Mouvement Gezi ou le temps « des purges », après les journalistes : les proviseurs de lycée !

Après le mouvement Gezi, le gouvernement turc n’a décidément pas choisi d’apaiser. Au contraire, comme beaucoup le craignaient, plusieurs mois après les premières arrestations et les premiers limogeages de journalistes, le temps de rendre des comptes est venu. La semaine dernière, c’est à TRT, la TV nationale qu’une investigation était lancée pour trier le bon grain (pro-gouvernemental) de l’ivraie (trop sympathisante de Gezi).

C’est le moment aussi qu’a choisi Bram Vermeulen , un correspondant de la presse néerlandaise, connu pour son professionnalisme selon ses confrères, pour révéler qu’il avait découvert  en passant un contrôle de la police des frontières,  qu’il était « blacklisté » puis que son accréditation ne serait pas renouvelée. A partir de janvier il ne pourra plus travailler en Turquie.  Le motif ne lui a pas été révélé; mais outre Gezi, il a couvert plusieurs sujets sensibles dont un reportage sur le DHKP-c qui avait menacé les troupes néerlandaises stationnées dans le sud de la Turquie . Il a aussi rencontré le PKK à Qandil, mais maintenant tout le monde y va.  La dernière journaliste a avoir eu son accréditation retirée était Aliza Marcus, que ceux qui s’intéressent à la question kurde connaissent bien. Un reportage sur les destructions de villages avait déplu aux autorités . C’était en 1995. On pensait cette époque révolue.

Cet été un photo reporter italien free lance se retrouvait carrément en prison. Un procès a été ouvert contre lui. Quand le procureur lui a appris qu’il était passible d’une peine allant jusqu’à 7 ans  de prison, il a demandé si c’était une plaisanterie. La main mise sur les médias, on sait ce que c’est en Italie après le règne de Berlusconi, mais à ce point là….Il a pu rentrer dans son pays, mais a promis de revenir pour son procès.

Des plaisanteries qui sont sans doute une façon d’avertir les correspondants étrangers sur les rédactions desquels les autorités ne peuvent évidemment pas faire pression. Mais  ce n’est pas ce qui va améliorer l’image de la Turquie dans leurs pays. Alors que ses relations avec l’UE s’améliorent et que les négociations d’adhésion repartent doucement, c’est une bonne idée !

Quant à Fuat Yildirim, l’imam de la mosquée de Besiktas, qui avait refusé de  corroborer les rumeurs prétendant que les manifestants qui avaient trouvé refuge dans sa mosquée transformée en hôpital de campagne y auraient bu de l’alcool, ça fait déjà un bail qu’il a été muté dans un quartier moins exposé.

 

Aujourd’hui un article d’Hürriyet révèle que des investigations ont été lancés contre plus de cent proviseurs de lycée d’Ankara. Motif : ils auraient « couvert » les élèves qui avaient participé au mouvement Gezi ,voire les avaient incités. Déjà 2 d’entre eux ont été rétrogradés et renvoyés devant les classes et 5 autres ont été mutés (sans doute  dans des lycées moins prestigieux ou dans des provinces moins convoitées). A une époque c’était  Hakkari le Landerneau de Turquie, où on mutait les fonctionnaires trop indisciplinés. Résultat des générations d’élèves ont été instruits par des « rouges ». Étonnez vous ensuite qu’on se qualifie de ville  « solcu » (de gauche) à Hakkari.

Les inspecteurs de la direction régionale de l’Éducation affirment que ces investigations avaient lieu sous la pression de parents, qui auraient été nombreux à se plaindre que les lycées aient autorisé les élèves à manifester. Hum… j’attends qu’un(e) journaliste complaisant avec le pouvoir (ce n’est pas ce qui manque non plus) les dénichent, ces fameux parents. C’est  plutôt des violences de la police que se plaignaient les parents, notamment ceux dont les gosses ont été blessés, parfois très gravement. Quand ils ne participaient pas eux-mêmes au mouvement. Parmi ceux qui chaque soir tapaient sur les casseroles ( sans tenir compte des élèves qui préparaient le concours d’entrée à l’université, dénonçait Recep Tayyip Erdogan dans son discours de  Kazlıçeşme),  il devait bien en avoir qui avaient des gosses en âge d’aller au lycée.

Je n’imagine même pas que des parents pro AKP aient eu l’idée de se plaindre aux autorités que leurs gosses soient allés manifester. Cela  équivaudrait à les dénoncer. Or on ne sait jamais ce que ça peut coûter une dénonciation pareille. Le rêve des parents de lycéens, c’est que leurs gosses intègrent l’université d’où des milliers d’étudiants ont été exclus car ils n’étaient pas assez sages. Quels parents prendraient un tel risque ? Quelques (rares) fanatique de l’ordre établi, peut-être, que les journaux TV n’ont pas encore réussi à dénicher.

Mais de toute façon cela m’étonnerait beaucoup que les élèves aient demandé la permission à leur directeur avant d’aller manifester.

Je suspecte davantage ces proviseurs d’être un peu récalcitrants. D’avoir refusé par exemple de donner aux autorités la liste des élèves absents pour « mouvement Gezi », ou des profs grévistes ou sympathisants du mouvement. Ou bien, ce qui n’est pas antinomique, d’être proches du CHP ou du syndicat enseignant  Egitim Sen (de gauche). A Rize, sur la Mer Noire,  des investigations viennent aussi d’être lancées contre une soixantaine de personnes, syndicalistes d’Egitim Sen ou personnalités du CHP, justement.

On oublie un peu trop souvent que le mouvement syndical en a pris plein la figure ces derniers temps lui aussi. Des centaines de syndicalistes, d’Egitim –Sen et de KESK  , le syndicat de fonctionnaires notamment, sont poursuivis ou en prison, accusés d’appartenir au KCK (pas pour leurs activités syndicales, naturellement). Il est vrai que dans les provinces kurdes, la gauche est proche du BDP. Peut-être une façon comme une autre de mettre l’administration au pas….

Salut d’Amed (Diyarbakir) à la résistance de Gezi Park. (Egitim Sen, syndicat enseignant)

 

20 000 personnes ont été accusés d’appartenance à un mouvement terroristes en 4 ans ! Et 8000 jetées en prison en un an en vertu des lois « anti-terroristes », qui pour la grande majorité d’entre elles n’ont jamais participé à aucune action violente. Or bien des gens qui avaient aimé les grandes rafles contre le KCK pourraient découvrir que leur tour d’être « des renégats » arrive . Pour les autres, ça continue, tout simplement.

Le 31 octobre (ajout) : excellente nouvelle, Bram Vermeulen a annoncé sur son compte Twitter que les restrictions à son encontre avaient été levées. Le ministre de l’intérieur a déclaré au rapporteur de l’UE qu’il y avait eu un malentendu.

 

Le journal kurde Özgur Gündem fermé pour un mois.

Samedi 24 mars, au  lendemain du dernier Newroz sous interdiction, un tribunal d’Istanbul a décidé de suspendre pour la durée d’un mois, la publication du  journal kurde Özgür Gündem (Libre agenda) qu’il accuse d’avoir fait de la propagande pour une organisation terroriste., Les exemplaires du 24 et du 25 mars ont été saisis.

Ce  calendrier n’est sans doute pas un hasard. Le journal,  qui a repris ses publications en Turquie le 4 avril dernier  est tout un symbole. Fermé en 1994, il avait été fondé deux ans plus tôt en 1992, alors que les grandes opérations militaires contre le PKK s’engageaient dans la région kurde, avec leur lot d’exactions contre les populations civiles ( villages évacués et détruits, tortures, liquidations). Une sale guerre dont il était risqué de couvrir les réalités.  76  employés des journaux kurdes, dont de nombreux  vendeurs à la sauvette  et  30 journalistes avaient été tués rappelle Bianet.  Et on peut apprendre les noms de ces journaliste tués ici  L’écrivain et poète Musa Anter, assassiné le 20 septembre 1992 à Diyarbakir écrivait pour Özgür Gündem.

Fermé le 14 avril 1994, il avait réapparu le 28 sous le nom Özgür Ülke (Pays libre). Mais le 4 décembre 1994, 3 de ses bureaux  avaient été l’objet d’attaques à la bombe. Un employé avait été tué et 42 autres blessés.  A la suite de ces attaques, de nombreux journalistes avaient été arrêtés.

Parmi ceux-ci, il y avait le frère d’une amie de Diyarbakir. Un frère que je n’ai jamais connu. Elle m’a raconté qu’il   était rentré dans sa famille après plusieurs jours de garde à vue et était resté prostré dans sa chambre pendant plusieurs jours, ne supportant plus d’entendre le son des sirènes de police. La torture était systématique  alors.

Nombreux sont ceux qui ne sont jamais revenus de ces terribles garde à vue des années 90. Tous ceux qui écrivaient pour des journaux kurdes étaient menacés.  Cet été un copain m’a présenté un des ses amis qui  écrivait dans ces années de plomb  pour le journal  Azadi -Deng.  Au cours d’une garde à vue, ses geôliers  l’avaient   conduit au cœur de la nuit  dans un cimetière, histoire de  lui faire comprendre ce que pouvait coûter d’être classé « ennemi intérieur » . Heureusement, il avait eu le temps d’appeler au  téléphone un ami intellectuel kurde  exilé en Allemagne, et d’avertir  qu’une « équipe » pénétrait  dans son immeuble. On s’était  démené  pour lui dans le milieu des exilés kurdes . Cette semaine là le chancelier allemand rendait une visite officielle en Turquie. Il présume que c’est à cette visite qu’il doit d’être encore en vie.

Actuellement parmi les 104 journalistes emprisonnés (et dont la majorité sont des journalistes kurdes) , 12 travaillaient pour Özgür Gündem.

Kemal Kiliçdaroglu, le leader du CHP, l’opposition kémaliste a apporté son soutien au journal. Je le relève parce qu’on  peut raisonnablement douter que son prédécesseur en aurait fait autant….

Ajout du 5 avril…Comme dit dans un commentaire de ce billet, l’interdiction  de publier a finalement été levée. Je n’ai pas bien compris ce qui s’était passé aux niveau des tribunaux, mais c’est une bonne nouvelle.

2011 en Turquie,vraiment pas terrible pour les libertés (Büsra Ersanli, KCK etc)

Pas terrible pour les libertés  l’année 2001, annonce la Fondation des Droits de l’Homme de Turquie (FDH) , rapporte le Daily Hurriyet. La situation qui s’améliorait dans le pays jusqu’en 2005, quand il préparait sa candidature  à l’intégration dans l’UE,  se détériore depuis . A l’occasion de la semaine des Droits de l’homme 2011, la FDH s’alarme des violences policières, de la  longueur des peines de prison infligées et des détentions arbitraires

Certaines de ces arrestations ont fait la UNE des médias turcs, divisant les éditorialistes entre ceux qu’elles scandalisent et ceux qui en défendent le bien-fondé, un peu à la façon des dreyfusards et des anti dreyfusards, en France à une autre époque. Cela avait été le cas au printemps, avec  l’arrestation des journalistes Nedim Sener et Ahmet Sik, arrêtés dans le cadre du procès Ergenekon. Dernièrement c’est celle de l’universitaire Büsra Ersanli et de l’éditeur Ragip Zarokolu, deux personnalités de la gauche turque, très  connues en Turquie pour leur engagement de longue date en faveur de la liberté et des droits de l’homme,  lors d’une opération contre le KCK, qui a alarmé en Turquie et qui mobilise la communauté des chercheurs (ici le site du GIT)

 » Le KCK est tellement bien implanté dans le sud-est que tous ceux qui y vivent ou qui ont un rapport avec cette région peuvent être arrêtés pour avoir un lien avec cette mouvance  » s’inquiète dans un article publié dans le Monde du 11 novembre,  le sociologue turc Ali Bayramoglu , après l’arrestation de  Büsra Ersanli et Ragip Zarakolu,

Le KCK, appellation que j’ai découverte en même temps que la rafle  du 24 décembre 2009, d’élus, de cadres du BDP, le parti légal kurde  et de responsables d’associations kurdes , serait (si j’ai compris), la branche civile (non armée) du PKK et  serait dirigé par Murat Karayilan, depuis  les montagnes de Qandil au Kurdistan irakien. Il se chargerait notamment de récolter des fonds destinés au PKK.

Depuis les élections de  mars 2009, où le BDP avait emporté un grand nombre de municipalités dans la région kurde,  ces arrestations  se succèdent  par vagues. La fondation des Droits de l’homme estime que pour l’année 2011 uniquement, plus de 1833 personnes ont été  incarcérées dans le cadre des procès du KCK, et près de 4000 depuis 2009. Quelques jours après Büsra Ersanli et Ragip Zarakolu , ce sont une cinquantaine d’avocats qui ont été arrêtés.

Arrestations qu’Ali Bayramoglu accuse dans le même article  » d’être des pratiques de la police  »  » avant d’être une initiative de la justice », ajoutant qu’elles  » créent un climat sécuritaire » et  » façonnent sournoisement la nouvelle politique kurde » de l’AKP. Même si le terme  » sournoisement » est sans doute injuste.

J’ignore combien de membres compte le BDP, mais le pourcentage de ceux qui ont été mis à l’ombre dans le cadre des opérations contre le KCK doit commencer à être élevé. Sans compter tous ceux membres du BDP ou simples sympathisants qui sont traînés devant les tribunaux dans le cadre de la  » législation anti-terroriste ». Et il y en a un paquet.

Il faut dire qu’en vertu d’une jurisprudence qui date de 2006, il suffit de participer à une manifestation non autorisée – et dans les villes kurdes, c’est rare qu’elles le soient –  pour risquer d’être accusé de soutenir une organisation terroriste :  une peine de 12 ans de prison infligée à un manifestant qui avait jeté une pierre contre les forces de l’ordre au cours d’une manifestation ayant dégénérée, est un exemple parmi de multiples autres. Quant aux centaines de mineurs incarcérés, plus de 90% le seraient en attente de leur jugement, selon la FDH. Et depuis une récente décision de justice la simple possession d’un cocktail molotov (ce qui n’est évidemment pas bien) équivaut à fournir des armes à une organisation terroriste et est donc passible de la même peine.

Cet été un tribunal de Diyarbakir a accusé Sefarettin Elçi, un des députés de l’ouverture, élu sous l’étiquette BDP à Diyarbakir, président du petit parti kurde KADEP, ancien ministre (ANAP, je crois) et peu suspect d’être un fervent partisan d’Öcalan,  de propagande pour un parti terroriste. En mai dernier, à l’occasion de funérailles de PKK tués au cours d’une opération militaire, il aurait pris la parole et parler de « martyrs », de « guérilla » et de « mouvement de libération ». Le procureur demande une peine de 33 ans de prison. Altan Tan, un autre de ces députés kurdes d’ouverture avait assisté aux funérailles d’autres PKK, pour sa part sans prononcer le moindre slogan.  Il a quand-même fait de la propagande a décidé un autre tribunal , car… il n’a  pas tenté de faire taire ceux scandés par la foule . Cette fois, 22 ans de prison seulement sont réclamés à son encontre (ouf).

Elçi et Altan  ne peuvent en tout cas pas être accusés  d’être « dans la ligne » du parti. En juillet dernier, ils ne s’étaient paq gênés pour rappeler aux copains du BDP que déclarer l’autonomie (« démocratique », bien sûr !), sans prendre l’avis des Kurdes qui n’avaient pas voté pour eux, comme l’avait fait Ayse Tugluk  lors d’un congrès du DTK ,  n’était pas très démocratique comme façon de procéder.  Cela leur évitera peut-être d’être en plus accusés d’appartenance au KCK.  Quoique…

 » N’importe qui peut être accusé d’appartenance au KCK , « c’est aussi ce que me disait  une avocate de Diyarbakir, ajoutant que la justice se contenterait d’avaliser des décisions de police. Comme  tout un tas d’avocats de la ville, elle a parmi ses clients  un membre du BDP emprisonné dans le cadre du KCK  « Son dossier est vide. Il n’y est question que de coups de fil échangés, ou d’un courrier  trouvé sur l’ordinateur d’un autre accusé du KCK et dans lequel le nom de mon client apparaît. »

Quant à Büsra Ersanli, elle a été arrêtée parce qu’elle aurait donné des cours (au  KCK !) sur la façon d’organiser une révolte populaire rapportait Emre Uslu, ancien policier, chroniqueur à Taraf et à Today’s Zaman,, qui estime (comme d’habitude) cette arrestation justifiée  Mais il ne juge pas utile de fournir quelques éléments factuels expliquant ce qu’elle aurait fait exactement, et en quoi cela entrerait dans une stratégie du PKK, dont l’objectif serait selon lui…la chute du gouvernement AKP, rien que ça.

Il ne donne pas non plus la liste des sociologues, juristes, politologues, représentantes d’associations féministes ayant donné des cours dans les universités du BDP, à des cadres du parti, membres d’associations, avocats …(c’est ça le  KCK ?)

Büsra Ersanli est cadre du BDP. Diplômée de la  prestigieuse université Bogazici d’Istanbul, elle est professeur de droit constitutionnel à l’université Marmara. Or il y aurait dans l’air un projet de réforme de la constitution en Turquie. Et évidemment, elle fait partie de la commission du BDP chargée de cette question. C’est cette commission qui vient d’être décapitée !

Difficile de voir dans ces milliers d’arrestations des opérations visant uniquement des gens qui auraient facilité  des actions violentes ou détourné des fonds publics pour alimenter les caisses déjà  bien fournies du PKK (ou leur propre poche). D’ailleurs tout le monde ou presque s’en fiche de ce qu’ils ont bien pu avoir fait. L’objectif de ces opérations policières serait de démanteler ce qui serait « un Etat parallèle »  kurde qui se mettrait en place dans la région. Personne ne nie que le PKK y a une emprise, mais j’avoue ne pas bien  saisir ce qu’est ce fameux KCK.

En attendant c’est bien le BDP qui est visé. Et la gauche pas forcément kurde, dont Büsra Ersanli et Ragip Zarakolu sont des personnalités phares. Comme le très populaire cinéaste Sirri Sureyya Önder et Ertuglul Kürkçu, qui comme son nom ne l’indique pas, est né à Bursa, tous les deux élus députés BDP, eux aussi. dans le cadre de l’ouverture à l’ensemble du mouvement kurde, à la minorité chrétienne et à la gauche turque. Bref aux traditionnels « ennemis intérieurs » de la République.

Pour sa part,  depuis l’attaque de Silvan, qui avait tué 14 soldats en juillet, le PKK a repris un cycle d’actions violentes, dans un contexte  peu rassurant de tensions nouvelles et d’incertitudes aux frontières de la Turquie. Mais il n’a sûrement pas demandé l’avis au BDP.  Ni à l’électorat de ce parti. Un électorat qui comporte des sensibilités diverses, certains rêvant d' »autonomie démocratique » qui chante (sans toujours très bien savoir en quoi elle consisterait), d’autres préférant la  démocratie tout court. Un certain nombre d’entre eux avaient voté AKP aux élections législatives de 2007, après le « je vous ai compris » lancé par Tayyip Erdogan aux habitants de Diyarbakir. Il faut croire qu’ils ne se sentent plus compris.

Et  si – sait-on jamais –  ces arrestations provoquaient quelque sentiment de révolte chez certains, ce  serait juste  parce qu’ils auraient reçu des cours pour ça….

Ajout :… et le mardi 20 décembre, ce sont une quarantaine de journalistes qui ont été arrêtés : de la presse de gauche (Evrensel,  Birgün, mais aussi Vatan) , kurde (DIHA haber, Firat haber, Ozgur Gunden…), faisant grimper à plus de cent le nombre de journalistes dans les prisons turques. Parmi les journalistes arrêtés , le photographe de l’Agence Presse Mustafa Özer. Beaucoup d’arrestations au sein de l‘agence DIHA 

Décidément, l’année 2011 se termine mal pour les libertés en Turquie.

On peut lire (en français) l’appel de l’IDH d’Istanbul et  consulter la liste des journalistes arrêtés sur ce blog

 

5 ans de mise à l’épreuve pour Erkan Capraz, journaliste aux Yüksekova Haber

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Décidément, à moins d’écrire sur les chiens écrasés, les femmes battues ou sur les frasques des stars du show biz – ou bien sûr de vanter la grandeur de la nation – le métier de journaliste n’est pas sans risque en Turquie. La république turque a le privilège d’avoir plus de journalistes emprisonnés que l’Iran. Même s’il est probable que dans la république islamique voisine, les journalistes doivent davantage s’autocensurer.

En Turquie, la parole s’est libérée et il n’y a plus de sujet vraiment tabou. Pourtant des milliers de personnes sont toujours poursuivies pour leurs écrits et lorsque un(e) journaliste ou un(e) intellectuel(le) s’exprime sur certains sujets sensibles, une épée de Damoclès est toujours dressée sur sa tête. La question kurde reste une question sensible. Et s’il y a des têtes sur lesquelles cette épée pèse, ce sont bien celles des journalistes d’Hakkari. C’est particulièrement vrai ces derniers temps.

Pourtant leur boulot n’est pas vraiment une sinécure. La plupart du temps, ce sont des journalistes locaux qui couvrent les émeutes dont la province est devenue coutumière. Leurs images sont ensuite diffusées par tous les médias du pays. Prendre ces images entre les jets de pierres et de cocktails molotovs des gamins et les gaz lacrymogènes ou les jets de flotte des camions à eau des forces anti émeutes est une activité en soi assez sportive. Mais la semaine dernière, lors des clashs qui ont suivi les funérailles d’un des PKK tués à Dersim, les journalistes auraient été  la cible de jets de gaz lacrymogènes de la police.

 

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Il y a presque un an, un tribunal d’Istanbul condamnait Irfan Aktan, journaliste originaire de Yüksekova, à 15 mois de prison pour un article publié par le journal indépendant l’Espress. Les juges l’accusaient d’incitation à la violence. Je n’en revenais pas en l’apprenant. Si tous les violents ressemblaient à Irfan, le monde serait sacrément pacifique. Mais possible que la sensibilité des juges ait été heurtée par son analyse dépassionnée de la question du PKK. Dans l’article incriminé, il n’emploie pas la terminologie fortement « conseillée » aux médias turcs par l’armée dans les années 90, et parle de combattants ou d’activistes du PKK . Enfin bon, ça fait 30 ans que les principaux médias du médias vitupèrent contre les « terroristes » sans que cela n’incite les jeunes Kurdes tentés par l’appel de la montagne à renoncer à leur projet La diabolisation n’est que la face pile de l’adulation. Elle provoque donc les mêmes effets.

 

Il y a quelques semaines, la police débarquait à 2 heures du matin chez Necip Capraz, le propriétaire des Yüksekova Haber, lors d’une rafle contre le KCK.  Il passait quelques jours en garde à vue avant d’être remis en liberté.

 

Mardi 10 mai, c’est Erkan Capraz, directeur de publication du site les Yüksekova Haber  et dont les lecteurs de ce blog ont peut-être visionné certaines des vidéos, qu’un tribunal de Yüksekova condamnait à dix mois de prison et privait d’un certain nombre de droits civiques (celui de voter entre autre). Une peine contre laquelle, il ne peut pas faire appel, parce qu’elle est suspendue pour une période de probation de cinq ans. Par contre, elle sera automatiquement appliquée si le journaliste commet le même délit pendant cette période de mise à l’épreuve. (ici l’article en turc)

Il faut espérer que pendant cinq ans, aucun cinglé n’aura l’idée d’agresser un élu kurde ! (ce qui n’est pas gagné)

En effet le tribunal l’accuse d’incitation à la haine, pour avoir publié sur le site des Yüksekova Haber un article de Selim Sakli intitulé « Nous ne sommes pas frères » ( Biz Kardes degiliz ). Un article qui dénonçait l’agression d’Ahmet Türk, alors président du DTP, le parti kurde, par Ismail Celik à Samsun.

Erkan n’en est pas à son premier procès. Il y a trois ans, il avait été accusé de faire la propagande du PKK pour avoir des publiés des images de l’attaque du PKK contre la caserne d’Aktutun (près de Yüksekova). La Cour criminelle de Van l’avait acquitté. Heureusement, parce que ce sont à peu près tous les rédacteurs des journaux turcs qui auraient risqué de se retrouver aux assises pour le même motif !  Il a cinq autres affaires en cours.

 

Et Yüksekova n’est qu’une petite sous préfecture qui ne compte qu’une poignée de journalistes !

Je doute quand même les juges s’attendent à ce que ces procès incitent les rédactions kurdes à adopter le ton et la terminologie propres à celles de Rize ou de Manisa. Leurs lecteurs les lâcheraient vite fait. Ni que depuis le temps, ils ignorent l’effet que tous ces procès ont sur les jeunes lecteurs de la province, dont beaucoup sont déjà tentés par l’appel de la montagne. Toute la propagande de Roj TV serait sans effet sur le recrutement du PKK, sans le souvenir douloureux des villages détruits, les prisons, les gardes à vue musclées et le sentiment qu’il y a deux poids deux mesures dans le pays.

 

Comme le procès où s’était rendu Ahmet Türk en tant qu’ observateur, lorsqu’il s’était fait agressé par Celik, celui du policier qui s’était acharné sur la tête de Seyfi Turan, un gosse d’Hakkari, avec la crosse de son fusil le 23 avril 2009 ( jour de la fête des enfants) a été délocalisé à Isparta. Evidement, personne n’imagine que c’est pour protéger la jeune victime, sur le chevet duquel le Vali (gouverneur) et le commandant de gendarmerie s’étaient pourtant rendus. Ce qui pouvait donner à penser que les choses commençaient à changer.

L’été suivant, mes amis qui vivent dans le même quartier à Hakkari, près de la rivière où un de ses camarades qui fuyait la police s’est noyé, me disaient que Seyfi n’allait pas très bien.

La semaine dernière, un berger de 17 ans se faisait tuer par une mine, lorsqu’il gardait ses bêtes. Une info d’une telle banalité que bien peu de médias en parlent.Mais qui toucherait sans doute Ahmet Sik, journaliste turc emprisonné depuis deux mois,  et duquel aucun journaliste  des Yuksekova Haber n’aurait l’idée d’écrire qu’il n’est « pas un frère »,

Les photos d’un journaliste emprisonné exposées à Istanbul.

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La mobilisation pour Ahmet Sik, le journaliste emprisonné depuis un mois ne faiblit pas.

Ce soir vendredi 8 avril, avait lieu le vernissage de l’exposition Je suis témoin, à la galerie Karsi Sanat (Beyoglu). Organisée par des amis photographes du journalistes, elle présente une trentaine de clichés d’Ahmet Sik, tirés de la série Regard sur la souffrance des autres.

L’occasion pour ceux qui sont à Istanbul de découvrir son travail de photoreporter et d’estimer s’il s’agit du regard d’un type dont le but dans la vie était de comploter pour favoriser un coup d’état militaire… Objectif du réseau Ergenekon, à moins que ça ait changé au cours des dernières semaines.

Certes, à part quelques médias pro gouvernementaux – comme le journal Bugun – qui ont l’air d’être davantage dans le secret, personne ne connait les « preuves évidentes de la culpabilité » du  journaliste. Mais difficile quand même  d’imaginer qu’un des objectifs du réseau Ergenekon serait de partager la détresse des habitants des gecekondus (habitat informel) expropriés de force  ou de sensibiliser à la question des  mines qui bousillent la vie de civils dans l’Est du pays. Les Kurdes blessés ou tués par des mines n’ont pas du arracher beaucoup de larmes au général Veli Küçük….

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..même si ce qui fait la force de ces images, c’est qu’elles ne sont pas misérabilistes justement. Cette femme qui attend de pied de ferme cette marée de flics avec son gourdin n’est pas vraiment larmoyante. On se dit plutôt « chapeau !  » (et plein d’autres choses, tant cette image est riche)

 Mais je n’ai pas l’impression que son propos soit de dénoncer l’entrisme du réseau fetullahci au sein de la police.

Bien sûr, une page facebook : Dans l’objectif d’Ahmet SIK  Ben Tanığım Fotoğraf Sergisi vient de se créer.

En tout cas, une chose dont Ahmet Sik est assuré, c’est d’avoir de bons copains.

Après la galerie Karsi Sanat, différents espaces accueilleront l’exposition.

8-12 avril :    Karşı Sanat Galerisi (Gazeteci Erol Dernek Sokak No:11 Beyoğlu)

16-22 avril :    Evrensel Sanat Galerisi (Kamerhatun Mahallesi, Alhatun Sokak Tarlabaşı / Beyoğlu)
        ouverture : samedi 16 avril :  14:00 h

Une marche de solidarité avec le journaliste débutera une heure avant l’ouverture de l’expo. RV : 13:00 h Galatasaray Meydanı – Evrensel Sanat Galerisi

23-29 avril :   Kazım Koyuncu Kültür Merkezi (Caferağa Mah. Mühürdar Cad. No 95 / A Caferağa / Kadıköy)
        ouverture : samedi 23 avril  14:00

marche de solidarité : 13:00 h 
Kadıköy
Beşiktaş Vapur İskelesi – Kadıköy Postanesi-Kazım Koyuncu K.M.

03-08 Mai :    Nazım Hikmet Kültür Merkezi (Ali Suavi Sokağı (Sanatçılar Sokağı), No: 7 Kadıköy)
        ouverture : mardi  03 mai   19:00

Marche de solidarité : 16:00 h
Kadıköy Postanesi-Kazım Koyuncu K.M. – Nazım Hikmet K.M.        1 / 2 

L’université Bilgi, où Ahmet Sik enseigne, devrait elle aussi accueillir l’exposition à une date encore indéterminée en mai.

Nedim Sener : Ergenekon, Fethullah Gülen, Hanefi Avci, prémonitions et quelques explications .

 

Sur cette vidéo, mise en ligne sur Youtube en septembre dernier, l’extrait d’un entretien entre Nedim Sener – journaliste d’investigation turc dont l’arrestation dans le cadre du procès Ergenekon a provoqué l’émoi en Turquie – et Cüneyt Özdemir, un de ses confrère de CNN Türk. Dans cet extrait ils évoquent le mouvement de Fethullah Gülen, peut-être à l’occasion de l’arrestation d’Hanefi Avci. Leurs propos montrent bien en tous les cas le climat délétère qui règne en Turquie autour de ces questions. Et ils résonnent aujourd’hui de façon prémonitoire.

En apprenant l’arrestation de Nedim Sener et d’Ahmet Sik, Cüneyt Özdemir aurait déclaré : « Cela fait vingt ans que je suis journaliste, et hier pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de cesser ce métier. J’y songe encore ». Pourtant il venait juste de réaliser une interview du fils de kadhafi qui l’a rendu célèbre bien au-delà de la Turquie.

Pour ceux qui ne comprennent pas le turc, traduction.(merci mille fois à un lecteur de ce blog pour son aide ).

« Nedim Sener : Je voudrais t’avertir que pour toi aussi il y a danger. Ce n’est pas parce que tu as interviewé Fetullah Gülen que tu dois te sentir protégé (sourire)

 

Cüneyt Özdemir : De toute façon je ne fais confiance à aucune interview.

 

NS : Je plaisantais.

 

C Ö : Cette plaisanterie peut-être mal interprétée. En tant que journaliste je peux très bien rencontrer Fethullah Gülen, ou n’importe qui d’autre. C’est mon métier et je dis ça sans rire. Comme tu le sais, actuellement le métier de journaliste est particulièrement difficile. On a besoin de journalistes indépendants (en Turquie). Mais selon les questions que tu poses, on te balance brutalement dans un camp ou un autre. On te catalogue ergenekoncu, fethullahci, hanefici …

On a connu ce genre de situation au moment de l’affaire Susurluk (1996) ou (du coup d’état post moderne) du 28 février (1997).

 

NS : J’avais dit à un célèbre journaliste que je souhaitais rester neutre. Ni pour eux, ni contre. Il m’a répondu que je n’avais pas le choix. Soit tu les aimes, soit tu es contre eux. Eux le prendront comme ça. Cela m’a effrayé.

 

CÖ : Eux c’est eux. Nous, nous essayerons de ne  pas faire de discrimination. J’espère que nous y parviendrons « .

 

Voici un petit bréviaire à l’attention de ceux qui ont un peu du mal à suivre :

 

Ergenkoncu : Ceux qui appartiennent, au réseau dit Ergenekon (et ses variantes, dit aussi état profond), ou qui le soutiennent. Les membres de ce réseau sont accusés d’avoir comploté pour créer les conditions favorables à un coup d’état militaire contre le gouvernement AKP. Le procès des présumés comploteurs a débuté en 2007 après la découverte d’une cache d’armes. Mais c’est le magazine d’investigation Nokta, où Ahmet Sik était rédacteur, qui avait révélé son existence plusieurs années auparavant..non sans risques puisque le journal avait du fermer (dans la surprenante quasi indifférence de la plupart de ses confrères).

 

Nedim Sener quant à lui, a révélé le rôle du réseau Ergenekon dans l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink, dans les ouvrages qu’il a consacré à cette affaire. 2 policiers qu’il avait mis en cause, dont Ramazan Akyürek, le chef de la police de Trabzon, avaient porté plainte contre lui. Mais il a finalement été acquitté et ce sont ces policiers qui viennent d’être inculpés, ainsi qu’une trentaine d’autres. Le coup de poing sur la table de la CEDH, qui a condamné la Turquie pour ses manquements dans le procès Hrant Dink, n’y serait pas pour rien. La famille de Hrant Dink lui a manifesté son soutien.

 

Quant à l’état profond (derin devlet), c’est à la suite de l’accident de Susurluk, qui avait révélé les liens entre mafia, contre guérilla et gouvernement de Tansu Ciller, que les médias ont donné ce nom aux réseaux au-dessus des lois, nichés au sein de l’Etat.

 

Si ces deux journalistes sont aujourd’hui en prison, c’est parce que le procureur Zekeriya Öz les accuse d’être eux-même  membres de ce fameux réseau Ergenekon ! Un réseau soupçonné de meurtres et de complot terroriste quand-même. Le procureur affirme avoir des indices irréfutables, mais pour le moment, tout le monde ignore lesquels, à commencer par les inculpés et leurs avocats.

 

Fethullahci : membre de la cemaat (communauté) de l’imam Fethullah Gülen (hoca efendi pour ses disciples), penseur musulman turc qui ambitionne de réconcilier Islam et modernité. C’est un énorme mouvement rassemblant plusieurs millions de personnes, associations, hommes d’affaires, intellectuels,  qui se sentent proches de ses idées. Ils possèdent un empire  médiatique (journaux, dont le quotidien de qualité Zaman, et chaînes de télévision) et sont à la tête d’ un réseau d’établissements scolaires (les collèges Isik) qui a essaimé dans le monde entier. Les fethullah sont souvent accusés d’infiltrer l’Etat, notamment le secteur de l’éducation et la police.

Je présume qu’on peut appartenir à la cemaat de Gülen tout en étant membre d’une confrérie traditionnelle – tarikat. D’ailleurs il me semble que Said Nursi, « inspirateur » de Gülen était naksibendi.

Fethullah Gülen vit aux Etats Unis. Il a entretenu des relations avec de nombreux hommes politiques turcs (pas seulement AKP).

A ceux que ce mouvement intéresse, je recommande l’entretien de Bayram Balci, mis en ligne sur l’excellent site religioscopie.

 

Ahmet Sik était en train d’écrire un livre qu’il aurait songé à intituler « l’armée de l’imam », selon Bianet. Nedim Sener avait publié « Fethullah Gülen et la communauté Gülen dans les documents Ergenekon ».

 

Hanefici : Ceux qui adhèrent complètement aux thèses d’Hanefi Avci, un ancien chef de la police d’Eskisehir, qui s’est illustré dans la lutte contre l’extrême gauche. Il fait partie de ceux qui accusent les Fethullah d’avoir noyauté la police. Le livre qu’il a écrit à ce sujet est immédiatement devenu un best-seller en Turquie. Il y révèle qu’ils y seraient à l’origine des révélations des complots Ergenekon et ses avatars. Mais il les accuse d’en avoir monté certains de toutes pièces, à l’aide notamment d’écoutes téléphoniques douteuses.

Il a été arrêté en septembre dernier. Lui, c’est  d’être membre d’une organisation d’extrême gauche, terroriste évidemment, dont il a été accusé. Une accusation qui paraît fantaisiste même à certains intellectuels, comme Hasan Cemal, qui mettent pourtant en doute le sérieux de certaines des  thèses défendues dans le best-seller d’Avci.

 

Selon les comptes rendus des premiers interrogatoires parus dans la presse, Ahmet Sik et Nedim Sener étaient sur écoutes téléphoniques (ce dont ils se doutaient). De quoi conforter la légendaire paranoïa en Turquie (ceux qui connaissent le pays sauront ce que je veux dire) ! Les premiers interrogatoires du procureur ÖZ se fonderaient sur des documents saisis à ODA TV et sur ces fameuses écoutes. Selon lui Nedim Sener aurait collaboré au livre d’Hanefi Avci. Ouvrage que celui-ci affirme n’avoir découvert qu’au moment de sa publication, en même temps que tout le monde. (enfin presque tout le monde sans doute, vu le climat de suspicion qui règne). Mais de toute façon, on ne voit  pas bien où serait le problème. Hanefi Avci est accusé d’être membre d’une organisation terroriste d’extrême gauche. Son bouquin n’a pas été interdit. Et n’a a priori  rien à voir avec cette inculpation, qui a juste suivi de peu sa publication… 

Plus amusant, le procureur aurait demandé à  Sener pourquoi il avait confié à un membre du CHP – toujours par téléphone – avoir  nettoyé son ordinateur, s’il n’avait rien d’illégal à se reprocher. Etonnante question posée à un journaliste, dont (théoriquement) c’est à la fois un droit et un devoir de protéger ses sources.

Izmet Berkan, l’ancien rédacteur en chef du journal Radikal, a révélé depuis dans Hürriyet, que Nedim Sener lui aurait un jour dit vouloir jeter son ordinateur dans la mer. Ce à quoi il lui aurait répondu que ça ne suffisait pas. Il devait d’abord écraser son disque dur, puis le couper en petits morceaux avant de jeter le tout à la mer.(il aurait sans doute mieux fait aussi d’utiliser des pigeons voyageurs pour communiquer…)

 

Bref, des interrogatoires qui posent question, titre le Daily Hurriyet. Ainsi un exemplaire de l’ouvrage qu’Ahmet Sik était en train d’écrire aurait été trouvé sur un ordinateur saisi à ODA TV. « Peut-être pourriez vous m’expliquer ce qu’il y faisait », aurait répondu le journaliste au procureur qui l’interrogeait. Surprenant en effet qu’un journaliste confirmé comme Ahmet Sik, habitué aux investigations ultra sensibles, ait pu confier un manuscrit en cours d’écriture à des confrères que dans sa sphère  on considère comme des « fachos de gauche » (ulusalci et démocrates de gauche n’appartiennent pas au même « monde »), dans le collimateur de la justice qui plus est. Et de toute façon, ce n’est pas ce qui suffirait à en faire un dangereux comploteur, quand- même.

En tout les cas , Nedim Sener avait toutes les raisons d’être « effrayé » comme il le confiait sur un ton léger, lors de cet entretien prémonitoire sur CNN, notamment par le climat détestable dénoncé par Cüneyt Özdemir. Climat que l’arrestation des deux journalistes, dans le cadre du procès Ergenekon, ne contribue évidemment pas  à apaiser.  

 

NB :  Deniz Baykal et une certaine histoire de vidéo compromettante  reviennent  aussi sur le tapis dans les interrogatoires de ces jours ci Mais ça suffit peut-être  comme ça, les embrouilles de ce vilain polar alla turca, aux faux air de Tchécolosvaquie des années 70,

 

Ayla, journaliste turque, manifeste à Istanbul après l’arrestation d’Ahmet SIK (et des autres)

 

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Le procureur d’Istanbul, Zekerya Öz, vient d’ordonner la mise en détention  des deux journalistes d’investigation Nedim Sener et Ahmet Sik, désormais inculpés pour participation  à une organisation terroriste dans le cadre du procès Ergenekon. Cette nuit, ils  ont été déférés à la prison de Metris.

Or c’est  l’arrestation de ces 2 journalistes, connus  au contraire pour leurs enquêtes dérangeantes sur le réseau Ergenekon, pour lesquelles ils ont pris des risques, qui a provoqué la vague d’indignation parmi les journalistes de Turquie. Ils ont été  des milliers à manifester leur colère et leur inquiétude à Istanbul et à Ankara,  le vendredi 4 mars. 

La Turquie, où 61 journalistes sont emprisonnés et des milliers d’entre eux objets de poursuites, est régulièrement montrée du doigt pour ses atteintes à la liberté de la presse. Le procès Ergenekon, du nom d’ un réseau suspecté de comploter pour renverser le gouvernement AKP, est de plus accusé d’être instrumentalisé pour museler la presse d’opposition. Et de nombreux journalistes kurdes sont traînés devant les tribunaux, accusés de soutenir le PKK.

  » Hormis un cercle proche du pouvoir AKP, tout le monde en Turquie est passible d’être accusé d’appartenir à une organisation terroriste », s’insurge Sezgin Tanrikulu, l’ancien président du barreau de Diyarbakir et membre du CHP, rapporte le Daily’s Hürriyet.

Sentiment partagé par les journalistes de l’ opposition, dans toute sa diversité. Même  quelques éditorialistes, réputés  pourtant proches de l’AKP, ou de la communauté gülen, comme Mustafa Akyol,  s’inquiètent sérieusement du tour que prend ce procès. Mais beaucoup de journalistes de ce courant choisissent de faire confiance à la justice, rapporte Erkan sur son site.

 Ayla, une journaliste turque, consoeur et amie d’Ahmet Sik, explique dans un billet mis en ligne sur le site journalistinturkey, pourquoi comme beaucoup d’autres, elle a manifesté le vendredi 4 mars. Voici la traduction de son billet, La Turquie confond terrorisme et journalisme.  

 

« Jeudi matin je préparais le café en baillant, comme d’habitude. Et comme d’habitude la chaine de TV d’infos ATV était allumée. Le présentateur annonçait que la police était en train d’effectuer des perquisitions dans 11 maisons, à Istanbul et à Ankara. Des informations devenues habituelles depuis que les opérations contre le réseau Ergenekon et le premier procès ont commencé, en 2007. Si bien que je continuais mes préparatifs du matin.

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C’est alors que j’ai entendu un nom familier, Ahmet Sik. Ahmet ? Comment était-ce possible ! ? Ahmet est un ami et un collègue, dont le profil n’a vraiment rien à voir avec celui des suspects du réseau Ergenekon. Ce n’est ni un kémaliste radical, ni un ultra-nationaliste. Impossible d’imaginer qu’Ahmet Sik puisse aider des conspirateurs complotant à un coup d’Etat militaire, ou qu’il puisse secrètement les soutenir.

 

Je le connais comme étant  une personne libérale, pacifiste, anti-militariste. Sa vision du monde et ses travaux l’ont même contraint à des sacrifices. Il n’a absolument rien à voir avec Ergenekon, à moins d’avoir une double vie, digne d’un film hollywoodien.

Ahmet travaillait pour le journal Nokta, qui a du fermer après qu’il ait publié des extraits du journal intime de l’amiral Özdek Ornek. Ces textes révélaient les tentatives de coups d’Etat, bien avant que le procès Ergenekon soit entamé. En quelque sorte, c’est à cause d’Ergenekon qu’Ahmet a perdu son job.

Il a ensuite travaillé en free-lance, enseigné le journalisme et écrit des livres. Il était en train d’écrire un livre sur l’infiltration de la police par la communauté (cemaat) islamique de Fetullah Gülen. Je ne sais rien de plus de ce projet.

Nous avons voyagé ensemble dans le sud-est kurde ainsi qu’ au Kurdistan irakien, pour des reportages sur les Kurdes. Je n’ai jamais perçu la moindre trace de nationalisme chez lui. Pendant notre séjour au Kurdistan irakien, il écoutait continuellement des chansons de Yasar Kurt sur son i-pod. Yasar Kurt est un chanteur turc anti militariste.

Il y a des années, il avait organisé une expo photos sur les civils blessés par des mines dans l’est de la Turquie.

Mais c’est ainsi, Ahmet a été arrêté en même temps que 6 autres personnes ce jour là. Il est suspecté d’appartenir au réseau Ergenekon, qui planifiait de créer les conditions propices pour un coup d’Etat en Turquie, et promouvait la haine entre les gens ».

 

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(arrestation de Nedim Sener, journaliste à Milliyet, consacré « héros pour la liberté d’expression par l’Institut international de la presse (IPI) pour son livre  Le procès Hrant Dink et  les mensonges des services secrets. Il a depuis publié Vendredi rouge – Qui a brisé le stylo de Hrant Dink ? et Fethullah Gülen et la communauté Gülen dans les documents d’Ergenekon )

 

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 (même sa voiture est perquisitionnée. Les ordinateurs, livres, photographies  des journalistes sont confisqués)

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(Les voisins de Nedim Sener accrochent des drapeaux turcs à leurs fenêtres pour protester contre son arrestation. Sa femme, qui souffre d’une maladie cardiaque a du être hospitalisée).

 

« L’ arrestation d’Ahmet a réveillé beaucoup d’entre nous, qui jusqu’ici nous contentions de râler et de grogner contre les procédures Ergenekon, sans jamais vraiment prendre position. La plupart d’entre nous n’approuvions pourtant pas  ces perquisitions au petit matin et ces arrestations devant les caméras de télévision, ni ces détentions super longues (le journaliste Mustafa Balbay est incarcéré depuis maintenant 36 mois. Mais je n’ai pas eu beaucoup de sympathie pour lui, parce que c’est un kémaliste pur et dur. Le serpent qui ne me touche pas, peut vivre pendant mille ans, dit un proverbe turc ). »

 

 

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(arrestation de l’écrivain ulusalci (gauche très nationaliste, très hostile à l’AKP) Yalçin  Küçük. Il a été mis en détention, ainsi que 4 journalistes du site OdaTV.com  – Autres images de ces arrestations sur la galerie photo d’Hürriyet, et un article de la version anglaise du même journal donnant des détails sur le profil des différents inculpés).

 

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« Aujourd’hui, vendredi, plusieurs milliers de journalistes se sont rassemblés pour protester contre ces arrestations. Pour la première fois, beaucoup d’entre nous ont rejoint une manifestation anti Ergenekon. Ce n’est pas ce que nous espérions de ces procès qui promettaient de révéler les plans des comploteurs et de les punir pour en finir une bonne fois pour toutes avec les coups d’Etat militaires en Turquie.

Nous formions un cortège étrange, sur l’avenue Isktiklal. Devant il y avait les libéraux, les manifestants de gauche ou d’extrême gauche, suivis de nationalistes portant des drapeaux et chantant des slogans pro militaristes. Je me sentais un peu embarrassée.

Nous marchions pour la même cause, mais avec des slogans et des interprétations différentes. J’espère que le gouvernement a reçu le message, même si j’en doute. Les journalistes qui sont sensés être le quatrième pouvoir, sont l’acteur le plus faible dans la société turque.

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Je me demande quel rôle a le journaliste dans le projet que Monsieur Erdogan nomme  » ileri demokrasi « , démocratie avancée« .

Ayla Aybayrak. Journaliste Istanbul.

article original (en anglais) sur le blog journalistinturkey.com

Et un article de Bianet, journal en ligne auquel Ahmet Sik collabore.

 

…. Ayla et les autres devraient se rassurer, le procureur Zekerya Öz vient d’annoncer que les arrestations d’Ahmet Sik et de Nedim Sener n’avaient rien à voir avec leur métier de journaliste, mais qu’elles se fondaient sur des preuves évidentes. Juste dommage  qu’il lui soit impossible de révéler lesquelles, à cause de la confidencialité de l’enquête. On peut craindre que  la confiance en une justice impartiale dans la conduite du procès Ergenekon  soit sérieusement ébranlée, chez les journalistes en colère.