Divine apparition à Izmir : un hologramme géant de Tayyip Erdogan s’élève dans un meeting

hologram Erdogan Izmir

Vous avez aimé la surprise ? A-t-on crié du micro de la tribune aux militants AKP rassemblés pour un meeting électoral à Izmir  dimanche dernier. De toute évidence, ils avaient adoré. Un tonnerre d’applaudissements avait accueilli la surprise : leur idole, Tayyip Erdogan  venait de quitter  l’écran sur lequel il s’exprimait, pour s’élever  au-dessus l’assistance, tel une divine apparition,  en un hologramme géant en 3D

Un miracle se produisait dans la grande métropole égéenne, bastion du parti kémaliste et  déclarée  ville de « giaour » (non musulmans) par l’idole.

Il est vrai qu’on n’est pas très loin de Selçuk, où selon certains aurait eu lieu  de l’Assomption de la Vierge. Cela a peut-être donné des idées à ses services de comm’.

(sur la vidéo, c’est au bout de 52 secondes  que le miracle a lieu et ce serait vraiment dommage de louper ça. )

L’enthousiasme de ses adorateurs était tel que le message du « big father » est devenu inaudible. Qu’importe : tout le monde avait déjà bien entendu la mise en garde contre les traîtres qui s’en prennent aux candidats AKP aux élections municipales de mars prochain.

A Yildirim Binali, ex ministre de l’ équipement, qui brigue celle d »Izmir notamment, et qui avait peut-être quelque chance de l’emporter. Le « crazy projet » d’ Erdogan pour Izmir 2023, révélé lors de la campagne législative de 2011, en avait séduit beaucoup dans ce fief kémaliste. Comme les autres « crazy projet » (d’Istanbul, Ankara, Diyarbakir), celui d’ Izmir est une série de projets de grandes infrastructures : ponts géants, tunnels pour désengorger le trafic du centre ville,nouvelles lignes de métro, autoroutes, trains à grande vitesse, construction d’un quartier d’affaires digne d’une grande ville américaine  ou développement du port de commerce devant faire d’Izmir un des dix plus grands ports  au monde (j’avoue que je n’ai pas bien compris où doivent être construites les nouvelles infrastructures de ce port géant, qui pourraient peut-être entrer en concurrence avec le secteur touristique..)

Bref, un crazy projet qui devrait faire d’Izmir une métropole digne du 21ème siècle…et le bonheur des entreprises du BTP.

La belle promesse avait été conjuguée avec la très opportune mise en examen d’Aziz Koçaoglu, le maire CHP de la ville, accusé de corruption en même temps qu’une centaine d’adjoints et employés de la mairie. Le procureur avait exigé une peine de 357 ans de prison contre le maire pour des faits si graves que tout cela s’est terminé par un acquittement en décembre 2012.

A ma connaissance, aucun procureur ni aucun policier n’avait alors été qualifié de  » traitre »ou de comploteurs par ceux qui les accusent aujourd’hui. Et ces mises en examen d’élus de la nation n’avaient pas été suivies de valse d’enquêteurs zélés, même après les acquittement.

Mais résultat, l’AKP avait obtenu 37 % des voix (contre 44% au CHP) aux législatives de 2011 à Izmir. Son électorat kémaliste  était sous le choc.

Et pour que le rêve de grande prospérité devienne réalité, rien de tel qu’un ministre de l’équipement (démissionnaire pour l’occasion) AKP à la tête de la municipalité. Tout devient alors « très facile » (çok kolay)

cok_kolay_by_binali_yildirim_h47788

« Si l’AKP était aux manettes de la mairie, la construction du métro reprendrait dans l’heure » me disait un habitant d’Uçkucullar, qui n’a rien d’un sympathisant AKP, mais peste régulièrement contre le successeur d’ Ahmet Piriştina, le très populaire maire d’Izmir mort brutalement en 2004, car il  n’aurait pas continué les travaux entamés par ce dernier. Un électeur laïc potentiel pour Yildirim Binali, même si je n’ai pas osé lui demander pour qui il voterait.

Si la municipalité d’Izmir n’était  certes pas gagnée d’avance, ce n’était peut-être plus une proie complètement inatteignable non plus.

Sauf…que les traîtres tapis dans l’ombre ont encore sévi. Et cette fois, ce n’est pas à la municipalité CHP qu’ils en avaient. Le 7 janvier dernier, ce sont des administrateurs du port de commerce d’Izmir et de TDDC (les chemins de fer turcs qui gèrent le port) qui étaient accusés de corruption. Et dans le lot de mises en examen se trouve….le beau-frère de Yildirim Binali.

Évidemment, ce nouveau scandale de corruption ne fait pas vraiment l’affaire du candidat AKP, ex ministre de l’équipement (et qui par ses fonctions n’était donc pas étranger aux affaires du port de commerce et des chemins de fer, même si on ne choisit pas toujours ses beaux-frères).  Cette fois, par contre  les « traîtres » n’ont pas long feu dans la cité égéenne . Dans les jours qui suivaient, des procureurs et 200 policiers (dont 5 commissaires, quand -même) ont dégagé.

Izmir 200 policiers limogés

Mais le mal est fait. Pour prendre Izmir, il faudra un miracle à l’AKP. Peut-être que la divine apparition apparu aux militants était chargée d’y pourvoir. Ils sauront  fin mars si elle était vraiment miraculeuse.

 

Cela étant, comme nul ne sait où les traitres peuvent se nicher, moi je méfierais un peu. Le « by » de l’affiche de propagande du candidat AKP (çok kolay BY Yildirim Binali), sonne un peu étrange, comme un message subliminal  d’une puissance étrangère, souvent désignée comme membre du complot international qui menace le pays…ou d’une organisation secrète. En tout cas, « by » ce n’est pas du turc.

 

 

 

 

 

 

 

Commémoration de l’assassinat de Hrant Dink : le parc Gezi fermé à Istanbul

Permalien de l'image intégrée

Le 19 janvier cela a fait 7 ans que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné à Istanbul devant les bureaux de son journal AGOS, dans le très fréquenté quartier de Sisli.  Ogun Samast, le tueur était un adolescent de 17 ans, envoyé de sa ville de province, Trabzon, pour accomplir ce meurtre. Il a fini par écoper d’une peine de 22 ans de prison (qui sera divisée par deux, car il était mineur au moment des faits).

7 ans après cet assassinat et les funérailles du journaliste qui avaient été suivies par un cortège de plus de 100 000 personnes (mais dans lequel les principales personnalités politiques, du gouvernement AKP ou de l’opposition kémaliste, avaient brillé par leur absence), difficile de parler de justice rendue. Alors que ces dernières années les prisons du pays sont pleines de « comploteurs » ou de « membres d’organisations terroristes », elle n’a pas réussi à dénicher par contre la trace du moindre petit complot dans cet assassinat.

18  principaux suspects avaient été acquittés, dont Erhan Tuncel, un informateur de la police de Trabzon et un des principaux suspects dans l’affaire.   Leur acquittement a été  annulé en appel.  Leur procès recommence donc. Mais au début du mois 2 d’entre eux ont été à nouveau  remis en liberté après leur interpellation à Trabzon.

Il faut aussi rappeler qu’un an avant l’assassinat de Hrant Dink à Istanbul, un prêtre catholique, le père Santoro était assassiné à Trabzon.

Alors que des milliers de policiers ont été limogés ces dernières semaines pour avoir enquêté dans des histoires gênantes pour le gouvernement AKP (corruption,  transport d’armes à destination de la Syrie présumé, ou même arrestation de membres présumés d’Al Qaida), ou car ils étaient considérés trop « peu dociles »,  le moins qu’on puisse dire est que les membres de forces de l’ordre suspectés dans ces assassinats n’ont pas eu à se plaindre de la même rigueur.

La façon dont a  été conduit le  procès du meurtre de  Hrant Dink  prouve que le procès de ce qu’en Turquie on nomme depuis les années 90 l’état profond n’a jamais eu lieu. Et que l’indépendance de la justice n’est jamais devenue une réalité.

Les autorités d’Istanbul, sur les dents depuis le mouvement Gezi – camions de policiers anti émeutes ( Cevik Kuvvet )  et camions à eau  (les devenus célèbres TOMA) stationnent en permanence à Taksim –  ont décidé de fermer une fois de plus le parc Gezi, devenu symbole de la contestation. Cette année la date anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien tombe un dimanche, ce qui pourrait en augmenter l’affluence. Est-ce la seule  cause d’une telle démonstration de force?

La place Taksim, le 19 janvier.

 

Binler Taksim'de Hrant Dink için toplandı

A Sisli, au journal AGOS

Cette année une foule immense est  venue commémorer l’assassinat qui a le plus bouleversé la Turquie ces dix dernières années.

Gültan Kaya, la femme du chanteur Ahmet Kaya s’est exprimé au balcon d’Agos ; « Ils ont commis  un crime d’Etat ! »

Le mois de janvier est un mois noir pour les journalistes en Turquie :

Le 9 janvier 1996  était assassiné  à  Istanbul Metin Göktepe (journaliste à Evrensel)

Et le 24  janvier 1993, à Ankara   Ugur Muncu (journaliste à Cumhurriyet).

Des policiers ont été vus à Sisli  portant un bonnet blanc comme celui du tueur (voir photos Evrensel.Net), alors que les températures sont printanières à Istanbul (17°). Au lendemain de l’assassinat du journaliste arménien,  ce bonnet blanc était devenu le couvre chef de nombreuses têtes nationalistes, qui avaient érigé  Ogun Samast en héros. Ils ne peuvent l’ignorer.

Şişli'de 'beyaz bereli' trafik polisleri!

La veille  ça chauffait à Taksim entre manifestants s’opposant à un projet de loi qui menacerait gravement la liberté sur Internet et les forces de l’ordre.

Et les citoyens de Turquie ont sans doute bien d’autres  raisons de ne pas être très  satisfaits de la façon dont fonctionne leur justice et des mesures que leur gouvernement envisage pour améliorer cela…

Une commémoration est  organisée à Malatya devant la petite  maison où Hrant Dink est né et dans la rue qui porte dorénavant son nom. A Istanbul, ce n’est pas encore le cas pour l’avenue où il a été assassiné.

 

Mais la justice fait parfois son boulot.  Ce matin à l’aube, les forces de police faisaient une descente dans le village de  Roboski, arrêtant 7 personnes, toutes des proches des villageois massacrés par des F16 de l’armée turque. Parmi ceux ci Serhat Encu, un des seuls rescapés du massacre. Des  maisons ont été fouillées et des portraits de victimes arrachées du mur . La justice  comme la commission parlementaire n’a trouvé aucun responsable dans ce massacre, en début de mois un tribunal militaire a décidé de clore l’affaire. Par contre elle paraît avoir beaucoup de choses à reprocher aux   familles des victimes, régulièrement harcelées.

Roboskî'ye baskın; 7 gözaltı var, evler darmadağın edildi

 

 

2 députés kurdes libérés : Gülser Yildirim et Ibrahim Aynan

tutuklu-bdpli-vekiller-icin-tahliye-karari-128040La décision de la cour constitutionnelle n’a pas tardé et elle a été (évidemment)  la même que pour Mustafa Balbay (député CHP).  Cette fois le tribunal de Diyarbakir ne pouvait plus tergiverser.  2 des 5 députés kurdes qui attendaient leur remise en liberté depuis leur élection en 2011 viennent d’être libérés. Il s’agit de Gülser Yildirim, députée de Mardin et d’Ibrahim Aynan, député d’Urfa, arrêtés en 2010 dans le cadre des grandes opérations contre le KCK. Elle leur accorde aussi une compensation de 3000 lires (1000 euros!) pour détention abusive. Pour les 3 autres, la décision n’est pas encore donnée, mais cela ne devrait tarder.

Au moins voilà une décision un peu apaisante dans le tumultueux climat ambiant en Turquie. Dommage que la justice ne l’ait pas prise dès l’élection des députés des diverses oppositions  emprisonnés dans divers procès (Ergenekon et KCK). Cela aurait évité des morts et des blessés dans les villes kurdes où la colère avait explosé. Et cela aurait sans doute  contribué à assainir le climat politique en Turquie.

Mais cela ne règle pas le cas de Sebahat Tuncel, dont la cour suprême vient de confirmer la peine de 8 ans et 9 mois dont elle avait écopé en 2005, c’est à dire bien avant le début du processus de paix. Une peine qui peut lui faire perdre son immunité parlementaire. Couperet qui risque aussi de tomber pour  Engin Alan, député MHP (extrême droite), condamné dans le cadre des procès Ergenekon.

Une commission formée de députés BDP/ CHP et AKP vient d’être constituée pour tenter de régler cette question. Le MHP ne participe pas à la commission (avec les Kurdes, difficile à imaginer) , mais demande à ce que la lettre de demande de levée d’immunité d’Engin Alan qui devrait arriver bientôt ne soit pas lue à l’Assemblée, ce qui rendrait cette demande ineffective.

Il est probable que cette commission  fonctionnera mieux que celle qui avait été mise en place pour enquêter sur les circonstances du massacre d’Uludere. Même si ce n’est pas certain. Personne ne doit avoir envie que la rue kurde ne s’embrase  – et Sebahat Tuncel est députée d’Istanbul !

3 mois avant des élections municipales qui risquent de s’avérer serrées entre l’AKP et le CHP qui présente un candidat lui aussi alévi à Istanbul (Mustafa Sarigül ) comme l’est Sebahat Tuncel – cela serait très risqué. Sans parler des risques de dérapage pour le processus de paix, avec tout ce que cela comporte.

Et le feuilleton politico judiciaire est loin d’être terminé (très loin même).quoique les intrigues soient trop denses et compliquées pour qualifier tout cela de feuilleton. Certains éditorialistes turcs parlent plutôt de polar.

Plus tard dans la journée  la cour constitutionnelle a aussi déclaré que la détention des   3 députés BDP (ou affilié) encore emprisonnés était illégale.Selma Irmak,  Faysal Sarıyıldız députés de  Şırnak et le député  indépendant de Van Kemal Aktaş vont donc être à leur tour libérés après avoir passé 3 ans en prison.

 

Sous fond de bagarre au sein de l’Etat turc : cherche-t-on à exaspérer les Kurdes ?

Sebahat Tuncel

J’ai commis une erreur d’appréciation dans mon précédent billet. En effet, les villes kurdes sont restées calmes pour  le second anniversaire du massacre de Roboski (Uludere).Même Hakkari et Yüksekova sont simplement restées « villes mortes », c’est-à-dire que pas un commerce – boulangeries exceptées – n’a ouvert. Mais elles ne se sont pas embrasées.

Bien sûr dans ces deux villes, quelques  groupes de gençler se sont manifestés, allumant des feux dans leur quartier et entravant la circulation, recevant en échange quelques jets de gaz lacrymogènes. Un phénomène spontané, comme j’en ai déjà vu à Yüksekova (les voitures qui passent alors près du feu prennent la peine de klaxonner, c’est plus prudent de manifester son approbation) et  qui rappelle –  chants pro PKK en sus – les groupes de gamins de certaines de nos villes qui confortent leur sentiment de puissance en se baladant en bande, capuche rabattue sur le visage, le soir tombé.  Mais il n’y a  pas eu  d’affrontements  violents avec les forces de l’ordre.

Et ce n’est certainement pas du au hasard. Il est probable  que le parti kurde a tout fait pour éviter que cela ne dégénère. Ainsi à  Yüksekova il n’a pas appelé à manifester et à Hakkari, c’est la veille alors que les magasins étaient ouverts qu’avait lieu une manifestation.  La grande commémoration, c’est à Roboski même qu’elle a eu lieu.  Miran Encu, tante de Velat Encu (16 ans), une des victimes du massacre y a succombé d’une crise cardiaque.

Ceux qui suivent les événements de la région à travers les médias turcs peuvent avoir le regard un peu faussé. Mais il faut se rappeler comment l’arrivée de Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde,  comme député d’Hakkari avait déjà calmé le jeu. Il y a trois ans, les villes de la province étaient continuellement en ébullition, on  n’y comptait plus les journées « ville morte » et les affrontements avec les forces de l’ordre étaient presque quotidiens.  Les jeunes de Diyarbakir considéraient ceux d’Hakkari comme des héros (les médias pro kurdes aussi). Mais sur place c’était moins évident. En fait, plus personne ne savait d’où venait les ordres de fermer (transmis  aux commerçants par des gamins). Demirtas  avait  remis de l’ordre dans tout ça. Les villes de la province ont pu respirer (au propre comme au figuré ). Et c’est entre autre ce qui explique sa grande popularité à Hakkari.

 

2 morts yuksekova décembre 2013

Pourtant le moins qu’on puisse dire c’est que tout semble être fait pour exaspérer les Kurdes. D’abord 3 morts par balles des özel tim (équipes spéciales)  lors de deux manifestations à Yüksekova (province d’Hakkari, sur la frontière irakienne et à 2 pas des camps PKK de Qandil).  Deux (un homme et son neveu) le 6 décembre, le troisième quelques jours plus tard. Des affrontements ont même eu lieu dans  l’hôpital de la ville où un groupe attendait des nouvelles des deux premières victimes, affrontements si violents que l’hôpital, envahi par les gaz lacrymogènes,  a été vidé de ses patients.

Et ce n’était pas un « dégât collatéral », l’hôpital est situé  en pleine campagne à plusieurs kilomètres du centre ville (il a été construit sur les terres d’un député AKP…)

Yuksekova olay decembre 2013

Or si la province d’Hakkari est une habituée de la répression« façon Gezi » des manifs   ( disons plutôt  que le mouvement Gezi a été traité comme le sont les « manifestations illégales » kurdes) et qu’il y a donc eu de nombreux manifestants blessés et parfois tués ces dernières années dans la province, cela faisait plusieurs années  que les forces de l’ordre ne tiraient plus à balles réelles sur les manifestants à Hakkari. Mais le gouverneur de la province  a déclaré que les manifestants étaient armés et c’est passé comme une lettre à la poste…

Pourtant, alors que les confrontations avec les forces de l’ordre peuvent être violentes  à Yüksekova, quand y a-t-on vu des manifestants assez suicidaires pour y brandir des armes ?

Députés kurdes emprisonnés

Le 9 décembre,  Mustafa  Balbay, journaliste kémaliste et élu  député  CHP  qui croupissait en prison depuis plus de 4 ans dans le cadre du procès Ergenekon était remis en liberté à la suite d’une décision de la Cour constitutionnelle déclarant que son emprisonnement était une violation de son droit à être élu.   Mais quelque jours plus tard celle-ci était à nouveau refusée par le tribunal de Diyarbakir aux 5 élus kurdes incarcérés  dans le cadre du procès KCK, pourtant eux aussi en attente de jugement.

Le parti proteste avec virulence , mais la rue kurde ne s’embrase pas (à part à Yüksekova où ça bardait encore salement le 23 décembre)…

Mais le jour même où  la région commémorait le massacre de Roboski, massacre pour lequel la justice  a fait preuve de bien moins de diligence dans sa quête pour en  désigner les responsables (en réalité elle a étouffé l’affaire), la Cour suprême  vient de confirmer en appel la peine de 8 ans et 9 mois de prison pour « appartenance au PKK » dont avait écopé Sebahat Tuncel, députée du BDP (parti dont elle a démissionné pour rejoindre avec  Ertuğrul Kürkçü  et Sırrı Süreyya Önder, le HDP : un mouvement qui rassemble des partis  de gauche)  . Une peine qui risque de lui faire perdre sa place de députée et de la renvoyer en prison (d’où elle était sortie lorsqu’elle avait été élue députée d’Istanbul en 2007).

Si elle devait être démise de sa fonction de députée, je ne sais pas qui profiterait de sa place à l’Assemblée : un député AKP, comme à Diyarbakir après que Hatip Dicle ait été l’objet du même procédé, ou un député de l’opposition CHP ou MHP (qui accepterait ou non de « profiter de l’aubaine »)? En tout cas les députés du BDP qui avaient été contraints de se présenter en candidats indépendants n’ont pas de « suivant sur la liste » pour les remplacer , donc le groupe BDP perdrait encore un siège.

C’est une visite à Qandil en 2004, dans un camp du PKK qui lui vaut cette condamnation…alors qu’un processus de paix est engagé avec ce même PKK et que des visites, Qandil en a eu à la pelle depuis (et que normalement tout le monde devrait quand même se réjouir que les combattants des deux camps aient cessé de s’entretuer).

Mais le processus de paix a été engagé sans que la très controversée législation anti-terroriste n’ait été amendée. L’article 380 à la très vague formulation a permis de condamner Sebahat Tuncel (et bien d’autres)  pour  « soutien à une organisation terroriste dans l’objectif de commettre des crimes ». Maintenant la  « guérilla judiciaire » qui fait rage en Turquie  peut complètement faire dérailler le  processus du paix. D’autres députés kurdes ont eux aussi été condamnés et restent sous la menace de condamnations en appel. C’est le cas notamment d’Ahmet Türk ou d’Aysel Tugluk. Le couperet peut donc continuer de tomber sur le parti kurde.

Bref, alors que la justice remet en liberté un député CHP, non seulement elle refuse de faire de même pour les députés BDP emprisonnés, mais elle prend dans le même temps une décision qui risque d’envoyer une députée du mouvement kurde de plus en prison ! Et pas n’importe laquelle, Sebahat Tuncel est un « poids lourd » du parti (même si dans le parti il n’est pas vraiment de bon ton de parler de poids lourd, elle est quand-même très populaire près de l’électorat). De plus elle est Kurde alévie. Et s’il y a bien un segment de la population exaspéré par le gouvernement Erdogan (qui a tout fait pour cela), ce sont les Alévis.

Et tout ça le jour anniversaire du massacre de 34 civils kurdes dont la plupart n’avaient pas 20 ans, bombardés par des F16 à Roboski et dont certains auraient pu être sauvés si un hélicoptère ambulance avait été envoyé sur les lieux du massacre. Ce qui n’a pas été le cas.

Là, ce n’est même plus de deux poids deux mesures dont on peut parler…

C’est même tellement gros, que ce n’est pas sûr que cela suffise a embrasé la rue kurde qui quand même se méfie. Les Kurdes ont  l’habitude d’être instrumentalisés dès que des tensions se profilent dans le pays. Et depuis qu’il siège à l’Assemblée  (ce qui est tout nouveau), le parti kurde a su faire preuve de maturité. Le fait qu’il existe maintenant un Kurdistan irakien y est sans doute aussi pour beaucoup.  Dans les  tensions qui traversent le pays, le mouvement kurde pourrait préférer suivre l’exemple de son cousin syrien et jouer sa propre carte – comme il l’a fait lors du mouvement Gezi.

Mais il va falloir qu’il fasse preuve d’un sacré doigté s’il veut éviter que la région kurde soit happée  dans les tensions , car dans la tourmente actuelle vraiment tout semble fait pour pousser les Kurdes à bout.

Le 1er janvier : ajout

J’apprends que les avocats des 5 députés  kurdes du BDP incarcérés ont à leur tour déposé un recours devant la Cour Constitutionnelle. Je suis un peu étonnée qu’ils n’y aient pas songé plus tôt, mais sans doute était-ce une stratégie des avocats d’attendre ce qu’elle déciderait pour le député CHP Balbay.

Dans le même article d’Hürriyet Today’s  je découvre aussi qu’Engin Alan, député MHP (extrême droite) dont la cour suprême d’appel a confirmé en octobre dernier,  la sentence à 28 ans de prison dont il a écopé  dans le cadre du procès Balyoz (Ergenekon), risque de lui aussi de perdre son immunité parlementaire. Et ce serait imminent : en effet cette même cour se préparerait à demander la levée de son immunité. Et évidemment dans ce cas, ça m’étonnerait qu’il puisse y avoir 2 poids 2 mesures (cela ne marche pas dans tous les cas) . S’il perd son immunité, le tour de Sebahat Tuncel risquerait de suivre.

Le 2 janvier,2 députés du BDP Pervin Buldan et Sirri Sürreyya Önder  qui venaient de porter une lettre d’Öcalan, le leader emprisonné  du PKK à aux commandants militaires de Qandil, vont rencontrer les nouveaux ministres de l’intérieur et de la justice  (nommés dans le cadre du remaniement ministériel sous fond de scandale de corruption). La direction du KCK (branche urbaine du PKK)  n’ayant cette fois pas répondu par lettre, sa réponse à celle d’Öcalan n’a pas été rendue publique

.Efkan Ala, le nouveau ministre de l’intérieur est un proche d’Hakan Fidan, le chef des services secrets turcs (MIT) et principal artisan du processus de paix depuis les « négociations (alors secrètes) d’Oslo. Il a aussi  été le gouverneur de Diyarbakir entre 2004 et 2007 (c’est à dire pendant la semaine de violentes émeutes urbaines dont la répression avait fait plus d’une dizaine de morts, la plupart des mineurs et des centaines de blessés ).

Et la veille de la nouvelle année, ça a bardé près de Yüksekova.  3 jeunes du village de Yesilova  dans le district Semdinli (Hakkari) ont été gravement blessés lors d’une confrontation avec l’armée. Cela faisait une dizaine de jours que les habitants de ce village de contrebandiers bloquaient la route pour protester contre la construction d’une nouvelle caserne. Cette fois par contre les villes de la province ne se sont pas embrasées… Je persiste à penser que cela est significatif, même si ce calme est précaire.

 

 

Les gaz sur Taksim ont masqué le massacre d’Uludere.

Le 11 juin dernier, tous les regards en Turquie étaient tournés vers la place Taksim où les forces de l’ordre chargeaient sur les manifestants, après le retour de Tayyip Erdogan du Maghreb. C’est le moment que le tribunal de Diyarbakir chargé de l’enquête sur le massacre d’Uludere choisissait  pour se déclarer incompétent et transférer le dossier à un tribunal militaire.  Un dossier  classé confidentiel depuis le début de l’enquête, ce qui en dit long sur la volonté de faire la lumière sur un des plus graves massacres de civils en 30 ans de conflit entre le PKK et l’armée turque.

La justice ne cherchera donc pas  à lever le voile sur les circonstances ayant causé  la mort de 34 petits contrebandiers kurdes, dont la plupart n’avaient pas 20 ans (et le plus jeune 12 ans), massacrés par les bombes de F16, la nuit du 28 décembre 2011. Alors que de très hauts gradés sont traînés devant les tribunaux pour X complots (contre l’AKP), c’est une autre affaire quand c’est de la mort de civils kurdes dont il est question.

Les familles des victimes n’auront eu le droit qu’à une compensation financière – qu’elles refusent toutes de toucher jusqu’à ce que les responsables soient jugés – et aux larmes compassionnelles de madame Emine Erdogan, l’épouse du chef du gouvernement.  Après avoir refusé de leur adresser des excuses, l’Etat dont les avions de chasse s’étaient acharnés sur leurs enfants, leur refuse le droit à connaître la vérité et au moindre  semblant de justice .

Recep Tayyip Erdogan a même tenté de semer la suspicion en déclarant que certaines victimes pouvaient être « des terroristes du PKK » car «  il arrive que ceux-ci  s’habillent en civil » ! Alors que ces garçons étaient tous connus dans leurs villages korucus (villageois supplétifs de l’armée rétribués par l’état  environ 200 euros mensuels) et donc des autorités locales.

Est-ce la raison pour laquelle ni le gouvernement, ni l’état major, ni les grandes chaines de TV, n’avaient jugé utile de manifester de reconnaissance aux villageois, parents ou proches de victimes,  qui 6 mois plus tard se portaient au secours de soldats du contingent  blessés dans un grave accident de minibus (10 morts) à proximité de leur village ? Quelques mois plus tard, Emine Ürek, qui faisait partie de ceux-ci, sera désignée  parmi les personnalités de l’année du journal Zaman. Les F16 ont tué son fils de 16 ans

Personne pourtant n’avait porté secours à leurs propres enfants après le bombardement. Craignant d’être confrontée à la colère des villageois, l’armée avait préféré ne pas se rendre sur les lieux. Des blessés qui auraient pu être sauvés, ont agonisé des suites d’hémorragies ou à cause du froid.

 

Les autorités comptent sur l’oubli de l’opinion publique accuse Nuşirevan Elçi, le président du barreau de Sirnak et avocat des familles. Et elles choisissent le moment pour liquider  discrètement les enquêtes qui avaient bien du être ouvertes.

Ihlan Sener (AKP) le président  de la Commission aux Droits de l’Homme de l’Assemblée, avait déjà fait traîner jusqu’au très médiatisé Newroz de Diyarbakir (où allaient être  « annoncées » les négociation de paix avec le PKK) pour rendre publiques les conclusions de l’enquête menée par la sous commission qu’il présidait. Un rapport qui concluait que ce massacre n’avait pas été intentionnel mais serait la conséquence d’une série de disfonctionnements et d’un problème de communication entre l’armée et les services secrets.  Les principales mesures préconisées étant de prendre des mesures drastiques contre… la contrebande.  Vue l’ampleur de celle-ci sur toute la frontière, la communication doit d’ordinaire être exemplaire, pour que les bombes des F16 aient réussi jusqu’ici  à éviter de tels carnages !

Un rapport que seuls les députés AKP et MHP (extrême droite) de la sous commission avaient cautionné et que ceux du CHP et du BDP avaient dénoncé depuis longtemps. 3 mois plus tôt, pour le   premier anniversaire du massacre, ils  avaient rendu public des contre-rapports, impitoyables sur la façon dont Sener avait conduit l’enquête parlementaire et accepté les réticences de l’armée à fournir les renseignements demandés.

Selon ceux-ci, c’est une information affirmant que Fehman Hüseyin, un haut commandant du PKK, serait parmi les contrebandiers, qui aurait déclenché l’opération. Le commandant kurde syrien  devait être liquidé à n’importe quel prix (Est-ce ce qui explique le pilonnage privilégié à l’attaque terrestre, qui aurait laissé la possibilité  à de très jeunes civils de se rendre ? Ou certains voulaient-ils en profiter pour « donner une leçon » aux contrebandiers de la région ?).  Levent Gök (CHP) déclare que le chef d’état major, le commandant de l’armée de l’air, celui de la 3ème division de gendarmerie devraient être tenus militairement responsables et le chef du gouvernement responsable politiquement.

Selon eux, en effet, une telle opération n’avait pu être menée sans que le chef du gouvernement n’ait été averti du massacre de  civils qu’elle serait . D’autant que toute opération transfrontalière requiert une autorisation du gouvernement. Or la présence de patrouilles militaires avaient bloqué ces groupes de contrebandiers du côté irakien de la frontière.  C’est au Kurdistan irakien, à 2 pas de leur village, qu’ils ont été massacrés. En tout cas, c’est certain qu’une telle décision n’a pu être prise qu’à un très haut niveau.

Quelques jours plus tard, Selahattin Demirtas, le président du BDP déclarait que c’était Recep Tayyip Erdogan lui-même qui avait donné l’ordre de l’opération, ce qui expliquait que les autorités cherchent à  cacher la vérité. Une opinion largement partagée dans la région.

Selon certains observateurs, l’objectif de ceux qui ont fait filtrer la fausse information de la présence de Fehman Husseyin, pourrait d’avoir voulu nuire au processus de paix qui se négociait discrètement. Mais outre celle de l’origine de cette fausse information, bien d’autres questions restent posées.  Avec la  décision du tribunal de Diyarbakir, vient de s’éteindre le dernier espoir de justice  auquel les familles des victimes pouvaient se raccrocher.

Il est peu probable que les négociations de paix qui se poursuivent suffiront à faire oublier ce nouveau traumatisme dans la région kurde. Et il n’est  pas certain non plus que la justice décidera  de lever les accusations de « tentative de meurtre » qui pèsent sur 5 cousins des victimes, qui submergés par la colère avaient accueilli par des jets des pierres le kaymakam (sous-préfet) venu présenter ses condoléances, le jour du massacre.  Ce sont les seuls avoir été  détenus lors de gardes à vue dans l’affaire d’Uludere.

 

Et comme pour bien montrer que le processus de paix est le dernier de ses soucis, un autre  tribunal de Diyarbakir vient d’infliger une forte amende (1300 euros/famille)   aux familles des victimes. Motif :  le 500ème jour suivant le massacre, elles s’étaient rendues sur les lieux de celui-ci, à quelques kilomètres de leurs villages, de l’autre côté de la frontière. Et elles n’avaient pas fait le détour par Harbur, le seul poste frontière, à  5 ou 6  heures  de route au moins  des villages.

Voici le nom des victimes d’Uludere et leur âge au moment où ils ont été tués :

Ouf ! Le Soliman de la série culte Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique) restera en liberté !

 

Ouf ! On est rassuré. La très populaire série Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique)  a beau avoir été « censurée » par la Turkish Airline, au motif qu’elle donnerait une image insuffisamment glorieuse du sultan Soliman le Magnifique – en  fait sans doute  surtout car elle ne convient pas à l’image que Recep Tayyip Erdogan le chef de gouvernement s’en fait – un procureur d’Istanbul a décidé qu’il n’y avait pas « insulte contre le Sultan ».

Après celui de l’insulte  à la turcité ou à la mémoire d’Atatürk, espérons que ce nouveau délit ne sera pas instauré et que la Turquie d’Erdogan ne va pas se mettre à statufier le grand Législateur. Ce serait désolant.  En attendant d’en être tout à fait sûrs, on sait au moins  le réalisateur et les deux acteurs principaux de la série ne seront donc pas poursuivis.

Ce sont surtout les millions d’accrocs à la série qui vont être rassurés d’apprendre que « leur » Soliman  pourra continuer à être amoureux de la belle  Roxelane/ Hürrem Sultan et le Harem à être  le lieu d’intrigues en tous genres. La dernière fois que j’en ai suivi (par moments) un épisode, une des dames venaient de se faire défigurer par une rivale  je présume jalouse – Une vacherie de Roxelane/Hûrrem peut-être.  Mais je ne suis pas certaine du motif. Peut-être qu’un lecteur ou une lectrice aura  la gentillesse de nous éclairer.

Cela étant même si je suis bien incapable d’en expliquer  l’intrigue, les fragments que j’en ai vus chez des amis sont ceux d’une série de qualité. Les acteurs sont beaux, les costumes et les décors splendides et pour le scénario on peut faire  confiance à la grande Meral Oktay, disparue il y a quelques mois.  Si sur mes derniers vols avec la Turkish Airline j’avais eu la possibilité d’en visionner tranquillement quelques épisodes, c’est avec plaisir que je l’aurais fait. Quant à ceux qui ne connaissent pas encore cette série, ils peuvent s’en donner une idée en se baladant sur son site.

Ceux qui veulent avoir la peau de la série  n’ont sans doute pas encore réalisé que bien loin de nuire à l’image de Soliman, la série l’a popularisé dans plus d’une vingtaine de pays, parmi lesquels l’Iran, le Maroc, la Grèce, le Liban,  la Russie ou l’Ukraine, d’où aurait été originaire la belle esclave devenue sultane. Et sans doute beaucoup parmi cet immense public ont tout simplement découvert  qu’un sultan ottoman qui se nommait Soliman avait existé.

En tout cas, la lecture et le cinéma ne devaient pas être le plaisir favori de ces ronchons dans leur jeunesse. Sinon, ils sauraient qu’une fiction ne représente  pas la réalité,  mais qu’elle présente l’avantage de donner une « chair et un cœur » à des personnages qui avaient semblé bien austères et ennuyeux à des générations d’élèves. Les Trois Mousquetaires ont sans doute  fait bien  plus pour la postérité de Richelieu et Anne d’Autriche que tous les manuels d’histoire depuis l’invention du Lavisse. L’intimité avec ces grands personnages historiques que seule  la fiction est capable de créer, peut donner  l’envie de les connaître davantage.Qui sait le nombre de  vocations d’historiens de l’Empire Ottoman , ou de simples passionnés, cette fiction va susciter ?

Mais plutôt que de traîner la série préférée de centaines de milliers de spectateurs  devant les tribunaux, ils feraient mieux de  se décider à faire leur propre série sur le sujet, avec un austère Soliman, plus conforme à l’image qu’ils veulent en avoir. Il y auront peut-être quelques spectateurs en Turquie. Mais je ne suis loin d’être certaine que le film  Fetih 1453 (la Conquête de 1453)  qui a fait venir des millions de spectateurs dans les salles  en Turquie s’exporte aussi bien que Muhteşem Yüzyıl….

Cela étant je  soupçonne un peu leurs agissements d’avoir pour véritable motif de faire encore plus de publicité pour la série. Mais heureusement que le procureur a été raisonnable. Si la justice se mettait à censurer les dizi préférées de la population, on risquerait de voir surgir  « un printemps turc » dans le pays.

 


 

 

 

Sevil Sevimli, l’étudiante lyonnaise condamnée à 5 ans et 2 mois de prison …mais libre de rentrer à Lyon !

Le président de l’université de Lyon 2 avait en partie raison d’être inquiet du contexte ambiant (il n’était pas le seul). Le tribunal de Bursa vient de donner son verdict. Sevil est donc condamnée à une peine de 5 ans, 2 mois et 15 jours de prison.

On sait que depuis les précédentes audiences elle n’était plus accusée de « diriger une organisation terroriste ». Mais le tribunal a jugé  qu’elle en avait fait la propagande  .  Selon le président de Lyon 2 toujours, le fait que  précédent procureur  – qui  demandait  la levée de l’interdiction de sortie du territoire, ce que les juges avaient refusé – avait été changé, n’était pas de très bon augure. Pour ma part j’avoue que j’espérais aussi que le verdict serait  reporté.

L’interdiction de  sortie du territoire a par contre été levée et Sevil devrait pouvoir rentrer en France (en attendant le procès en appel je présume) contre une caution de 10 000 lires (5000 euros) selon certains médias (qui titrent « A la fois la prison, A la fois la liberté »)  J’ai un peu de mal à suivre, mais  je ne suis pas juriste, même si j’ai fait quelques progrès ces derniers temps. Mais c’est une très  bonne nouvelle.

Apparemment le tribunal a décidé de donner un verdict « mi chèvre mi raisin »et de satisfaire une partie des demandes venues de France tout en montrant qu’il ne cédait pas.

L’étudiante Serein Özçelik a pour sa part écopé de 3 ans et 1 an de prison, tandis que 4 autres étudiants Burcu Akın, Ceren Cevahir, Kezban Yıldırım et Mustafa Erdal Harma ont été acquittés.

 

Cela doit être cependant le soulagement  pour sa famille et ses amis. Sa mère se sentait si mal qu’elle n’a pas pu assister au procès. Il va y avoir une belle fête pour son retour parmi les siens.

Et cette nouvelle  va certainement émouvoir  aussi la communauté des étudiants Erasmus en Turquie.

Comme pour la grande sociologue Pinar Selek, qu’un tribunal qui l’avait pourtant acquittée 2 fois  vient de condamner à une peine de prison à perpétuité  – malgré l’opposition du président du tribunal, assisté de juges qui ont une autre idée de leur fonction que lui, pour changer ainsi d’opinion selon les circonstances –  j’espérais pourtant  bien  écrire un post qui aurait eu pour titre :  ACQUITTEE.

Ceux qui lisent le turc pourront trouver un compte rendu de la défense de son avocat Me Aksu ICI

 

 

En attendant le verdict, Sevil Sevimli condamnée à l’exil dans son second pays : la Turquie.

Ce vendredi  15 février  doit avoir lieu à Bursa la prochaine audience du procès de Sevil Sevimli .Normalement  cette audience du 15 février devrait aussi être celle du verdict, mais je ne peux le confirmer tellement les méandres de la justice me restent mystérieuses.

A la suite d’une rencontre avec sa famille, j’ai déjà  consacré un billet à  Sevil.  Cette étudiante kurde alévie, de nationalité(s)  franco turque en séjour Erasmus encourt une peine de 21 ans de prison (lors d’une précédente audience, la peine exigée était même 32 ans !) alors que le procureur qui exige une peine aussi faramineuse n’a aucune action illégale à lui reprocher.

Une attitude d’étudiante engagée  et  une sensibilité proche de l’extrême gauche, comme des centaines de milliers de personnes en Turquie qui  ne plongent pas non plus dans l’action violente, ont suffit à l’emporter  dans le tourbillon  des arrestations d’étudiants et à la faire accuser d’appartenir au DHKP-C une organisation interdite ( parfois suspectée d’avoir des liens avec l’état profond) et dont un des militants  transformé en bombe vivante est responsable d’un attentat ayant récemment frappé l’ambassade américaine à Ankara (deux morts – dont le kamikaze –  et une journaliste grièvement blessée))

Sa remise en liberté, en août, après trois mois de détention avait pourtant été un signal d’espoir. Très souvent pour les détenus incarcérés après une garde à vue, elle équivaut à une sorte d’acquittement. Kendal avait souri quand je lui avais demandé, un an après sa remise en liberté où en était son procès ( le procureur exige une peine de 43 ans de prison contre un garçon qui avait 15 ans quand il a été incarcéré). C’était la pagaille, différents tribunaux se déclarant incompétents se renvoyaient le dossier. Bref ça pouvait durer longtemps et en attendant le concours d’entrée à l’université le préoccupait davantage. Un des convives avait résumé la situation sur un ton amusé « moi, ça fait dix ans que je suis en procès »….

Mais pour Sevil, la justice a décidé de faire une exception en assortissant cette remise en liberté d’une interdiction de quitter le territoire. Une clause  rarement réclamée et qui l’a condamnée de fait à l’exil.  Elle ne peut plus rentrer à Lyon où elle a grandi, où elle étudie et où vit son père ,lui-même exilé en France et qui n’a pu la voir depuis des mois. Et comme c’est dans son autre  pays qu’elle est exilée, puisqu’elle est possède les deux nationalités française et turque, c’est un peu comme si subitement sa maison avait été coupée en deux par un mur infranchissable.

Malgré tous les soutiens dont elle a bénéficié, des médias, d’anonymes qui ont été 135 000 à signer une pétition en ligne, d’élus de sa région ou  du président de son université qui a fait plusieurs fois  le voyage jusqu’à Bursa pour assister  aux  différentes audiences  et alors que le ministre de la justice aurait  peut-être préféré  que l’interdiction de quitter le territoire soit levée, les juges sont restés inflexibles. Sa condamnation à l’exil a donc été confirmée.

 

Que ce soit intentionnel ou non, cette décision fait comprendre à ceux  de la jeune génération ayant grandi dans le pays d’accueil de leurs parents et qui seraient tentés par un retour dans le pays d’origine de ces derniers,  qu’ils ne  seraient  pas  tous les bienvenus.

Espérons que la vague d’arrestations de militants (parmi eux plusieurs musiciens du Grup Yorum) et celle  d’avocats ( qui a provoqué un tollé)  accusés d’appartenir au DHKP –C, le 18 janvier dernier,   ne jouera pas en sa défaveur et que cette nouvelle audience  signera la fin du mauvais film dans lequel l’étudiante lyonnaise s’est trouvé entraîner depuis 10 mois maintenant.

Tout dépendra  des juges. Certains doivent se réjouir de la suppression annoncée de l’actuelle  loi anti-terroriste – qui devrait (normalement) en finir avec ces accusations de terrorisme contre des milliers de  gens qui n’ont jamais  participé à une action violente et n’appartiennent à aucune organisation interdite. Pour d’autres  par contre,  l’annonce de cette réforme  doit être une très mauvaise nouvelle.

 

La maman de Solin (5 ans) atteinte de leucémie vient d’être libérée (KCK)

Il aura fallu 16 mois, pour qu’à la suite d’une intense campagne de mobilisation, Hanim Onur, adjointe au maire de Cizre et incarcérée dans le cadre des procès du KCK, soit enfin remise en liberté et puisse retrouver ses deux enfants, Solin,  5 ans, atteinte de leucémie et son frère Mirhat , qui souffre  d’épilepsie.

Cela fait pourtant des mois que certains médias alertaient sur l’histoire de cette maman, séparée de deux enfants malades alors que la justice ne l’a toujours  pas jugée coupable.  Mais il aura fallu la mobilisation des médias sociaux pour que les autorités s’émeuvent.  Une  pétition, « Solin ölmesin »  (que Solin ne meurt pas) lancée samedi 9 février,  relayée par de nombreux appels sur Twitter,   a récolté plus de 20 000 signatures en une journée. La fillette comme beaucoup d’enfants en bas âge de détenues, partageait la peine de sa mère jusqu’à ce que sa maladie soit pronostiquée, il y a près d’un an.  Séparée de ses deux parents,  sous la garde de ses grands parents, l’état de santé de la petite fille se détériorait.

Les médias ont aussi publié les chansons déchirantes écrites en kurde par les deux enfants pour réclamer le retour de leur mère.

C’est d’abord  Fatma Şahin, la  ministre de la famille qui s’est émue et a annoncé sur son compte Twitter qu’elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver Solin. Celle-ci doit être envoyée en traitement à Ankara dans un des meilleurs hôpitaux du pays. Et aujourd’hui, c’est le tribunal de Diyarbakir qui vient enfin d’accepter la remise en liberté de la maman. Difficile en effet pour les juges de continuer à rester inflexibles après l’intervention de madame la Ministre et alors que l’histoire de Solin commençait à émouvoir le pays.

Son avocate, l’immense Canan Atabay, qui a défendu la plupart du temps pour 3 fois rien des dizaines de mineurs incarcérés, doit se réjouir.

Hanim Onur était incarcérée à la prison de type E de Mardin. C’est aussi là qu’a été  incarcérée pendant plus de 15 mois une voisine de mes amis de Kayapinar, à Diyarbakir, dans des conditions épouvantables nous racontait sa soeur l’été dernier . En effet si les détenus politiques adultes hommes sont généralement incarcérés dans des prisons de type D, où les conditions sont plutôt  correctes (4 détenus par cellule), les femmes, comme les mineurs, sont  souvent enfermées dans des centres de détention de droits communs  Résultat : à Mardin plus de 80 détenues étaient entassées dans la même immense cellule. Elle souffre d’asthme et avait beaucoup de mal à supporter ces conditions. « Elle pleurait toujours au téléphone » selon sa soeur. Après les mutineries  de juin, elle a été transférée à la prison de  Siirt : « Maintenant ça va mieux. Elles ne sont plus que 60 et la nourriture est meilleure. » Sa détention est aussi l’occasion d’apprendre à lire. Les détenues éduquées se chargent de l’alphabétisation de celles qui n’ont pas eu la chance d’avoir été scolarisées.

Même si Siirt est encore plus éloignée de Diyarbakir que Mardin, ses parents et son fils de 10 ans continuent à lui rendre visite une fois par mois, le jour où le parloir ouvert est autorisé.  « L’incarcération de sa maman l’a complètement perturbé. Depuis il ne fait plus rien à l’école ». Pourtant c’est un gosse aux yeux qui pétillent d’intelligence.

J’aime bien ce gamin et j’ai souvent  pensé à lui cet automne, pendant le mouvement de grève de la faim des détenus politiques kurdes. Comme elle a des problèmes de santé, normalement sa mère a du  être dispensée d’y participer. Mais aura-t-elle accepté cette dispense (le cas échéant) ?  A Izmir, il avait fallu que Selahattin Demirtas en personne intervienne pour que des détenus mineurs acceptent de s’alimenter après plusieurs semaines de grève de la faim.

Un ami kurde qui m’a alors appris qu’il avait suivi pendant 35 jours une grève de la faim au début des années 90 (comme tous ceux dans son cas, son estomac en garde des séquelles depuis), expliquait qu’il l’avait suivie alors que les « responsables de cellule » l’en avait dispensé. Il n’appartenait à aucune organisation – son seul crime était d’avoir donné des cours de saz et d’avoir appris des chansons en kurde dans un centre culturel kurde. On savait donc qu’il allait être libéré sous peu. « Mais impossible de manger quand tous les autres refusent de s’alimenter. C’est une question de conscience ».

Pour les gosses des détenus en grève de la faim, cette période a du être complètement traumatisante. Il est vraiment heureux que la Turquie tente d’autres solutions que « les vieilles méthodes » qui n’ont réussi qu’à donner naissance  à des générations de révoltés pour régler la question kurde.

Et normalement, grâce au nouveau paquet de réformes de la justice que le Parlement turc devrait adopter sous peu,  la grande majorité (voire l’ensemble)  des détenus dans le cadre des opérations contre KCK devraient être  libérés, puisque qu’aucune participation à des actes criminels ne leur est reproché. Des prochaines libérations en masse sont en tous les cas espérées dans la région.

 

 

 

 

Hrant Dink, 6 ans après son assassinat : un nouveau procès ?

C’est un 19 janvier, il y a six ans, que le journaliste arménien Hrant Dink était assassiné devant la porte de son journal AGOS, dans le quartier de Sisli à Istanbul.  Sa famille et ses amis  demandent toujours justice après un procès à l’issu duquel seuls deux accusés ont été condamnés : Ögun Samast, le tueur, un adolescent de Trabzon et Yasin Hayal qui purge une peine de prison à vie.  Les autres accusés ont été relaxés, dont Erhan Tüncel, un informateur de la police arrêté en même temps que Yasin Hayal, quelques jours après le meurtre.

Les juges n’ont trouvé  la trace d’aucune organisation derrière cet assassinat, alors qu’il est de notoriété publique que les services de renseignement de la  gendarmerie et de la police de Trabzon ainsi  que ceux de la police d’Istanbul n’ignoraient pas que cet assassinat se préparait. Dink lui-même  se savait menacé. Un agent des services secrets ( MIT)  le lui avait laissé entendre lors d’un entretien au siège du gouverneur d’Istanbul , comme il le révélait dans son dernier article, publié post mortem par le journal Radikal.  Son assassinat avait été  préparé par sa condamnation pour « insulte à turcité » (article 301, amendé depuis) suivie d’ une effarante campagne de presse contre lui.

Le procès de son assassinat a seulement prouvé que celui  de l’état profond n’a toujours pas débuté en Turquie. Au contraire, puisque des fonctionnaires et policiers impliqués dans cette affaire ont été promus depuis. Dernièrement c’est Mehmet Nihat Ömeroglu un des juges de la Cour de Cassation ayant approuvé la décision du tribunal condamnant  Hrant Dink pour insulte à la turcité, qui  a été  élu premier ombudsman (inspecteur public)  par le Parlement. Il est vrai que le candidat de l’AKP  se défend d’avoir été  une des rares personnes en Turquie à ne pas avoir compris alors qu’il condamnait Hrant Dink. Il n’aurait pas fait le lien avec l’accusé « Firat », le prénom  turc de ce dernier. Il faut croire que la perspicacité n’est pas la première qualité exigée d’un ombudsman.

En 2010 la Turquie était condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour graves manquements dans cette affaire.

Signes inquiétants aussi :  ces dernières semaines à Istanbul plusieurs vieilles dames arméniennes (elles ont plus de 80 ans) ont été gravement  agressées et deux d’entre elles ont été tuées. Et  un professeur d’informatique turc qui  enseignait dans une école arménienne a été assassiné. A Kocaeli, près d’Izmit, la police vient de déjouer une tentative d’assassinat contre un pasteur protestant. Des agressions  trop systématiques pour être simplement dues au hasard. En tout cas l’indulgence de la justice dont ont bénéficié les assassins de Hrant Dink n’a pu qu’encourager ces crimes racistes.

Cette année encore  des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à l’endroit et à l’heure  même de l’assassinat (15heures). Raquel, la femme de Hrant était à la fenêtre de Agos d’où le dernier discours de Hrant était diffusé. Et cette année Noam Chomski était près d’elle et  parmi ceux qui annonçaient « buradayiz Ahparig » (nous sommes là, notre frère – en arménien). La manifestation s’est ensuite dirigée vers Taksim…où forces anti émeute et gaz lacrymogènes les attendaient.

Un espoir cependant :   l’affaire pourrait à nouveau être jugée. Le 10 janvier dernier un  procureur de la Cour suprême a demandé  l’annulation du jugement. Probable qu’il sera cassé. Reste à voir comment l’affaire sera ensuite jugée par le tribunal.

Orhan Kemal Cengiz révèle dans Today’s Zaman que le MIT (les services secrets turcs) auraient remis récemment  à la commission parlementaire d’enquête sur les coups d’état, un rapport mettant en cause des forces dites « oranges » et « vertes » au sein d’ unités spéciale de l’armée dites OPS.  Ces unités étaient justement actives à Trabzon, Malatya et Hatay. Or, c’est à Trabzon que le prêtre catholique Santoro a été assassiné et d’où sont partis les meurtriers de Hrant Dink. Peu après à Malatya, ville où il est né,  des missionnaires protestants (affaire de la maison d’édition Zirve) étaient  assassinés après avoir été sauvagement torturés et l’évêque lui aussi catholique  Padovese était assassiné à Hatay.

Pourquoi le MIT a-t-il tant tardé à faire ces révélations, cela pose question souligne  l’auteur de l’article, qui espère cependant pouvoir  interpréter celles ci comme   un signe que les choses pourraient changer….

Ajout : Sur Today’s Zaman, un entretien de  Fetiye Cetin, l’avocate de la famille Dink. A lire ICI