« Tu es un policier ou un ours ? »: grosse colère à Sanliurfa.com

Ceylanpinarda_Muhabirimize_Polis_Dayagi-URFA Photo Sanliurfa com

Les titres provocateurs, ce n’est pas trop le genre des Sanliurfa.com. Ce quotidien en ligne régional est d’habitude bien plus modéré. Sa couverture de la campagne électorale à Urfa était assez équilibrée, peut-être plutôt AKP, mais sans ostentation. Les polémiques c’était plutôt dans les yorum (commentaires) qu’elles se déchaînaient, ceux-ci pouvant être pires que ceux d’un article du Figaro.fr traitant de la Turquie, mais moins « pensée unique ». Le site est consulté par tous.

Mais dimanche changement de ton avec ce titre détonnant « Polis misin, maganda mi ? », qu’on peut traduire par « Tu es un policier ou un ours ? ». Qualifier un policier d’ours, cela ne semblera sans doute pas bien violent à un lecteur parisien, qui y verra un flic renfrogné, mais sans doute brave homme au fond, comme les gentils nounours de nos petits, ou les familles ours de nos livres d’enfance.

Mais à Urfa (et c’est vrai ailleurs en Turquie), il n’est pas recommandé de traiter son voisin d’ours (et encore moins de maganda) C’est que les « nounours » n’y ont pas trop cours, par contre  les ours on connaît, même s’ils ne doivent pas être légion dans la province d’Urfa. On peut en croiser c’est sûr dans les montagnes de Bitlis. Et c’est une rencontre qu’il vaut mieux éviter.

Un ours est un animal sauvage, qui vous saute à la gorge sans crier gare et sans savoir pourquoi, par bestialité. Traiter une personne de « maganda », c’est donc la qualifier d’imbécile mal dégrossi et brutal .

Si les Sanliurfa.com usent d’un terme aussi peu courtois que « maganda » envers un policier, c’est que la rédaction n’a pas apprécié le traitement infligé par ce flic – un policier en civil et ses petits copains – à un de leur journaliste Adnan Celik. Leur confrère était allé couvrir les événement à Ceylanpinar, un district de la province où ça chauffe depuis le soir du 30 mars. L’état d’urgence y a même été instauré : toute manifestation y est strictement interdite. C’est lors d’un contrôle d’identité, la nuit,dans une rue de la bourgade qu’il a fait cette vilaine rencontre. Et ses blessures ressemblent bien à des griffures.

Je suis un peu surprise que l’identité des journalistes locaux (et même des autres) soit un mystère pour des policiers de la province et qu’ils aient besoin de vérifier l’identité d’un journaliste d’un des journaux locaux.

Dans ce district frontalier avec la Syrie et surtout avec Serekaniye, un district kurde autonome, où jusqu’au 30 mars la municipalité était BDP, l’AKP l’a emporté, avec quelques dizaines de voix d’écart et dans des conditions très contestées par le parti kurde, qui demande l’annulation du scrutin. Les sympathisants BDP sont en colère et les journalistes ne sont pas les bienvenus, même ceux des Sanliurfa.com semble-t-il donc. C’est dire l’ambiance qu’il règne à Urfa depuis que le gouverneur Celahattin Güvenç est devenu le maire de la grande municipalité, s’il devient risquer d’y rendre compte aux lecteurs des Sanliurfa.com, de ce qu’il se passe dans leur province.

Le même jour c’est l’éditorialiste Emre Uslu, qui en prenait pour son grade sur le site. Lui qui affirmait, comme je le rapportais dans le précédent billet, qu’il existait un accord secret entre l’AKP et le PKK qui devait abandonner Urfa à Baydemir, n’a pas manifesté beaucoup de gêne quand on a vu le résultat de cet accord (le gouverneur Celahattin Güvenç, candidat AKP, élu avec 60 % des suffrages). Difficile de savoir ce qui s’est vraiment passé à Urfa le soir des élections, mais une chose est certaine, Erdogan n’avait pas du tout l’intention d’en faire cadeau au parti kurde.

Censure drastique d’Internet et protection des familles et « enfants de » en Turquie

Censure Internet turquie 6 février

Dans la soirée du 5 février, la Turquie a franchi un pas de plus dans la restriction du droit de ses citoyens à être informés, créant l’émotion tant en Turquie qu’à l’extérieur du pays. Comme les médias l’ont abondamment relayés, le parlement durcissait drastiquement sa législation sur le contrôle d’Internet et donnait au gouvernement un pouvoir de censure semblable à celui de pays aussi démocratiques que l’Iran, la Chine ou l’Arabie Saoudite.

Internet n’a jamais été un espace de totale liberté en Turquie. A l’époque où je débutais mon blog, j’ajoutais systématiquement le lien vers la vidéo à destination des lecteurs de Turquie, si mon billet comportait une vidéo de la plateforme You Tube. L’accès de celle-ci leur a été interdit pendant plusieurs années. Un obscur tribunal avait pris cette décision à la suite de plaintes concernant quelques vidéos insultantes pour Atatürk. Plus tard Viméo et Blogger avaient subi le même sort. Mais les internautes de Turquie étaient tous devenus des experts dans l’art de contourner la censure en utilisant des proxys.

censure Internet turquie

Mais si l’amendement à la loi déjà existante est ratifié par le président Gül, il ne leur sera plus possible de la contourner aussi facilement . En effet, le système de censure devrait être beaucoup plus efficace et bloquera directement les URL ou l’adresse IP. L’internaute ne saura même plus que la page recherchée existe, car elle aura disparu des moteurs de recherche (actuellement il tombe sur un  avis d’interdiction)

Surtout les sites et les pages censurés ne le seront plus à la suite d’une décision de justice (pourtant déjà experte dans l’art de manier le ciseau), il s’agira d’une décision administrative, qui pourra être prise dans les 4 heures. Le TIB, une agence au sein du ministère des Transports et Télécommunications se transformera  un grand inquisiteur. Son directeur ne sera responsable que devant le premier ministre…et c’est un membre du MIT, les services secrets turcs,qui vient d’en prendre la direction.

Pour faire court, n’importe quel site pourra être censuré sur simple volonté du gouvernement. Il ne s’agira pas seulement de bloquer des sites pédopornographique, comme la loi le permettait  déjà au  TIB.

Les internautes quant à eux seront placés sur étroite surveillance : les serveurs d’accès devront conserver pendant 2 ans toutes les données les concernant, traces de navigation et e-mails. Données qu’ils seront contraints de fournir au TIB sur simple demande. Bienvenue dans l’univers de Big Brother.

Au pays des 33 millions de comptes Facebook et où Twitter fait aussi un tabac, de telles mesures font l’effet d’un brutal retour dans les années de censure militaire.

 

Il faut dire qu’avec le contrôle sur les médias de masse exercé par l’AKP, Internet est devenue une des principales sources d’information, voire la principale, pour beaucoup  en Turquie. C’est aussi sur des sites Internet comme T 24 que se sont réfugiés de nombreux journalistes limogés des journaux qui les employaient : « Nous ne regardons jamais les journaux TV, nous avons nos sites Internet », me disait cet été dans une petite ville d’Anatolie, un couple avec lequel j’évoquais l‘attentat très meurtrier de Reyhanli, un attentat qui aurait tué 51 « de nos frères sunnites » avait déploré Recep Tayyip Erdogan, qui ne semblait pas s’étonner qu’une voiture piégée sache faire le tri entre Sunnites et Alaouites dans une petite ville où la population est à moitié alaouite.

Seuls les médias proches du pouvoir avaient alors été autorisés à se rendre sur les lieux.. Raison de plus pour qu’une large part de l’opinion mette en doute la version officielle attribuant cet attentat à un obscur groupuscule d’extrême gauche dont les membres sont principalement alaouites. D’autant que le groupe de hackers RedHack n’avait pas tardé à diffuser des révélations dérangeantes pour les autorités, reprises dans de nombreux médias, notamment en anglais, comme Bianet.

Yes we ban RTE

Depuis la révolte de Gezi au printemps dernier, Recep Tayyip Erdogan ne cachait pas qu’il avait les réseaux sociaux dans le collimateur. Mais ce sont les révélations de corruption qui ne cessent de se multiplier depuis le 17 décembre dernier, atteignant sa propre famille, qui ont précipité les choses. Le groupe AKP à l’origine de ces amendements a beau comprendre une proportion de femmes bien supérieur à leur représentation au sein de l’AKP (11 sur 27 députés) personne n’est dupe sur leur volonté de protéger «  vie privée », « familles » et « enfants ».

video censuree turquie

En tout cas les premiers sites censurés après le vote de la loi, semblent montrer quelles familles et quels enfants il s’agit de protéger : des vidéos divulguant une conversation téléphonique entre Sümeyye, une des filles d’Erdogan et le magnat du bâtiment Latif Topbas, contre lequel ont été lancées des investigation dans des affaires de corruption présumée, viennent en effet d’être censurées, révèle Erkan Saka sur son blog. J’ignore si toutes l’ont été : on en compte par dizaines.

On notera au passage, que les téléphones portables ont l’air aussi d’être l’objet d’une active surveillance…(pas seulement ceux  des milieux kurdes )

Sumeyye fille et conseillère de Recep Tayyip Erdogan

J’en profite pour informer Christine Okrent qui affirmait aujourd’hui dans l’émission « Affaires Etrangères », la Turquie la fin du miracle, (très intéressante au demeurant) sur France Culture, que seuls « les fils » des membres de l’AKP (notamment Bilal Erdogan) étaient visés par les affaires de corruption, que les femmes des familles « machos »sont rarement des potiches. Ce rôle est plutôt dévolu aux belles-filles. Sümeyye est à Tayyip Erdogan ce que Claude Chirac était à son père. Quant à Emine Erdogan, systématiquement présente aux côtés de son mari, elle serait aussi une femme d’affaires avisée.

Urla villa photo Radikal

Et selon les médias turcs, elles auraient toutes les deux été les heureuses bénéficiaires de très luxueuses villas dans la petite station balnéaires d’Urla, dans la presqu’île de Cesme près d’Izmir, en échange d’une levée du classement du site en zone protégée interdite à la construction. Des universitaires auraient été « récompensés » pour avoir cautionné ce déclassement. Quant au Vali (gouverneur) d’Izmir qui s’y serait alors opposé,  sa récompense aurait été une affectation à Diyarbakir. Dans la conversation de la vidéo, Sümeyye Erdogan exprime son souhait d’aménagements pour les villas.  L’opposition CHP a porté l’affaire devant le Parlement.

Mais à quoi cela sert-il de bloquer les investigations en cours en mutant des milliers de policiers et les procureurs trop curieux si les pièces des dossiers sont présentées à la vue de tous, se propagent et sont commentés sur Internet à vitesse grand V via les comptes Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux ?

Aux dernières nouvelles, les 8 villas incriminées devraient être détruites. Peut-être que les mosaïques romaines menacées par un projet de centre commercial du groupe BIM  (à qui appartient le terrain), dans la banlieue d’Izmir vont aussi être sauvées. C’est monsieur Topbas qui est en bandeau sur la photo…encore…

Atif Topbas mosaiques BIM  photo Zaman

Mais on peut quand même se demander si tous ces braves « enfants de » et leurs richissimes amis auraient pu faire tout ce qu’ils voulaient pendant si longtemps si certains s’étaient « réveillés » plus tôt. Il y a une époque, pas bien lointaine, où on prenait plutôt la défense de la « famille », quand d’autres pointaient du doigt leur immense enrichissement personnel, dans des médias aujourd’hui très critiques. Même si la rumeur, affirmant que dans les belles villas de la famille Erdogan à Usküdar les robinets étaient en or massif, était certainement fantaisiste, Samanyolu-haber aurait  pu déjà remarquer par exemple que ces très luxueuses constructions pouvaient être le signe qu’enrichissement familial et pouvoir étaient liés. Ce que tout le monde avait  déjà remarqué  en Turquie, mais bien peu de médias.

Les leaders de l’opposition et les opposants à la drastique censure Internet en appellent au  président Gül. Va-t-il apposer un véto à cette loi si controversée ? Il doit être bien embêté : en effet, s’il loupe rarement une occasion d’exprimer sa différence avec les méthodes et les propos musclés de son ancien ami Tayyip, il ne s’est jamais opposé jusque là frontalement à lui, de crainte peut-être de faire exploser le parti qu’ils avaient fondé avec Bülent Arinç. Mais même l’UE vient de mettre en garde les autorités turques. Il va donc sans doute, comme dans d’autres cas, faire traîner sa décision jusqu’aux limites légales. Mais il devra bien trancher ce choix cornélien.

Et en attendant, les internautes de Turquie ont décidé de manifester une nouvelle fois leur colère. Ce soir les TOMA vont donc aussi être de sortie dans les grandes villes du pays.

Taksim 8 février

En effet, ils sont bien de sortie.

Taksim 8 février. Erkan Saka

On peut suivre la manifestation à Istanbul sur le compte Twitter d’Erkan Saka, à qui j’ai emprunté cette image, ou sur son compte Facebook Internetime dokunma

Autres images de la manifestation du 9 février  ICI

  Et sur celui  de Toma  voici la petite histoire qui accompagne cette image :

-« ALO FATIH (allusion à  Fatih Saraç, propriétaire de la chaîne Haber Türk, dont le téléphone aussi était écouté)

–  Monsieur…

En bande passante (journal TV) on écrit : » A Taksim, le peuple est pris d’affection pour les Toma »

– Vos  désirs sont des ordres, monsieur « 

Facebook censure le parti kurde (BDP) à cause du mot Kurdistan

 

On savait Facebook plus prompt à censurer l’image d’un coude, confondu par les puritains censeurs avec un bout de sein qui dépassait d’une baignoire ou une oeuvre d’art  trop déshabillée,  qu’une vidéo d’une décapitation.  Mais beaucoup devait ignorer comme moi que le réseau social était aussi allergique au mot « Kurdistan ».

Enfin, c’est surtout au Parti kurde (BDP) qu’il a l’air d’en vouloir ces derniers temps. Au point qu’une délégation du parti accompagnée d’avocats et d’experts Internet  a même rencontré à Londres Richard Allan, le grand manitou de Facebook Europe en septembre dernier. Le compte Facebook du parti (genelmerkez) venait d’être fermé pour cause de… contenu pornographique !

Certes je ne fais pas partie de 180 000 d' »amis » qui suivaient ce compte (et pour cause je ne suis « ami » avec personne) mais franchement imaginer du « contenu pornographique » sur une page du BDP ??? Mais qu’est-ce qui avait bien pu leur faire penser  à un bout de sein ?

On aurait pu penser qu’après cette entrevue, les choses allaient s’arranger. Et effectivement, ensuite Facebook n’a plus trouvé de « contenu pornographique » sur le compte du BDP . Ouf.

….Mais ils ont déniché  un mot qui heurte profondément les sensibilités. Imaginez : Kurdistan ! On trouvait le mot Kurdistan sur la page facebook du parti kurde ! Du coup le compte de la branche BDP d’Istanbul était fermé le 24 octobre dernier. Et quelques jours plus tard, c’était le compte officiel du parti  qui était à nouveau clôturé.

Et bien, il risque d’en disparaître des comptes Facebook si le mot Kurdistan est devenu contraire à leur déontologie.

Facebook aurait-il été submergé de plaintes, raison qui suffit à clôturer un compte comme l’expliquait cet été Erkan Saka (université Bilgi) à Bianet, après  la fermeture de comptes comme ceux des  Yüksekova Haber et d’ Ötekilerin Postası  ?  Ou est-ce comme le dénonce Selahattin Demirtas, le président du BDP, le fruit  d’une excellente  coopération avec le gouvernement AKP dont le réseau social souhaiterait s’attirer les bonnes grâces car il a l’objectif d’ouvrir un bureau en Turquie, où le nombre de comptes Facebook est impressionnant (et les perspectives de nouveaux profits en publicité le sont aussi). Ou les deux à la fois, peut-être…

Lors de l’entrevue qu’il avait eu la délégation BDP, le responsable Facebook Europe avait reconnu que Facebook censurait activement les pages des politiciens Kurdes (Altan Tan ou Sirri Süreyya Önder en ont fait l’expérience ). Alors qu’un processus de paix est engagé avec le PKK – même s’il n’est pas très bien engagé – on croit rêver.

Apparemment, rien n’a changé depuis l’entrevue à Londres de Septembre dernier. Mais en attendant  que les mouvements dans le collimateur créent un  réseau social indépendant (et qui devienne populaire) , le BDP a ouvert un nouveau compte…sans le mot Kurdistan dans son image de profil ! Ailleurs, je ne sais pas. Et de toute façon, il n’a été ouvert que le 29 octobre.   Seulement les mêmes risquent bien de se plaindre à nouveau. Si ça marche si bien, pourquoi se priver ?

Mais si ça continue comme ça, Facebook ne va pas tarder à devenir  un réseau social où les « amis » n’échangeront plus que des recettes de cuisine et des photos des enfants en vacances – de préférence au ski, on voit de ces choses sur les plages.  A moins qu’ils ne choisissent de faire la promotion des autorités en place…

Quant au BDP, il a aussi un compte Twitter qui fonctionne correctement.

Grup Yorum interdit de séjour à Harbiye (Istanbul)

Heureusement qu’il n’était pas question de liberté d’expression dans le » paquet démocratique » présenté le 30 septembre dernier par  Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement AKP. Sinon on aurait pu penser que la « grande municipalité » d’Istanbul avait loupé l’appel ou pire, était entrée en dissidence.

En effet, pour bien montrer aux habitants de la mégapole dont une partie avait exprimé son exaspération avec le mouvement Gezi  que l’heure était à la démocratisation, la municipalité n’a rien trouvé de mieux que d’interdire au dernier moment un concert que le Grup Yorum devait donner samedi 12 octobre sur la scène d’Acikhava  à Harbiye, une scène qui a pourtant déjà accueilli le groupe mythique.

interdiction Grup Yorum par la municipalité d’ Istanbul

Les motifs donnés à  cette interdiction sont plutôt étranges relève le journal Radikal. Le concert aurait en effet pu être un facteur « de division, de destruction et est politiquement orienté ».

C’est certain que le genre du groupe n’est pas l’eau de rose et qu’il est « politiquement orienté » à gauche (tendance extrême) .  Ses chansons ne font sans doute pas partie du répertoire favori des dirigeants AKP, pas plus que de celui des auteurs du coup d’état de 1980, en réaction duquel des étudiants de l’Université Marmara à Istanbul avait fondé le groupe en 1985.

La chanson Haziranda Ölmek Zor / Berivan (1988), C’est dur de mourir en juin / Berivan (le nom de l’album, est un prénom kurde…or je rappelle que les Kurdes n’ont commencé à avoir le droit d’être cités qu’en 1991) ne devait pas tellement être de leur goût. La chanson inspirée d’un long poème du poète Hasan Hüseyin Korkmazgil parle de misère ouvrière et de la mort de Nazim Hikmet (le 3 juin 1963)

Il faut dire que le groupe, considéré proche de l’organisation interdite Dev-Sol, ne s’est pas contenté de chanter dans des Türkü bar des chansons populaires anatoliennes  dans lesquelles,  comme le grand chanteur alévi Ruhi Su, il puise largement son inspiration. Il participe à de nombreux meetings et mouvements de lutte (direnis), comme celles des mineurs ou des Tekel.

C’est effectivement un groupe militant et pas d’extrême droite raciste : les autorités lui auraient fichu la paix. Cela a valu de multiples arrestation à ses membres dont certains n’ont pas échappé à la torture, accusés avec une constance jamais démentie depuis les années post coup d’état d’avoir des accointances avec une organisation terroriste (à savoir le DHKP-c,  fondé par des anciens de Dev Sol).  La dernière rafle remonte… à janvier dernier. Rafle durant laquelle, tant qu’à faire, leur studio de musique avait été complètement vandalisé. Avoir vendu des billets pour un de leurs concerts faisait aussi partie des charges retenues pour accuser l’étudiante lyonnaise Sevil Sevimli et ses amis d’appartenance à une organisation terroriste.  A ma connaissance du moins, aucun membre du groupe n’a jamais été impliqué dans aucune opération violente.

Les interdictions récurrentes de leurs concerts, cassettes puis CD,  n’a pas empêché Grup  Yorum de produire plus de 20 albums et de faire de nombreuses tournées en Turquie et à l’étranger. Au contraire cela a contribué à construire son image de groupe mythique, emblème de toute la gauche (durement) réprimée par le coup d’état de 1980  – qui n’avait sans doute pas fait pleurer le papa de Recep Tayyip Erdogan –  bien au-delà  de la mouvance Dev-Sol/DHK-c/MLKP. Organisés depuis 3 ans,   les concerts  Tam Bagimsiz Türkiye (Turquie vraiment indépendante)  attirent jusqu’à  300 000  personnes  à Bakirköy (Istanbul) selon HaberTurk,  autant que le grand show qu’Erdogan avait organisé dans le même quartier en juin dernier. Et évidemment, ces concerts n’ont provoqué ni « division »(s’il s’agit de tentative pour polariser l’opinion en Turquie, l’AKP ne se montre pas moins doué que d’autres) , ni « destruction », même s’ils étaient » politiquement orientés ».

Cette interdiction me parait avant tout un aveu d’impuissance des autorités, peut-être paniquées par la perspective d’un tel  rassemblement à un quart d’heure à pied de Taksim et du parc Gezi. Si pour le moment l’heure n’est plus aux énormes manifestations du début de l’été, les motifs de mécontentement n’ont pas disparu. Les Alévis notamment, nombreux dans le public de Grup Yorum comme dans le mouvement Gezi, n’ont aucune raison de se réjouir du paquet démocratique.

Surtout les autorités sont sans doute très embarrassées par l’assassinat de Hasan Ferit Gedik,  un garçon de 21 ans  tué le 29 septembre  de plusieurs balles en pleine tête alors qu’il participait à une manifestation contre les gangs de la drogue (çete) dans le quartier de Gülsuyu à Maltepe (4 autres manifestants ont été blessés). Les habitants de ce quartier alévi (et d’extrême gauche – le MLKP la nouvelle version de TIKKO je crois –  y serait bien implantés comme probablement d’autres groupuscules d’extrême gauche) accusent ces çete d’être les petites mains de promoteurs. Il faut dire qu’avec sa vue imprenable sur les îles aux Princes, l’ancien gecekondu est très convoité.

Les autorités ont tergiversé pendant 3 jours avant d’autoriser une commémoration dans ce quartier bien peu docile, avant les funérailles du garçon à  Gazi, un autre quartier alévi de la rive européenne. Les lecteurs comprenant le turc pourront écouter avec intérêt  l’hommage qu’un habitant du quartier lui rend et les informations qu’il donne sur le contexte : vidéo ici

Seulement, certains (un très petit groupe qui attendait le cortège  apparemment)  ont eu la brillante idée d’y paraître masqués et surtout armés de pistolet ou de kalachnikov. La réaction n’a pas tardé: la police anti terroriste a fait une descente dans ces deux quartiers, où 40 personnes ont été arrêtées.  Parmi celles-ci une femme de 53 ans, prise en photo pendant le mouvement Gezi en flagrant délit de jouer aux « gosses d’Hakkari ». Elle lançait des pierres contre les TOMA (camions à eau)  avec un lance pierres, encore plus rudimentaire que les leurs ! J’ignore par contre si les porteurs de kalachnikovs font partie des personnes arrêtées. Et difficile sans une bonne connaissance du quartier de savoir s’il s’agit de voyous « politisés » ou de provocateurs. En tout cas, c’est clair qu’ ils ont fait le jeu des assassins de Hakan Ferit Gedik et de ceux qui voudraient limiter tout ça à une affaire de guerre de gangs (çete contre extrême gauche). On ne voit pas l’ombre d’une arme, mais beaucoup de drapeaux rouges par contre sur cette vidéo des funérailles (et les images sont celles de l’agence de presse  semi officielle Dogan)

Pendant ce temps là,  la brigade des stup arrêtaient 17 personnes. Autant dire que l’ambiance est « chaude » dans ces 2 quartiers alévis.

Plusieurs suspects ont aussi été arrêtés et déferrés à la prison de Metris, dans l’enquête sur l’assassinat de Hasan Ferit Gedik. Mais de là  à ce que la justice établisse un lien entre cet assassinat et l’ (éventuelle ?) avidité de promoteurs, de l’eau risque de couler dans le Bosphore, même si personne n’ignore à Istanbul l’existence de fructueuses collaborations entre ces deux catégories de braves gens (çete/promoteurs), un phénomène qui n’est pas né d’hier mais que la gentrification accélérée du cœur de la ville et des quartiers « avec vue » n’a pu que conforter.

Je ne peux évidemment pas affirmer que l’interdiction du concert du samedi 12 octobre est directement motivée par cette affaire. Mais c’est certain que le nom du garçon assassiné  y aurait été prononcé, les arrestations évoquées  et qui sait… les promoteurs et les géniaux urbanistes municipaux  auraient pu y être conspués. La grande municipalité craignait donc peut-être que la colère de Gazi et Gülsuyu  se rapproche dangereusement de Taksim.

C’est en partie raté : Radikal vient d’annoncer que le groupe a donné un mini concert sauvage et de protestation devant le lycée Galasaray. Evidemment, sous la vigilance des Toma et des çevik kuvvet. (police anti émeute)

Et puis c’est une succession d’interdits (et de choix de politique urbaine) et non de concerts qui a provoqué le mouvement Gezi..Mais bon.

Et le Grup Yorum n’avait pas attendu ce concert pour rejoindre les rangs de ceux qui protestaient contre l’assassinat du jeune garçon, comme le montre cette vidéo mise en ligne sur You Tube, le 1 octobre ( 2 jours avant ses funérailles).

Une page  lui est aussi consacrée sur le site du groupe.

 

 

 

 

Sur cette vidéo, on  peut voir le public nombreux et subversif du Grup Yorum, en concert dans le stade Ïnonü (détruit depuis) à Istanbul.

Ouf ! Le Soliman de la série culte Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique) restera en liberté !

 

Ouf ! On est rassuré. La très populaire série Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique)  a beau avoir été « censurée » par la Turkish Airline, au motif qu’elle donnerait une image insuffisamment glorieuse du sultan Soliman le Magnifique – en  fait sans doute  surtout car elle ne convient pas à l’image que Recep Tayyip Erdogan le chef de gouvernement s’en fait – un procureur d’Istanbul a décidé qu’il n’y avait pas « insulte contre le Sultan ».

Après celui de l’insulte  à la turcité ou à la mémoire d’Atatürk, espérons que ce nouveau délit ne sera pas instauré et que la Turquie d’Erdogan ne va pas se mettre à statufier le grand Législateur. Ce serait désolant.  En attendant d’en être tout à fait sûrs, on sait au moins  le réalisateur et les deux acteurs principaux de la série ne seront donc pas poursuivis.

Ce sont surtout les millions d’accrocs à la série qui vont être rassurés d’apprendre que « leur » Soliman  pourra continuer à être amoureux de la belle  Roxelane/ Hürrem Sultan et le Harem à être  le lieu d’intrigues en tous genres. La dernière fois que j’en ai suivi (par moments) un épisode, une des dames venaient de se faire défigurer par une rivale  je présume jalouse – Une vacherie de Roxelane/Hûrrem peut-être.  Mais je ne suis pas certaine du motif. Peut-être qu’un lecteur ou une lectrice aura  la gentillesse de nous éclairer.

Cela étant même si je suis bien incapable d’en expliquer  l’intrigue, les fragments que j’en ai vus chez des amis sont ceux d’une série de qualité. Les acteurs sont beaux, les costumes et les décors splendides et pour le scénario on peut faire  confiance à la grande Meral Oktay, disparue il y a quelques mois.  Si sur mes derniers vols avec la Turkish Airline j’avais eu la possibilité d’en visionner tranquillement quelques épisodes, c’est avec plaisir que je l’aurais fait. Quant à ceux qui ne connaissent pas encore cette série, ils peuvent s’en donner une idée en se baladant sur son site.

Ceux qui veulent avoir la peau de la série  n’ont sans doute pas encore réalisé que bien loin de nuire à l’image de Soliman, la série l’a popularisé dans plus d’une vingtaine de pays, parmi lesquels l’Iran, le Maroc, la Grèce, le Liban,  la Russie ou l’Ukraine, d’où aurait été originaire la belle esclave devenue sultane. Et sans doute beaucoup parmi cet immense public ont tout simplement découvert  qu’un sultan ottoman qui se nommait Soliman avait existé.

En tout cas, la lecture et le cinéma ne devaient pas être le plaisir favori de ces ronchons dans leur jeunesse. Sinon, ils sauraient qu’une fiction ne représente  pas la réalité,  mais qu’elle présente l’avantage de donner une « chair et un cœur » à des personnages qui avaient semblé bien austères et ennuyeux à des générations d’élèves. Les Trois Mousquetaires ont sans doute  fait bien  plus pour la postérité de Richelieu et Anne d’Autriche que tous les manuels d’histoire depuis l’invention du Lavisse. L’intimité avec ces grands personnages historiques que seule  la fiction est capable de créer, peut donner  l’envie de les connaître davantage.Qui sait le nombre de  vocations d’historiens de l’Empire Ottoman , ou de simples passionnés, cette fiction va susciter ?

Mais plutôt que de traîner la série préférée de centaines de milliers de spectateurs  devant les tribunaux, ils feraient mieux de  se décider à faire leur propre série sur le sujet, avec un austère Soliman, plus conforme à l’image qu’ils veulent en avoir. Il y auront peut-être quelques spectateurs en Turquie. Mais je ne suis loin d’être certaine que le film  Fetih 1453 (la Conquête de 1453)  qui a fait venir des millions de spectateurs dans les salles  en Turquie s’exporte aussi bien que Muhteşem Yüzyıl….

Cela étant je  soupçonne un peu leurs agissements d’avoir pour véritable motif de faire encore plus de publicité pour la série. Mais heureusement que le procureur a été raisonnable. Si la justice se mettait à censurer les dizi préférées de la population, on risquerait de voir surgir  « un printemps turc » dans le pays.

 


 

 

 

Bonne année 2013 (quand-même) monsieur Ahmet Altan.

Ahmet Altan  vient  une nouvelle fois de  quitter le tumulte et l’urgence des rédactions et annoncé qu’il allait renouer avec son travail solitaire d’écrivain  Il a terminé l’année 2012 en tirant  sa révérence au journal Taraf dont il était le rédacteur en chef depuis sa fondation en 2007. Il ne part pas seul.: Yasemin   Çongar  qui le secondait , ainsi que Neşe Düzel  et Murat Belge ont aussi  démissionné en bloc . Orhan Miroglu a rejoint le quotidien Star.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le monde des médias en Turquie. Beaucoup y voient  la fin annoncée de Taraf. En tout cas c’est  celle du quotidien  tel qu’il existait jusque là.  Une fin qui  me rappelle celle de l’hebdomadaire  de gauche Nokta, dont le  propriétaire Ayhan Durgun  avait été contraint de jeter l’éponge en avril 2007,  après la publication des extraits du journal intime d’un haut gradé – une affaire  dans laquelle se profilait l’ombre d’Ergenekon .  Peu après  Ahmet Altan avait  posé  sa plume de romancier pour retrouver celle du journaliste qu’il avait été et prenait la tête de la rédaction d’un nouveau né : Taraf. Le nouveau quotidien annoncera tout de suite  la couleur. Il s’engageait  à contribuer  au mouvement de démocratisation de la Turquie. La  puissante institution militaire  deviendra une des cibles du journal et d’un grand nombre des éditoriaux d’Ahmet Altan.  Beaucoup ne donnaient  pas cher alors de la peau du journal.

De révélations fracassantes en révélations fracassantes, Taraf est devenu le journal des affaires Ergenekon et leurs dérivés. De nombreux documents utilisés par les procureurs avaient auparavant été publiés par Taraf – qui les avait  vraisemblablement reçus de sources policières, rappelle Mustafa Akyol dans Hürriyet. Des sources sur lesquelles,  le journal avait parfois  négliger  de trop s’interroger – certaines « révélations » se sont ensuite révélées des faux – comme sur le fonctionnement des juridictions spéciales.

Et c’est alors que les procès de ces  accusations de tentatives de coup d’état  s’achèvent,  qu’ Ahmet Altan été poussé à présenter sa démission. Difficile de n’y voir qu’une coïncidence. Cette démission serait survenue après des mois de froid  avec Arslan, le propriétaire du journal, qui ne pouvait plus résister aux pressions du gouvernement selon  Today’s Zaman.

Il faut dire que depuis un certain temps,  c’est contre le  « nouvel etablishment » que  l’éditorialiste aiguisait ses flèches les plus acérées, l’autoritarisme de plus en plus affiché du chef de gouvernement devenant sa cible de prédilection. Les procès que Recep Tayyip Erdogan  intentait au journal et à ses rédacteurs – dernièrement,  un tribunal a condamné Ahmet Altan à lui verser 15 000 TL (environ 7000 euros) – ne bridaient pas celui qui en 1995, quand il était rédacteur en chef de Milliyet,   avait osé écrire un article intitulé Atakurde, ce qui lui avait valu d’être condamné à une peine de prison avec sursis par le MGK ( Cour de Sûreté de l’Etat) que les tribunaux anti terrorisme  ont remplacé ensuite.  Au contraire. Et ces derniers temps  le ton était devenu passionnel, selon Mustafa Akyol. (Hurriyet)

Avec les procès Ergenekon, des « coups obscurs » comme les meurtres ciblés de Chrétiens ont cessé en Turquie. Mais ces procès  ne sont restés que  ceux  de complots contre l’AKP, certains allant jusqu’à n’y voir qu’un des instruments privilégiés du pouvoir pour écarter ses opposants. En tout cas, ils ne sont pas devenus ceux de l’état profond. Certains des commanditaires de l’assassinat de Hrant Dink dorment sans doute à Silivri, mais ils n’ont pas eu à  répondre de ce crime et les observateurs s’inquiètent des suites de celui des assassins de Malatya. Les milliers de victimes kurdes n’ont pas eu droit à davantage de justice, malgré l’arrestation des fondateurs du sinistre JITEM comme le général Veli Kucuk. Quant au procès des incendiaires de Sivas il a été clôturé sans que le voile ne soit levé.  Et maintenant que les procès Ergenekon  s’achèvent ,  Taraf est prié de rentrer dans le rang.   Même si le journal continue, c’est la fin de son indépendance.

 

Le 29 décembre 2012, le lendemain du massacre de Roboski (Uludere) comme beaucoup de lecteurs  je m’étais précipitée sur Taraf. L’Etat a bombardé ses propres citoyens titrait le journal.  La  veille les grands médias, télévisuels notamment, avaient attendus plus de 15 heures et le feu vert des autorités pour diffuser l’information qui s’était déjà largement propagée par les médias kurdes et via les réseaux sociaux, ce qui en dit long sur la façon dont ils fonctionnent.  Or durant ces cinq dernières années Taraf avait souvent été le premier à publier des informations sur bien des sujets sensibles. Au cœur des tensions et des débats qui traversent le pays, c’était une référence. Pour ses lecteurs comme pour ceux que sa ligne éditoriale agaçaient ou horripilaient, la fin du journal va créer un vide.

Quant au romancier  Ahmet Altan va-t-il retrouver les fantômes d’un passé qui éclaire si bien le présent ou faire surgir en pleine lumière des ombres d’aujourd’hui restées cachées ?  L’année qui vient le révélera sans doute.

A Strasbourg : Liberté pour Sevil’e Özgürlük !

Bienvenue dans ton pays Sevil ! (Memleketine hosgeldin Sevil ) avait titré le journal Habertürk et quelques autres, lorsque le séjour Erasmus de l’étudiante lyonnaise  avait  tourné au cauchemar en mai dernier. Comme la plupart des lecteurs de ce blog doivent le savoir,   Sevil Sevimli avait choisi d’étudier quelques mois dans le pays de ses parents qu’elle connaissait à peine et qu’elle était curieuse de mieux  connaître .  Elle était loin de se douter  de ce qui l’attendait.

Elle en a découvert certaines réalités, que bien des Turcs de France ignorent (et même des Turcs ou franco turcs vivant en Turquie), même alévis ou kurdes comme elle. Il m’est arrivé plus d’une fois d’informer des amis alévis de cette affaire qu’ils ignoraient, même si ensuite  elles ne les laissent  pas indifférents.  Cette ignorance s’explique peut-être par le fait que beaucoup de Turcs de France – dans les années 80 grands lecteurs de journaux –  suivent essentiellement l’info sur les chaînes de TV turques (tout le monde possède le satellite !). Or celles-ci ont peu couvert l’affaire. Et  les arrestations en masse des étudiants semblent bien peu les émouvoir.  En tous cas, parmi mes amis, seuls ceux qui fréquentent régulièrement des sites de la  gauche turque sur Internet, ou les médias français étaient au courant.

Des réalités  qu’il est impossible d’ignorer par contre  sur les campus de Turquie : l’été dernier le ministre de la justice reconnaissait qu’il y avait plus de 2800 étudiants en prison (et on peut multiplier au moins par 3 ceux contre lesquels une procédure a été ouverte après une garde à vue). Même si comme partout, tous les étudiants ne doivent pas se sentir très concernés par le sort de leurs camarades et que certains doivent même  s’en réjouir. Si les courants  protestataires restent importants dans les universités de Turquie, les courants d’extrême droite sont aussi virulents (les étudiants kurdes  qui sont souvent la cible de leur vindicte en savent quelque chose).

Comme le savent ceux qui suivent régulièrement l’actualité turque dans les médias français (qui à la suite du Monde et de blogs comme celui d’Etienne Copeaux ont largement couvert l’affaire par contre), Sevil a eu la surprise d’être accusée d’appartenir à une organisation terroriste et jetée en prison. Remise en liberté fin août, elle  n’a  pas été autorisée à quitter le territoire turc et le procureur requiert contre elle une peine de …32 ans de prison ! Son université lyonnaise a ainsi découvert qu’en Turquie une étudiante peut être accusée d’appartenir à une organisation terroriste sans avoir participé de près ou de loin à aucune action violente et même sans n’avoir rien commis d’illégal. Je ne sais pas si dans sa fac les candidats se sont ensuite  précipités pour effectuer un séjour Erasmus à Eskisehir. J’avoue que je serais curieuse de le savoir.

Au temps de l’Union Soviétique une de mes amies étudiante en russe avait emporté « le docteur Jivago » très planqué dans ses bagages, pour offrir à des amis moscovites. Au moins, elle savait que c’était un bouquin interdit. Rien d’aussi clair en Turquie.  Et même si elle avait pris un gros risque – ce qui lui avait valu l’immense reconnaissance de ses amis russes – elle n’ encourait  pas une peine aussi extravagante  que celle qu’un procureur requiert contre Sevil et ses amis qui partagent sa galère.

Pour ma part quand cet été j’ai découvert qu’un concert du Grup Yorum devait clore le festival Munzur à Dersim, j’avoue m’être souvenue qu’avoir assisté à un concert de ce groupe mythique avait été retenu contre Sevil et ses amis comme une preuve d’appartenance à une organisation terroriste…où comme on peut le voir sur la vidéo, ils étaient loin d’assister en petit comité.

Vendredi dernier, j’ai appris que l’association des alévis de ma ville avait affrété un autocar pour Strasbourg, répondant à l’appel de la FUAF (la Fédération des Alévis de France) qui  organisait samedi 20  un rassemblement destiné à alerter sur la politique de plus en plus en plus ostensiblement « pro sunnite » du gouvernement AKP. Il restait de la place et  deux heures avant le départ du bus :  j’ai sauté sur l’occasion  et je suis partie avec eux. Excellente occasion  pour revoir de vieux amis (et un vrai marathon : 2 nuits dans le bus, entrecoupées de quelques heures de marche, sous le soleil  alsacien heureusement !)

J’étais certaine que  les amis  de Sevil seraient là. Il m’a donc suffit de chercher un peu les pancartes de Lyon pour les trouver. Et c’est avec sa famille que j’ai suivi la manifestation du 20 octobre à Strasbourg.

C’est ainsi que j’ai rencontré son père, Erdogan qui  depuis 5 mois vit séparé non seulement de sa fille, mais aussi de sa femme, qui a pris l’avion pour la Turquie le lendemain de l’arrestation de Sevil, avec leur petit garçon de 3 ans. Depuis il reste seul avec son autre fille, Berfin. Comme le père d’un ami de Yüksekova, dont la fille avait aussi été emprisonnée à la surprise générale (j’ai séjourné plusieurs fois chez eux et jamais je n’avais jamais  entendu cette adolescente prononcer un seul mot de politique, ce qui dans cette région est  un phénomène tellement rare que les policiers avaient sans doute eu l’intention de l’éradiquer complètement ! ), l’arrestation de  Sevil l’a fait fondre. Il n’a rien pu avaler pendant une semaine et a perdu 15 kg en quelques semaines.

Il m’a appris qu’en attendant l’audience du 19 novembre prochain, à laquelle le président de son université et plusieurs députés européens assisteront,  Sevil qui depuis le 26 septembre dernier n’est plus assignée à résidence à Eskisehir, se repose dans la région d’origine de sa mère.  La mobilisation autour de sa fille l’a bien sûr réconforté (plus de 133 000 signatures récoltées !), mais  tant qu’elle ne sera pas de retour à la maison, il ne sera pas rassuré. En attendant, il ne peut pas la rejoindre, il est réfugié politique…

Berfin (le nom d’une fleur qui éclot à la fin de l’hiver) était accompagnée de plusieurs de ses cousines et des meilleures amies de sa sœur. Toutes jolies et toutes chantant très bien (elles ne sont pas alévies pour rien).Elles ont défilé en brandissant  une immense banderole et toutes portaient le tee-shirt où était imprimé« Liberté pour Sevil’e Özgurluk » ( difficile de les louper si on les cherchait un peu).

« Sevil est leur modèle à toutes » m’a confiée sa tante. « Elle n’est pas seulement une étudiante brillante, elle a aussi une nature très généreuse. Toutes rêvent de suivre la voie qu’elle a ouverte. Elle leur manque beaucoup ».

Hatice – dont la sœur défilait aussi à Strasbourg – avait aussi un modèle quand elle était lycéenne : Sakine, une fille un peu plus âgée qu’elle, dont le père, un Askale lui aussi,  était venu en France à peu près en même temps que le sien.  Elle était la première de cette génération à avoir réussi des études universitaires. Et celles-ci  lui avaient  permis de trouver un très bon emploi à Renault-Turquie (où elle a d’ailleurs rencontré son mari). Réussir un cursus universitaire « comme Sakine », acquérir son indépendance et obtenir un  emploi en Turquie avait aussi été l’objectif d’Hatice depuis ses premières années de collège. Objectif  réussi – avec un détour par un stage dans l’Empire State Building à New-York. Pas mal d’étudiantes turques de France ont du avoir un modèle comme Sevil ou Sakine.

Et on imagine les réactions des petites cousines de Sevil quand celle-ci  a annoncé qu’elle avait obtenue une bourse Erasmus pour la Turquie (la chance !) ! Elles ont dû toutes rêver de faire un jour la même chose.  Il n’y a pas que les nationalistes qui aiment leur(s) pays !

J’ai raconté à sa tante  la journée que j’avais partagée avec la famille et les copains de classe de Kendal, libéré après un an et 3 jours de détention. Comment les femmes avaient briqué l’appartement pour les invités qui ne désempliraient pas pendant une semaine, tandis que nous attendions sa libération avec les hommes, devant la porte de la prison de Diyarbakir.  A Lyon aussi on fera une grande fête pour le retour de Sevil m’a dit sa tante.

On peut  encore signer la pétition pour Sevil  ICI