Aljazeera et les enjeux des élections du 12 juin en Turquie

Pour saisir les enjeux des élections du 12 juin prochain en Turquie, Aljazeera International est certainement la meilleure  source d’information. Le journal qatar leur consacre un dossier spécial très complet. Il est vrai que ces dernières années les relations entre la Turquie et leurs voisins arabes se sont considérablement développées et qu’elle est devenue un acteur incontournable dans la région.

Personne n’en doute. Le parti musulman conservateur sera le vainqueur, le soir du 12 Juin et Recep Tayyip Erdogan conduira  le prochain gouvernement  pour la troisième fois consécutive. Sa popularité ne faiblit pas. Il faut dire que depuis son arrivée au pouvoir, le PIB/habitant est passé de 3500 à 10 080 $ par habitant. Cette année, le taux de croissance économique  du pays a encore atteint 8,9 %. Celui-ci a à peine été  ébranlé par la crise financière mondiale, alors que l’AKP  était arrivé au pouvoir dans un pays qui commençait à peine à se relever de la terrible crise de 2001 et souffrait depuis des années d’une inflation chronique. Ce qui signifiait l’incapacité d’accéder au crédit  pour tous les bas revenus (depuis les Turcs se sont rattrapés en devenant des champions de la carte de crédit et adorent consommer sans modération). Avec son dynamisme économique et une présence de plus en plus visible sur la scène internationale, la Turquie est dorénavant une puissance émergente qui a retrouvé confiance en elle.

Et les sympathisants de l’AKP vouent  à son leader une confiance aveugle. Un article d’Aljezeera rapporte que sur une note allant  de 1 à 10, ils lui attribuent 9 pour son intégrité et 9.30 pour sa compétence.  Même les sympathisants du CHP, le principal parti d’opposition, lui reconnaissent une compétence exceptionnelles en lui attribuant la note de 8. C’est  en son intégrité qu’il ont nettement moins confiance par contre. Ils ne  lui donnent que   0.8/10 ! Autant dire à des années lumières de lui vouer une confiance aveugle.

Mais si le chef du prochain gouvernement est déjà connu, la prochaine Assemblée doit s’atteler à l’élaboration d’une nouvelle Constitution qui remplacera celle héritée du coup d’État militaire de 1980. Et c’est là que se tient le principal enjeu  de cette élection.

L’objectif de l’AKP n’est pas seulement d’obtenir un nombre de députés suffisants pour être assuré de constituer le prochain gouvernement. Celui de Tayyip Erdogan est que son parti y dispose   des 363 sièges lui donnant la majorité des 2/3 qui lui éviterait de devoir obtenir  le consensus des autres partis pour l’élaboration de cette Constitution. Ce qui n’est envisageable que  si le MHP, le parti d’extrême droite, absent de l’Assemblée élue  en 2002, mais de retour en 2007, recueille moins des 10 % de suffrages nécessaires pour y entrer.

Un consensus entre les différents partis  promet certes d’être de ne pas être facile  à obtenir  avec un MHP dont « la raison d’être est de bloquer toute solution à la question kurde ». D’autant qu’avec  le soutien de députés  CHP restés  proches de la vieille garde ultra kémaliste,  il aurait la possibilité de faire blocage.  De son côté Erdogan qui promet de collaborer avec les représentants de la société civile pour  élaborer  cette Constitution, s’est assuré du soutien indéfectible des députés AKP. Les listes présentées par son parti, rajeunies et féminisées, sont constituées de candidats archi fidèles à son leader. On comprend donc l’énergie qu’il a mise pendant sa campagne à tenter de détourner les voix nationalistes vers son parti

L’éventualité d’une prochaine Assemblée aux ordres du chef de gouvernement est évidemment  le cauchemar des ultra nationalistes. Mais elle  n’est pas faite non plus pour rassurer tous ceux que ses tendances autoritaires inquiètent et qui craignent que l’AKP n’élabore  une  nouvelle Constitution, certes civile,  mais qui serait celle  d’un  homme fort. D’autant que si le président Gül semble y être opposé, Erdogan est tenté par un régime  présidentiel.

Même s’il doit y renoncer et que la Turquie de demain  échappe  au « super Président » à la française, une nouvelle Constitution estampillée AKP, n’échapperait pas, une  fois de plus, à la question de sa légitimité.

Ce d’autant plus que ce fameux  barrage, qui exige qu’un parti doit obtenir au moins 10% des suffrages pour être représenté à l’Assemblée, est très controversé.

 

Notamment par Kemal Kiliçdaroglu,  le nouveau président d’un  CHP qui   semble bien  décidé à ne plus   laisser à l’AKP le privilège d’être le « principal parti démocratique » du pays. Il lui sera difficile d’atteindre les 30 % de suffrages, selon les derniers sondages, mais il  est assuré d’avoir plus de succès qu’avec son prédécesseur (  20% des suffrages en 2007). Son nouveau visage, social démocrate, favorable aux libertés pour les minorités,  a crée l’événement de la campagne. La plupart des grands médias internationaux s’y sont intéressés. Ce n’est plus  une opposition réactionnaire qui s’affrontera au parti musulman conservateur (normalement). Ce qui devrait changer les choses…

 

Le  BDP, le parti kurde, qui s’est ouvert  à la diversité, notamment à la gauche turque, n’a pas l’intention non plus de rester  à l’écart du règlement de la question kurde. Le nombre de ses représentants devrait augmenter (avec une trentaine de députés ,mais  une surprise est possible). Et le mouvement kurde a annoncé qu’il se ferait entendre dès le lendemain des élections.

Pour sa part le  MHP affaibli par la révélation  de vidéos compromettantes et par le ton adopté dans sa campagne par Tayyip Erdogan (  qui y a mis le paquet contre le parti kurde, ce que les nationalistes adorent)  semble résister juste au-dessus de la barre des 10 % . Trop juste pour anticiper sur sa présence  ou non à l’Assemblée. Même si elle paraît probable, il faut  attendre le verdict des urnes.

En tenant un meeting à Diyarbakir, le MHP avait-il l’espoir de remonter sa côte en  provoquant des heurts violents  avec les jeunes kurdes  pro PKK  ? Si c’était l’objectif,  c’est raté (comme je l’avais pressenti). Karayilan aurait donné l’ordre de laisser les sympathisants du parti ultra nationaliste faire  le signe du loup en toute tranquillité  dans la plus grande ville kurde du pays. Le PKK n’a pas  eu envie de lui donner ce coup main (à lui ou à l’AKP) .Et à un ordre de Karayilan les gençler kurdes obéissent.

 

Le vainqueur des élections du 12 juin ne sera certes pas une surprise.  Son enjeu  est ailleurs. C’est celui du visage de l’ Assemblée  qui sera  chargée d’élaborer la Constitution, grâce à laquelle la Turquie devrait se donner des institutions  plus démocratiques et  radicalement tourner  le dos à ses tendances autoritaires

Il ne faut donc pas s’étonner qu’Aljeezera, le média des révolutions arabes se passionne pour  les élections du 12 juin en Turquie.  Dans une région en pleine effervescence leur enjeu doit difficilement laisser indifférent les peuples qui veulent en finir avec les régimes autoritaires.

 

Hakkari sourit à Kiliçdaroglu, leader d’un CHP nouveau.

kemal Kiliçdaroglu, meeting à Hakkari (mai 2011)

kemal Kiliçdaroglu, meeting à Hakkari (mai 2011)Il y a quelques jours j’écrivais qu’à part le parti kurde, seul Tayyip Erdogan tenait régulièrement des meetings à Hakkari, où il n’a pourtant jamais été accueilli avec chaleur. Le MHP, le parti d’extrême droite ne fait jamais campagne en région kurde (alors Hakkari !)  et je ne me souviens pas que Deniz Baykal s’y soit déplacer au cours des dix dernières années. Sous sa direction, le parti kémaliste avait adopté une posture très nationaliste. Résultat, le CHP n’avait récolté que 3,5 des voix à Hakkari aux élections de 2007.- contre 8% en 2002. Et seulement 20 % des suffrages dans l’ensemble de la Turquie.

En fait j’aurais du utiliser le passé. En effet, le lendemain,  Kemal Kiliçdaroglu, le nouveau leader du  CHP,   tenait à son tour un meeting  à Hakkari.

Et alors que la ville avait réservé  un accueil on ne peut plus glacial au chef du gouvernment,  Kiliçdaroglu y était reçu de façon beaucoup plus conviviale. Les commerces étaient ouverts.  Les éboueurs municipaux avaient débarrassé la ville des ordures qu’ils y  avaient laissées pour le passage du chef du gouvernement. La mairie d’Hakkari avait  été briquée pour une rencontre avec Fadil Bedirhanoglu, le maire BDP. Et si on était loin des foules rassemblées pour les meetings du mouvement kurde,  plusieurs milliers de sympathisants  sont venus acclamer le leader du CHP. Peut-être des étudiants parmi eux : depuis peu Hakkari est dotée d’ une université.

Ce qui prouve que contrairement  à ce que certains pouvaient penser, le lien n’est pas rompu entre la province la plus réfractaire à l’État (devlet) et le reste du pays.

Aziz Istegün dans Today’s Zaman, a une analyse différente. Mais comme il écrit que des intellectuels kurdes  comme Kemal Burkay commencent à élever leur voix contre la violence du PKK, je crains qu’il n’ait une connaissance de la question encore plus aléatoire – ou moins innocente –  que la mienne. Et quand il annonce que le CHP n’aurait obtenu que 150 voix à Hakkari, alors  qu’ il  avait  récolté 3118 voix en 2007, (ce qui n’est déjà pas beaucoup, difficile de le considérer comme un article sérieux….

Il faut dire qu’avec le leader originaire de Dersim, une province à majorité kurde alévie (il appartient à la minorité zaza), les choses commencent à changer. Il en a surpris beaucoup qui estimaient qu’il éviterait de mettre en avant sa kurdité.  Évidemment pas de portrait géant d’Atatürk (comme à Samsun) pour son meeting dans cette ville dont le maire BDP a été élu avec 84 % des suffrages. Pas de drapeau turc non plus – ce qui en a fait râler. Ni kurde – ce qui n’a fait râler personne. Pas de drapeau du tout en fait,  à part ceux du CHP. Ce qui est reposant.

Surtout finie l’époque où le CHP applaudissait les dissolutions du  parti kurde, pour cause de liens avec  le PKK. Kiliçdaroglu a tenu un discours de gauche clairement démocrate, ouvert  à la question kurde. C’est au gouvernement qu’il a réservé ses flèches. Ainsi il a manifesté  sa solidarité  avec les électeurs du BDP, en s’élevant contre les arrestations  de leurs élus au mépris de leur vote. Et alors que Tayyip Erdogan avait accusé  la mairie BDP (!)  d’obliger les commerces à fermer, il a estimé que tous ces volets baissés révélaient un problème qu’il fallait régler

S’il est élu, il  promet   d’abaisser le taux de 10% qu’un parti doit atteindre à l’échelle du pays pour pouvoir être représenté à l’assemblée. Un taux qui fait barrage à la représentation du mouvement kurde, contraint pour le détourner de présenter des candidats indépendants (bagimsiz). Il promet aussi d’ouvrir une enquête parlementaire chargée d’élucider les milliers  assassinats extra – judiciaires dont les Kurdes ont été victimes dans les années 90. Et il est favorable à l’introduction d’un enseignement initial en kurde.   Ces points sont aussi des revendications du mouvement kurde.

Sans aller jusqu’à l’adoption d’un système fédéral (une autre revendication kurde),  il  propose  d’accorder plus d’autonomie aux provinces, en suivant  les exigences de l’UE. Un projet déjà voté d’ailleurs par les députés AKP de l’ Assemblée Nationale, lors de la première législature AKP qui se voulait très pro-européenne, mais que Sener, le très kémaliste Président de la République turque  de l’époque avait bloqué. Et que l’AKP n’a pas ressorti,  après l’élection d’Abdullah Gül Président de la Turquie …

Cette promesse d’autonomie a fait hurler dans les milieux nationalistes. Les insultes fusent  parmi  les dizaines de commentaires à l’article des Yüksekova Haber rapportant cette visite.  Kiliçdaroglu est qualifié  de « traitre » ou de « vendu » ! Des commentateurs que toute liberté reconnue aux Kurdes rend  si irascibles qu’ils ne réalisent pas  que la déconcentration des pouvoirs  profiterait aussi aux provinces CHP et  constituerait un contre pouvoir à l’hégémonie de l’AKP (qui les fait aussi hurler, mais un peu moins fort).

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Ce qui pour ma part m’a davantage frappée est la paix qu’il a promis d’apporter à la région, rappelant  qu’étant originaire du Dersim, il connait bien cette terre et ce qu’elle a enduré.  Même s’il est resté laconique sur les moyens d’y parvenir, le fait qu’il ait employé le mot « paix » n’est pas anodin. C’est en effet un  terme qui comme d’autres reste proscrit lorsque la question kurde est publiquement évoquée.

Il y a deux ans, j’avais fait un court trajet à Van, avec deux sympathisants de l’AKP de cette ville. Je revenais d’Hakkari, où les images à la télévision de la  première  rencontre entre Tayyip Erdogan et Ahmet Türk – le président du parti kurde que le chef du gouvernement refusait jusqu’alors de saluer – avaient soulevé l’enthousiasme. « Baris olacak !  » (« Ça va être la paix ! ») , me répétaient les invités d’un mariage (originaires du village de Geçitli, qui sera cruellement frappé par un attentat un an plus tard).

J’avais aussi passé une semaine chez des amis à Yüksekova, la seconde ville de la province. Pendant mon séjour deux postes de police y ont été la cible d’attaques à la roquette. Un chauffeur de taxi de nuit, qui attendait d’assez improbables clients et avait cru plus prudent de déguerpir pour fuir la fusillade qui avait suivie, avait été gravement blessé. Le 15 août, un immense cortège avait suivi les funérailles d’un jeune de la province ayant rejoint la montagne (pkk) quelques années auparavant. Mais il suffit de  se rendre à Hakkari, une ville régulièrement sillonnée de véhicules blindés,  et de  subir  pour cela une  série de contrôles militaires, pour réaliser que ce n’est pas vraiment une région en paix.

Mais que n’avais-je pas dit  lorsque j’avais naïvement  évoqué « la paix que Tayyip Erdogan souhaite apporter  » avec ces deux sympathisants AKP. « Ce ne sont que des mensonges ! « , « Moi aussi je suis Kurde. Il ne faut pas croire ce que disent ces gens là ! « . Le trajet était trop court pour me faire expliquer ce que je ne devais pas croire. Mais c’était  clair que c’est le mot « paix«  qui  avait hérissé mon interlocuteur.

J’ai compris pourquoi en découvrant l’existence d’un lexique destiné à  évoquer le conflit qui ravageait alors la région kurde,  que les autorités militaires  « recommandaient chaudement »   aux médias dans les années 90. Ils ne devaient entre autre pas parler de  » rebelles » du PKK,  mais de « terroristes » (aujourd’hui encore certains croient lire « glorieuse guérilla du PKK » quand la presse internationale utilise ce terme  neutre de rebelles)  ;  ne pas employer les mots « guerre » ou « guérilla« , mais « terreur ».  Et comme le mot guerre (savas), celui de paix  (baris) était décrété  appartenir  à la propagande du PKK.

Bref ce Vanli avait sans doute cru que je faisais de la propagande pro PKK parce que j’avais employé le mot « paix »  !

Or cette promesse du leader du CHP  semble avoir soulevé bien moins d’indignation que celle de donner davantage d’autonomie aux provinces, ou que l’absence de drapeau turc dans le décorum des meetings qu’il y a tenus.  Cela est peut-être bon signe. Difficile de se parler quand il existe de tels blocages sur les mots.

Il est probable que le virage démocratique amorcé par  le  CHP  va détourner de ce parti une partie des électeurs laïcs les plus jacobins (voire ouvertement racistes), qui lui préféreront sans doute le MHP.

A Hakkari  entre les deux bulldozers BDP et AKP, le CHP n’a  aucune chance de faire élire un député. D’autant que le populaire Esat Canan, l’ancien député CHP, a rejoint la coalition BDP (en non inscrit). Par contre il peut séduire un électorat kurde (et turc) de l’ouest du pays, qui s’était détourné d’un CHP façon Baykal, devenu un clone du parti d’extrême droite, et avait choisi de  voter  pour l’AKP, – qui ne racolait pas les voix de l’extrême droite en 2007. Le parti d’Erdogan avait ainsi remporté 30 % des suffrages à Izmir, un bastion CHP  où vit une importante population kurde.

Et l’électorat démocrate de gauche, qui continuait à voter CHP en se bouchant le nez en 2007, respire sans doute mieux.

Un virage démocratique qui augure aussi la possibilité d’alliances entre les députés CHP et BDP sur un certain nombre de questions au sein de la future Assemblée, qui doit enfin  élaborer la fameuse « Constitution civile » promise par l’AKP depuis des années.

…même si c’est à l’intérieur des partis (CHP et AKP)  que ça risque  de chauffer, entre courants démocrates et  courants nationalistes.  Les seuls habitués  à respecter une discipline de parti (quasi stalinienne) étant les membres du BDP, qui ne constituent qu’un groupe restreint, il faut dire : le parti kurde espère  entre 25 et 30 députés dans la prochaine Assemblée.

Évidemment, mes copains alévis assurent que c’est parce que son dirigeant est alévi que le CHP  a pris ce virage démocrate …

 

Et pour terminer quelques autres surprises (enfin pour un regard extérieur) de cette campagne électorale :

Des gardiens de villages apportent leur soutien à Esat Can

– Dans la province d’Hakkari, deux villages de korucus (gardiens de villages rétribués par l’Etat pour se battre contre le PKK), apportent leur soutien à   Esat Canan, candidat soutenu par le BDP.  Aussi paradoxal cela puisse paraître, cela n’a rien d’exceptionnel dans la province. J’ignore si ce sont des villages Doski, le clan d’Esat Canat.

– Dans celle de Van, à Baskale,  les représentants du MHP (extrême droite  !) ont démissionné de leur parti pour rejoindre eux aussi le parti kurde. Et à Ercis ce sont des membres du Saadet Parti –  le parti islamiste fondé par Erbakan après la scission du Refah par l’AKP conduit par Recep Tayyip Erdogan  –  qui l’ont rallié (ce qui est plus surprenant).

– à Konya, dans le centre de l’Anatolie, des membres du CHP local ont annoncé qu’ils soutenaient la candidature de… Davutoglu , le ministre des affaires étrangères du gouvernement AKP. Motif déclaré : il a fait un excellent travail au sein du gouvernement et il est originaire de la ville.

Autant de dire que le brutal revirement d’un Eric Besson en pleine campagne électorale présidentielle française aurait paru banal en Turquie. Ainsi, sans le savoir peut-être, notre fringant ex ministre de l’identité nationale avait adopté une posture alla turca … On ne sait décidément jamais par où commence la turquifisation – ou la kurdifisation –  d’une nation.

Kemal Kılıçdaroğlu : Gandhi, les faussaires et la revanche de l’Anatolie.

kemal Kılıçdaroğlu,

 

Le dernier « polar turc » vient de connaitre de nouveaux  rebondissements. La vidéo de très mauvais goût, « compromettant » Deniz Baykal, serait un vulgaire montage , viennent d’annoncer les avocats du leader du parti kémaliste. Ce qui est plausible, tant les images en sont mauvaises. Mais en ce cas, le principal intéressé devait quand même le savoir, et on se demande pourquoi il ne l’a pas clamé plus tôt. Et surtout pourquoi il a choisi de démissionner…Même si tout le monde pensait que ce n’était qu’un faux départ, et que le « Baba du CHP » n’attendait que le prochain congrès de son parti, le week-end prochain, pour revenir, plus indéboulonnable que jamais.

Bref,  tout avait l’air faux dans cette histoire. Sauf peut-être le chagrin de madame Baykal dont tout le monde se fiche complètement. Sans doute parce que ça ne regarde pas tout le monde d’ailleurs.

Mais voilà que le vice-président du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, celui qui a été surnommé  » Gandhi Kemal », à cause de son calme, de sa simplicité et d’une certaine ressemblance avec le leader non violent indien, annonce qu’il présentera sa candidature. On pensait qu’il n’aurait jamais osé le faire sans l’aval du chef. Mais il a un soutien de taille, celui d’Önder Sav, le secrétaire général du parti, vieil ami de Deniz Baykal, et avec lui, celui de la plupart des  dirigeants de fédérations de province ( à l’exception de ceux d’Izmir, d’Antalya et de Samsun, ainsi que de celui d’Ağrı, qui n’est pas vraiment une place forte CHP) et de la grande majorité des députés. Evidemment, ça a chauffé du côté des apparatchiks… Sav s’est même fait traiter d’agent de la CIA !

L’Amérique responsable de tous les malheurs de la Turquie, c’est un vieux réflexe chez les kémalistes. Un jour j’avais demandé à une dame charmante et qui parlait un français parfait de m’expliquer en quoi les Etats Unis avaient intérêt à affaiblir la Turquie. Réponse, c’était trop compliqué à m’expliquer. Comme jusque là, rien ne laissait soupçonner qu’elle me prenait pour une idiote, j’en avais conclu que, comme la plupart de ceux qui l’affirmaient, elle ne le savait pas vraiment.

Kılıçdaroğlu est assuré d’un fort soutien populaire en tous les cas. Depuis qu’il s’est présenté comme candidat à la mairie d’Istanbul, il est un peu considéré comme l’homme providentiel  parmi l’électorat social démocrate. Il n’avait pu arracher la municipalité à  l’AKP, mais il avait réussi à le faire reculer grâce à une campagne électorale dans laquelle il s’était montré proche des gens et de leurs préoccupations. Et la principale préoccupation des citoyens n’est quand même pas de défendre ce qu’il reste de l’héritage du coup d’Etat de 1980, dont les Alévis, qui  forment la base populaire de l’électorat CHP, gardent plutôt un sale souvenir.

Kılıçdaroğlu, en bon serviteur de l’Etat, préfère s’en prendre à la corruption , plutôt qu’aux éternels « ennemis intérieurs ». Peut-être que les conditions de travail des ouvriers de Tuzla ou des mineurs de la Mer Noire le préoccupent aussi un peu.

Avant même qu’il ne présente sa candidature, des groupes de soutien s’étaient créés sur Facebook qui ont eu un succès immédiat. Plus de 260 000 internautes avaient déclaré « aimé ça  » sur sa page personnelle , jeudi à minuit. Evidemment, les supporters de Deniz Baykal ont aussi créé leur groupe, mais avec ses quelques milliers de sympathisants, il ne fait pas vraiment le poids.

S’il emporte la partie au sein du CHP, l’élection du Gandhi turc sera aussi la seconde victoire de l’Anatolie. En effet si lui et Erdogan,  sont à peu près aussi différents que l’eau et le feu, tous deux partagent le fait d’être issus de familles populaires anatoliennes. Erdogan a grandi à Kazimpasa, un gecekondu d’Istanbul, comme tant d’immigrés anatoliens. C’est de là qu’il tient la verve gouailleuse (dont  son fameux « one minute »  – Bir dakika ! en turc)  qui fait une partie de son succès. Kılıçdaroğlu est né dans le village de Nazımiye , dans la province à majorité kurde alévie de Tunceli (Dersim). Kurde alévi, il appartient à la tribu de Kureyşan, considérée comme descendante d’Ali, le gendre du prophète . Son père était un modeste fonctionnaire du cadastre, et il est le seul des 7 enfants de la famille à être diplômé de l’université. La famille a suivi les différentes affectations du père à Van ou  Bingöl. Autant dire que l’Est kurde ne lui est pas un exotique Far-west.

Ce ne sont pas seulement les propos du très raffiné Onur Oymen qui estimait à l’automne dernier qu’avec les Kurdes il fallait y aller sans état d’âme, comme en 1937 à  Dersim – qui le sépare de celui ci, même si dans sa famille aussi on comptait des victimes de la terrible répression. C’est aussi une histoire de classe sociale, d’origine et d’éducation. A l’époque, il avait demandé qu’Onur Öymen s’excuse avant de faire marche arrière, par discipline de parti. Deniz Baykal ne l’ayant pas suivi, malgré le tollé que ces propos avaient provoqué.  Ce qui  avait valu au brave serviteur alévi du parti la fureur des participants d’un congrès alévi  où il  s’était quand même (courageusement) rendu quelques jours plus tard, à Vienne.

Onur Öymen, la douce  Canan Aritman et quelques autres doivent commencer à  se sentir sur des sièges éjectables avec la promesse du candidat de rajeunir et de démocratiser le parti s’il était élu. On comprend qu’ils préfèrent que Deniz Baykal s’accroche Par contre d’autres qui avaient déserté le parti ont déjà promis de revenir si Kılıçdaroğlu en prend les rênes.

Pas tous.  Esat Canan, ancien député CHP d’Hakkari qui fait partie de ces déserteurs, estime pour sa part  que l’appareil est si lourd que le changement de tête risque de ne pas suffire  à changer le parti..

Ce sont surtout les intentions de Kemal Derviş, l’ancien brillant ministre de l’économie, qui a lui aussi fui le CHP depuis plusieurs années, qui importeront. Beaucoup comptaient sur lui pour fonder un parti réellement social démocrate.

Kılıçdaroğlu a pour objectif de faire grimper à 40% les scores du CHP aux prochaines élections. Ca changerait un peu. Il faut remonter à 1977 pour que la gauche, conduite alors par Ecevit auquel il est souvent comparé (c’est vrai que physiquement il lui ressemble) ait connu mieux.

Ce qui est certain, c’est qu’il va y avoir de l’ambiance le week-end prochain à Ankara. Et Kılıç signifie le sabre, en turc …

Pour ceux qui lisent le turc, on voit dans le  discours de celui qui est devenu le 7ème président du CHP a prononcé à Ankara, samedi 22 mai, que le ton change (ici un compte rendu en anglais et un autre, plus critique ) . Apparemment c’est  l’esprit « camp des Tekel » qui soufflait sur la convention. Et il y avait effectivement de l’ambiance.

Les avocats d’Ergenekon vont sans doute devoir baisser d’un ton. Mais est-ce que le CHP parviendra à se transformer en grand parti réellement social-démocrate, ou se contentera-t-il seulement d’être un parti populiste de plus ? Il faut attendre pour le savoir. Mais ce n’est pas gagné d’avance, surtout avec les conditions dans lesquelles ce changement de tête s’est passé.

En attendant les sympathisants continuent d’affluer sur la page personnelle du nouveau président du CHP.

 

 

Dersim – la fin d’un tabou officiel.

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En pensant défendre une approche kémaliste, c’est à dire autoritaire, de la question kurde au parlement –  le député CHP Onur Oymen n’imaginait vraisemblablement pas à quel point ses propos auraient  l’effet d’une  bombe.

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Au sein de son parti d’abord, qui vient de perdre la province alévie de Tunceli (Dersim) dont un nombre conséquent de membres  et d’élus du CHP viennent de démissionner en bloc. Difficile de rester membre d’un parti qui érige la  répression de 1938, dont ses parents ou grand-parents ont été victimes, comme un modèle à suivre.

Si l’ancien diplomate a  été surpris par la colère que ses propos  ont provoqué chez les Alévis du Dersim, c’est qu’il n’a jamais du se rendre à Tunceli. Pourtant les trois députés de la province étaient membres de son parti aux élections de 2002. Et elle  reste une des provinces la plus massivement  attachée à la laicité du pays , le cheval de bataille du CHP

Les Alévis vont-ils se détourner en masse du CHP, comme des associations alévies appellent à le faire? Certains comme l’écrivain  Cafer Solgun, auteur d’un essai sur le kémalisme et les Alévis,  le pensent. Déjà dans l’Est une  bonne partie des Kurdes alévis avaient préféré voter pour des candidats DTP aux dernières élections municipales, tant la rupture entre le CHP et les Kurdes est devenue béante.

Mais Kemal  Kiliçdaroglu, originaire de Tunceli (Dersim), le candidat CHP à la municipalité d’Istanbul, qui avait beaucoup fait de parler de lui lors de la campagne d’Avril dernier, et dont la réaction était très attendue,  s’est rétracté après avoir lui aussi appelé à la démission d’Onur Oymen. Toutes ces réactions profitant selon lui à l’AKP et au DTP. Ce revirement a provoqué la fureur de certains de ses compatriotes à  Vienne. La salle dans laquelle il s’exprimait lors d’une conférence organisée par la fédération des Alévis d’Autriche  a du être évacuée par la police, le service d’ordre ayant été débordé.

Vers quel parti se tourner pour tous ceux qui n’éprouvent  aucune  sympathie pour l’AKP?  La question se pose aussi à toute une fange de l’électorat en Turquie, qui depuis un moment ne se retrouve dans aucun  des partis capables de franchir la barre des 10% pour entrer à l’Assemblée.

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Pendant que « ça chauffe » au CHP, l’histoire des révoltes du  Dersim, jusqu’ici méconnue du grand public, se raconte à pleines pages de journaux, toutes tendances confondues (pour la presse d’extrême droite, je n’ai pas vérifié).

Ertügül Öztök par exemple, reconnaît dans le Daily Hurriyet dont il est le rédacteur en chef, que jusqu’alors  il ignorait presque tout de ce qui s’était passé au Dersim en 1938. Mais ces dernier jours, il lit des ouvrages pour pallier cette lacune.  Dans le même journal, quelques jours auparavant un article de  Mustafa Akyol – qui n’y va pas par quatre chemins – titrait  « Comment la  Turquie a massacré les Kurdes du Dersim ». Des enfants de témoins des événements rapportent  ce que leurs proches  ont vécu. Dans la nouvelle édition en ligne du journal Zaman.france – en français donc-  Ahmet Turan Alkan appelle les siens à  « éteindre le fasciste qui sommeille en nous « , en rapportant une rencontre avec un vétéran ayant participé activement aux massacres.

Ercan Yavuz (journaliste au journal Star)  quant à lui ,remarque dans  un long article publié en anglais dans Todays Zaman  que la Turquie commence à  questionner les débuts de la République et rappelle que durant les premières décennies de sa création, les rebellions et les répressions ont été nombreuses,  dans l’Est du pays et qu’elles ont  été la conséquence de la politique de turquifisation du nouvel Etat, et non ce qui l’a déclenchée, comme beaucoup le croyaient. Et ce ne sont que quelques exemples de la presse turque en anglais.   Il suffit d’effectuer une recherche « Dersim » sur google actualités pour réaliser à quel point cette question emplit les pages des journaux turcs.

Hasan Saltuk qui a passé  9 ans à rassembler des témoignages  et des documents sur les  répressions  du Dersim dans un ouvrage de 600 pages qui sera publié en mai prochain (en turc et en anglais) estime qu’Onur Öymen doit être félicité. Il a réussi ce qui avait été impossible aux originaires de Tunceli :  faire connaitre cette histoire au grand public.

Onur Öymen et les siens ont sans doute cru pouvoir surfer sur la vague de réprobation, qui a accueilli dans l’Ouest du pays, l’accueil triomphal que les sympathisants du DTP ont fait aux membres du PKK venus « se rendre » aux autorités. Mais ils n’ont pas compris qu’il y a un discours qui ne passe plus, dans un pays où il y a toujours eu une césure plus ou moins importante, entre « vérité officielle » et ce que les uns ou les autres savaient.

YOL de Yilmaz Güney a été  censuré en Turquie jusqu’en 1999. Mais auparavant on pouvait, sans avoir bien longtemps à chercher, se  procurer une version  vidéo (piratée!) près de marchands ambulants, sur les trottoirs des grandes villes de l’Ouest. Aujourd’hui on peine à imaginer la Turquie censurant Yol !

(Peut-être même qu’ aujourd’hui Yilmaz Erdogan pourrait, s’il le souhaite, tourner un film chez lui, à Hakkari. Ca n’avait pas été possible pour le tournage de Viziontele …très sympa, mais où les gens ont un accent drôlement occidental pour des habitants d’Hakkari ! )

Peut-être qu’ils devraient fréquenter  davantage les festivals de cinéma, les expositions, les librairies du pays ou les conférences  de Bilgi universitesi, pour comprendre pourquoi les vieilles vérités ne passent plus ..sauf près de ceux qui ont envie d’y croire.

Info pour ceux qui habitent Paris et/ou peuvent se libérer un vendredi : l’Institut kurde de Paris organise  vendredi 27 novembre, une conférence intitulée  Dersim  1936 – 1938 .