Censure drastique d’Internet et protection des familles et « enfants de » en Turquie

Censure Internet turquie 6 février

Dans la soirée du 5 février, la Turquie a franchi un pas de plus dans la restriction du droit de ses citoyens à être informés, créant l’émotion tant en Turquie qu’à l’extérieur du pays. Comme les médias l’ont abondamment relayés, le parlement durcissait drastiquement sa législation sur le contrôle d’Internet et donnait au gouvernement un pouvoir de censure semblable à celui de pays aussi démocratiques que l’Iran, la Chine ou l’Arabie Saoudite.

Internet n’a jamais été un espace de totale liberté en Turquie. A l’époque où je débutais mon blog, j’ajoutais systématiquement le lien vers la vidéo à destination des lecteurs de Turquie, si mon billet comportait une vidéo de la plateforme You Tube. L’accès de celle-ci leur a été interdit pendant plusieurs années. Un obscur tribunal avait pris cette décision à la suite de plaintes concernant quelques vidéos insultantes pour Atatürk. Plus tard Viméo et Blogger avaient subi le même sort. Mais les internautes de Turquie étaient tous devenus des experts dans l’art de contourner la censure en utilisant des proxys.

censure Internet turquie

Mais si l’amendement à la loi déjà existante est ratifié par le président Gül, il ne leur sera plus possible de la contourner aussi facilement . En effet, le système de censure devrait être beaucoup plus efficace et bloquera directement les URL ou l’adresse IP. L’internaute ne saura même plus que la page recherchée existe, car elle aura disparu des moteurs de recherche (actuellement il tombe sur un  avis d’interdiction)

Surtout les sites et les pages censurés ne le seront plus à la suite d’une décision de justice (pourtant déjà experte dans l’art de manier le ciseau), il s’agira d’une décision administrative, qui pourra être prise dans les 4 heures. Le TIB, une agence au sein du ministère des Transports et Télécommunications se transformera  un grand inquisiteur. Son directeur ne sera responsable que devant le premier ministre…et c’est un membre du MIT, les services secrets turcs,qui vient d’en prendre la direction.

Pour faire court, n’importe quel site pourra être censuré sur simple volonté du gouvernement. Il ne s’agira pas seulement de bloquer des sites pédopornographique, comme la loi le permettait  déjà au  TIB.

Les internautes quant à eux seront placés sur étroite surveillance : les serveurs d’accès devront conserver pendant 2 ans toutes les données les concernant, traces de navigation et e-mails. Données qu’ils seront contraints de fournir au TIB sur simple demande. Bienvenue dans l’univers de Big Brother.

Au pays des 33 millions de comptes Facebook et où Twitter fait aussi un tabac, de telles mesures font l’effet d’un brutal retour dans les années de censure militaire.

 

Il faut dire qu’avec le contrôle sur les médias de masse exercé par l’AKP, Internet est devenue une des principales sources d’information, voire la principale, pour beaucoup  en Turquie. C’est aussi sur des sites Internet comme T 24 que se sont réfugiés de nombreux journalistes limogés des journaux qui les employaient : « Nous ne regardons jamais les journaux TV, nous avons nos sites Internet », me disait cet été dans une petite ville d’Anatolie, un couple avec lequel j’évoquais l‘attentat très meurtrier de Reyhanli, un attentat qui aurait tué 51 « de nos frères sunnites » avait déploré Recep Tayyip Erdogan, qui ne semblait pas s’étonner qu’une voiture piégée sache faire le tri entre Sunnites et Alaouites dans une petite ville où la population est à moitié alaouite.

Seuls les médias proches du pouvoir avaient alors été autorisés à se rendre sur les lieux.. Raison de plus pour qu’une large part de l’opinion mette en doute la version officielle attribuant cet attentat à un obscur groupuscule d’extrême gauche dont les membres sont principalement alaouites. D’autant que le groupe de hackers RedHack n’avait pas tardé à diffuser des révélations dérangeantes pour les autorités, reprises dans de nombreux médias, notamment en anglais, comme Bianet.

Yes we ban RTE

Depuis la révolte de Gezi au printemps dernier, Recep Tayyip Erdogan ne cachait pas qu’il avait les réseaux sociaux dans le collimateur. Mais ce sont les révélations de corruption qui ne cessent de se multiplier depuis le 17 décembre dernier, atteignant sa propre famille, qui ont précipité les choses. Le groupe AKP à l’origine de ces amendements a beau comprendre une proportion de femmes bien supérieur à leur représentation au sein de l’AKP (11 sur 27 députés) personne n’est dupe sur leur volonté de protéger «  vie privée », « familles » et « enfants ».

video censuree turquie

En tout cas les premiers sites censurés après le vote de la loi, semblent montrer quelles familles et quels enfants il s’agit de protéger : des vidéos divulguant une conversation téléphonique entre Sümeyye, une des filles d’Erdogan et le magnat du bâtiment Latif Topbas, contre lequel ont été lancées des investigation dans des affaires de corruption présumée, viennent en effet d’être censurées, révèle Erkan Saka sur son blog. J’ignore si toutes l’ont été : on en compte par dizaines.

On notera au passage, que les téléphones portables ont l’air aussi d’être l’objet d’une active surveillance…(pas seulement ceux  des milieux kurdes )

Sumeyye fille et conseillère de Recep Tayyip Erdogan

J’en profite pour informer Christine Okrent qui affirmait aujourd’hui dans l’émission « Affaires Etrangères », la Turquie la fin du miracle, (très intéressante au demeurant) sur France Culture, que seuls « les fils » des membres de l’AKP (notamment Bilal Erdogan) étaient visés par les affaires de corruption, que les femmes des familles « machos »sont rarement des potiches. Ce rôle est plutôt dévolu aux belles-filles. Sümeyye est à Tayyip Erdogan ce que Claude Chirac était à son père. Quant à Emine Erdogan, systématiquement présente aux côtés de son mari, elle serait aussi une femme d’affaires avisée.

Urla villa photo Radikal

Et selon les médias turcs, elles auraient toutes les deux été les heureuses bénéficiaires de très luxueuses villas dans la petite station balnéaires d’Urla, dans la presqu’île de Cesme près d’Izmir, en échange d’une levée du classement du site en zone protégée interdite à la construction. Des universitaires auraient été « récompensés » pour avoir cautionné ce déclassement. Quant au Vali (gouverneur) d’Izmir qui s’y serait alors opposé,  sa récompense aurait été une affectation à Diyarbakir. Dans la conversation de la vidéo, Sümeyye Erdogan exprime son souhait d’aménagements pour les villas.  L’opposition CHP a porté l’affaire devant le Parlement.

Mais à quoi cela sert-il de bloquer les investigations en cours en mutant des milliers de policiers et les procureurs trop curieux si les pièces des dossiers sont présentées à la vue de tous, se propagent et sont commentés sur Internet à vitesse grand V via les comptes Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux ?

Aux dernières nouvelles, les 8 villas incriminées devraient être détruites. Peut-être que les mosaïques romaines menacées par un projet de centre commercial du groupe BIM  (à qui appartient le terrain), dans la banlieue d’Izmir vont aussi être sauvées. C’est monsieur Topbas qui est en bandeau sur la photo…encore…

Atif Topbas mosaiques BIM  photo Zaman

Mais on peut quand même se demander si tous ces braves « enfants de » et leurs richissimes amis auraient pu faire tout ce qu’ils voulaient pendant si longtemps si certains s’étaient « réveillés » plus tôt. Il y a une époque, pas bien lointaine, où on prenait plutôt la défense de la « famille », quand d’autres pointaient du doigt leur immense enrichissement personnel, dans des médias aujourd’hui très critiques. Même si la rumeur, affirmant que dans les belles villas de la famille Erdogan à Usküdar les robinets étaient en or massif, était certainement fantaisiste, Samanyolu-haber aurait  pu déjà remarquer par exemple que ces très luxueuses constructions pouvaient être le signe qu’enrichissement familial et pouvoir étaient liés. Ce que tout le monde avait  déjà remarqué  en Turquie, mais bien peu de médias.

Les leaders de l’opposition et les opposants à la drastique censure Internet en appellent au  président Gül. Va-t-il apposer un véto à cette loi si controversée ? Il doit être bien embêté : en effet, s’il loupe rarement une occasion d’exprimer sa différence avec les méthodes et les propos musclés de son ancien ami Tayyip, il ne s’est jamais opposé jusque là frontalement à lui, de crainte peut-être de faire exploser le parti qu’ils avaient fondé avec Bülent Arinç. Mais même l’UE vient de mettre en garde les autorités turques. Il va donc sans doute, comme dans d’autres cas, faire traîner sa décision jusqu’aux limites légales. Mais il devra bien trancher ce choix cornélien.

Et en attendant, les internautes de Turquie ont décidé de manifester une nouvelle fois leur colère. Ce soir les TOMA vont donc aussi être de sortie dans les grandes villes du pays.

Taksim 8 février

En effet, ils sont bien de sortie.

Taksim 8 février. Erkan Saka

On peut suivre la manifestation à Istanbul sur le compte Twitter d’Erkan Saka, à qui j’ai emprunté cette image, ou sur son compte Facebook Internetime dokunma

Autres images de la manifestation du 9 février  ICI

  Et sur celui  de Toma  voici la petite histoire qui accompagne cette image :

-« ALO FATIH (allusion à  Fatih Saraç, propriétaire de la chaîne Haber Türk, dont le téléphone aussi était écouté)

–  Monsieur…

En bande passante (journal TV) on écrit : » A Taksim, le peuple est pris d’affection pour les Toma »

– Vos  désirs sont des ordres, monsieur « 

E-mails provocations et Loups gris à Zeytinburnu (Istanbul).

Après l’attaque très meurtrière du PKK  (13 tués parmi les soldats)  à Silvan , il fallait s’attendre à ce genre de débordements et de provocations. Depuis plusieurs nuits le quartier de Zeytinburnu à Istanbul  est le théâtre de  violences entre des groupes d’ülkücü ( ultra  nationalistes ) turcs et sympathisants kurdes du BDP. Des violences qui n’ont rien de spontanées. Avant qu’elles n’explosent  la  fausse rumeur que des personnes du quartiers avaient été tuées (par des Kurdes) se propageaient par des E-mails envoyés sur des sites Web ou sur des comptes Facebook.  Des groupes n’attendant que ce signal, armés de pioches, de bâtons et de drapeaux , s’en sont pris  au bâtiment du BDP et à des commerces kurdes du quartier. Sans surprise, ils affichent le signe des Loups gris comme on peut le voir sur  cette vidéo.

Depuis plusieurs nuits, des nationalistes turcs auxquels se seraient associés des Albanais, des Afghans et des Tatars, selon Hürriyet, s’y confrontent avec des gençler kurdes et les forces de police. Au moins 70 commerces ou logements ont été , vandalisés, la plupart appartenant à des Kurdes et plus de 130 automobiles endommagées. Cinq personnes ont été blessées et un garçon de 19 ans est dans un état critique.

Le maire de l’arrondissement de Zeytinburnu qui a aussi reçu un de ces e-mails a appelé  la population à ne pas céder à  la provocation. Et Sirri Süreyya Önder, le député du groupe BDP et un artiste très populaire en Turquie,  a renoncé à un voyage à Van pour s’installer dans le quartier qui n’a sans doute pas été désigné par hasard par ceux qui voulaient qu’il s’enflamme. Dans cet arrondissement AKP, le MHP le parti d’extrême droite a eu un score (11.8) plus élevé que la moyenne du grand Istanbul (9.4 %) et surtout Sirri   Süreyya Önder y a obtenu 8.3 % des voix aux élections du 12 juin. C’est l’arrondissement d’Istanbul où le BDP a eu son meilleur score.

Si ces heurts  se répètent depuis plusieurs nuits, ils restent limités au quartier de Zeytinburnu. Ailleurs la population de la ville ne se laisse pas entrainer dans la violence  inter-ethnique vers laquelle certains aimeraient bien la plonger. Même si les esprits peuvent être très remontés contre le PKK depuis l’attaque de Silvan, la société se méfie des provocations de l’extrême droite.

Il faut dire qu’on commence à y être habitué et même à s’y attendre.  En tout cas ces provocations ne doivent étonner personne. C’est toujours le même modus vivendi. L’été dernier  des rumeurs tout aussi provoquées avaient été à l’origine d’émeutes inter ethniques dans les petites villes de Dörtyol et d’Inegöl, dans un contexte similaire d’attaques  du PKK.

Les 6 et 7 septembre 1955 déjà c’est une fausse rumeur  savamment orchestrée, prétendant que la maison d’Atatürk avait été l’objet d’un attentat à Salonique ,qui avait provoqué  deux jours de pogroms contre les Chrétiens (15 morts, plus de 4000 commerces détruits dont 60% étaient grecs etc..). La ville avait été la proie d’une folie furieuse  qui avait eu pour conséquence la fuite d’une partie de la population chrétienne d’Istanbul, notamment grecque qui était la principale visée.

Je suis assez persuadée que la ville conserve le traumatisme de  ces deux jours de violences ethniques et de la perte d’une partie de sa minorité chrétienne   Ce n’est pas par hasard que ceux du public qui avaient empêché la chanteuse kurde Aynur de chanter à un concert, ont ensuite  dansé sur les chansons grecques. Certains « vieux urbains » détestent les Kurdes (et la nouvelle bourgeoisie anatolienne) mais conservent la nostalgie d’une ville moins anatolienne et de ses commerçants  grecs ou arméniens.

Aux élections l’extrême droite  obtient des scores  plus faibles que dans bien d’autres pays européens ( 13 %) Mais les Loups gris  (ülkücü) restent toujours  présents dans le paysage politique et sont très violents en Turquie Dans les années 70, ils se confrontaient aux groupes de militants d’extrême gauche, et  ces mêmes groupes fomentaient les massacres d’Alévis de Malatya, Sivas ou Maras en 1978, qui avaient  été suivis de l’instauration de  l’Etat d’urgence, ou de Corum , 2 mois avant le Coup d’Etat.

Aujourd’hui le rituel reste le même, mais  ce sont surtout  avec les Kurdes proches du BDP qu’ils se confrontent et dans certaines universités de province cela dégénère assez régulièrement. Mais ça fait beaucoup de gens qui ne peuvent vraiment pas les voir. Et la population est quand-même mieux informée qu’en 1955, heureusement.

Et puis à force de se répéter ça devient trop prévisible. A chaque fois ce sont  les mêmes acteurs et presque le même scénario. Ce qui est nouveau  cette fois , c’est l’utilisation par la fachosphère   Loups gris  des médias sociaux  pour propager de fausses rumeurs et organiser les rassemblements. En septembre 1955 c’est une édition spéciale du journal Istanbul Express qui diffusait la fausse information.

 

Ailleurs aussi l’ambiance actuelle fait des victimes. Sur une route près de Samsun, sur la Mer Noire,  deux jeunes ouvriers agricoles  qui rentraient chez eux à pied  en pleine nuit, faute d’avoir trouvé un moyen de transport, ont été pris à tort pour deux PKK par une unité de gendarmerie. Gökhan Çetintaş, 16 ans  a été tué. Il avait reçu 500 balles dans le corps. L’été dernier, dans la région d’Hatay ce sont des villageois retraités qui avaient été  la cible d’un ball trap alors qu’ils récoltaient de la menthe dans la montagne.  Une seule  des cibles y avait échappé : il avait plongé dans une rivière.

L’armée de l’imam mis en ligne sur le Web est bien le livre d’Ahmet Sik

 imam'in ordusu

Les 102 000 internautes qui ont déclaré être en possession du manuscrit saisi la semaine dernière par la justice turque sur la page facebook « Moi aussi j’ai le livre d’Ahmet Türk », ne bluffent plus. Depuis quelques heures il est disponible  sur Internet. Et ce serait bien le vrai.

 Aydin Ergan, journaliste à Agos – le journal fondé par le journaliste arménien Hrant Dink –  qui avait lu le manuscrit confirme qu’il s’agit bien du même. Et sur son  compte twitter Yonca Sik, la femme du journaliste a accueilli la nouvelle par un « Vive la désobéissance civile », ce que les médias interprètent comme une confirmation de la véracité du document.

 

 L’objectif était peut-être de court-circuiter un mystérieux site « Imam’in ordusu » (l’armée de l’Imam) qui  annonçait depuis le week-end dernier qu’il publierait le manuscrit à la date du 11 avril, et qui pour sa part  a aujourd’hui disparu- il se déclare victime de hakers. Les internautes restaient réservés, ils n’étaient que 6000 à avoir rejoint sa page facebook, elle aussi disparue.

De son côté le site Zaman.fr, annonce que la justice accuserait le journaliste d’avoir écrit son livre sur ordre d’Ergenekon. La preuve tiendrait dans le nombre de pages. Tout ça n’est pas très clair (enfin à moi, ça ne l’est pas). Cela risque surtout d’être insuffisant comme explications pour convaincre  ceux qui connaissent Ahmet Sik, que le journaliste de gauche, pacifiste, ouvert aux minorités etc..ait pu obéir à des ordres émanant des copains ultranationalistes d’un Kerinçsiz ou d’un Veli Küçük !

Mais les « théories du complot » dont les Turcs de toutes tendances politiques raffolent, a l’avantage de permettre de s’affranchir du doute. C’est donc normal qu’il y en ait pour ne pas trouver ça bizarre.    

Au moins maintenant les Turcs pourront juger par eux-même du contenu de ce fameux bouquin, que la justice accuse d’ avoir été écrit dans l’objectif de favoriser un climat propice à un coup d’Etat.

En tout cas, L’armée de l’imam restera sans doute dans les annales comme étant le premier bestseller publié gratuitement en ligne. Il ne s’agirait cependant que d’une ébauche, l’auteur devrait donc publier l’oeuvre achevée quand il sera libéré. Ce qui promet 2 bestseller pour un seul livre. Pour ce qui est de la première version, elle se diffuserait à vitesse grand V via les mails et twitter.

Mais le feuilleton n’est sans doute pas terminé…

L’armée de l’Imam – les internautes turcs narguent la censure sur facebook

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En 2 jours, plus de 65000 internautes turcs ont rejoint une page facebook    pour y déclarer  » Moi aussi je possède le livre d’Ahmet Sik « (Ahmet Sik’in Kitabi Bende de Var). Pourtant L’armée de l’Imam, le livre en question, une enquête du journaliste sur l’influence du mouvement de l’imam Fethullah Gülen, n’a pas encore été publié. Mais s’il rassemble déjà autant de fans prétendant le posséder, ce n’est pas une opération de marketing de sa maison d’édition. C’est la réponse d’internautes en colère contre la justice turque, qui vient de déclarer complices d’une organisation criminelle,  tous ceux qui auraient le manuscrit en leur possession, et refuseraient de le lui remettre. 

Jeudi dernier, le procureur Zekeriya Öz, a fait saisir tous les manuscrits dont la justice, qui en possèdait déjà un exemplaire, avait connaissance. Des policiers ont fait une descente à la rédaction du quotidien de gauche Radikal, à la maison d’édition Ithaki et au bureau de l’avocat du journaliste. Les ordinateurs ont été fouillés, les fichiers contenant le manuscrit copiés puis détruits. La femme du journaliste et tous ceux qui possèderaient une copie du manuscrit sont sommés de le remettre à la justice, sous peine d’être inculpés de complicité avec le réseau Ergenekon, un réseau accusé de comploter pour renverser le gouvernement.

La police va avoir du boulot si elle doit aller fouiller les ordinateurs de tous les internautes qui s’accusent spontanément. Et la justice découvre que la censure, qui faisait partie des habitudes jusque dans les années 90, n’est plus considérée comme « acceptable aujourd’hui. D’autant que la saisie d’un manuscrit qui n’était même pas sous presse, est quand-même une première.  

Quant à l’auteur, cela fait maintenant trois semaines qu’il est en prison, sans qu’on sache davantage ce qui a justifié son incarcération. Et ce n’est pas cette saisie sur l’ordinateur d’un de ses amis journaliste auquel il avait demandé de relire le manuscrit, de son avocat et d’un éventuel éditeur, qui suffit à convaincre qu’il participait à un complot avec une bande de criminels. Difficile par contre pour le procureur de continuer à affirmer que l’inculpation des journalistes n’a rien à voir avec leur métier.

On se demande bien ce que peut contenir ce manuscrit, dont la publication risquerait de favoriser un coup d’Etat et dont la possession suffit à faire de son possesseur un complice du réseau Ergenekon. Mais il  est probable que ce bouquin finira pas être publié. Et du coup, qu’il s’agisse d’une investigation sérieuse ou d’un ramassis de sottises, sa promotion est faite. Le procureur Zekeriya Öz s’en est chargé.

Mais que va faire la justice face à ces internautes séditieux ? Va-t-elle fermer l’accès à Facebook après celui de Blogspot, pour les faire taire ? Cela risquerait d’être mal perçu dans un pays dingue de facebook. Même si les internautes y sont tous devenus champions dans l’art de détourner la censure sur Internet, ils commencent à en avoir ras le bol.

Si elle avait mis autant d’énergie ces dernières années à tenter de démêler l’affaire Dink, des Chrétiens de Malatya et de Trabzon, ou l’affaire Semdinli, qu’elle met à traquer un simple manuscrit, « susceptible d’apporter un support moral et de redonner de la motivation aux membres d’Ergenekon », le procès d’Ergenekon et de l’état profond, qui avait soulevé tant d’espoirs en Turquie, aurait sans doute bien avancé. Et dans ces affaires, c’est d’assassinats qu’il s’agit.

Il n’y a que la bonne conduite du procès Ergenekon qui puisse démoraliser les membres de ce réseau. Mais le tour qu’il prend  ne doit pas tellement y contribuer.

Ajout du 31 mars (3 jours plus tard).

Plus de 100 000 internautes ont désormais rejoint la page facebook « Moi aussi j’ai le livre d’Ahmet Sik ».

Mardi, le procureur Zekeriya Öz, était promu au Conseil supérieur de la magistrautre (HSYK), à la surprise de l’intéressé qui n’avait demandé aucune mutation.  Un nouveau procureur devrait être chargé de l’affaire Ergenekon. La veille, le président Abdullah Gül déplorait le tour que prenait cette affaire, vraiment pas géniale de plus pour l’image de la Turquie, relevant lui aussi, qu’elle faisait une  excellente promotion du livre par contre. Nous sommes bien d’accord, monsieur le Président.

 

Bloguma Dokunma ! Touche pas à mon blog : le mouvement des bloggers en colère

NON à la censure d’Internet !  Une vidéo de protestation contre le blocage de Blogger en Turquie,  mise en ligne par un blogueur en colère. J’adore la petite musique qui accompagne ce montage des meilleures créations virtuelles du mouvement Bloguma Dokunma (touche pas à mon blog). Elle me rappelle quelque chose….

Ils seront bientôt  15 000 à avoir rejoint la page facebook Bloguma Dokunma. On s’y échange les infos pour accéder aux sites bloqués. Google aussi réagit, selon le journal Hürriyet.

Et par solidarité avec les blogs censurés de la plate forme blogspot en Turquie,  j’ai choisi d’en faire découvrir un, pris au hasard sur la page facebook . Je suis tombée sur  : Eski Mutfak (cuisine à l’ancienne). Des recettes pour ceux et celles qui lisent le turc ou qui peuvent se les faire traduire. Je l’ai ouvert à la page des soupes, parce qu’on y trouve  la recette de ma soupe préférée, la yayla çorbasi ( soupe des alpages).  Mais la dernière recette que Leyla hanim a donné sur son blog, le 25 février dernier, est un dessert : le basma kadayif.

Censure Internet : 600 000 blogueurs interdits de blogger en Turquie.

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Touche pas à mon blog est le nouveau cri de ralliement des internautes de Turquie, qui  n’ont plus accès au site OVIPOT, ni à Mavi Boncuk, ni à aucun blog de la plate-forme Blogger/Blogspot depuis aujourd’hui ! Après avoir été interdits d’ accès à YouTube pendant de longs mois, c’est aux blogs de la plate-forme Blogger à laquelle les internautes de Turquie ne peuvent plus accéder. La bagatelle de 600 000 blogs qui auraient reçu plus de 18 millions de visites le mois dernier, selon  le cyber activiste Yaman Akdeniz dans un article d’ Hurriyet Daily’s news. Après WordPress, Blogger est la seconde plate-forme la plus utilisée par les nombreux bloggeurs de Turquie.

 

Décidemment la Turquie est en train de devenir un pays ennemi d’Internet titre Erkan,  assistant au département communication de l’université  Bilgi, sur son site Erkan’s field Diary. Évidemment, les internautes turcs devenus maîtres dans l’art de contourner la censure sur Internet, trouveront toujours le moyen d’accéder à leurs blogs en utilisant un proxy. Mais cela rend la navigation plus compliquée.

C’est le même type de scénario que pour le blocage d’accès de tout le site YouTube, décrété par un tribunal de province à cause d’une unique vidéo offensant la mémoire d’Atatürk, qui se reproduit. Un jugement du tribunal de Diyarbakir vient une nouvelle  fois de bloquer l’accès à la plate-forme Blogger. Et même pas à cause de quelque  blog « soutien à une organisation terroriste etc etc.. » comme on pourrait l’imaginer d’un tribunal de Diyarbakir, mais à de banals matchs de football. Plus exactement à la suite d’une plainte  de la chaîne de télévision satellite DIGITURK. Les matchs de foot qu’elle diffuse sont piratés par quelques sites, qui se dispensent au passage de payer les droits de diffusion. Le tribunal a tranché une fois de plus de façon radicale. L’accès à toute la plate-forme Blogger est bloqué.

On trouve la liste des sites incrimés sur  celui d’Erkan’s field diary : le nom d’une douzaine de sites et…blogspot.com !

 Je me demande bien pour quelle raison la chaîne de télévision  Digiturk a déposé plainte près d’un tribunal de Diyarbakir, plutôt qu’à Istanbul ou Ankara.

 

Et pourquoi décider de faire payer à des millions d’internautes, bloggeurs et lecteurs des blogs, la faute de quelques uns ? » Lorsque un crime est organisé par téléphone, le téléphone est-il ensuite coupé dans tout le pays? » ironise Deniz Ergürel de l’association Média.

Et ce n’est pas non plus parce qu’il y a des magouilles dans le foot qu’un tribunal aurait l’idée d’interdire tous les matchs de football du pays. Ca provoquerait une révolution, une idée pareille.

Ce blocage de Blogger  n’empêchera sans doute  pas le piratage des matchs de foot de Digitur. Les pirates trouveront d’autres moyens. Mais les internautes de Turquie en ont ras le bol, même s’ils sont tous devenus des as dans l’art de bidouiller pour accéder à leurs sites préférés. La cyber résistance s’organise très vite. Le slogan Bloguma dokunma (touche pas à mon blog) est lancé.

 

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 La page facebook Touche pas à mon blog vaut le coup qu’on s’y balade. Les cyber résistants y envoient des image « spécial touche pas à mon blog », ce qui en fait une galerie qui déborde de créativité.  Elle a déjà plus de 11000 amis. Et ça devrait vite grimper. En Turquie on est fan des réseaux sociaux. Qui n’y a pas sa page facebook ?

 

 

coeur lourd blogger (aci kalbimiz)

 

 « Nos coeurs sont pleins de peine , condoléances de  tous les blogueurs » sous forme de petite annonce nécrologique. Rien de tel qu’un bon interdit pour développer la créativité.

 

 

 

Touche pas à mon blog (bloguma dokunma) a  déjà  un spot, bref et efficace comme un tweet, et  diffusé sur You Tube. Yasak signifie Interdit en turc. Le reste est compréhensible, même pour des non turcophones.

On peut s’attendre à une pléthore de vidéos bloguma dokunma dans les jours à venir. Si des lecteurs en dénichent de particulièrement réussies, ce serait sympa s’ils pouvaient donner le lien.

Est-ce que cela suffira à convaincre des juges pas vraiment partisans de la liberté d’expression ? Il faudrait surtout que ça finisse par convaincre  les législateurs qui devraient veiller à ce que ces mêmes juges ne puissent plus porter ainsi  atteinte à la liberté d’expression  de tout le pays, pour un oui ou un non.

Justement, les élections législatives, c’est le 12 juin prochain en Turquie. Et il faut quand même qu’ils se méfient…

 « Internautes de tous les pays, unissez vous » pourrait devenir plus qu’ un slogan par les temps qui courent. Et rien que les 600 000 blogueuses et blogueurs n’ayant plus accès à leur blog en Turquie, ça  fait pas mal de mécontents.

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L’engouement des internautes pour une vidéo de la révolution égyptienne. Tamer Shaaban

Quand un ami turc m’a envoyé un lien vers ce montage vidéo des révoltes égyptiennes, d’un certain Tamer Shaaban, le 27 janvier dernier, elle n’avait été vue que quelques centaines fois. Il faut dire, que c’était le jour même où elle était déposée sur You Tube. Depuis elle buzze.  10 jours plus tard, elle  avait reçu  près d’1,7 million visites.

Après la chanson Rayes Lebled du rappeur tunisien El General devenue emblématique de la révolution tunisienne, la vidéo de Tamer Shaaban semble le devenir pour la révolution égyptienne.

Plus de 10 700 commentaires ont été déposés. S’il s’en trouve quelques uns émanant de pro Moubarak et que certains échanges sont vifs, la plupart expriment leur  soutien aux Egyptiens en révolte. Ils affluent des quatre coins du monde.. Parmi les derniers déposés, j’ai trouvé des commentaires venant des USA, du Canada, du Pakistan, du Mexique, de Pologne, d’Espagne, de Lithuanie, de Roumanie, de Moldavie…La liste n’est pas exhaustive.

Il y a aussi  ceux d’un très enthousiaste et généreux turkmillet (peuple turc), dont je présume à son pseudo, qu’il doit être turc, sans avoir trop à m’avancer. Très touché visiblement par ce père égyptien qui crie son désespoir de ne plus avoir de nourriture pour ses enfants, il souhaite lui venir en aide et demande si quelqu’un peut lui fournir son adresse.  Dans un second message, rédigé dans le même élan, c’est à un manifestant blessé dans des heurts qu’il fait la même proposition.

Si rien ne permet de douter de la sincérité de cet internaute (les messages que je reproduis en fin de billet  semblent avoir été rédigés sous le coup de l’émotion), il est peu probable que ces propositions parviennent aux deux intéressés. Et même si par le plus grand des hasards c’était le cas, on imagine mal des manifestants donnant leurs coordonnées à un inconnu sur le Web ! Les Turcs qui ont tendance à voir des agents partout doivent  s’en douter…

 Une réponse d’un certain omarpasha7, un internaute au pseudo à la résonnance pouvant être ottomane, mais qui semble être Egyptien (ce qui n’est pas incompatible, évidemment) n’est sans doute pas celle espérée, même si le ton de l’échange est sympa. Les Turcs ont la côte. Avant cet échange, un autre internaute envoyait son « salut au peuple d’Erdogan » (qui aurait pu prédire qu’un simple « one minute » pouvait autant contribuer au prestige d’un homme d’Etat que celui prononcé à Davos par le chef du gouvernement turc ?)

Il n’y a pas que cet internaute turc que les protagonistes de cette vidéo interpellent. D’autres internautes   reprennent dans leurs commentaires les propos tenus par tel ou tel. En quelques minutes de musique et d’images bien choisies -musique comme images, piochées dans celles fournies par l’actualité – le vidéaste a su construire un récit convaincant de la journée du 25 janvier,  avec son incroyable énergie et de « vrais personnages »qui ne laissent pas insensibles. C’est peut-être ce qui explique son succès.

  

Le même ami turc m’a envoyé des liens vers d’autres vidéos. L’une d’elle, prise d’une fenêtre d’un quartier de la ville par une ou un vidéaste amateur est peut-être moins séduisante, mais quel témoignage ! La violence de la révolte qui s’entend davantage qu’elle ne se voit. Jusqu’à ce qu’ un manifestant resté seul dans une rue qui s’est vidée, se dirige vers des policiers qu’il interpelle et qui le descendent de sang froid. On est soufflé par le courage (fou) de cet homme dont on ne connaitra pas le visage – ce qui nous épargne d’avoir un regard voyeuriste sur cette scène  –  et qui mérite bien le nom de martyr. Et  inutile de comprendre l’arabe pour partager l’émotion qui saisit alors le vidéaste et ceux qui assistent à la scène de leur fenêtre.  Le ton des voix et les mouvements de caméra sont assez explicites.

  

 

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Je reproduis les deux commentaires de l’internaute turkmillet et  la réponse qui a suivi peu après.

 

i will spent 1000€ for the one who gives me the adress of the man who said: i will die today. Thats real, i will give 1000€. Because i want help the man financially. turkmillet il y a 3 heures

and the man whos jeans was with blood, wich was fallen down in the night. who has fighted for his right with his blood. i will spent 2000€ to the one who will give me the adress.turkmillet il y a 3 heures 

@turkmillet He doesn't need money..he just need his rights..ThanX..Long Live EGYPT omarpasha7 il y a 43 minutes

PS : pour tous ceux qui suivent l'actualité de Turquie : je viens d'apprendre que la sociologue turque Pinar Selek  vient d'être acquittée. Ce qui serait une excellente nouvelle. Sauf....

Que la Cour Suprême vient une nouvelle fois de faire appel de la décision du tribunal. Rappelons que c'est la troisième fois que Pinar Selek était acquittée pour la même affaire !