et qu’il est « politiquement orienté » à gauche (tendance extrême) .  Ses chansons ne font sans doute pas partie du répertoire favori des dirigeants AKP, pas plus que de celui des auteurs du coup d’état de 1980, en réaction duquel des étudiants de l’Université Marmara à Istanbul avait fondé le groupe en 1985.

La chanson Haziranda Ölmek Zor / Berivan (1988), C’est dur de mourir en juin / Berivan (le nom de l’album, est un prénom kurde…or je rappelle que les Kurdes n’ont commencé à avoir le droit d’être cités qu’en 1991) ne devait pas tellement être de leur goût. La chanson inspirée d’un long poème du poète Hasan Hüseyin Korkmazgil parle de misère ouvrière et de la mort de Nazim Hikmet (le 3 juin 1963)

Il faut dire que le groupe, considéré proche de l’organisation interdite Dev-Sol, ne s’est pas contenté de chanter dans des Türkü bar des chansons populaires anatoliennes  dans lesquelles,  comme le grand chanteur alévi Ruhi Su, il puise largement son inspiration. Il participe à de nombreux meetings et mouvements de lutte (direnis), comme celles des mineurs ou des Tekel.

C’est effectivement un groupe militant et pas d’extrême droite raciste : les autorités lui auraient fichu la paix. Cela a valu de multiples arrestation à ses membres dont certains n’ont pas échappé à la torture, accusés avec une constance jamais démentie depuis les années post coup d’état d’avoir des accointances avec une organisation terroriste (à savoir le DHKP-c,  fondé par des anciens de Dev Sol).  La dernière rafle remonte… à janvier dernier. Rafle durant laquelle, tant qu’à faire, leur studio de musique avait été complètement vandalisé. Avoir vendu des billets pour un de leurs concerts faisait aussi partie des charges retenues pour accuser l’étudiante lyonnaise Sevil Sevimli et ses amis d’appartenance à une organisation terroriste.  A ma connaissance du moins, aucun membre du groupe n’a jamais été impliqué dans aucune opération violente.

Les interdictions récurrentes de leurs concerts, cassettes puis CD,  n’a pas empêché Grup  Yorum de produire plus de 20 albums et de faire de nombreuses tournées en Turquie et à l’étranger. Au contraire cela a contribué à construire son image de groupe mythique, emblème de toute la gauche (durement) réprimée par le coup d’état de 1980  – qui n’avait sans doute pas fait pleurer le papa de Recep Tayyip Erdogan –  bien au-delà  de la mouvance Dev-Sol/DHK-c/MLKP. Organisés depuis 3 ans,   les concerts  Tam Bagimsiz Türkiye (Turquie vraiment indépendante)  attirent jusqu’à  300 000  personnes  à Bakirköy (Istanbul) selon HaberTurk,  autant que le grand show qu’Erdogan avait organisé dans le même quartier en juin dernier. Et évidemment, ces concerts n’ont provoqué ni « division »(s’il s’agit de tentative pour polariser l’opinion en Turquie, l’AKP ne se montre pas moins doué que d’autres) , ni « destruction », même s’ils étaient » politiquement orientés ».

Cette interdiction me parait avant tout un aveu d’impuissance des autorités, peut-être paniquées par la perspective d’un tel  rassemblement à un quart d’heure à pied de Taksim et du parc Gezi. Si pour le moment l’heure n’est plus aux énormes manifestations du début de l’été, les motifs de mécontentement n’ont pas disparu. Les Alévis notamment, nombreux dans le public de Grup Yorum comme dans le mouvement Gezi, n’ont aucune raison de se réjouir du paquet démocratique.

Surtout les autorités sont sans doute très embarrassées par l’assassinat de Hasan Ferit Gedik,  un garçon de 21 ans  tué le 29 septembre  de plusieurs balles en pleine tête alors qu’il participait à une manifestation contre les gangs de la drogue (çete) dans le quartier de Gülsuyu à Maltepe (4 autres manifestants ont été blessés). Les habitants de ce quartier alévi (et d’extrême gauche – le MLKP la nouvelle version de TIKKO je crois –  y serait bien implantés comme probablement d’autres groupuscules d’extrême gauche) accusent ces çete d’être les petites mains de promoteurs. Il faut dire qu’avec sa vue imprenable sur les îles aux Princes, l’ancien gecekondu est très convoité.

Les autorités ont tergiversé pendant 3 jours avant d’autoriser une commémoration dans ce quartier bien peu docile, avant les funérailles du garçon à  Gazi, un autre quartier alévi de la rive européenne. Les lecteurs comprenant le turc pourront écouter avec intérêt  l’hommage qu’un habitant du quartier lui rend et les informations qu’il donne sur le contexte : vidéo ici

Seulement, certains (un très petit groupe qui attendait le cortège  apparemment)  ont eu la brillante idée d’y paraître masqués et surtout armés de pistolet ou de kalachnikov. La réaction n’a pas tardé: la police anti terroriste a fait une descente dans ces deux quartiers, où 40 personnes ont été arrêtées.  Parmi celles-ci une femme de 53 ans, prise en photo pendant le mouvement Gezi en flagrant délit de jouer aux « gosses d’Hakkari ». Elle lançait des pierres contre les TOMA (camions à eau)  avec un lance pierres, encore plus rudimentaire que les leurs ! J’ignore par contre si les porteurs de kalachnikovs font partie des personnes arrêtées. Et difficile sans une bonne connaissance du quartier de savoir s’il s’agit de voyous « politisés » ou de provocateurs. En tout cas, c’est clair qu’ ils ont fait le jeu des assassins de Hakan Ferit Gedik et de ceux qui voudraient limiter tout ça à une affaire de guerre de gangs (çete contre extrême gauche). On ne voit pas l’ombre d’une arme, mais beaucoup de drapeaux rouges par contre sur cette vidéo des funérailles (et les images sont celles de l’agence de presse  semi officielle Dogan)

Pendant ce temps là,  la brigade des stup arrêtaient 17 personnes. Autant dire que l’ambiance est « chaude » dans ces 2 quartiers alévis.

Plusieurs suspects ont aussi été arrêtés et déferrés à la prison de Metris, dans l’enquête sur l’assassinat de Hasan Ferit Gedik. Mais de là  à ce que la justice établisse un lien entre cet assassinat et l’ (éventuelle ?) avidité de promoteurs, de l’eau risque de couler dans le Bosphore, même si personne n’ignore à Istanbul l’existence de fructueuses collaborations entre ces deux catégories de braves gens (çete/promoteurs), un phénomène qui n’est pas né d’hier mais que la gentrification accélérée du cœur de la ville et des quartiers « avec vue » n’a pu que conforter.

Je ne peux évidemment pas affirmer que l’interdiction du concert du samedi 12 octobre est directement motivée par cette affaire. Mais c’est certain que le nom du garçon assassiné  y aurait été prononcé, les arrestations évoquées  et qui sait… les promoteurs et les géniaux urbanistes municipaux  auraient pu y être conspués. La grande municipalité craignait donc peut-être que la colère de Gazi et Gülsuyu  se rapproche dangereusement de Taksim.

C’est en partie raté : Radikal vient d’annoncer que le groupe a donné un mini concert sauvage et de protestation devant le lycée Galasaray. Evidemment, sous la vigilance des Toma et des çevik kuvvet. (police anti émeute)

Et puis c’est une succession d’interdits (et de choix de politique urbaine) et non de concerts qui a provoqué le mouvement Gezi..Mais bon.

Et le Grup Yorum n’avait pas attendu ce concert pour rejoindre les rangs de ceux qui protestaient contre l’assassinat du jeune garçon, comme le montre cette vidéo mise en ligne sur You Tube, le 1 octobre ( 2 jours avant ses funérailles).

Une page  lui est aussi consacrée sur le site du groupe.

 

 

 

 

Sur cette vidéo, on  peut voir le public nombreux et subversif du Grup Yorum, en concert dans le stade Ïnonü (détruit depuis) à Istanbul.

Taksim : Erdogan accuse les manifestants d’avoir profané une mosquée !

Les analystes qui estimaient que face à la vague de protestations qui s’est étendue en Turquie, il y a eu partage des tâches, entre Gül – le « pacificateur »  et Erdogan  le macho faisaient une erreur, il me semble. Cela fait un bail que le chef d’Etat et de chef de gouvernement ne forment plus un tandem , mais sont devenus deux concurrents dans la course à la présidentielle, même si cette concurrence ne peut virer à l’affrontement.

Et je me demande si le ton extrêmement provocateur et insultant que le chef du gouvernement a  adopté contre les manifestants depuis le début de la crise n’est pas destiné (aussi) à prendre le contre pied de son rival.

Agressivité aussi  d’un animal politique  qui attaque tête la première quand il est contrarié – ou  dérouté peut-être par une mouvement qui ne ressemble pas à ceux auxquels il a l’habitude de se confronter : grandes manifestations kémalistes du début de son mandat,  qu’il pouvait non sans raison  accuser de défendre le pouvoir militaire, Kurdes désignés comme « terroristes », grande grève des ouvriers Tekel, qualifiés de  « paresseux des entreprises d’état ». Son épouse Emine, certes toujours très présente, semble ne plus le lâcher d’une semelle. Est-ce pour soutenir un leader plus affecté qu’il ne paraît ?

En tout cas, ses accusations contre le mouvement de protestation  se font de plus en plus délirantes. Après l’avoir qualifié de kémaliste favorable à un coup d’Etat militaire (?), se trompant visiblement de mouvement, d’être manipulé par l’étranger (le vieux coup du complot), voilà qu’il l’accuse de sacrilège et d‘avoir profané la mosquée de Dolmabahce à Besiktas !

Selon lui, des manifestants  seraient entrés avec leurs chaussures dans cette mosquée , y auraient importuné des femmes (« nos filles et nos sœurs ») et.. y auraient bu de la bière  !  (autant dire qu’ils auraient pêté un plomb ) Une accusation qu’il a répétée devant ses sympathisants alors que l’imam  a affirmé entre-temps qu’il n’avait jamais vu de telles scènes dans sa mosquée.

 

En fait, la nuit du 1er au 2 juin,  elle a été transformée en « hôpital de campagne » (certainement avec l’autorisation de l’imam) et a  accueilli des manifestants blessés lors de la très brutale répression policière. Apparemment, ce n’est pas la seule mosquée à avoir servi de refuge.

Un flacon de produit médicamenteux destinés à soigner les blessés pourrait être pris pour une cannette de bière par un observateur peu attentif. Mais le chef de gouvernement  a quand-même les moyens d’être correctement  informé. Et depuis l’imam a assuré que tout ces accusations étaient pure affabulation à un journaliste de Yeni Safak, un journal pro gouvernemental !

Profaner une mosquée ! Je suis certaine  que même le plus anti religieux des athées de Turquie n’en aurait jamais l’idée. Ce sont les églises qu’il arrive qu’on  profane :  L’année de l’assassinat de Hrant Dink,  les chrétiens avaient choisi de murer l’ église du quartier de Malatya où il était né : « certains y font des saloperies » m’avait-on dit. (depuis elle a été restaurée). Pas les mosquées.

Une accusation extrêmement grave donc et  dangereuse. Erdogan est vénéré par une partie de ses sympathisants et  les paroles de leur  leader sont de l’or . Là ce n’est plus seulement en  soutien à sa propre personne  qu’il appelle ses partisans à défier les occupants de Gezi park en manifestant  à leur tour le WE prochain , mais à un djihad contre les profanateurs.

Autant dire qu’il échauffe les esprits.

Et dans  quelques semaines (le 8 juillet), c’est Ramadan qui commence. Une période où dans certaines régions les esprits peuvent vite s’échauffer  (comme on l’a vu l’été dernier à Malatya) – surtout par une telle chaleur, entre certains jeûneurs sunnites et non jeûneurs alévis. Alévis bien présents dans ce mouvement de protestation…

Ainsi  ça chauffe à Gazi ! un quartier populaire d’Istanbul où vit une forte minorité alévie . C’est aussi là qu’a eu lieu le dernier massacre alévi : en 1995  23 manifestants avaient été tués en 4 jours de manifestations en 1995. Erdogan était alors le maire de la ville, et avait fait  détruire par ses bulldozers plusieurs cemevi en construction.

Avec le processus de paix entamé avec le mouvement kurde, Erdogan pouvait prétendre rivaliser avec Gül comme « pacificateur de la nation ». Dorénavant il faut surtout espérer que ses partisans se montreront moins belliqueux  que leur leader dont ils connaissent les outrances.

A moins que toutes ces outrances verbales soient destinées à montrer ses muscles   aux siens, avant d’accepter de céder à une partie des  revendications de la plate-forme de Gezi et  renoncer à détruire le parc. (cela lui arrive d’agir ainsi). Les jours à venir le diront..Mais on voit mal comment il pourrait mettre un terme à ce mouvement par la force. La police c’est un échec – c’est le moins qu’on puisse dire-  et il ne peut quand même pas en appeler à l’armée !

Pendant ce temps là Mutlu, le gouverneur d’Istanbul twittait aux manifestants de Gezi ; « j’aimerais être avec vous » ! révèle Bianet !  Cela m’étonnerait quand-même qu’ils croient à sa sincérité…

 

 

 

Alévis de Dersim, Corum, Malatya, Maras, Sivas , Gazi, et les prières des mères des « martyrs ».

Je soupçonne un peu Recep Tayyip Erdogan de considérer la scène politique comme un terrain de football, où il serait le capitaine d’une équipe préférant  gagner à tout prix au beau jeu. Il doit être ravi du coup qu’il vient d’asséner au camp adverse, le parti républicain du peuple (CHP) en s’excusant au nom de l’État turc,  pour les  terribles massacres commis  dans la province kurde alévie  de Dersim, turquifiée  en Tunceli (Main de Bronze) pour glorifier les massacres  et la déportation de dizaine de milliers de civils en 1937- 38, une époque où le CHP était le parti unique en Turquie.

Que le chef du gouvernement de Turquie soit sincère ou non en prononçant ces excuses n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui est sûr c’est qu’ en attrapant ainsi  au vol  la balle lancée par Hüseyin Aygun,  député CHP de Dersim – qui déclarait tout haut ce que  les kémalistes ne  sont  pas  tous  prêts à reconnaitre,  à savoir qu’Atatürk était responsable de ces massacres –   il était assuré de déstabiliser Kemal Kiliçdaroglu, le président du CHP, lui même dersimî et dont des dizaines de membres de la famille ont été victimes de ces massacres.

Premier Alévi à diriger un grand parti en Turquie, son autorité à la tête du parti d’Atatürk reste fragile, d’autant que son prédécesseur Deniz Baykal avait été éliminé dans des conditions obscures( pour ne pas dire mafieuses). Si le déstabiliser davantage était  le principal but recherché, il a  été atteint (pas de surprise!). Voilà Kemal Kiliçdaroglu, pour éviter – ou retarder ? –  l’implosion de son parti,  à nouveau contraint de donner l’impression de relativiser ces massacres, alors même qu’ils font partie de  l’histoire de sa propre famille. Or on sait à quel point ces massacres appartiennent à la mémoire collective dersimî.

 

C’est déjà la posture que celui qui n’était encore  que l’homme « qui monte »  au CHP avait adopté il y a exactement deux ans, lorsque  Onur Oymen ,  un autre député CHP, avait été, bien malgré lui, le premier à  briser le tabou officiel des massacres du Dersim.  Cet ultra kémaliste avait en effet provoqué un tollé, en réclamant que l’on conserve  l’esprit qui prévalait à l’époque, dans la lutte actuelle contre le PKK. En arguant qu’Atatürk s’en fichait complètement  du chagrin des mères dont les enfants étaient tués à Dersim, il reconnaissait de fait  sa responsabilité  dans cette répression , alors que pour éviter d’écorner la statue du père de la nation turque, beaucoup  préféraient faire endosser  à Ismet Inonü (son successeur) l’entière paternité de ces exactions.

Seulement, Atatürk ou non,  l’opinion publique avait été choquée par des propos d’une telle inhumanité et les médias s’étaient chargés d’expliquer  ce qui s’était passé à Dersim entre 1937 et 1937. à tous ceux qui l’ignoraient encore plus ou moins . Le  tabou tombait. Kiliçdaroglu, après  avoir demandé la démission d’Onur Oymen, s’était plié à la discipline de parti et s’était rétracté, tandis que les représentants du CHP démissionnaient en masse à Tunceli. Mais ce n’était que partie remise et le député de Bursa  avait fait partie de la première charrette exclue des instances dirigeantes du CHP, quand Kiliçdaroglu en avait pris la tête !

Cette fois encore le CHP donne l’impression d être incapable de faire l’aggiornamento qui le transformerait en  parti d’opposition moderne et réellement social démocrate, ce qui exige de pouvoir se confronter avec  sa propre histoire.  Et sur son blog Sami Kiliç a beau jeu de relever la schizophrénie des Alévis, base de l’électorat CHP, adorateurs selon lui de leur bourreau, en oubliant juste un peu d’en rechercher les causes et surtout de remarquer qu’il n’y a pas que les Alévis a être frappés de schizophrénie en Turquie.

S’excuser pour les fautes commises par les autres, ce n’est quand même pas trop difficile. Jacques Chirac avait  peut-être eu l’impression de « se grandir » quand il avait officiellement  reconnu l’implication de l’État français  dans l’holocauste juif, ce que les Français savaient dans leur écrasante majorité, romanciers, cinéastes et  manuels scolaires  ne l’ayant heureusement pas attendu . Par contre, sauf si ça m’a échappé, il n’a jamais publiquement regretté « les bruits et les odeurs  » (insupportables, du voisin arabe).

Et dernièrement sur une grande radio nationale , Valérie Pécresse, une ministre issue de son mouvement assurait sans la moindre gêne,  ignorer ce qui s’était passé le 21 octobre 1961 à Paris ! Quand on sait que c’est Maurice Papon, ancien préfet Vichyssois qui était le préfet de Paris responsable de la terrifiante répression contre une manifestation pacifique (orchestré par le FLN)  d’Algériens protestant contre le couvre feu qui leur était imposé, c’est effarant. Personnellement je finis par me demander si ces grandes repentances ne préfigurent pas parfois  une future amnésie. Faute avouée, leçon oubliée…Quant à Chirac,  on se souviendra sans doute davantage de son vote contre la peine de mort, à contrario de l’opinion dominante au sein de son parti comme  acte de  vrai courage politique.

 

Tayyip Erdogan de son côté  n’a  quand même pas pris  trop de risques, en s’excusant au nom de l’Etat, pour des exactions commises par les fondateurs du CHP ! Et il ne faut pas s’étonner  non plus, si les Dersimî qui se sont tant réjouis de l’arrivée de Kiliçdaroglu aux manettes du CHP se sentent légèrement  instrumentalisés par les uns et les autres  dans l’histoire. D’autant qu’ils n’ont pas été consultés dans l’affaire. Et que ces excuses n’ont pas été précédés de grands gestes symboliques à même de  rétablir un peu de justice. Comme restituer les corps des « meneurs » pendus malgré leur grand âge (Sehid Riza avait 89 ans!)  à leur famille (le lieu où ils ont été enterrés est resté secret jusqu’à ce jour)…Or même en admettant qu’ Erdogan aurait  le pouvoir de les retrouver , il hésiterait peut-être un peu , puisque bien sûr, tous ces chefs des grandes rebellions kurdes (alévies ou sunnites) sont devenus des héros pour tous les sympathisants du PKK et plus largement du BDP le parti légal  kurde, ennemi « à abattre » lui aussi.

Alors que les funérailles de simples combattants du PKK sont suivies par des dizaines de milliers de personnes, on imagine l’événement rouge – vert- jaune que serait le retour des corps de Sehid Riza et des siens !

Évidemment, ce ne serait pas tout à fait la même chose si dans la foulée, le chef du gouvernement AKP  s’excusait au nom de la République , pour les massacres  d’Alévis de  Malatya (avril 1978), de Maras (décembre 1978), de Corum (mai 1980),  de Sivas (juillet 1993) ou de Gazi à Istanbul dont le maire se nommait…Tayyip Erdogan, un maire pas franchement favorable à l’époque  à la construction de Cemevi (lieu de culte alévi)  dans sa municipalité  (mars 1995,). Des massacres, pour lesquels les principaux responsables n’ont jamais été vraiment inquiétés, mais dont il est établi  qu’ils n’auraient pas été possible sans la complicité des forces de l’ordre.

Certes, comme le rappelle Sami Kiliç,  Bülent Ecevit ( CHP) était aux manettes lors des massacres de Malatya et de Maras. Et Erdal Inönü (en fait à la tête du  SPD, le parti social démocrate)  –  peut-être l’ homme politique le plus honnête de l’histoire de la République turque – lors de celui de Sivas.  Mais de là à les en  rendre responsables ! L’objectif des massacres d’Alévis de la fin des années 70, à la suite desquels l’Etat d’urgence avait été déclaré sur une partie du pays,   étaient plutôt  de créer un climat de tensions propice  au Coup d’État militaire de 1980. et à la chute d’Ecevit très populaire à l’époque chez les ouvriers.  Un coup d’État, qui avait signifié l’alliance du glaive et du minaret, comme ceux qui voient  dans l’armée turque  le plus sûr garant de la laïcité oublient trop souvent. Une amnésie dont  l’AKP aussi est frappée. L’ennemi à abattre alors étaient  les 3 K de  Kurdes, Kizilbas (Alévis), Komunist…Bref Dersim était l’ennemi parfait, à nouveau ! …et  la mosquée l’alliée  trouvée.

Une des mesures prises par les militaires avaient été d’imposer des cours de religion (sunnite évidemment! )  dans les écoles de la République, dont seuls les quelques rares Chrétiens qui les fréquentent avaient été dispensés. Surtout pas les Alévis. (et dans le quartier alévi de ma copine Zeynep à Malatya, la mosquée où personne n’entre jamais prier, mais dont l’appel hurlé à la prière me réveille chaque matin en sursaut, est un souvenir du  Coup d’Etat….)

 

C’est plutôt la main de l’Etat profond (derin devlet) et de son allié, l’extrême droite turque,  que l’on trouve derrière les  massacres  d’Alévis des dernières décennies. Cela étant si le CHP est tiraillé entre un courant social démocrate et un  courant ultra kémaliste autoritaire, le mouvement musulman  ne l’est pas moins entre un courant musulman démocrate et un courant islamo nationaliste tout aussi autoritaire,  dont les idéaux ne diffèrent pas beaucoup de ceux qui massacraient les Alévis à Maras (ou les laissaient faire) , ou hurlaient de plaisir en regardant les participants à une rencontre  alévie (Pir Sultan Abdal)  brûler vivants dans l’incendie criminel  de  l’hôtel Madimak à Sivas. 37 personnes sont mortes dans l’incendie de l’hôtel Madimak (intellectuels, artistes, ou jeunes danseurs et danseuses de Semah). Le plus jeune Koray Kaya avait 12 ans.

 

Les adeptes de la synthèse turco sunnite, ne se limitent pas aux  ultra kémalistes. Ce serait trop simple.  Or c’est à ce deuxième courant que Tayyip Erdogan donne de plus en plus de  gages ces derniers temps. Et pas sûr qu’aller remuer ce qui s’est passé à Sivas, Maras, ou Malatya, provinces que les Alévis ont fui en masse dans les années 70 – 80 et  où l’AKP fait des scores très élevés, serait aussi aisé que  dénoncer les massacres du Dersim. En tout cas  le 2 juillet dernier le gouverneur de  Sivas  avait interdit toute commémoration de l’assassinat collectif  et  des manifestants qui voulaient accrocher une bannière sur l’hôtel  Madimak ont été repoussés par la police à coups de gaz lacrymogènes. (… police qui 17 ans plus tôt laissait faire les assassins et ceux qui les acclamaient en faisant le signe du loup). Pour éviter de déranger  les braves gens, probablement.

D’ailleurs même lorsque Tayyip Erdogan   avait adopté  une posture de grand réconciliateur de la nation déchirée, comme il l’avait fait en rappelant que les larmes des mères( de combattants tués) de  Tokat sont les mêmes que celles des mères d’Hakkari, il n’avait pas pu s’empêcher d’ajouter que leurs prières sont les mêmes. Oubliant  le chagrin des mères alévies, dont les prières ne sont pas celles des sunnites., ce qui n’est pas tout à fait un hasard.

Même chose d’ailleurs  du côté de l’armée « rempart de la laïcité » : /2009/09/15/pas-de-funerailles-alevies-quand-on-meurt-en-soldat/

L’été dernier je demandais à un ami alévi de Malatya, si des Sunnites aussi s’approvisionnaient dans son épicerie. Il m’avait répondu que c’était rare : « Nous, Kurdes et Alévis,  ils nous détestent. C’est comme ça depuis 4 siècles et ça sera toujours comme ça« .  Il noircissait évidemment le tableau, mais la méfiance des Alévis vis à vis du mouvement musulman  a des causes profondes, que des excuses pour les massacres de Dersim surtout comme elles ont été présentées, ne suffiront sûrement pas à apaiser.

Possible que comme le pensent  certains éditorialistes, elles  ne sont qu’un commencement qui  annoncent un changement radical de la conception de la nation – et que  la prochaine constitution devrait entériner. L’accès  aux archives militaires  de l’époque (qui devrait être suivi d’autres)  qui va certainement être facilité pour les chercheurs ,  va permettre en tout cas aux citoyens du pays de s’approprier leur histoire et d’ en finir peut-être  avec une histoire officielle , ses « brigands », ses « traitres »,  « ses ennemis perfides » et ses tabous. Une histoire officielle déjà bien battue en brèche, sinon Erdogan n’aurait jamais pu présenter les excuses de l’État  pour les exactions commises à Dersim.

Une  chose est sûre, plus encore peut-être que la question kurde, la question alévie est au cœur de la question d’identité en  Turquie. Et c’est une  question qui  ne traverse pas que le pays, mais toute la région.