Les révoltes du Dersim et la « République en danger »

Dersim

 

Le 14 juillet était ignoré dans la petite ville de 2000 habitants où je vivais quand j’étais enfant.  C’était le 25 juin, le jour de la saint Jean qu’étaient donnés  la fête foraine, le bal et le feu d’artifice. Dans cette région des Mauges, la mémoire des guerres de Vendée (pendant la Révolution Française)  et des massacres, perpétués par les brigades infernales, contre ceux que la République appelait  « les brigands », était restée vive. Les vitraux des églises se chargeant de l’entretenir, avant que Philippe de Villiers se charge de l’exploiter.

L’armistice du 11 novembre  faisait plus ou moins office de fête nationale, même s’il y avait deux monuments aux morts.  Celui de la République, dans la cour de la mairie, et le second dans l’église : une longue  liste des  hommes « tombés pour Dieu (sic) et pour la France » gravés dans une plaque de marbre. Mais il n’y avait qu’une cérémonie et elle était républicaine (ouf). Evidemment elle attirait moins les foules que le feu de la saint Jean – suivi du feu d’artifice

(et oui, là aussi  sans le savoir on fêtait Newroz, sauf que c’était pour le soltice d’été)

J’avais été surprise lorsqu’un cousin de ma mère, universitaire parisien en visite à la maison  avait balayé ces massacres en les  réduisant à une révolte réactionnaire que la République naissante avait jugulée.

Depuis des historiens spécialistes de la révolution se sont penchés sur le sujet, et les analyses sur cette période,  moins simplistes que le grand spectacle du Puy du Fou ou l’ennemi intérieur d’une République en danger, se sont multipliées.

 

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Onur Öymen, le vice président du CHP, a crée un véritable tollé en Turquie, en prenant récemment pour modèle (entre autre)  la répression de la révolte du Dersim (1938) – une province majoritairement kurde alévie –  pour régler la question kurde. Ou plus exactement le fait qu’Atatürk ait choisi d’écraser cette révolte sans montrer  le moindre état d’âme pour ce que le député a ensuite qualifié de « dégats collatéraux ».

 

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Le cousin de ma mère (à l’époque du moins) et  Onur  Öymen , comme bon nombre de leurs compatriotes respectifs, partagent la même interprétation de ces deux événements – révoltes du Dersim et guerres de Vendée.

Interprétation puisée, entre autre, dans les manuels scolaires de leur enfance, qui se ressemblaient comme deux frères,  les manuels d’histoire turcs ayant pris pour modèle nos célèbres Lavisse, dont la vertu principale était de façonner le citoyen français républicain, et non son esprit critique. Vertu qu’aimeraient bien redonner à l’école française, certains illuminés que j’ai pu entendre dans le seul débat sur cette fameuse identité nationale que j’ai eu le courage d’écouter jusqu’au bout. Lors de ce débat, la journaliste  Elisabeth Lévy en appelait, sur un ton frisant l’hystérie, à une politique d’assimilation, qui éradiquerait (un peu) « les différences à la schlague ».

Elle  serait tout à fait  à l’aise dans un salon rassemblant les plus radicaux des kémalistes. Mais je lui conseillerais plutôt  d’aller au feu, dans les collèges de banlieue, avec son arrogance en étendard. Elle raconterait peut-être ensuite des choses sensées et sur un ton plus posé.

 

Comme on le voit sur cette vidéo,  en France non plus on n’en est pas encore sorti.

 

Ce cousin n’avait rien d’un dogmatique et une rencontre avec des universitaires spécialistes de la période a suffit à nuancer son interprétation « très républicaine ». On  est atterré par contre en  découvrant les propos tenus par Onur Öymen . Alors qu’il évoque un conflit contemporain (contre le PKK) , il ne tient aucunement compte des réalités militaires, sociologiques, historiques  etc.. de ce conflit , mais seulement d’un modèle remontant à 80 ans,  qu’il  faudrait  suivre.à la lettre. Comme si  finalement l’issue de ce conflit importait  moins que le respect de la forme…quelque soit cette forme. (La répression des révoltes du Dersim a fait des dizaines de milliers de victimes).

Quand bien même son portrait était affiché partout,  je ne me souviens pas qu’Atatürk était idolâtré ainsi, lors de mes premiers séjours en Turquie. Avant les premières victoires aux élections municipales du Refah, au début des années 90, c’était davantage une référence commune (le fondateur de la Turquie moderne) qu’un dogme. Et d’ailleurs les portraits affichés dans les commerces ou au sein des foyers étaient bien moins sévères que ceux qui s’affichent aujourd’hui aux fenêtres, lors des manifestations nationales, ou sur les calendriers.

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J’avais pris l’habitude d’ailleurs jusqu’à ces dernières années de me forger une première impression de ceux qui m’ouvraient la porte  de leur foyer ou leur magasin, au portrait qu’ils avaient choisi d’afficher du fondateur de la nation : souriant, un peu sévère, pédagogue, etc…

J’ai eu l’impression que le phénomène s’était accentué après le coup d’Etat post moderne de février 1997, qui a renversé le gouvernement Erbakan (Refah)  C’est aussi dans ces années là, que s’est créée l’alliance tacite ou clairement revendiquée, en tout cas déroutante, entre une partie de la gauche turque et l’armée, qui dans les années 80 était loin d’être considérée comme la gardienne de la laïcité ! Surtout pas chez les Alévis, chez lesquels par contre, le général Gürsel, qui en 1960  renversait le gouvernement Menderès, est souvent populaire. ( Ceux là ne gardent pas un souvenir éblouissant des années du gouvernement démocrate, surtout dans les villages anatoliens).

 

Les propos d’Onur Oÿmen ont évidemment déclenché une crise  au sein du CHP, auxquels des  adhérents notamment kurdes alévis qui lui restaient, viennent de rendre leur carte en cascade. Ils  ont eu  aussi d’autres conséquences, que le député était sans doute encore plus loin d’imaginer.

A suivre…

 

 

Les larmes des mères du Dersim n’émeuvent pas Onur Öymen(CHP)

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Je rendais des visites à des amis dans différentes villes de la région kurde cet été, lorsque Tayyip Erdogan, peu après avoir enfin accepté de rencontrer Ahmet Türk, le dirigeant du DTP (pro kurde)  a prononcé un discours, qualifié d’historique, sur la question kurde. Ces deux événements ont provoqué une vraie onde de choc dans la région. Il y a eu un avant et un après.

A Hakkari, qui restait jusque là assez méfiante, on commençait à croire qu’on s’avançait vraiment vers une recherche de  solution à la question kurde. « Au village, ce  sont tous des korucus (gardiens rétribués pour se battre contre le PKK). Mais  bientôt ça va être la paix et tout le monde va se réconcilier », me disait par exemple un ami sympathisant DTP  – il est vrai particulièrement adorable. Mais son enthousiasme était partagé.

 

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Dans un discours parait-il si émouvant, que des députés en pleuraient dans l’hémicycle, le chef de gouvernement avait notamment évoqué les mères ayant perdu un fils dans la montagne, comme soldat ou PKK , « le chagrin des  mères  est  le même à Yozgat  ou à Hakkari ». Pour la première fois un discours officiel mettait de côté l’appellation déshumanisante de « terroriste », pour rappeler  que ces confrontations sont meurtrières et que quelque soit le camp, ceux qui en souffrent appartiennent au même pays.

Alors que sa précédente visite, l’automne précédent, avait été houleuse, le premier ministre a cette fois été entendu à Hakkari. Dans cette province on a des enfants qui se battent dans les deux camps.  Dans la famille d’un ami, sur 3 frères à avoir accompli leur service militaire, 2 ont été envoyés dans les commandos. Ce qui n’a rien d’une exception.  Et il y a aussi un paquet de jeunes  à avoir rejoint « la montagne ». On y raconte l’histoire de ce korucu qui avait guidé une opération militaire (c’est leur boulot).et a ensuite découvert le corps d’un de ses fils parmi les « terroristes » tués dans l’opération.

 

Ce discours par contre n’a pas ému le vice président du parti kémaliste (CHP) Onur  Öymen., dont il est vrai, il  très peu probable qu’un des  fils soit un jour contraint de servir sa patrie dans la montagne d’Hakkari. Le 9 Novembre dernier, la veille du lancement du débat sur l’ouverture démocratique à l’Assemblé, il s’est emporté contre cette nouvelle manie de s’apitoyer sur les larmes des mères.  » Appelait-on à cesser les combats pour faire cesser les peurs des mères  pendant la guerre d’Indépendance? En 1925 contre la révolte kurde de Cheikh Said (15000 morts) ? En 1937 lors de celle du Dersim (80000 morts  au moins,et des milliers de déplacements forcés) ? A Chypre? « 

 

Ces propos ont provoqué un tollé. Les Kurdes et les Alévis notamment sont scandalisés que les massacres du Dersim (1937-1938), une province  dont la population est essentiellement kurde alévie,  puissent être érigés en  modèle. Pour la première fois dans l’histoire du pays, l’aviation y avait été mise à contribution pour réprimer une révolte. Sabiha Gökçen, la fille adoptive d’Atatürk, première femme pilote du pays, avait participé aux bombardements des populations civiles. Cela suffit-il à  certains pour justifier ces massacres?

Ce tollé est parti du Parlement, où Serafettin Halis, député DTP de Tunceli, ( nom turquifié du Dersim) ayant lui-même perdu 24 membres de sa famille dans ce massacre, lui a rétorqué qu’ayant grandi dans la mémoire de ces événements, il en conservait une profonde colère, mais aucune haine. Alors que le cœur d’Onur Öymen, lui, était rempli de haine et de soif de vengeance.

Les différents  médias du pays se sont fait l’écho de cette indignation. Today’s Zaman , cite ainsi l’éditorialiste Ergun Babahan qui demande dans les colonnes du quotidien Star : « Est-ce que les mères du Dersim pleuraient ? Non, aucune ne pleuraient, car il n’y avait plus de mères pour pleurer. Toutes étaient mortes avec leur enfant dans les bras. Personne ne connaît le nombre exact des victimes des  répressions de 1937 et 1938 « 

La réprobation s’est fait entendre au sein même du CHP. De nombreux  coups de fil scandalisés ont contraint Deniz Baykal, le président du parti kémaliste à demander au député de Bursa de modérer des propos plutôt malvenus, alors que la question alévie est aussi en débat actuellement, et que les Alévis,  très attachés à la laïcité, sont nombreux dans l’électorat CHP. Ce qui n’empêche pas le président du parti kémaliste à continuer de  voir dans l’ouverture démocratique un complot destiné à diviser le pays.

(lien vers la vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=kE8mO6QL15s)

 

Onur Öymen met en cause les médias qui selon lui auraient déformé ses propos .Décidemment, cette manie de rendre ceux qui divulguent un message, responsables des réactions que celui-ci suscitent, n’est pas seulement  à la mode en France. Et de tenter de rassurer. Il voulait juste dire « qu’Atatürk n’avait jamais négocié avec des organisations armées terroristes ».

En ce qui concerne les révoltes kurdes (mais je doute un peu qu’Atatürk  les ait qualifiées de terroristes) c’est certain qu’en son temps, il avait choisi une autre manière de régler le problème…qui 80 ans plus tard, est toujours là. Les meneurs des révoltes pendus malgré leur grand âge par la République naissante pour faire des exemples,  sont entre temps devenus les héros des révoltes suivantes. Mais au moins à l’époque, personne ne justifiait ces massacres au nom d’un dogme.

 

Ce n’est pas ça qui va remonter la côte du parti kémaliste chez les Kurdes. A Hakkari, lors des dernières élections législatives en Juillet 2007, seule une femme de l’assemblée avait voté CHP parmi tous les cousins d’amis qui se retrouvaient au domicile de la grand-mère, après avoir déposé leurs bulletins dans l’urne. Elle-même s’amusait de cette anomalie. Les autres votes se partageaient entre AKP et DTP. Mais tout le monde était d’accord :  « CHP, fasist ». D’ailleurs aux dernières élections municipales, cette femme a voté DTP, comme (presque) tout le monde à Hakkari.

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En tout cas ce n’est pas le moment pour Onur Öymen d’aller se montrer à son tour à la cemevi de Tunceli. Présenté comme un clône d’Hitler, son portrait grimé est affiché partout dans la ville .

L’époque où les trois députés de la province appartenaient au CHP parait bien lointaine. En 2002 par exemple. A l’époque, le programme du  parti de Baykal, évoquait des droits à accorder aux Kurdes, qui allaient bien au au delà des  propositions que vient de présenter le gouvernement.

Aujourd’hui, rien ne différencie sa position sur la question de celle du MHP, l’extrême droite turque. Et les Loups gris aussi ont laissé de sales souvenirs dans les mémoires alévies.

 

Memleketim – mon pays de Ferhat Tunç, originaire de Tunceli (Dersim)

Et le lien vers un article  qu’il a écrit lorsqu’il a réalisé ce clip. Traduit en français.

 

Suite.(autres billets sur le sujet)