Demirtas : un leader pour les médias – Et un leader pour les Alévis enTurquie ?

Demirtasvictoire Le Guardian à l’instart de nombreux médias occidentaux vient de publier un long portrait de Demirtas. La couverture médiatique intense dont le charismatique leader kurde bénéficie depuis qu’il s’est révélé le  tombeur de l’indéboulonnable Erdogan à l’élection du 7 juin dernier est naturellement une très bonne nouvelle pour les Kurdes de Turquie.
Depuis cette date des centaines de leurs militants et 20 co maires de ville petites ou moyennes (qui pour certaines venaient de se déclarer autogérées) sont allés peupler les prisons turques il est vrai.Ils peuvent cependant espérer que la Turquie hésitera peut-être davantage sous de tels projecteurs d’y envoyer les maires des grandes villes kurdes comme Van ou Batman, des sections entières du parti kurde, des militants de son réseau associatif ou des dizaines de journalistes kurdes, comme cela s’était passé lors des grandes rafles du KCK en 2010, sans que cela n’émeuve énormément..

Ils peuvent d’autant l’espérer qu’à cet engouement pour Demirtas et son mouvement s’ajoute le fait que les combattants kurdes toutes fractions confondues y compris les YPG, la branche jumelle du PKK en Syrie, sont devenus les plus sûrs alliés des États-Unis en guerre contre les jihadistes en Syrie et en Irak. Il ne faut pas oublier que c’est avant tout ce statut d’alliés de l’Occident lors de la première guerre du Golfe en 1992 qui avait permis aux Kurdes d’Irak de sortir de l’indifférence dont ils étaient l’objet puis de construire leur (difficile dans un premier temps) autonomie sous les auspices occidentaux. Le tour est venu de la fraction kurde de Turquie. Et si celle-ci n’avait pas eu de mal à convaincre ces mêmes Occidentaux d’inscrire le PKK sur une liste d’organisations terroristes de ce fait interdites, elle a bien moins d’espoir cette fois de réussir à y faire admettre les YPG et le PYD, même s’il s’agit d’organisations sœurs.
Il est vrai aussi que cette volonté affichée par Erdogan ,qui a axé toute sa campagne sur la « menace terroriste PKK/YPG/PYD » ,est sans doute davantage une posture électorale qu’une réelle ambition (sauf s’il a perdu complètement pied avec la réalité et le premier ministre lessivé par 6 mois de campagne avec lui)
Cela dit en Turquie tout le monde a compris ce qu’Erdogan veut dire quand il va jusqu’à accuser l’Ambassade américaine d’avoir organisé la campagne électorale du HDP, s’attirant une fois plus  une réplique humoristique bien balancée dont Demirtas a le secret, suivie d’un démenti excédé de l’ambassade. Mais le fait est que la nuit où l’aviation américaine effectuait son premier bombardement sur Kobane (et plus tard y larguait des armes) pour soutenir les YPG qui résistaient depuis des semaines à armes inégales contre l’État Islamique  le vent a tourné pour le mouvement kurde de Turquie qui de son côté n’a jamais été aussi uni. Et cela a de quoi inquiéter en Turquie.

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Autant dire que les Kurdes de Turquie vont continuer à intéresser les médias occidentaux. Le fait qu’ils aient avec Demirtas un leader dont le charme et l’esprit ne doivent rien aux agences de communication et  serait  de plus « la seule personnalité politique de Turquie qui pourrait être à sa place dans n’importe quelle capitale européenne » selon l’article du Guardian,ne peut que renforcer cet intérêt.

Cet article évite la manie  de faire de Demirtas « l’incarnation de Gezi ». Il est vrai que la nouvelle guerre -pour ne pas dire jihad! – lancée contre les Kurdes depuis l’attentat de l’État islamique à Suruç qui a tué 34 sympathisants du HDP pour la plupart Kurdes alévis et militants du ESP (un parti de  la gauche radicale membre de la coalition HDP)  a quand même éclipsé les grandes mobilisations de l’été 2012.

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Mais qu’est-ce qu’on l’a lu et entendu que« la victoire du HDP de Demirtas était  celle de Gezi »en juin dernier.Apparemment, certains l’avaient beaucoup vu haranguer la foule sur la place Taksim ce printemps là. J’avoue que je l’ai loupé. Certes Sirri Sureyya Önder député d’Istanbul du parti kurde (BDP)qu’il co dirigeait y était dès les premières heures de la révolte, faisant barrage de son corps aux bulldozers décidés à arracher les arbres du petit parc. On pouvait penser qu’il en deviendrait un des porte drapeau. Mais cela n’a pas été vraiment le cas.
C’est surtout grâce à l’intelligence politique d’Öcalan (peut-être bien conseillé) qui de sa prison dans l’île d’Imrali envoyait son salut à Gezi, que le mouvement kurde et le drapeau du parti ne sont pas restés complètement en dehors de l’histoire. Mais pas plus le mouvement kurde que les mineurs ou les ouvriers du bâtiment ou des ateliers de textile n’étaient des acteurs de Gezi, même si les Kurdes étaient bien présents – et les Kurdes alévis en masse – dans les manifestations,faisant office de « pare-choc » aux milliers d’étudiants ou aux architectes, moins familiers qu’eux des violences policières
Qui peut d’ailleurs croire qu’un hôtel de luxe d’Istanbul aurait accepté de servir de refuge à des ouvriers ou des Kurdes pourchassés par des forces de l’ordre déchaînées? Je doute même qu’une mosquée d’Istanbul l’aurait fait..
Mais quand les foules exprimaient leur colère dans les villes de l’Ouest du pays, celles de l’est kurdes restaient si sages que des Tomas (camions à eau) ont même pu être expédiés depuis Diyarbakir pour mater « les brigands de l’ouest » . Le parti kurde se gardait bien d’entrer dans la danse et de mettre la région en ébullition alors qu’un processus de paix entre le PKK et l’État turc venait juste d’être entamé.

Seule la province alévie de Dersim fief de la gauche radicale s’était mobilisée, dans ce qui a été entre autre une révolte alévie. Les 7 tués du printemps turc étaient d’ailleurs tous alévis. Dès 2002 les Alévis avaient  formé l’opposition la plus réfractaire à l’AKP pro sunnite. Mais depuis qu’Erdogan a décidé qu’il libérerait les Sunnites syriens du joug du tyran alaouite, ils ont même commencé à se sentir menacés, non sans quelques bonnes raisons. « Pour Erdogan les Alévis sont des ennemis» résumait l’un d’eux.
Les Kurdes alévis, base des partis d’extrême gauche dont certains étaient déjà les alliés du parti kurde au sein de la plate forme BDP, nationalistes kurdes ou même sympathisants CHP étaient probablement les principaux destinataires du  salut qu’Öcalan envoyait à Gezi. Le parti des minorités ne devait à aucun prix les perdre et si possible, il devait gagner ceux qui n’étaient pas déjà acquis.

Le 7 juin dernier de nombreux Alévis, surtout kurdes mais pas seulement  délaissaient le  CHP  pour voter pour  HDP, poursuivant un mouvement entamer lors de la présidentielle de l’été 2014.

Ainsi Dersim, le fief de Kemal Kiliçdaroglu le leader du CHP envoyait deux députés HDP remplacer ses traditionnels députés CHP, parfois issus  de l’extrême  gauche

Salih-Firat-Tayyip-Erdogan

A Adiyaman (province mixte à majorité kurde où vit une assez importante minorité kurde alévie) c’est carrément le président du CHP, ancien maire de la ville jusqu’à ce qu’il en soit détrôné par AKP en 2004, qui ralliait officiellement le HDP à quelques semaines des élections. Et pour la première fois un député HDP était élu dans cette province exclusivement AKP depuis que Salih Firat le dernier député CHP qui lui restait (un sunnite disaient les mauvaises langues alévies de la ville) ralliait l’AKP, en omettant d’avertir ceux qui l’élisaient de son projet « Il doit être devenu très riche » me disait ensuite un de ses électeurs kurde alévi naturellement furieux.
Dans cette province le candidat pro kurde ne récoltait que de 6.5 % des voix aux législatives de 2011, Demirtas faisait grimper le score à 15.6 à la présidentielle de 2014 et le HDP récoltait 22.7 le 7 juin.
Le CHP qui ne perdait qu’un point (de 16.6 à 15.5%) entre les législatives et la présidentielle chutait à 11 % en juin et n’avait aucun député.
AKP quant à lui passait de 67.4 % des suffrages à 58.2 % envoyant toujours 4 députés d’Adiyaman sur 5 à Ankara, mais Salih Firat y est peut-être sur un siège éjectable. La publicité que l’Etat islamique a fait pour la ville d’Adiyaman d’où sont originaires les trois jihadistes responsables des trois attentats qui ont ensanglanté le pays depuis le 5 juin dernier (à Diyarbakir 5 tués, à Suruç 34 et à Ankara 102 tués) ne doit pas y faire les affaires de AKP.

On remarque la même progression du vote HDP dans des provinces (Gaziantep 15.2 % pour HDP contre 5.5 en 2011) districts (Pazarcik dans la province de Maras : 22.7 contre 3 % en 2011) ou dans les quartiers de grandes métropoles comme le fief CHP de Sisli à Istanbul (26 % contre 4 % en 2011) où se concentrent de fortes minorités alévies.

Quelques drapeaux turcs (à l’effigie d’Ataturk!) ont peut-être donné le coup de pouce nécessaire. Mais c’est bien davantage grâce au talent de Demirtas et au choix de candidats alévis à même de les séduire dans les têtes des listes HDP à Istanbul ou à Izmir les Kurdes -et certainement aussi de nombreux Turcs -alévis votaient en masse pour le HDP au détriment du CHP. A force de se focaliser sur Demirtas on oublie un peu vite les autres candidats. Or de toute évidence les listes HDP ont été très soigneusement élaborées. Certaines d’ailleurs, comme à Urfa ont été remaniées pour l’élection du 1 novembre, quitte à faire quelques petites entorses à la sacro sainte parité.

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Erdogan qui n’avait de cesse de brandir son Coran en kurde et d’accuser le HDP d’être un parti de « mécréants » n’est parvenu qu’à le rendre plus populaire près des Alévis. Cela a eu le même effet sur les Kurdes sunnites. A commencer par les plus religieux parmi eux qui n’ont pas beaucoup apprécié qu’il leur donne des leçons de la sorte. Dans le genre dindar (bigot) beaucoup ont préféré Altan Tan (HDP)

Si comme tout le monde l’a bien remarqué AKP a perdu une large fange de son électorat kurde (sunnite) considéré à mon avis à tort ou du moins avec  une certaine exagération comme les Kurdes les plus pieux, cela a aussi été le cas pour le CHP, même si c’est dans une moindre mesure. Surtout comme cette perte a été compensée par un apport de voix venues elle aussi de l’AKP elle a été moins visible. Mais pour ma part plus que jamais je continue à penser que le HDP est avant tout le parti des Kurdes et des minorités en Turquie.
Depuis il y a eu l’attentat de l’État islamique à Suruç. Et en Turquie tout le monde l’a compris : outre le HDP (et la gauche radicale) il visait les Kurdes alévis, victimes de nombreux massacres avant et depuis la naissance de la République. Le dernier d’une longue série était l’incendie de l’hôtel Madimak dans lequel 33 Alévis ont péri brûlés en juillet 1992. Or cela Erdogan et Davutoglu ont obstinément refusé de le reconnaître. Ils ont délibérément choisi au contraire de prétendre que l’unique cible de ces attentats était l’unité du pays et leurs auteurs le résultat d’une inimaginable collusion entre l’État islamique, l’extrême gauche, le PKK, le PYD kurde de Syrie et les services secrets (sous entendus alaouites) d’Assad.
Entendre : les Kurdes (PKK/PYD) + Alévis (extrême gauche, Assad) ces éternels dangers pour l’unité du pays conçue comme la synthèse turco sunnite chère aux nationalistes turcs (Vatan Bozulmak) sont les coupables et non les victimes de cette série d’attentats, dont le plus meurtrier de l’histoire de pays.
Autant dire que les Alévis ont de bonnes raisons de se sentir menacés dans une Turquie dirigée par un parti AKP qui semble bien s’être mué en parti ultra nationaliste-sunnite depuis qu’Erdogan en est le seul maître.

« Pour défendre la cause alévie, un leader sunnite ouvert aux alévis serait bien mieux placé en Turquie qu’un leader alévi » estimait bien avant ces attentats une jeune femme turque alévie, plutôt sympathisante CHP (c’était après les élections municipales d’avril 2014) Lequel entre Kiliçdaroglu (alévi) et Demirtas (sunnite ouvert aux alévis) les électeurs alévis estimeront le mieux à même de les représenter ? Une seule chose est sûre, le taux d’abstention sera ultra faible le dimanche 1 novembre parmi les Alévis de Turquie.

 

Selahattin Demirtas : nouveau leader de la gauche en Turquie et « super leader » des Kurdes

Demirtas nouveau leader de gauche

Comme le soulignent  des analystes turcs comme Nilüfer Göle ou Samim Akgönül , si Tayyip Erdogan  a été élu au premier tour à la présidentielle, l’autre vainqueur de cette élection est bien Selahattin Demirtas (HDP) qui  avec très peu de moyens a réussi à  convaincre 10 % des électeurs. Un bond de  50% par rapport aux suffrages que récoltait son parti le HDP/BDP  aux élections  provinciales du 30 mars dernier.

Melda Onur, députée CHP d‘Eskisehir,  vient de le qualifier de  nouveau  leader de la gauche. Et il est vrai que  celui qui se présentait comme le candidat de « tous les opprimés » pas seulement celui des Kurdes et des minorités sympathisants du BDP,  a su séduire bien au-delà de l’électorat traditionnel du parti kurde. Il a même  obtenu  14 % des suffrages dans les îles d’Istanbul  ( pour 9.2 et 220 000 voix supplémentaires dans  l’ensemble de la mégapole ) où on n’a pas l’air d’être des fervents de Recep Tayyip  Erdogan ( 28% des voix). En 2011 le BDP n’y obtenait que 5.3. Et je ne pense pas que les îles aient accueilli une importante  vague migratoire kurde depuis.

Une part des 1 million de voix supplémentaires par rapport au 30 mars (4 millions/3 millions)  est certainement  à attribuer aux  Turcs de gauche, qui pour la première fois ont voté pour un candidat  kurde HDP/BDP. Un phénomène qui ne fait que se confirmer d’ailleurs. En  2011 déjà des électeurs turcs de gauche désespérés par le CHP ou déçus par l’AKP que certains avaient rallié en 2007 (et sans doute une bonne part de la minorité chrétienne) avaient déjà choisi de voter  BDP. Dans les villes de l’ouest du pays,  les relations  entre associations kurdes  du réseau BDP et les autres acteurs de la société civile,  et surtout la candidature à Istanbul du très populaire Sirri Sürreyya Önder y avaient largement contribué (il fallait quand même qu’il y ait un Turc dans cette histoire d’amour – dirait un copain kurde qui naturellement exagère… )

Mais quelle part représentent-ils vraiment dans cette progression impressionnante, surtout en un laps de temps si court ( 5 mois) ? C’est en effet  dans les villes de l’Ouest et de la Méditerranée,  plus à gauche, certes, mais surtout  où les Kurdes sont nombreux à vivre,  qu’il vient de faire  les percées les plus significatives, comme à Istanbul, Mersin, AdanaIzmir et je n’oublie pas cette fois Gaziantep. Le parti kurde (HDP) y  est implanté de longue date, mais  avait du mal à s’imposer face aux puissants réseaux AKP.   Le  vote kurde n’y explique certainement pas à lui seul le score que Demirtas y  obtient (et qui sauf à Adana et Antep  n’y atteint pas 10%) Mais il est probable quand-même, que comme à Mus (province qui en mars dernier encore élisait un maire AKP et a voté cette fois à 62 % Demirtas),  de nombreux électeurs kurdes de l’AKP – et du  CHP pour les Kurdes alévis – y  aient choisi cette fois de  donner  leur voix à Selahattin Demirtas.

La province  de gauche Eskisehir quant à elle  n’a pas beaucoup contribué à l’émergence du nouveau leader de gauche : seuls 2.5% des électeurs y  ont voté  Demirtas  Peut-être par fidélité à son maire, que les militants du CHP avait plébiscité pour être leur candidat à la présidentielle…Mais il est probable aussi que le profil du candidat de la gauche n’y ait pas trop plu.

Hopa sur la Mer Noire, d’où était originaire le chanteur laze Kazim Koyuncu continue à résister au César de Kasimpasa. Elle a donné 4.5% de ses voix au candidat kurde. Une véritable  anomalie dans cette région où Recep Tayyip Erdogan (Rizeli de Kasimpasa) est plébiscité  : 80% des voix à Rize ou à Bayburt où seuls… 0.75% des électeurs ont voté pour ce PKK de Selahattin Demirtas.

Selahattin Demirtas, président du HDP
Selahattin Demirtas, Diyarbakir

Mais c’est surtout dans les 11  provinces kurdes déjà acquises au BDP ( pour 10 d’entre elles), qu’il a fait exploser les scores déjà très honorables que son parti y avait obtenu en mars dernier. Dans 7 provinces, il obtient plus de 60 % des voix,  confirmant que le parti kurde est le principal bénéficiaire du processus de paix. Celui-ci a contribué à une « réconciliation » entre Kurdes, qui avaient été  déchirés par des années de sale guerre. Un phénomène qui était déjà bien entamé, mais que cessez le feu et promesse de paix ont accéléré.  Une « réconciliation » déjà réalisée  à Yüksekova où cela fait belle lurette que même les villages korucu (gardiens de villages utilisés comme supplétifs par l’armée) votent massivement pour le parti kurde. Ou à Roboski ( Uludere ) où ils  n’avaient  pas attendu le massacre de 33 petits  contrebandiers par les F16 de l’armée turque pour le faire.

Zeydan rallie le BDP Hakkari 2
La famille Zeydan (clan Piyanis) rallie le BDP Hakkari 3 décembre 2013

En décembre dernier à Hakkari, la ville qui avait élu Selahattin Demirtas comme député en 2011,  c’est la famille du longtemps indéboulonnable député CHP,  DYP puis AKP Mustafa Zeydan  (décédé il y a peu), et avec elle son asiret  (clan) des Piynaşi, qui déclarait son ralliement au BDP dans une cérémonie solennelle à laquelle participaient les maires de toutes les communes de la province et assistaient des milliers de personnes.  Le nouveau « chef  » du clan y a souligné que c’est l’appel à faire la paix  lancé par Abdullah Öcalan qui a motivé cette décision. Elle avait commencé par une cérémonie funéraire (mevlit)  donnée en souvenir de 2 membres de la famille,  tués dans le PKK. L’événement  était d’une telle importance qu’il a donné lieu à 120 commentaires sur larticle des Yüksekova Haber.

Cette » réconciliation » entre Kurdes, auquel « le Parti »  a largement contribué (et bien sûr l’AKP, qui est parvenu à imposer un cessez le feu bilatéral à l’armée et à mettre  Öcalan au centre du processus de paix)  a permis au BDP de conquérir des places fortes AKP comme Mardin ou Agri. puis à Selahattin Demirtas de s’y imposer largement.

La guerre que les jihadistes font aux Kurdes d’Irak et de Syrie et à laquelle prennent part de nombreux combattants kurdes de Turquie et d’Iran ainsi que la tragédie des Chrétiens et surtout des Kurdes yézidis au Sinjar dont le sort est encore pire, vient  encore de renforcer cette fraternité. A mon avis, la possibilité de maintenir ce bon résultat lors des prochains scrutin et, surtout   de le faire progresser au-dessus de la barre des 10% (qui permettrait à l’HDP de se présenter en tant que parti et d’au moins tripler son nombre de députés) dépendra sans doute encore  davantage de la façon dont évolueront les relations entre factions kurdes en Irak et en Syrie que de la gauche turque.

Les résultats du 10 Août montrent aussi que le parti kurde ne se  limite plus à être  « un parti régionaliste », comme le qualifiait à juste titre Jean François Pérouse il y a une dizaine d’années, dans un article d’une revue dont j’ai oublié le nom.  Il devient un parti d’envergure nationale. Ou du moins de l’espace national où les Kurdes  sont implantés depuis les grandes migrations des années 80-90. Il a  fallu pour cela  qu’il sorte d’abord  de la semi clandestinité où les interdits successifs l’ont longtemps contraint  à rester  et qu’il soit  intégré dans le jeu politique national.

C »est une réforme constitutionnelle  de l’AKP, rendant plus ardue la dissolution d’un parti, qui l’a permis. Elle était surtout destinée il est vrai  à défendre le parti gouvernemental  après les menaces qu’avaient  fait peser sur lui les attaques de la Cour Constitutionnelle en 2007 . Le parti kurde en a profité. Et les grandes rafles d’élus et de cadres BDP (ainsi que de nombreux syndicalistes trop souvent oubliés) destinées à le laminer,qui ont suivi deux ans plus tard  n’ont  réussi qu’à souder davantage son électorat. « Et à  favoriser le renouvellement des cadres » ajoutait un ami kurde qui connait bien le sujet.

Le barrage de 10% qui avait été instauré pour empêcher le parti islamiste et surtout  le parti kurde d’entrer  au Parlement,  n’a jamais été supprimé par contre.  L’AKP espérait bien qu’aux élections de  2011 il constituerait aussi un barrage contre le MHP, ce qui lui aurait permis  d’obtenir les 2/3 de députés nécessaires pour élaborer une nouvelle Constitution maison. Pari raté : le parti d’extrême droite avait obtenu plus de 10% des suffrages.

Les Kurdes de leur côté  avaient renoncé  à leurs alliances improductives (pour les uns comme les autres)  avec des partis de la gauche turque et choisissaient de présenter des candidats indépendants. Il a fallu  qu’ils apprennent à s’organiser et à discipliner leur électorat (et surtout leurs candidats, qui lors de la première expérience avaient parfois eu tendance à aller à « la pêche aux voix » dans le pré carré du voisin). Mais après un semi échec en 2007, 36 députés étaient élus à l’Assemblée de 2011. Le mouvement  avait commencé à devenir celui des Kurdes,  des minorités et de la gauche turque, en présentant quelques députés issus de mouvements kurdes non  PKK, comme Şerafettin Elci ; de la gauche turque  comme Ertuğrul Kürkçü et  Sirri Surreyya Önder, ou  Erol Dora, le premier député chrétien syriaque à siéger dans une Assemblée depuis la fondation de la République turque.

Des élus en prison préventive  n’ont pas été autorisés à y  siéger, et une condamnation opportune avait donné le siège remporté haut la main par Hatip Dicle à Diyarbakir à une députée AKP. Mais la voix du mouvement kurde  pouvait commencer à se faire entendre à Ankara,  au cœur de la République .

Au moins autant qu’une ouverture à la gauche turque, c’est ce double mouvement de réconciliation entre Kurdes et d’ouverture  à  l’espace national où les Kurdes sont implantés,  qu’a sans doute su incarner et porter  Selahattin Demirtas.

S’il est sans doute  devenu le nouveau  leader de la gauche en Turquie, ce qui reste à confirmer, il est en tout cas bien  devenu le « super leader » des Kurdes (et des minorités).

J’ignore si c’était ou non le candidat favori de l’autre leader des Kurdes, Abdullah Öcalan ou  si ce choix lui a été imposé par « le Parti » (et Qandil), où beaucoup craignaient que le HDP ne devienne un parti turco kurde (c’est à dire dominé par la gauche turque). Ce qui est certain c’est que le parti kurde, au sein duquel pendant longtemps la (très) stricte discipline de parti primait  sur les individualités et où  la seule personnalité autorisée à  s’affirmer  (à rayonner plutôt) était son fondateur  Abdullah Öcalan,  devient un parti moderne. Cette évolution est  la conséquence logique de  la sortie du parti kurde de la semi clandestinité.

Est-ce que « le patron des Kurdes », comme disait une gamine de Rennes,  qui n’a pas de dauphin (et ni femme, ni neveu pour le seconder) acceptera ce partage de leadership ?  Après tout la  bi-présidence est devenue un mode de gouvernance au sein du BDP. D’ordinaire avec un(e) représentant(e) des deux sexes, mais il peut bien y avoir quelques entorses. (Possible par contre  qu’il aurait préféré  partager la tâche avec un(e) « moins kurde » que lui  ).

Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van
Selahattin Demirtas et Bekir Kaya, maire de Van

Et au  sein d’une  génération, qui comme Selahattin Demirtas,  était encore enfant lors du coup d’Etat de 1980 et à peine adolescent en 1984,  d’autres  personnalités fortes émergent et  s’affirment à la tête de certaines grandes municipalités, comme Bekir Kaya à Van.

 

« Au BDP, on vote pour le parti, si le parti te présentait, tu serais élue » me disait une copine de Diyarbakir avant les élections du 30 Mars. A Hakkari,  j’avais peut-être  une petite chance d’être élue (ce sera peut-être différent aux prochaines municipales). Mais à Van, j’aurais sûrement fait les beaux jours du candidat AKP.  Comme ça au moins la ville de Van est bien gérée.

Selaahttin Demirtas,  député de Hakkari
Selahttin Demirtas, député de Hakkari

Cette génération qui a commencé à militer en pleine  guerre sale ,  est souvent plus méfiante vis à vis de la gauche turque. Non sans quelque raison. C’est tout juste si  certains intellectuels de gauche turcs « pro kurdes » ne les qualifiaient pas de « vendus à l’ AKP » et de fossoyeurs de la démocratie,  il y a quelques semaines encore.

Peu  après la désignation de Demirtas comme candidat du HDP à la présidentielle, la journaliste turque « pro kurde »  Nuray Mert le qualifiait de « candidat faible », qui selon elle aurait été imposé à Öcalan par l’AKP Elle ne dit pas si Riza Turmen (député CHP d’Izmir)  était  le « candidat fort » qu’Apo  aurait préféré . Elle, c’est probable. Mais les Kurdes de Mus auraient certainement  continué à voter Erdogan.

 

 

 

 

Fethiye : la charmante station balnéaire et ses jolis loups lyncheurs de Kurdes

Fethiye ölüdeniz

Pour le touriste turc ou étranger,la petite ville de Fethiye sur la mer Egée évoque vacances ensoleillées, baignade dans les eaux turquoises d’ Ölüdeniz, superbes tombeaux lyciens et accueil alla turca, c’est à dire chaleureux.

Fethiye lyncheurs extrême droite

Mais ça c’est pour la belle image. Chaleureux,  l’accueil ne l’est pas pour tous. Une partie de ses  habitants qui pourtant sont presque tous aussi venus d’ailleurs, n’apprécient pas que certains de leurs  compatriotes de l’est du pays aient choisi eux aussi de s’y installer pour y gagner leur vie. La municipalité y est MHP, c’est à dire d’extrême droite.

Et c’est ainsi qu’une bande qui a fini par atteindre le millier de lyncheurs bénéficiant du  soutien actif de la municipalité a décidé d’empêcher le HDP (parti démocratique du peuple) d’ouvrir une permanence électorale en vue des élections municipales du 30 mars prochain. Le HDP, c’est le BDP – le parti kurde- ayant fait une alliance avec un groupe de partis de gauche turcs, destinée notamment à attirer une partie de l’électorat  alévi.  Il représente donc tous ceux que l’extrême droite turque  exècre (les trois K de Kurde, Kizilbas – alévi, Kommunist). Sirri Süreyya Önder, l’icône du parti, est aussi un actif artisan du processus de paix entamé avec le PKK et un des   interlocuteurs privilégiés d’Ocalan, le leader du PKK emprisonné, synonyme pour eux du mal absolu. Il n’était pas question que ce parti de « traîtres » ouvre une permanence en terre  « vraie turque »!

Dimanche 9 mars, plusieurs centaines de braves jeunes gens survoltés, si assurés de leur bon droit qu’ils se filmaient à visage découvert avec leurs téléphones portables,  s’étaient donc rassemblés pour l’empêcher à tout prix. Un rassemblement qui n’aurait  rien eu  de spontanée. Selon des responsables du HDP cela faisait plus d’une semaine que des appels au lynchage  étaient lancés via les réseaux sociaux.  Et comme on le voit sur la vidéo, les forces de police, plutôt  promptes à réagir ces derniers temps pourtant, se sont contentés d’assister au caillassage et à la tentative d’assaut de la permanence HDP par d’intrépides lyncheurs qui avaient réussi sans trop difficultés à franchir le barrage anti émeute.

Il est possible que la police  ait été débordée (alors que les autorités devaient quand même s’y attendre)  ou que le seul TOMA de la petite ville était en panne, mais aucun jet de flotte n’est venu doucher leur intrépidité. Dernièrement à Ankara,  des étudiants d’un cours privé (dershane) qui se contentaient de regarder une manifestation d’une fenêtre  avaient eu le droit à une bonne douche glacée.

 

C’est le maire qui s’en est chargé, selon un article de Today’s Zaman d’habitude moins complaisant avec l’extrême droite. En effet selon le quotidien ce serait pour les calmer et non pour les satisfaire qu’il a accédé à leur irrésistible désir de faire disparaître le trouble à l’ordre public et l’insulte à leur grande sensibilité que représente le panneau du HDP . Pour cela il a utilisé les grands moyens et fait venir les pompiers avec leur échelle. Le panneau  a été détaché par un policier, aidé apparemment de pompiers (pas évident sur la vidéo de distinguer les uniformes) et remplacé par un  drapeau turc sous les hurlements rageurs de la horde, qui saluait cette héroïque action en entamant l’hymne national turc. La république de Fethiye était sauvée !

Évidemment, cela n’a rien calmé du tout. Avertis de cette grande victoire des centaines de sympathisants ont afflué de la ville ou des districts voisins et n’ayant plus de panneau honni à décrocher ni de vitres de permanence à fracasser  s’en sont pris aux commerces appartenant à des Kurdes. Plusieurs dizaines de familles kurdes  auraient choisi de fuir  la ville pendant la nuit. Les affrontements entre assaillants et  les forces de police, venues en renfort des districts voisins, ont duré une partie de la nuit. Le lendemain, 28 personnes étaient arrêtées. (trop tôt pour savoir  combien seront incarcérées et combien seront libérés les jours suivant comme l’avaient été tous les lyncheurs d’une famille kurde alévie à Malatya )

Mais lundi  c’est à Terkidag qu’un camion électoral du HDP était alors  à son tour caillassé.

Les campagnes du parti pro kurde ne sont jamais faciles dans l’ouest du pays, les sympathisants de l’extrême droite n’arrivant pas  à avaler qu’un parti représentant la branche légale du PKK puisse être autorisé  et le faisant savoir.  Mais en cette période particulièrement tourmentée de lutte acharnée au sein de l’état entre la cemaat (communauté)  Gülen et l’AKP de Recep Tayyip Erdogan , c’est pire que jamais. Le  HDP déplore une vingtaine d’agressions depuis le début de la campagne électorale. Les faits les plus violents ont eu pour théâtre  Urla (où plusieurs militants ont été blessés mais où personne n’avait ensuite été interpellé) une autre station balnéaire de la mer Egée, près d’Izmir à Ordu sur la Mer Noire  et à Aksaray.  Mais dans la charmante Fethiye, un degré supplémentaire a été franchi : cette fois ce n’est plus seulement à un parti que ces charmantes personnes s’en sont prises, ce sont leurs concitoyens kurdes qu’ils ont décidé de chasser de ce qu’ils considèrent « être leur terre ».

Mais « Fetiye n’est pas la propriété de vos pères ! » leur a lancé Sebahattin Demirtas, le (vice) président du BDP, qui demande à son électorat de résister à  ces provocations et de ne pas y tomber.

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Parmi cette horde haineuse le journal Hürriyet a repéré un supporter du club de football Fenerbahçe, qui portait un tee-shirt de son club sur lequel était inscrit le nom de Ali Ismail Korkmaz, un jeune manifestant alévi mort après avoir été roué de coups par des policiers aidés d’amoureux de l’ordre  de son genre, lors des émeutes de Gezi. Il était lui aussi sympathisant du club qui  en a fait depuis une  icône et un symbole des tracasseries  judiciaires dont le club estime à juste titre ou non être victime.

« C’est ça l’hommage  à Gezi ? » interroge le quotidien. Mais il est très probable qu’ils aient aussi participé à Gezi, tous ces gens là. Même s’il n’y a pas du avoir beaucoup de victimes dans les rangs de cette composante de Gezi.

Aujourd’hui c’est Berkin Elvan un garçon de 15 ans qui vient de mourir des suites de blessures infligées par une bonbonne de gaz lacrymogène qui l’avait visé à la tête lors des émeutes de Gezi, dans le quartier d’Okmeydan à Istanbul (il est  probable que lui aussi était alévi, comme les autres tués.). La police cette fois n’a pas hésité à asperger de gaz lacrymogènes la foule, il est vrai certainement moins vindicative,  qui s’était rassemblée devant l’hôpital où il est décédé ce matin.

Tout cela n’augure rien de bon, d’autant que la  classe politique tarde bien à réagir. Pour le moment seul le CHP par la voix de son député kurde Sezgin Tanrikulu a dénoncé les agressions  dont est l’objet le parti « kurdo -turc ». Devlet Bahçeli le leader du MHP qui avait fait preuve de sagesse politique pourtant en évitant de mettre de l’huile sur le feu quand un militant de son parti avait été tué lors de l’ouverture d’une permanence MHP à Istanbul le mois dernier (assassinat resté mystérieux) est peut-être débordé sur son extrême droite. Quant à l’AKP, il doit être soucieux de ne pas déplaire à un électorat  tenté par un vote  protestataire  vers l’extrême droite, après les accusations de vaste corruption dont il est l’objet.

Le MHP risque bien en effet d’être le principal bénéficiaire de toutes ces turbulences lors des prochains scrutins.  De la même façon qu’après le mouvement « Occupy Wallstreet » c’est l’ultra réactionnaire  Tea party qui a émergé aux USA, il est à craindre qu’en Turquie on assiste à une flambée  réactionnaire, très éloignée  elle aussi de l’esprit qui animait le cœur du mouvement Gezi à Taksim. En attendant un sursaut démocratique et la naissance enfin d’un véritable parti de gauche démocrate, qui reste toujours envisageable, même si pour l’avenir proche la plupart des observateurs sont très inquiets. Tous ces événements ont un fâcheux relent des années 90.

Mais cela m’étonnerait que  la toute récente  remise en liberté de prévenus parmi lesquelles celles de charmantes personnes comme  les assassins et tortionnaires de 3 missionnaires chrétiens pris pourtant sur les faits à Malatya (dénoncée comme un scandale par le président Gül -ouf !) , du principal accusé dans l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink, de l’assassin d’un juge du conseil constitutionnel pris lui aussi sur le fait  ou de l’ultra nationaliste avocat  Kerinçsiz qui s’était fait une spécialité de traîner devant les tribunaux tous ceux dont il estimait l’idéologie déviante, contribue à apaiser les tensions….même si les juges qui les ont remis en liberté assurent qu’ils porteront un bracelet électronique.

En effet, au moment où j’écris ces lignes les médias turcs annoncent que des coups de feu ont été tirés au tribunal de Caglayan à Istanbul . 4 personnes ont été blessées. Un joli printemps s’annonce pour les provocateurs de tous crins que les procès Ergenekon quelque soit leurs manquements graves avaient mis en sourdine.