20 ans plus tard : les Alévis commémorent le massacre de l’hôtel Madimak

 

Le  2 juillet,  les Alévis  étaient des dizaines de milliers à avoir fait le déplacement jusqu’à Sivas, où il y a 20 ans exactement, une foule haineuse mettait le feu à l’hôtel Madimak, où se tenait un festival alévi. 35 personnes seront victimes de l’incendie auquel cette même foule assistait hystérique. 2 assaillants ont aussi péri (je présume parmi ceux qui entraient par les vitres de l’hôtel encore fumant )

Une cérémonie qui s’est déroulée sous haute sécurité. Mais cette fois les forces de l’ordre ont rapidement accepté que la manifestation approche jusqu’à l’ancien hôtel (transformé depuis peu en musée de la science et de la culture (sic))  où seules les familles et quelques officiels ont été autorisés à pénétrer.  Certains ont refusé de le faire, pour protester contre la liste où figure les noms des  2 assaillants morts eux aussi dans l’incendie. La  femme du grand musicien Hasret Gültekin a  refusé d’entrer.

Et elle a annoncé qu’elle refuserait de le faire tant que l’hôtel Madimak ne sera pas transformé en musée de la honte, une demande exigée depuis 20 ans par les Alévis, et à laquelle la fondation de ce musée de la culture et de la science a été une fausse réponse. L’ajout à la liste des victimes des noms des 2 assaillants en est la preuve. Et ce n’est pas par hasard si Recep Tayyip Erdogan avait déclaré que des Sunnites  aussi avaient été tués à Sivas. Ce n’est pas faux,  deux employés de l’hôtel étaient aussi victimes des fous furieux incendiaires, ainsi je crois que plusieurs intellectuels de gauche. Ce qui est faux par contre est de prétendre que les Alévis n’étaient pas ciblés.

La veille de la commémoration c’est Egemen Bagis qui a reprenait  ce discours.

20 ans plus tard les familles des victimes  n’ont pas obtenu justice.  L’année dernière le procès était clos pour cause de prescription (voir le billet que j’avais rédigé alors).

Les autorités de l’époque n’ont jamais eu à  répondre de leur responsabilités, notamment madame Tansu Ciller, qui dirigeait alors le gouvernement et avait refusé de mobiliser les forces de l’ordre pour empêcher cette tuerie. Alors que l’incendie se propageait dans l’hôtel elle affirmait à la TV que les citoyens rassemblés devant l’hôtel Madimak étaient de très braves gens et que tout allait bien pour eux  !

 

Des foules se sont rassemblées  partout ailleurs en Turquie, comme à Istanbul dans le quartier de Kadiköy ou à Gazi (10 000 personnes).  Apparemment seules les bannières des fédérations alévies y étaient brandies. Je présume pour éviter toute récupération politique et ménager les différentes sensibilités.

Les slogans anti gouvernementaux s’y faisaient aussi entendre, alors que la communauté alévie se sent particulièrement fragilisée depuis que   les violences  en Syrie  ont évolué vers ce qui ressemble à une guerre civile. Les Alévis sont en effet culturellement   proches des Alaouites syriens  (et Arabes de la région d’Hatay). Et le moins qu’on puisse dire est que les autorités ne font rien pour les rassurer.

 

Et ce n’est certainement pas le   nom choisi pour le  3ème pont sur le Bosphore, celui de Yavuz Sultan Selim, connu comme massacreur d’Alévis (bataille de Caldiran) , révélé   la veille des événements de Gezi qui pourrait le faire.

 

Massacre de l’hôtel Madimak (suite et commentaire de lecteur)

Une fois de plus la modération du Monde a utilisé les cisailles  et supprimé un commentaire sans bien sûr me consulter, et sans qu’il me soit possible de comprendre ce qui a bien pu heurter la sensibilité du cisailleur ! Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt d’écrire un blog sans convivialité et échanges avec les lecteurs. Cette manie de supprimer de façon autoritaire certains commentaires est vraiment insupportable.  Et d’autant plus quand il s’agit d’un commentateur turc qui prend la peine de rédiger un aussi long commentaire dans un aussi bon français.

Je reproduis donc ici  le commentaire que j’ai reçu de monsieur Ersan Arsever avec toutes mes excuses pour cet acte indélicat que je n’approuve pas. Et j’ espère  qu’il suscitera de nouveaux commentaires…

« S’il vous plait donner des informations correctes.
1- Il y a eu 33  victimes parmi les invités de l’Association culturel de Pir Sultan Abdal dans ce massacre. 2 autres victimes étaient des employés de hôtels.  2 des manifestants qui ont mis le feu à l’hôtel sont mort aussi. J’ai beaucoup de peines de les compter parmi les victimes. 51 autres personnes ont échappées à l’incendie avec des blessures plus ou moins importantes. Certaines ont faillie être lynchées par des manifestants lançant des slogans
2- Toutes les victimes n’étaient pas des Alévis. Parmi eux il y avaient 17 sunnites et une journaliste néerlandaise (j’ignore sa croyance religieuse). Les invités de la fête de Pir Sultant Abdal étaient plutôt des intellectuels de gauche, des poètes ou des chanteurs. Même si Pir Sultan Abdal était un grand poète Alévi, il était aussi célèbre comme dirigeant d’une révolte contre les Ottomans. Donc considéré comme un symbole de la révolte contre l’autorité princière et contre le Charia. Les manifestants ne se sont pas trompé en criant «la République est née ici, elle va mourir ici» ou «Vive le Charia».

Par ailleurs  je regrette vivement que vous n’écrivait pas un seul mot du refus du tribunal de considérer ces événement comme «Crime contre l’humanité». q
Autre regret : M.Selahattin Demirtas, le co-président du BDP pro-kurde aurai dû s’abstenir de faire un  parallèle entre le massacre des Alévis de l’hôtel Madimak et celui des 34  jeunes contrebandiers kurdes  d’Uludere. Le massacre des intellectuels de gauche dont certaines étaient des Alévis était un crime organisé par les radicaux islamistes de l’«État profond» tandis que la mort des jeunes contrebandiers kurde une «erreur» (plus que probablement volontaire) d’information de nos allier (?) Américaine pour servir leur intérêt. Avec la démagogie on ne peut faire un politique à longue terme.

Notre cause est juste et noble: mais il ne faut pas la discréditer avec des erreurs et des politiques démagogiques.
Avec mes salutations »

Et ICI le lien vers le billet que j’avais rédigé en mars sur la clôture du procès.

Pas de gaz lacrymogènes à Sivas pour le 19 ème anniversaire du massacre des Alévis de l’hôtel Madimak

L’année dernière, le gouverneur de Sivas avait interdit l’approche de l’hôtel Madimak aux manifestants venus commémorer le massacre  du 2 juillet 1993 . Ceux qui avaient voulu braver l’interdiction avaient été copieusement arrosés de gaz lacrymogènes. Les forces de l’ordre s’étaient montrées plus promptes à défendre l’accès à l’hôtel que 18 ans plus tôt. 37 personnes, toutes alévies hormis 2 assaillants,   venues pour le  festival alévi Pir Sultan Abdal  avaient péri dans l’incendie criminel de cet hôtel, devant lequel une foule haineuse s’était massée, condamnant à mort une partie de  ses occupants. Il y aura 51 survivants, dont le poète Aziz Nesin, traducteur du Salman Rushdie dont la présence à ce festival avait été le prétexte à cette explosion de haine  très peu spontanée.

 

Cette année encore 2000 policiers étaient envoyés en renfort dans la province en prévision de cette manifestation.  Mais cette fois la commémoration prenait un cours différent.

D’abord   pour la première fois,  une cérémonie officielle était organisée à Sivas.  Une délégation à laquelle participaient Ali Kolat le gouverneur de la province, Doğan Ürgüp  le maire (BBP – un petit parti de la mouvance extrême droite) et Yusuf Şahin le mufti de la ville ainsi que  le chef de la police  s’est donc  rendue à l’hôtel Madimak, transformé il y a peu en un centre de la science et de la culture. Le maire de la ville a appelé à ce que la lumière soit faite sur  les vrais investigateurs de ce massacre.

Les familles des victimes prenaient quant à elles la tête d’un autre cortège qui a rassemblé des dizaines de milliers de personnes venues de toute la Turquie à l’appel de la fédération alévie Bektashi.  Des dizaines d’associations représentatives de la société civile  y prenaient part, ainsi que des représentants de l’opposition politique. Les  députés  du CHP, dont le dirigeant Kemal Kiliçdaroglu  est lui-même alévi, étaient en nombre bien sûr,  comme Kamer Genç et Hüseyin Aygun députés de Dersim ou la chanteuse Sabahat Akkiraz, députée d’Istanbul, tous trois alévis ou encore Sezgin Tanrikulu, député d’Istanbul et ancien président du barreau de Diyarbakir. Une partie des députés du BDP assistaient à l’ouverture du procès de Silivri, le second grand procès dit du « KCK » à Istanbul. Mais  Selahattin Demirtas, le co-président du BDP était à Sivas où il a  établi un  parallèle entre le massacre des Alévis de l’hôtel Madimak et celui des 34  jeunes contrebandiers kurdes  d’Uludere, abattus par l’aviation turque en décembre dernier.

Idriss Naim Sahin, le ministre de l’intérieur aurait  de nouveau  donné l’ordre d’interdire au cortège de passer devant l’hôtel Madimak, rapporte Hürriyet Today’s, et un cordon de police bloquait à la rue où il se situe. Les affrontements  de l’été dernier, ou de mars, quand des manifestations de protestations avaient suivi l’annonce de la clôture du procès des responsables (enfin ceux reconnus par la justice) de la tuerie – risquaient bien de se reproduire.

Cette fois, heureusement les pourparlers entre organisateurs et le gouverneur ont abouti et le cortège a finalement été autorisé à passer devant l’hôtel dans lequel  seuls les parents des victimes étaient autorisés à pénétrer.  On imagine l’étrange message , si le gouverneur et le chef de la police avaient lancé les forces anti- émeutes contre le cortège conduit par les parents de ceux en hommage desquels  ils venaient de déposer des gerbes de fleurs, à l’endroit  même où il leur était interdit de se rendre, comme si c’était les Alévis qui avaient allumé l’incendie de l’hôtel !

D’autant que l’année prochaine, il est probable que le vingtième anniversaire du massacre de Madimak, le dernier après la série de massacres d’ Alévis de la fin des années 70, donnent lieu à de grandes mobilisations alévies, en Turquie et en Europe. La foule sera sans doute  encore plus nombreuse à se réunir le 2 juillet 2013 à Sivas.

 

Et votre père à vous, il n’a jamais péri brûlé ? Hôtel Madimak Sivas 1993 – 2012

« Et votre père à vous, il n’a jamais péri brûlé ? » C’est la question posée en Juillet dernier  , dans une lettre ouverte,  par Zeynep Altiok dont le père Metin faisait partie des  35 victimes de l’hôtel Madimak.

Le 13 mars 2012 restera un jour sombre pour les Alévis de Turquie et pour tous ceux qui espéraient que  ce qu’on y nomme l’état profond ait un jour à rendre compte de ses exactions. Ce jour là, un  tribunal d’Ankara a décrété qu’il y avait désormais  prescription pour plusieurs personnes inculpées dans l’incendie de l’hôtel Madimak. Le 2 juillet 1993 de 33  artistes et intellectuels alévis (ainsi que de 2 membres du personnel de l’hôtel) rassemblés pour un festival ont péri  dans l’incendie criminel  de leur hôtel à Sivas.

19 ans n’auront pas donc pas suffit pour établir les responsabilités de ce massacre qui n’avait pourtant de toute évidence rien de spontané et auquel une foule haineuse a assisté. Foule dans laquelle le signe du loup (gris), celui de la très extrême droite turque était brandi. Une haine que la  présence d’Aziz Nesin, un écrivain alévi, traducteur des Versets Sataniques  ne peut à elle seule expliquer, même si certaines mosquées de la ville avaient chauffé leur public  à blanc  pendant la grande prière du vendredi.

C’est surtout la très molle et très tardive réponse des forces de l’ordre qui a permis  ce massacre . Erdal Inönü ( SHP, social démocrate), vice premier ministre de l’époque, qui suivait d’Ankara les événements par téléphone, a eu beau alerter l’armée, l’unité de gendarmerie envoyée sur les lieux était insuffisante pour disperser la foule qui assiégeait l’hôtel. Et où étaient les pompiers de la ville ? L’hôtel Madimak a brûlé pendant plusieurs heures.

Quant à Tansu Ciller qui dirigeait le gouvernement, sa première réaction a été de minimiser les faits. Elle n’assistera pas aux funérailles des victimes. Et surtout  elle aurait demandé que les forces de l’ordre n’interviennent pas quand la foule a commencé à affluer autour de l’hôtel (motif, ces gens auraient pu s’en prendre à un village alévi) selon un témoin de l’époque.

Temel Karamollaoğlu,  qui était le maire (Refah) de la ville rapporte dans Todays Zaman, qu’on a trouvé des balles dans le corps de certaines victimes ( ce que j’ignorais) , ce qui n’a donné  lieu à aucune investigation selon lui . Il indique aussi, que deux jours avant les faits , des membres de la communauté ultra religieuse des Azcimendi avaient étrangement débarqué à Sivas. Enfin, il rappelle  que si  les forces de l’ordre ont été bien absentes pour secourir les assiégés, il y avait par contre une cérémonie militaire dans la ville ce jour là. Plusieurs milliers de membres de leurs familles étaient venus pour l’occasion. Il formule l’hypothèse que certains d’eux pouvaient aussi se trouver dans la foule des assiégeants. Persuadé, comme beaucoup , que ce massacre était orchestré, il pense que l’objectif était de créer un conflit entre Sunnites et Alévis dans la province. Et il reconnaît que si cela n’a pas dégénéré en conflit ouvert, l’incendie de l’hôtel Madimak  y a crée des tensions entre Sunnites / Alévis.

Mais aucune investigation n’a été ouverte sur le rôle des autorités.

Certes, les peines ensuite prononcées ont été extrêmement sévères :  37 personnes ont été condamnées à la peine capitale. Une peine commuée en prison à perpétuité lorsque la Turquie a renoncé à appliquer la peine de mort. Mais l’annonce de la  prescription est une aubaine pour  certains :  Şevket Erdoğan, Köksal Koçak, İhsan Çakmak, Hakan Karaca, Yılmaz Bağ, Necmi Karaömeroğlu  et  Erçakmak qui bien que condamnés  à cette peine capitale,  ont pu  échapper  à la justice : Et sans avoir besoin de se faire discrets !

Ainsi,  en juillet dernier, les médias turcs ont révélé  qu’ Erçakmak – qu’on imaginait en fuite à l’étranger –  venait d’être enterré dans son village de la province de Sivas. Or il s’avère qu’entretemps il avait accompli son service militaire (en 1997) s’était  marié dans son village d’ Altınyayla (en 1999),  et avait obtenu un permis de conduire en 2000 ! Bref aucune autorité, ni  aucun pouvoir en place ne l’a inquiété.  De même Yılmaz Bağ, dont la mort a été déclarée le 25 décembre 2006  avait pu se  marier en toute tranquillité  14 jours après l’incendie de l’hôtel, et  ce alors qu’il était sensé être activement recherché.

Quant à ceux qui ont été coffrés, certains ont apparemment bénéficié d’un traitement de faveur au sein de leur prison. La femme d’un des condamnée  est tombée enceinte alors que son époux était sous les verrous, rapporte aussi Todays Zaman (et qu’on se rassure pour son « honneur », des tests ADN – dont l’article ne dit pas qui les a ordonnés – auraient prouvé qu’il était bien le géniteur).

Evidemment c’est une foule en colère, mais nettement moins haineuse que celle qui se réjouissait de voir flamber l’hôtel Madimak et ses occupants, qui  attendait sans illusion les conclusions du tribunal,  le 13 mars à Ankara, réclamant que ce crime soit requalifié en « crime contre l’humanité » . Raquel Dink, la femme de Hrant Dink, dont le procès des assassins  a lui aussi tourné à la farce, était parmi les manifestants. Mais cette fois les forces de l’ordre avaient répondu présentes. Comme à Sivas le 2 juillet 2010 ou à Maras  l’été dernier, les manifestants  ont été copieusement arrosés de gaz lacrymogènes et par les camions à eau. Et la manifestation a tourné à l’affrontement.

Kemal Kiliçdaroglu, le leader de l’opposition CHP , lui-même alévi  s’est emporté contre l’AKP, qu’il accuse d’avoir protégé les vrais responsables du massacre de  Sivas, relevant que plusieurs  avocats des condamnés  siègent en tant que députés AKP. Les pires assassins ont le droit à être défendus et il est  dangereux de confondre l’accusé et son avocat . Mais   les conclusions  de ce procès, après celui des assassins de  Hrant Dink et de celui des protagonistes du scandale de  Semdinli (un mort) montrent que malgré ses centaines d’incarcérations,  le procès Ergenekon,  qui bénéficie de tout le soutien de Recep Tayyip Erdogan, n’est pas devenu celui de l’Etat profond. Quelque soit le pouvoir en place, certains  bénéficient  toujours d’une grande mansuétude  de la justice et de solides complicités près de ceux chargés de les poursuivre,  tandis  que pour d’autres elle continue à avoir le bras extrêmement lourd.

Il faut dire aussi que Deniz Baykal, le prédécesseur de Kemal Kiliçdaroglu à la tête du principal parti d’opposition ,  paraissait plus soucieux  de défendre l’etablishment , que de veiller à la bonne marche du procès des assassins de l’hôtel Madimak  (ou de celui de Hrant Dink, dont pas plus que les responsables AKP,  il n’avait  daigné assister aux funérailles que des dizaines de milliers de personnes avaient suivies. ).

J’ignore si c’est toujours le cas (les lecteurs alévis de ce blog peuvent peut-être nous éclairer sur ce point), mais dans toutes les  Cemevis où je me suis rendue, d’immenses  photos de ceux qui sont devenus les martyrs de l’hôtel Madimak (beaucoup de jeunes parmi ceux qui ont péris)  sont affichées. Rares doivent être les Alévis, même très jeunes, pour lesquels ces dizaines  de  visages ne sont pas devenus  familiers.   La clôture du procès de leurs assassins  et l’annonce que certains d’entre eux, qui déjà n’auraient jamais du pouvoir échapper à la justice,  vont pouvoir continuer à dormir tranquilles, et en toute légalité dorénavant , risque de faire monter la colère des  Alévis, déjà pas mal remontés contre  le pouvoir actuel. Et ça ne rassure pas non plus  tous ceux qui espèrent voir leur pays se démocratiser.

D’autant qu’alors que le président Abdullah Gül avait déclaré regretter l’issue de ce jugement (comme après le procès Dink), Recep Tayyip Erdogan a réservé ses critiques pour  ceux…qui manifestaient leur colère et sa compassion aux filles de condamnés – qui  se seraint plaintes  à lui à Sivas, assurant que leurs pères étaient innocents, apprend-on aujourd’hui (16 mars) dans Hurriyet Today.  Aucune raison de se fâcher comme ça  puisque seuls 5 accusés échapperaient ainsi à la justice,  aurait-il  estimé … –Today’s Zaman ajoute qu’il aurait dit « alors que le procès continue », ce qui nuance un peu le propos) .Un commentaire qui comme celui de Tansu Ciller en 1993, doit faire plaisir aux nationalistes de Sivas, où on a  voté à 63% AKP aux dernières législatives (et que l’ultra nationaliste BBP l’avait emporté aux dernières municipales).

 

Ceke, Ceke joué par  Hasret Gültekin , assassiné à Sivas le 2 juillet 1993

 

 

 

 

 

 

 

Alévis de Dersim, Corum, Malatya, Maras, Sivas , Gazi, et les prières des mères des « martyrs ».

Je soupçonne un peu Recep Tayyip Erdogan de considérer la scène politique comme un terrain de football, où il serait le capitaine d’une équipe préférant  gagner à tout prix au beau jeu. Il doit être ravi du coup qu’il vient d’asséner au camp adverse, le parti républicain du peuple (CHP) en s’excusant au nom de l’État turc,  pour les  terribles massacres commis  dans la province kurde alévie  de Dersim, turquifiée  en Tunceli (Main de Bronze) pour glorifier les massacres  et la déportation de dizaine de milliers de civils en 1937- 38, une époque où le CHP était le parti unique en Turquie.

Que le chef du gouvernement de Turquie soit sincère ou non en prononçant ces excuses n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui est sûr c’est qu’ en attrapant ainsi  au vol  la balle lancée par Hüseyin Aygun,  député CHP de Dersim – qui déclarait tout haut ce que  les kémalistes ne  sont  pas  tous  prêts à reconnaitre,  à savoir qu’Atatürk était responsable de ces massacres –   il était assuré de déstabiliser Kemal Kiliçdaroglu, le président du CHP, lui même dersimî et dont des dizaines de membres de la famille ont été victimes de ces massacres.

Premier Alévi à diriger un grand parti en Turquie, son autorité à la tête du parti d’Atatürk reste fragile, d’autant que son prédécesseur Deniz Baykal avait été éliminé dans des conditions obscures( pour ne pas dire mafieuses). Si le déstabiliser davantage était  le principal but recherché, il a  été atteint (pas de surprise!). Voilà Kemal Kiliçdaroglu, pour éviter – ou retarder ? –  l’implosion de son parti,  à nouveau contraint de donner l’impression de relativiser ces massacres, alors même qu’ils font partie de  l’histoire de sa propre famille. Or on sait à quel point ces massacres appartiennent à la mémoire collective dersimî.

 

C’est déjà la posture que celui qui n’était encore  que l’homme « qui monte »  au CHP avait adopté il y a exactement deux ans, lorsque  Onur Oymen ,  un autre député CHP, avait été, bien malgré lui, le premier à  briser le tabou officiel des massacres du Dersim.  Cet ultra kémaliste avait en effet provoqué un tollé, en réclamant que l’on conserve  l’esprit qui prévalait à l’époque, dans la lutte actuelle contre le PKK. En arguant qu’Atatürk s’en fichait complètement  du chagrin des mères dont les enfants étaient tués à Dersim, il reconnaissait de fait  sa responsabilité  dans cette répression , alors que pour éviter d’écorner la statue du père de la nation turque, beaucoup  préféraient faire endosser  à Ismet Inonü (son successeur) l’entière paternité de ces exactions.

Seulement, Atatürk ou non,  l’opinion publique avait été choquée par des propos d’une telle inhumanité et les médias s’étaient chargés d’expliquer  ce qui s’était passé à Dersim entre 1937 et 1937. à tous ceux qui l’ignoraient encore plus ou moins . Le  tabou tombait. Kiliçdaroglu, après  avoir demandé la démission d’Onur Oymen, s’était plié à la discipline de parti et s’était rétracté, tandis que les représentants du CHP démissionnaient en masse à Tunceli. Mais ce n’était que partie remise et le député de Bursa  avait fait partie de la première charrette exclue des instances dirigeantes du CHP, quand Kiliçdaroglu en avait pris la tête !

Cette fois encore le CHP donne l’impression d être incapable de faire l’aggiornamento qui le transformerait en  parti d’opposition moderne et réellement social démocrate, ce qui exige de pouvoir se confronter avec  sa propre histoire.  Et sur son blog Sami Kiliç a beau jeu de relever la schizophrénie des Alévis, base de l’électorat CHP, adorateurs selon lui de leur bourreau, en oubliant juste un peu d’en rechercher les causes et surtout de remarquer qu’il n’y a pas que les Alévis a être frappés de schizophrénie en Turquie.

S’excuser pour les fautes commises par les autres, ce n’est quand même pas trop difficile. Jacques Chirac avait  peut-être eu l’impression de « se grandir » quand il avait officiellement  reconnu l’implication de l’État français  dans l’holocauste juif, ce que les Français savaient dans leur écrasante majorité, romanciers, cinéastes et  manuels scolaires  ne l’ayant heureusement pas attendu . Par contre, sauf si ça m’a échappé, il n’a jamais publiquement regretté « les bruits et les odeurs  » (insupportables, du voisin arabe).

Et dernièrement sur une grande radio nationale , Valérie Pécresse, une ministre issue de son mouvement assurait sans la moindre gêne,  ignorer ce qui s’était passé le 21 octobre 1961 à Paris ! Quand on sait que c’est Maurice Papon, ancien préfet Vichyssois qui était le préfet de Paris responsable de la terrifiante répression contre une manifestation pacifique (orchestré par le FLN)  d’Algériens protestant contre le couvre feu qui leur était imposé, c’est effarant. Personnellement je finis par me demander si ces grandes repentances ne préfigurent pas parfois  une future amnésie. Faute avouée, leçon oubliée…Quant à Chirac,  on se souviendra sans doute davantage de son vote contre la peine de mort, à contrario de l’opinion dominante au sein de son parti comme  acte de  vrai courage politique.

 

Tayyip Erdogan de son côté  n’a  quand même pas pris  trop de risques, en s’excusant au nom de l’Etat, pour des exactions commises par les fondateurs du CHP ! Et il ne faut pas s’étonner  non plus, si les Dersimî qui se sont tant réjouis de l’arrivée de Kiliçdaroglu aux manettes du CHP se sentent légèrement  instrumentalisés par les uns et les autres  dans l’histoire. D’autant qu’ils n’ont pas été consultés dans l’affaire. Et que ces excuses n’ont pas été précédés de grands gestes symboliques à même de  rétablir un peu de justice. Comme restituer les corps des « meneurs » pendus malgré leur grand âge (Sehid Riza avait 89 ans!)  à leur famille (le lieu où ils ont été enterrés est resté secret jusqu’à ce jour)…Or même en admettant qu’ Erdogan aurait  le pouvoir de les retrouver , il hésiterait peut-être un peu , puisque bien sûr, tous ces chefs des grandes rebellions kurdes (alévies ou sunnites) sont devenus des héros pour tous les sympathisants du PKK et plus largement du BDP le parti légal  kurde, ennemi « à abattre » lui aussi.

Alors que les funérailles de simples combattants du PKK sont suivies par des dizaines de milliers de personnes, on imagine l’événement rouge – vert- jaune que serait le retour des corps de Sehid Riza et des siens !

Évidemment, ce ne serait pas tout à fait la même chose si dans la foulée, le chef du gouvernement AKP  s’excusait au nom de la République , pour les massacres  d’Alévis de  Malatya (avril 1978), de Maras (décembre 1978), de Corum (mai 1980),  de Sivas (juillet 1993) ou de Gazi à Istanbul dont le maire se nommait…Tayyip Erdogan, un maire pas franchement favorable à l’époque  à la construction de Cemevi (lieu de culte alévi)  dans sa municipalité  (mars 1995,). Des massacres, pour lesquels les principaux responsables n’ont jamais été vraiment inquiétés, mais dont il est établi  qu’ils n’auraient pas été possible sans la complicité des forces de l’ordre.

Certes, comme le rappelle Sami Kiliç,  Bülent Ecevit ( CHP) était aux manettes lors des massacres de Malatya et de Maras. Et Erdal Inönü (en fait à la tête du  SPD, le parti social démocrate)  –  peut-être l’ homme politique le plus honnête de l’histoire de la République turque – lors de celui de Sivas.  Mais de là à les en  rendre responsables ! L’objectif des massacres d’Alévis de la fin des années 70, à la suite desquels l’Etat d’urgence avait été déclaré sur une partie du pays,   étaient plutôt  de créer un climat de tensions propice  au Coup d’État militaire de 1980. et à la chute d’Ecevit très populaire à l’époque chez les ouvriers.  Un coup d’État, qui avait signifié l’alliance du glaive et du minaret, comme ceux qui voient  dans l’armée turque  le plus sûr garant de la laïcité oublient trop souvent. Une amnésie dont  l’AKP aussi est frappée. L’ennemi à abattre alors étaient  les 3 K de  Kurdes, Kizilbas (Alévis), Komunist…Bref Dersim était l’ennemi parfait, à nouveau ! …et  la mosquée l’alliée  trouvée.

Une des mesures prises par les militaires avaient été d’imposer des cours de religion (sunnite évidemment! )  dans les écoles de la République, dont seuls les quelques rares Chrétiens qui les fréquentent avaient été dispensés. Surtout pas les Alévis. (et dans le quartier alévi de ma copine Zeynep à Malatya, la mosquée où personne n’entre jamais prier, mais dont l’appel hurlé à la prière me réveille chaque matin en sursaut, est un souvenir du  Coup d’Etat….)

 

C’est plutôt la main de l’Etat profond (derin devlet) et de son allié, l’extrême droite turque,  que l’on trouve derrière les  massacres  d’Alévis des dernières décennies. Cela étant si le CHP est tiraillé entre un courant social démocrate et un  courant ultra kémaliste autoritaire, le mouvement musulman  ne l’est pas moins entre un courant musulman démocrate et un courant islamo nationaliste tout aussi autoritaire,  dont les idéaux ne diffèrent pas beaucoup de ceux qui massacraient les Alévis à Maras (ou les laissaient faire) , ou hurlaient de plaisir en regardant les participants à une rencontre  alévie (Pir Sultan Abdal)  brûler vivants dans l’incendie criminel  de  l’hôtel Madimak à Sivas. 37 personnes sont mortes dans l’incendie de l’hôtel Madimak (intellectuels, artistes, ou jeunes danseurs et danseuses de Semah). Le plus jeune Koray Kaya avait 12 ans.

 

Les adeptes de la synthèse turco sunnite, ne se limitent pas aux  ultra kémalistes. Ce serait trop simple.  Or c’est à ce deuxième courant que Tayyip Erdogan donne de plus en plus de  gages ces derniers temps. Et pas sûr qu’aller remuer ce qui s’est passé à Sivas, Maras, ou Malatya, provinces que les Alévis ont fui en masse dans les années 70 – 80 et  où l’AKP fait des scores très élevés, serait aussi aisé que  dénoncer les massacres du Dersim. En tout cas  le 2 juillet dernier le gouverneur de  Sivas  avait interdit toute commémoration de l’assassinat collectif  et  des manifestants qui voulaient accrocher une bannière sur l’hôtel  Madimak ont été repoussés par la police à coups de gaz lacrymogènes. (… police qui 17 ans plus tôt laissait faire les assassins et ceux qui les acclamaient en faisant le signe du loup). Pour éviter de déranger  les braves gens, probablement.

D’ailleurs même lorsque Tayyip Erdogan   avait adopté  une posture de grand réconciliateur de la nation déchirée, comme il l’avait fait en rappelant que les larmes des mères( de combattants tués) de  Tokat sont les mêmes que celles des mères d’Hakkari, il n’avait pas pu s’empêcher d’ajouter que leurs prières sont les mêmes. Oubliant  le chagrin des mères alévies, dont les prières ne sont pas celles des sunnites., ce qui n’est pas tout à fait un hasard.

Même chose d’ailleurs  du côté de l’armée « rempart de la laïcité » : /2009/09/15/pas-de-funerailles-alevies-quand-on-meurt-en-soldat/

L’été dernier je demandais à un ami alévi de Malatya, si des Sunnites aussi s’approvisionnaient dans son épicerie. Il m’avait répondu que c’était rare : « Nous, Kurdes et Alévis,  ils nous détestent. C’est comme ça depuis 4 siècles et ça sera toujours comme ça« .  Il noircissait évidemment le tableau, mais la méfiance des Alévis vis à vis du mouvement musulman  a des causes profondes, que des excuses pour les massacres de Dersim surtout comme elles ont été présentées, ne suffiront sûrement pas à apaiser.

Possible que comme le pensent  certains éditorialistes, elles  ne sont qu’un commencement qui  annoncent un changement radical de la conception de la nation – et que  la prochaine constitution devrait entériner. L’accès  aux archives militaires  de l’époque (qui devrait être suivi d’autres)  qui va certainement être facilité pour les chercheurs ,  va permettre en tout cas aux citoyens du pays de s’approprier leur histoire et d’ en finir peut-être  avec une histoire officielle , ses « brigands », ses « traitres »,  « ses ennemis perfides » et ses tabous. Une histoire officielle déjà bien battue en brèche, sinon Erdogan n’aurait jamais pu présenter les excuses de l’État  pour les exactions commises à Dersim.

Une  chose est sûre, plus encore peut-être que la question kurde, la question alévie est au cœur de la question d’identité en  Turquie. Et c’est une  question qui  ne traverse pas que le pays, mais toute la région.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur le Président, je voudrais vous embrasser (Tunceli)

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Pour voir la video

Depuis la visite de Turgut Ozal en 1990, aucun chef d’Etat turc ne s’était rendu dans la province de Tunceli. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas un fief AKP. La seule province du pays où la population alévie est très largement majoritaire, est kurde, alévie et de gauche non nationaliste, avec même une forte tendance extrême gauche. C’est le symbole même des trois K (Kurt, Kizilbas, Kommunist) abhorés par le coup d’Etat militaire de 1980.

La municipalité est DTP (pro-kurde). Jusqu’aux dernières élections municipales en Avril 2009, Tunceli –  de son nom non turquifié Dersim, comme le rappellent des banderoles d’accueil –  était la seule municipalité conséquente  à être dirigée par une femme en Turquie. Elle l’est toujours et depuis d’autres, surtout DTP, ont suivi son exemple.

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Pourtant, l’accueil que vient d’y recevoir Abdullah Gül a de quoi faire pâlir d’envie certains.

 Verbatim de la vidéo.

 Un écolier dans la foule :

–>Monsieur le Président! Monsieur le Président !

–>Monsieur le Président, je voudrais vous embrasser. Est-ce que je peux venir?  

(Il franchit le cordon de sécurité, suivi de quelques camarades)

–>Je peux vous embrasser ? »

(Il lui baise la main puis lui saute au cou.) Le gamin se lance ensuite dans un discours que je  n’arrive pas à entendre, mais qu’un commentaire nous décrypte. Merci à son auteur

« En fait, le petit gosse dit au Président, sauf erreur de ma part bien sur:

– il y a un sujet sur lequel nous ne voulons pas d’argent Monsieur le Président. Nous ne voulons pas de barrages pour le Munzur. Nous ne voulons pas qu’il soit porté atteinte à la nature.

Et il termine par un slogan: » que soient brisés les bras qui touchent au Munzur! »

C’est bien un petit Dersimli , ce gamin ! Gül lui demande de se calmer un peu, mais visiblement son enthousiasme et sa sincérité  lui plaisent  bien. Une interprétation est toujours risquée, mais il reconnait peut-être là une graine de vrai politique dans cet enthousiasme (certains arrivent  ensuite à dominer leur sincérité…)

 

 

C’est quand même plus sympa que des « Touche moi pas, tu me salis » -« casse toi pauvre c…  » et  autres gracieusetés.

 

Gül à Tunceli (novembre 2009)

Gül à Tunceli (novembre 2009)

 

A Tunceli , le  président turc a été  reçu dans une cemevi (maison du cem) où il a assisté à un semah, une danse rituelle alévie. Surtout il y a allumé une bougie, ce qui est encore plus porteur de sens, quand on sait ce que la bougie, qu’un veilleur éteignait si un danger s’annonçait (venant de villages sunnites voisins, furieux d’apprendre la tenue d’un cem) trimballait de fantasmes, il y a encore peu, chez certains Sunnites persuadés que les rites alévis s’accompagnaient de séquences de fornication collective.

Au début des années 90 encore, la mère d’un copain de l’île de Bozcaada, sur la mer Egée, avait poussé un « Hi hi hi , Aleviler !  » épouvanté quand je lui avais dit avoir des amis alévis en France.

A la même l’époque, le 2 juillet 1993 , à Sivas, une foule haineuse avait assisté avec une délectation de loups gris à l’incendie criminel de l’hôtel Madimak dans lequel 37 participants à une rencontre alévie ont péri. Les principaux responsables de cet acte criminel ont été jugés, mais le rôle des services de police de la ville dans cette affaire  n’a jamais été éclairci. Et les associations alévis réclament vainement que l’hôtel soit transformé en musée et que la rôtisserie (voir vidéo) qui la jouxte soit fermée.

(URL de la vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=yMgmr6UuLe4 pour ceux qui doivent bidouiller contre la censure)

 

 

Depuis les choses ont quand même pas mal changé, et les Alévis n’en sont plus à préférer cacher leur appartenance quand ils vivent dans des zones où ils sont très minoritaires. Une amie originaire de Diyarbakir me racontait que lorsqu’elle était enfant, ses parents lui avaient bien recommandé de ne jamais révéler à ses camarades de classe qu’elle était alévie. Les municipalités n’interdisent plus non plus l’ouverture de cemevi, comme l’avait fait la municipalité Refah d’Istanbul dirigé alors par… Recep Tayyip Erdogan, l’actuel chef de gouvernement, déclenchant alors des émeutes qui avaient fait 17 victimes dans le quartier de Gazi.

 

Aujourd’hui on court moins le risque de  paraître (éventuellement) suspect  à ses nouveaux voisins turcs en se déclarant Alévi originaire de Sivas,  que (sunnite) d’Hakkari. A moins de tomber sur quelques illuminés, comme cette commerçante d’Istanbul, dont la famille  vient  d’Erzincan,  qui me certifiait dernièrement  qu’il n’y avait jamais eu d’Alévis dans cette ville. Elle ne la  ne connaissait visiblement pas. Rien d’étonnant puisqu’elle ne va jamais à l’Est, où selon elle, les Kurdes (sic) y massacrent des passagers d’autobus, des instituteurs et « même des bébés ! » avec le soutien des USA, de l’Europe; voire de la terre entière. Autant dire que je ne m’étais pas éternisée dans la boutique.

 

Cela étant face au sunnisme, qui n’est pas  religion d’Etat – la Turquie est laïque –  mais qu’on peut qualifier de  religion nationale , l’alévisme  n’est toujours qu’une religion mieux  tolérée qu’elle ne l’était. Et pour des raisons qui tiennent de la relation entre Etat et religion, mais aussi aux caractéristiques de l’alévisme (les Alévis sont aussi peu unis que les Musulmans de France) elle peine à trouver sa place.

La visite du Président Gül à Tunceli est déjà analysée par certains comme une reconnaissance officielle des cemevi. Toujours est-il que choisir Tunceli et le Dersim, région marquée par son « alévité » mais qui est aussi le cœur de la grande révolte kurde de 1937, pour relancer l’ouverture démocratique en direction des Alévis était un symbole fort. Il a aussi insisté sur les diversités qui font la richesse d’un pays. Message reçu,  même si comme le souligne le responsable local de l’association Pir Sultan Abdal, un symbole doit être suivi d’actes, en rappelant que le Président Demirel avait assisté aux festivités d’Haci Bektas en Août 1997, sans que ça n’ait débouché sur des avancées concrêtes.

Gül à Tunceli (novembre 2009)

La liesse de la population s’est  donc accompagné de revendications , demandant la reconnaissance des cemevi comme lieu de culte  (elles ont le statut d’associations culturelles), mais aussi  l’arrêt du projet hydraulique qui doit noyer la superbe vallée de Munzur (ça a commencé ), le retour des cendres de Seyit Riza – excécuté à l’âge de 85 ans – et des autres responsables de la révolte de 1937 ou  la libération de Yusuf Kaplan, un prisonnier politique âgé de 86 ans. Ou pour demander du travail : le taux de sous emploi est très élevé dans la région.

 

 

N’empêche, l’accueil fait au Président  par la ville la plus contestataire du pays, et parmi les plus hostiles au parti dont il est issu, pourrait donner quelques idées à ceux qui s’imaginent pouvoir adoucir les fractures, réelles ou supposées; de notre pays en chargeant un ministère de vous forger une identité nationale.

 

Gül à Tunceli (novembre 2009)

 

NB : renseignements pris, un des deux réalisateurs du documentaire iki dil bir bavul est originaire de Tunceli. L’autre est turc.