Commémoration de l’assassinat de Hrant Dink : le parc Gezi fermé à Istanbul

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Le 19 janvier cela a fait 7 ans que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné à Istanbul devant les bureaux de son journal AGOS, dans le très fréquenté quartier de Sisli.  Ogun Samast, le tueur était un adolescent de 17 ans, envoyé de sa ville de province, Trabzon, pour accomplir ce meurtre. Il a fini par écoper d’une peine de 22 ans de prison (qui sera divisée par deux, car il était mineur au moment des faits).

7 ans après cet assassinat et les funérailles du journaliste qui avaient été suivies par un cortège de plus de 100 000 personnes (mais dans lequel les principales personnalités politiques, du gouvernement AKP ou de l’opposition kémaliste, avaient brillé par leur absence), difficile de parler de justice rendue. Alors que ces dernières années les prisons du pays sont pleines de « comploteurs » ou de « membres d’organisations terroristes », elle n’a pas réussi à dénicher par contre la trace du moindre petit complot dans cet assassinat.

18  principaux suspects avaient été acquittés, dont Erhan Tuncel, un informateur de la police de Trabzon et un des principaux suspects dans l’affaire.   Leur acquittement a été  annulé en appel.  Leur procès recommence donc. Mais au début du mois 2 d’entre eux ont été à nouveau  remis en liberté après leur interpellation à Trabzon.

Il faut aussi rappeler qu’un an avant l’assassinat de Hrant Dink à Istanbul, un prêtre catholique, le père Santoro était assassiné à Trabzon.

Alors que des milliers de policiers ont été limogés ces dernières semaines pour avoir enquêté dans des histoires gênantes pour le gouvernement AKP (corruption,  transport d’armes à destination de la Syrie présumé, ou même arrestation de membres présumés d’Al Qaida), ou car ils étaient considérés trop « peu dociles »,  le moins qu’on puisse dire est que les membres de forces de l’ordre suspectés dans ces assassinats n’ont pas eu à se plaindre de la même rigueur.

La façon dont a  été conduit le  procès du meurtre de  Hrant Dink  prouve que le procès de ce qu’en Turquie on nomme depuis les années 90 l’état profond n’a jamais eu lieu. Et que l’indépendance de la justice n’est jamais devenue une réalité.

Les autorités d’Istanbul, sur les dents depuis le mouvement Gezi – camions de policiers anti émeutes ( Cevik Kuvvet )  et camions à eau  (les devenus célèbres TOMA) stationnent en permanence à Taksim –  ont décidé de fermer une fois de plus le parc Gezi, devenu symbole de la contestation. Cette année la date anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien tombe un dimanche, ce qui pourrait en augmenter l’affluence. Est-ce la seule  cause d’une telle démonstration de force?

La place Taksim, le 19 janvier.

 

Binler Taksim'de Hrant Dink için toplandı

A Sisli, au journal AGOS

Cette année une foule immense est  venue commémorer l’assassinat qui a le plus bouleversé la Turquie ces dix dernières années.

Gültan Kaya, la femme du chanteur Ahmet Kaya s’est exprimé au balcon d’Agos ; « Ils ont commis  un crime d’Etat ! »

Le mois de janvier est un mois noir pour les journalistes en Turquie :

Le 9 janvier 1996  était assassiné  à  Istanbul Metin Göktepe (journaliste à Evrensel)

Et le 24  janvier 1993, à Ankara   Ugur Muncu (journaliste à Cumhurriyet).

Des policiers ont été vus à Sisli  portant un bonnet blanc comme celui du tueur (voir photos Evrensel.Net), alors que les températures sont printanières à Istanbul (17°). Au lendemain de l’assassinat du journaliste arménien,  ce bonnet blanc était devenu le couvre chef de nombreuses têtes nationalistes, qui avaient érigé  Ogun Samast en héros. Ils ne peuvent l’ignorer.

Şişli'de 'beyaz bereli' trafik polisleri!

La veille  ça chauffait à Taksim entre manifestants s’opposant à un projet de loi qui menacerait gravement la liberté sur Internet et les forces de l’ordre.

Et les citoyens de Turquie ont sans doute bien d’autres  raisons de ne pas être très  satisfaits de la façon dont fonctionne leur justice et des mesures que leur gouvernement envisage pour améliorer cela…

Une commémoration est  organisée à Malatya devant la petite  maison où Hrant Dink est né et dans la rue qui porte dorénavant son nom. A Istanbul, ce n’est pas encore le cas pour l’avenue où il a été assassiné.

 

Mais la justice fait parfois son boulot.  Ce matin à l’aube, les forces de police faisaient une descente dans le village de  Roboski, arrêtant 7 personnes, toutes des proches des villageois massacrés par des F16 de l’armée turque. Parmi ceux ci Serhat Encu, un des seuls rescapés du massacre. Des  maisons ont été fouillées et des portraits de victimes arrachées du mur . La justice  comme la commission parlementaire n’a trouvé aucun responsable dans ce massacre, en début de mois un tribunal militaire a décidé de clore l’affaire. Par contre elle paraît avoir beaucoup de choses à reprocher aux   familles des victimes, régulièrement harcelées.

Roboskî'ye baskın; 7 gözaltı var, evler darmadağın edildi

 

 

Mouvement Gezi ou le temps « des purges », après les journalistes : les proviseurs de lycée !

Après le mouvement Gezi, le gouvernement turc n’a décidément pas choisi d’apaiser. Au contraire, comme beaucoup le craignaient, plusieurs mois après les premières arrestations et les premiers limogeages de journalistes, le temps de rendre des comptes est venu. La semaine dernière, c’est à TRT, la TV nationale qu’une investigation était lancée pour trier le bon grain (pro-gouvernemental) de l’ivraie (trop sympathisante de Gezi).

C’est le moment aussi qu’a choisi Bram Vermeulen , un correspondant de la presse néerlandaise, connu pour son professionnalisme selon ses confrères, pour révéler qu’il avait découvert  en passant un contrôle de la police des frontières,  qu’il était « blacklisté » puis que son accréditation ne serait pas renouvelée. A partir de janvier il ne pourra plus travailler en Turquie.  Le motif ne lui a pas été révélé; mais outre Gezi, il a couvert plusieurs sujets sensibles dont un reportage sur le DHKP-c qui avait menacé les troupes néerlandaises stationnées dans le sud de la Turquie . Il a aussi rencontré le PKK à Qandil, mais maintenant tout le monde y va.  La dernière journaliste a avoir eu son accréditation retirée était Aliza Marcus, que ceux qui s’intéressent à la question kurde connaissent bien. Un reportage sur les destructions de villages avait déplu aux autorités . C’était en 1995. On pensait cette époque révolue.

Cet été un photo reporter italien free lance se retrouvait carrément en prison. Un procès a été ouvert contre lui. Quand le procureur lui a appris qu’il était passible d’une peine allant jusqu’à 7 ans  de prison, il a demandé si c’était une plaisanterie. La main mise sur les médias, on sait ce que c’est en Italie après le règne de Berlusconi, mais à ce point là….Il a pu rentrer dans son pays, mais a promis de revenir pour son procès.

Des plaisanteries qui sont sans doute une façon d’avertir les correspondants étrangers sur les rédactions desquels les autorités ne peuvent évidemment pas faire pression. Mais  ce n’est pas ce qui va améliorer l’image de la Turquie dans leurs pays. Alors que ses relations avec l’UE s’améliorent et que les négociations d’adhésion repartent doucement, c’est une bonne idée !

Quant à Fuat Yildirim, l’imam de la mosquée de Besiktas, qui avait refusé de  corroborer les rumeurs prétendant que les manifestants qui avaient trouvé refuge dans sa mosquée transformée en hôpital de campagne y auraient bu de l’alcool, ça fait déjà un bail qu’il a été muté dans un quartier moins exposé.

 

Aujourd’hui un article d’Hürriyet révèle que des investigations ont été lancés contre plus de cent proviseurs de lycée d’Ankara. Motif : ils auraient « couvert » les élèves qui avaient participé au mouvement Gezi ,voire les avaient incités. Déjà 2 d’entre eux ont été rétrogradés et renvoyés devant les classes et 5 autres ont été mutés (sans doute  dans des lycées moins prestigieux ou dans des provinces moins convoitées). A une époque c’était  Hakkari le Landerneau de Turquie, où on mutait les fonctionnaires trop indisciplinés. Résultat des générations d’élèves ont été instruits par des « rouges ». Étonnez vous ensuite qu’on se qualifie de ville  « solcu » (de gauche) à Hakkari.

Les inspecteurs de la direction régionale de l’Éducation affirment que ces investigations avaient lieu sous la pression de parents, qui auraient été nombreux à se plaindre que les lycées aient autorisé les élèves à manifester. Hum… j’attends qu’un(e) journaliste complaisant avec le pouvoir (ce n’est pas ce qui manque non plus) les dénichent, ces fameux parents. C’est  plutôt des violences de la police que se plaignaient les parents, notamment ceux dont les gosses ont été blessés, parfois très gravement. Quand ils ne participaient pas eux-mêmes au mouvement. Parmi ceux qui chaque soir tapaient sur les casseroles ( sans tenir compte des élèves qui préparaient le concours d’entrée à l’université, dénonçait Recep Tayyip Erdogan dans son discours de  Kazlıçeşme),  il devait bien en avoir qui avaient des gosses en âge d’aller au lycée.

Je n’imagine même pas que des parents pro AKP aient eu l’idée de se plaindre aux autorités que leurs gosses soient allés manifester. Cela  équivaudrait à les dénoncer. Or on ne sait jamais ce que ça peut coûter une dénonciation pareille. Le rêve des parents de lycéens, c’est que leurs gosses intègrent l’université d’où des milliers d’étudiants ont été exclus car ils n’étaient pas assez sages. Quels parents prendraient un tel risque ? Quelques (rares) fanatique de l’ordre établi, peut-être, que les journaux TV n’ont pas encore réussi à dénicher.

Mais de toute façon cela m’étonnerait beaucoup que les élèves aient demandé la permission à leur directeur avant d’aller manifester.

Je suspecte davantage ces proviseurs d’être un peu récalcitrants. D’avoir refusé par exemple de donner aux autorités la liste des élèves absents pour « mouvement Gezi », ou des profs grévistes ou sympathisants du mouvement. Ou bien, ce qui n’est pas antinomique, d’être proches du CHP ou du syndicat enseignant  Egitim Sen (de gauche). A Rize, sur la Mer Noire,  des investigations viennent aussi d’être lancées contre une soixantaine de personnes, syndicalistes d’Egitim Sen ou personnalités du CHP, justement.

On oublie un peu trop souvent que le mouvement syndical en a pris plein la figure ces derniers temps lui aussi. Des centaines de syndicalistes, d’Egitim –Sen et de KESK  , le syndicat de fonctionnaires notamment, sont poursuivis ou en prison, accusés d’appartenir au KCK (pas pour leurs activités syndicales, naturellement). Il est vrai que dans les provinces kurdes, la gauche est proche du BDP. Peut-être une façon comme une autre de mettre l’administration au pas….

Salut d’Amed (Diyarbakir) à la résistance de Gezi Park. (Egitim Sen, syndicat enseignant)

 

20 000 personnes ont été accusés d’appartenance à un mouvement terroristes en 4 ans ! Et 8000 jetées en prison en un an en vertu des lois « anti-terroristes », qui pour la grande majorité d’entre elles n’ont jamais participé à aucune action violente. Or bien des gens qui avaient aimé les grandes rafles contre le KCK pourraient découvrir que leur tour d’être « des renégats » arrive . Pour les autres, ça continue, tout simplement.

Le 31 octobre (ajout) : excellente nouvelle, Bram Vermeulen a annoncé sur son compte Twitter que les restrictions à son encontre avaient été levées. Le ministre de l’intérieur a déclaré au rapporteur de l’UE qu’il y avait eu un malentendu.

 

En passant par la Sanat Sokak (la rue des arts) à Dersim, pendant le festival Munzur

Dans ce qui reste de l’ancienne province de Dersim (la porte d’argent) , renommée Tunceli (la main de bronze) par la République turque, ne vivent plus  que 86 000 habitants. Après les massacres et les déplacements forcés  de 1938 , puis les destructions de villages des années 90, ils sont sans doute au moins 10 fois plus nombreux à vivre dans d’autres villes du pays , dans le quartier de Gazi, par exemple  à Istanbul, d’où les premiers jours des protestations du mouvement Gezi, plus de 30 000 manifestants rejoignaient la place Taksim à 4 heures de marche de là, avant de continuer à protester dans leur quartier –  ou à l’étranger.  Et ce sont sans doute les citoyens les moins dociles  du pays.

A Dersim l’armée a détruit les villages en masse, mais elle n’a pas crée de villages korucu  – gardiens de villages – c’est dire !

Quand quelqu’un se présente comme  Dersimi , j’ajoute systématiquement  : Kurde, alévi, devrimci (révolutionnaire). Et jusqu’ici personne ne m’a contredit. Même les électeurs du CHP  constituent la  gauche de ce parti, comme la plupart des Kurdes alévis électeurs du CHP.

Ces petits tapis muraux  font partie des souvenirs proposés aux festivaliers  lors du festival Munzur . Aucun d’entre eux n’ignore qui sont les personnages représentés. Si vous êtes capables de les reconnaître, bienvenue à Dersim.

A gauche d’Ali, Sehid Riza, pendu malgré son grand âge (il avait 83 ans) en 1938. Les autorités turques n’ont jamais révélé l’endroit où son corps a été enterré.

Posé à même le sol, un portrait du chanteur kurde alévi Ahmet Kaya, dont je viens d’apprendre que la femme Gülten est originaire d’Ovacik. Mort et enterré  à Paris, peu après y avoir trouvé refuge, fuyant  une infâme campagne de presse. Le chanteur extrêmement populaire en Turquie avait commis le forfait d’annoncer qu’il préparait un nouvel album …en kurde ! Ce qui il y a moins de 15 ans de cela était apparu comme un acte haute trahison.

Les autres sont  3 icônes de la gauche révolutionnaire turque. A gauche de Sehid Riza , on reconnait le plus célèbre de tous,  le Che Guevara turc  :   Deniz Gezmis,(THKO, armée de libération turque) pendu en même temps que ses deux camarades Yusuf Aslan et Hüseyin İnan ,  à Ankara le  6 mai 1972.  Il avait 25 ans.

Sur le flanc de la colonne,  un portrait de  Mahir Cayan (,THKP-C ) camarade d’ Ertuğrul Kürkçü, député de la plate forme BDP de Dersim, tué lors d’une opération de police à Kizildere, dans la province de Tokat. Il avait 27 ans.

A gauche des portraits de Deniz Gezmis, celui  d’Ibrahim Kaypakkaya,(TKP-ML, TIKKO)  (un Alévi de Corum). Il est mort après des mois de torture en 1973, dans la prison de Diyarbakir et fait partie de ses martyrs. Il avait 24 ans.

Une balade dans la Sanat Sokak (la rue des arts) pendant le festival permet de comprendre qu’en Turquie – comme en France d’ailleurs  – l’extrême gauche a survécu aux années 70.  Elle était d’ailleurs bien présente à Taksim (et dans les rues du pays) pendant le mouvement Gezi.

 

Dersim avait protégé sa population arménienne en 1915 et  c’est sans doute la principale chose qui lui était reproché quand en 1938 la « main de bronze » de l’état s’était abattue sa population kurde alévie et arménienne.

Cette association des Arméniens du Dersim était venue d’Istanbul l’été dernier.

 

 

Le parc Gezi sauvé de la destruction ou rendu au peuple et 2 Iftars à Taksim : Ramazan kutlu olsun !

 

 

Cela reste toujours aussi risqué de manifester sur Taksim. Les manifestants du mouvement  qui s’y étaient à nouveau donné rendez vous  l’ont à nouveau constaté, de même que  les journalistes des médias de l’opposition qui ont été  la cible des policiers  rapporte Bianet. 13 d’entre d’eux ont été soit frappés, soit atteints par des balles en caoutchouc samedi dernier. Yunus Dalgıç, journaliste à Milliyet a même été blessé après avoir été  poussé sous un camion à eau.

Mais quoiqu’en disent les gaz lacrymogènes, le jugement du tribunal d’Istanbul  qui a déclaré  le projet de la municipalité AKP pour Taksim illégal  a du soulager tout le monde. En tout cas à part ses concepteurs et quelques promoteurs  que cela ne fera pas plonger dans la misère, cette décision du tribunal  n’a sans doute pas fait beaucoup de malheureux.  Rares doivent être les habitants d’Istanbul  même tayyipci  que le projet de reconstruction d’une caserne ottomane abritant un  centre commercial et des résidences süper luks de plus ou d’un opéra privé remplaçant le centre Atatürk, devaient faire vraiment rêver. Quant à celui  ressorti des vieux cartons,  de construire une grande  mosquée sur la place Taksim, l’y avoir laissé depuis qu’il a été élu maire d’Istanbul, c’est-à-dire depuis 20 ans,  n’a jamais fait perdre une élection à Recep Tayyip Erdogan.

D’ailleurs, même si  la plupart des habitants de la cité géante  n’ont pas du  souvent y flâner  (ce n’est pas le jardin du Luxembourg ), tous ont des bonnes raisons de se réjouir de la réouverture du parc Gezi , sauvé de la destruction par ceux qui l’ont défendu ou « rendu au peuple » après que les vandales en aient été chassés,  comme l’annonçait le chef du gouvernement à la foule de ses militants rassemblée lors de son meeting de Kazliçesme (ils n’étaient sûrement  pas tous des militants, mais qualifier ses sympathisants rassemblés pour un meeting de « majorité silencieuse » ,  c’était tout aussi  osé).   Une chose paraît maintenant sûre, c’est que  le parc Gezi  appartient vraiment  au peuple, c’est-à-dire aux habitants d’Istanbul.

Et il n’a jamais été aussi beau. Il resplendit de roses.  Les jardiniers de la municipalité n’ont pas fait les choses à moitié pour sa réouverture digne d’une inauguration officielle,  à quelques jours du début du Ramadan.

Une solution  alla turca  (ou alla Erdogan plutôt )  qui permet de céder sans avoir l’impression de   perdre la face, qui en chagrinera peut-être certains et a du enclencher des milliers de plaisanteries,  mais qui présente au moins l’avantage de mettre  tout le monde d’accord sur la sauvegarde du parc. Un tel consensus se fait rare ses derniers temps   alors que Ramadan  commence et qu’en ce mois de canicule les premiers jours  vont  être pénibles aux jeuneurs.

Une canicule qui pourrait bien devenir pire l’été à Istanbul quand les grands travaux du troisième aéroport (qui devrait causer  la destruction d’un million d’arbres) et du troisième pont sur le Bosphore auront  endommagé  la forêt de Belgrade, le poumon vert de la ville. Le rêve qu’ont certains  d’un Dubai ottoman pourrait bien  finir par  se rapprocher de la réalité.

Heureusement les  citadins  pourront toujours s’échapper quelques  jours dans les parcs naturels nationaux  du pays.  Grâce au mouvement Gezi, un projet de loi qui les menaçaient n’a pas été voté.  De là à ce que les vieilles habitudes changent … Pour le moment l’air du temps est plutôt à la vengeance.

 

En attendant les autres parcs d’Istanbul et des autres  grandes métropoles sont devenus des places   de forums où la parole et les idées se libèrent,  ils n’ont jamais été aussi fréquentés.

La place Taksim non plus d’ailleurs. Pourtant dieu sait si c’est une place traversée ! Mais la municipalité de Beyoglu, à qui le mouvement Gezi a donné des idées a décidé cette année de  convier  pour la première fois  les jeûneurs à y partager les repas de rupture de jeûne…sous le regard attendri d’Atatürk, qui apprécierait sans doute les couleurs de la tenue des serveurs.

C’était un peu vite oublié que le mouvement Gezi n’est pas antireligieux : ses musulmans anticapitalistes ont eux aussi  organisé des repas d’Iftar dans l’Istiklad Caddesi.  La guerre froide continue. Au moins, la minute attendue pour  rompre le jeûne est la même pour tous ! Et les plus affamés pourront toujours se faire offrir successivement un repas gezi et un repas municipalité AKP , ou le contraire selon d’où ils arrivent.

… profitant de la fraîcheur des Toma !

Excellent Ramadan à tous, jeûneurs et non jeûneurs. Si tout le monde ne jeûne pas tout le monde fêtera  Bayram en Turquie,  quand Ramadan prendra fin.

De Taksim à Sao Paolo : révoltes, football brésilien et supporters turcs

Je l’avais bien dit que c’était en Amérique latine (ou en Chine) qu’on trouverait sans doute  les mouvements les plus proches de celui de Gezi Park en Turquie. Ce qui est étonnant, c’est plutôt que personne ne semblait le remarquer.  Quelques jours plus tard, les Brésiliens paraissent en tout cas me donner raison ! C’est vrai que le Brésil n’est pas la Turquie et que ce n’est pas contre un gouvernement  de  plus en plus autoritaire et de plus en plus moraliste – donc pas du tout corrompu, évidemment –  que des jeunes Brésiliens manifestent dans les rues, souvent pour la première fois eux aussi.

Mais difficile de ne pas y voir un écho à la colère qui explosait à Istanbul , même si cette fois c’est  un ticket de bus dont le prix augmentait, qui a mis le feu à la forêt. Un feu face auquel les autorités brésiliennes semblent elles aussi dépassées, sans que cette stupéfaction n’y engendre  de délires paranoïaques, toutefois. La manie de voir des complots et des  traîtres  partout reste une caractéristique turque, un trait souvent commun entre les « enfants d’Atatürk » et les « petits enfants des Ottomans » (ainsi que Tayyip Erdogan désignait la foule de ses sympathisants  rassemblée à Istanbul, dimanche dernier).  Seuls les Kurdes qui savent bien qui a détruit leur village sont plus souvent  préservés de cette maladie du complot.

Avec le droit à des transports en commun à prix accessible , c’est le droit à la liberté de circuler dans l’espace public qui est revendiqué.  Difficile de ne pas voir la même fronde contre l’ultralibéralisme, qui même « adouci » par des mesures en faveur des milieux populaires, s’imprime très autoritairement dans les espaces urbains.

Dans le mouvement Gezi (qui n’a quand même pas rassemblé que des gosses de petits bourgeois) comme dans d’autres colères d’Istanbul, je sens poindre en filigrane, une révolte des condamnés aux immeubles Toki contre les gates communities, ces résidences fermées, gardées par une guérite de gardiens, plus discrètement  armés qu’au Brésil ou qu’à Erbil , où classes ultra privilégiées au luxe insolent- sécularisé et de plus en plus  « islamique »-  ou nouvelles classes moyennes qui en ont les moyens, s’enferment « entre soi ». Le développement effréné de ces gates communities qui s’accaparent et mitent l’espace public, transforme le visage de cette ville ouverte qu’était Istanbul.

La capitale économique de la Turquie tend à ressembler aux grandes métropoles brésiliennes -le goût pour le style néo ottoman et pour les vieilles casernes en supplément.  Même si le rêve des urbanistes municipaux semble davantage de faire d’Istanbul une nouvelle Dubai ottomane, qu’une  Rio sur le Bosphore aux mille minarets (même géants).

Beaucoup des Turcs de France ou d’ailleurs en Europe apprécient de s’offrir  un appartement  dans une de ces résidences fermées, surtout si elle bénéficie d’une piscine.  Il faut dire que l’AKP n’a pas jugé utile d’offrir beaucoup  de piscines publiques  à « son peuple ». Ses municipalités préfèrent laisser faire le marché.  Pour le « peuple », le « çay bahçe » (jardin public avec salons de thé) et le parking au pied de l’immeuble Toki, où les gamins peuvent jouer au football (la cour de l’école désertée après les cours fait aussi un bon terrain de foot)  suffisent  bien.

Au Brésil pays où le football est quasi une religion, les travaux pharaoniques pour organiser la grande célébration du Mondial, les aménagements qui ont détruit des quartiers (pas de ceux où les riches se barricadent, qu’on se rassure !)  les dépenses folles et la corruption qu’ils ont engendrées, ont fini par provoquer la colère de Brésiliens même dingues du football. Si bien qu’ après  la fraternisation des ultras de clubs de football aussi irréductiblement ennemis que Galatasaray et Fenerbahçe, enterrant la hache de guerre pour rejoindre ensemble la place Taksim, je sens aussi s’amorcer  une solidarité footballistique  Turquie -Brésil.

Carsi, le  club de supporters de Besiktas l’avait contraint  à rendre une coupe controversée !  Peut-être qu’on  les verra  rejoindre les supporters brésiliens en colère, apprendre à  danser la samba  et filer sur les traces du Che, maintenant que leurs leaders ont été remis en liberté.

 

En attendant Kadir Topbas, le maire d’Istanbul qui a vite envoyé les employés municipaux planter des fleurs et …des arbres dans Gezi Park « nettoyé de ses occupants » et  « rendu au peuple » (comme  Erdogan  l’a annoncé dans son meeting), a d’ailleurs promis que plus aucun projet ne serait mis en œuvre sans consultation de la population : pas même la construction d’un arrêt de bus (là  je soupçonne la crainte d’un complot brésilien).  Les arbres de la colline de Camlica, que Recep Tayyip Erdogan voulait aussi arracher pour construire sa mosquée géante  sont donc sans doute sauvés aussi, au moins jusqu’aux élections municipales de mars prochain. Cela fera  faire des économies en gaz lacrymogène.  Et  en tonnes d’eau, qui auraient pu finir par manquer pour remplir les belles  piscines des « gates communities » et des belles villas privées.

 

 

Erdogan fait nettoyer Taksim avant l’appel au « peuple » de Kazlıçeşme. Ils s’en prennent même à Çarşı

A peine deux heures s’étaient écoulées, samedi 15 juin après une rencontre très attendue entre Recep Tayyip Erdogan et les représentants de la plate forme Gezi Park, et les deux parties sans être tombées d’accord, semblaient prêtes à certaines concessions,  quand les  choses importantes ont commencé. Le grand nettoyage » de la place Taksim de toute trace des occupants qui n’en finissaient pas de narguer le pouvoir était lancé. Il devait être achevé avant le meeting que Recep Tayyip Erdogan allait donner à Istanbul, le lendemain à 18 heures tapantes.

Les forces de l’ordre ont à nouveau chargé sur Gezi Park avec une brutalité encore jamais atteinte.

Les nuages de gaz lacrymogène, les tirs tendus et les milliers de blessés  n’avaient pas réussi à en finir avec le mouvement de protestation. Cette fois  police a ajouté une solution de gaz lacrymogène  aux puissants jets de flotte des camions à eau. Aux blessures habituelles, se sont ajoutés de douloureuses brûlures.  Une méthode  qui n’avait jamais été testée auparavant, même pas dans les manifestations  des villes kurdes. C’est dire.

 

Le gouverneur Mutlu s’est empressé de nier, mais cet ajout  de solution chimique n’a  même pas été  discret.

Des renforts de police sont venus  par milliers depuis les villes kurdes de Diyarbakir,  Sirnak, Siirt ou  Elazig . Si j’avais pu prévoir la veille du début du mouvement que les choses finiraient par en arriver là, il y a quand même des gens dans l’entourage du premier ministre capables d’en faire autant.

 

Plusieurs  camions à eau militaires des forces de gendarmerie ont même participé à l’opération et sont entrés dans la ville   pour la première fois depuis des années. La dernière fois c’était en 2001,à la fin du gouvernement  Ecevit, pour l’opération « retour à la vie » de prisonniers grévistes de la faim. Un «  retour à la vie » dont la brutalité avait fait près de  100 morts.  Pourquoi avoir fait venir  ces quelques  camions militaires  alors qu’une des réussites proclamées de l’AKP est d’avoir «  fait rentrer l’armée dans ses casernes » ? Des images  aussi fortes que des camions militaires au cœur d’Istanbul  étaient sans doute  destinées à donner un  avertissement.  Mais elles risquent aussi d’interpeller des sympathisants AKP modérés et peu militaristes (qui n’ont peut-être pas attendus ces images pour l’être).

En tous les cas dans son harangue de dimanche, Erdogan a promis  à la foule,  de « faire payer »  le 24 mai (coup d’état de 1960 qui a renversé Menderès, son modèle, ce qui avait fait pleurer son père) et le 28 février (coup d’état post moderne de 1997, ayant contraint  Erbakan son mentor, à la démission). Mais il n’a pas évoqué  le  coup d’état du 12 septembre 1980, qui avait brandi la religion  aux côtés d’Atatürk pour protéger le peuple des idées pernicieuses marxistes.

C’est donc un dispositif de force exceptionnel qui avait été déployé pour empêcher l’accès à la place Taksim aux manifestants qui dès l’annonce de l’assaut sur Gezi Park ont tenté d’y converger. Toutes les voies d’accès étaient bloquées. Le trafic de ferries entre la rive asiatique et européenne du Bosphore était interrompu. Et la foule venant de Kadiköy,  qui une nouvelle fois s’engageait à pied en pleine nuit sur le pont du Bosphore, a été bloquée.

Ceux qui avaient eu la mauvaise idée de prendre leur voiture pour sortir samedi soir, on du se retrouver coincés dans des embouteillages monstres.

 

Les arrestations destinées à frapper les esprits se sont multipliées. Quelque jours après l’arrestation en masse d’avocats, défenseurs de manifestants,  est venu le tour de médecins qui depuis le début du mouvement soignent bénévolement les blessés sur le terrain des affrontements. Plusieurs ont été raflés dans leur blouse blanche alors qu’ils prodiguaient des soins dans l’hôtel Ramada, transformé en « hôpital de campagne ».

Les journalistes  n’ont  pas été épargnés : une vingtaine d’entre eux, notamment des reporters étrangers, sont en garde à vue. Aux médias étrangers qui ont un peu trop bien couverts le mouvement,  d’être « avertis » à leur tour ! Peut-être qu’ils comprendront ainsi que ce mouvement n’a absolument rien à voir avec  les révoltes arabes contre les pouvoirs autoritaires. Les médias sociaux sont eux aussi visés, naturellement: 50 arrestations ce matin.

 22 membres de Carsi,  dont Deve Erol, Cem Yakışkan et  Sarı, trois membres fondateurs du club de supporters de Besiktas très présent dans le mouvement ont  été arrêtés ! Quand on sait que le club  a été fondé au lendemain du coup d’état du 12 septembre 1980 et que la junte avait toléré ces supporters très irrespectueux  du pouvoir, on comprend à quel autre  symbole  le pouvoir s’en prend ! Il n’a sans doute pas apprécié l’image de fraternité  donnée au mouvement Gezi  par la solidarité  entre « ultras » de clubs ennemis ayant rejoint en masse les rangs des manifestants et partageant  leur savoir faire lors des assauts des forces de l’ordre avec les manifestants plus novices.  Le gouverneur Mutlu  a aussi démenti ces arrestations. Mais il faut avoir la foi (tayyipci) chevillée au corps pour le croire.

On peut  les entendre chantant  la marche des gaz lacrymogènes sur cette vidéo,

Et là l’entrée des supporters de çarsi à GeziPak , avant que ça ne cogne.

Il y aurait des centaines d’arrestations. Et les rafles ne sont pas prêtes de cesser  sErdogan tient la promesse faite dimanche à Kazlıçeşme d’arrêter un à un tous ces fauteurs de troubles, identifiés  grâce aux caméras de surveillance.

 

.L ‘objectif de présenter des images de Gezi Park et de la place mythique « nettoyés » pour le meeting à la gloire du leader AKP était gagné. Et très vite les grandes chaînes d’information comme Haber Türk ou Kanal 24 diffusaient des images de la place Taksim  et de l’Istiklad caddesi désertées,  où sous  protection policière,  les employés des services communaux s’affairaient  à tout remettre en ordre et s’empressant même de replanter des fleurs dans les parterres du monument de la République. Petites fleurs ringardes que devant ses sympathisants,   Tayyip Erdogan utilisera comme preuve que le vrai mouvement  écologiste c’était l’AKP !

Il fallait zapper sur Ulusal, une petite  chaîne de gauche (très) nationaliste  à laquelle même les Kurdes alévis avec lesquels je la regardais sont scotchés,  pour piocher davantage d’informations. Elle donnait des communiqués  sur les manifestations qui se déroulaient dans d’autres villes du pays. Des témoignage de manifestants effarés et  des images  moins calmes que sur Haber Türk  y tournaient en boucle, comme celles du hall de l’hôtel Divan où de nombreux blessés avaient trouvé refuge et qui venait d’être la cible de gaz lacrymogène  ou celles de manifestants  d’Ankara tentant de bloquer avec leurs corps l’avancée de camions à eau qui aspergeaient d’un brutal jets de flotte une femme  apparemment de la petite bourgeoisie (sans doute peu coutumière de ce traitement) participant au cortège donné en hommage à Ethem Sarisülük, le  manifestant blessé par balles, et qui venait de succomber à ses blessures.

Certes, c’est Internet la meilleure source d’information . Mais même dans un pays aussi connecté que la Turquie, la TV reste le principal média. Au-dessus de 35 ans, ce sont  les personnes qui ont atteint un certain niveau d’études scolaires qui  sont familières avec les réseaux sociaux, et toute une fange de la population n’a pas dépassé le niveau d’études primaires.  Et puis Internet n’a pas pénétré tous les foyers, alors que la TV y est omniprésente depuis longtemps.

 

Ce n’est  donc pas par hasard qu’Erdogan a  choisi  18 heures pour débuter  son discours face à une foule galvanisée. Il était transmis  en direct à l’heure où débute le « grand appel » des infos du soir.

A 17 heures tapantes, heure française, Erdogan et sa famille faisaient leur apparition au meeting. La foule de sympathisant qui s’étendait à perte de vue, entre le front de mer et les  murailles byzantines ne m’a pas impressionnée. Dans une mégapole de 15 millions d’habitants, rassembler 300 000 sympathisant,  cela n’a rien d’une prouesse pour un parti au pouvoir et qui tient aussi la municipalité .  Chaque Newroz de Diyarbakir (1 million d’habitants) en rassemble au moins  deux fois plus.

Mais j’ai suivi avec effarement un discours ressemblant à un appel à la vengeance, qui en même temps que nous,  était écouté par des millions  de personnes, en Turquie et dans la diaspora.

Mais à Taksim  le mouvement continue, inventant de nouvelles formes de résistance…

 

Tayyipci et Apocu : Le tailleur d’Izmir qui aime Recep Tayyip Erdogan et le processus de paix

Après la retraite à Rabat, voici le temps de la contre manifestation conservatrice et peut-être du recourt au très peu démocratique référendum  (ce qui rappelle un certain Mai français.). Ce week-end, 2 grands meetings comme Recep Tayyip Erdogan les adore, se déroulent à Ankara, puis à Istanbul .  Des supporters affluent sans doute de toute la Turquie dans des autobus affrétés pour l’occasion.

 

Qui sont ces tayyipci qui constituent la base de l’électorat AKP sans se confondre avec lui ?  Certains les qualifient de  « cahil » (ignorants) villageois d’Anatolie ou des classes populaires urbaines. Passer pour le leader du brave peuple laborieux  arrange aussi  Tayyip Erdogan qui cultive ses racines  populaires. Pourtant, pas plus que la base apocu du BDP, ils ne constituent une classe sociale. Ils peuvent être des (ultras) privilégiés, appartenir aux classes moyennes ou aux milieux populaires. Outre le fait qu’ils ne sont pas alévis,  leur principal  point  commun est l’immense admiration,  sincère ou opportuniste, qu’ils vouent à « Tayyip ».

Je venais d’arriver à Izmir, quelques semaines après le  Newroz de Diyarbakir, quand j’ai rencontré un de ces  tayyipci. La bandoulière de mon sac s’était rompue et j’étais entrée au hasard dans une  échoppe du quartier de Basmane. A mon accent, le tailleur a vite compris que j’étais étrangère. Il m’a peut-être pris pour une femme Rus (Russe)  dans ce quartier proche de la gare du même nom et qui regorge d’hôtels. Le passage où se trouve sa boutique débouche sur une rue piétonne,  où  l’ambiance (très peu branchée) qui règne la nuit sur les terrasses et dans les  « gazinos »  rappelle celle qu’on trouvait, il n’y a pas si longtemps, dans certaines rues de Beyoglu, quand ce quartier d’Istanbul ne paraissait pas encore voué à devenir un temple de la consommation.

Apprendre que j’avais appris le turc après un premier séjour en Turquie pour pouvoir parler avec ses habitants, lui avait bien plu. Et la conversation a continué  autour d’un verre de thé. Lui est originaire  d’Aydin, une autre ville de la mer Egée. Sa famille avait fui la Bosnie pour la Turquie dans les premiers temps de la République.  Bref c’est un habitant de la mer Egée presque « typique », que rien ne prédispose à éprouver de la sympathie pour le PKK. Et il n’en éprouve certainement pas.

La conversation a glissé sur la France. D’abord Sarkozy, qui décidemment a marqué les esprits. La France ? Toujours la crise. Ce qui doit un peu faire plaisir aux Turcs que la prospérité européenne faisaient tellement rêver lorsque c’étaient eux qui  étaient continuellement « en crise » ( La victoire de l’AKP et sa longévité ont quelques raisons). Il en est venu à Erdogan dont il est un fervent sympathisant. Il fait donc partie de ces 40 % d’électeurs ayant fait trembler la kémaliste Izmir, ( ville de « giaour »  – non musulmans, autant dire de traîtres en puissance  – selon Tayyip Erdogan ) en votant AKP aux dernières élections. C’est même un de ces inconditionnels  que  je nomme  tayyipci .

Cette fois il n’a été question ni de réussite économique, ni des qualités de « super bosseur »  du chef de gouvernement, qui à sa capacité à être partout à la fois, me rappelle Sarkozy. Un jour où il n’apparaitrait pas  dans 3 reportages  aux infos  TV doit créer une impression de  vide.

C’est à celui qui allait  « faire la paix avec les Kurdes ! » (baris yapacak !) qu’allait ses louanges :  « Tout le monde va se réconcilier », ce qui lui faisait  réellement plaisir. «  Et avec la paix, la Turquie deviendra très riche ».

 

Les esprits peuvent  changer très vite en Turquie.  Il y a trois ans, en août 2009, Recep Tayyip Erdogan s’adressait lors d’une soirée télévisée  à Ahmet Türk, le président du parti kurde (l’actuel BDP). C’était  la première fois qu’un chef de gouvernement s’entretenait ainsi avec un président du parti kurde, régulièrement interdit. Depuis deux ans que des députés de ce parti siégeaient à l’Assemblée, Erdogan refusait ostensiblement de leur serrer la main.

Cet entretien avait été soigneusement mis en scène. Derrière le chef du gouvernement se dressait un portrait géant d’Atatürk – dont la taille devait conjurer le tout aussi gigantesque sentiment de trahison qu’un tel entretien risquait de provoquer dans l’opinion turque.

A Hakkari, où je me trouvais, c’était l’enthousiasme. Comme je l’avais écrit alors, on ne parlait que de  paix  qui s’annonçait. Enfin presque. Mon ami Suleyman  préférait attendre de voir et prédisait : « Si ça ne marche pas, ça va être pire qu’avant ».La suite lui a donné raison.  La fermeture a été brutale , les prisons ont vite été pleines à craquer et le conflit est reparti de plus belle.

Mais même dans la région kurde, cet espoir n’était pas partagé par tous.  En quittant Hakkari, j’avais fait une halte sur les bords du lac de Van. Deux employés de l’otogar de la ville avait eu la gentillesse de me déposer en voiture sur une route où je trouverais un minibus conduisant à mon hôtel. L’un de mes chauffeurs était lui aussi un fervent « Tayyipci  ». Et comme il m’avait demandé ce que je pensais de l’objet de son admiration, j’avais répondu, pensant lui faire plaisir  « Il est fort : il va faire la paix ».

C’était raté. «  La paix !  Quelle paix ? Ce sont des mensonges. Il ne faut pas croire les gens d’Hakkari ! Moi aussi je suis kurde (probablement d’un village korucu, l’armée turque étant comme « Basbakan », çok güzel ) ! » J’ignorais encore  que le mot « paix »  faisait partie d’une liste (avec guerre, guérilla etc..) que l’armée turque a longtemps « recommandé » aux médias de ne pas employer pour évoquer le conflit avec le PKK. Mais j’ai quand-même  compris  qu’en  parlant de « paix », je venais de  faire de la propagande pour « une organisation terroriste ».

 

Il est probable que le tailleur d’Izmir parlait déjà de « kardeslik » (fraternité – versus AKP, c’est-à-dire entre Musulmans)) avec les Kurdes cet été là. Mais il était certainement à des années lumière  d’imaginer que 3 ans plus tard,  Öcalan,  le « Mal en personne »,   serait  l’interlocuteur privilégié de l’Etat turc, dans un processus de paix qu’il accueillerait avec un tel enthousiasme .

Pas de  trace par contre de l’enthousiasme d’août 2009 chez les Kurdes rencontrés pendant la suite de mon séjour La plupart attendaient de voir et se méfient d’Erdogan, qu’ils comparent à la très détestée Tansu Ciller. Et si beaucoup d’apocu  continuaient à  faire entièrement confiance à Öcalan, son discours révélé au Newroz de Diyarbakir en avait effondré d’autres. La « bannière de l’Islam (ottoman) » notamment  a stupéfait: « Et les Kurdes alévis ? »

Mais j’ai pris ma rencontre à Izmir avec ce tailleur comme un signe de bon augure. Pour faire la paix, il faut quand même qu’une partie au moins de l’opinion des deux camps adhère au processus, et accepte l’idée « inacceptable » de dialoguer avec l’ennemi.  C’était fait.

 

Lors de son dernier meeting électoral  à Diyarbakir, Recep Tayyip Erdogan  avait  raillé le culte dont Öcalan est l’objet au sein de l’électorat BDP  : « Ils le prennent pour un prophète !».   Celui dont le portrait géant s’affiche sur les murs des permanences AKP n’était pourtant pas le mieux placé pour se moquer. Et je ne vois pas beaucoup de différence entre la vénération dont  «  Apo » est l’objet de la part des Apocu et celle qui anime les Tayyipci.

Depuis le prophète est devenu bien utile pour entamer un processus de paix. On ne peut certes réduire à la personnalité des 2 leaders,  l’adhésion d’une large partie des opinions turque et kurde  au processus en cours. Mais je suis convaincue que la confiance « aveugle » du tailleur d’Izmir pour « Tayyip » a largement contribué à sa  dé-diabolisation d’ Öcalan.

 

A peine rentré du Maghreb, Recep Tayyip Erdogan  accusait le mouvement Gezi park, qui  refusait de s’éteindre pendant son absence, d’être manipulé par les opposants au processus de paix. Cela l’arrangerait bien.  Mais c’est plutôt l’esprit d’ouverture (Acilim), promis en 2009 et celui qui soufflait  sur les funérailles de Hrant Dink, qui anime les occupants de la place Taksim. Et parmi les manifestants qui protestent dans tout le pays, il doit se trouver bien plus d’opposants à sa politique syrienne qu’au processus de paix avec les Kurdes (même s’ il y a ).

Le même jour Öcalan envoyait son salut à Gezi Park.  Avoir félicité le BDP d’être resté à l’écart du mouvement de révolte n’était pas très malin, il faut dire. La vénération  pour le leader kurde  volerait en éclat, s’il en arrivait à passer  pour un Tayyipci aux yeux de ses sympathisants. Un comble,  alors que le député BDP, Sirri Sürreyya Önder, est une des rares personnalités politiques à pouvoir incarner le mouvement  Gezi Park.

Dersim (Tunceli) seule province à majorité alévie du pays exceptée, les grandes municipalités BDP sont restées attentistes, soucieuses d’éviter tout dérapage du processus. Mais le signal a été entendu à Taksim – où les manifestants kurdes apocu ont pu afficher leur sympathie. Ils  sont certainement  nombreux aussi dans les cortèges d’Izmir et d’Ankara. Je suis moins sûre par contre qu’on y ait vu flotter beaucoup de bannières à l’effigie d’Öcalan, à côté des drapeaux turcs et  de l’extrême gauche.

Le mouvement Gezi Park parachève la tâche accomplie par les 2 leaders. Öcalan l’a compris.   Pourvu que Recep Tayyip Erdogan n’aille pas tout gâcher en refusant d’admettre que la fin de ce conflit sonne le glas de tout pouvoir autoritaire. S’il  fait le choix  de tenter de le  préserver en continuant d’attiser d’autres tensions ,  le  processus de paix serait en danger. Et ce n’est pas du tout certain qu’il sorte  gagnant d’un jeu aussi risqué.

Ce d’autant que d’autres acteurs, comme ces sacrés taux d’intérêts, risqueraient de ne pas apprécier. Leur « complot » pourrait s’accentuer et finir par mécontenter les « tayyipci » si reconnaissants à leur Tayyip de la nouvelle prospérité.

Pour le moment ce n’est pas terrible . Alors que Tayyip Erdogan avait lancé aux occupants de Gezi Park l’ultimatum de quitter la place pour demain, la police vient d’attaquer le parc ! Cela promet comme ambiance dimanche 16 juin  à Istanbul, où le mouvement Gezi appelle aussi à une grande manifestation sur Taksim. Guillaume Perrier annonce sur son compte Twitter que les journalistes ne sont pas autorisés à y entrer.

Le terrorisme d’état alla turca…(Ali Terzioglu)


Comme cela arrive de temps à autre, le billet que je publie cette fois n’est pas de moi. Il s’agit d’un texte qui m’a été adressé . Ali Terzioglu, l’auteur de ces lignes est  traducteur, notamment d’Oguz Atay, dont l’ouvrage « En guettant la peur et autres nouvelles » est publié par l’Harmattan.

Dix jours après le début des premières manifestations contre le gouvernement

turco-islamiste, incarné par le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, la répression étatique vient de franchir un seuil. Le but est on ne peut plus clair. Semer la terreur, faire taire les citoyens, annihiler toute forme de résistance à l’islamisation fascisante de la société,  intimider les démocrates par tous les moyens, les priver de leurs droits fondamentaux, mais aussi faire planer dans toutes les villes du pays la menace de contre-manifestations punitives des partisans de l’AKP, le parti au pouvoir. Ce dernier s’abreuve depuis longtemps, grâce à des réseaux fondés sur un népotisme tentaculaire, dans les eaux troubles d’une idéologie rétrograde masquée par la relative réussite économique de ces dix dernières années. Le clientélisme est d’une rare efficacité auprès des citoyens turcs et kurdes d’origine modeste, dont on exploite les croyances religieuses. L’activisme islamiste, épaulé financièrement par d’innombrables confréries musulmanes qui refleurissent un peu partout, a usé de tous les moyens pour diviser le pays en deux camps : les croyants, fidèles serviteurs de Dieu et de la patrie, et les “mécréants”, dangereux ennemis de l’Islam, des Musulmans et d’une république qui sera islamo-vertueuse, selon les termes de l’AKP, si la feuille de route de Recep Tayyip Erdoğan aboutit à son terme. Rappelons, à ce sujet, les efforts considérables que déploie la direction des affaires religieuses pour insuffler la vertu, version AKP, aux habitants d’İzmir, ville décrétée “mécréante” par les gouvernants actuels. Nous avons toutes les raisons de penser que l’AKP, dont est issu le premier ministre turc, ne rêve pas d’une société et d’un état réellement démocratiques. Plus de soixante-dix avocats, dont certains en robe, ont été raflés par des policiers brutaux dans les murs même du Palais de justice de Çağlayan, à İstanbul. D’après ce que l’on sait, ils auraient osé défendre devant les tribunaux les  manifestants arrêtés ces derniers jours. Des centaines, voire de milliers d’hommes et de femmes, jeunes, retraités, étudiants, militants et militantes féministes, sont violemment arrêtés, brutalisés et arbitrairement mis en garde-à-vue. Des policiers incontrôlés et incontrôlables inondent presque tous les quartiers d’Istanbul de gaz lacrymogènes, leurs matraques tombent sur les manifestants avec une sauvagerie dont nous avons honte pour eux.  Certaines scènes de violence sont insoutenables et symptomatiques de la haine qu’éprouvent les idéologues de l’Islam politique et leurs thuriféraires vis-à-vis de tous les démocrates. Certaines images me font craindre le pire, ce soir, tandis que sourd de ma mémoire le souvenir indélébile des massacres de la ville de Maras[1]. Des Musulmans sunnites, chauffés à blanc par l’extrême droite, avaient sauvagement assassinés quelques jours durant d’autres citoyens turcs et kurdes alévis, considérés comme des mécréants. Cela me glace le sang… Et me fait dire que des millions de démocrates sont et seront menacés en Turquie, qui pourrait se transformer en prison à ciel ouvert…

Ali Terzioğlu, traducteur.


[1] « Scènes de massacres », Inci Aral, éditions L’Harmattan, Paris, 1989.

 


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4 morts et 7500 blessés en Turquie depuis le début du mouvement Gezi Park ( Bilan ville par ville).

Alors que Recep Tayyip Erdogan vient de lancer un ultimatum au mouvement de protestation qui refuse de s’éteindre en Turquie, le bilan des victimes est très  lourd. Quand les forces anti émeutes lancent les gaz lacrymogènes à tirs tendus, c’est bien pour  faire des victimes, parfois ciblées (comme cela a été le cas du député BDP Sirri Sürreyya Önder, blessé quelques jours après s’être interposé devant des bulldozers venus détruire les arbres du parc ou de journalistes).

Morts  : 4 (dont un policier qui a chuté d’un pont)

Blessés  déclarés (tous ne l’ont pas été ) : 7478  dont  59 dans un état particulièrement grave.

 

  • 10 personnes au moins ont perdu un œil.

Voici un bilan ville par ville fourni par TTB (Association médicale de Turquie).  Il donne une idée de l’ampleur de la protestation. En effet, si la place Taksim à Istanbul  est sous les feux des médias, il est plus difficile de suivre ce qui se passe ailleurs.  Ainsi les confrontations sont quasi quotidiennes dans le quartier de Gazi (Istanbul) ou à Ankara. Des mouvements ont eu lieu dans 77 provinces. Il y a eu des  violences policières et des blessés dans  13  d’entre elles  :

Istanbul : 1 mort, 4345 blessés

Ankara : 1 mort, 1328  blessés

Izmir : 800 blessés

Eskisehir : 300 blessés

Antakya  Hatay –( Antioche)  : 1 mort (tué par balles), 161 blessés.

Balikesir : 155 blessés

Adana  :  1 mort (1 policier tombé d’un pont), 152 blessés, dont un enfant de 10 ans, gravement blessé.

Antalya : 150 blessés

Mugla  :  50 blessés

Mersin : 17 blessés

Kocaeli : 10 blessés

Rize : 8 blessés.

Bursa : 2 blessés.

Étrangement, puisque leur hiérarchie affirme qu’il n’y a aucun lien, 7 policiers se sont suicidés depuis le début des événements. L’un car son frère a raté le concours de police, d’autres avaient des problèmes familiaux …. C’est vrai que s’il s’agit de Cevik Kuvvet ayant fait leurs classes sur les manifestants kurdes de l’Est du pays,  ils devraient être aguerris. Mais ils ont peut-être  moins l’habitude de s’en prendre à de blondes jeunes filles brandissant le drapeau turc et – sauf ceux qui ont passé 2 ans à Hakkari –  que ça dure aussi longtemps.

Possible aussi que la vague de protestations  serve de révélateur à un problème plus chronique   que la  hiérarchie policière  préférait garder « discret ». (Un réflexe qu’on n’a jamais en France, bien sûr ! ).

Comme je l’avais annoncé  le 29 mai déjà, le  jour où un policier  aspergeait de gaz lacrymogène  une jolie femme brune en robe rouge au Gezi Park, les forces de police ont reçu des renforts de Diyarbakir. Ce soir aux Haber,  dans un reportage sur les manifestations à Antalya, j’ai vu un camion à eau sur lequel était inscrit : Diyarbakir –  Cevik Kuvvet (forces anti émeutes) !

2448 personnes ont été mises en garde à vue depuis le début du mouvement ajoute Bianet . Parmi elles 73 avocats (et non 50 comme je l’avais d’abord lu ).

Ajout du 20 juin : selon TTB, le nombre de blessés s’élèvent dorénavant à 7832 dont 59 dans un état très sérieux.

Le président Gül à Rize : encore un complot ?

Tandis que Recep Tayyip Erdogan de retour du Maghreb perdait patience et faisait tomber le poids de sa colère  sur le mouvement Gezi Park, ce qui signifie lancer  à nouveau les forces de police à l’attaque, avec une violence qui laisse le monde entier ébahi, le président Gül, lui,  en profitait pour aller faire une balade ….sur la Mer Noire !

Et c’est de Rize, qu’il a lancé un appel au dialogue – Ce alors   qu’Erdogan s’apprêtait justement à rencontrer une délégation (j’ignore comment elle a été  choisie ) du mouvement Gezi Park.  Rize, autant dire le fief de son compagnon de route depuis la fondation de l’AKP, devenu rival pour la présidentielle.

Il l’a fait sur un ton posé, sans insulter personne, ni voir dans ce mouvement un complot de l’étranger, des vendeurs de bière de Taksim, du taux d’intérêt,  des profiteurs de la chute du cours de la bourse (qui n’a pas apprécié la colère du premier ministre, apparemment). Il n’a pas non plus entendu parler de profanateurs de mosquée.

Il n’a pas non plus pris  les manifestants pour des débiles mentaux en qualifiant  les occupants de  Gezi Park de « ces enfants que nous aimons » ( à la différence de  ces méchants » groupes marginaux » )  … mais qu’il est temps que « leurs parents rappellent à la maison« , comme l’a fait Mutlu, le gouverneur d’Istanbul, quelques heures avant que ces braves enfants  soient chassés de Gezi Park à coups  de matraque et de gaz lacrymogène.

Bref,  il s’est montré une nouvelle fois comme  celui qui tient à  apaiser les tensions, ce qui doit en rassurer pas mal en Turquie , et ce  qui est quand même le rôle de celui qui est à la tête d’un État.

Non sans envoyer une flèche bien aiguisée, en désignant comme principal responsable de  tous ces événements, la violence employée dès le premier jour contre le petit nombre de personnes qui  occupaient Gezi Park – ce que tout le monde a immédiatement compris  a-t-il ajouté.

Il y a quelques semaines, madame Gül affirmait en parlant du cinéma Emek,  voué lui aussi à devenir un centre commercial, que certains aiment le « neuf », mais qu’elle trouve, elle,  que l’ancien est beau. Peut-être préfère -t-elle aussi les arbres aux casernes et aux centres commerciaux ?…

Bref, cette fois c’est des plantations de thé de Rize que semble venir le dernier complot.