Censure drastique d’Internet et protection des familles et « enfants de » en Turquie

Censure Internet turquie 6 février

Dans la soirée du 5 février, la Turquie a franchi un pas de plus dans la restriction du droit de ses citoyens à être informés, créant l’émotion tant en Turquie qu’à l’extérieur du pays. Comme les médias l’ont abondamment relayés, le parlement durcissait drastiquement sa législation sur le contrôle d’Internet et donnait au gouvernement un pouvoir de censure semblable à celui de pays aussi démocratiques que l’Iran, la Chine ou l’Arabie Saoudite.

Internet n’a jamais été un espace de totale liberté en Turquie. A l’époque où je débutais mon blog, j’ajoutais systématiquement le lien vers la vidéo à destination des lecteurs de Turquie, si mon billet comportait une vidéo de la plateforme You Tube. L’accès de celle-ci leur a été interdit pendant plusieurs années. Un obscur tribunal avait pris cette décision à la suite de plaintes concernant quelques vidéos insultantes pour Atatürk. Plus tard Viméo et Blogger avaient subi le même sort. Mais les internautes de Turquie étaient tous devenus des experts dans l’art de contourner la censure en utilisant des proxys.

censure Internet turquie

Mais si l’amendement à la loi déjà existante est ratifié par le président Gül, il ne leur sera plus possible de la contourner aussi facilement . En effet, le système de censure devrait être beaucoup plus efficace et bloquera directement les URL ou l’adresse IP. L’internaute ne saura même plus que la page recherchée existe, car elle aura disparu des moteurs de recherche (actuellement il tombe sur un  avis d’interdiction)

Surtout les sites et les pages censurés ne le seront plus à la suite d’une décision de justice (pourtant déjà experte dans l’art de manier le ciseau), il s’agira d’une décision administrative, qui pourra être prise dans les 4 heures. Le TIB, une agence au sein du ministère des Transports et Télécommunications se transformera  un grand inquisiteur. Son directeur ne sera responsable que devant le premier ministre…et c’est un membre du MIT, les services secrets turcs,qui vient d’en prendre la direction.

Pour faire court, n’importe quel site pourra être censuré sur simple volonté du gouvernement. Il ne s’agira pas seulement de bloquer des sites pédopornographique, comme la loi le permettait  déjà au  TIB.

Les internautes quant à eux seront placés sur étroite surveillance : les serveurs d’accès devront conserver pendant 2 ans toutes les données les concernant, traces de navigation et e-mails. Données qu’ils seront contraints de fournir au TIB sur simple demande. Bienvenue dans l’univers de Big Brother.

Au pays des 33 millions de comptes Facebook et où Twitter fait aussi un tabac, de telles mesures font l’effet d’un brutal retour dans les années de censure militaire.

 

Il faut dire qu’avec le contrôle sur les médias de masse exercé par l’AKP, Internet est devenue une des principales sources d’information, voire la principale, pour beaucoup  en Turquie. C’est aussi sur des sites Internet comme T 24 que se sont réfugiés de nombreux journalistes limogés des journaux qui les employaient : « Nous ne regardons jamais les journaux TV, nous avons nos sites Internet », me disait cet été dans une petite ville d’Anatolie, un couple avec lequel j’évoquais l‘attentat très meurtrier de Reyhanli, un attentat qui aurait tué 51 « de nos frères sunnites » avait déploré Recep Tayyip Erdogan, qui ne semblait pas s’étonner qu’une voiture piégée sache faire le tri entre Sunnites et Alaouites dans une petite ville où la population est à moitié alaouite.

Seuls les médias proches du pouvoir avaient alors été autorisés à se rendre sur les lieux.. Raison de plus pour qu’une large part de l’opinion mette en doute la version officielle attribuant cet attentat à un obscur groupuscule d’extrême gauche dont les membres sont principalement alaouites. D’autant que le groupe de hackers RedHack n’avait pas tardé à diffuser des révélations dérangeantes pour les autorités, reprises dans de nombreux médias, notamment en anglais, comme Bianet.

Yes we ban RTE

Depuis la révolte de Gezi au printemps dernier, Recep Tayyip Erdogan ne cachait pas qu’il avait les réseaux sociaux dans le collimateur. Mais ce sont les révélations de corruption qui ne cessent de se multiplier depuis le 17 décembre dernier, atteignant sa propre famille, qui ont précipité les choses. Le groupe AKP à l’origine de ces amendements a beau comprendre une proportion de femmes bien supérieur à leur représentation au sein de l’AKP (11 sur 27 députés) personne n’est dupe sur leur volonté de protéger «  vie privée », « familles » et « enfants ».

video censuree turquie

En tout cas les premiers sites censurés après le vote de la loi, semblent montrer quelles familles et quels enfants il s’agit de protéger : des vidéos divulguant une conversation téléphonique entre Sümeyye, une des filles d’Erdogan et le magnat du bâtiment Latif Topbas, contre lequel ont été lancées des investigation dans des affaires de corruption présumée, viennent en effet d’être censurées, révèle Erkan Saka sur son blog. J’ignore si toutes l’ont été : on en compte par dizaines.

On notera au passage, que les téléphones portables ont l’air aussi d’être l’objet d’une active surveillance…(pas seulement ceux  des milieux kurdes )

Sumeyye fille et conseillère de Recep Tayyip Erdogan

J’en profite pour informer Christine Okrent qui affirmait aujourd’hui dans l’émission « Affaires Etrangères », la Turquie la fin du miracle, (très intéressante au demeurant) sur France Culture, que seuls « les fils » des membres de l’AKP (notamment Bilal Erdogan) étaient visés par les affaires de corruption, que les femmes des familles « machos »sont rarement des potiches. Ce rôle est plutôt dévolu aux belles-filles. Sümeyye est à Tayyip Erdogan ce que Claude Chirac était à son père. Quant à Emine Erdogan, systématiquement présente aux côtés de son mari, elle serait aussi une femme d’affaires avisée.

Urla villa photo Radikal

Et selon les médias turcs, elles auraient toutes les deux été les heureuses bénéficiaires de très luxueuses villas dans la petite station balnéaires d’Urla, dans la presqu’île de Cesme près d’Izmir, en échange d’une levée du classement du site en zone protégée interdite à la construction. Des universitaires auraient été « récompensés » pour avoir cautionné ce déclassement. Quant au Vali (gouverneur) d’Izmir qui s’y serait alors opposé,  sa récompense aurait été une affectation à Diyarbakir. Dans la conversation de la vidéo, Sümeyye Erdogan exprime son souhait d’aménagements pour les villas.  L’opposition CHP a porté l’affaire devant le Parlement.

Mais à quoi cela sert-il de bloquer les investigations en cours en mutant des milliers de policiers et les procureurs trop curieux si les pièces des dossiers sont présentées à la vue de tous, se propagent et sont commentés sur Internet à vitesse grand V via les comptes Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux ?

Aux dernières nouvelles, les 8 villas incriminées devraient être détruites. Peut-être que les mosaïques romaines menacées par un projet de centre commercial du groupe BIM  (à qui appartient le terrain), dans la banlieue d’Izmir vont aussi être sauvées. C’est monsieur Topbas qui est en bandeau sur la photo…encore…

Atif Topbas mosaiques BIM  photo Zaman

Mais on peut quand même se demander si tous ces braves « enfants de » et leurs richissimes amis auraient pu faire tout ce qu’ils voulaient pendant si longtemps si certains s’étaient « réveillés » plus tôt. Il y a une époque, pas bien lointaine, où on prenait plutôt la défense de la « famille », quand d’autres pointaient du doigt leur immense enrichissement personnel, dans des médias aujourd’hui très critiques. Même si la rumeur, affirmant que dans les belles villas de la famille Erdogan à Usküdar les robinets étaient en or massif, était certainement fantaisiste, Samanyolu-haber aurait  pu déjà remarquer par exemple que ces très luxueuses constructions pouvaient être le signe qu’enrichissement familial et pouvoir étaient liés. Ce que tout le monde avait  déjà remarqué  en Turquie, mais bien peu de médias.

Les leaders de l’opposition et les opposants à la drastique censure Internet en appellent au  président Gül. Va-t-il apposer un véto à cette loi si controversée ? Il doit être bien embêté : en effet, s’il loupe rarement une occasion d’exprimer sa différence avec les méthodes et les propos musclés de son ancien ami Tayyip, il ne s’est jamais opposé jusque là frontalement à lui, de crainte peut-être de faire exploser le parti qu’ils avaient fondé avec Bülent Arinç. Mais même l’UE vient de mettre en garde les autorités turques. Il va donc sans doute, comme dans d’autres cas, faire traîner sa décision jusqu’aux limites légales. Mais il devra bien trancher ce choix cornélien.

Et en attendant, les internautes de Turquie ont décidé de manifester une nouvelle fois leur colère. Ce soir les TOMA vont donc aussi être de sortie dans les grandes villes du pays.

Taksim 8 février

En effet, ils sont bien de sortie.

Taksim 8 février. Erkan Saka

On peut suivre la manifestation à Istanbul sur le compte Twitter d’Erkan Saka, à qui j’ai emprunté cette image, ou sur son compte Facebook Internetime dokunma

Autres images de la manifestation du 9 février  ICI

  Et sur celui  de Toma  voici la petite histoire qui accompagne cette image :

-« ALO FATIH (allusion à  Fatih Saraç, propriétaire de la chaîne Haber Türk, dont le téléphone aussi était écouté)

–  Monsieur…

En bande passante (journal TV) on écrit : » A Taksim, le peuple est pris d’affection pour les Toma »

– Vos  désirs sont des ordres, monsieur « 

Divine apparition à Izmir : un hologramme géant de Tayyip Erdogan s’élève dans un meeting

hologram Erdogan Izmir

Vous avez aimé la surprise ? A-t-on crié du micro de la tribune aux militants AKP rassemblés pour un meeting électoral à Izmir  dimanche dernier. De toute évidence, ils avaient adoré. Un tonnerre d’applaudissements avait accueilli la surprise : leur idole, Tayyip Erdogan  venait de quitter  l’écran sur lequel il s’exprimait, pour s’élever  au-dessus l’assistance, tel une divine apparition,  en un hologramme géant en 3D

Un miracle se produisait dans la grande métropole égéenne, bastion du parti kémaliste et  déclarée  ville de « giaour » (non musulmans) par l’idole.

Il est vrai qu’on n’est pas très loin de Selçuk, où selon certains aurait eu lieu  de l’Assomption de la Vierge. Cela a peut-être donné des idées à ses services de comm’.

(sur la vidéo, c’est au bout de 52 secondes  que le miracle a lieu et ce serait vraiment dommage de louper ça. )

L’enthousiasme de ses adorateurs était tel que le message du « big father » est devenu inaudible. Qu’importe : tout le monde avait déjà bien entendu la mise en garde contre les traîtres qui s’en prennent aux candidats AKP aux élections municipales de mars prochain.

A Yildirim Binali, ex ministre de l’ équipement, qui brigue celle d »Izmir notamment, et qui avait peut-être quelque chance de l’emporter. Le « crazy projet » d’ Erdogan pour Izmir 2023, révélé lors de la campagne législative de 2011, en avait séduit beaucoup dans ce fief kémaliste. Comme les autres « crazy projet » (d’Istanbul, Ankara, Diyarbakir), celui d’ Izmir est une série de projets de grandes infrastructures : ponts géants, tunnels pour désengorger le trafic du centre ville,nouvelles lignes de métro, autoroutes, trains à grande vitesse, construction d’un quartier d’affaires digne d’une grande ville américaine  ou développement du port de commerce devant faire d’Izmir un des dix plus grands ports  au monde (j’avoue que je n’ai pas bien compris où doivent être construites les nouvelles infrastructures de ce port géant, qui pourraient peut-être entrer en concurrence avec le secteur touristique..)

Bref, un crazy projet qui devrait faire d’Izmir une métropole digne du 21ème siècle…et le bonheur des entreprises du BTP.

La belle promesse avait été conjuguée avec la très opportune mise en examen d’Aziz Koçaoglu, le maire CHP de la ville, accusé de corruption en même temps qu’une centaine d’adjoints et employés de la mairie. Le procureur avait exigé une peine de 357 ans de prison contre le maire pour des faits si graves que tout cela s’est terminé par un acquittement en décembre 2012.

A ma connaissance, aucun procureur ni aucun policier n’avait alors été qualifié de  » traitre »ou de comploteurs par ceux qui les accusent aujourd’hui. Et ces mises en examen d’élus de la nation n’avaient pas été suivies de valse d’enquêteurs zélés, même après les acquittement.

Mais résultat, l’AKP avait obtenu 37 % des voix (contre 44% au CHP) aux législatives de 2011 à Izmir. Son électorat kémaliste  était sous le choc.

Et pour que le rêve de grande prospérité devienne réalité, rien de tel qu’un ministre de l’équipement (démissionnaire pour l’occasion) AKP à la tête de la municipalité. Tout devient alors « très facile » (çok kolay)

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« Si l’AKP était aux manettes de la mairie, la construction du métro reprendrait dans l’heure » me disait un habitant d’Uçkucullar, qui n’a rien d’un sympathisant AKP, mais peste régulièrement contre le successeur d’ Ahmet Piriştina, le très populaire maire d’Izmir mort brutalement en 2004, car il  n’aurait pas continué les travaux entamés par ce dernier. Un électeur laïc potentiel pour Yildirim Binali, même si je n’ai pas osé lui demander pour qui il voterait.

Si la municipalité d’Izmir n’était  certes pas gagnée d’avance, ce n’était peut-être plus une proie complètement inatteignable non plus.

Sauf…que les traîtres tapis dans l’ombre ont encore sévi. Et cette fois, ce n’est pas à la municipalité CHP qu’ils en avaient. Le 7 janvier dernier, ce sont des administrateurs du port de commerce d’Izmir et de TDDC (les chemins de fer turcs qui gèrent le port) qui étaient accusés de corruption. Et dans le lot de mises en examen se trouve….le beau-frère de Yildirim Binali.

Évidemment, ce nouveau scandale de corruption ne fait pas vraiment l’affaire du candidat AKP, ex ministre de l’équipement (et qui par ses fonctions n’était donc pas étranger aux affaires du port de commerce et des chemins de fer, même si on ne choisit pas toujours ses beaux-frères).  Cette fois, par contre  les « traîtres » n’ont pas long feu dans la cité égéenne . Dans les jours qui suivaient, des procureurs et 200 policiers (dont 5 commissaires, quand -même) ont dégagé.

Izmir 200 policiers limogés

Mais le mal est fait. Pour prendre Izmir, il faudra un miracle à l’AKP. Peut-être que la divine apparition apparu aux militants était chargée d’y pourvoir. Ils sauront  fin mars si elle était vraiment miraculeuse.

 

Cela étant, comme nul ne sait où les traitres peuvent se nicher, moi je méfierais un peu. Le « by » de l’affiche de propagande du candidat AKP (çok kolay BY Yildirim Binali), sonne un peu étrange, comme un message subliminal  d’une puissance étrangère, souvent désignée comme membre du complot international qui menace le pays…ou d’une organisation secrète. En tout cas, « by » ce n’est pas du turc.

 

 

 

 

 

 

 

Le centre d’Art Arkas fait revisiter Izmir et révèle Smyrne.

centre d'art Arkas Izmir

 

Quand Lucien Arkas était élève au lycée Saint Joseph d’Izmir, il était un des deux « élus » chargés de sonner la cloche qui annonçait la fin de la récréation. Une très lourde responsabilité  m’a dit le second élu, car ce n’était pas évident d’avoir l’œil sur l’heure quand on était plongé dans un match de volley : raison pour laquelle cet honneur était  réservé par les frères aux élèves  les plus méritants.

Aujourd’hui monsieur Arkas, armateur comme l’étaient son père et son grand-père,  est à la tête d’une holding qui compte dans le monde maritime. C’est aussi un collectionneur d’art amoureux de sa ville Izmir où sa famille venue de Marseille s’est implantée il y a trois siècles, quand Smyrne était un des ports les plus florissants du bassin méditerranéen. Et comme il ne voulait pas conserver ses trésors pour lui seul, il est aussi devenu mécène. En novembre 2011 Arkas-holding inaugurait un superbe espace d’exposition dans un des plus beaux bâtiments historiques de la ville, qui après l’incendie ravageur de 1922 ( les bulldozers des promoteurs dans les années 70 se sont chargés du reste) n’en conserve pas beaucoup. Le grand théâtre voisin n’avait pas eu cette chance et avait péri dans les flammes.

Un bâtiment que tous les Français qui ont vécu à Izmir, ou les voyageurs qui comme moi ont eu besoin de recourir aux services de leur consulat connaissent bien, puisque c’est une aile  du consulat honoraire de France qui a été concédée pour 20 ans au Centre d’Art Arkas. Je conseille  à tous ceux qui passent par la ville d’y faire une visite ne fusse que pour en admirer la restauration, et lorsqu’ il propose  une exposition de ne la manquer sous aucun prétexte si on s’intéresse à  la ville, à son histoire, à celle  de la Turquie et du bassin méditerranéen ou si on est passionné par les échanges. D’autant qu’il est aisé de s’y rendre, puisqu’il est situé sur le Kordon (front de mer), un passage obligé quand on est à Izmir, que l’on connaisse ou qu’on découvre la ville et que l’entrée est gratuite.

centre d'art Arkas Izmir

 

Plus je me rends  dans cette ville – et je m’y rends fréquemment, c’est plutôt Istanbul que je boude depuis qu’on y ferme les plus beaux cinémas de Beyoglu pour en faire des super marchés – plus je lui trouve de charme. Mais il faut reconnaître que  ces charmes contemporains paraissent bien pâles à côté du joyau dans son écrin de verdure  que les voyageurs découvraient quand leur navire pénétraient dans la baie aux siècles précédents

Ce sont ces regards occidentaux sur la ville de Smyrne  au 18ème et 19ème siècles que la dernière exposition du  Centre d’art Arkas propose  d’offrir aux visiteurs, par les gravures, peintures, récits de voyages et puis photos de voyageurs passionnés.  Une visite est une plongée dans une ville dont il ne subsiste  que des traces  et dont on découvre  les beautés et les  transformations au fil de l’exposition, comme la modernisation du port et la construction des quais entre 1867 et 1875, qui avait alors fortement mécontenté les riverains, car elle avait causé la destruction de leurs jardins ou l’arrivée du chemin fer qui apportait le tabac dans les manufactures de la ville qui ensuite l’exportaient. La ligne Aydin Izmir a été la première ligne de chemin de fer de l’Empire.

L’exposition est une  balade dans une ville commerçante, industrieuse et cosmopolite, où jusqu’à la chute de l’Empire Ottoman Turcs, Arméniens,  Grecs, Juifs Arméniens et Levantins se côtoyaient . Les capitulations  signées avec les puissances occidentales y avaient fait affluer les commerçants français , anglais ou hollandais (et les dessinateurs) Comme on le sait, c’est François 1er  qui avait signé avec Soliman le Magnifique ces fameuses capitulations qui avaient donné  aux marchands français le droit de commercer en terre d’Islam. On peut voir dans une extraordinaire gravure de 1699 à quoi pouvait ressembler une audience du Consul de France chez le Cadi.

On peut  aussi y trouver des échos de certains drames du passé. Une petite gravure est le témoin rarissime d’un tremblement de terre qui avait en partie détruit la ville en 1688. Une  piqûre de rappel à la ville où avait soufflé un vent  de panique il y a quelques années car une rumeur y annonçait un séisme imminent.

Les passionnés des cartes (pour ma part j’adore les vieux atlas) y découvriront aussi les premières tentatives de cartographes de cartographier l’Empire ottoman et sur lesquelles on peut lire le nom Kurdistan, un nom qui ne provoquait pas alors d’empoignades, comme l’Assemblée nationale turque en a été le théâtre récemment.

Ceux qui souhaitent voir l’exposition devront se dépêcher, elle se termine le 29 décembre. Ensuite  on pourra toujours se procurer le catalogue  que j’ai juste feuilleté.  Faute de place dans ma petite valise j’ai reporté cet achat à une prochaine visite( ce qui fera un prétexte pour y retourner en attendant le prochain événement) Et en attendant, il est possible de rendre une visite  virtuelle au centre d’Art Arkas sur le site du musée.

Quant au musée de pierre, on peut s’y rendre sans problème comme je l’ai fait avant de prendre un avion (ou à sa descente). Le musée est à deux pas de l’arrêt de bus (Efes) où passent les navettes entre la ville et l’aéroport.  Ceux qui ont plus de temps pourront en profiter pour se restaurer ou boire un verre  ensuite dans le restaurant du jardin du centre culturel français et découvrir son très romantique jardin. Il suffit de traverser la rue.

Smyrne aux 18ème et 19ème siècles. Regards occidentaux

25 septembre- 29 décembre 2013

10h – 18 h (nocturne jusqu’à 20h le jeudi).

Entrée gratuite.

Centre d’Art Arkas, 1380 sokak n° 1 (en face du centre culturel français d’Izmir et à proximité de la grande poste), Alsançak, Izmir.

 

 

 

Tayyipci et Apocu : Le tailleur d’Izmir qui aime Recep Tayyip Erdogan et le processus de paix

Après la retraite à Rabat, voici le temps de la contre manifestation conservatrice et peut-être du recourt au très peu démocratique référendum  (ce qui rappelle un certain Mai français.). Ce week-end, 2 grands meetings comme Recep Tayyip Erdogan les adore, se déroulent à Ankara, puis à Istanbul .  Des supporters affluent sans doute de toute la Turquie dans des autobus affrétés pour l’occasion.

 

Qui sont ces tayyipci qui constituent la base de l’électorat AKP sans se confondre avec lui ?  Certains les qualifient de  « cahil » (ignorants) villageois d’Anatolie ou des classes populaires urbaines. Passer pour le leader du brave peuple laborieux  arrange aussi  Tayyip Erdogan qui cultive ses racines  populaires. Pourtant, pas plus que la base apocu du BDP, ils ne constituent une classe sociale. Ils peuvent être des (ultras) privilégiés, appartenir aux classes moyennes ou aux milieux populaires. Outre le fait qu’ils ne sont pas alévis,  leur principal  point  commun est l’immense admiration,  sincère ou opportuniste, qu’ils vouent à « Tayyip ».

Je venais d’arriver à Izmir, quelques semaines après le  Newroz de Diyarbakir, quand j’ai rencontré un de ces  tayyipci. La bandoulière de mon sac s’était rompue et j’étais entrée au hasard dans une  échoppe du quartier de Basmane. A mon accent, le tailleur a vite compris que j’étais étrangère. Il m’a peut-être pris pour une femme Rus (Russe)  dans ce quartier proche de la gare du même nom et qui regorge d’hôtels. Le passage où se trouve sa boutique débouche sur une rue piétonne,  où  l’ambiance (très peu branchée) qui règne la nuit sur les terrasses et dans les  « gazinos »  rappelle celle qu’on trouvait, il n’y a pas si longtemps, dans certaines rues de Beyoglu, quand ce quartier d’Istanbul ne paraissait pas encore voué à devenir un temple de la consommation.

Apprendre que j’avais appris le turc après un premier séjour en Turquie pour pouvoir parler avec ses habitants, lui avait bien plu. Et la conversation a continué  autour d’un verre de thé. Lui est originaire  d’Aydin, une autre ville de la mer Egée. Sa famille avait fui la Bosnie pour la Turquie dans les premiers temps de la République.  Bref c’est un habitant de la mer Egée presque « typique », que rien ne prédispose à éprouver de la sympathie pour le PKK. Et il n’en éprouve certainement pas.

La conversation a glissé sur la France. D’abord Sarkozy, qui décidemment a marqué les esprits. La France ? Toujours la crise. Ce qui doit un peu faire plaisir aux Turcs que la prospérité européenne faisaient tellement rêver lorsque c’étaient eux qui  étaient continuellement « en crise » ( La victoire de l’AKP et sa longévité ont quelques raisons). Il en est venu à Erdogan dont il est un fervent sympathisant. Il fait donc partie de ces 40 % d’électeurs ayant fait trembler la kémaliste Izmir, ( ville de « giaour »  – non musulmans, autant dire de traîtres en puissance  – selon Tayyip Erdogan ) en votant AKP aux dernières élections. C’est même un de ces inconditionnels  que  je nomme  tayyipci .

Cette fois il n’a été question ni de réussite économique, ni des qualités de « super bosseur »  du chef de gouvernement, qui à sa capacité à être partout à la fois, me rappelle Sarkozy. Un jour où il n’apparaitrait pas  dans 3 reportages  aux infos  TV doit créer une impression de  vide.

C’est à celui qui allait  « faire la paix avec les Kurdes ! » (baris yapacak !) qu’allait ses louanges :  « Tout le monde va se réconcilier », ce qui lui faisait  réellement plaisir. «  Et avec la paix, la Turquie deviendra très riche ».

 

Les esprits peuvent  changer très vite en Turquie.  Il y a trois ans, en août 2009, Recep Tayyip Erdogan s’adressait lors d’une soirée télévisée  à Ahmet Türk, le président du parti kurde (l’actuel BDP). C’était  la première fois qu’un chef de gouvernement s’entretenait ainsi avec un président du parti kurde, régulièrement interdit. Depuis deux ans que des députés de ce parti siégeaient à l’Assemblée, Erdogan refusait ostensiblement de leur serrer la main.

Cet entretien avait été soigneusement mis en scène. Derrière le chef du gouvernement se dressait un portrait géant d’Atatürk – dont la taille devait conjurer le tout aussi gigantesque sentiment de trahison qu’un tel entretien risquait de provoquer dans l’opinion turque.

A Hakkari, où je me trouvais, c’était l’enthousiasme. Comme je l’avais écrit alors, on ne parlait que de  paix  qui s’annonçait. Enfin presque. Mon ami Suleyman  préférait attendre de voir et prédisait : « Si ça ne marche pas, ça va être pire qu’avant ».La suite lui a donné raison.  La fermeture a été brutale , les prisons ont vite été pleines à craquer et le conflit est reparti de plus belle.

Mais même dans la région kurde, cet espoir n’était pas partagé par tous.  En quittant Hakkari, j’avais fait une halte sur les bords du lac de Van. Deux employés de l’otogar de la ville avait eu la gentillesse de me déposer en voiture sur une route où je trouverais un minibus conduisant à mon hôtel. L’un de mes chauffeurs était lui aussi un fervent « Tayyipci  ». Et comme il m’avait demandé ce que je pensais de l’objet de son admiration, j’avais répondu, pensant lui faire plaisir  « Il est fort : il va faire la paix ».

C’était raté. «  La paix !  Quelle paix ? Ce sont des mensonges. Il ne faut pas croire les gens d’Hakkari ! Moi aussi je suis kurde (probablement d’un village korucu, l’armée turque étant comme « Basbakan », çok güzel ) ! » J’ignorais encore  que le mot « paix »  faisait partie d’une liste (avec guerre, guérilla etc..) que l’armée turque a longtemps « recommandé » aux médias de ne pas employer pour évoquer le conflit avec le PKK. Mais j’ai quand-même  compris  qu’en  parlant de « paix », je venais de  faire de la propagande pour « une organisation terroriste ».

 

Il est probable que le tailleur d’Izmir parlait déjà de « kardeslik » (fraternité – versus AKP, c’est-à-dire entre Musulmans)) avec les Kurdes cet été là. Mais il était certainement à des années lumière  d’imaginer que 3 ans plus tard,  Öcalan,  le « Mal en personne »,   serait  l’interlocuteur privilégié de l’Etat turc, dans un processus de paix qu’il accueillerait avec un tel enthousiasme .

Pas de  trace par contre de l’enthousiasme d’août 2009 chez les Kurdes rencontrés pendant la suite de mon séjour La plupart attendaient de voir et se méfient d’Erdogan, qu’ils comparent à la très détestée Tansu Ciller. Et si beaucoup d’apocu  continuaient à  faire entièrement confiance à Öcalan, son discours révélé au Newroz de Diyarbakir en avait effondré d’autres. La « bannière de l’Islam (ottoman) » notamment  a stupéfait: « Et les Kurdes alévis ? »

Mais j’ai pris ma rencontre à Izmir avec ce tailleur comme un signe de bon augure. Pour faire la paix, il faut quand même qu’une partie au moins de l’opinion des deux camps adhère au processus, et accepte l’idée « inacceptable » de dialoguer avec l’ennemi.  C’était fait.

 

Lors de son dernier meeting électoral  à Diyarbakir, Recep Tayyip Erdogan  avait  raillé le culte dont Öcalan est l’objet au sein de l’électorat BDP  : « Ils le prennent pour un prophète !».   Celui dont le portrait géant s’affiche sur les murs des permanences AKP n’était pourtant pas le mieux placé pour se moquer. Et je ne vois pas beaucoup de différence entre la vénération dont  «  Apo » est l’objet de la part des Apocu et celle qui anime les Tayyipci.

Depuis le prophète est devenu bien utile pour entamer un processus de paix. On ne peut certes réduire à la personnalité des 2 leaders,  l’adhésion d’une large partie des opinions turque et kurde  au processus en cours. Mais je suis convaincue que la confiance « aveugle » du tailleur d’Izmir pour « Tayyip » a largement contribué à sa  dé-diabolisation d’ Öcalan.

 

A peine rentré du Maghreb, Recep Tayyip Erdogan  accusait le mouvement Gezi park, qui  refusait de s’éteindre pendant son absence, d’être manipulé par les opposants au processus de paix. Cela l’arrangerait bien.  Mais c’est plutôt l’esprit d’ouverture (Acilim), promis en 2009 et celui qui soufflait  sur les funérailles de Hrant Dink, qui anime les occupants de la place Taksim. Et parmi les manifestants qui protestent dans tout le pays, il doit se trouver bien plus d’opposants à sa politique syrienne qu’au processus de paix avec les Kurdes (même s’ il y a ).

Le même jour Öcalan envoyait son salut à Gezi Park.  Avoir félicité le BDP d’être resté à l’écart du mouvement de révolte n’était pas très malin, il faut dire. La vénération  pour le leader kurde  volerait en éclat, s’il en arrivait à passer  pour un Tayyipci aux yeux de ses sympathisants. Un comble,  alors que le député BDP, Sirri Sürreyya Önder, est une des rares personnalités politiques à pouvoir incarner le mouvement  Gezi Park.

Dersim (Tunceli) seule province à majorité alévie du pays exceptée, les grandes municipalités BDP sont restées attentistes, soucieuses d’éviter tout dérapage du processus. Mais le signal a été entendu à Taksim – où les manifestants kurdes apocu ont pu afficher leur sympathie. Ils  sont certainement  nombreux aussi dans les cortèges d’Izmir et d’Ankara. Je suis moins sûre par contre qu’on y ait vu flotter beaucoup de bannières à l’effigie d’Öcalan, à côté des drapeaux turcs et  de l’extrême gauche.

Le mouvement Gezi Park parachève la tâche accomplie par les 2 leaders. Öcalan l’a compris.   Pourvu que Recep Tayyip Erdogan n’aille pas tout gâcher en refusant d’admettre que la fin de ce conflit sonne le glas de tout pouvoir autoritaire. S’il  fait le choix  de tenter de le  préserver en continuant d’attiser d’autres tensions ,  le  processus de paix serait en danger. Et ce n’est pas du tout certain qu’il sorte  gagnant d’un jeu aussi risqué.

Ce d’autant que d’autres acteurs, comme ces sacrés taux d’intérêts, risqueraient de ne pas apprécier. Leur « complot » pourrait s’accentuer et finir par mécontenter les « tayyipci » si reconnaissants à leur Tayyip de la nouvelle prospérité.

Pour le moment ce n’est pas terrible . Alors que Tayyip Erdogan avait lancé aux occupants de Gezi Park l’ultimatum de quitter la place pour demain, la police vient d’attaquer le parc ! Cela promet comme ambiance dimanche 16 juin  à Istanbul, où le mouvement Gezi appelle aussi à une grande manifestation sur Taksim. Guillaume Perrier annonce sur son compte Twitter que les journalistes ne sont pas autorisés à y entrer.

4 morts et 7500 blessés en Turquie depuis le début du mouvement Gezi Park ( Bilan ville par ville).

Alors que Recep Tayyip Erdogan vient de lancer un ultimatum au mouvement de protestation qui refuse de s’éteindre en Turquie, le bilan des victimes est très  lourd. Quand les forces anti émeutes lancent les gaz lacrymogènes à tirs tendus, c’est bien pour  faire des victimes, parfois ciblées (comme cela a été le cas du député BDP Sirri Sürreyya Önder, blessé quelques jours après s’être interposé devant des bulldozers venus détruire les arbres du parc ou de journalistes).

Morts  : 4 (dont un policier qui a chuté d’un pont)

Blessés  déclarés (tous ne l’ont pas été ) : 7478  dont  59 dans un état particulièrement grave.

 

  • 10 personnes au moins ont perdu un œil.

Voici un bilan ville par ville fourni par TTB (Association médicale de Turquie).  Il donne une idée de l’ampleur de la protestation. En effet, si la place Taksim à Istanbul  est sous les feux des médias, il est plus difficile de suivre ce qui se passe ailleurs.  Ainsi les confrontations sont quasi quotidiennes dans le quartier de Gazi (Istanbul) ou à Ankara. Des mouvements ont eu lieu dans 77 provinces. Il y a eu des  violences policières et des blessés dans  13  d’entre elles  :

Istanbul : 1 mort, 4345 blessés

Ankara : 1 mort, 1328  blessés

Izmir : 800 blessés

Eskisehir : 300 blessés

Antakya  Hatay –( Antioche)  : 1 mort (tué par balles), 161 blessés.

Balikesir : 155 blessés

Adana  :  1 mort (1 policier tombé d’un pont), 152 blessés, dont un enfant de 10 ans, gravement blessé.

Antalya : 150 blessés

Mugla  :  50 blessés

Mersin : 17 blessés

Kocaeli : 10 blessés

Rize : 8 blessés.

Bursa : 2 blessés.

Étrangement, puisque leur hiérarchie affirme qu’il n’y a aucun lien, 7 policiers se sont suicidés depuis le début des événements. L’un car son frère a raté le concours de police, d’autres avaient des problèmes familiaux …. C’est vrai que s’il s’agit de Cevik Kuvvet ayant fait leurs classes sur les manifestants kurdes de l’Est du pays,  ils devraient être aguerris. Mais ils ont peut-être  moins l’habitude de s’en prendre à de blondes jeunes filles brandissant le drapeau turc et – sauf ceux qui ont passé 2 ans à Hakkari –  que ça dure aussi longtemps.

Possible aussi que la vague de protestations  serve de révélateur à un problème plus chronique   que la  hiérarchie policière  préférait garder « discret ». (Un réflexe qu’on n’a jamais en France, bien sûr ! ).

Comme je l’avais annoncé  le 29 mai déjà, le  jour où un policier  aspergeait de gaz lacrymogène  une jolie femme brune en robe rouge au Gezi Park, les forces de police ont reçu des renforts de Diyarbakir. Ce soir aux Haber,  dans un reportage sur les manifestations à Antalya, j’ai vu un camion à eau sur lequel était inscrit : Diyarbakir –  Cevik Kuvvet (forces anti émeutes) !

2448 personnes ont été mises en garde à vue depuis le début du mouvement ajoute Bianet . Parmi elles 73 avocats (et non 50 comme je l’avais d’abord lu ).

Ajout du 20 juin : selon TTB, le nombre de blessés s’élèvent dorénavant à 7832 dont 59 dans un état très sérieux.

A Izmir, Yasemin écrit avec passion les légendes kurdes de Tatvan (village de Çorsin)

Lac de Van (photo anne guezengar)

Elle vient d’envoyer son manuscrit à la maison d’édition kurde Avesta. Un travail d’écriture qui lui a pris des années. Mais Yasemin ne voulait pas que les légendes  qu’un de ses oncles racontait et que tous écoutaient avec avidité quand elle était enfant dans son village de Çorsîn  (un village kurde du lac de Van dont le vrai nom – je ne connais pas son nom turquifié –  révèle l’origine arménienne) disparaissent avec sa génération. Personne ne raconte plus ces légendes. La télévision a  fait taire les conteurs. Et la plupart des villageois de Çorsîn ont quitté Tatvan, pour Izmir, Istanbul ou un pays d’exil.

Le village de pierre a été rasé par l’armée turque en 1995, en même temps que les villages voisins d’Axkûs et d’Axeta.  Un autobus d’une firme de Van avait été stoppé, vidé de ses passagers et  brûlé par le PKK  sur la route qui les bordent. Personne n’a jamais su si ceux qui s’étaient chargés de cet « avertissement » venaient de ces villages . Mais ceux-ci  avaient la réputation de ne pas être dociles. Dans les années 70 déjà, leurs jeunes étaient qualifiés de « Komutist » et ça chauffait parfois avec ceux de certains villages voisins. Ils ont payé pour le bus.

A Buca, un quartier d’Izmir, où nous assistions à un mariage de la communauté villageoise, le dernier en cette veille de Ramadan,  Yasemin m’a montré ses petites cousines, de jolies adolescentes qui dansaient les halay kurdes. « On les a recueillies à Izmir quelques jours après la destruction du village. Elles étaient presque des bébés, leurs chaussettes étaient toutes crottées de leur fuite ». Depuis quelques années les villages sont à nouveau libres d’accès, C0rsin a été reconstruit et certains s’y sont réinstallés. Mais des femmes m’ont raconté  sa destruction avec une colère toujours intacte.

Yasemin l’avait déjà quitté alors. Elle n’avait que 14 ans quand sa mère a décidé de la marier avec un cousin qui vivait à Izmir. Une décision qu’aujourd’hui elle ne comprend toujours pas, alors qu’elle était la fille adorée d’une tribu de garçons (sa seule sœur était encore toute petite). Les mariages sont surtout une affaire de femmes.  Son père ne s’en était pas mêlé.

C’était un imam éclairé (son frère en parlait  comme d’ « un imam démocrate » quand j’avais fait sa connaissance au Kurdistan irakien) – selon elle car c’était à la medrese de Tatvan qu’il avait été formé. Il avait ensuite suivi  les cours d’un imam hatip (lycée professionnel religieux d’Etat) pour devenir fonctionnaire . Un imam fonctionnaire plus fidèle à Mustafa Barzani qui le connaissait personnellement qu’à la République kémaliste. Un Tatvanli rencontré à Paris m’avait  dit que c’était lui qui leur avait appris qu’ils étaient kurdes quand il était encore enfant.  Dans les années 70 il était proche du DDKO.  Plus tard il est devenu membre de l’institut kurde d’Istanbul. Et je crois qu’il a collaboré  à la traduction du Coran en kurde.

Il était aussi très libéral avec les principes religieux Aucun de ses  enfants, qui  parlent de leur père avec une  immense admiration, ne jeûne pendant Ramadan. Cet été dans  la famille seule une gelin…alévie l’observait .  Je ne le connais malheureusement que par les grandes photos qui ornent les murs du salon de sa femme . Il est mort renversé par une voiture l’été où j’avais fait connaissance d’un des frères de Yasemin à Erbil.

Elle était scolarisée comme ses frères et comme eux elle fréquentait régulièrement le cinéma de Tatvan. Son départ d’un village kurde de l’Est du pays  pour le gecekondu de Gültepe, dans la grande métropole égéenne, a été tout le contraire d’une émancipation. « Au village il y avait une culture villageoise. Ma belle famille l’avait perdue sans avoir pour autant acquis la culture urbaine. Je me suis retrouvée dans un milieu sans culture du tout. J’étais très sociable et je riais beaucoup. Ma belle-mère m’interdisait de sourire aux invités. Cela ne se faisait pas. D’autant que j’étais très jolie et que ça me plaisait de l’être ».  Elle est devenue une  gelin obéissante et comme sa belle-famille a oublié le kurde. Dans les années 80, qui avaient complètement interdit la langue kurde, il était très  fortement déconseillé  aux migrants d’afficher leur kurdité dans les villes de l’ouest.  Un autre Tatvanli me disait que son père était mort de trouille quand il avait décidé d’apprendre la langue que celui-ci  avait évité de  transmettre à ses enfants.

Elle a perdu son mari quand elle était encore très jeune et a ensuite élevé seule ses deux fils. Pas tout à fait seule cependant, puisque ses beaux parents et la famille de son beau –frère vivaient à l’étage supérieur. Et entretemps sa famille à elle  s’était aussi installée à Izmir, à deux pas de leur maison.  Son imam de père a tout de suite été accepté  de ses voisins turcs. Et il est vite  devenu  très populaire chez les Mardinli de Kadifekale, le joli quartier kurde, aujourd’hui en voie de destruction, qui surplombe la baie d’Izmir.

Après le décès de son mari, elle a repris un cursus scolaire interrompu en « açik okul » (par correspondance) et a atteint le niveau de fin de lycée. Et surtout elle a décidé de se réapproprier sa langue. Aujourd’hui elle enseigne le kurde à Kurdi- Der, dont les fenêtres ont vue sur l’Agora romaine d’Izmir.

C’est en kurde qu’elle a écrit les légendes, telles que l’oncle les racontait à Tatvan et qu’elle les  écoutait avec fascination quand elle était petite.:« De toutes mes cousines, c’est moi qui m’en souviens le mieux ». Mais toute la mémoire familiale a été mobilisée pour préciser tel ou tel détail, ce qui  a occupé bien des après-midi où les cousines se retrouvent pour boire le thé .  Des réunions durant lesquelles on se fait un point d’honneur à ne parler que kurde maintenant. Celle de sa belle-mère a  aussi été mise à contribution, qui sur la fin de sa vie passait de plus en plus de temps « en bas » chez sa gelin, avec laquelle elle prenait plaisir à faire revivre ses souvenirs.

C’est la nuit, qu’elle a écrit ces légendes. Ses journées sont consacrées aux petits enfants, comme celles de beaucoup de (jeunes) grand-mères en Turquie. Ses deux belles-filles sont salariées et les crèches sont très chères en Turquie. Le week-end, quand les enfants restent chez leurs parents, elle file au centre ville  donner ses cours de kurde. Ne restait que le calme de la nuit profonde pour écrire.

Elle a passé des heures et des heures à reconstituer sur son ordinateur une dizaine de très longues légendes. Les écrivant, puis les ciselant, encore et encore,  ajoutant un détail, sans cesse en quête du mot juste. Une quête partagée avec son professeur de kurde, avec lequel elle échange par mail.

Fin Août, quand je l’ai quittée, elle venait juste d’en achever la rédaction . Mais elle voulait encore faire quelques ultimes corrections. Toujours aussi minutieuses. C’est seulement fin octobre, après que son professeur de kurde ait déclaré ses « textes  magnifiques », qu’elle a envoyé le manuscrit à Avesta.

La maison d’édition lui avait assuré depuis longtemps que ces légendes seraient publiées, mais elle voulait lui envoyer un texte parfait.  Avec les histoires qui ont enchanté son enfance, elle  veut  aussi transmettre son amour pour sa langue, telle  qu’on la parle à Tatvan. «  J’ai choisi d’écrire, car ce que je fais va durer. Et si je ne le fais pas, qui le fera ?  ». Mais elle en parle avec un tel plaisir que ça m’étonnerait que son travail d’écriture s’achève avec la publication de ces légendes.

Pour les photos du village, il faudra attendre un peu. Impossible d’être à la fois à Corsîn, dans un village de la montagne d’Adiyaman et à Yüksekova pour les fêtes de Kurban Bayram. Mais un jour, promis….

Pour l’Apocalypse du 21 décembre, ruée sur le village de Sirince (Izmir).

L’apocalypse parait-il annoncé par le calendrier Maya pour le 21 décembre prochain fait bien des heureux. Parmi les élus on trouve le beau village de Sirince dans la province d’Izmir, sur la Mer Egée. Selon certains ce village touristique de 600 habitants serait le seul (privilège partagé avec quelques autres  semble-t-il ) à échapper à la destruction. Résultat plus de 60 000 adeptes du New-âge et autres églises de scientologie y seraient attendus pour le jour J.

C’est au fait  que  l’Assomption la Vierge Marie (Myriam pour les musulmans)  aurait eu lieu  dans les environs, que l’ancien  village grec de  Sirince devrait son « énergie positive ». Pas fous quand même les grands spiritualistes.  Plus prudent d’envoyer  les spécialistes de la survie apocalyptique passer une nuit à Sirince à proximité de la Vierge, qu’à  Antioche (Antakya) où se trouve  la première église chrétienne…un peu proche de la frontière syrienne peut-être pour être traversée d’énergie positive, Antakya ?

En tout cas, Sirince serait devenu un rendez vous mondain. Parmi ces futurs survivants, Angelina Joli, Bratt Pitt, Messi et sa famille auraient réservé la nuit du 21 à Sirince. Semra Ozal, la femme de l’ancien  président Turgut Ozal y chercherait une place pour elle et ses petits enfants.  Yilmaz Erdogan et sa jolie femme Belçin, Cem Yilmaz et sa famille y seraient attendus selon Haber Türk. J’ose espérer  que c’est parce que la situation les amuse ou  par goût des mondanités. A moins que ces réservations ne soient  elles aussi que le fruit de quelques « prédictions mayas ». Et une pub supplémentaire pour le village.

Les restaurants  ont déjà concocté  des menus « spécial Apocalypse » et un producteur de vin local propose  une cuvée « vin de l’Apocalypse ».

 

Bref les commerçants et hôteliers de Sirince se frottent les mains. Et le ministre du tourisme applaudit, ravi du coup du pub que les Mayas (bien malgré eux) font à ce village aux belles maisons ottomanes. Sage précaution, le ministre aurait demandé aux habitants de bien accueillir les gogos et aux  artisans et hôteliers de ne pas en profiter pour augmenter les prix rapporte Hürriyet . Effectivement, on peut espérer rester  les derniers survivants d’un monde disparu  sans apprécier pour autant se faire plumer.

Et sait-on jamais. Si une fois de plus l’Apocalypse devait être reporté, il faut leur donner envie de revenir.