Alévis : Meurtre à la cemevi d’Okmeydani et la mémoire du massacre de Gazi.

Okmeydani ugur Kurt 22 mai

« Cela fait un an qu’on avale (yiyoruz) des gaz lacrymogènes. Depuis Gezi ça n’a pas cessé », me disait une habitante du quartier rencontrée en mars dernier à la cemevi – le lieu de culte des Alévis – du quartier populaire d’Okmeydani où la famille de Berkin Elvan (14 ans) donnait le premier de la série de repas traditionnels de deuil. C’était deux jours après les funérailles du garçon gravement blessé par une grenade de gaz lacrymogène qu’il avait reçue en pleine tête 9 mois auparavant, alors qu’il allait chercher du pain. Les funérailles de l’enfant, devenu un emblème des violences policières et de l’impunité dont bénéficient ceux qui en abusent, avaient été suivies par une foule de centaines de milliers de personnes.

Berkin Elvan Okmeydani

Elles avaient dégénéré en violents affrontements avec les forces de l’ordre, lorsque celles-ci avaient chargé sur les manifestants, après la sépulture comme lors des grandes funérailles des combattants du PKK dans l’est du pays. A Okmeydani les heurts avaient duré une partie de la nuit.

Et il y avait eu un tué. Burakcan Karamanoglu, 22 ans, d’une famille pro AKP originaire de Giresun sur la Mer Noire, comme Tayyip Erdogan qui a aussi passé une partie de sa jeunesse dans ce quartier, était tué par balles, sans doute lors d’une rixe entre groupes nationalistes et d’extrême gauche (1 mort/3 blessés). Le DHKP-C a revendiqué le meurtre dont les circonstances exactes sont restées obscures.

Les pères des deux garçons choisissaient la fraternité. Ils se téléphonaient pour échanger leurs condoléances et déclaraient publiquement « adopter » dans le chagrin le fils de l’autre. De son côté Tayyip Erdogan décidait de jouer la division en désignant bonne et mauvaise victime. Peut-être une réminiscence de sa jeunesse. Dans les années 70, quand il était membre actif d’un mouvement étudiant très anti-communiste dont il a été le directeur culturel (le Milli Turk Tarikat Birligi, MTTB) et de son groupe « action » les Akıncılar, les altercations violentes entre bandes islamo nationalistes et « communistes »  alévis devaient être encore plus fréquentes à Okmeydani. Le lendemain lors d’un meeting électoral, il saluait la mémoire de « notre fils  Burakcan », tandis que le petit Berkin était  un terroriste  dont il allait jusqu’à faire huer la mère (qui l’avait désigné comme assassin de son fils).

Berkin était le 8ème tué mouvement Gezi. Tous étaient alévis. Et il ne doit pas se trouver beaucoup d’Alévis pour penser que c’est un hasard, même s’ils étaient très nombreux à participer au mouvement.

massacre de Gazi mars 1995

Depuis la semaine dernière, les tensions ont encore monté d’un cran à Ökmeydani, et aussi à Gazi ou à Sarigazi (Umraniye) autres quartiers  alévis, marquée par la mémoire des massacres de Gazi en mars 1995, moins de deux ans après celui de Sivas. Dans ce quartier situé de l’autre côté de la Corne d’Or une série de fusillades perpétuées simultanément par des hommes débarquant de taxis dans 4 cafés alévis avait tué Halil Kaya un Dede (religieux alevi) et blessé 5 autres personnes. La répression des manifestations qui avaient suivi avait fait 22 morts et au moins 300 blessés à Gazi et à Umraniye, sur la rive asiatique du Bosphore, et 6 blessés dans le quartier de Kizilay à Ankara. Les Özel Tim et l’armée étaient intervenus. Certains sont morts sous la torture, en prison.

Inutile d’ajouter que le procès a été délocalisé (à Trabzon) et a été une farce. Seuls 2  policiers ont été condamnés à une peine légère. Les responsables, que tout le monde connaissait,continuaient une belle carrière. Ce n’est que plus tard que certains ont été emprisonnés pour un temps, dans le cadre du procès Ergenekon comme : Mehmet Agar,le chef général de la police (libéré en avril 2013), Osman Gürbüz (JITEM) suspecté d’être le principal instigateur du massacre (libéré en octobre 2011) ou le général Veli Kuçuk (JITEM) (libéré en décembre 2014, comme beaucoup d’autres braves gens). Tansu Ciller, chef du gouvernement, n’a jamais été inquiétée.

Un reportage aux images impressionnantes qui permettent de comprendre en partie pourquoi une culture de la résistance s’est transmise dans ces quartiers alévis et pourquoi les organisations d’extrême gauche comme le Halk Cephesi (proche du DHKP-C, interdit) y conservent toujours un certain soutien populaire ICI.

okmeydani cemevi Ugur kurt

La mémoire de Gazi ne pouvait que se réveiller, jeudi 22 mai dans les rues alévies d’ Okmeydani. Ce jour là Ugur Yilmaz, 30 ans, un employé municipal de Beyoglu, s’était rendu à des funérailles à la cemevi, car la défunte était originaire du même village de la province de Sivas que lui. Il était 11 heures du matin et il attendait dans la cour, lorsque qu’une pétarade a éclaté et qu’il s’écroulait, frappé en pleine tête par une balle tirée par un policier ont déclaré les nombreux témoins. L’arme a été identifiée depuis par les enquêteurs, qui n’ont encore arrêté personne. Et alors qu’on s’affairait près du blessé, une grenade de gaz lacrymogène était lancée sur la cour, la noyant sous le gaz.

okmeydani-véhicule blindé en flammes

A quelques rues de là, la police intervenait avec des akrep, véhicules blindés aussi familiers dans le décor que les TOMA, contre un petit groupe de lycéens (Dev liselleri) qui manifestaient contre le drame de Soma en demandant justice pour Berkin Elvan, lorsqu’un groupe masqué a surgi, bombardant les blindés de cocktails molotov. Un des véhicules a pris flamme. Une fusillade a suivi.

Est-ce des policiers du véhicule en flammes qui pris de panique auraient ouvert le feu comme des fous sur des fuyards? Dans ce cas c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu davantage de victimes dans une rue aussi passante. Des témoins parlent d’un tireur visant la cemevi et affirment que tout était calme à ses abords. Un flic excédé qui aurait voulu faire payer le quartier ? Ou une provocation délibérée, comme certains naturellement  le pensent ?

Ce qui est certain, c’est qu’un meurtre dans la cemevi ne pouvait qu’allumer encore davantage le feu dans les rues alévies d’Okmeydani

okmeydani nuit émeutes

A nouveau, il ne fallait pas compter sur Recep Tayyip Erdogan pour tenter de l’étouffer. Il a préféré montrer son agacement « Va-t-on commémorer ainsi tous les morts de Turquie ? Berkin Elvan est mort, on n’en parle plus » , en s’étonnant de « la patience des policiers ». Sans manifester beaucoup d’émotion pour la victime, tuée alors qu’elle participait à des funérailles dans un lieu de culte. Mais une cemevi, est-elle seulement un lieu de culte ? « Le lieu de culte commun à tous les Musulmans c’est la mosquée » a-t-il déjà déclaré.

ökmeydani Uğur Kurt'

Il a fini quand-même par appeler le père de la victime pour lui présenter ses condoléances , trois jours après le drame. Le fait que la famille ait demandé à ce qu’on ne crie pas de slogans pendant les funérailles (pas de drap rouge des sympathisants d’extrême gauche non plus sur le cercueil) et la colère de la sœur du défunt contre ceux qui ne respectaient pas ce souhait : « Abrutis (serefsiz) ! Cela s’est passé sous vos yeux. S’il n’y avait pas eu d’action (eylem), mon frère ne serait pas mort » y ont probablement contribué. Un cri de colère qui l’a bien arrangé : «  La sœur de la victime elle-même a désigné les coupables » a-t-il ensuite traduit. Cela promet pour la justice réclamée par la famille, qui même si elle ne sympathise pas avec l’extrême-gauche, ne semble guère faire confiance à celle de son pays.

Ayhan Yilmaz Okmeydani 23 mai

Le quartier s’est immédiatement embrasé, faisant une nouvelle victime. La nuit suivante, un homme de 42 ans, originaire de Giresun lui aussi, était tué par un engin explosif artisanal ou par une grenade de gaz de lacrymogène. Ses funérailles sont les seules à avoir eu lieu dans l’intimité, et  les quelques portraits de lui fournis par les médias disent qu’il était revenu traumatisé par les tortures qu’il avait vues -ou par ses copains tombés- lors de son service militaire (on en déduit que c’était en zone kurde dans les années de sale guerre). Il vivait chez sa mère à Talatpasa (autre mahalle d’Ökmeydani à 4 km de là) et vivait de petits boulots.

C’est probablement un hasard. Mais 2 tués sunnites succédant dans les heures qui suivaient aux 2 morts alévis. alors que dans ce quartier les confrontations se succèdent depuis un an, c’est quand-même troublant. Il doit y avoir de bons garde-fous dans le quartier pour que cela n’ait pas dégénéré entre civils.

ökmeydani Kim.

Plus questionnant encore, ces types cagoulés de rouge (marque du DHKP-c) et armés qui ont pris possession du quartier (scènes dont le quartier de Sarigazi a aussi été le théâtre) la nuit suivante, après que des affiches du mouvement appellent « le peuple à prendre les armes », et qui se volatilisaient au petit matin (voir reportage en images ICI). Quel était le but de cette démonstration de force ? Sont-ils manipulés par le MIT (les services secrets turcs) comme certains le soupçonnent et comme Kiliçdaroglu le président du CHP (lui même alévi du Dersim) les accuse. Par d’autres ?

Okmeydani affiche 23 mai

Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues, se contentant de bloquer le quartier, ce qui évitait le carnage…et leur laissait quartier libre pour pavaner devant les objectifs des journalistes. Parfait en tous les cas pour donner une image effrayante du quartier. Parfait aussi à quelques jours de l‘anniversaire du mouvement Gezi pour « prouver » la dangerosité des « groupes marginaux », comme le discours officiel les désignent, qui avait légitimé la brutalité de la répression du mouvement (8 morts côté manifestants/ 1 policer tombé d’un pont)  Et en profiter pour délégitimer un peu la colère des Alévis contre le gouvernement AKP par la même occasion.

okmeydani-nda-hava-destekli-operasyon-

Des images qui préparaient aussi l’opinion à l’opération musclée qui allait suivre à Okmeydani, le lundi suivant, à l’aube. L’opération qui mobilisait 1500 policiers, dont des Özel Tim (forces spéciales) et plusieurs hélicoptères, offrait à l’opinion publique des images du quartier dignes de celles de ses séries TV préférées.  Des armes, des cocktails molotov et des ordinateurs étaient saisis. 38 personnes étaient arrêtées, dont 5 mineurs. 12 d’entre elles sont soupçonnées d’être membres du DHKP-c, tous les autres seraient membres du mouvement des jeunesses kurdes (pro PKK).

Il y a certainement quelques champions du cocktail molotov et du tir à la fronde de moins depuis dans le quartier.

alévis manifestation Adana 25 mai

La veille, par contre les forces de l’ordre avaient quand-même évité d’intervenir contre les manifestations alévies qui se déroulaient un peu partout en Turquie, comme le jour précédent à Cologne, où ils étaient des dizaines de milliers convergeant de toute l’Europe à montrer leur colère à Tayyip Erdogan qui y donnait son premier meeting électoral. Une colère que le coup de fil à la famille d’Ugur Kurt et la diligence que les autorités ont mise, cette fois, à trouver l’arme qui l’a tué (mais sans arrêter le tireur) ne suffira sûrement pas à calmer.

Les massacres de Sivas et de Gazi ont eu lieu dans le contexte du conflit alors très violent et des exactions de la contre guérilla dans les régions kurdes de l’Est du pays, un conflit actuellement apaisé. Mais l’onde de choc produite par le conflit syrien secoue aussi la Turquie à travers ses composantes sunnites/alévis-alaouites/kurdes. Si l’AKP a fait quelques  tentatives d’ouverture vers les Alévis en début de mandat,  Recep Tayyip Erdogan – dont le parti ne compte qu’un seul député alévi, quand le Parti Démocrate de Menderes dont il se revendique l’héritier en avait des dizaines – n’hésite plus  à envoyer des messages outrageants pour les Alévis (un cinquième de la population). Dernièrement encore, il accusait le président allemand Gauck, dont le discours devant les étudiants de l’université ÖDTÜ lui avait déplu,  de « se comporter  en pasteur », et d’être manipulé par « une secte athéiste » (ce qui désignait les Alévis d’Allemagne). Des termes qui sont loin d’être anodins dans sa bouche.

Lorsque  Gezi a éclaté,  le nom donné au très controversé 3ème pont sur le Bosphore , Yavuz Sultan Selim venait d’être révélé : vainqueur de la Perse shiite et artisan de l’alliance avec les émirats kurdes, mais massacreur des « têtes rouges » (kizilbas, alévis).  L’identité de la  « nouvelle Turquie » de Recep Tayyip Erdogan reconnaît ses Kurdes, mais elle est plus ostensiblement sunnite. L’Etat aussi : aucun Alévi parmi les vali (gouverneurs de province). 1 seul chef de police de province.

Et la guerre aujourd’hui est aussi économique. Elle marque déjà profondément le tissu urbain du cœur de la ville, où les anciens gecekondu voisins disparaissent à vitesse grand V, remplacés par d’arrogants immeubles de luxe qui font la fortune de leurs promoteurs. « Gazi est le dernier gecekondu qu’ils oseront détruire. Ce serait la guerre  », m’affirmait cet été un de ses habitants. Et Okmeydani , si bien placé au cœur de la ville et pour lequel il existe un si beau projet immobilier

Et la population n’avait pas attendu Gezi pour protester. Cette vidéo permet aussi une petite balade dans le quartier pour ceux qui ne le connaissent pas.

Et justement voilà que quelques jours après tout ces événements,  la municipalité de Beygolu décide de classer  1,6 million m2 à Okmeydani ( les quartiers de Fetihtepe, Kaptanpaşa, Keçecipiri, Piripaşa et Piyalepaşa) « zone à risque »sismique.   5600 bâtiments sont promis à la destruction. Et ressort pour les médias le beau projet de « champs élysée » d’Istanbul, appelé à remplacer ce « repaire de terroristes » (décidément la ville monde va devenir de plus en plus moche).

Le quartier de la cemevi qui est situé sur la municipalité de Sisli (CHP) devrait échapper à cette mesure, ainsi que celui d’Izzetpasa où j’ai vécu quelques mois.

Pour ceux qui maîtrisent le turc une analyse de l’avocat Ali Coskun sur IMC TV ICI

Okmeydan classé zone à risque sismique destruction

Guère étonnant que dans ce contexte les mémoires, les colères et les suspicions soient à vif.

Yavuz Sultan Selim : un sultan cruel avec les Alévis, un pont impitoyable pour la forêt.

J’avais été effarée quand a été révélé le nom donné au futur 3ème pont sur le Bosphore, un des « crazy » projets de Recep Tayyip Erdogan : Yavuz Sultan Selim, dit aussi  le Cruel. Pour les 15 à 20 millions d’Alévis de Turquie, ce nom ne pouvait être pris que comme une provocation. Une de plus, car le moins qu’on puisse dire est qu’elles se succèdent ces derniers mois.  En effet le premier Sultan Calife est honni des Alévis de Turquie dont il a ordonné le massacre en masse, autant car ces Kizilbas (têtes rouges) étaient des « hérétiques », que car l’Empire perse safavide avait tendance à soutenir leurs révoltes, jusqu’à ce que  l’Empire ottoman remporte la victoire à la bataille de Tchaldiran (1514). Le cruel conquérant  aurait même déclarer que  «  tuer 1 Kizilbas (Tête rouge) vaut tuer 70 Chrétiens ». J’ignore s’il a vraiment dit cela (à vrai dire j’en doute un peu), mais je le tiens de Chrétiens qui vivent en Anatolie et savent donc ce qu’en baver veut dire …En tout cas c’est une croyance qui en dit long.

La réaction ne s’est pas fait attendre : c’était le début de la révolte de Gezi à laquelle les Alévis  participaient en masse. « Dès le premier soir nous étions plusieurs dizaines de milliers à nous rendre  de Gazi  (Gaziosmanpasa) à Taksim à pied (plusieurs heures de marche). Nous l’avons fait quatre nuits de suite. Et les semaines suivantes, c’est dans le quartier que la mobilisation a continué « , me disait cet été un dersimî de Gazi.  Ce n’est pas un hasard si les 6 tués de Gezi sont tous soit Alévis soit Alaouites de la province d’Antakya.

Si le Sultan Selim a été cruel avec les Alévis, c’est de la forêt de Belgrade, le poumon vert d’Istanbul, que le pont qui porte son nom et les 164 km d’autoroute qui y vont y conduire est le massacreur.  Les traces de ces déchirures sont déjà visibles. Today’s Zaman vient de publier une série de photos aériennes qui en disent long (on peut aussi suivre le chantier en images sur ce site). Les clichés ont déjà plus d’un mois, mais selon l’article, le journal a du attendre pour les publier : photographier les travaux était…interdit ! Interdire de photographier une route et un pont, comme s’il s’agissait de bases militaires ?!! Dommage que le long et très documenté article ne dise pas quel motif a « justifié » cette interdiction (apparemment levée), ni qui l’a prononcée.

J’avoue que je n’ai pas pu regarder ces derniers temps les chaînes de TV turques, mais elles ont du être rares à montrer de telles images.  Une (rapide) recherche « vidéo » n’a rien donné en tout cas. Rien d’étonnant :  la plupart des propriétaires de chaînes ont aussi des (gros) intérêts dans le BTP. Or la première vocation de cette politique de grands travaux serait de booster le secteur, principal moteur de la croissance turque rapporte Today’s Zaman.

Un modèle de croissance qui risque d’être payé très cher. Selon le ministère des eaux et forêts, ce sont près de 400 000 arbres qui vont être arrachés. Une évaluation qui pourrait être sous-estimée et à laquelle il faut ajouter le million d’arbres qui vont être arracher pour la construction du futur aéroport, ce qui ne sera évidemment pas sans conséquence sur l’écoulement des eaux (demander donc aux habitants de Morlaix combien d’inondations ils ont subi après la destruction des haies et le bétonnage des environs…). Quant au trafic engendré il risque bien de polluer les nappes phréatiques. Sans parler des migrations des oiseaux qui vont être gravement perturbées (mais que pèsent des oiseaux face aux avancées de « la civilisation » bétonnée.)  Bref, on est très loin de penser « développement durable » …

Et bien sûr personne ne croit aux promesses que ce qui restera de la zone boisée restera inconstructible.  Toutes les nouvelles autoroutes  sont rapidement devenues les principaux  axes d’urbanisation de la mégalopole. C’est donc la survie même du seul poumon vert de la capitale économique qui est en jeu.

S’opposer à cette nouvelle « route de la soie » comme la nomme ses promoteurs est-il seulement concevable ? » Pour la construction d’ une route, j’irais même jusqu’à faire détruitre une mosquée  » vient de déclarer le chef du gouvernement. Une réponse à ceux qui tentent de tirer le plus fort qu’ils peuvent la sonnette d’alarme (comme l’Union des chambres des ingénieurs et des architectes, TMMOB, dans le collimateur des autorités depuis le mouvement  Gezi)  et à  la mobilisation depuis la rentrée de  la prestigieuse université ÖDTÜ à Ankara , dont l’espace boisé doit être en partie détruit par un projet d’autoroute.

La municipalité AKP a même envoyé ses agents municipaux arracher les premiers arbres en pleine nuit. Du coup c’est en pleine nuit que ça a chauffé entre opposants et forces de l’ordre venues prêter main forte aux bulldozers. (vidéo ici).2388 arbres  (qui auraient du être déracinés pour être replantés ailleurs) ont été coupés  la nuit du 18 octobre.

Le recteur de l’université (qui n’avait pas été averti !) lui même s’est mis en colère et a déclaré que cet arrachage est illégal (un procès est en cours), tandis que  pour calmer la furieur des étudiants, la municipalité décidait …de suspendre les liaisons d’autobus qui conduisent à l’université. Melih Göksek, le maire d’Ankara n’a apparemment pas encore compris que le mouvement Gezi savait marcher. Mais bon, ça doit quand-même embêter tous ceux qui empruntent ces lignes pour se rendre ou rentrer du boulot.

J’ose quand même espérer que le chef du gouvernement mettrait son véto à la destruction d’une mosquée historique, mais il ajoute qu’il « en ferait construire une nouvelle  ailleurs » ( Ouf ). Veut-il dire qu’il envisage aussi de « reconstruire » plus loin la forêt de Belgrade ?

Les « çapulcular » de Dersim paient l’addition devant les tribunaux.(TAN, juin 1938)

En attendant, il qualifie ceux qui s’opposent à la construction des routes  de « brigands contemporains ».  Or de  brigands  (soyguncular) et de çapulcular (maraudeurs), c’est  ainsi qu’étaient qualifiés par la République kémaliste  et ses organes de presse, les Alévis de Dersim en 1938, c’est à dire quand ils se faisaient massacrer ( 40 000 morts), entre autre par Sabiha Gökcen, la fille adoptive d’Atatürk et première femme pilote du pays,  dont tous les voyageurs qui passent par Istanbul connaissent le nom :  il a été donné à son second aéroport international, inauguré en février 1998. Süleyman Demirel était alors le président du pays, Mesut Yilmaz le chef de gouvernement et…Recep Tayyip Erdogan le maire d’Istanbul qui n’avait peut-être pas été consulté alors, il est vrai, mais qui poursuit les bonnes vieilles traditions « républicaines ».