A Izmir, Yasemin écrit avec passion les légendes kurdes de Tatvan (village de Çorsin)

Lac de Van (photo anne guezengar)

Elle vient d’envoyer son manuscrit à la maison d’édition kurde Avesta. Un travail d’écriture qui lui a pris des années. Mais Yasemin ne voulait pas que les légendes  qu’un de ses oncles racontait et que tous écoutaient avec avidité quand elle était enfant dans son village de Çorsîn  (un village kurde du lac de Van dont le vrai nom – je ne connais pas son nom turquifié –  révèle l’origine arménienne) disparaissent avec sa génération. Personne ne raconte plus ces légendes. La télévision a  fait taire les conteurs. Et la plupart des villageois de Çorsîn ont quitté Tatvan, pour Izmir, Istanbul ou un pays d’exil.

Le village de pierre a été rasé par l’armée turque en 1995, en même temps que les villages voisins d’Axkûs et d’Axeta.  Un autobus d’une firme de Van avait été stoppé, vidé de ses passagers et  brûlé par le PKK  sur la route qui les bordent. Personne n’a jamais su si ceux qui s’étaient chargés de cet « avertissement » venaient de ces villages . Mais ceux-ci  avaient la réputation de ne pas être dociles. Dans les années 70 déjà, leurs jeunes étaient qualifiés de « Komutist » et ça chauffait parfois avec ceux de certains villages voisins. Ils ont payé pour le bus.

A Buca, un quartier d’Izmir, où nous assistions à un mariage de la communauté villageoise, le dernier en cette veille de Ramadan,  Yasemin m’a montré ses petites cousines, de jolies adolescentes qui dansaient les halay kurdes. « On les a recueillies à Izmir quelques jours après la destruction du village. Elles étaient presque des bébés, leurs chaussettes étaient toutes crottées de leur fuite ». Depuis quelques années les villages sont à nouveau libres d’accès, C0rsin a été reconstruit et certains s’y sont réinstallés. Mais des femmes m’ont raconté  sa destruction avec une colère toujours intacte.

Yasemin l’avait déjà quitté alors. Elle n’avait que 14 ans quand sa mère a décidé de la marier avec un cousin qui vivait à Izmir. Une décision qu’aujourd’hui elle ne comprend toujours pas, alors qu’elle était la fille adorée d’une tribu de garçons (sa seule sœur était encore toute petite). Les mariages sont surtout une affaire de femmes.  Son père ne s’en était pas mêlé.

C’était un imam éclairé (son frère en parlait  comme d’ « un imam démocrate » quand j’avais fait sa connaissance au Kurdistan irakien) – selon elle car c’était à la medrese de Tatvan qu’il avait été formé. Il avait ensuite suivi  les cours d’un imam hatip (lycée professionnel religieux d’Etat) pour devenir fonctionnaire . Un imam fonctionnaire plus fidèle à Mustafa Barzani qui le connaissait personnellement qu’à la République kémaliste. Un Tatvanli rencontré à Paris m’avait  dit que c’était lui qui leur avait appris qu’ils étaient kurdes quand il était encore enfant.  Dans les années 70 il était proche du DDKO.  Plus tard il est devenu membre de l’institut kurde d’Istanbul. Et je crois qu’il a collaboré  à la traduction du Coran en kurde.

Il était aussi très libéral avec les principes religieux Aucun de ses  enfants, qui  parlent de leur père avec une  immense admiration, ne jeûne pendant Ramadan. Cet été dans  la famille seule une gelin…alévie l’observait .  Je ne le connais malheureusement que par les grandes photos qui ornent les murs du salon de sa femme . Il est mort renversé par une voiture l’été où j’avais fait connaissance d’un des frères de Yasemin à Erbil.

Elle était scolarisée comme ses frères et comme eux elle fréquentait régulièrement le cinéma de Tatvan. Son départ d’un village kurde de l’Est du pays  pour le gecekondu de Gültepe, dans la grande métropole égéenne, a été tout le contraire d’une émancipation. « Au village il y avait une culture villageoise. Ma belle famille l’avait perdue sans avoir pour autant acquis la culture urbaine. Je me suis retrouvée dans un milieu sans culture du tout. J’étais très sociable et je riais beaucoup. Ma belle-mère m’interdisait de sourire aux invités. Cela ne se faisait pas. D’autant que j’étais très jolie et que ça me plaisait de l’être ».  Elle est devenue une  gelin obéissante et comme sa belle-famille a oublié le kurde. Dans les années 80, qui avaient complètement interdit la langue kurde, il était très  fortement déconseillé  aux migrants d’afficher leur kurdité dans les villes de l’ouest.  Un autre Tatvanli me disait que son père était mort de trouille quand il avait décidé d’apprendre la langue que celui-ci  avait évité de  transmettre à ses enfants.

Elle a perdu son mari quand elle était encore très jeune et a ensuite élevé seule ses deux fils. Pas tout à fait seule cependant, puisque ses beaux parents et la famille de son beau –frère vivaient à l’étage supérieur. Et entretemps sa famille à elle  s’était aussi installée à Izmir, à deux pas de leur maison.  Son imam de père a tout de suite été accepté  de ses voisins turcs. Et il est vite  devenu  très populaire chez les Mardinli de Kadifekale, le joli quartier kurde, aujourd’hui en voie de destruction, qui surplombe la baie d’Izmir.

Après le décès de son mari, elle a repris un cursus scolaire interrompu en « açik okul » (par correspondance) et a atteint le niveau de fin de lycée. Et surtout elle a décidé de se réapproprier sa langue. Aujourd’hui elle enseigne le kurde à Kurdi- Der, dont les fenêtres ont vue sur l’Agora romaine d’Izmir.

C’est en kurde qu’elle a écrit les légendes, telles que l’oncle les racontait à Tatvan et qu’elle les  écoutait avec fascination quand elle était petite.:« De toutes mes cousines, c’est moi qui m’en souviens le mieux ». Mais toute la mémoire familiale a été mobilisée pour préciser tel ou tel détail, ce qui  a occupé bien des après-midi où les cousines se retrouvent pour boire le thé .  Des réunions durant lesquelles on se fait un point d’honneur à ne parler que kurde maintenant. Celle de sa belle-mère a  aussi été mise à contribution, qui sur la fin de sa vie passait de plus en plus de temps « en bas » chez sa gelin, avec laquelle elle prenait plaisir à faire revivre ses souvenirs.

C’est la nuit, qu’elle a écrit ces légendes. Ses journées sont consacrées aux petits enfants, comme celles de beaucoup de (jeunes) grand-mères en Turquie. Ses deux belles-filles sont salariées et les crèches sont très chères en Turquie. Le week-end, quand les enfants restent chez leurs parents, elle file au centre ville  donner ses cours de kurde. Ne restait que le calme de la nuit profonde pour écrire.

Elle a passé des heures et des heures à reconstituer sur son ordinateur une dizaine de très longues légendes. Les écrivant, puis les ciselant, encore et encore,  ajoutant un détail, sans cesse en quête du mot juste. Une quête partagée avec son professeur de kurde, avec lequel elle échange par mail.

Fin Août, quand je l’ai quittée, elle venait juste d’en achever la rédaction . Mais elle voulait encore faire quelques ultimes corrections. Toujours aussi minutieuses. C’est seulement fin octobre, après que son professeur de kurde ait déclaré ses « textes  magnifiques », qu’elle a envoyé le manuscrit à Avesta.

La maison d’édition lui avait assuré depuis longtemps que ces légendes seraient publiées, mais elle voulait lui envoyer un texte parfait.  Avec les histoires qui ont enchanté son enfance, elle  veut  aussi transmettre son amour pour sa langue, telle  qu’on la parle à Tatvan. «  J’ai choisi d’écrire, car ce que je fais va durer. Et si je ne le fais pas, qui le fera ?  ». Mais elle en parle avec un tel plaisir que ça m’étonnerait que son travail d’écriture s’achève avec la publication de ces légendes.

Pour les photos du village, il faudra attendre un peu. Impossible d’être à la fois à Corsîn, dans un village de la montagne d’Adiyaman et à Yüksekova pour les fêtes de Kurban Bayram. Mais un jour, promis….

Le livreur de Pinar piégé par la presse sur le pont Galata

La première fois que j’ai été accueillie au gecekondu de Pazariçi, à la fin des années 80,  Süleyman, le mari d’une des femmes de la maison était chauffeur livreur pour le groupe PINAR, ce qui en turc signifie rivière et non pas vin et est une célèbre marque de produits laitiers. En mon honneur, il nous avait emmenées faire un tour d’Istanbul dans sa camionnette de livreur, sa femme, deux  sœurs de celle-ci  Sevim et Nimet qui était encore lycéenne,  et moi.

Nous étions toutes les 4 serrées à côté du chauffeur; les 3 sœurs se trémoussant orientales sur de la musique arabesk. Il a pourtant réussi à nous conduire de Pazariçi  (Gaziosmanpasa,) qui domine Eyyup sur la rive européenne jusqu’au café de Camlica sur l’autre rive du Bosphore, ce qui est quand même une prouesse de chauffeur.

Comme à peu près tous les Turcs, c’est aussi un passionné de football. Et  les Karadenizli sont souvent d’un tempérament démonstratif – Süleyman est originaire de Rize, comme le chef du gouvernement, Tayyip Erdogan.  Un jour où je revenais au gecekondu, j’ai trouvé sa femme en larmes. Süleyman aussi avait les yeux rouges et tous les autres occupants de la pièce  tiraient des mines affligées. Un malheur était arrivé. On m’a montré le responsable de ce malheur : le journal Hürriyet.

Süleyman  n’avait vraiment pas eu de bol. Et en même temps c’était bien lui. La veille la Turquie avait remporté je ne sais quel match. Et en UNE le journal avait publié une grande photo couleur du pont  Galata  (c’était encore l’ancien pont alors) envahi par une foule de supporters en délire, avec en plein au centre de l’image, la camionnette de Süleyman dont l’avant avait à moitié disparu sous un immense drapeau turc. Impossible de la louper.

 

 

Le büyük patron (ou big boss) non plus ne l’avait pas loupée. Et il n’avait pas du tout apprécié la publicité gratuite faite à la marque. Le jour même Süleyman était viré.

 

 

Quand j’ai quitté Istanbul quelques jours plus tard, j’en étais malade pour eux. C’était « la crise »comme ça l’était presque toujours alors en Turquie – le miracle économique turc ne date que de ces dernières années. Mais je connaissais encore mal l’art de rebondir des Turcs. Pas d’Agence pour l’Emploi ou autre Office du Travail en Turquie, mais des réseaux de relations familiales, hemseri, confrériques, politiques etc… pouvant venir à la rescousse. Quand je suis revenue Süleyman avait depuis longtemps retrouvé un emploi. Il travaillait comme chauffeur d’un autre « big boss » (bir kapitalist), dont la luxueuse voiture noire était elle aussi souvent garée dans la rue du gecekondu. Personne ne se serait permis d’y toucher. Et je suis certaine qu’elle n’a jamais servi à célébrer une victoire de football. Ses journées de travail sont devenues plus longues et il travaillait souvent 7 jours sur 7, mais c’est un job qui lui a permis de voyager. C’est à cette époque qu’il a vu l’Italie.

Plus tard c’est lui qui a quitté cet emploi, lorsqu’il a trouvé un emploi de mécanicien « çok çok iyi « (très très bien). Une de ses belles-sœurs avait fait entre-temps un « très beau mariage »: elle avait quitté le gecekondu pour un beau duplex dont la grande terrasse  donne sur le Bosphore et les relations de son mari ont fourni des emplois à une bonne partie de la famille.

Sa femme supporte l’équipe de Fenerbahçe. Lui je crois que c’est Besiktas son équipe (comme moi). Enfin j’espère que je ne me trompe pas …parce que si c’est Fenerbahçe qui risque de perdre son titre de champion et d’être rétrogradé  en seconde division, ou Trabzonspor, dont le président vient à son tour d’être arrêté,  rien ne doit plus aller.  (quoique pour Besiktas ce ne soit pas terrible non plus avec la détention de son entraineur Tayfur Havutçu et de son vice président Serdar Adalı ). C’est pire qu’une affaire d’État cette histoire de matchs truqués : sûrement le plus grand complot auquel la République turque  n’a jamais été confrontée.

Ah Sürmene, Sürmene (Mer noire)

Je viens de dénicher ce  clip Ah Sürmene, Sürmene,(ou 3 gogos à New-York – peut-être des Sürmene) et j’adore.

C’est Meh qui m’a fait découvrir Erkan Ocakli. Mais je connais Sürmene, sur la Mer Noire entre Rize et Hopa. C’est même là que j’ai dansé pour la première fois le halay, dans des fiançailles en pleine campagne. Je n’ai jamais oublié ces fiançailles,  ni cette campagne de la région de Rize et ses plantations de thé ou la camionnette  de chantier qu’un copain étudiant avait emprunté à son oncle et avec laquelle on avait fait des super balades un peu sportives. Ce n’était pas une 4/4 tout confort pour aventuriers du dimanche.

L' »orientale » ce sera à mon retour à Istanbul, dans la famille de Pazariçi, pour les fiançailles d’une des filles de la maison. C’est dans leur famille que j’avais été reçue  à Sürmene. Impossible de refuser au danseur qui m’avait invitée et qui faisait plein de bonds autour de moi…(ça m’avait un peu impressionnée). Les copines étaient tellement étonnées de me voir danser, qu’elles m’avaient demandée si j’avais bu du raki. Il devait y en avoir planqué pour les hommes quelque part dans le dügün, mais je n’en avais pas bu

Si elles étaient étonnées, c’est qu’au gecekondu où mes premières visites avaient crée l’effervescence, je me contentais d’être spectatrice, alors que tous les prétextes étaient bons aux femmes pour se mettre à danser.

Comme un après midi où le salon s’était transformé en piste de danse à l’occasion d’une  visite entre voisines. Les mères en foulard nous avait fait un show pas possible. Elles avaient rejoint  les adolescentes qui se trémoussaient sur du rock turc pour danser  à la façon des  3 gogos de la vidéos.  On était pliées de rire.

Les hommes étaient dans la pièce à côté, ce qui avait  aussi permis à une des adolescentes en foulard très strict de nous faire une démonstration de danse orientale absolument torride. Pendant sa danse sa mère lui avait arraché son foulard, révélant une chevelure splendide. Étonnant la femme qui se cachait sous l’austère foulard musulman et le long « pardüsü « beige. A l’époque la mode n’était pas encore à la tenue islamique colorée, quand elle n’est pas carrément  sexy.

.

Balade à Yüksekova – Partie 2 : jour d’émeute kurde pendant Ramadan.

magasins fermés - Yuksekova (photo anne guezengar)

Deux jours après mon arrivée à Yüksekova en août dernier, tous les magasins de la ville fermaient malgré Ramadan. 4 PKK avaient été abattus par l’armée. Le bruit courrait qu’il s’agissait d’un groupe qui quittait les zones de combats pour se replier sur Kandil avec l’annonce du cessez le feu du PKK. De nouvelles émeutes s’annonçaient.

 

Yuksekova enfants (photo anne guezengar) On prédisait dans le quartier que les affrontements habituels ne débuteraient que le soir, après la fin du jeûne. Le matin j’ai profité de ce répit pour aller photographier Yüksekova « ville morte » avec les enfants. En arrivant dans le centre, nous sommes tombés sur une bande de dizaines de gamins, criant des slogans à la gloire d’Apo, le leader du PKK. C’étaient les « petits ». Les plus âgés devaient avoir 12 ou 13 ans et les plus jeunes l’âge de fréquenter le jardin d’enfants. La vue de mon appareil photo les a mis en effervescence. Ils voulaient absolument être photographiés. Cette confiance m’a surprise. Mais ils doivent avoir l’habitude des journalistes. enfants jouant dans la rue à Yüksekova (photo anne guezengar)Certains sont venus papoter, curieux de savoir d’où je venais. Je n’avais pas l’intention de les photographier, mais j’ai fini par céder à leur demande, après avoir pris le conseil d’adultes, sans doute là pour les canaliser (et les empêcher de tout casser) et qui en tout cas ont réussi à les calmer, quand j’ai décidé la séance photos terminée..

 

 

000034.1292853148.JPG

 

Chez Suleyman toutes les femmes s’affairaient dès le matin à préparer le repas d’iftar pour lequel des dizaines d’invités étaient attendus. Les adolescentes étaient excitées par l’ambiance électrique, qui assombrissait par contre la mère de Suleyman. « Grand- mère te dit qu’elle a le cœur plein de douleurs (agit) » m’a traduit du kurde une des filles. Quand à la nuit tombée, après le repas d’iftar, une centaine de Gençler du quartier ont défilé devant la maison, partant à l’affrontement avec la police en chantant la marche des guérillas, elle a entonné un agit (élégie) kurde déchirant.

C’est la première fois qu’elle entrouvrait ainsi un peu son cœur devant moi. Elle est originaire de Geçitli. La plupart des victimes de l’attentat qui visera ce village quelques semaines plus tard sont des parents à elle.

 

magasins fermés, yûksekova (photo anne guezengar)

Suleyman a profité de ce congé forcé pour nous emmener faire une longue balade dans Yüksekova et pour me montrer le quartier où il a grandi et qui a bien changé depuis. Une grande partie de la ville se compose de gecekondus (quartiers informels), pour beaucoup peuplés de réfugiés ayant reconstitué par quartier une partie de leurs villages détruits dans les années 90. Si bien qu’elle a l’importance démographique d’une ville moyenne (une centaine de milliers d’habitants probablement), mais conserve une allure de bourgade semi rurale : petites maisons à courette, chemins de terre, haies de peupliers, poules baladeuses. On croise même quelques vaches faméliques flânant dans les rues . « Burasi Indistan » « Voici l’Inde », avait un jour plaisanté un frère de Suleyman.

 

Au milieu de ces gecekondus se dressent quelques colossales demeures – aussi vastes qu’un immeuble de plusieurs étages – propriétés de certaines des quelques non moins colossales fortunes que recèle cette ville, plaque tournante de tous les trafics imaginables et notamment de l’héroïne (toz). A Yüksekova comme ailleurs, les inégalités sont croissantes et de de plus en plus affichées. Possible que derrière les slogans des Gençler pointe aussi une révolte sociale qui ne dit pas son nom, face à l’arrogance de cette féodalité d’un genre nouveau.

 

Dans une rue des hommes déchargeaient des fûts d’essence de contrebande d’une camionnette. La frontière iranienne est à quelques kilomètres. Les jours d’émeutes, les commerces ferment, mais les petites affaires continuent…

 

Contrairement aux prévisions, les Gençler n’ont pas attendu la fin du jeûne pour se manifester. Sur le chemin du retour, le bruit sourd des heurts dans le centre ville nous parvenaient. Les passants qui en revenaient avaient les yeux rougis par les gaz lacrymogènes. Suleyman nous fit faire un détour mais impossible d’y échapper. Plus nous approchions de la route de Semdinli, la principale artère de la ville, plus les gaz épaississaient. Les enfants, étaient les plus tôt touchés. Mais bientôt tous étions tous en larmes. En bas d’une ruelle pentue, nous sommes tombés sur un barrage dressé par des adolescents aux visages masqués. Mon air piteux et larmoyant a du les émouvoir : ils m’ont entrouvert la porte d’un local « gel abla » (viens grande sœur)

Chapeau aux journalistes capables de photographier ou de filmer ces émeutes de près. Les yeux me brûlaient tellement que j’en aurais été incapable.

Nous ne nous sommes pas éternisés. Un peu loin, une habitante du quartier nous a apporté de l’eau pour soulager nos yeux. Mon statut de misafir (invitée) m’a valu d’être invitée à pénétrer dans la maison où on m’a conduite à la salle de bain.

 

Le soir tombait quand nous sommes arrivés à la maison de Suleyman, où une quarantaine d’invités étaient attendus pour le repas de fin de jeûne. Une foule refluait du centre-ville. La pause d’iftar s’annonçait.

graffiti à Yüksekova (photo anne guezengar)

Sur le mur il est écrit : l’autonomie ou rien

Ce n’était que partie remise. Le repas à peine terminé, les rues se remplissaient à nouveau de badauds et d’adolescents qui rejoignaient le centre ville. Une immense procession de voitures avançant au pas, feux de détresses allumés, a traversé la ville en faisant retentir les klaxons. Ce convoi de milliers de sympathisants accompagnaient le corps d’une combattante du PKK que sa famille était venue chercher. Quelques uns l’accompagneraient jusqu’au village de la province de Bitlis, à plusieurs centaines de kilomètres, où ses funérailles rassembleraient une dizaine de milliers de personnes le lendemain matin. Un nouveau cortège de sympathisants se formerait à Van et grossirait jusqu’à Bitlis.

 

A Yüksekova, les Gençler se confronteront avec les forces de l’ordre pendant une partie de la nuit. Le lendemain matin, on apprenait que les magasins ouvraient à nouveau. Les habitants de Yüksekova pourraient à nouveau s’approvisionner pour les grands repas d’iftar dans une ville où l’air était redevenu respirable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Solidarités à Alibeyköy

 

gecekondu.1261533048.jpg

Sevim n’était pas le genre de femme  à s’épanouir en restant enfermée chez elle. Mes séjours dans la famille était d’ailleurs l’occasion de sortir du gecekondu de Pazariçi: hammam qu’elle m’a fait découvrir, achats au grand bazar où elle se chargeait des marchandages, thé au  café pierre Loti, situé à 10 mn à pied de leur maison, dans le cimetière où son père est enterré.

Pierre Loti et la belle Azyadé, c’est moi par contre qui les avait fait découvrir à la famille. A l’époque, l’écrivain n’était pas à la mode en Turquie..il avait même une légère odeur de souffre, comme tout ce qui touchait la période ottomane. Ca a changé depuis.

Sevim a aussi été mon meilleur professeur de turc. Bien qu’elle-même n’ait jamais appris de langue étrangère, ayant quitté l’école à la fin du primaire, elle savait instinctivement adapter son discours à mon niveau de langue (4 semaines de cours de turc lors de mon premier séjour chez elle !) ou  que tel  mot je ne le comprendrais  pas.  Elle se plongeait alors dans mon dictionnaire pour en chercher le sens. C’était aussi une excellente liseuse de marc de café. Malheureusement, elle a cessé de le lire. Il semblerait que ça soit incompatible avec le fait d’être une bonne croyante.

 

A Alibeyköy, elle avait trouvé non seulement un nouveau logement, mais aussi l’occasion d’en sortir régulièrement en militant  au sein d’une association caritative venant en aide aux femmes. Je n’avais pas saisi alors que cette association appartenait  probablement au réseau du  Refah dont l’AKP de  Recep Tayyip Erdogan est l’héritier. Mais  c’était clair  qu’elle  s’épanouissait  bien davantage dans cette activité qu’en effectuant ses travaux de couture au gecekondu de Pazariçi.

– Les bourgeoises du CHP qui s’effarouchaient  du foulard à la nouvelle mode chez les filles de leurs bonnes auraient peut-être pu songer  à voir en ces femmes autre chose que seulement des bonnes ! – Mais bon, la grande peur a l’air de s’être calmée, maintenant que les Kurdes ont pris le relais. Les bonnes peuvent garder leur foulard sans effrayer leur patronne.

 

Un soir Sevim m’a entraînée à une fête de circoncision dans une famille pauvre (fakirlar) du quartier. « Des Kurdes  » m’avait-t-elle dit.  Le gecekondu où vivait cette famille était bien plus misérable que celui d’où elle venait à Pazariçi. Nous ne  sommes pas restées longtemps à la fête. Juste le temps de boire un verre de thé avec les femmes ;  qu’on nous présente au petit circoncis dans son costume de cérémonie blanc, trônant dans un grand lit qu’on lui avait aménagé et dont une femme avait soulevé le drap pour nous montrer la petite merveille bandée ;  que je prenne quelques photos, et qu’on remette un peu d’argent à la mère de l’enfant, comme le font tous les invités. Manifester sa solidarité était le principal objectif de la visite.

J’ai oublié d’où ces femmes étaient originaires. Je me souviens juste que Sevim avait parlé de « teror« , mais j’ignore pour quelles raisons ces familles avaient fui leur village : avait-il été détruit par l’armée ?  Ses alpages interdits ? Avait-il été harcelé par le PKK ? Le village s’était-il  déchiré entre fractions ennemies ?  Les hommes avaient-ils fui le « service militaire obligatoire » instauré à l’époque  par le PKK?  C’est probable que Sevim l’ignorait aussi. Ce sont des choses qu’on devait éviter de raconter aux « étrangers » alors. Mais dans les associations, comme celle où elle militait,  on se devait d’être solidaires avec cette dernière vague d’immigration venue d’Anatolie, qui plus est composée de croyants et souvent de fervents croyants.

A l’époque (c’était au début des années 90) aux  alentours de la gare de Bayrampasa, sur la rive asiatique du Bosphore, et des gares routières de la ville, on voyaient  tous ces migrants venus de l’Est qui venaient de débarquer, avec leurs ballots et souvent quelques bêtes, attendant qu’un parent ou un compatriote viennent les chercher.

 

Comme d’autres, ces réseaux de solidarité de la mouvance  musulmane ont du  contribuer à permettre que ces nouveaux migrants, dont la sale guerre avait précipité le flot, s’intégrent tant bien que mal au milieu urbain.

 

Du gecekondu de Pazariçi à l’appartement d’Alibeyköy (Sevim)

alibeykoy2.1261510559.jpg

Quand j’ai connu Sevim qui m’avait accueillie chez elle,  à  Pazariçi dans le district de  Gaziosmanpasa à  Istanbul, elle, son mari et ses deux filles vivaient au rez de chaussé du gecekondu (habitat illégal) construit par son père lorsqu’il avait fait venir sa famille de Rize, sur la Mer Noire d’où ils étaient originaires.  Sa  mère et ses trois sœurs encore célibataires se partageaient l’étage. A l’époque, la famille possédait une télévision mais elle lavait  son linge à la main. Les machines à laver étaient hors de prix alors – plus chères qu’en France et le crédit bancaire était quasiment inaccessible aux ménages populaires, et ce très récemment encore. Pas étonnant que les Turcs soient devenus les rois de la consommation ces dernières années. Ils avaient un manque à rattraper.

Sevim adorait alors le premier ministre Turgut  Özal – on le surnommait  tonton lui aussi, comme Mitterand –  grâce auquel elle allait pouvoir réaliser son rêve, quitter le gecekondu pour vivre dans un appartement. Pour cela, ils avaient adhéré à une coopérative  populaire. Une partie des revenus du ménage passait dans les traites versées à la coopérative. Son mari était employé à l’ITT, la compagnie de bus urbains, elle était couturière à domicile.

C’est elle qui confectionnait les vêtements que les femmes de la famille revêtaient pour les grandes  cérémonies (fiançailles, mariages). Les 6 sœurs étaient toutes jolies,  et ces jours là très élégantes. Son mari, un ancien « Casanova », très séduisant dans sa jeunesse – elle avait eu le coup de foudre dès qu’elle l’avait vu – étant devenu religieux  (et sage ! )  à la naissance de leur première fille, elle était la seule de la famille, avec sa mère,  à porter le foulard régulièrement. Mais pour ces grands jours, elle le  retirait et se maquillait.  Maintenant, elle ne le retire plus lors des mariages. Par contre ses deux filles, aujourd’hui mariées, ne l’ont jamais porté.

L’inflation galopante de ces années là n’arrangeant pas les choses, il avait fallu plus de temps qu’envisagé pour accéder à l’appartement. Entre-temps  Turgut  Özal avait perdu le statut de tonton bien-aimé. Les réfugiés turcs de Bulgarie fuyant la bulgarisation et dont on pleurait sur le sort l’été de leur arrivée en masse, étaient jalousés l’été suivant « A eux, on leur donne des logements gratuits! » J’offrais bien ma participation pour la maison à  chacune de mes  fins de visite dans la famille que j’aime beaucoup et  qui me le rendait en déclarant t à tous les amis que je leur présentais que j’étais « yarin Türk » (à moitié turque) ce qui avait fait rire ma petite sœur.  Mais ce n’est pas ça qui faisait beaucoup avancer les choses.

Un été,  enfin ! on m’a emmenée voir l’immeuble  encore en construction du fameux logement  à Alibeyköy. Et l’été suivant j’étais reçue dans le nouvel appartement, dont l’achat s’était concrétisé grâce au pécule reçu par le mari de Sevim au moment de sa  retraite. Retraite qui ne signifiait pas oisiveté. Il a immédiatement ouvert une petite échoppe au pied de la cité. Il n’avait pas encore 50 ans alors, il faut dire. Depuis l’âge de la retraite a été repoussée en Turquie. C’est ça l’Europe. (quoique l’Europe n’ait pas grand chose à voir avec cette décision)

Je préfère l’atmosphère chaleureuse et la vue sur la Corne d’Or  du gecekondu, mais c’est clair que le confort de l’appartement, son mobilier   flambant neuf  jusqu’aux assiettes et son électroménager (comme pour un mariage)  changeait la vie de la famille et surtout de la mère de famille! Son mari s’était même acheté une voiture – certes d’occasion et  bien moins tape à l’œil que celle de son beau-frère. C’était plutôt un tacot. Mais elle roulait et suffisait pour effectuer les trajets entre Alibeyköy et Pazariçi le dimanche après midi.

Un nouveau locataire partageait aussi leur foyer : une petite perruche qui lui susurrait de perçants Aski  iiim ! Cani i iiim ! Güzeli iiim ! Yakisikli iiim ! – mon amour, mon âme, ma beauté, mon élégant.  Plein de  mots d’amour qu’elle lui avait appris et qui sont bien sûr  intraduisibles. Si une Française trouverait un peu étrange de s’entendre appeler  » mon âme », une amoureuse turque trouverait tout autant d’étrangeté à un « kalbim », mon cœur…

Je présume que les soldats qui raffolent  des perruches que Süleyman  vend dans sa boutique de fleuriste à Yüksekova, apprennent les mêmes mots doux aux leurs.

(à suivre)

A l’école dans les gecekondu d’Urfa

 

Siverek -route  (photo anne guezengar)

Si le sujet du film Iki dil bir bavul (littéralement, Deux langues une valise, que je préfère au titre anglais : On the way too school) me touche, c’est aussi que contrairement au jeune instituteur du film et à la plupart des habitants de Turquie, la région de Siverek ne m’est plus étrangère. C’est d’ailleurs une photo prise à Siverek que j’ai choisie pour bandeau à ce blog. J’y ai séjourné plusieurs fois, mais je ne suis jamais entrée dans une de ses écoles de village.

 

 

Siverek -route  (photo anne guezengar)

 

 

J’ai rencontré par contre les élèves et leurs instituteurs d’écoles de gecekondu d’Urfa. Situés en périphéries de la ville, loin  du vieux coeur fréquenté par les touristes, ce sont les plus miséreux que j’ai vus en Turquie. Ces dernières années, des magasins de marques et des cafés « labelisés » genre mado se sont ouverts dans les rues du centre-ville d’Urfa. Mais dans sa périphérie, ces poches de grande pauvreté témoignent d’une société à plusieurs vitesses, où les écarts entre classes sociales (parfois très) aisées et les paysans sans terre qui vivent dans ces gecekondu, sont faramineux.

Certes des écoles neuves y ont été construites, qui fonctionnent à plein rendement (il y a deux sessions de cours par jour, les classes du matin et celles de l’après-midi). Il faut dire que le taux de fécondité de la province est deux fois plus élevé que dans le reste du pays. Ca fait donc  beaucoup d’enfants à scolariser. Mais  pour les instituteurs – en l’occurence surtout des jeunes institutrices –  qui y enseignaient dans des classes surchargées, apprendre à lire, à écrire en même temps qu’à parler turc à des gosses kurdes ou arabes, relève de l’exploit. La plupart des enfants ne la fréquentent que durant les quelques mois d’hiver, ensuite ils partent avec leurs parents, travailler comme ouvriers agricoles, au gré des récoltes,  dans les plantations de coton, d’abricotiers ou de noisetiers du pays.

Même pendant ces quelques mois d’hiver, l’assiduité est relative. Beaucoup de gosses travaillent comme chiffonniers, les cours terminés – et parfois au lieu de suivre les  cours. Le travail des enfants est en principe interdit en Turquie, mais difficile de lutter efficacement quand il contribue à nourrir la famille.

 

Je garde un super souvenir de ces rencontres, même si j’ai bien failli y périr étouffée. J’avais en effet eu la mauvaise idée de vouloir prendre des enfants en photo (des diapositives) dans les couloirs, lorsqu’ils se rendaient en récréation. Comme ils voulaient tous être sur la photo, des classes entières se sont littéralement ruées sur moi. Ca doit être terrifiant d’être une star ! Seule l’autorité du directeur  m’a sauvée de ce pétrin : « Tout le monde dehors ! »

Les photos que j’ai ensuite prises des escaliers qui dominaient la cour de récréation ont, elles, eu le don d’y créer de grandes vagues bleues qui suivaient la direction de mon objectif. Si je le dirigeais vers la gauche, tous les élèves s’y déportaient, si ensuite je le tournais vers la droite pour photographier  quelques enfants qui y restaient isolés,  ils s’y précipitaient.  Pour les instituteurs, la reprise des cours n’a pas du être de tout repos après une récréation aussi effervescente.

Grâce à la télévision présente dans tous les foyers, ils savent tous parler turc avant d’avoir achevé leur scolarité, et certains réussissent même à le lire et à l’écrire correctement.

Les enfants de l’autre quartier (baska semtin çocuklari)

lles enfants de l'autre quartier

J’adore les cinémas de Beyoglu. On y trouve de vraies salles de cinéma, qui ont encore une âme et dans lesquelles on ne se sent pas réduit à entrer consommer un film.  En plus on a conservé en Turquie l’habitude de couper le film par un entracte, ce qui ferait sans doute hurler un cinéphile, mais que j’aime bien. J’essaie à chaque fois que je viens à Istanbul d’y voir quelques films turcs. Je fais mon choix un peu au hasard, au titre et à l’affiche, quand je ne connais pas le réalisateur.

Lors de mon dernier séjour, je n’avais que l’embarras du choix. C’était le festival du film d’Istanbul. Des films que j’ai pus voir, et dont aucun ne m’a déçue, « Baska Semtin çocuklari » (Les enfants de l’autre quartier), du réalisateur Aydin Bulut, est  celui que j’ai préféré. Le titre m’avait tout de suite plu, mais j’ai bien cru que je devrais m’en passer. La séance affichait complet depuis plusieurs jours. J’ai quand même tenté ma chance et des places se sont libérées au dernier moment.

baska semtin cocuklari (les amoureux)

L’autre quartier de la ville, est celui de Gazi, un quartier populaire, encore presque au  coeur d’Istanbul, mais où les gens « de l’autre côté » ne viennent jamais. Semih revient du service militaire, qu’il a accompli dans les komandos. Ses cauchemards de combats dans les montagnes de l’Est le hantent. Mais un autre cauchemard l’attend à son retour : le corps de son jeune frère vient d’être retrouvé dans une décharge. Il doit retrouver son assassin. Il y a plusieurs suspects, le frère de la petite amie du garçon, qui venait de découvrir leur liaison et s’y opposait ou un autre ancien komando, que la guerre a rendu psychopathe et raciste. Dans un accès de démence jalouse, il a frappé son ex petite amie avec une telle rage qu’il l’a laissée pour morte. Elle était serveuse dans un bar  türkü (kurde alévi). « Qu’est-ce que tu fais avec ces PKK? ». On est loin du spectacle offert par les chaînes de télévision et des images de soldats, beaux comme des mannequins, partant en opération dans les montagnes enneigées de la frontière irakienne, en février 2008.

La vérité, affligeante, ne sera dévoilée qu’à la fin, quand il sera trop tard.

baska semtin cocuklari ( vétéran)

Ce thriller est surtout un plongeon au coeur de ce quartier resté en marge du mouvement qui a transformé la ville en une métropole bouillonnante. Le réalisateur le raconte avec le réalisme du documentariste et de celui qui éprouve une véritable affection pour ses personnages. Les ruelles pentues du gecekondu.  La petite entreprise textile où les deux jeunes gens s’étaient rencontrés. La jolie coiffeuse de quartier qui rêvait d’une autre vie et souffre de se sentir délaissée par son mari ; sa manicure délurée qui échappe au quartier grâce à un « riche fiancé » qui lui trouve un emploi dans un salon chic de Levent. Les soirées au bar türkü et l’ambiance du gazino où le beau-frère de la coiffeuse, meilleur ami du garçon assassiné, travaille comme videur. Sa  petite taille, il est nain, ne l’empêche pas d’être un teigneux.baska_semtin_cocuklari-lami.1247280036.jpg

Malgré toute l’énergie qui les anime – la fraicheur du jeune frère assassiné irradie tout le film – les personnages sont happés par les déchirures du pays, celles du quartier et par leurs propres passions cachées.