Compétition de célébrations pour la naissance du Prophète à Diyarbakir : pro PKK versus pro Hizbullah

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP drapeau vertCe n’est pas l’image d’un meeting d’un parti islamiste qui est affichée ici, comme les drapeaux verts de l’Islam pourraient le laisser croire. L’enfant sur le podium qui brandit l’un d’eux fait aussi le V de la victoire, signe de ralliement au parti kurde (BDP).

Mais c’est bien à une cérémonie religieuse que participaient environ  15 000 personnes, pour la plupart  sympathisantes d’Öcalan et du PKK, le samedi 19 mars à Diyarbakir. Et à une première. C’est en effet la première fois que  le BDP le parti kurde, très marqué à gauche, décidait de célébrer la naissance du Prophète. Ses sympathisants avaient été  invités à y participer.

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP  invitation

Et donc, contrairement à ce que j’affirmais dans mon précédent billet, les drapeaux verts (et rouges) de l’Islam n’y étaient pas absents.

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP  pancarteSur la banderole (verte !) on peut lire : » Contre l’oppression » et « du côté des opprimés »

 

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP  drapeau kurde.et femme en noirMais pas de drapeaux noirs, bien sûr (là, j’avais raison). Le vert de l’Islam  voisinait par contre  avec des  drapeaux vert rouge jaune, les couleurs kurdes au motif du PKK. Un voisinage peu habituel. Dans la foule des femmes aussi, une femme en long  tchador (ou niqab, je ne sais pas)  noir, une tenue d’ordinaire adoptée  par des femmes sympathisantes de partis religieux et sans doute très minoritaire dans cette foule colorée.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP Ahmet Türk.2Assis dans le rang des hommes on reconnaît Ahmet Türk, le vice -président du DTK  organisateur de  l’événement. Aysel Tugluk sa vice présidente n’y participait pas. Les médias évoquaient la présence prévue de Gülten Kisanak, la nouvelle maire de Diyarbakir, mais je n’ai trouvé aucune image en  témoignant.

J’ai du mal à imaginer Gülten Kisanak-qui est alévie ! –  acceptant de rejoindre sagement les rangs des femmes, parmi ces drapeaux verts, ses cheveux couverts d’un foulard. Même si  le BDP n’a rien contre le foulard islamique, comme le prouvent  plusieurs femmes maires BDP voilées.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP Ahmet TürkPour l’anniversaire du prophète, la cause n’était bien sûr pas oubliée, comme l’a montré le discours  d’Ahmet Türk, qui a présenté une  analyse islamique du mouvement de libération kurde (ou peut-être s’agit-il de l’inverse).

Prières et chants religieux (ilahi)  en turc et en kurde étaient bien sûr au programme de la cérémonie. Mais c’est son discours qui aurait tiré des larmes aux yeux de nombreuses femmes, selon des médias kurdes, et qui lui a donné sa marque

« Notre croyance est encore plus forte « , a-t-il déclaré, sans doute en référence au parti kurde ultra religieux Huda Par (ex Hizbullah) et aux organisations djihadistes  comme Al Nusra ou ISIS/EIIL  qui s’affrontent aux combattants  kurdes YPG de Syrie. Le mouvement de libération (kurde) est un acte religieux (sünnettir). « Le prophète a  dit de ne pas se taire devant  l’injustice et l’oppression  « .

Ceci  me rappelle certains indépendantistes polynésiens, évangélistes férus de la Bible,  qui se qualifiaient d' »Hébreux du Pacifique ».. le Pharaon  étant bien entendu l’État français. D’ailleurs, Moise (Musa)  est cité aux côtés du Prophète pour appuyer l’argumentaire d’Ahmet Türk. Seuls les protagonistes changent.

Le mouvement kurde une juste résistance à l’oppression donc, mais  aussi une promesse de paix : « Le prophète Mohammed a résisté à la Mecque, a proclamé la loi à Medine et a fait la paix à Houdaibiya » a-t-il continué. Rappelant aussi par là que la paix  est aussi la voie vers laquelle le mouvement kurde s’est engagé (je présume que pour le moment, il arrive à Medine)

C’est un Islam humanisme et ouvert aux autres croyances que prône le maire de Mardin qui souligne que le message du prophète n’est pas seulement libérateur pour les Musulmans : « Nous savons  quelle valeur il (Resulullah) a donné à l’être humain. Chaque homme est libre de sa croyance, de sa langue, de sa vie » (Liberté  donc pour  les Kurdes – dont la langue a longtemps été interdite – mais aussi les Alévis et les Chrétiens de Turquie ).

Mais en organisant cette cérémonie et en  donnant ainsi à l’ancien président du parti kurde cette voix de « guide religieux », la commission des affaires religieuses du DTK se destine-t-elle à devenir une  sorte de « Diyanet » du mouvement kurde, chargée de promouvoir un « Islam de gauche »(voire davantage à terme)  ? Cela pourrait donner une coloration kurde sunnite au parti  et ne pas trop plaire aux Alévis (et aux Chrétiens), ni à tous ses sympathisants sunnites, tout aussi ouvert aux autres croyances  et respectueux des libertés individuelles cet Islam sunnite soit-il.

Dans sa déclaration  initiant le processus de paix, Öcalan (à l’origine de la création de cette commission) évoquait   » la fraternité millénaire kurdo-turque, sous la bannière de la fraternité musulmane. » Une fraternité dont les Kurdes alévis ont quelques raisons d’avoir de moins bons souvenirs.

Il faut cependant relever que ni le président du parti  Selahattin Demirtas, très populaire  près des Kurdes alévis,  ni aucun de ses députés (qui viennent de rejoindre le HDP) n’ont participé aux célébrations, organisées aussi dans quelques autres  villes, comme Van ou Yüksekova . Quant à la participation (environ 15 000 personnes), on est très loin  du raz de marée humain  qui envahit la même esplanade pour Newroz, ou même de la foule que rassemble n’importe quel grand meeting du BDP à Diyarbakir.

 

diyarbakir-kutlu-dogum-Huda Park pluie

La foule était bien plus nombreuse (entre 80 000 et 400000 participants selon les sources)  le lendemain, sur les mêmes lieux, où Huda-Par (l’ex Hizbullah, ennemi juré du PKK)  organisait sa cérémonie  pour la troisième fois consécutive…sous une pluie battante.

Diyarbakir anniversaire du prophète huda parapluies et drapeauxLes parapluies étaient de sortie

 

diyarbakir-da-kutlu-dogum-huda Par drapeauxLes drapeaux noirs aussi.

Il faut dire que la célébration  fait office de grand rassemblement annuel du mouvement  C’est en quelque sorte le Newroz du Hizbullah. Des bus ont amené des sympathisants de toute la Turquie et notamment de provinces (assez) voisines comme Gaziantep, Konya ou Adana.

Et il est probable que des sympathisants AKP de Diyarbakir qui souhaitaient juste célébrer la naissance du Prophète aient choisi de se rendre cette fois encore  à cette cérémonie, comme certains sympathisants BDP le faisaient les années passées.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète huda par invités étrangersDes invités avaient aussi fait le voyage depuis l’Irak, l’Iran, le Liban, la Syrie, divers pays d’Afrique et surtout l’Égypte.

 

diyarbakir-da-kutlu-dogum-huda Par EgypteLa cérémonie était placée sous le signe de la solidarité avec les Frères  Musulmans victimes de la répression en Égypte.  Sur la banderole trilingue : la main de Rabaa, signe de soutien aux Frères Musulmans. « Dans nos têtes, nous sommes en prison » proclamait une autre  banderole. Et bien sûr réponse du berger à la bergère, communistes et socialistes qui se targuent d’évoquer le prophète en ont pris pour leur grade

Quelques jours avant la cérémonie, l’université Artuklu de Mardin avait  préféré annuler une conférence prévue sur l’homosexualité, qualifiée d’immorale dans la presse pro Hizbullah et par une association de la ville qui leur est proche. C’est dire à quel point leurs « avertissements » ne sont pas rassurants.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète Huda Par femmesLes femmes n’étaient pas absentes de la cérémonie.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète huda par.3Certaines aussi militantes que discrètes… prouvent que le langage par signes n’est pas universel.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la naissance du prophète a été célébrée cette année à Diyarbakir.

A la même date, dimanche 20 Avril, les Arméniens fêtaient Pâques dans la grande église récemment restaurée  Surp Giragos. Des œufs colorés de rouge y ont été offerts à Gülten Kisanak, .
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Le Hizbullah enflamme à nouveau l’université Dicle à Diyarbakir.

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Décidemment, l’anniversaire du Prophète semble bien se transformer en rituel à l’université Dicle de Diyarbakir. C’est la seconde année que ces festivités religieuses deviennent un prétexte pour déclencher des heurts entre militants de Huda Par (ex Hizbullah reconverti), étudiants apocu (sympathisants d’Ocalan) et  les forces de l’ordre.

Le  scénario que j’avais relaté il y a un an exactement s’est reproduit cette semaine. Lundi 14 avril, une quarantaine de membres d’une association étudiante pro Hizbullah ont à nouveau  tenté de coller des affiches dans le bâtiment du département d’architecture : des invitations à se rendre aux célébrations religieuses que leur mouvement organise depuis une dizaine d’années. Ils étaient encore armés de gourdins et de couteaux et étaient donc bien décidés à en découdre avec l’association étudiante apocu (sympathisants d’Öcalan) qui règne en maître sur le campus. Cela a dégénéré et l’onde de choc s’est transmise à d’autres départements. Les forces de l’ordre sont intervenues. Il y a eu une soixantaine d’arrestations, dont quelques étudiants pro Hizbullah. Comme l’année dernière toujours l’université a été fermée et les examens suspendus.

dicle-universitesinde-arrestation étudiante

Cette année les heurts ont duré moins longtemps (il est vrai que l’université est bouclée par un lourd dispositif policier ). Et si les forces de l’ordre n’y sont pas allées mollo avec leurs matraques et semblent cette fois encore s’en être davantage pris aux étudiants apocus qu’aux pro Hizbullah, il n’est pas fait état de blessés. Pas de nuage de gaz lacrymogène non plus. L’année dernière, c’est par hélicoptère qu’il avait été déversé sur les étudiants qui se réfugiaient dans les champs environnants. C’était avant Gezi!

La plupart des étudiants arrêtés ont été remis en liberté après une nuit de garde à vue. Mais cela reste une nouvelle version du même film.

Il serait étonnant que le Hizbullah considère qu’enflammer l’université Dicle soit juste une façon comme une autre de célébrer la naissance du Prophète. Ce n’était pas un hasard si la précédente intervention musclée de ses militants avait eu lieu un mois à peine après l’annonce « officielle »  du processus de paix entre l’Etat et le PKK ,par Öcalan lors du Newroz de Diyarbakir.

Elle avait aussi marqué le retour de la visibilité du mouvement dans le paysage urbain « Je n’aime pas ce quartier, me disait une jeune mariée qui vit dans le quartier populaire de Baglar depuis son mariage. Il y a plein de hizbullah. Avant ils le cachaient, maintenant ils s’affichent : leurs femmes sont complètement voilées de noir ». Et sur le campus, dès le lendemain des troubles, le nombre d’étudiantes adoptant une tenue ne laissant paraître que leurs yeux se serait accru, selon des étudiantes de l’université  Dicle.

 Recommencer le même scénario cette année est sans doute une façon d’imposer la présence du parti ultra religieux et surtout très anti PKK sur le campus. Possible aussi qu’il soit furieux de la décision prise par la commission des affaires religieuses (une nouveauté) du DTK/ BDP de lui couper l’herbe sous le pied, en décidant lui aussi de célébrer la naissance du prophète. Et pour cette première célébration, le parti voit grand, puisque c’est sur l’espace où on célèbre Newroz qu’aura lieu la célébration, le 19 avril prochain

Les drapeaux noirs ou verts de la célébration hizbullah-Huda Par  y seront  absents.

Diyarbakir anniversaire du prophète.3

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Les femmes fantômes aussi.

Diyarbakir anniversaire du prophète

Et les sympathisants BDP qui par conviction religieuse se rendaient à la grande célébration hizbullah, vont très certainement la bouder cette année.

Dorénavant il va y avoir compétition d’anniversaires du Prophète à Diyarbakir !

Ce serait une idée d’Öcalan, comme pour la « conférence de l’Islam démocratique » qui doit être organisée le mois prochain à Diyarbakir, et qui se veut une réponse « démocratique » à l’idéologie des mouvements islamiques radicaux, comme Al Nusra ou ISIS que les apocus accusent Huda-Par de soutenir contre leurs « frères » de Syrie.  C’est aussi la marque d’une véritable révolution culturelle au sein du mouvement kurde de gauche, qui va peut-être y faire grincer quelques dents, même si la mue ne date pas d’aujourd’hui.

Quant à  Huda-Par – le Hizbullah nouveau- il a obtenu 4,5 % des voix à Diyarbakir le 30 mars dernier (la palme ne va pas à Baglar (4,2%), mais à Ergani où il obtient 9 % des voix ! bonjour l’ambiance dans cette ilçe conquise par le BDP). Même s’il reste très loin de pouvoir concurrencer le BDP (55 % des voix) ou l’AKP (35%), il est quand-même devenu le 3ème parti de la province pour sa première expérience électorale. Il obtient 6 % des voix à Bitlis et 7 % à Batman, son ancien fief. Dans ces trois provinces kurdes, il fait dorénavant partie du paysage politique.

Ces heurts tombent au moment où la rectrice de l’université, madame Ayşegül Jale Saraç, fait face à des investigations de ses autorités de tutelle, le YOK. Madame la rectrice avait fait la UNE des médias en s’affichant la semaine dernière avec un foulard islamique, ce qui fait d’elle la première rectrice voilée de Turquie. Mais ce n’est pas ce que lui reproche le YOK, et encore moins son ministère.

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Madame Saraç est soupçonnée d’être membre de la « cemaat », le mouvement de Fetullah Gülen, et d’avoir fait preuve de favoritisme lors du recrutement ou de la promotion de professeurs, à charge pour ces favorisés de verser une contribution au mouvement. Il faut dire que le mouvement güleniste devenu l’ennemi n°1 de Recep Tayyip Erdogan  n’apprécie pas beaucoup le processus de paix (il suffit de lire les articles consacrés au sujet ces derniers temps dans Today’s Zaman pour s’en rendre compte ). Pas étonnant donc que la chasse aux sorcières post électorale annoncée par le chef de gouvernement commence à Diyarbakir.

Mais si ces allégations sont vraies, ce que la rectrice réfute, son ministère ne pouvait l’ignorer, et ce serait alors sans doute la raison pour laquelle elle avait été nommée à la direction de cette université sensible, en 2008. Elle a même été candidate sur la liste AKP aux dernières législatives, quand la cemaat était une alliée du gouvernement.

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Par contre personne ne paraît s’interroger sur ses éventuelles responsabilités dans les magouilles qui se pourraient se tramer derrière l’arrachage de milliers d’arbres dans la zone protégée des jardins du Hevsel début mars. Pourtant, le terrain dans la vallée du Tigre appartient à l’université Dicle. Il faut dire que ces arrachages auraient eu lieu avec l’accord du ministère des eaux et forêts que personne ne soupçonne d’être sous la coupe de la cemaat. L’objectif serait d’y laisser place nette à la construction de logements de luxe, qui pourraient bien faire partie du « crazy project » pour Diyarbakir de Tayyip Erdogan, pour la plus grande joie de TOKI.

demirtas-hevsel-bahceleri-bir-gezi-direnisidir_Les bureaux de la rectrice ont assuré que l’arrachage de 7000 arbres n’étaient qu’une mesure préventive contre les incendies. Mais des étudiants se sont  relayés  et ont campé  sur place pendant plusieurs semaines pour éviter le retour des bulldozers, avec le soutien du BDP. Et processus de paix aidant, cette fois les forces de police se sont contentées de les observer. Un mouvement Gezi de Diyarbakir , sans   violences et qui  a mis fin à l’arrachage des arbres.

Mais l’Assemblée de Turquie vient d’adopter une nouvelle législation autorisant les grands travaux d’équipement (voies de communication, centrales électriques ou … bâtiments universitataires) dans les zones forestières protégées.

Un beau reportage en images sur ce mouvement ICI

Jeu dangereux à Lice – Diyarbakir : parti de Dieu (Hüda-par) versus nationalistes Kurdes.

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Les périodes de campagne électorale sont rarement exemptes de violences dans la région kurde. Dans la province de Hakkari notamment, les permanences de L’AKP sont régulièrement dynamitées (heureusement de nuit, quand les bâtiments sont vides). Il est probable qu’en cette période de cessez le feu sous fond de processus de paix elles soient davantage épargnées. Le parti gouvernemental devrait de son côté soigneusement éviter de contrarier l’électorat apocu.

 

C’est une période aussi où les esprits s’échauffent vite. Dernièrement à Van une visite électorale aux commerçants du centre-ville du candidat AKP a dégénéré : dans la Sanat sokak, (une rue où se trouvent de nombreuses terrasses de café) son comité a été hué et caillassé par des sympathisants BDP et a du se réfugier dans la permanence du parti toute proche. Cette violente altercation n’a pas fait de victime, mais aurait pu salement se terminer lorsque des coups de feu ont éclaté. Tirés en l’air par la police selon certains médias, par un « tireur non identifié »selon d’autres. Cela m’étonnerait qu’à Van on n’ait pas une petite idée de leur provenance. Cette rue est très fréquentée.

 vidéo ICI

Il faut dire qu’Osman Nuri Gülaçar le candidat AKP de Van est très controversé. Des sympathisants BDP m’en ont parlé comme un ancien du Hizbullah, une organisation islamiste sunnite honnie des sympathisants du PKK, dont la branche armée est responsable de centaines d’assassinats dans les milieux pro kurdes ( et pas seulement parmi eux) dans les années 90. Ce qui est certain c’est qu’en 1999 il a été arrêté lors d’une rafle contre une cellule d’Al Qaida et a passé plusieurs mois en prison avant d’être acquitté.  De plus des drapeaux du Hizbullah, qui vient de refaire son apparition sur la scène politique en fondant le parti Hüda-par,« parti de dieu » en kurde, ont été brandis lors de meetings AKP à Van.

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J’ignore quelle cuisine locale (voire transnationale dans cette province frontalière avec l’Iran)  a conduit au choix d’un tel candidat AKP dans une province qui n’a jamais été une place forte du Hizbullah, à la différence de Batman, Bingöl ou Diyarbakir, d’autant qu’il se présente contre le maire sortant BDP qui ne manque pas de popularité. « L’AKP l’a fait emprisonné, car il ne supportait pas un maire BDP compétent à Van » en avait déduit un de ses sympathisants quand il avait été victime d’une des rafles contre le KCK. Et cela m’étonnerait que les logements TOKI construits en hâte pour les sinistrés du tremblement de terre fassent la différence.

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Si son profil a de quoi attiser les tensions, rien de plus normal cependant qu’un candidat AKP fasse la tournée des commerçants du centre ville de Van où le parti d’Erdogan a des sympathisants : « Tayyip çok iyi » me déclarait l’un d’eux, nullement affecté apparemment par les révélations de corruption à grande échelle qui venaient de frapper le gouvernement AKP. Il faut dire qu’à Van, les petits trafics avec l’Iran font partie de l’économie locale.

 On peut s’interroger par contre sur ce qui a conduit le candidat d’Hüda-par à faire campagne près des commerçants de Lice, le 29 janvier dernier. Le« Hizbullah nouveau » (qui déclare avoir renoncé à toute forme de violence) n’a pas ouvert de permanence dans ce district de Diyarbakir, cœur du mouvement kurde : c’est là que s’est développé à la fin des années 70 le mouvement du PKK et que des décennies plus tôt était partie la révolte kurde de Seir Saïd, dans la République de Turquie naissante. Dans les années 90 le district l’a payé cher en villages vidés par l’armée. Comme Sirnak, la petite sous-préfecture avait même été bombardée en 1993. Le procès de ce crime de guerre vient d’être délocalisé de Diyarbakir à Eskisehir…à la demande des accusés comme d’habitude.

 

Aux élections le score du BDP à Lice atteint celui de Yüksekova dans la province d’Hakkari (province où Huda Par s’est bien gardé aussi d’ouvrir des permanences) : il dépasse 90%. Les 6% atteints par l’AKP ont du être obtenus grâce aux bulletins de vote des forces de l’ordre et de quelques fonctionnaires extérieurs à la région. Autant dire que le Hizbullah, même nouveau, y est exécré. Résultat : cette visite s’est soldée par une quinzaine de blessés, dont deux sérieux. Certes il faut se méfier de la couverture des événements par des médias soit pro PKK, soit islamistes. Mais il est difficile de croire Huda-par quand il affirme avoir reçu un accueil favorable des commerçants de Lice et que seuls des gençler (membres du mouvement de la jeunesse du parti, en réalité davantage liés au PKK qu’au BDP et très radicaux) s’en seraient violemment pris à eux. Les médias kurdes eux rapportent qu’au contraire, l’échange avec les commerçants aurait été vif et aurait vite dégénéré, ce qui me paraît plus plausible.

Le comité – qui venait de participer à l’inauguration d’un bureau de propagande dans le district voisin de Kulp –  était venu en force à Lice. Le convoi était composé d’une quarantaine de véhicules, dont une partie serait venue de villages korucus (gardiens de village) voisins. Et s’il est difficile de saisir qui a « dégainé » le premier, les militants islamistes avaient semble-t-il eux aussi de quoi en découdre (bâtons, couteaux..) comme lorsqu‘ils avaient débarqué à l’université de Dicle (place forte du mouvement kurde) au printemps dernier. C’est en tout cas ce qu’affirme le BDP.  Si l’on en juge aux blessés (qui ne seraient pas uniquement des militants d’Huda-Par) cette visite semble bien avoir dégénérée en bagarre entre deux groupes. Et même si ceux-ci se sont acharnés sur plusieurs véhicules du convoi, dont trois ont fini en flammes, les gençler n’étaient visiblement pas les seuls à participer à la rixe. 

Ces images de lynchage n’ont rien de glorieux, mais Huda Par devait certainement s’attendre à un tel accueil à Lice. N’importe qui connaissant un peu la région l’aurait prévu.

 vidéo (longue) ICI.

Les deux partis s’accusent mutuellement. Mais selon les Yüksekova Haber, le sous-préfet (kaymakam) de Lice aurait déclaré s’interroger sur ce qui a motivé la campagne d’un parti qui ne possède aucune permanence à Lice, visite dont il affirme ne pas avoir été informé. Cette fois, à la différence de ce qui s’était passé à l’université de Dicle, les forces de l’ordre ne s’en sont pas pris aux sympathisants BDP, ce qui a sans doute évité que les troubles prennent de l’ampleur.

Il est clair qu’en se manifestant ainsi à Lice, Hüda-Par, qui se présente dorénavant comme un parti islamiste pro kurde, défie le BDP. Il fait aussi parler de lui et prouve ainsi qu’il est à nouveau bien présent dans le paysage politique de la région, d’où il avait disparu après l’arrestation d’Öcalan. En 2000, le dirigeant de l’organisation qui avait bénéficié du soutien d’une partie de l’Etat (dit « profond ») contre « les terroristes du PKK » mais qui commençait à déranger, était tué par la police à Beykoz (Istanbul), les principaux dirigeants et des milliers de militants étaient arrêtés. Depuis, sa branche Menzil s’était contenté de maintenir un réseau associatif  ultra religieux : la commémoration de la naissance du prophète, organisée depuis 2010, attire plus de cent mille de personnes, qu’on aurait sans doute tort de considérer en bloc comme  sa base électorale potentielle : « Mes parents soutiennent le BDP. Mais ils y sont allés car ils sont très croyants », me disait une jeune femme de Diyarbakir.

C’est il y a un an, en décembre 2012, que le « parti de dieu » est devenu un parti politique, se donnant pour l’occasion un nom kurde, Hüda-Par. Quelques mois plus tard le processus de paix à peine «officialisé» par le discours d’Öcalan lu au Newroz de Diyarbakir, des militants débarquaient à l’université Dicle (autre place forte du PKK) où ils se confrontaient avec les étudiants nationalistes kurdes. Les gaz lacrymogènes avaient alors été balancés par hélicoptère sur ces derniers.

Ces jours là, dans leur lycée populaire des élèves étaient venus vêtus d’un salwar (pantalon kurde) noir, signe distinctif du Hizbullah et cela avait bardé dans la cour de récréation entre eux et des lycéens apocus, m’avait alors raconté des jeunes de Diyarbakir. Si le but de la descente à Dicle était de redevenir visible, c’était apparemment  gagné.

« Dans l’Est, le pouvoir est à ceux qui ont la force. Le PKK a cessé le feu, le Hizbullah montre la sienne » résumait un ami kurde.

Depuis les événements de Dicle en avril dernier, militants de Hüda-Par et apocus se sont affrontés à Cizre et surtout à Batman, ancien fief du Hizbullah, en novembre dernier, où un sympathisant BDP a été tué par balles par un militant de Hüda-par, arrêté depuis. Et les gençler s’en prennent  régulièrement aux permanences du parti islamiste à titre de « représailles ».

Aux souvenirs violents des années 90, s’ajoute en effet la situation au Kurdistan syrien, Rojava, où les groupes armés proches du PKK, les YPG, se confrontent avec des groupes islamistes affiliés à El Qaida (Al Nostra et surtout ISIS). Or, les médias turcs ont révélé l’existence de circuits de recrutement de combattants pour la rébellion sunnite à Bitlis, Bingöl, Diyarbakir, Batman et surtout Adiyaman d’où plus de 200 jeunes auraient rejoint la rébellion syrienne. Hüda-par a beau affirmé qu’il n’y est pour rien et qu’il est favorable à un règlement politique du conflit, il en faudrait davantage pour convaincre les gençler.

Certes on est loin pour le moment de la situation de quasi guerre civile qui prévalait dans les années 90 dans des villes kurdes comme Batman, Diyarbakir ou Bingöl. Mais avec le lancement de la campagne électorale, les tensions pourraient se multiplier entre ces deux partis qui se détestent, d’autant que les fortes turbulences que traverse le pays ne sont sans doute pas complètement étrangères à tout ça.

Et à Van encore , dans le district de Gevas, les permanences de l’AKP et de Huda -Par viennent d’être la cible de coktails molotovs.