46 Juifs de Baskale (Van) accueillis chez eux après 50 ans d’exil.

Cet homme qui embrasse le sol de l’aéroport de Van, à sa descente de l’avion, revenait pour la première fois depuis 50 ans, là où il est né.  Comme les 46 Juifs Baskale du groupe qui revenaient dans cette petite ville entre Van et Hakkari, ce jour là. Et c’est une histoire qui change des dépêches qui nous parviennent  de la frontière turco iranienne où il arrive que ça barde parfois, mais où les gens ne passent pas leur temps à faire la guerre.

Les familles de ces Juifs Baskale étaient venues  d’Egypte et  s’étaient installées  à Baskale avant  la première guerre mondiale, selon les Yüksekova haber . Une centaine de familles juives vivaient dans ce district et l’avaient quitté il y a cinquante ans, pour Istanbul, Israël  ou  l’Europe (certains du groupe  venaient d’Allemagne). Je ne sais pas encore dans quelles conditions exactement,  Ni si ce sont dans les mêmes conditions que sont aussi partis  les Arméniens (comme on appelle tous les Chrétiens dans le coin, mais je pense qu’il devait aussi y avoir des Syriaques) qui vivaient aussi là.

Dans son discours Derviş Polat le président du BDP local, le parti pro kurde, dit regretter la diversité ethnique et religieuse d »une l’époque où « Juifs, Arméniens, Turcs, Kurdes vivaient à Baskale ».  Peut-être qu’ils avaient été incités à partir, Les années 60 n’étaient pas des années joyeuses pour les minorités religieuses en Anatolie.Ou peut-être que derniers arrivés, ils ont été les premiers à prendre le chemin des migrations de travail. En 1960 le trajet de Baskale à Istanbul prenait plusieurs jours.

En Mai dernier,  le BDP qui a gagné la mairie aux dernières élections municipales,  organisait  leurs  retrouvailles avec l’endroit où ils sont nés.Et ce n’était pas un petit événement. Ils étaient des centaines à  accueillir leurs anciens compatriotes  à l’aéroport de Van.

… et plus de 300 voitures faisaient un cortège au bus qui  conduisait le groupe à Baskale. Bien sûr en tête parade le véhicule officiel du BDP.

Ils y retrouvaient leurs anciens voisins, avec lesquels ils renouent et parlent kurde ou turc, selon les rencontres .    » 50 ans plus tard, je suis toujours du même village » dit l’un d’eux. Être du même village, c’est la base de l’identité et des solidarités  dans toute l’Anatolie.

Des voisins  qu’ils n’avaient pas toujours perdus de vue. L’homme qui embrasse le sol en arrivant à l’aéroport de Van explique plus tard qu’il a quitté le village à l’âge de 10 ans, mais qu’il a toujours continué à voir certains de ses camarades de classe. Il est probable que cette bande de vieux copains juifs et musulmans sont à l’origine de ces retrouvailles collectives.

İskender Ertuş, le chef du clan(Aşiret) des Gohreşan  et  aussi chef korucus (gardiens de village) les a aussi reçus. Pour simplifier, les sympathisants du BDP soutiennent généralement le  PKK contre lequel les korucus sont armés et reçoivent une petite solde (et leur clan quelques autres avantages,qui peuvent ne pas être négligeables –  surtout près de la frontière iranienne. Et celle avec l’Irak n’est pas loin non plus). Mais ceux qui connaissent la région, ou simplement un peu la Turquie,  ne s’étonneront pas que des fractions ennemies fassent la paix dans un moment pareil. Même si période électorale aidant, c’était sans doute  plus tendu à d’autres moments. En règle générale – mais il faut se méfier des généralités- les villages korucu votent pour l’Etat, c’est à dire AKP ces derniers temps.

Après un accueil à la mairie où une vidéo du passé juif de la petite ville leur avait été préparée, les  Juifs Baskale sont allés se  recueillir  dans le  cimetière juif de la petite ville.

Le groupe s’est  ensuite rendu au village de Güroluk (Elenya) où lors de la visite au turbe  (tombe)  de  Şêx İsmail Kutbeddin, tout le monde a fait une prière, Juifs et Musulmans. .

Il n’y a que ceux qui ne connaissent pas l’Orient qui s’en étonneront peut-être. Il n’est pas rare  que des Musulmans (surtout des Musulmanes d’ailleurs) allument aussi des cierges aux Saints des églises chrétiennes. Et j’ ai vu des Chrétiens  faire des jeux rituels au temple yézidi de Lalesh, où moi aussi j’ai noué un foulard en faisant un voeu. Le Mir Khamuran m’avait ensuite appris qu’à chaque couleur correspondait un ange, mais seuls les initiés savent auquel (si j’ai bien compris). Quant aux Chrétiens c’est à la croix en or  qu’ils portaient et qu’ils avaient glissée sous leur chemise en entrant dans le temple yézidi,  que j’en avais déduis qu’ils étaient Chrétiens. Mais une médaille pieuse est un indice  auquel il ne faut pas forcément se fier, parce qu’ensuite nous avions fait la connaissance d’une famille yézidi dont la très jolie gelin (épouse d’un fils) portait une médaille de la Vierge. Le Mir qui connait son peuple m’avait ensuite assuré qu’elle savait très bien qui c’était : ce n’était pas seulement un bijou en or.

C’est dans le village de Güroluk / Elenya (qui ne me parait  pas être un nom kurde) que le pique-nique était préparé . Et un pique-nique c’est un grand repas de fête en Orient, rien à voir avec ceux de la forêt de Rambouillet . Ce sont les villageois qui l’avaient préparé et avaient ouvert leurs maisons aux invités.  »  Lorsque j’étais petit on venait à pied (6 kims) jusqu’ici et on déjeunait aussi dans une des maisons du village » témoigne l’un de ceux qui y revenaient pour la première fois depuis cinquante ans.

Évidemment, les  halay étaient impressionnants. Et c’était quand même autre chose comme ambiance que celle qui régnait au festival de Jazz d’Istanbul, le soir où Aynur Dogan devait y chanter.

On peut en juger  sur la vidéo dont il est inutile de comprendre le turc et le kurde pour se délecter des sons et des images.

On peut voir d’autres images et cette vidéo de la journée, sur le site de la municipalité de Baskale.

 

 

Erol Dora premier député chrétien syriaque depuis la fondation de la République turque

 

Le 12 juin 2011 a été  un grand jour pour les Chrétiens  Syriaques de Turquie. L’avocat Erol Dora a été élu député de Mardin. Il sera le premier Chrétien syriaque à siéger  à l’  Assemblée  depuis la fondation de la République.  Entre 1923 et 1964,  il y a eu une vingtaine de députés Arméniens en Turquie. Mais jamais aucun Syriaque. J’en ignore la cause qui doit tenir à des caractéristiques propres à cette communauté jadis importante, mais qui ne compte plus que 15000 personnes. Les Arméniens de Turquie sont environ 60 000 et les Grecs ne forment plus qu’une micro communauté d’environ 7000 personnes.

Le seul candidat chrétien de cette élection était soutenu par le BDP, comme je l’annonçais dans un précédent billet. Aucun des autres partis, pas plus le CHP que l’AKP n’a jugé indispensable que des  Chrétiens  participent à l’élaboration d’une nouvelle Constitution, où il devrait être beaucoup question des minorités pourtant. Ahmet Türk, l’ancien président du parti a voté pour lui dans un village du district de Derik. Il est originaire de la province de Mardin où il a été lui aussi élu comme  les trois candidats présentés par le BDP .

Erol Dora, qui vit à Istanbul,  est né dans le village d’Hassana, dans la région de Cizre –  la même région que  la famille de Mar Zakka Ier Iwas patriarche Syriaque, qui a récemment effectué le voyage de Damas à Ankara pour y plaider la cause du monastère de Mar Gabriel.  En tout cas c’est ce qu’il dit dans l’entretien qu’il a donné à la Gazette de Kiziltepe . Et je lui fais davantage  confiance qu’à certains articles de la  presse française. Tous les Assyro Chaldéens ne sont pas originaires de Tur Abdin.

Polyglotte, comme la plupart des Chrétiens d’Orient, il parle syriaque (araméen) turc, anglais, un peu arménien.. Et le kurde, qu’il a utilisé dans sa campagne, comme lors de ce meeting à Nusaybin, sur la frontière syrienne,  aux couleurs et au ton très  kurdes. Son engagement  pro européen y  fait  moins réagir  la foule que l’évocation de l’étudiant kurde tué par la police à Bismil en avril dernier,  lors d’une manifestation  contre l’interdiction qui avait frappé plusieurs candidats du bloc BDP. l faut dire que les esprits étaient tendus. Le meeting suivait de peu les funérailles d’un  PKK originaire de la ville,  tué dans une opération militaire.

Il place  le discours qu’il continue en turc, sous le signe de  la fraternité entre Kurdes, Syriaques, Turcs,  Arabes et – je crois – Yézidis, qui ne doivent plus être  bien nombreux dans la région où vit aussi une population arabe.  Une fraternité qui n’est pas un vain mot dans cette ville où il y a un an le  monastère Mor Yakub,  avait été vandalisé,  au grand dam de la mairesse BDP de la ville, persuadée que les vandales venaient d’ailleurs. J’ignore s’ils ont été retrouvés, et surtout  s’il y a eu réelle volonté de les retrouver.

En tout cas les habitants de cette ville qui ont voté pour lui, ont donné une belle réponse à ceux qui espéraient terrifier les quelques milliers de Chrétiens qui vivent encore dans la région.

L’élection de leur avocat est  certainement une bonne nouvelle aussi pour les moines du monastère de Mor Gabriel , harcelés par une série de procédures judiciaires. Harceler  un endroit pareil ! J’ai été saisie à deux reprises de véritables  « chocs » en Turquie.  Le premier c’était à ma descente du train à la gare de Sirkeci, à une époque  la Turquie n’était pas une destination de tourisme de masse. Le second  a été en découvrant Mor Gabriel, le 15 Août 1993. C’est en pénétrant dans ce lieu où régnait une telle sérénité que j’ai reçu  « le choc de l’Est ».  Quand un pays possède un tel héritage spirituel – ce n’est pas de « belles églises musées qui feront venir les touristes  » qu’il s’agit –  comment peut-il l’abandonner à la convoitise de gardiens de village (korucus)  cupides, assurés de la complicité de fonctionnaires racistes – ou simplement assez stupides pour ne penser qu’à s’assurer les votes d’un village acquis à l’État.

D’autant que la Turquie va sans doute devoir régler un jour cette  question  de biens usurpés par des gardiens de villages – que ce soient ceux des Chrétiens qui ont déserté en masse la région depuis les années 70, ou des Kurdes  (mais aussi des Syriaques ) chassés de leurs villages, dans les années 90  parce qu’ils étaient accusés de soutenir le PKK . Ce qui promet de ne pas être une partie de plaisir… En attendant, la solidarité  – ou à défaut le sentiment de subir la même injustice –  entre Kurdes sympathisants du BDP et Chrétiens syriaques  a des raisons d’être dans la région de Mardin.

Je ne sais pas où il votait et s’il a pu lui donner sa voix,  mais je suis certaine que l’élection d’Erol Dora a fait plaisir à Orhan Miroglu, ancien membre du parti kurde, journaliste à Taraf et originaire de Mydiat. Et ce quelque soit ses relations avec ses amis du parti, qu’on n’a pas beaucoup entendus , quand  il  avait reçu des menaces de mort du PKK. après une coup de sang d’Öcalan, furieux qu’il ne soit pas assez dans la ligne.

Avec d’autres comme Baskin Oran, il avait  été à l’initiative  d’une pétition pour sauver Mor Gabriel.

La façon dont les autorités – et notamment la police – encourageaient les Musulmans  de sa région à harceler les Chrétiens dans les années 70 (comme les Alévis dans d’autres régions) étaient le sujet de la conversation d’un dîner à Diyarbakir  avec lui, Mehmet Uzun , Canip Yildirim et quelques autres. Comme les Alévis, beaucoup de Syriaques avaient pris la route de l’exil qui se confondait alors avec celle des migrations de travail  et en a conduit beaucoup vers Sarcelles.

D’autres sont partis pour l’Allemagne, comme la famille de ma voisine d’un vol Istanbul – Diyarbakir, qui se rendait dans son village pour les fêtes de Pâques. On avait du y colorer les œufs, de la même façon que ceux que les enfants du propriétaire des copains Tatvanli  qui me recevaient à Erbil, étaient venus nous offrir.

Pour d’autres la destination a été Istanbul. Cette migration multi culturelle des originaires de Mardin est le sujet de la thèse de Fadime Deli  et d’ un article publié dans Turquie : les mille visages, un ouvrage collectif dirigé par Isabelle Rigoni.

C’est grâce à cette journée à Diyarbakir d’ailleurs que j’ai visité Mydiat, un jour où je revenais encore du Kurdistan irakien. J’avais montré aux autres passagers du taxi – indispensable pour traverser cette frontière pas vraiment comme les autres – le petit album  de photos  prises lors cette journée et que le soldat du poste de contrôle avait déniché dans mon sac. Les photos de Mehmet Uzun avaient fait tellement plaisir à un passager de Batman, qu’il avait proposé de me montrer Mydiat. Comme je rêvais depuis longtemps de voir cette ville, j’ai accepté de faire ce détour.

Dans un des minibus qui nous où y conduisaient, deux villageoises qui jusqu’alors discutaient en kurde avec les autres passagers s’étaient adressées à moi en turc  » Vous êtes chrétienne ? Nous aussi nous sommes chrétiennes ». Elles avaient un frère en France, mais ignoraient si c’était à Sarcelles. J’ai bien regretté de ne pas avoir le temps de m’arrêter boire le thé qu’elles nous proposaient dans leur village aux belles maison de pierres.

Elles  ont sûrement  apporté leur voix à Erol Dora, candidat pour toute la Province  et pour toute la Turquie, (et qui a encore confiance en l’Europe)  comme il le souligne  dans l’entretien donné à la Gazette de Kiziltepe. Le premier député chrétien depuis un demi siècle en Turquie.

Le député BDP   appelle à ce que la prochaine  Constitution renonce à toute référence ethnique et à un changement de la définition de citoyenneté, qui stipule que  toute personne ayant  un lien de citoyenneté avec la Turquie est turque, qu’elle soit turque, kurde, arabe, arménienne, syriaque, rom  etc… Et à  la suite du  Coup d’État de 1980, l’identité musulmane (sunnite) de la nation turque a été renforcée (synthèse turco- sunnite). Cela avait correspondu avec  une période difficile  pour les Chrétiens de la province.

Évidemment, les courants nationalistes turcs  risquent de ne pas être d’accord. Comme ce lecteur d’Haber Türk qui demande   » ce que signifie tous les peuples. En Turquie il n’y a que le peuple turc (…)  comme il n’y a que le peuple américain en Amérique« …et qui n’a pas dû souvent se rendre aux États-Unis.

 

Ici un reportage de CNN Turquie  pendant sa campagne multilingue à Mardin.

Et on peut voir des images de la fête à Mydiat le soir du 12 juin,  sur le Mydiat Habur.

 

Rectificatif : Ce n’est pas Erol Dora, mais Gülseren  Yildirim qui était la candidate BDP de Nusaybin où elle a obtenu 75 % des voix. Dans ce district 1453  voix (3.5%) sont cependant allées à Erol Dora (surtout des voix syriaques je présume). Même chose à Mydiat, où il a obtenu 512 voix (1.6%)

Il a obtenu 28 % des suffrages (17 800 voix)  à Mardin – centre , 71 %  (18 395 voix) à  Derik et 41.4 % (5054 voix) à Savur, districts dont il était le candidat.

 

 

 

 

Hakkari, une province kurde sous très haute tension

 

Que se passe-t-il dans la province d’Hakkari ? La tension déjà très forte depuis maintenant un an, vient de monter d’un cran.

Comme prévu, c’est la province kurde qui a le plus massivement boycotté le référendum du 12 septembre (résultats ici ). Moins de 7% des électeurs se sont rendus aux urnes. Seul le district de Semdinli, à la lisière de l’Iran et de l’Irak, a fait exception. Dans cette petite ville très religieuse, l’AKP possède encore un électorat, certes minoritaire (la municipalité comme toutes celles des villes de la province y est BDP – le parti kurde) et 30% des électeurs se sont déplacés, pour voter OUI – le même taux qu’à Diyarbakir. Partout ailleurs la population a massivement boycotté le référendum. 3% de votants à Yüksekova ! Et la plupart de ces rares électeurs sont probablement venus de l’extérieur (fonctionnaires, forces de l’ordre …).

 

La colère de la population y est proportionnelle à l’espoir qu’avait suscité l’annonce de l’Acilim (ouverture démocratique, notamment vers les Kurdes), il y a un an. Tout le monde pensait alors que des négociations allaient être entamées avec le PKK – au moins avec sa branche légale. Dans les mariages on brandissait des foulards dont le motif reproduit le drapeau de l ‘organisation et partout on me disait « bientôt ce sera la paix « … Mais depuis les habitants ont le sentiment que l’ouverture se fait contre eux. Et les villes de la province ont été le théâtre d’émeutes de type Intifada, pendant une centaine de jours au moins.

Le dimanche 12 septembre a été une journée calme dans la province. Une volonté du parti, comme ses sympathisants désignent le parti kurde. La veille, à Yüksekova, les élus municipaux étaient eux même allés calmer les jeunes émeutiers. Pour que ceux-ci obtempèrent aussi docilement, il est probable que l’appel au calme venait de Kandil (donc des commandants du PKK) et qu’ils le savaient. Et le 12 tout le monde partait…pique-niquer. Mais cette journée a constitué une exception. Violences et tensions vont s’accroissant. Et la province n’en finit pas d’enterrer ses morts.

Vendredi dernier, le village de Geçitli près d’Hakkari enterrait 9 des siens, dont plusieurs femmes. Ils ont été tués dans un attentat qui a littéralement pulvérisé le minibus qui les conduisait à la ville. 2 enfants, de 3 ans et de 15 mois font partie des 4 blessés et  leur mère a été tuée. Un attentat immédiatement attribué au PKK par les autorités turques. Mais celui-ci nie en être l’auteur.

Les élus kurdes désignent la contre guérilla et la même mouvance que  pour l’attentat de Semdinli, en novembre 2006, dont les habitants de la ville avaient pris les auteurs quasiment la main dans le sac : des gendarmes. Les commanditaires de cet acte et de la série de provocations des jours précédents – probablement des réseaux au sein de l’armée, hostiles au chef d’état major de l’époque, le général Öztök, considéré comme une colombe – n’avaient pas été longtemps inquiétés. Le procureur chargé de l’affaire a été limogé ! Et les auteurs de l’attentat eux mêmes sont toujours en liberté… Ce qui n’a évidemment pas contribué à renouer la confiance entre la région et l’État turc.

Comme on le voit sur la vidéo et sur les images des funérailles de 3 victimes, leurs proches ne croient pas cet attentat  signé du PKK ! En tous les cas pas ceux des victimes enterrées  à cet endroit (probablement à Yüksekova, où celles-ci résidaient). Effigie d’Abdullah Öcalan, drapeaux et hymne du du PKK et foule faisant le V de la victoire, marquent ces funérailles.

D’autres sont moins affirmatifs et attendent, en espérant qu’on découvrira les responsables, quels qu’ils soient. Mais tout le monde est sous le choc.

Les victimes viennent d’un village de korucus, gardiens de village armés et rétribués par l’État, en principe pour défendre leur village contre le PKK, dans les faits utilisés comme supplétifs de l’armée. Or ces derniers mois dans la province, des centaines de korucus ont déposé les armes et renoncé à la petite rente (250 euros) que leur fonction leur procurait. Un avantage non négligeable dans une région où les emplois salariés sont rares.

Le village de Geçitli avait très largement  boycotté le référendum le 12 septembre dernier, suivant les consignes du parti kurde (branche légale du PKK).  Ce qui ne me surprend pas. Dans la région,il ne faut surtout pas s’attendre à ce que les lignes soient parfaitement définies…et qu’elles restent immuables. Des gardiens de village ayant voté pour le parti pro kurde aux dernières élections municipales, cela n’a rien d’exceptionnel.

Le mot karanlik (obscur), est sans doute celui qui définit le mieux ce qui se passe dans la province. Contre guérilla, éventuellement avec la complicité d’une branche ergenekoncu du PKK – ou au service de quelques puissants intérêts privés, profiteurs de guerre ; dissidence ultra radicale au sein de l’organisation … il y a bien des suspects potentiels. Mais la volonté de semer davantage le désordre à quelques jours de la fin du cessez le feu instauré par le PKK est manifeste. Cet attentat, suivi d’un autre ayant blessé plusieurs personnes, dont des policiers, pendant les funérailles des victimes à Yüksekova, ne peut qu’exacerber l’inquiétude et la colère de la province. A un moment aussi où, indique le journal Bianet , le prix Nobel de la paix,  ancien président de la Finlande, Martti Ahtissari, venait de rencontrer Recep Tayyip Erdogan, après un séjour à Diyarbakir où il s’était rendu dans l’objectif de contribuer au règlement de la question kurde. Plus déterminant encore, à l’annonce de cet attentat, le chef du gouvernement a renoncé à une discrète entrevue prévue avec Demirtas, l’actuel président du parti kurde – réputé plus radical qu’Ahmet Türk, écarté par décision de la cour constitutionnelle, en décembre dernier.

 

 

 

La colère, exprimée par les pierres et les coktails molotovs des gençler, comme se qualifient les jeunes émeutiers, avait violemment explosé à Hakkari, à l’annonce des 9 PKK tués dans une opération militaire … quelques jours avant le référendum et juste avant les fêtes de Seker Bayram (fêtes de fin du ramadan). Une réponse très claire au cessez le feu instauré par le PKK pour la période de ramadan, après plusieurs mois durant lesquels l’organisation avait multiplié les actions violentes.

Or, rares sont les familles de la province qui n’ont pas au moins un proche ayant rejoint la montagne depuis le début des années 90, quand la région avait à son tour plongé dans la sale guerre. Les familles de réfugiés des villages détruits notamment, ont fourni un fort contingent de volontaires, garçons ou filles, pour lesquelles je doute que la principale motivation soit de fuir leur condition féminine, comme un rapport de police l’a récemment conclu. Je pense que, comme pour les garçons, révolte, prestige de la guérilla et appel de la montagne sont plus déterminants.

 

 

Un des 9 PKK tués était d’Hakkari. Lundi 13 septembre, des dizaines de milliers de personnes suivaient ses funérailles, un long cortège de voitures accompagnant la famille qui était allée chercher le corps à Malatya (à 15 heures de route) où exceptionnellement les corps avaient été expédiés pour autopsie. La vidéo du site les Yuksekova Haber, montre des images de gençler masqués, brandissant des pancartes où le mot Vengeance est inscrit. Parmi les autres PKK tués, de très jeunes garçons (18 ans) qui avaient rejoint la branche armée du PKK, il y a quelques mois à peine..

Jeudi, c’est un autre garçon, Enver Turan (15 ans) qui était enterré à Hakkari. Il est mort de la blessure infligée par une balle tirée par un soldat et qu’il avait reçue en pleine tête. Pourquoi ce sergent, qui passait en voiture dans le quartier, a-t-il tiré sur ces jeunes émeutiers (apparemment avec l’objectif de tuer) ? Certes, les forces de l’ordre ne ménagent pas ceux qui leur tombent sous la main, notamment lors des garde à vue, mais depuis l’arrivée de l’actuel gouverneur, on ne réprime plus les manifestations avec des tirs à balles réelles dans la province. Le sergent a été immédiatement arrêté, mais la colère de la ville avait explosé de plus belle. Plusieurs policiers ont été blessés dans l’accident de leur véhicule, provoqué par les jets de pierres d’un groupe de manifestants.

Et qui s’en prend ainsi aux écoles de la province ? Pendant les émeutes de Seker Bayram (fêtes de fin du Ramadan), deux écoles ont été la cible d’explosions. Sans faire de victimes, heureusement. Un collège de filles (institut privé, probablement d’obédience religieuse) à Hakkari, et l’internat YIBO de Yüksekova. Est-ce l’œuvre de gençler, en réponse au mot d’ordre lancé par le parti de boycotter les écoles la semaine du 20 au 25 ?

Le mot d’ordre de boycott des écoles est très suivi dans la province. Or, le lundi 20, était aussi la date fixée par le PKK pour la fin de son cessez le feu, si les opérations militaires continuaient. Ce boycott aurait pu être compris comme un signal pour les gençler, qui pour beaucoup fréquentent les bancs des lycées les jours de calme.Mais le  PKK vient d’annoncer qu’il prolonge son cessez le feu d’une semaine.  Normalement donc, le boycott de la rentrée scolaire, ne devrait donc pas s’accompagner d’émeutes. Le parti va certainement tout faire pour les éviter, certainement avec le soutien de la population. Les habitants d’Hakkari ne veulent pas replonger dans les années de « sale guerre ».

 

« Comme c’est bien la paix ! « (baris ne güzel!) répété par l’ami qui m’avait accueillie, en 2001, à l’époque du cessez le feu instauré par le PKK après l’arrestation d’Abdullah Öcalan, n’y est vraiment plus d’actualité.

Toutes les victimes de l’attentat de jeudi dernier sont des proches à lui. Je connais beaucoup de gens de ce village à Hakkari et à Yüksekova. Ce sont eux qui m’ont fait connaître et aimer Hakkari. Certains visages me sont familiers parmi ceux des victimes. Des parents d’amis croisés pendant les mariages.