L’ange paon (Melek Taus) des Yézidis à l’honneur sur les robes kurdes dans les mariages d’Hakkari

 

robe kurde mariage paon photo anne guezengarA Hakkari, on n’a pas attendu que l’État islamique fasse une terrifiante entrée  à Sinjar pour découvrir les Yézzidis et leur ange paon (Melek Taus). L’été dernier, l’ange paon était déjà très prisé des élégantes lors des grands mariages de cette province kurde très lointaine d’Istanbul, mais frontalière avec le Kurdistan irakien. Les relations familiales et tribales avec Dohouk notamment où vivent de nombreux Yézidis,  y sont denses.

Je ne sais pas si c’est du Kurdistan que venait cette mode du motif du paon sur les robes de mariage, mais il était souvent à  l’honneur sur les nouvelles robes  que se font confectionner les proches de la mariée. La jeune fille sur l’image est la petite sœur de la mariée. C’est elle-même qui avait dessiné sa robe qu’un couturier de Yüksekova où elle vit et où  se déroulait le mariage,  lui a ensuite confectionnée.  Elle avait auparavant acheté les plumes de  paon qui ornent son décolleté  dans une boutique  à Van.

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Des couleurs qui rappellent le plumage du paon pour le bas de la robe.  J’aurais préféré un  vert au bleu pour ce plumage. Pour les manches de la robe, elle a choisi une coupe dite « manches Talabani » à Hakkari. Je ne sais pas si  la petite sœur de la mariée ( elle aussi très belle) souhaite devenir styliste, mais elle   pourra peut-être envisager une carrière de mannequin ou mieux d’actrice.

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Les plumes du paon aussi, cette fois associés à un motif floral  sur la nouvelle robe de sa cousine.Celle-ci a préféré conserver » la manche d’Hakkari »  : une très longue manche portée nouée.

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On retrouve aussi ses plumes sur la robe de cette élégante à droite, venue de Van pour le mariage.  Les ceintures sont en argent. A Hakkari même les petites filles en portent sur leurs robes lors des mariages. Pour l’or, elles attendront les fiançailles.

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La même invitée – et la même robe –  vue de dos cette fois.

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Encore une invitée venue de Van et dont la robe s’ornait de motifs du paon.  Elle ne doit pas y vivre dans un gecekondu...

Tout le monde était loin alors de se douter de la tragédie qui allait frapper les Yézidis, un an plus tard exactement, de l’autre côté de la frontière.

 

 

 

Noces sanglantes à Semdinli.

Cet été après ramadan, quand la saison des mariages a repris dans la province d’Hakkari, l’ambiance n’y était plus tout à fait la même. Les tensions étaient telles, que les kina gecesi (nuit du henné), qui lancent les festivités qui durent généralement deux jours en Turquie, avaient été supprimées. Trop risquées, car à la différence de la fête de mariage proprement dit, où on se ne rend que sur invitation (et pour apporter sa contribution au couple) la kina gecesi est ouverte à  tous. Des inconnus peuvent s’y introduire. Trop dangereux.

D’ailleurs on ne savait vraiment jamais ce qui pouvait arriver. Tout le monde continuait à faire comme d’habitude ses courses jusqu’à une heure tardive les nuits précédant les fêtes de Seker Bayram à Yüksekova , mais en se disant qu’une bombe pouvait exploser à tout moment. Pour ma part je pressais le pas à chaque fois que je passais devant le barrage de police; qui bloque la rue où se trouve le poste de police.

Et dimanche dernier, pour la deuxième fois en un peu plus d’un an, une fête de mariage a été endeuillée. Une voiture piégée a explosé en plein centre  ville, au passage  un véhicule blindé de la police. Il y a eu  26 blessés dont 2 graves, la plupart des civils (2 policiers ont été blessés)  et un mort, un enfant de 11 ans Faris Demircan, qui rentrait d’un mariage et  dont les funérailles ont été célébrées aujourd’hui, tandis que les commerces restaient fermés en signe de deuil et de protestation.

  Le 12 septembre 2011, il y a donc un peu plus d’un an, un dimanche aussi, le PKK avait attaqué en pleine ville   3 cibles en même temps : le commissariat de police, la  gendarmerie et un poste de contrôle de police.  On se doute bien que la date anniversaire du coup d’état militaire de 1980 n’avait pas été choisie au hasard pour une attaque d’une telle ampleur.

Seulement c’était la date aussi qu’avaient choisie (ou avait été contraintes de choisir, tant les dates de mariage font l’objet de stratégie) plusieurs familles pour des fêtes de mariages. Il y avait 3 mariages  dans la ville ce jour là . L’un d’eux s’était retrouvé au centre de tirs croisés entre les PKK et les forces de l’ordre, comme on le voit sur la vidéo filmée dans la salle de mariage. Il y aura 3 morts dans les combats , 3 victimes collatérales, dont un gosse de 14 ans, tués avec un de ses parents : la voiture qui les ramenait à leur village avait été la cible d’une roquette. Ils avaient peut-être été pris pour des combattants en fuite (d’un des 2 camps)

« Quels que  soient les responsables de la violence, nous la  condamnons » a déclaré Esat Canan, le député BDP élu par la population de Semdinli. Faisant écho à ce que doivent penser ses administrés, il se garde bien pour le moment de désigner les responsables en question; mais rappelle les événements du  9 novembre 2005 à Semdinli. Et il interroge sur la fameuse caméra qui a filmé l’explosion. Pourquoi une caméra de surveillance à cet endroit? Il demande que les responsabilités de cet attentat  soient clairement établies.

Des propos qui condamnent tous les recours à la violence mais qu’on  peut sans doute traduire par « her sey olabilir« .(tout est possible).

Je quittais justement Yüksekova où j’étais venue passer  les fêtes de seker bayram, le mardi 9 novembre 2005 au matin.  Et c’est à Van que j’ai découvert sur les chaînes de TV ce qu’on appellera tout de suite le scandale de Semdinli. L’attentat contre la librairie Umut (deux morts) et ses responsables, des gendarmes, pris la main dans le sac par la population de la ville. Une population qui était aux abois.  Il y avait déjà  eu  une série d’attaques étranges les semaines précédentes . Et quand j’avais demandé à des amis qui était responsable de l’attaque à la roquette  qui avait laissé sa trace sur une des vitres du café où nous buvions un thé, la réponse avait été ‘her sey olabilir« … »mais on pense à des provocations ».

« Her sey olabilir« , c’est une expression qu’on entend souvent dans la province d’Hakkari.

Il y a deux ans, des enfants m’avaient montré la trace laissée dans le sol  par l’explosion d’une mine posée par le PKK, qui avait blessé de nombreux soldats, une dizaine de jours plus tôt dans leur quartier. Des vitres de maisons voisines avaient été soufflées par l’explosion. Pas de victimes collatérales cette fois. Mais ça fait un moment que la violence est à nouveau dans les villes et pas seulement dans les montagnes. Et qu’elle fait de nombreuses victimes civiles.

Seulement  évidemment, alors que tout le monde craint  depuis des semaines  que la violence actuelle ne soit encore attisée par des provocations, ces victimes civiles  tombent « au bon moment ». Les médias commencent à s’émouvoir des centaines de prisonniers kurdes dont la vie est maintenant en danger par la grève de la faim qu’ils suivent depuis plus de 50 jours pour certains. Dorénavant le gouvernement ne peut plus rester indifférent.  Et à  Hakkari on doit encore souvent se dire « her sey olabilir » :  des PKK dépassés par l’ampleur du mouvement civil extrême des grévistes de la faim  ou des provocateurs. Les nombreux yorum (commentaires) déposés sur l’article des Yüksekova Haber relatant les événements  témoignent de ces interrogations.

Ajout du 9 novembre :  une semaine après les faits le PKK a reconnu la responsabilité de l’attentat, promettant que les responsables seront jugés ( sous-entendu par ses propres tribunaux ), ce qui ne devrait sans doute pas suffire à calmer les colères. Un des 2 blessés graves est mort de la suite des ses blessures ce même jour : Ibrahim Demir. Il avait 17 ans et était originaire du village d’Altinsu (Sapatan), comme les trois civils tués le 12 septembre 2011

 

 

 

 

Saison des mariages à Yüksekova

Avec les beaux jours, revient la saison des mariages. Il faut en profiter, la belle saison est courte dans la région d’Hakkari, et cette année encore, celle des mariages sera interrompue par le mois de Ramadam, entre le 20 juillet et le 18 Août en Turquie.

 

Il y a deux ans, le parti (BDP )  avait bien  tenté d’en finir avec ces grands mariages, très onéreux pour les familles. La mairie d’Hakkari avait promulgué des « recommandations » limitant le nombre de voitures faisant convoi à l’arrivée de la fiancée que la famille du fiancé va chercher dans la fête organisée dans sa propre famille  (à une dizaine de véhicules, si je me souviens bien) ou l’or offert ( maximum 3 bracelets). Apparemment, ça n’a pas pris…J’avoue que le contraire m’aurait surprise.

 

J’adore ces immenses halay. On  y sent une communauté soudée. J’ai trouvé les danseurs bien plus « individualistes » dans leur façon de danser à Diyarbakir…ou  dans les salons de mariage de France.

 

Roméo et Juliette turco kurde sur la frontière irakienne.

 

 mariage Tülin et Rojhat, Semdinli juillet 2009

Quand les parents d’une jeune fille n’acceptent pas l’élu de son coeur, ça ne se termine pas forcément pas un mariage forcé et encore moins par un crime d’honneur, en Turquie..

L’année dernière, un mariage kaçak (à la suite d’une fuite de la fiancée) avait défrayé la chronique bien au-delà de la petite ville de Semdinli, dans la province  kurde d’Hakkari où il s’est déroulé.  Et pour cause, c’est la fille d’un uzman, soldat de métier turc, qui s’était enfuie avec son petit ami kurde, abandonnant le domicile familial et le lycée où elle achevait sa scolarité parce que son père interdisait leur relation amoureuse.  Pour échapper au courroux du père de la jeune fille, Tülin (18 ans) et Rojhat  (19 ans) avaient franchi clandestinement la frontière irakienne toute proche. Ils s’étaient rendus chez des parents du garçon, réfugiés dans le camp de Makhmour au kurdistan irakien. Ils y ont séjourné plusieurs mois.

Evidemment, la fille d’un sous officier turc trouvant refuge auprès de réfugiés kurdes proches du PKK, soit pour ainsi dire chez ceux que son père est payé pour combattre, ce n’est pas tous les jours que ça arrive.  Et après le premier choc de sa fugue, quel  nouveau choc pour son père, resté plusieurs semaines sans nouvelles de sa fille, quand il a appris qu’ elle était cachée…. chez l’ennemi !

Pourtant l’histoire s’est bien terminée. Le père a fini par accepter de recevoir la famille du garçon et a préféré donner sa fille en mariage, plutôt que de la perdre définitivement. Tülin et Rojhat ont pu alors rentrer à Semdinli où tout le monde s’est réconcilié.

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mariage Tülin et Rojhat, Semdinli juillet 2009

Il faut dire que le père de la jeune femme a  plutôt l’air sympathique. Ozan,  un ancien appelé originaire d’Izmir qui avait effectué son service dans les commandos à Semdinli, confirme l’impression donnée par la photo. Dans un commentaire à un article publié sur Internet et grâce auquel il avait découvert l’aventure arrivée à la famille de son sergent, il y décrit  celui-ci  comme  un bon vivant  « faisant des plaisanteries qui faisaient rire tout le monde ». Lui aussi se réjouit du dénouement de ce kizkaçirma (enlèvement de la fiancée) et souhaite  tous ses voeux de bonheur aux jeunes mariés.

 

 

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En Turquie, il n’y a que dans la province d’Hakkari que j’ai vu les fiancées arriver dans la famille du fiancé le visage caché sous un long voile –  dont les couleurs ne sont pas sans rappeler celles du drapeau kurde (rouge vert jaune) 

Tülin n’a pas dérogé à la tradition de la région. Avant d’arriver dans la famille de son fiancé, elle a caché son visage sous le voile des mariées d’Hakkari .Voile qu’elle a certainement vite retiré, comme la très jolie épouse du maire de Semdinli. 

 

L’amour n’a pas de frontières, écrivait alors l’intellectuel kurde Orhan Miroglu dans le journal Taraf. Et comme (presque) tout le monde adore ce genre d’histoires en Turquie, même des gazettes militaires en ont parlé. Alors que les politiques ont décidemment bien du mal à régler la question kurde , les sentiments qu’ils soient amoureux ou paternels, sont quand même plus doués.

Si un scénariste avait imaginé ce Roméo et Juliette turco kurde avec happy end, sans doute que  peu  de gens l’auraient trouvé crédible. Pourtant l’histoire réelle est plus palpitante qu’une fiction  ultra nationaliste comme  Kurtlar Valisi-Irak (la Vallée des loups – Irak), qui mettait aussi en scène des soldats turcs et des Kurdes. Il faut dire que ce n’est pas trop difficile de faire mieux que ce navet à gros budget.

Sur la carte ci-dessous, on voit que Semdinli, à l’extrême sud-est , est très proche de la frontière irakienne. Mais pour la franchir discrètement dans cette région très militarisée, les deux fugitifs avaient du effectuer de longues heures de marche dans la montagne,  sans doute guidés par des contrebandiers et en courant à tout  moment le risque de tomber sur une patrouille. Autant dire que leur fugue amoureuse a été une sacrée aventure.

 

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Dans la province d’Hakkari comme partout en Turquie, les amoureux adoptent de plus en plus la Saint Valentin (et sa marchandisation) comme fête des amoureux (Sevgililer günü), pour la plus grande joie des fleuristes. Offrir des fleurs à sa bien aimée  n’est pas une tradition dans la région. Mon ami Süleyman était le premier à ouvrir une boutique de fleurs à Yüksekova, il y a une dizaine d’années. Beaucoup lui prédisaient une faillite assurée. Depuis non seulement il a trouvé une solide clientèle, mais il a fait de nombreux émules.

L’année dernière, dans la province  le mouvement kurde a tenté de kurdifier cette fête importée en renouant avec une vieille tradition kurde oubliée, la fête des « pommes oeillets« . Une jolie tradition, mais je pense que beaucoup d’ amoureux préférerent offrir une rose rouge de chez Suleyman à l’élue de leur coeur (enfin ceux qui osent, il y a beaucoup encore que ça gêne d’acheter des fleurs.)..peut-être avec une « pomme oeillet ». A moins qu’ils ne choisissent d’offrir cette dernière à la mère de la belle dont il est important d’obtenir les bonnes grâces, si on espère que la liaison se conclue par un mariage. Ou de l’offrir à leur propre mère, une actrice au poids plus déterminant encore. Les journaux sont restés muets sur le rôle de la maman de Tülin, mais il est probable que son opinion a aussi compté dans la réconciliation.

 Mais de toute façon ce 14 février 2011, les boutiques de fleurs sont  fermées à Yüksekova, comme dans d’autres villes de la province, pour cause d’émeutes. Les amoureux peuvent toujours envoyer de doux messages avec leur téléphone portable. A ceux qui manquent d’inspiration, journaux et sites internet proposent des messages prêts à consommer.

 

Roméo et Juliette turco kurde sur la frontière irakienne.

 

mariage Tülin et Rojhat, Semdinli juillet 2009

 

Quand les parents d’une jeune fille n’acceptent pas l’élu de son coeur, ça ne se terminepas forcément pas un mariage forcé et encore moins par un crime d’honneur, en Turquie..

L’été dernier un mariage kaçak (à la suite d’une fuite de la fiancée) a défrayé la chronique bien au-delà de la petite ville de Semdinli, dans la province  kurde d’Hakkari, où il s’est déroulé.  Et pour cause, c’est la fille d’un uzman, soldat de métier turc, qui s’était enfuie avec son petit ami kurde, abandonnant le domicile familial et le lycée où elle achevait sa scolarité parce que son père interdisait leur relation amoureuse.  Pour échapper au courroux du père de la jeune fille, Tülin (18 ans) et Rojhat  (19 ans) avaient franchi clandestinement la frontière irakienne toute proche. Au Kurdistan irakien ils s’étaient rendus chez des parents du garçon, réfugiés dans le camp de Makhmour. Ils y ont séjourné plusieurs mois.

Evidemment, la fille d’un sous officier turc trouvant refuge auprès de réfugiés kurdes proches du PKK soit pour ainsi dire chez ceux que son père est payé pour combattre, ce n’est pas tous les jours que ça arrive.  Et après le premier choc de sa fugue, quel  nouveau choc pour son père, resté plusieurs semaines sans nouvelles de sa fille, quand il a appris qu’ elle était cachée…. chez l’ennemi !

Pourtant l’histoire s’est bien terminée. Le père a fini par accepter de recevoir la famille du garçon et a préféré donner sa fille en mariage, plutôt que de la perdre définitivement. Tülin et Rojhat ont pu alors rentrer à Semdinli où tout le monde s’est réconcilié.

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mariage Tülin et Rojhat, Semdinli juillet 2009

Il faut dire que le père de la jeune femme a  plutôt l’air sympathique. Ozan,  un ancien appelé originaire d’Izmir qui avait effectué son service dans les commandos à Semdinli, confirme l’impression donnée par la photo. Dans un commentaire à un article publié sur Internet et grâcé auquel il avait découvert l’aventure arrivée à la famille de son sergent, il y décrit  celui-ci  comme  un bon vivant  « faisant des plaisanteries qui faisaient rire tout le monde ». Lui aussi se réjouit du dénouement de ce kizkaçirma (enlèvement de la fiancée). Et il souhaite  tous ses voeux de bonheur aux jeunes mariés.

 

 

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Tülin n’a pas dérogé à la tradition de la région. Avant d’arriver dans la famille de son fiancé, elle a caché son visage sous le voile des mariées d’Hakkari. Voile qu’elle a certainement vite retiré, comme la très jolie épouse du maire de Semdinli l’été dernier.

 

 

L’amour n’a pas de frontières, écrivait alors le politicien kurde Orhan Miroglu dans le journal Taraf. Et comme (presque) tout le monde adore ce genre d’histoires en Turquie, même des gazettes militaires en ont parlé . Alors que les politiques ont décidemment bien du mal à régler la question kurde, les sentiments qu’ils soient amoureux ou paternels, sont quand même plus doués.

D’ailleurs le BDP (ex DTP)  pourrait peut-être  songer à créer un nouveau groupe de paix avec les couples kurdo-turcs issus d’union « kaçak ». Si c’est l’ensemble du pays qu’ils veulent convaincre de leur désir de paix, des amoureux c’est quand même plus pacifique comme image que des combattants, même sans leurs armes. Ils finiraient peut-être par être entendus – au-delà de leur électorat je veux dire.

 

En tout cas, si un scénariste avait imaginé ce Roméo et Juliette  turco kurde avec happy end, sans doute que  peu  de gens l’auraient trouvé crédible. Pourtant l’histoire réelle est plus palpitante qu’une fiction  ultra nationaliste comme  Kurtlar Valisi-Irak (la Vallée des loups – Irak), qui mettait aussi en scène des soldats turcs et des Kurdes. Il faut dire que ce n’est pas trop difficile de faire mieux que ce navet. Et l’aventure de Tülin et Rojhat ne manque ni de romanesque, ni de péripéties, ni de suspens.

 

Sur la carte ci-dessous, on voit que Semdinli, à l’extréme sud-est , est très proche de la frontière irakienne. Mais pour la franchir discrètement dans cette région très militarisée, les deux fugitifs ont du effectuer de longues heures de marche dans la montagne,  sans doute guidés par des contrebandiers et en courant à tout le moment le risque de tomber sur une patrouille. Qui sait, un cinéaste aura peut-être envie d’en faire un film un jour. En tout cas,  ce qui est certain , c’est que Tülin et Rojhat auront des histoires pas ordinaires à raconter à leurs enfants… qu’on imagine nombreux, comme dans les contes.

 

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Yüksekova, fuite des amoureux et mariage sous la neige

mariage sous la neige à Yuksekova

 mariage sous la neige, yuksekova.

 

Pour contraindre la famille qui refusait leur union, Nezahat et Ismail s’étaient enfuis. La famille a fini par céder et c’est sous la neige que la fête de mariage s’est déroulée

 

 

Les festivités ont duré trois jours.

 

mariage sous la neige à Yuksekova

Les femmes ont couvert leurs tenues de fête d’un manteau.

 

mariage sous la neige à Yuksekova

Enfin, la plupart d’entre elles… Ni la mariée ni les femmes qui lui sont proches (peut-être sa belle-mère et la femme du couple chargé de l’organisation du mariage) n’ont fait de concession à la coquetterie. Elles ne devaient pas avoir bien chaud, surtout la mariée, qui apparemment ne cache pas de pull sous ses atours.

 

En Turquie, le mariage « kaçak«  (après une fuite) est le mariage romantique par excellence. Les chansons et le cinéma raffolent des amoureux en fuite, mais alors leur fin est généralement tragique. Dans le film Yol de Yilmaz Güney, deux amoureux sont retrouvés par les frères de la femme, qui les tuent.

 

A Yüksekova aussi on adore : « Reste jusqu’à dimanche, on t’emmènera à un grand mariage, un mariage kaçak« , m’avait proposé Suleyman. « kaçak »  signifiant « encore mieux ».

L’article ne donne pas de détails sur la fuite de Nezahat et Ismail, mais généralement, il s’agit d’un enlèvement – consenti – de la fiancée. Les amoureux trouvent alors refuge chez des mémbres de la famille du garçon.

 

Un matin, alors que je séjournais dans le village d’un ami à Yüksekova, une voisine était venue m’apprendre la bonne nouvelle. Son frère venait d' »enlever » sa petite amie. Bien sûr celle-ci était complice. Une histoire qui n’avait rien d’exceptionnel au village. La belle-mère de la jeune femme, kurde iranienne, s’était mariée à la suite d’un « enlèvement de fiancée »(kiz kaçirmak) C’était aussi le cas de la grand-mère de l’ami qui me recevait. Et pour elle ça s’était passé…pendant la première guerre mondiale (elle vit toujours à bientôt 110 ans). Toutes avaient fui leur famille avec l’élu de leur coeur.

Cette fois là, c’était la mère de la jeune fille qui après l’avoir accepté venait de refuser le mariage. Une femme turque, mais comme elle-même avait  épousé un Kurde, je présume que c’est le fait que, comme beaucoup d’autres, le garçon n’avait pas d’emploi qui avait été la cause de ce revirement.

Les deux amoureux venaient alors de se réfugier à Yüksekova, chez des membres de la famille. Le soir même un imam les avaient mariés religieusement. Ensuite ils avaient été séparés dans deux maisons différentes et ils ne devaient plus se revoir jusqu’à la fête de mariage.

Le père du garçon ayant accepté cette union, les tractations allaient pouvoir commencer. Quelques jours après la fuite des amoureux, des représentants des deux familles se  sont rencontrés pour sceller la réconciliation, fixer les modalités du mariage – qui a eu lieu quelques semaines plus tard –  et pour débattre de la somme que la famille du garçon verserait pour le « prix de l’enlèvement ». Je suis partie trop tôt pour en connaître le montant fixé, mais « le prix standard est de 15000 dollars »  m’avait dit la soeur du garçon. Il valait donc mieux que leur père soit conciliant.

Je n’ai pas pu assister au mariage, mais j’ai appris cet été que depuis le jeune homme a trouvé un emploi, et que le couple attendait leur premier enfant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les aghas (chefs de clan) d’Hakkari à la noce.

garde du corps factice à Hakkari ( photo anne guezengar)

« Viens voir, les aghas sont arrivés », est venu me prévenir, hilare, un des parents du fiancé. Effectivement cinq  personnages qui ne passaient pas inaperçus  venaient de rejoindre les danseurs dans le halay du mariage.

théatre de mariage Hakkari

Malgré l’arme brandit par le jeune korumcu (garde du corps), aucun coup de feu n’a été tiré pendant la noce. C’est un interdit strictement respecté, au moins dans les mariages de la ville d’Hakkari (j’ignore s’il l’est aussi scrupuleusement dans les villages éloignés…). Mais surtout l’arme de ce jeune garçon est factice et même s’il prend son rôle très au  sérieux, il est tout à fait inoffensif.

Il appartient à une jeune troupe de théatre de village, qui depuis cet été, donne des spectacles complètement loufoques lors des mariages. Ils arrivaient d’un autre mariage et iraient en animer un autre leur prestation terminée. Ce dernier WE avant le début du ramadam, période durant laquelle on ne se marie pas, la ville grouillait de mariages, il y avait plusieurs par quartier à Hakkari.

théatre de mariage Hakkari

Leur accoutrement ainsi que la présence d’un garde du corps « armé », laisse supposé que ces « chefs de clan » sont vraisemblablement des chefs korucus (gardiens de village armés par l’Etat contre le PKK) à la tête d’échanges commerciaux  pas très licites (çete en turc)… très caricaturés, bien sûr.

théatre de mariage Hakkari

Les deux aghas et leur garde du corps sont accompagnés d’un villageois …

 

… et de sa femme. Comme à Bulam le comédien est un garçon déguisé  ce qui contribue à lui donner une allure particulièrement nunuche. D’autant que ce n’est pas un gringalet.

C’est la villageoise qui récoltera le soutien à la création artistique  des invités, dans le chapeau informe qu’elle tient à la main.

théatre de mariage Hakkari

Evidemment, leur présence  a crée l’effervescence dans le mariage..

théatre de mariage Hakkari

Après avoir contribué à animer les halay le temps de quelques danses, les comédiens ont donné une prestation. Comme la scène se déroulait en kurde et qu’il y avait peu de jeux de scène, je n’ai rien compris. Mais le public, qui lui comprenait, s’amusait.

 

 

 

 

 

Les mariées d’Hakkari.

mariée à Hakkari

Elles me font penser à des confiseries géantes. J’ignore à quand remonte cette tradition, mais toutes les fiancées d’Hakkari (près de la frontière turco-irano-irakienne)  se couvrent ainsi de ce voile aux couleurs très kurdes, dès que le convoi du fiancé vient les chercher , dans la fête de mariage que leur famille organise de son côté.

mariée à Hakkari

Comme partout ailleurs en Turquie, la ceinture rouge est  symbôle de virginité. Si vous avez un ami turc (kurde, arabe, tcherkesse etc..) évitez de lui offrir un pull-over rouge. Il risque de ne jamais accepter de le porter.

C’est le moment où la fiancée quitte sa famille. Quelques femmes parmi ses proches l’accompagnent, des soeurs ou des tantes, mais pas ses parents.

Toute fiancée se doit alors de pleurer – même si elle épouse un voisin ou l’homme de sa vie, ce qui est le cas. Ce n’est pas parce qu’on respecte les formes de la tradition, qu’on ne fait pas un mariage moderne. Cette fiancée est infirmière, n’a pas l’intention d’abandonner sa profession et elle épouse un jeune professeur de lycée que personne n’a choisi pour elle. Mais elle a certainement versé quelques larmes aussi, sous le voile, qu’elle retira dans l’intimité de la maison, quand son fiancé lui aura offert suffisamment de bijoux (en or) pour la convaincre le faire…

 

D’ailleurs tous les mariages auxquels j’ai assisté à Hakkari – et ça commence à faire pas mal – étaient  consentis. Seuls des gens de la génération des parents des mariés m’ont raconté s’être retrouvé(e)s  marié(e)s à un(e) cousin(e) alors qu’ils n’étaient pas encore sortis de l’adolescence, sans que leur avis ait été consulté. On m’a dit que ça arrivait encore. mais c’est très loin d’être la généralité et c’est mal vu. Il faut dire que la plupart des filles d’Hakkari sont scolarisées, ce qui était rarement le cas de leur mère. Ce n’est pas la seule raison  de cette évolution, mais elle y participe.

mariée à Hakkari

Des femmes de la famille aident la fiancée à s’installer. Derrière elle, un des kilims que l’on confectionne dans le village d’où est originaire la famille du fiancé.

 

Même s’il arrive parfois que les deux conjoints assistent ensemble à la kina gecesi (nuit du henné) puis le lendemain au « dugun » (fête de mariage), généralement à Hakkari, les deux fiancés restent séparés, même lorsque la fiancée est arrivée à la fête donnée chez le fiancé. Lui est  assis quelques mètres plus loin, parmi les hommes.

mariée à Hakkari

A son tour elle participe au halay. Pour se diriger elle a besoin d’un petit coup de main.

mariée à Hakkari

Le temps d’une danse, elle rejoint son fiancé, qui porte autour du cou le cordon rouge sur lequel les invités avaient aggrafé leur obole. Assister à un mariage est d’abord une manifestation de solidarité. Un ami me disait qu’il avait du faire une apparition à une dizaine de mariages le dimanche précédent, ce qui lui avait coûté la bagatelle d’environ 200 euros. Ne pas s’y rendre aurait signifié une baisse de prestige et sans doute des histoires..

Lorsque les mariés y participent, le halay ralentit considérablement son rythme pour adopter celui de la fiancée.  Ce ne doit pas être aisé de danser le visage caché sous ce voile.

A partir de ce moment la danse devient et restera mixte, comme pour les halay de la kina gecesi, la veille.

mariage à Hakkari

Auparavant, les hommes (à droite on aperçoit le fiancé embrassant un des invités)…

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…et les femmes, dansaient leur halay séparemment.

mariage à Hakkari

Cet été, le rose et le vert étaient les couleurs à la mode dans les mariages. Dans la vie courante, la plupart de ces jeunes femmes ont renoncé à la tenue traditionnelle encore portée par leurs mères. Les mariages comme la plupart des festivités (newroz, journée des femmes etc…) permettent de perdurer la tradition vestimentaire. Ca donne aussi du travail aux couturiers locaux, quand les femmes – souvent les mères pour les jeunes filles- ne cousent pas elles-mêmes leurs nouvelles robes.

C’est d’ailleurs cette association de tradition et de modernité qui rend la région d’Hakkari si fascinante.

mariage à Hakkari

Des couples dont l’élégance va jusqu’à assortir les couleurs de leurs tenues respectives.

 

Mais il arrive qu’on fasse des entorses à cette tradition. Il y a deux ans, un de mes amis a épousé une femme de Yüksekova. Et pas question quand on est une femme de Yüksekova de se cacher sous un voile pendant toutes les festivités. Elle l’a donc retiré peu après son arrivée dans la fête donnée à Hakkari, par la famille de mon ami, tout comme la fiancée du maire de Semdinli cet été, sans que personne n’y trouve rien à redire.

 

 

A Şemdinli, il n’y a pas la mer (deniz yok) mais…

mariage du maire de Semdinli (photo anne guezengar)

« Semdinli’de deniz yok », nous a averti un policier d’un des nombreux postes de contrôle de la route entre Yüksekova et Semdinli (50 Km environ et au moins 5 postes de contrôle). Zut alors, qu’allions nous faire là bas?

Ce n’est pas bien grave, la région, à deux pas des frontières iranienne et irakienne est magnifique. Des superbes vallées et une petite ville verdoyante, connue pour l’abondance de ces fruits, la douceur de son miel … et sa librairie « Umut » (espoir) dont le plasticage par des gendarmes en novembre 2005 avait fait un mort et déclenché un des plus grands scandales de l’année.

De toute façon nous nous rendions à un mariage. Et les mariages dans le coin, j’adore. C’est l’avocat Sedat Töre, le tout jeune maire DTP (bien sûr) le parti kurde, de la petite ville, qui se mariait. « Un mariage comme un festival » titrent les Yükekova Haber qui naturellement couvraient l’événement.

La première chanson de la vidéo est le tube à la mode dans la région actuellement.

 

Les festivités valaient le déplacement, même si nous sommes arrivés un peu tard – une partie des invités étaient repartis, il y avait deux grands mariages ce jour là à Semdinli et ça ne se fait pas d’un manquer un –  et que pour ma part je préfère la kïna gecesi (nuit du henné) qui se déroule généralement la veille. Mais les Yüksekova haber y étaient.(galerie photos)

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Pour le cadre on pouvait difficilement faire plus bucolique : une ravissante vallée encadrée par les montagnes, le long d’une rivière. Ça sentait délicieusement bon le foin frais coupé.

C’est quand même plus sympa que les salons de mariage dont la mode n’est pas arrivée à  Hakkari.

mariage du maire de Semdinli (photo anne guezengar)

Le père du marié, qui nous a fait l’honneur de nous recevoir pose avec son plus jeune fils. Le costume traditionnel kurde, à une époque interdit, est à la mode et participe du « renouveau kurde ».

 

mariage du maire de Semdinli (photo anne guezengar)

Je préfère regarder danser les hommes, surtout quand ce sont les halay kurdes rapides. En tant que femme étrangère, j’ai le droit d’aller partout : côté hommes et côté femmes. Mais de toute façon comme on le voit dans la deuxième partie de la vidéo la ségrégation n’est pas stricte dans un mariage DTP. Et reléguer madame la maire de Yüksekova dans le carré des femmes, ferait plutôt mauvais genre.

 

mariage du maire de Semdinli (photo anne guezengar)

Mon danseur préféré.

mariage du maire de Semdinli (photo anne guezengar)

Cela étant les robes de princesses des femmes, j’adore aussi. Les ceintures sont en argent, les bijoux en or, bien sûr. Les jeunes mariées en sont couvertes. Ces jeunes femmes sont « Kiz », célibataires.

mariage du maire de Semdinli (photo anne guezengar)

Ce sont les derniers halay. Les mariés ont rejoint les danseurs. La mariée, comme d’habitude, reste très hiératique. Quand on me demande comment se déroulent les mariages français, je réponds que nos mariées sourient et rient.

La très jolie mariée est institutrice et « future directrice » selon les petites filles qui comme toujours sont venues papoter avec nous.

 

 

Un été à l’université d’Istanbul.

Suleymaniye Cami Istanbul

A la fin des années 80, j’avais suivi des cours de turc pour étudiants étrangers à l’Université d’Istanbul (Istanbul Universitesi) Evidemment notre département n’était pas dans le superbe bâtiment planté au milieu des jardins qui dominent le Bosphore, mais dans une rue bien plus modeste, à proximité de la mosquée Soliman le Magnifique dont nous pouvions profiter aussi du jardin  les cours terminés.

rue près de l'université

Par manque d’effectifs cette année là, les vrais et les faux débutants, dont je faisais partie – j’avais déjà suivi une initiation à la langue turque – avions été regroupés. A part un étudiant japonais qui ne connaissait toujours que quelques mots dont « Evet » à la fin  de la session, les vrais débutants étaient si doués qu’ils n’ont pas tardé à nous dépasser, Charly, un Anglais qui vivait depuis quelques mois à Istanbul, Miranda, qui avait entamé des études de turcologie, une Ecossaise, la plus jeune du groupe, elle avait 19 ans  ou moi qui n’ai jamais été très brillante en langues étrangères. Au lycée, je détestais l’anglais.

Parmi ces sur doués, il y avait un Brésilien, qui étudiait alors en Allemagne et parlait couramment huit langues et surtout Bob, un Anglais qui venait de séjourner un an en France où il avait acquis un excellent français qu’il parlait presque sans accent. Parmi ses bouquins de vacances, il avait un Que Sais-je sur les mathématiques, qu’il lisait parce qu’il trouvait ça amusant. Ce qui avait épaté ma petite sœur, venue passer 3 semaines de vacances avec moi cet été là. Il avait d’abord songé à consacrer le sien à apprendre le grec, mais en découvrant la possibilité de s’initier au turc, il s’était dit pourquoi pas. En tout cas, il avait des prédispositions pour cette langue. A l’examen final il avait frôlé les 100 points (dans le pire des cas, il  avait  du obtenir 98 ou 97 sur 100). La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il partait travailler à Hong-Kong. Je suis sûre qu’il maîtrise parfaitement le chinois.

 

Notre groupe comptaient aussi quelques étudiants allemands et une Américaine. Les étudiants originaires des anciennes républiques soviétiques et les jolies étudiantes russes, très souvent des conjointes de Turcs, ne viendront que quelques années plus tard remplir les salles de cours de langue turque pour étrangers. Il était surtout très sympa. Le boute en train était Charly, qui pimentait les cours de ses plaisanteries dans un turc à l’accent anglais à couper au couteau. Il connaissait un monde fou à Istanbul.

 

pêcheur sur le Bosphore Un jour ma sœur est sortie chercher du pain avec lui. Il était 2 heures de l’après midi. Quand ils sont revenus, il était plus de 20 heure. Je commençais même à m’inquiéter un peu. Entre-temps ils avaient fait la connaissance de pêcheurs qui les avaient emmenés pêcher sur le Bosphore.Charly était ainsi capable de vous transformer une banale course chez le bakkal en partie de pêche sur le Bosphore.

Les cours de notre premier prof, étaient sans grande originalité mais solides. Il connaissait son affaire. Mais au bout de trois semaines, qui consistaient surtout pour moi en révisions, il est parti en vacances et celle qui l’a remplacé la connaissait beaucoup moins. J’avais même confondu, un premier temps, la forme turque de « sans avoir » avec « après avoir ». Il faut dire qu’une mère qui se vante d’envoyer son « fils à l’école sans avoir pris son petit déjeuner » ou un père « qui achète une maison sans l’avoir vue », ce n’était pas terrible comme exemples type, quand on n’a pas l’imagination suffisante pour ajouter « et le toit lui est tombé sur la tête ».

Un jour, je ne sais plus à quel propos, elle nous a  tenu un couplet sur la traîtrise des pays européens, qui protégeaient de « dangereux » opposants politiques (les exilés politiques de Turquie). Nous étions sidérés. Même mes amis de Pazarici, plutôt soulagés que l’armée ait remis « de l’ordre » dans le pays en Septembre 1980 – ne m’avaient jamais tenu de discours pareils. Il faut dire qu’ils n’aimaient pas beaucoup les fascistes, à la façon dont Sevim, une des tantes d’Ayse , avait déchiré un tract électoral rapporté par sa fille de 7 ans, avec un –  » Bunlar fasist!« – (eux, ce sont des fachistes !) – rageur.

Ce matin là, je me suis moins ennuyée que d’habitude. Nous n’avions pas payé notre inscription pour écouter sagement une telle remise en cause de la politique de droit d’asile de nos pays respectifs et ça a réagi. Quelques années plus tard, en 1991 je crois, une loi d’amnistie permettra à une partie de ceux qu’elle qualifiait de « dangereux terroristes » de rentrer chez eux. Pour le plus grand bien de la nation. Combien de chefs d’entreprises aujourd’hui florissantes rêvaient d’une société sans patrons et de confier l’outil de production au prolétariat, quand ils étaient étudiants à la fin des années 70 ? L’université non plus ne s’en portera pas plus mal : plus de 15000 enseignants en avaient été exclus à la suite du coup d’État du 12 Septembre et dans le domaine des Sciences Humaines notamment, l’Université turque s’était retrouvée à la traîne. Ces retours ne l’ont sans doute pas traumatisée outre mesure. Ça m’étonnerait qu’elle ait changé de trottoir si d’aventure elle a croisé Nedim Gürsel ou un de ses copains d’exil dans une rue d’Istanbul.

 

Ses cours étaient tellement rasants que nous en avons profité pour fuir l’été étouffant d’Istanbul en Cappadoce avec ma sœur. C’était encore sympa à l’époque – maintenant c’est un endroit trop aménagé pour le tourisme pour me plaire encore. On y était le 31 Juillet, pour l’anniversaire de ses 17 ans. De là nous avons continué sur Nigde.

 

Nigde Quelques jours avant mon départ, un copain turc (qui avait le statut de réfugié politique !) m’avait demandé si je ne voulais pas visiter cette ville. Il y avait une amie, qui travaillait à l’hôpital de la ville et qui pourrait m’y accueillir. Ça semblait lui faire vraiment plaisir et je suis facilement partante pour de nouvelles découvertes. J’ai accepté la proposition. Il a téléphoné à son amie pour l’avertir de notre passage. Et comme elle a voulu savoir ce qui lui ferait plaisir comme cadeau de Turquie, elle a eu pour réponse  : « Seni istiyorum  » (c’est toi que je veux). Si bien que ce n’est plus à une copine, mais à une fiancée à qui  nous rendions visite en lui apportant les cadeaux que le fiancé m’avait chargée d’acheter. Outre que c’était plutôt sympa comme mission, je garde un bon souvenir de ces quelques jours à Nigde.

Le mariage a eu lieu en France quelques mois plus tard. Aujourd’hui un tel épilogue serait sans doute impossible. Difficile pour une simple fiancée « par correspondance » d’obtenir un visa. Ce serait vite suspecté de mariage blanc.

A mon retour, excellente surprise, nous avions changé de prof. La nouvelle était gaie, vive et adaptait spontanément son cours à notre demande – sans se contenter de suivre le manuel page par page. Avec Charly, c’était la grande complicité. Les cours étaient devenus vivants et j’ai commencé à faire de sérieux progrès.

Ma petite sœur quant à elle a profité de son séjour pour améliorer son anglais. Elle a aussi appris quelques mots de turc comme « çay istiyorum » (je voudrais du thé) ; Türkçe bilmiyorum » (je ne parle pas turc)  ou  « Atatürk geldi » (Atatürk est arrivé) !  Qui lui avait appris cette expression? Elle lui valait en tout cas un succès assuré. Elle les prononçait presque parfaitement, le « R » turc ne lui posant aucun problème. Alors que quand je réponds que je viens de France (Fransa) on me prend régulièrement pour une Iranienne (Farsi).

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« Les Turcs aiment se mettre du poivre sur le cœur« , s’était marré notre prof, joignant la mimique à la parole,  à une de mes remarques sur le sentimentalisme de la musique turque. Je pouvais parler, ma chanson préférée à l’époque était Ayrilik (Séparation). J’en possédais toute une série de cassettes audio. Bob, les cours terminés était parti dans l’Est avec des amis. Ils ont fait un bon bout de route dans la remorque d’un camion avec des  gars – peut-être des Azéris de la région d’Agri – qui avaient chanté « ma chanson » pendant des heures. J’aurais aimé être du voyage, mais mon premier voyage à l’Est ce sera quelques années plus tard.