Commémoration de l’assassinat de Hrant Dink : le parc Gezi fermé à Istanbul

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Le 19 janvier cela a fait 7 ans que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné à Istanbul devant les bureaux de son journal AGOS, dans le très fréquenté quartier de Sisli.  Ogun Samast, le tueur était un adolescent de 17 ans, envoyé de sa ville de province, Trabzon, pour accomplir ce meurtre. Il a fini par écoper d’une peine de 22 ans de prison (qui sera divisée par deux, car il était mineur au moment des faits).

7 ans après cet assassinat et les funérailles du journaliste qui avaient été suivies par un cortège de plus de 100 000 personnes (mais dans lequel les principales personnalités politiques, du gouvernement AKP ou de l’opposition kémaliste, avaient brillé par leur absence), difficile de parler de justice rendue. Alors que ces dernières années les prisons du pays sont pleines de « comploteurs » ou de « membres d’organisations terroristes », elle n’a pas réussi à dénicher par contre la trace du moindre petit complot dans cet assassinat.

18  principaux suspects avaient été acquittés, dont Erhan Tuncel, un informateur de la police de Trabzon et un des principaux suspects dans l’affaire.   Leur acquittement a été  annulé en appel.  Leur procès recommence donc. Mais au début du mois 2 d’entre eux ont été à nouveau  remis en liberté après leur interpellation à Trabzon.

Il faut aussi rappeler qu’un an avant l’assassinat de Hrant Dink à Istanbul, un prêtre catholique, le père Santoro était assassiné à Trabzon.

Alors que des milliers de policiers ont été limogés ces dernières semaines pour avoir enquêté dans des histoires gênantes pour le gouvernement AKP (corruption,  transport d’armes à destination de la Syrie présumé, ou même arrestation de membres présumés d’Al Qaida), ou car ils étaient considérés trop « peu dociles »,  le moins qu’on puisse dire est que les membres de forces de l’ordre suspectés dans ces assassinats n’ont pas eu à se plaindre de la même rigueur.

La façon dont a  été conduit le  procès du meurtre de  Hrant Dink  prouve que le procès de ce qu’en Turquie on nomme depuis les années 90 l’état profond n’a jamais eu lieu. Et que l’indépendance de la justice n’est jamais devenue une réalité.

Les autorités d’Istanbul, sur les dents depuis le mouvement Gezi – camions de policiers anti émeutes ( Cevik Kuvvet )  et camions à eau  (les devenus célèbres TOMA) stationnent en permanence à Taksim –  ont décidé de fermer une fois de plus le parc Gezi, devenu symbole de la contestation. Cette année la date anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien tombe un dimanche, ce qui pourrait en augmenter l’affluence. Est-ce la seule  cause d’une telle démonstration de force?

La place Taksim, le 19 janvier.

 

Binler Taksim'de Hrant Dink için toplandı

A Sisli, au journal AGOS

Cette année une foule immense est  venue commémorer l’assassinat qui a le plus bouleversé la Turquie ces dix dernières années.

Gültan Kaya, la femme du chanteur Ahmet Kaya s’est exprimé au balcon d’Agos ; « Ils ont commis  un crime d’Etat ! »

Le mois de janvier est un mois noir pour les journalistes en Turquie :

Le 9 janvier 1996  était assassiné  à  Istanbul Metin Göktepe (journaliste à Evrensel)

Et le 24  janvier 1993, à Ankara   Ugur Muncu (journaliste à Cumhurriyet).

Des policiers ont été vus à Sisli  portant un bonnet blanc comme celui du tueur (voir photos Evrensel.Net), alors que les températures sont printanières à Istanbul (17°). Au lendemain de l’assassinat du journaliste arménien,  ce bonnet blanc était devenu le couvre chef de nombreuses têtes nationalistes, qui avaient érigé  Ogun Samast en héros. Ils ne peuvent l’ignorer.

Şişli'de 'beyaz bereli' trafik polisleri!

La veille  ça chauffait à Taksim entre manifestants s’opposant à un projet de loi qui menacerait gravement la liberté sur Internet et les forces de l’ordre.

Et les citoyens de Turquie ont sans doute bien d’autres  raisons de ne pas être très  satisfaits de la façon dont fonctionne leur justice et des mesures que leur gouvernement envisage pour améliorer cela…

Une commémoration est  organisée à Malatya devant la petite  maison où Hrant Dink est né et dans la rue qui porte dorénavant son nom. A Istanbul, ce n’est pas encore le cas pour l’avenue où il a été assassiné.

 

Mais la justice fait parfois son boulot.  Ce matin à l’aube, les forces de police faisaient une descente dans le village de  Roboski, arrêtant 7 personnes, toutes des proches des villageois massacrés par des F16 de l’armée turque. Parmi ceux ci Serhat Encu, un des seuls rescapés du massacre. Des  maisons ont été fouillées et des portraits de victimes arrachées du mur . La justice  comme la commission parlementaire n’a trouvé aucun responsable dans ce massacre, en début de mois un tribunal militaire a décidé de clore l’affaire. Par contre elle paraît avoir beaucoup de choses à reprocher aux   familles des victimes, régulièrement harcelées.

Roboskî'ye baskın; 7 gözaltı var, evler darmadağın edildi

 

 

Des rues de Malatya honorent Hrant Dink et Ahmet Kaya

La municipalité AKP de Malatya a décidé de donner des noms identifiables aux 2400 rues de la ville. Il faut dire que la bureaucratie qui a mis tant de zèle à supprimer les noms de lieu (villages, rivières et même rues) non « ethniquement purs » a manqué cruellement d’imagination quand il s’est agi de les renommer ou d’en nommer d’autres. Ainsi il y aurait à Malatya des douzaines de  « rue de l’école » : la 1ère rue de l’école, la 2nd rue de l’école etc..etc..confiait le maire Ahmet Çakır au journal Bianet.

Comme dans les autres villes de Turquie, j’ignore si les rues où vivent mes amis à Malatya portent un nom et si c’est le cas lesquels. Au taxi on indique le nom de quartier et un repère (près de la mosquée – où personne n’entre –  par exemple).  Cela devrait donc  changer.

La ville va en profiter pour honorer ses artistes et ses écrivains. C’est ainsi que la rue où Hrant Dink est né, dans une petite maison semi-rurale  qui existe toujours dans le quartier de Çavuşoğlu,  va désormais porter son nom. A ma connaissance ce sera aussi la première rue du pays à porter le nom du journaliste arménien assassiné devant la porte de son journal Agos, il y a six ans maintenant.

Une autre rue devrait porter le nom d’Ahmet Kaya, le grand chanteur kurde qui malgré son immense popularité avait du s’exiler en France en 1999 à la suite d’une odieuse campagne de presse lancée contre lui, car il venait d’annoncer que dans son prochain album il allait chanter en kurde.  Il est mort peu après à Paris, où il repose comme le cinéaste Yilmaz Güney, comme lui au cimetière du Père Lachaise.

La chanteuse alévie Belkis Akkale aura aussi sa rue.

Ainsi que l’inoubliable  Kemal Sunal !

Hrant Dink, 6 ans après son assassinat : un nouveau procès ?

C’est un 19 janvier, il y a six ans, que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné devant la porte de son journal AGOS, dans le quartier de Sisli à Istanbul.  Sa famille et ses amis  demandent toujours justice après un procès à l’issu duquel seuls deux accusés ont été condamnés : Ögun Samast, le tueur, un adolescent de Trabzon et Yasin Hayal qui purge une peine de prison à vie.  Les autres accusés ont été relaxés, dont Erhan Tüncel, un informateur de la police arrêté en même temps que Yasin Hayal, quelques jours après le meurtre.

Les juges n’ont trouvé  la trace d’aucune organisation derrière cet assassinat, alors qu’il est de notoriété publique que les services de renseignement de la  gendarmerie et de la police de Trabzon ainsi  que ceux de la police d’Istanbul n’ignoraient pas que cet assassinat se préparait. Dink lui-même  se savait menacé. Un agent des services secrets ( MIT)  le lui avait laissé entendre lors d’un entretien au siège du gouverneur d’Istanbul , comme il le révélait dans son dernier article, publié post mortem par le journal Radikal.  Son assassinat avait été  préparé par sa condamnation pour « insulte à turcité » (article 301, amendé depuis) suivie d’ une effarante campagne de presse contre lui.

Le procès de son assassinat a seulement prouvé que celui  de l’état profond n’a toujours pas débuté en Turquie. Au contraire, puisque des fonctionnaires et policiers impliqués dans cette affaire ont été promus depuis. Dernièrement c’est Mehmet Nihat Ömeroglu un des juges de la Cour de Cassation ayant approuvé la décision du tribunal condamnant  Hrant Dink pour insulte à la turcité, qui  a été  élu premier ombudsman (inspecteur public)  par le Parlement. Il est vrai que le candidat de l’AKP  se défend d’avoir été  une des rares personnes en Turquie à ne pas avoir compris alors qu’il condamnait Hrant Dink. Il n’aurait pas fait le lien avec l’accusé « Firat », le prénom  turc de ce dernier. Il faut croire que la perspicacité n’est pas la première qualité exigée d’un ombudsman.

En 2010 la Turquie était condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour graves manquements dans cette affaire.

Signes inquiétants aussi :  ces dernières semaines à Istanbul plusieurs vieilles dames arméniennes (elles ont plus de 80 ans) ont été gravement  agressées et deux d’entre elles ont été tuées. Et  un professeur d’informatique turc qui  enseignait dans une école arménienne a été assassiné. A Kocaeli, près d’Izmit, la police vient de déjouer une tentative d’assassinat contre un pasteur protestant. Des agressions  trop systématiques pour être simplement dues au hasard. En tout cas l’indulgence de la justice dont ont bénéficié les assassins de Hrant Dink n’a pu qu’encourager ces crimes racistes.

Cette année encore  des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à l’endroit et à l’heure  même de l’assassinat (15heures). Raquel, la femme de Hrant était à la fenêtre de Agos d’où le dernier discours de Hrant était diffusé. Et cette année Noam Chomski était près d’elle et  parmi ceux qui annonçaient « buradayiz Ahparig » (nous sommes là, notre frère – en arménien). La manifestation s’est ensuite dirigée vers Taksim…où forces anti émeute et gaz lacrymogènes les attendaient.

Un espoir cependant :   l’affaire pourrait à nouveau être jugée. Le 10 janvier dernier un  procureur de la Cour suprême a demandé  l’annulation du jugement. Probable qu’il sera cassé. Reste à voir comment l’affaire sera ensuite jugée par le tribunal.

Orhan Kemal Cengiz révèle dans Today’s Zaman que le MIT (les services secrets turcs) auraient remis récemment  à la commission parlementaire d’enquête sur les coups d’état, un rapport mettant en cause des forces dites « oranges » et « vertes » au sein d’ unités spéciale de l’armée dites OPS.  Ces unités étaient justement actives à Trabzon, Malatya et Hatay. Or, c’est à Trabzon que le prêtre catholique Santoro a été assassiné et d’où sont partis les meurtriers de Hrant Dink. Peu après à Malatya, ville où il est né,  des missionnaires protestants (affaire de la maison d’édition Zirve) étaient  assassinés après avoir été sauvagement torturés et l’évêque lui aussi catholique  Padovese était assassiné à Hatay.

Pourquoi le MIT a-t-il tant tardé à faire ces révélations, cela pose question souligne  l’auteur de l’article, qui espère cependant pouvoir  interpréter celles ci comme   un signe que les choses pourraient changer….

Ajout : Sur Today’s Zaman, un entretien de  Fetiye Cetin, l’avocate de la famille Dink. A lire ICI