Recep Tayyip Erdogan ne veut plus de cohabitation (entre étudiants) avant le mariage.

L’absence de polémiques qui a accueilli l’entrée de quatre femmes députées portant le foulard islamique à l’Assemblée aurait-t-elle frustré Tayyip Erdogan ? L’opposition CHP a en effet soigneusement évité de tomber dans le piège et de transformer ces 4 députées, jusque là incolores, en victimes des laïcs, alors que le chef de gouvernement AKP semble se mouvoir comme un poisson dans l’eau dans les tensions.

Son objectif est-il surtout d’embêter les étudiants du mouvement Gezi et d’exercer une surveillance encore plus étroite sur eux à un moment où le YÖK (haut conseil à l’éducation) vient d’adopter de nouvelles règles qui interdisent la distribution de tracts ou la pose d’affiches, sous peine d’exclusion de l’université ?  Ou estime-t-il que ses succès électoraux successifs ont fait de lui un nouveau « père »  (Ata) du pays et de sa population dont il doit surveiller les mœurs et  à laquelle sa propre famille, à laquelle il ne cesse de faire référence, doit  servir de modèle ?

Toujours est-il que la semaine dernière, ses considérations en matière de mœurs ont à nouveau provoqué un tollé. Prenant pour prétexte l’existence d’un important parc locatif non déclaré auquel les étudiants ont recours par manque de places en foyers universitaires – un réel problème avec l’augmentation massive du nombre d’étudiants – il s’en est pris avec virulence aux logements privés dans lesquels étudiants de sexes différents cohabitent.

Et dieu sait ce qu’ils font alors…..

Une cohabitation qu’il déclare contrainte par le manque de logements universitaires  et dont selon lui les voisins de ces logements  se plaindraient, tandis que les parents pleurent et demandent  : «  Que fait l’état ? ».  Comme l’ex président Nicolas Sarkozy, Recep Tayyip Erdogan raffole inventer un interlocuteur imaginaire qui lui demanderait d’agir. Cette fois ce sont « les parents »,  tous sensés partager sa morale personnelle –  comment de « vrais parents » pourraient-ils tolérer une chose pareille ! – et de tout aussi imaginaires « voisins » importunés ( sans doute voyeurs, pour observer ainsi ce qui se passe à l’intérieur de ces logements) .

Ce sont donc ces très improbables parents  qui le supplient de remette de l’ordre (moral) à cela. Sa réponse est immédiate et  il annonce que si nécessaire, il prendra des initiatives en matière légale. En attendant, les gouverneurs sont sommés d’être vigilants et de surveiller ce qui se passe dans les logements étudiants, privés et …universitaires.

Il paraît que même dans les cités universitaires il se passerait des choses que sa morale réprouve (!) Pourtant, à part quelques universités ultra privilégiées comme Bogazici à Istanbul, les cités universitaires ne proposent pas de chambres individuelles. Les étudiant(e) s sont au moins 4 par chambre et les sanitaires communs à l’étage  qui est non mixte,  et même tout le bâtiment (pour celles que je connais) Si on imagine d’éventuels garçons parvenant à s’infiltrer la nuit dans le bâtiment des filles, ce ne doit être drôlement difficile d’y dénicher un endroit quelque peu intime

L’été dernier j’ai passé une partie de la nuit à partager des verres de thé avec les 2 agents chargés de la sécurité (güvenlik) de la toute neuve cité universitaire de Dersim. Selon la « gardienne » des filles, ce n’est pas du tout un job « peinard ». Il y a des bagarres entre filles, pour des histoires aussi puériles que « vous dites du mal de nous ! » (étudiantes turques) quand d’autres filles parlent en kurde (paranoïa sans doute exacerbée si elles sont pestes), des descentes de police (à l’aube) etc…mais il n’a pas été question d’orgies qu’elle aurait du interrompre. Et même en plein festival, aucun homme ne s’est introduit dans le bâtiment des filles, pourtant contigüe. Or il y avait beaucoup d’étudiants venus de tout l’ouest du pays avec les bus des dernek alevis.  Cela ne doit pas  donc pas être dans leurs habitudes.

(La bagatelle à mon avis devait plutôt se passer sous les tentes. Mais il vaut mieux éviter que certains l’apprennent, ils risqueraient de faire interdire le camping pendant le festival de Dersim.

Muammer Güler, le ministre de l’intérieur a renchéri en affirmant que les logements  où les étudiants de sexes différents cohabitaient, servaient de…centres de recrutement pour les organisations terroristes !  Bref, il est urgent que l’État prennent la place de ces parents inconscients qui tolèrent  que leur fille vive avec son petit copain – ou des copains tout court, la vouant ainsi à devenir une poseuse de bombes.

La cohabitation entre étudiants de sexes différents reste sans doute moins courante à Istanbul qu’à Berlin. Mais c’est une situation qui n’a rien d’exceptionnelle et est de plus en plus tolérée, même si elle reste proscrite dans certains quartiers. Et même dans des petites villes provinciales comme Van, le temps n’est plus où les copains turcs qui nous rendaient visite dans la maison que nous louions dans un quartier (encore) populaire du centre d’Istanbul prenaient la peine de s’adresser en anglais à quelques voisines, pour éviter les plaintes près des propriétaires (personne ne se mêlait de ce que nous pouvions faire entre étrangers).

Et cela n’a rien de nouveau. Ömer, le héros de mon roman préféré « le Diable qui est en nous » – dont l’auteur (Sabahattin Ali)  est mort assassiné très probablement par l’état profond en 1948 –  un étudiant pauvre d’Istanbul , s’était installé avec sa petite amie, une cousine (je crois) venue de province, qui certes avait rompu tous ses liens avec sa famille, et dans un logement dont la loueuse est grecque. Mais cette cohabitation qui n’avait rien de chaste, mais n’a nullement  « fait la perte » de la jeune femme, puisqu’après avoir quitté son amant, elle épouse un jeune homme moins « tourmenté  » et « bien sous tout rapport », quoique sans doute bien trop peu fortuné pour prétendre devenir le gendre de Tayyip Erdogan.

Or il s’avère que s’il y a bien eu de nombreuses plaintes de voisinage contre des logements locatifs non déclarés dans la ville de Denizli (5000 places en logements universitaires pour 45 000 étudiants) , comme  le chef de gouvernement le déclarait pour appuyer sa démonstration, ce ne serait pas des étudiants cohabitant avec leur petite copine qui seraient l’objet de ses plaintes, selon le journal Radikal qui a enquêté depuis, mais des logements utilisés par des dealers ou pour la prostitution. On comprend que le voisinage n’apprécie pas beaucoup.  Et si l’Etat décide s’en prendre aux étudiants de la ville plutôt qu’aux trafiquants,  ils ne sont pas prêts d’avoir la paix.

Or dès le lendemain des déclarations de Recep Tayyip Erdogan, une étudiante d’Istanbul qui partage son logement avec son copain dans le quartier de Tophane a eu la mauvaise surprise d’apprendre  que la police était venue enquêter sur eux, posant des questions indispensables au maintien de l’ordre public comme s’ils rendaient souvent visite à leurs parents. Selon elle, même son propriétaire, un électeur de l’AKP qui la connaît depuis longtemps (cela fait cinq ans qu’elle loue son logement et il ça m’étonnerait qu’il croit au coup de la «  dangereuse  terroriste ») n’aurait pas du tout apprécié.

Les propos de Tayyip Erdogan ont-ils donné des idées à quelque voisin mauvais coucheur qui aurait estimé de son devoir de  dénoncer ce comportement asocial au commissariat voisin ?

La loi turque n’autorise pas l’Etat à interférer dans le domaine privé.  A part envoyer sa police enquêter sur des gens qui n’ont rien fait, au lieu de s’occuper des trafics de drogue ou des réseaux de prostitution, on voit mal comment il pourrait empêcher ces cohabitations estudiantines sans s’en prendre à toute la société. Les étudiants  sont dans leur immense majorité des citoyens adultes comme les autres.

Imagine-t-il pouvoir transformer tout étudiant en mineur légal ? Ou envisage-t-il que la législation contraigne tous les couples à vivre selon les règles qui régissent sa propre famille ? Ce qui serait le propre d’un état totalitaire…. même  si ceux qui le dirigent sont élus par le peuple.

Et ce qui embêterait même des électeurs AKP. J’en connais qui jusqu’ici n’ont rien trouvé de mal à cohabiter  tout à fait ouvertement avec leurs petites amies successives.

Sa  façon de se mêler de la façon dont vivent les gens ne fait même pas l’unanimité au sein de l’AKP.  Bülent Arinç le président de l’Assemblée a  émis de sévères réserves. (Cela étant, quitte à être mauvaise langue, je soupçonne que ça en arrange certains, qui ne voient pas d’un bon œil son rêve de devenir le président du pays.

Mais pointer une nouvelle fois du doigt ceux qui ne vivent pas comme devraient le faire « de bons croyants » ne peut que favoriser la polarisation d’une société qui l’est encore davantage depuis le mouvement Gezi. C’est peut-être une stratégie électorale. Mais les citoyens de Turquie vont peut-être finir par avoir envie de leaders qui les réconcilient. D’autant que le drame de la  la Syrie ne les rassurent pas .

Ou à défaut, des leaders qui  ne décident pas d’interférer comme ça dans leur vie privée.

Bonne année 2013 (quand-même) monsieur Ahmet Altan.

Ahmet Altan  vient  une nouvelle fois de  quitter le tumulte et l’urgence des rédactions et annoncé qu’il allait renouer avec son travail solitaire d’écrivain  Il a terminé l’année 2012 en tirant  sa révérence au journal Taraf dont il était le rédacteur en chef depuis sa fondation en 2007. Il ne part pas seul.: Yasemin   Çongar  qui le secondait , ainsi que Neşe Düzel  et Murat Belge ont aussi  démissionné en bloc . Orhan Miroglu a rejoint le quotidien Star.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le monde des médias en Turquie. Beaucoup y voient  la fin annoncée de Taraf. En tout cas c’est  celle du quotidien  tel qu’il existait jusque là.  Une fin qui  me rappelle celle de l’hebdomadaire  de gauche Nokta, dont le  propriétaire Ayhan Durgun  avait été contraint de jeter l’éponge en avril 2007,  après la publication des extraits du journal intime d’un haut gradé – une affaire  dans laquelle se profilait l’ombre d’Ergenekon .  Peu après  Ahmet Altan avait  posé  sa plume de romancier pour retrouver celle du journaliste qu’il avait été et prenait la tête de la rédaction d’un nouveau né : Taraf. Le nouveau quotidien annoncera tout de suite  la couleur. Il s’engageait  à contribuer  au mouvement de démocratisation de la Turquie. La  puissante institution militaire  deviendra une des cibles du journal et d’un grand nombre des éditoriaux d’Ahmet Altan.  Beaucoup ne donnaient  pas cher alors de la peau du journal.

De révélations fracassantes en révélations fracassantes, Taraf est devenu le journal des affaires Ergenekon et leurs dérivés. De nombreux documents utilisés par les procureurs avaient auparavant été publiés par Taraf – qui les avait  vraisemblablement reçus de sources policières, rappelle Mustafa Akyol dans Hürriyet. Des sources sur lesquelles,  le journal avait parfois  négliger  de trop s’interroger – certaines « révélations » se sont ensuite révélées des faux – comme sur le fonctionnement des juridictions spéciales.

Et c’est alors que les procès de ces  accusations de tentatives de coup d’état  s’achèvent,  qu’ Ahmet Altan été poussé à présenter sa démission. Difficile de n’y voir qu’une coïncidence. Cette démission serait survenue après des mois de froid  avec Arslan, le propriétaire du journal, qui ne pouvait plus résister aux pressions du gouvernement selon  Today’s Zaman.

Il faut dire que depuis un certain temps,  c’est contre le  « nouvel etablishment » que  l’éditorialiste aiguisait ses flèches les plus acérées, l’autoritarisme de plus en plus affiché du chef de gouvernement devenant sa cible de prédilection. Les procès que Recep Tayyip Erdogan  intentait au journal et à ses rédacteurs – dernièrement,  un tribunal a condamné Ahmet Altan à lui verser 15 000 TL (environ 7000 euros) – ne bridaient pas celui qui en 1995, quand il était rédacteur en chef de Milliyet,   avait osé écrire un article intitulé Atakurde, ce qui lui avait valu d’être condamné à une peine de prison avec sursis par le MGK ( Cour de Sûreté de l’Etat) que les tribunaux anti terrorisme  ont remplacé ensuite.  Au contraire. Et ces derniers temps  le ton était devenu passionnel, selon Mustafa Akyol. (Hurriyet)

Avec les procès Ergenekon, des « coups obscurs » comme les meurtres ciblés de Chrétiens ont cessé en Turquie. Mais ces procès  ne sont restés que  ceux  de complots contre l’AKP, certains allant jusqu’à n’y voir qu’un des instruments privilégiés du pouvoir pour écarter ses opposants. En tout cas, ils ne sont pas devenus ceux de l’état profond. Certains des commanditaires de l’assassinat de Hrant Dink dorment sans doute à Silivri, mais ils n’ont pas eu à  répondre de ce crime et les observateurs s’inquiètent des suites de celui des assassins de Malatya. Les milliers de victimes kurdes n’ont pas eu droit à davantage de justice, malgré l’arrestation des fondateurs du sinistre JITEM comme le général Veli Kucuk. Quant au procès des incendiaires de Sivas il a été clôturé sans que le voile ne soit levé.  Et maintenant que les procès Ergenekon  s’achèvent ,  Taraf est prié de rentrer dans le rang.   Même si le journal continue, c’est la fin de son indépendance.

 

Le 29 décembre 2012, le lendemain du massacre de Roboski (Uludere) comme beaucoup de lecteurs  je m’étais précipitée sur Taraf. L’Etat a bombardé ses propres citoyens titrait le journal.  La  veille les grands médias, télévisuels notamment, avaient attendus plus de 15 heures et le feu vert des autorités pour diffuser l’information qui s’était déjà largement propagée par les médias kurdes et via les réseaux sociaux, ce qui en dit long sur la façon dont ils fonctionnent.  Or durant ces cinq dernières années Taraf avait souvent été le premier à publier des informations sur bien des sujets sensibles. Au cœur des tensions et des débats qui traversent le pays, c’était une référence. Pour ses lecteurs comme pour ceux que sa ligne éditoriale agaçaient ou horripilaient, la fin du journal va créer un vide.

Quant au romancier  Ahmet Altan va-t-il retrouver les fantômes d’un passé qui éclaire si bien le présent ou faire surgir en pleine lumière des ombres d’aujourd’hui restées cachées ?  L’année qui vient le révélera sans doute.